LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION
Edouaud Champion
5, Quai Malaquais.
Tiré à 202 exemplaires
(loiil
2 sur papier de luxe
Copyrigt hy Frédéric Lachèvre, 1922.
L'histoire de Claude Le Pc/il, ^s^azctticr, est très courte; elle s'étend à peine sur deux mois. Le premier numéro de La Muse de la Cour, dont on peut lui attribuer la paternité, est celui du i"' septembre 1657 et le dernier porte la date du 28 octobre, en tout huit numéros. La misère seule, conséquence de la vie dissipée quil avait menée après son coiii^édiement du collège de Clermont, a été l'unique cause de ses relations avec l'imprimeur Alexandre Lesselin, propriétaire de IjU Musc de la Cour; mais un assassinat qu'il commet entre le 21 octobre et le P'' novembre 1GÙ7 les interrompt brusquement.
Le très grand talent poétique de Claude Ze Petit n'a pas ses coudées franches ù La Muse de la Cour. Supérieur à ses prédécesseurs immédiats il reste inférieur à Scarron et à Loret. Il faut d'ailleurs reconnaître que Loret est l'homme des Lettres en vers, alors que la composition de La Muse de la Cour apparaît à Claude une véritable corvée.
En réimprimant les huit gazettes (et IKxirAordmaiire du 11 juillet 1657) dont Le Petit est Vauteur, nous n avons eu qu'un souci, celui de conserver à la petite histoire nombre de faits qui ne se trouvent que là et surtout de compléter les œuvres de ce libertin, d'autant que l'on ne connaît que deux e.vcmplaires imparfaits de l'année 1651 de La Muse de la Cour, dont un est à Wolfcnbiittcl, c'est-à-dire inaccessible encore de longtemps aux érudits français.
Enfin, l'occasion s' étant offerte ici de présenter V historique des gazettes qui concurrençaient les Lettres en vers de Loret, dont personne ne s'était occupé jusqu'ici, il nous a été possible de combler celte lacune.
Nous ne raconterons pas ici par le menu la vie de Claude Le Petit, nous renvoyons à la notice que nous avons placée en tête de ses Œuvres libertines (1). Rappelons seulement que Claude, fils d'Edouard Petit, tailleur d'habits, et d'Anne Cherbault dite La Roche, né à Paris vers 1G38 ou 1639, après avoir perdu sa mère, fut envoyé dans sa toute première enfance à Beuvreiiil, près de Forges, dans le pays de Bray, chez une de ses tantes, qui l'éleva jusqu'au jour où il revint à Paris pour y faire ses humanités au collège de Clermont. Tenu, dès sa sortie forcée du collège, par sa belle-mère Elisabeth Billon — elle avait eu un fils Sébastien auquel allaient toutes ses préférences — à l'écart de la maison paternelle, Claude, sous le prétexte de commencer ses études de droit, se mit à fréquenter les milieux libertins de la capitale. Il y fit la connaissance de Jean L'Ange, gentilhomme servant du Roi, et celle de Michel Millot dit l'aîné, contrôleur des Suisses, qui composait, à ce moment-là, deux dialogues roulant sur des sujets obscènes faisant appel directement aux sens. L'ouvrage achevé, sous le titre L'Escolc (les Filles ou la Philosophie des Dames, probablement avec la collaboration de Claude, celui-ci adressa à Millot un onzain qui ne laissait planer aucun doute sur les intentions de l'auteur ou des auteurs. Millot et L'Ange ayant été dénoncés par Louis Piot, l'imprimeur de L'Escole des Filles, le Procureur du Roi chargea Claude Hourlier, lieutenant civil et criminel du bailliage du Palais, de se saisir de Millot et de L'Ange. Seul, L'Ange fut arrêté. Le 7 août 1655, Michel Millot était condamné par contumace au supplice du feu et L'Ange à l'amende honorable et à trois années de bannissement de la prévôté et vicomte de Paris. Claude avait eu la chance inespérée de rester en dehors du procès. Cette leçon indirecte ne lui profita pas, aussi sa mauvaise conduite finit-elle par lasser la sollicitude paternelle, déjà fort
(1) Les CEui'res libertines de Claude Le Petit, parisien, briilc le 1" septembre 1602 (L'Escole de l'intérest, L'Heure du Berger, Le Bordel des Muses, poésies difcn^es, Paris ridicule, Madrid ridicule, etc.). L'an 1918.
