‹ Claude Bernard La science experimentaleChapitre 5 sur 30 · Pascal, Pensées morales détachées, art. ix-xxxiv · texte numérisé non relu

Pascal, Pensées morales détachées, art. ix-xxxiv

DU PROGRÈS

Le savant ne cherche donc pas pour le plaisir de chercher, mais pour le plaisir de trouver. Il cherche la vérité à cause du désir ardent qu’il a de la posséder, et il la possède déjà dans des limites qu’expriment les sciences ellesmêmes dans leur état actuel. Mais le savant ne doit pas s’arrêter en chemin : il doit toujours s’élever plus haut et tendre à la perfection, il doit toujours chercher tant qu’il voit quelque chose à trouver. Sans cette excitation constante qui est donnée par l’aiguillon de l’inconnu, sans cette soif scientifique toujours renaissante, il serait à craindre que le savant ne se systématisât dans ce qu’il a d’acquis ou de connu.

Alors la science ne ferait plus de progrès et s’arrêterait par [indifférence intellectuelle, comme quand les corps minéraux saturés tombent en indifférence chimique et se cristallisent.

Il faut donc empêcher que l’esprit, trop absorbé par le connu d’une science spéciale, ne tende au repos ou ne se traîne terre à terre, en perdant de vue les questions qui lui restent à résoudre. La philosophie, en agitant la masse inépuisable des questions non résolues, stimule

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 89 et entretient ce mouvement salutaire dans les sciences, car, dans le sens restreint où je considère ici la philosophie, l’indéterminé seul lui ! appartient, le déterminé retombant nécessaire- I ment dans le domaine scientifique. Je n’admets donc pas la philosophie qui voudrait assigner des bornes à la science, pas plus que la science qui prétendrait supprimer les vérités philosophiques qui sont actuellement hors de son propre domaine. La vraie science ne supprime rien, elle cherche toujours et regarde en face et sans se troubler les choses quelle ne comprend pas encore. Nier ces choses ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux et croire que la lumière n’existe pas. Ce serait l’illusion de l’autruche qui croit supprimer le danger en se cachant la tête dans le sable.

Selon moi, le véritable esprit philosophique est celui dont les aspirations élevées fécondent les sciences en les entraînant à la recherche de vérités qui sont actuellement en dehors d’elles, mais qui ne doivent pas être délaissées par cela même qu’elles s’éloignent et s’élèvent de plus en plus à mesure qu’elles sont abordées par des

90 DU PROGRÈS

esprits philosophiques plus puissants et plus délicats. Maintenant cette aspiration de l’esprit humain aura-t-elle une fin, trouvera-t-elle une limite? Je ne saurais le comprendre; en attendant, le savant n’a rien de mieux à faire que de marcher sans cesse, parce qu’il avance toujours.

Un des plus grands obstacles qui se rencontrent dans cette marche générale et libre des connaissances humaines est donc la tendance qui porte les diverses connaissances à s'individualiser dans des systèmes. Cela n’est point une conséquence des choses elles-mêmes, parce que dans la nature tout se tient et que rien ne saurait être vu isolément et systématiquement, mais c’est un résultat de la tendance de notre esprit, à la fois faible et dominateur, qui nous porte à absorber les autres connaissances dans une systématisation personnelle. Une science qui s’arrêterait dans un système resterait stationnaire et s’isolerait, car la systématisation est un véritable enkystement scientifique, et toute partie enkystée dans un organisme cesse de participer à la vie générale de cet organisme.

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 91 | Les systèmes tendent donc à asservir l’esprit | humain, et la seule utilité que l’on puisse, suivant moi, leur trouver, c’est de susciter des combats qui les détruisent en agitant et en excitant la vitalité de la science. En effet, il faut chercher à briser les entraves des systèmes philosophiques et scientifiques, comme on briserait les chaînes d’un esclavage intellectuel. La vérité, si on peut la trouver, est de tous les r systèmes, et pour la découvrir l’expérimentateur i a besoin de se mouvoir librement de tous les

j côtés sans se sentir arrêté par les barrières d’un système quelconque. La philosophie et la science ne doivent donc pas être systématiques, elles doivent être unies et s’entr’aider sans vouloir se dominer l’une l’autre.

Mais si, au lieu de se contenter de cette union fraternelle pour la recherche de la vérité, la philosophie voulait entrer dans le ménage de la science et lui imposer dogmatiquement des méthodes et des procédés d’investigation, l’accord ne pourrait certainement plus exister. Pour faire des observations, des expériences ou des découvertes scientifiques, les méthodes et pro-

92 DU PROGRÈS

\ cédés philosophiques sont trop généraux et restent impuissants; il n’y a pour cela que des méthodes et des procédés scientifiques souvent très-spéciaux qui ne peuvent être connus que des expérimentateurs, des savants ou des philosophes qui pratiquent une science déterminée.

Les connaissances humaines sont tellement enchevêtrées et solidaires les unes des autres dans leur évolution, qu’il est impossible de croire qu’une influence individuelle puisse suffire à les faire avancer lorsque les éléments du progrès ne sont pas dans le sol scientifique luimême. C’est pourquoi, tout en reconnaissant la supériorité des grands hommes, je pense néanmoins que, dans l’influence particulière ou générale qu’ils ont sur les sciences, ils sont toujours et nécessairement plus ou moins fonction de leur temps.

