‹ Claude Monet, sa vie, son temps, son œuvreChapitre 43 sur 55 · LE PARLEMENT AU VOL DE MOUETTES · texte numérisé non relu

LE PARLEMENT AU VOL DE MOUETTES

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Entre la Seine et l'Epte. — Figures dans la prairie

Après cette Bretagne et ce Midi de la France, après ces côtes granitiques et ces délicatesses florales, feuillages soyeux, montagnes lumineuses, mers éblouissantes, Monet rentra dans son chez lui, sa maison et son jardin de Giverny, près Vernon (Eure).

Au parcours des prairies qui bordent la Seine et l'Epie, il trouva l'inspiration familière de ses toiles de cette année-là, celles qui furent vues en 1889, et parmi lesquelles deux paysages avec figures marquèrent à la fois un retour à des idées qui eurent autrefois un commencement d'exécution et une évolution nouvelle dans la personnalité de l'artiste.

Intelligence jamais en repos, avide de tout voir et de tout exprimer, Monet n'est pas de la race des stériles toujours en quête de sujets et de programmes. Il trouve que les sujets sont trop nombreux, que tout ce qui existe est beau, que tout est à peindre, que la vie est trop courte pour essayer de fixer la variété des aspects et l'infini des sensations.

S'il était obligé de rester, j usqu'à la fin de sa vie, à la même place, devant le môme paysage ou devant le même être, il ne suspendrait pas un instant son travail, il trouverait tous les jours une expression différente à fixer, il en trouverait une toutes les heures, il en trouverait une toutes les minutes, et, chaque fois, cette expression passagère serait un résumé, une représentation complète de l'existence. Dans quelle ivresse de vision vit-il donc avec la facilité d'aller et de venir, de courir du sud au septentrion, de quitter les champs pour la mer! Avec quel frémissement il s'installe dans la contrée inédile, devant le pays qu'il découvre! Quelle joie passionnée il manifeste par son art, quand il assiste à des combinaisons imprévues des couleurs et de la lumière dans les combinaisons de lignes nouvelles.

Forcément, il devait se préoccuper de la silhouette et de la tache produites par la figure humaine sur le ciel, l'eau et les verdures, il devait traduire sur des étoffes et sur des visages les vibrations et les frissonnements de l'atmosphère. Ce désir, il l'a mis à exécution de la manière la plus solide et la plus délicate dans deux toiles enchanteresses des yeux et de l'esprit, où dans la même prairie, à des instants différents, des jeunes filles et des enfants surgissent et passent à travers les harmonies vibrantes et douces de la contrée, de la saison et de l'heure.

Ici, une brume d'or empoussière d'une fine splendeur la montée des collines, le branchage des arbres, l'herbage du sol, la profondeur du ciel. Les ardeurs déclinantes du soleil rougeoient l'atmosphère de l'automne et la terre où se raréfie le gazon. Tout est effleuré, enveloppé de cette dorure et de cette pourpre confondues.

Les nuances des robes de toile roses et bleues s'éclairent, se reflètent, se transforment, dans ce foyer de lumière où les couleurs et les nuances brûlent et s'évaporent. Les carnations des mains et des visages s'enflamment subitement au passage de brusques lueurs, les ombres longues des corps sont bleues d'un bleu de flamme. Une chevelure partagée sur les épaules d'une adolescente s'allume et brille, devient la dominante de l'œuvre, un centre d'ardeur et de rayonnement. Les yeux vifs des garçonnets noircissent, trouent la vapeur incandescente qui descend du ciel et qui remonte de la terre. Une vie extraordinaire est évoquée. La fillette, les deux enfants, et, plus loin, un jeune homme et une jeune fille marchent visiblement dans la tranquillité nonchalante d'une promenade d'après-midi.

Sur l'autre toile, dans le même paysage, au même parcours de la prairie, la saison plus avancée, et la lumière doucement voilée par l'annonce du crépuscule, l'ensemble est doux et alangui, d'une harmonie mourante et mauve. La terre se colore de fumées d'encens, le ciel s'approfondit de mystère, les promeneuses, si présentes, si réelles, font venir des pensées de rêve, de vitrail glorieux éclairé par le crépuscule d'un soleil mystique.

Sur la mince et vive rivière de l'Epte, parmi les roseaux, dans l'ombre claire des arceaux de verdure, il fait aussi vivre des figures.

Une barque légère emporte deux jeunes filles vêtues de rose, l'une au gouvernail, l'autre à l'aviron. Harmonie de vert sombre et de rose vif, portraits de jeunes filles dans la fleur de la jeunesse, apparitions délicieuses et passagères, Monet a fixé cette poésie en une image imprévue de beauté rayonnante.