peu agissante. Sans aucune ressource, notre libertin se voit réduit en juin 1G57 à tirer parti de sa grande facilité à versifier: Le Chevalier du Guet ayant fait une ralle trop fructueuse de filles « folles de leurs corps» décida d'en débarrasser la capitale en les enibar((uant pour TAinérique. Claude exprima les doléances de ces dames dans des stances (ju'il offrit à Alexandre Lesselin.Cet imj)rimeur |)ubliait depuis le 26 août 1656 une concurrence aux Lettres en vers de Loret et à La Muse Royale de Robinet de Saint-Jean, sous le titre assez heureux de : La Muse de la Cour. Ces stances plurent à Lcsselin, qui les donna en « Extraordinaire » le 17 juillet 1657 avec cet avis de Claude Le Petit placé à la fin :
« Au Lecteur. Je prétens vous faire part au premier jour (si vous voyez de bon œil ce petit effort de ma Muse) de tout ce qui s'est fait et passé à la prise et magnifique conduite de ces belles et joyeuses Dames : leur Embarquement, les Réceptions qui leur seront faites aux Villes, Rourgs et Villages de leurs roules, les Députez qui leur feront Harangues et Complimens à leurs Entrées, les Feux de joye, Bals, Comédies et autres passe-temps pour les divertir «.
C'était là une entrée en relations. Le gazettier de La Muse de la Cow\ probablement l'abbé de Lédignan, ayant repris sa liberté, Lesselin offrit à Claude sa succession. La proposition était peu tentante, mais notre libertin n'avait pas le choix. 11 accepta et entra en fonctions vers le 26 août.
Avouons qu'il ne se trouvait guère préparé à cette besogne; le monde interlope qu'il fréquentait de préférence n'était pas celui où circulaient les nouvelles de la Cour et celles ayant trait aux événements qui se déroulaient en province et à l'étranger. La profession de « nouvelliste », après avoir joui d'un certain éclat pendant la Fronde, était plutôt délaissée ; seuls Théophraste Renaudot, le créateur de la Gazette de France^ Loret et Charles Robinet en tenaient le drapeau; elle était donc loin du développement qu'elle devait atteindre dans le dernier quart du xvii" siècle. Les désœuvrés, à l'affût des faits du jour, se réunissaient soit sur le Pont-Neuf, devant La Samaritaine., soit dans la Galerie et dans la Grande Salle du Palais, soit dans les jardins de l'Arsenal, des Célestins et du Luxembourg. C'était là où Claude aurait eu chance, en se mêlant à leurs conversations, de trouver matière à copie ; mais le temps lui manquait pour y aller, les cabarets ayant, à ses yeux, autrement
CLAUDE Llï l'ETlT ET LA ^{USE DE LA COUR 9
d'attraits. Ses relations assez étroites avec le jeune Donneau de Visé, le futur éditeur du Mercure galant^ qui accusait déjà les aptitudes d'un reporter, avec Jean Rou et surtout avec Du Pelletier, avocat au Parlement, au courant des nouvelles publications à seule fin de les enrichir de ses « louanges à bon marché », lui rendaient quelques services. La moisson cependant demeurait souvent insuffisante, aussi Claude en était-il réduit, le cas échéant, à versifier des historiettes de son crû qui achevaient de remplir le cadre de La Muse de La Cour. Son tour de main, et au besoin les Lettres de Loret et La Muse royale., dans lesquelles il puisait, assez peu d'ailleurs, lui permettaient de ne pas être trop inférieur à sa tâche hebdomadaire.
Chaque numéro de La Muse de la Cour débutait par une épître laudative adressée à quelque grand seigneur ou à quelque opulent financier ; elle était suivie de la chronique mondaine et politique de la semaine. Le gazettier en remettait au Mécène qu'il avait choisi deux exemplaires reliés, les plats couverts de papier marbré :
Là-dessus je n'ay pas conté Le Lut que pour vous aujourd'hui/
Mon cœur et ma fidélité... Ma Muse pince, Item l'estuy,
Item le généreux dessein Item deux copies triées
De m'estre fait fostre Ëscrwain, De cesie Epistre, et Reliées,
Item la plume et l'escritoiie. Que mon Relieur à mon gré
Que j'ai/ sacrez à rostre gloire, A couvert d'un papier marbré'.
et en échange il recevait quelques pistoles. Ce devait être là son unique rémunération.
