C. Pissarro
Osny, par Pontoise (S.-et-O.), 12 juin 1883.
Mon cher ami,
Je vous prie de m'excuser de n'avoir pas répondu aussitôt à votre lettre, j'ai été obligé de m' absenter ù la recherche d'une maison toujours introuvable; j'avais hâte cependant de vous écrire, pour vous exprimer combien, moi aussi, je me sentais envahi par la crainte de l'avenir et un grand découragement .
— Quant à vous donner des nouvelles de la situation de nos affaires avec Durand, je crois que personne ne pourrait en donner de certaines, je ne puis que faire des conjectures, du reste la difficulté que nous avons à avoir de l'argent suffit pour nous indiquer que la position est très difficile, nous en souffrons tous, soyez-en persuadé. — Je n'ai rien pu apprendre de certain. — Je sais que la vente ne marche pas du tout, ni à Londres ni à Puris, mon exposition n'a rien fait comme entrées, il y a eu une ou deux offres d'achats, mais Durand demandait trop cher et tenait bon ses prix (chose étrange), quant a l'exposition Sisley c'est encore plus mauvais, rien, rien. — Une expédition a été faite de quelques-uns de nos tableaux pour l'exposition de Boston, d'après des avis d'Américains, j'ai su que c'était une exposition médiocre qui n'avait a ucune influence, j'en ai parlé ù Durand, il m'a répondu que c'était un essai, qu'il profitait de l'occasion pour nous montrer, surtoutétant exempté de tout droit de douane.
— Au moment où je quittais Paris, il y a une huitaine, il était aussi question d'une exposition en Hollande, vous devez penser que Durand se remue beaucoup, se hâte de nous mettre en avant, coûte que coûte, peut-être un peu trop en marchand! Ce que nous faisons n'étant pas compris pur le public en général devrait être montré, sinon avec pompe, du moins avec un certain goût
particulier, un certain mystère quidonneraitde l'attrait à la chose, n'ètes-vous pas de cet avis? Ainsi à Londres, Durand s'est tout simplement entendu avec un entrepreneur, lequel a entassé nos toiles dans une salle comme l'Hôtel des J Tentes.Nous nous trouvons avec J. Lcwis-Brown, et d'autres peintres qui sans médire, ne s'assimilent pas avec nous. Tout ceci me prouve que cela ne va pas comme sur des roulettes. Les expositions étant fort coûteuses à organiser, ne pouvant se dispenser de nous montrer, on fait comme on peut; c'est mieux que rien! Durand pourra-t-il aller longtemps ainsi, c'est difficile à dire, je vous le répète, je ne sais absolument rien, que ce quejejiuis observer comme vous depuis le krach. J'entends bien les autres marchands, brocanteurs et amateurs-spéculateurs, qui disent : — // en a pour huit jours... mais voilà plusieurs mois que cela dure, espérons que ce ne sera qu'un mauvais passage... J'espère aller à Paris vers les premiers jours de juillet, je vous écrirai un mot et serais très heureux et très aise de ca user avec vous de nos affaires. Je vous serre la main .