Des eaux et des prés de Normandie figuraient auprès de ces œuvres si neuves, si singulières et si sûres. — Un moulin est construit sur un ruisseau lacté de soleil en un espace découvert, bleui et verdi, d'une ombre de feuillage sous la masse d'une verdure surplombante : un tremblottement de chaleur, une sombre fraîcheur de berge abritée. — Des meules au soleil couchant, des meules pailletées et caressées de rayons, absorbent et renvoient le dernier éclat du jour en phosphorescences de cuivre et d'incendie, se cerclant de l'ombre bleue de la nuit à leurs bases, toutes seules dans la solitude du soir, au-devant des collines transparentes et pâles, des ombres d'arbres, des cieux incandescents. — Des prairies s'étendent où frissonnent les peupliers, où le mince sentier liliacé court dans le vert jauni de l'herbe, où l'espace est aperçu à travers une branche de premier plan, dont chaque feuille est modelée dans la lumière. — Le brouillard blanc, à peine doré par le soleil possible, laisse transparaître l'eau de la rivière, les maisons, l'église du village. Rien n'est distinct, et tout est réalisé dans une vérité, une justesse qui ravissent. — Et voici un dernier tableau, deux bouquets de chrysanthèmes, l'un jaune clair, rose vif, l'autre rose pâle, jaune froid, qui donnent à contempler cette chose si peu commune en peinture, la tendre chair, la finesse de duvet, la vie colorée et odorante de la fleur.

L'exposition Monet-Rodin

Jamais art n'a suggéré d'impressions plus subtiles et plus fortes, jamais la peinture n'était apparue ainsi dénuée d'artifices, d'oppositions, de procédés, d'habiles salissures, jamais elle ne s'était présentée aux yeux charmés avec une telle fraîcheur, une telle pureté, un tel éclat. Dans cette recherche des passagères illuminations, dans cette réalisation des phénomènes atmosphériques, Monet suit avec un admirable instinct, avec une logique rare, les indications qui apparaissent et disparaissent si vite dans la nature toujours en mouvement. Il réfléchit dans son œil exalté, coordonne dans sa cervelle exacte, les multiples phénomènes de forme, de couleur et de lumière qui changent sans cesse les distances, les densités, les surfaces, les expressions.

On vit bien l'ensemble, en Juin 1889, dans la galerie de la rue de Sèze, lors de la double exposition des sculptures d'Auguste Rodin, des peintures de Claude Monet. A l'Exposition universelle, les deux artistes, dont on ne saurait nier, sans ridicule, la haute situation individuelle et le rôle considérable, n'étaient pour ainsi dire pas représentés. La seule statue de VAge d'airain faisait se dresser l'art de Rodin parmi les marbres, les bronzes et les plâtres du palais des Reaux-Arts. R y avait trois peintures de Monet dans les salles de l'Exposition rétrospective, et rien à l'Exposition décennale. L'Exposition de la rue de Sèze permit donc la connaissance et l'admiration d'œuvres rares et puissantes, conçues et exécutées à l'écart, par un effort de volonté et dans un isolement de pensée qui témoignent de hauteur de caractère en même temps que de passion artiste.

On trouva, pour ce qui concerne Claude Monet, — dans un savant et harmonieux arrangement, sans encombrement, avec des espaces

voulus, en deux rangées de tableaux, — un résumé de son existence de peintre.

Depuis les premières toiles, portant la date de 1804, jusqu'aux paysages et aux figures de 1889, apparut en son développement logique cette intelligence vouée à la transcription acharnée des phénomènes lumineux. Les millésimes et les annotations du catalogue dirent quels avaient été les rapports de l'artiste avec les pouvoirs officiels et les jurys de confrères. Vingt-cinq ans auparavant, le sobre et mouvementé Port de Honfleur, avec la foule de ses bateaux et le remuement de reflets de ses eaux, était refusé au Salon, et sept années aussi en arrière, en 1882, le même refus était infligé aux admirables Glaçons. Histoire significative, qui a été esquissée dans les chapitres précédents, traitant des rapports de l'artiste avec la stupéfiante critique de son temps. Continuons la lecture de l'incomparable poème de luminosité, des heures et des saisons.

La Creuse. — M on et chez Rollinat

En 1889, j'entraînai Claude Monet dans la Creuse, chez Maurice Rollinat, où je savais qu'il peindrait d'admirables paysages. Nous partîmes un jour de janvier, avec Louis Mullem et Frantz Jourdain. L'accueil de Rollinat et de sa compagne Cécile, dans la chaumière qu'ils nommaient la Pouge, est resté dans l'esprit des visiteurs autant que la contrée magique où le poète avait élu ce domicile rustique. Nous connûmes des jours parfaits de promenades, de conversations et de régals de cuisine auxquels Rollinat présidait avec une conviction justifiée. Le soir, il chantait la musique qu'il avait composée sur les poésies de Baudelaire, sur ses poésies à lui, naturistes, mélancoliques, où passent les tristesses de la solitude, les hallucinations de la campagne, et aussi les sentiments de sérénité du renoncement. Les soirées se prolongeaient ainsi, très avant dans la nuit, puis les hôtes étaient reconduits à l'auberge, à la clarté des lanternes, par la nuit glacée de janvier.