Claude dédie sa première gazette, celle du 1*' septembre (n" 22) à Son Altesse de Lorraine. Conformément à l'habitude prise par ses devanciers, il ne signe ni ce numéro ni le suivant. Par une rencontre curieuse, il rapporte l'arrestation de deux voleurs surpris au moment où
Ils vouloieiit oster à la Vierge Et les Oftieineiils précieux
Sa couronne, comme son Cierjje, Dont on pare ces sacrez lieux...
et réclame pour eux le supplice du feu, qu'il devait subir, à son tour, cinq années plus tard, pour blasphèmes envers la Sainte- Vierge :
En vain ils voudroient se deffendre 11 n'est pas d'assez ^rand supplice
El le faire autrement comprend l'e. Pour punir In noire malice;
Ou nier leur méchant forfait, D'aller voiler sur les Autels,
Car on les trouva sur le fait. Ils sont tout à fait criminels,
(1) La Muse de la Cour, épître x, à Monsieur Monnerot, 28 oclobre 16j6. N'ins ne connaissons pas le nom du g-«zettiei-.
CLAl'DE LE PETIT ET LA MUSE DE LA COUR
Ils n'iiuront (xiiiil inisériconlo.
Pour eux, c'est Irop peu que la corde, // /f* faut j'etter dans le {eu.
Et Je trouve encor que c'est peu ; Ceux (jui rendent i\ tous justice Et qui sont dims cet exercice,
Leurs Jn^jes jug'caiil juslemenl.
Décideront do (jucl touruieiit Ils puniront leur sacrilège, Puisqu'ils en ont le privilège :
Cruels, voleurs, larrons, filous.
Pensez à vous, et non à nous.
Le numéro 23, du 8 septeinbre, est offert, coïncidence non moins singulière, à Monsieur Daubray, seigneur d'Oll'émont(l), le même (|ui instruira son procès en août 1662 ! Il y annonce la formation à Paris d'une académie italienne dont faisait partie l'avocat Du Pelletier, et c'est certainement de cet ami qu'il tenait la nouvelle. Loret la répète dans sa Lettre en vers du 28 septembre, soit vingt jours après.
L'ambassadeur d'Angleterre, milord Locard, a les honneurs du numéro 24 du 17 septembre, et Claude, à court de copie, en est réduit à nous montrer comment jaillissait son inspiration. Ce n'est pas là ce qu'attendaient ses lecteurs !
Alors que pour rimer ma Muse Je fais enfler ma cornemuse, Et qu'afîn de la mieux rimer .le cherche de quoy in'animer, Je peste, et me gratte la teste, Je frape du pied, je tempeste.
Je me ronge le bout des doigts.
Je m'engrimace le minois, Je rouille l'œil et la prunelle.
Je mâche à vuide une voyelle.
De peur de cacophoniser !
Enfin tout ce qu'on peut user Pour faire la métamorphose.
Des mots apocriphes de prose :
Un Ange îiux yeux enfriponnez.
Pour qui mes Vers sont inclinez, Me venant voir dans mon Etude.
Kompl Testai de ma solitude.
Radoucit un peu mes regards.
Les rend moins louches et hagards.
Apaise l'ardeur fulminante De ma verve antousiasmante.
Et de ma poétique ardeur Dissipe la chaude fureur.
Elle chante, raisonne, cause.
Me fait forger des vers en prose Et me fait, me dérimant tout.
Cent contes à dormir debout.
Ainsi cette Muse m'amuse Et désenfle ma cornemuse.
Ce qui me contraint à mon tour De faire de la nuict le jour ; Néantrnoins. ma mémoire heureuse Profite de mon Amuseuse :
Mon esprit retient et comprend Les bons contes qu'elle m'apprend, Ce qui fait qu'avec ce bon Ange Je croy toujours gagner au change.