11 en est de même des philosophes : ils ne peuvent que suivre la marche de l’esprit humain, et ils ne contribuent à son avancement qu’en attirant les esprits ve rs l a voie du progrès, que beaucoup n’apercevraient peut-être pas; mais ils sont encore en cela l’expression de leur

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 93 temps. Ce serait donc une illusion que de lendre absorber les découvertes particulières d’une science au profit d’une méthode ou d’un système philosophique quelconque. En un mot, si les savants sont utiles aux philosophes et les philosophes aux savants., le savant n’en reste pas moins libre et complètement maître chez lui, et je pense, quant à moi, que les savants dans leurs laboratoires font leurs découvertes, leurs théories et leur science sans les philosophes. Joseph de Maistre a dit que ceux qui ont fait le plus de découvertes dans la science sont ceux qui ont le moins connu Bacon 1 ; ceux qui l’ont lu et médité, ainsi que Bacon lui-même, n’y ont souvent guère réussi.

C’est qu’en effet l’art d’obtenir le déterminisme des phénomènes à l’aide des procédés et des méthodes scientifiques ne s’apprend que dans les laboratoires, où l’expérimentateur est aux prises avec les problèmes de la nature.

Quand on est en face de phénomènes dont il

1. Joseph de Maistre, Examen de la l'hilosophic de Bacon , t. I or , p. 81.

94 DU i'KOGUKS

faut déterminer les conditions d’existence ou les causes prochaines, les procédés du raisonnement doivent varier à l’infini, suivant la nature des phénomènes dans les diverses sciences et selon les cas plus ou moins difliciles et plus ou moins complexes auxquels on les applique.

Les savants, et même les savants spéciaux en chaque science, peuvent seuls intervenir dans de pareilles questions, parce que non-seulement les procédés diffèrent, mais parce que l’esprit du naturaliste n’est pas celui du physiologiste, et que celui du chimiste n’est pas celui du physicien.

Quand des philosophes tels que Bacon, ou d’autres plus modernes, ont voulu donner une systématisation de préceptes pour la recherche scientifique, ils ont pu paraître séduisants aux personnes qui ne voient les sciences que de loin; mais en réalité de pareils ouvrages ne sont d’aucune utilité aux savants faits, et pour ceux qui veulent se livrer à la culture des sciences, ils les égarent par une fausse simplicité des choses; bien plus, ils les gênent en chargeant l’esprit d’une foule de règles vagues

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES, ou inapplicables, qu’il faut sc bâter d’oublier, si l’on veut entrer dans la science et devenir un véritable expérimentateur.

Je crois que dans l’enseignement scientifique le rôle d’un maître est de montrer expérimentalement à l’élève le but que le savant se propose, et de lui indiquer tous les moyens qu’il peut avoir à sa disposition pour l’atteindre. Le maître doit ensuite laisser l’élève libre de sc mouvoir à sa manière, suivant sa nature, pour arriver au but qu’il lui a montré, sauf à venir à son secours, s’il voit qu'il s’égare. Je pense enfin que la vraie méthode scientifique est celle qui contient l’esprit sans l’étouffer, celle qui laisse autant que possible l’esprit en face de lui-même, et le dirige tout en respectant ses qualités les plus précieuses qui sont son originalité créatrice et sa spontanéité scientifique. En effet, les sciences n’avancent que par les idées nouvelles et par la puissance créatrice ou originale de la pensée. 11 faut donc prendre garde, dans l’enseignement des sciences, que les connaissances qui doivent armer l’intelligence ne l’accablent par leur poids, et

DU PUOGUKS

que Jes règles qui sonl destinées à soutenir les côtés faibles de l’esprit n’en atrophient ou n’en étouffent les côtés puissants et féconds.

Je n’ai point à entrer ici dans d’autres développements; j’ai dû me borner à prémunir les sciences physiologiques et la médecine expérimentale contre les exagérations de l’érudition et contre l’envahissement et la domination des systèmes, parce que ces sciences, en y succombant, verraient disparaître leur fécondité, et perdraient l’indépendance et la liberté d’esprit, qui seront toujours les conditions essentielles de leurs progrès.

Si le génie de l’homme a dans les sciences comme ailleurs une suprématie qui ne perd jamais ses droits, cependant, pour les sciences expérimentales, le savant doit appliquer scs idées à la recherche du déterminisme scientifique et interroger la nature dans un laboratoire, avec les moyens convenables et nécessaires. On ne concevrait pas un physicien ou un chimiste sans laboratoire. Pour le physiologiste il doit en être de même : il faut qu’il analyse expérimentalement les phénomènes de la matière

vivante, comme le physicien et le chimiste analysent expérimentalement les phénomènes de la matière brute. En un motj le laboratoire est la condition sine qud non du développement de toutes les sciences expérimentales.

L’évidence de celte vérité amène et amènera nécessairement une réforme universelle et profonde dans l’enseignement scientifique, car on a reconnu partout aujourd’hui que c’est dans les laboratoires que germent et grandissent toutes les découvertes de la science pure, pour sc répandre ensuite et couvrir le monde de leurs applications utiles. Le laboratoire seul apprend les difficultés réelles de la science à ceux qui le fréquentent. Il leur montre en outre que la science pure a toujours été la source de toutes les richesses réelles que l’homme acquiert et de toutes les conquêtes qu’il fait sur les phénomènes de la nature. C’est là une excellente éducation pour la jeunesse, parce qu’elle seule peut lui faire comprendre que les applications actuelles si brillantes des sciences ne sont que 1 épanouissement de trayaux^antérieurs, et que ceux qui profitent aujourd’hui dèdeurs bienfaits

Page 1