Le lendemain de l'arrivée, excursion avec Monet à travers les stupéfiantes et sombres beautés des deux Creuses, au ravin de Puyguillon, au village de Vervit, au confluent des rivières nommé « Confolans » ou Eaux-Semblantes, qui est un des plus étranges et des plus beaux aspects qui se puissent voir. Monet s'arrêta longtemps à contempler les eaux basses etécumantesquise rencontraient à travers des roches, sur un lit de cailloux. Une sorte de plage se dessinait, un vieil arbre chenu, solitaire, terrible, étendait ses branches noueuses au-dessus du fracas des deux rivières qui se heurtaient comme des torrents. Les mousselines de l'eau venaient se dérouler à nos pieds comme les vagues de la mer. Les collines pierreuses, couvertes de mousses et de bruyères, s'élevaient de toutes parts,

formaient un cirque sombre au combat des eaux. Le spectacle était farouche, d'une tristesse infinie.

Ailleurs, le village aux toits renfrognés se rencoignait dans les anfractuosités de la terre et du roc, au-dessus de l'eau qui passait en grondant, sautant les barrages, murmurant sur les pierres plates, hurlant sur les obstacles, filant au long des berges. Les toits de chaume au-dessus du ravin, les façades basses, à peine visibles, des maisons, les points clignotants de quelques vitres où restait une lueur de jour, où s'allumait quelque flamme dans un âtre enfumé, inspiraient la pensée d'une solitude éternelle, du sommeil d'un hiver qui ne devait pas finir.

On regagna Fresselines ce jour- là par un chemin montant, Rollinat entouré de ses chiens, pareil à un meneur de loups, et nous tous songeurs devant cette existence du poète des Névroses enfouie en ce décor de mélancolie grandiose. Le soir, la Pouge s'illuminait des beaux feux des hautes cheminées, du dîner joyeux, de la conversation, puis des chants dans la nuit. Le départ était pour le lendemain, et Claude Monet, subjugué par cette nature et par l'hôte qui lui en faisait les honneurs, promettait de revenir.

Il y revint en effet, il passa à peu près trois mois, de mars à mai 1889, à Fresselines, logé à l'auberge, chez la mère Baronnet, avec son attirail de peintre, son amas de toiles, prenant ses repas et passant ses soirées chez Rollinat. Le peintre et le poète devinrent deux amis. Ce furent pour tous deux des jours inoubliables, et je ne vois guère Monet sans que ce souvenir soit rappelé. Et aussi, qu'on prenne ceci au sérieux, sans qu'un autre souvenir se mêle à celui-là, celui d'un des chiens de Rollinat, Pistolet, qui avait adopté Monet, qui ne le quittait pas un instant, le suivant au « motif », restant auprès de lui à la fois pour le protéger, le défendre, et lui tenir compagnie, le reconduisant chaque soir à l'auberge, et revenant chaque matin, à l'heure dite, se coucher sur le paillasson en attendant son nouvel ami. La mémoire de Monet resta en celte bête fidèle, et toujours, Monet parti, lorsque Rollinat prononçait son nom : « Où est-il, ce monsieur Monet? », Pistolet dressait les oreilles, s'agitait, sautait, jappait en pleurant. La bête sensible

méritait l'oraison funèbre, si belle, que Hollinat écrivit à sa mort et qui a été recueillie dans son livre des Bêtes :

Mon fidèle partout, sûr en toute saison,

Par qui je ruminais des chimères meilleures,

Ma vraie âme damnée, humble à toutes les heures,

Mon ami des chemins comme de la maison.

Mon veilleur qui, pour moi, faisait guetter son somme, Oui, par sa tendre humeur, engourdissait mon mal, M' offrant sans cesse, au lieu du renfermé de l'homme, Dans ses bons yeux parlants, son âme d'animal.

Il repose à jamais, là, mangé par la terre, Mais je l'ai tant aimé, d'un cœur si solitaire, Que tout son cher aspect, tel qu'il fut, me revient.

L'appel de mon regret met toujours à mes trousses, Retrottinant, câlin sous ses couleurs brun-rousses, Le fantôme béni de mon pauvre vieux chien.

Cette lettre, que Monet m'envoya de la Creuse, donnera une idée de son état d'esprit devant la nature, de son scrupule, de l'inquiétude qui le rongeait :

Fresselines, 24 avril 1889.

Cher ami, je suis navré, presque découragé et fatigué au point d'en être un peu malade. Je n'arrive à rien de bon, et malgré votre confiance, j'ai bien peur que tous ces efforts n'aboutissent a rien! Jamais je n'ai eu pareille déveine avec le temps! Jamais trois jours favorables de suite, de sorte que je suis obligé à des transformations continuelles, car tout pousse et verdit. Moi qui rêvais de peindre la Creuse comme nous l'avions vue!

Bref, à force de transformations, je suis la nature sans la pouvoir saisir; et puis cette rivière qui baisse, remonte, un jour verte, puis jaune, tantôt à sec, et qui demain sera un torrent après la terrible pluie qui tombe en ce moment! Enfin, je suis dans une grande inquiétude. Écrivez-moi, j'ai grand besoin de

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