C'est Marie-Louise d'Orléans, la grande Mademoiselle, qui a la charge du numéro 25 (25 septembre) ; elle avait déjà dû agréer le numéro 15 (13 juillet), ce qui prouve qu'à cette dernière date notre libertin n'était pas encore à la solde de Lesselin. Mademoiselle avait la réputation d'être généreuse :
Dans les pompeux respects que vous rend nostre Rime. Elle met en vos mains le bon-heur de son sort, Et s'il est de l'audace en ce hardy transport. C'est l'elTet généreux d'un devoir légitime :
(I) Le numéro 13 de La Musc de la Cour du 21) juin 1()57 avait déjà été offert à Dreux Daubroy ; Claude n en était donc pas l'auteur.
Ce seroit démentir sa Naissance et son rang-.
Ce seroit oublier ce que l'on doit au Sang
Qui couronne nos Roys d'un juste Diadème ;
Elle espère de vous ce favorable appuy :
Car, possédant un cœur seul digne de vous-mesnie.
Nulle autre mieux que vous ne le peut aujourd'liuy.
L'éloge était délicat et la requête })ieii présentée, aussi est-elle signée C. Le Petit.
Pourquoi le numéro suivant, 26, du 2 octobre 1657, adressé au Coadjuteur de Narbonne, redevient-il anonyme ? Est-ce parce que Mademoiselle avait bien garni la bourse de Claude que son invite a été si discrète ? C'est possible, car la nécessité seule le rendait audacieux, autrement il ne pensait qu'à ses plaisirs, ou bien L' Apostille-réclame en faveur deLesselin qui termine cette Muse de la Cour lui avait-elle été imposée et en a-t-il été choqué ? On ne sait.
Parisiens, Pai'isiennes, Lectrices de ces Muses miennes, Ou bien Lecteurs de ces Vers miens.
Si mes déprosez entretiens, Dont toutes les huit, ou neufvaines .le vous donne deux formes pleines Vous plaisent : 6 chers Parisiens.
Ne les faut pas jetter aux chiens, Ny moins, en rencontres certaines.
Les placer aux places vilaines ; Car, n'en déplaise aux Anciens.
Ce ne sont pas là les moyens De rendre courtoises et siennes Les Nymphes Héliconiennes.
Pour porter leurs Historiens Sur les sommets Parnassiens.
En changeiint la rime pristine En la suivante Masculine.
Venez visiter Lcsselin, Très bon compagnon masculin, Venez de vos maisons lointaines Achetter Muses à centaines, Et d'un mouvement non vilain Apportez de l'onde au moulin.
Alors vous verrez les fonlaines Des Permesses, des Hypoci ènes Rendre l'Auteur, à rire enclin.
Plus goguenard <|ue Tiivelin, Egaller les meilleui'es veines, Rencontrer des pointes souiluines.
Sans blesser d'aucun vers malin, Ny la veutve, ny l'orphelin.
Ny les prochains, ny les prochaines, Sans exciter noises, ny haines.
Entre Prestre. ny Chapelain, Portier, Concierge, ou Chastelain, Ains dessus de communes plaines.
Faire des rimes cent douzaines.
Dire contes de l'atclin Sur Mic/iaut Croupière et Colin, Et [)our dissiper les Migraines Aller chercher les neuf (iermaines.
Et Momus au nez aquiiin, Jusques dans le Ciel Cristallin.
Enfin, n'espargnez pas vos peines.
Elles ne vous seront pas vaines.
Car vous aurez pour un Strelin Ma Muse couverte en vélin.
C'est dedans son Imprimerie. Rue de la Barillerie.
Devant la Porte du Palais, Où Lecteur, et Lectrice envoyront.
[s'il leur plaist.
Le frère de Fouquet n'a pas entendu la suggestion si mesurée, trop mesurée, de Claude, d'où obligation de réitérer les louanges du Coadjuteur de Narbonne dans le numéro 27 du 10 octobre, ce qui était contraire à tous les précédents. Cette fois, l'appel est pressant et..", signé C. Le Petit :
.Mais insensiblement, Grand Prélat que j'honore. La Muse de la Cour arreste icy mon cours ;
12 CLAVDE LE l'ETIT ET L.\ MISE UK L\ COlJH
PiTmels-mov, qu'en l'oIVranl mes veilles et nios jours. Que je fasse esclater l'nrdeur qui me dévore. Le boii-heur de te voir establil toul le mien, L'iioniicur de le servir fait ma jiliis noble envie ; Presler au Mal-beuroux un généreux soustien, Vaincre cet ennemi qui l'alliique en sa vie, ("est la seule vertu qui manque aux plus parfaits, Et l'oucquel de la tienne un des moindres clTets.
