‹ Claude Monet, sa vie, son temps, son œuvreChapitre 49 sur 55 · ET · texte numérisé non relu

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Claude Monet s'est trouvé devant le Grand Gana , le Palais Ducal, Saint-* reorges le Majeur, le Palais Dario, le 1 ' ontarini, devant

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C'est cette beauté de nature que l'on admirera avec un étonnement grandissant dans ces œuvres vénitiennes de Claude Monet, car il s'y est surpassé, je veux dire qu'il n'avait jamais réalisé ce qu'il voit et comprend, avec autant de force, de relief, avec ce sentiment de la « ronde-bosse » que Rodin reconnaissait à ses toiles d'autrefois, et qui se perpétue avec une certitude et une majesté sans pareilles. Et que l'on ne croie pas, parce que se retrouve ici, avec les pierres et l'eau de Venise chargées de siècles d'histoire, le peintre de la mer sauvage de Belle-Ile, que soient absentes la grandeur affaissée, la somptuosité en ruines, la beauté morbide encore brillante, de cette reine de l'Adriatique couchée dans son manteau de marbres brisés, au long de ses canaux verdâtres. Regardez bien : tout cela y est, avec le reste.

Hommage a l'art de Monét

On a été longtemps sans savoir que Rodin et Monet étaient nés le même jour, à Paris, le 14 novembre 1840. C'est un jour, chez Mirbeau, que tous deux se faisaient des politesses pour passer une porte, qu'ils en vinrent à confronter leurs âges et à les constater identiques. Ne cherchez pas ce renseignement dans le Dictionnaire des Contemporains, de Vapereau : il n'y est pas. Ne le cherchez pas non plus dans le Larousse : il ne s'y trouve pas davantage. Pas même dans les suppléments du Larousse? Pas même! Claude Monet ne figure donc pas dans les Dictionnaires d'hier. Mais, tenez tout de même pour certain qu'il est né le même jour que Rodin, et admirez la simple coïncidence qui rapproche ainsi ce grand statuaire et ce grand peintre.

Il n'y a pas à rechercher si leur renommée est égale, si le tableau accroché parmi d'autres tableaux, à la muraille d'un musée public ou d'une galerie d'amateurs, peut êtréaussi connu et admiré qu'une statue dressée sur une place publique, parmi la foule... Il n'est pas question non plus du vieux jeu des parallèles, qui n'aurait vraiment que faire ici. Rodin et Monet sont deux grands artistes, qui ont tous deux accompli une carrière glorieuse, (l'un d'eux est toujours en pleine force de conception et de production) et que nous devons honorer en leurs œuvres. Pour Rodin, nous aurions dû dresser son Ralzac sur une place de Paris. Pour Monet, il devrait avoir une salle à lui dans un musée, où nous verrions croître et décroître la lumière sur les rochers de Relle-Ile-en-Mer, les meules et les peupliers de l'Epte, la cathédrale de Rouen, les ponts de Londres, les bassins de Nymphéas, les palais de Venise. Cette salle n'existe pas, mais l'avenir voudra réparer l'indifférence de ceux qui nous ont précédés, l'impuissance où nous sommes aujourd'hui, et il créera

cette salle, ce musée où la vision de Monet apparaîtra à tous avec sa grandeur et sa profondeur.

Ceux qui croient encore que Claude Monet a prodigué la couleur à tort et à travers, et qu'il ne restera rien de ce qu'ils appellent ses « feux d'artifice », lorsque le temps aura décomposé et détruit les mauvaises couleurs dont se servent tous les peintres d'aujourd'hui, ceux-là se trompent sur la substance et la signification de cette œuvre incomparable. Claude Monet n'est pas surtout un peintre de la couleur, ce qui ne signifierait pas grand'chose. Il emploie tout naturellement des couleurs pour rendre les aspects colorés des choses. Mais il est de ceux pour lesquels, au contraire, il n'y a pas de couleurs. Il est, par-dessus tout, avant tout, un peintre de la forme déterminée par la lumière. Toute son œuvre crie cette vérité.

Personne, plus que lui, n'a été préoccupé de la mise en place des aspects de la nature sur la toile, et personne n'a réalisé cette mise en place avec plus d'ampleur, plus d'espace, plus d'harmonie, personne n'a vu et établi plus de plans lumineux entre les objets les plus proches et les horizons les plus lointains. Avec lui, qu'il s'agisse d'une falaise penchée sur la mer, des meules de blé espacées sur le champ paisible, des peupliers dessinant un lacis de feuillage sur le ciel d'été, des ponts de Londres perdus dans les brumes des eaux, les fumées des trains et des steamboats, des palais vénitiens couverts de mousse et d'or au bord de l'eau qui passe emportant leurs reflets, c'est toujours un fragment de la Terre roulant à travers l'infini qui nous apparaît. On n'exprime pas cette poésie profonde, ce rêve illimité, sans les avoir en soi, et chaque œuvre de Monet qui nous surprend comme une apparition grandiose du inonde, devient une image expressive de la sensibilité de l'artiste, de son amour pour la beauté des choses.