De plus, alin qu'il ne subsistât aucune équivoque sur la personnalité du solliciteur, Claude a soin de préciser que l'épî- Ire précédente était bien sortie de sa plume :
C'est n'avoir pas assez l'âiuc au devoir instruite-
Four immortaliser tes souris ^'énéreux ;
Quoy qu'avec tous les traits d'un pinceau vigouren.x.
De donner trente vers à ton fameux mérite.
Ce soroil dérober à la Postérité
Les fruits de les travaux et de son espérance,
Joig-nant l'ingratitude avec la lâcheté,
Cacher l'honneur du jour dans la nuit du silence :
C'est poui'quoy, Grand /■oncquet, dedans ces présens Vers,
Je te veux satisfaire avec tout l'Univers...
VjW effet, celle du numéro du 2 octobre ne comprenait que trois stances de dix vers au lieu de quatre. Ce n'est pas l'économie d'une stance qui l'avait rendue inefficace !
A défaut de nouvelles intéressantes, notre libertin raconte riiistoire d'une jeune fille de noble famille huguenote habitant Meiide. Très dévote à la Vierge Marie, [)Our ne pas accei)ler un co-religionnaire qu'on lui présente comme époux, elle s'enfuit au jardin et se met la tète dans une ruche d'abeilles. Au lieu tie se plaindre de ses soufîrances, elle loue le Seigneur. Son père et son fiancé, frappés de tant de courage et de constance, se convertissent :
La fille paroit constamment Et f iras d'un trait intestin.
Devant son Père et son AmanI, Se convertirent au jardin.
Qui, convaincus de sa souffrance. Tous deux se catlmliquisèrent
Intimidez de sa constance Et se déparpaillotisèrent...
Les piaisanltM-ies dont ce récit est agrémenté prouvent (jue Claude n'aiinail pas du tout les parpaillots.
Il signe encore le numéro 28 du 20 octobre au duc de Nemours, mais la j)énurie de nouvelles s'accentue à tel point (ju'on peut se demander si (^.laude s'est donné la peine d'en chercher (iy. il semble que l.a Musc de la Cour ne l'intéresse plus, qu'il l'expédie en (juelques heures, à peine le temps de
(1) Le numéro des Liltres en ver» de I^oret. uième date, nu pas de remplissage.
CLAUDE LE PETIT ET LA MUSE DE LA COUIl 13
récrire. Poar remplir les colonnes restées vides, il ijnjjrovise une historiette qui tient |)lus de la moitié de la gazette :
Il faut, pour reii)|)lir celte fcirme, Que je vous conte un coule énorme...
Monseigneur Amelot, premier président de la Cour des Aides, est choisi pour être le Mécène du numéro 29 (28 octobre) ; la pochette de Claude devait être très plate, car il a soigné la dernière stance, suivie de : C. Le Petit :
Timides mouvenions qui pnrlajfez mou àiiie.
Transports irrésolus, doutes, craintes, respects :
Ennemis incertains, vous m'êtes trop suspects.
Laissez ag-ir sans force" et mon zèle et ma flanie ;
Muse, il faut rompre enfin celle timidité.
Celte muette ardeur tient de la lascheté.
C'est crime de garder plus longtemps le silence ;
Quoy que son œil festonne et t'aille intimidant,
Que son Nom soit plus grand que n'est ton impuissance,
Il faut ofîrir ta Rime à ce Grand Président.
Dans une Apostille à Anne de Gonzague (i), il répond vertement à un confrère jaloux, Charles Robinet, (jui lui reprochait de parler de la Princesse Palatine seulement à la fin de La Muse de la Cour: ajoutons, à la décharge de ce confrère, (jue c'était alîaire de boutique : Robinet publiait La Muse Royale (2), dont chaque numéro s'adressait à l'a dite Princesse !
Tout naturellement, il s'élevait contre cette concurrence
déloyale.
Voici cette Apostille de Claud<z^:
.\ Madame la Princesse Palatine (3),
Mère de trois Astres vivans. Grande Palatine Princesse.
Tutrice de mille sçavans, Je veux conter à voslre Altesse
Charme des plus farouches âmes. Ce cjuil m'arriva l'autre jour
Ohjel de mes plus belles (lames. Pour noslre .Muse de la Cour.
A présent dedans Mauhuisson Un certain superbe <rili(iue.
(Au dire de voslre Eschanson). Au jugement presque hérétique,
(1) Anne de Gonzague, princesse palatine, née en ICilG. morle à Paris i^n ItiSi ; elle était la seconde fille de Charles de Gonzague, duc de Nevers, puis de Manloue. et de Catherine de Lorraine ; elle avait épousé secrètement, en 164,">, le prince Edouard de Bavière, (jualrième fils de l'électeur Frédéric V. comte palatin du lliiin ; elle eu eut trois enfants dont l'ainëe, une fille, épousa le fils du Grand Condi- : Henri-.lules de Bourbon. — (2) C'est piobablement dans le numéro du 14 octobre, il manque à la collection de la Bibliothèque Mazarine. (Voir la notice que nous consacrons plus loin à cette gazette, dont il est souvent question également dans La Muse de la Cour.) — (3) Il avait été longuement parlé de la Princesse Palatine dans les numéros de La Muse de la Cour des 29 juin 1657 (13). G juillet (141. 14 juillet (13). 21 juillet (16). 28 juillet (17), 4 août (18). — le 11 août manque, — 18 août (19), — 25 août manque) — etc., et le plus souvent à la fin du numéro.
CLALDP: l.K PETIT KT LA MUSE DE LA COUR
Me disant que c'estoit honnir L'honneur de vous enlrelnnir.
Que de vous niellre la dernière Dans; Tioslre Muse journalière, El profaner par ce deslin L'Inijiérial Sang l'atatin :
Je respond avecque planuises A ce Crili<iueur de nos Muses :
l-jnoranl hiérogliphé 1 Ne sçay-tii pas. butor fiefic ?
tjue dans toutes les Compagnie* Dans toutes les Cérémonies.
Les Curez et les Marguillicrs
Ne vont jamais que les derniers ? Que ce sont places lionoral)les.
lîien loin d'estre vi1i|iendal)les :
C'est pouripioY. cerveau de travers, •l'y place rhonneurdeiVecf/s. [clies.
Mon fat, lors les mains dans ses po- Confus connue un fondeur decloches, S'estjuive par maints carefours ; 11 est bien loin s'il court toujours. Ainsi finirent nos querelles ; Jcy finissent nos nouvelles ; Héroïne de ce temps-c v, .le m'en rais donc Unir aussi.
Ce que Claude ne dit pas, c'est qu'il n'avait fait que suivre l'exemple de son prédécesseur immédiat (l'abbé de Lédignan) des numéros 14 (6 juillet 1657 à 21 (18 août) ; la criti(jue portait donc à faux !
Le numéro 30, qui devait paraître le 2 octobre, n'est pas mis en vente ; il est retarde d'une semaine et porte ainsi la date du 11 novembre. Il estoiîert à Mgr le maréchrfl de Villeroy. Son début indique (jue La Muse de la Cour a changé de ga/ettier :
Bon jour, ma Muse, je t'esi'eille Et te mets la puce à l'oreille.
C'est trop longtemps esire en repos De parler il est à propos, Kl tic rimer de bonne grâce ; Je te conjure par l'amasse, l'ar le glorieux Apollon, Par son aymable violon, l'ar toute l'eau de la Jontainc Et d'Héticon, et d' Hypocrène, El par toueher Pégaze aussi,
De vouloir bien railler icy :
Ma Muse, ne fais point la beste.
Sois à bien rimer toute preste.
C'est à La Muse de la Cour
A chanter son heureux retour ;
Reprens donc ton stile ordinaire,
fais du mieux qu'il se pourra faire,
Traitte tout raisonnablement :
Parle des choses galamment
Et conte toutes les nouvelles :
Lecteur, en voicy des plus belles ^.
(^ue s'était-il donc passé ? Lesselin, mécontent des services de Claude, s'en est-il séparé ;* Non, mais notre libertin n'a pas apporté à l'imprimerie de la rue de la Barillerie, vers le 29 ou
(1) Il parait que le maréchal de Villeroy avait été très généreux envers le nouveau gazettier, car celui-ci l'en remercie chaleureusement, non dans le numéro suivant, mais dans le numéro 32 du 25 novembre :
Il faut, ma Muse, en conscience,
Itemcrcier en diligence
L'illustre et prudent Villeroy
De la bonté qu'il eut pour toy.