J'ai dit qu'il y avait autrefois chez Stéphane Mallarmé une toile de Claude Monet, un paysage comme entrevu, et pourtant d'une précision délicieuse, un méandre de rivière, une arabesque d'eau à travers la campagne, que Mallarmé comparait au sourire de la Joconde. Or, les couleurs disparaîtraient en partie ou entièrement de cette toile, que cette expression de charme magique et de grâce ambiguë subsisterait, parce que la forme est écrite avec une rigueur

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mathématique, parce que cette forme est déterminée parla lumière et l'ombre, et que les couleurs n'ont rien à voir dans cette construction essentielle, qui manque à tant d'oeuvres picturales, et qui est, au contraire, toujours présente chez Monet. Si l'on répond que tout peut disparaître, c'est entendu, mais les monuments les plus solides ont disparu, et la terre elle-même, sous sa forme actuelle, disparaîtra aussi. Ce n'est pas la question, et nous n'en sommes qu'à la durée probable et possible des œuvres humaines. Il est donc permis de croire et de dire que la couleur amoindrie, presque disparue des œuvres de Monet, il resterait de ces œuvres ce qui reste de somptueuses tapisseries, autrefois claires et éclatantes (on n'a, pour s'en assurer, qu'à regarder leur envers) et qui ont gardé intacte leur beauté de composition et de forme, leur distribution de lumière et d'ombre.

L'œuvre de Claude Monet gardera longtemps cette expression qu'elle a au suprême degré du mélange des choses éphémères avec le milieu éternel où éclosent sans cesse les phénomènes d'un instant et de toujours. La nature n'a jamais été scrutée d'un regard plus épris, plus ému, plus adorateur; elle ne s'est jamais mieux révélée dans sa puissance imposante et dans ses changements subtils. Une telle transcription, où il y a l'art complet, l'instinct qui découvre, l'effort qui s'acharne, la science qui domine, connaîtra la justice, car l'admiration ne se trompe pas.

Il importe peu que cette admiration ait été longtemps à se faire jour: il en est presque toujours ainsi avec les révélations de l'art, et il y eut révélation par Monet, qui ne fut pas le premier à voir les êtres et les choses dans l'air, cela est certain, mais qui fut le premier à commencer et à finir un tableau devant l'aspect choisi, se refusant à recomposer, à refaire ce tableau, d'après des études, dans l'atmosphère de l'atelier. Révélation de la nature, et révolution dans l'art.

Il importe peu aussi que l'on rende Monet responsable de tous les essais, clairs ou colorés, analytiques ou synthétiques, inspirés par lui ou par Cézanne, et qui se produisent au Salon des Indépendants et au Salon d'automne. D'abord, tout n'est pas négligeable dans ces assimilations, et tout le serait, qu'il ne faudrait voir là que l'épui-

sèment des formules par les suiveurs, la recherche des inquiets, la mise en valeur des habiles. Mais, quels que soient les paysages issus des paysages de Monet, il serait aussi injuste de les inscrire à son passif que de reprochera Rembrandt, à Raphaël ou à n'importe quel maître, la décadence de son art devenu un art d'école. C'est le train ordinaire des choses qui ne doit empêcher personne de célébrer, comme il doit l'être, avec tout l'enthousiasme de l'esprit et du cœur, le grand artiste de Giverny.

AGiverny. — Une autre œuvre deMonet: sa maison et son jardin

C'est à Giverny qu'il faut avoir vu (Claude Monet pour le connaître, pour savoir son caractère, son goût d'existence, sa nature intime. C'est un homme qui a vécu, qui a connu les affections profondes, le poids de la famille, les anxiétés de la paternité, la perte de ses amis, Caillebotte, Sisley, de Bellio, Pissarro, Renoir, Mirbeau, Degas, et les deuils proches et terribles qui brisent le cœur et ravagent l'esprit; il a survécu parce qu'une force était en lui, une force invincible, qui n'était pas seulement physique, qui était animée par la flamme spirituelle de l'art. Non pas que Monet soit un artiste à vivre d'après une formule et à régler sa production d'après une esthétique : la formule, et même une esthétique, ont été trouvées par d'autres, et appliquées à son art, mais il ne s'en est jamais soucié. C'est un instinct qui est en lui, qui lui fait produire des formes et des couleurs, et il en a été de même de tous les grands artistes. II a obéi, comme eux, à la loi de son individu et aux injonctions de la nature. La nature a été pour Monet le splendide refuge, une magnifique région déployée en images sublimes, toujours variées et renaissantes, et il s'est emparé des richesses qu'elle lui offrait et qu'il a pu saisir; elle a été le thème, à jamais inépuisable, de son adoration de la lumière, qui détermine les formes et qui crée les jeux infinis de la couleur.

Quand un homme possède le don de voir, de comprendre, de reproduire en résumés magiques ce passage de la lumière sur le monde, il peut vivre seul, car il n'est pas seul : il est entouré de toutes les fées des sources, des rivières, des champs, des bois, de la mer, des saisons; il est en dialogue perpétuel avec elles, il écoute leurs voix, qui sont ses voix. C'est ainsi que s'est affirmé de plus en plus le goût de solitude de Monet, sa sauvagerie, sa vie retirée parmi ses fleurs, au bord de l'eau, dans les prairies, partout où l'on entend les rumeurs

de l'espace. Les voyages l'ont toujours ramené là, et jamais il n'y a oublié ses amitiés, mais toujours il y a affirmé sa volonté de travail obstiné, de réclusion farouche.