Dans le fatal siècle où nous sommca.
On rencontre peu de tels hommes,
Hcmplis de générosité
Comme de libéralité ;
'lu dois estre bien satisfaite
De celte faveur qu'il t'a faite.
Et lu luy dois ce compliment
l'our son accueil doux et charmant.
Si tu feus contente du Père,
Et de la fille et de la Mère,
Objets ayniables, merveilleux.
Très nobles et très vertueu.v.
Tu feus aussi bien escoutée.
Et fort civilement traitée ;
Si chacun en faisait autant,
Lesselin serait bien content
Et ne dirait pas que la Muse
Toutes les semaines l'amuse.
Je voudrais bien selon ses va-ux,
Que nous f eussions contens tous deux.
30 octobre, sa copie habituelle. A son domicile, il n'avait pas donné signe de vie depuis deux jours. Pendant que Lesselin le faisait rechercher, Claude était sur la route d'Espagne. Entre le 28 octobre et le P' novembre 1657, il avait commis un assassinat :
Les mœurs douteuses de Claude l'attiraient dans des milieux louches où se nouaient des amitiés inavouables, traversées par des rivalités tl'un jour. Il en résultait des haines qui se manifestaient par des coups de couteau. Un malheureux frérot du grand couvent des Augustins de la rue Dauphine ^ce couvent était dans le voisinage de son logis) eut le tort de provoquer sa jalousie. Résolu à se venger, Claude se cacha dans un coin obscur de l'église des Augustins un peu avant qu'on vint à en fermer la grande porte, et quand le frérot, après l'office des matines, resta seul pour éteindre les chandelles, il se précipita sur lui. le poignarda et traîna son cadavre dans un endroit où il n'était pas aisé de l'apercevoir. Puis, « s'estant rencoigné dans sa cachette », dès qu'on eut, de grand matin, ouvert la porte de la rue, il s'esquiva.
Le jour même, Claude quittait la rue Dauphine, se dirigeait vers La Rochelle, pour de là gagner Madrid. Il resta quelques mois dans cette dernière ville, puis passa en Italie et visita ensuite la Bohême, l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre.
Son exil forcé dura trois ans et cintj mois. Claude ne rentra en France qu'après avoir reçu l'assurance de son père que l'affaire du frérot était oubliée. A peine arrivé à Paris, en février 1661, il fit appel à la générosité de Mazarin, mais le (Jardinai eut le mauvais goût de passer de vie à trépas avant d'avoir examiné sa requête. Le malheureux garçon, retombant dans ses anciens errements, se lia avec quehjues fort honnêtes gens séduits par son esprit et sa bonne grâce, mais aussi avec nombre d'individus de réputation (-quivoque, tels que le sodomite Chausson. Dans les quinze mois qui le séparent du bûcher du 1" septembre 1662, on le voit publier successivement une adaptation plutôt qu'une traduction de l'espagnol : L'Escole de ilntérest et l'Université d'Amour, et une petite nouvelle : L'Heure du Berger. Est-ce le pressentiment de sa tin |)rochaine, est-ce la conscience qu'il avait des risques cju'il couiait, qui lui firent confier à son intime Du Pelletier une série de pièces religieuses : Les plus belles pensées de Saint-Augustin, et à Jean
16 CLAlDt: LK PKTIT ET LA MISE DE L.V COUR
Roii sa Irafliictioii du Prince Clirestien et Politù/nc de Fa.rardo? L'une ou l'autre de ces liypolhèses est [)robabIe. Lu nommé Chabat, qu'il rencontre vers le 6 ou 7 août 1662 à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, lui offre cinquante pistoles s'il veut mettre au jour ses poésies o])Scènes, libres et satiriques, dont le Paris ridicule. Cdaude accepte et s'entend avec les frères Hebulïé pour l'impression de son Bordel des Muses ou les neuf Pucelles putains, Caprices salyriques de Théophile le jeune. La police en a vent, arrête notre Claude et les frères RebufTé. En moins de huit jours, Claude, jugé au Chûtelet et au Parlement, ctuulamné au supplice du feu, subit ce châtiment le 1®"" septembre 1062, après avoir été préalablement étranglé au |)0leau.