A Giverny, chez Monet, je suis allé maintes fois, pas aussi souvent que je l'aurais voulu, seul ou avec des amis, le graveur Victor Focillon, Eugène Carrière, Maurice Hamel, Paul Clemenceau, Jean Ajalbert, le docteur Vaquez, Paul Gallimard, André Barbier, Georges Crès, et surtout, ces dernières années, avec Georges Clemenceau. L'Académie Goncourt y fut reçue un jour, pendant la guerre, en la personne de Rosny aîné, Léon Hennique, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Octave Mirbeau accompagné de Mme Mirbeau, Gustave Geffroy. Claude Monet, pendant les années qui précédèrent la guerre, et pendant la guerre, vint presque régulièrement, aux déjeuners de l'Académie Goncourt, et il avait tenu à nous recevoir à son tour. Je rassemble ici tous ces souvenirs de dates différentes pour montrer l'habitation de Monet et Monet chez lui, dans cette maison modeste et pourtant si somptueuse par l'arrangement intérieur et par le jardin, ou plutôt les jardins, qui l'entourent. Celui qui a conçu et agencé ce petit univers familier et magnifique n'est pas seulement un grand artiste dans la création de ses tableaux, il l'est aussi dans le décor d'existence qu'il a su installer pour s'y plaire à l'abri de toutes les tentations du luxe, car le luxe, il l'a comme il l'a voulu, en correspondance parfaite avec son esprit et sa philosophie delà vie. Cette maison et ce jardin, c'est aussi une œuvre, et Monet a mis toute sa vie à la créer et à la parfaire.

Dès que l'on pousse la petite porte d'entrée, sur l'unique grande rue de Giverny, on croit, en presque toutes les saisons, entrer dans un paradis. C'est le royaume coloré et embaumé des Heurs. Chaque mois est orné de ses fleurs, depuis les lilas et les iris jusqu'aux chrysanthèmes et aux capucines. Les azalées, les hortensias, les digitales, les roses trémières, les myosotis, les violettes, les fleurs somptueuses et les fleurs modestes se mêlent et se succèdent sur cette terre toujours prête, admirablement soignée par des jardiniers émérites, sous l'œil infaillible du maître. Si c'est le moment des roses, toutes les merveilles aux noms glorieux vous entourent de leurs nuances et de leurs parfums. Elles sont sur

pieds espacés, en buissons, en haies, en espaliers, grimpant aux murs, accrochées aux piliers et aux arceaux de l'allée centrale. Il y a les plus rares et les plus ordinaires, qui ne sont pas les moins belles, les roses simples, les touffes d'églantines, les plus vives et les plus pâles, et toutes les corolles disent une heure enchantée, vocalisent le chœur de l'été, font croire au décor du bonheur possible.

Des enclos gardent des oiseaux aux plumages divers, poules blanches, canards noirs, faisans dorés, paons déployant leur vaste éventail ocellé de saphir et d'or, faisans rouges et vermeils, et pendant quelques années, des goélands argentés, des mouettes grises, animaux blessés recueillis par Maurice Hamel dans la baie de Somme et mis en pension chez Monet.

L'hiver, une serre de moyenne grandeur enferme ses trésors de chrysanthèmes simples et chevelus, de toutes les couleurs dorées et sombres, au-dessus desquels se balance le monde fantastique et grimaçant des orchidées. Dans la chaleur, les fleurs s'épanouissent, les mousses étalent leurs tapis de velours vert, l'eau s'égoutte et chante. C'est une oasis au milieu de la campagne endormie dans le silence de la neige.

Ce n'est pas toute la richesse florale du domaine. Pour la connaître tout entière, il faut traverser le chemin, grimper au talus du chemin de fer de Vernon à Pacy-sur-Eure, traverser la voie, et pénétrer dans un second jardin qui est le Jardin d'Eau. Autrefois, la petite rivière de l'Epte passait là, sous une voûte de feuillage, et Monet prenait plaisir à y promener ses hôtes en barque jusqu'à la Seine. La rivière passe toujours, mais avec un arrêt. Monet a obtenu du Conseil municipal de Giverny la permission de détourner la rivière, de créer des bassins, et le Conseil municipal a été bien inspiré, car cette création fut la cause d'une éclosion de chefs-d'œuvre. Le cours d'eau détourné dans les bassins creusés, Monet dessina le jardin et les plantations, les saules déployèrent leurs vertes chevelures, les bois de bambous s'élancèrent du sol, les massifs de rhododendrons bordèrent les sentiers, et Monet ensemença les bassins de nymphéas, dont les libres racines flottèrent entre les eaux sur lesquelles s'étalèrent les larges feuilles et jaillirent les fleurs blanches et roses, mauves et verdâtres. Du haut d'un pont garni de glycines,

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