‹ Claude Monet, sa vie, son temps, son œuvreChapitre 11 sur 54 · SV8I · texte numérisé non relu

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certainement l’article d’Albert Wolff, dans le Figaro du 3 avril. Je voudrais avoir le moyen de le faire passer à la postérité. Je lui donne, du moins, la publicité dont je dispose :

« La rue Le Peletier a du malheur. Après l’incendie de l’Opéra, voici un nouveau désastre qui s’abat sur le quartier. On vient d'ouvrir chez Durand-Ruel une exposition qu’on dit être de peinture. Le passant inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à ses yeux épouvantés s’offre un spectacle cruel : cinq ou six aliénés, dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l’ambition, s’y sont donné rendez-vous pour exposer leurs œuvres.

» 11 y a des gens qui pouffent de rire devant ces choses. Moi, j’en ai le cœur serré. Ces soi-disant artistes s’intitulent les intransigeants, les impressionnistes ; ils prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard quelques tons et signent le tout. C’est ainsi qu’à la Ville-Evrard des esprits égarés ramassent les cailloux sur leur chemin et se figurent qu’ils ont trouvé des diamants. Effroyable spectacle de la vanité humaine s’égarant jusqu’à la démence. Faites donc comprendre à M. Pissarro que les arbres ne sont pas violets, que le ciel n’est pas d’un ton beurre frais, que dans aucun pays on ne voit les choses qu’il peint et qu’aucune intelligence ne peut adopter de pareils égarements! Autant perdre votre temps à vouloir faire comprendre à un pensionnaire du docteur Blanche, se croyant le Pape, qu’il habite les Batignolles et non le Vatican. Essayez donc de faire entendre raison à M. Degas; dites-lui qu’il y a en art quelques qualités ayant nom :1e dessin, la couleur, l’exécution, la volonté, il vous rira au nez et vous traitera de réactionnaire. Essayez donc d’expliquer à M. Renoir que le torse d’une femme n’est pas un amas de chairs en décomposition avec des taches vertes, violacées, qui dénotent l’état de complète putréfaction dans un cadavre! Il y a aussi une femme dans le groupe, comme dans toutes les bandes fameuses, d’ailleurs ; elle s’appelle Berthe Morizot et est curieuse à observer. Chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d’un esprit en délire.

» Et cest cet amas de choses grossières quon expose en public, sans songer aux conséquences fatales qu elles peuvent entraîner! Hier, on a arrêté, rue Le Peletier, un pauvre homme qui, en sortant de cette exposition, mordait les passants.

» Pour parler sérieusement, il faut plaindre les égarés; la nature bienveillante avait doué quelques-uns des qualités premières qui auraient pu faire des artistes. Mais, dans la mutuelle admiration de leur égarement commun, les membres de cecénacle de la haute médiocrité vaniteuse et tapageuse ont élevé la négation de tout ce qui fait fart à la hauteur d’un principe; ils ont attaché un vieux torche-pinceau à un manche à balai et s’en sont fait un drapeau. Sachant fort bien que l’absence complète de toute éducation artistique leur défend à jamais de franchir le fossé profond qui sépare une tentative d’une œuvre d’art, ils se barricadent dans leur insuffisance, qui égale leur suffisance, et tous les ans ils reviennent avant le Salon avec leurs turpitudes à l’huile et à l’aquarelle protester contre cette magnifique école française qui fut si riche en grands artistes. Ces pauvres hallucinés me font l’effet d’un poète de confiseur, habile à rimer des vers de mirlitons pour les bonbons et qui, sans orthographe, sans style, sans pensée, sans idée, viendrait vous dire : Lamartine a fait son temps. Place au poète intransigeant!

» Je connais quelques-uns de ces impressionnistes pénibles; ce sont des Jeunes gens charmants, très convaincus, qui se figurent sérieusement qu’ils ont trouvé leur voie. Ce spectacle est afttigeant comme la vue de ce pauvre fou que j’ai contemplé à Bicêtre : il tenait de la main gauche une pelle à feu appuyée sous le menton comme un violon et, avec une baguette qu’il prenait pour un archet, il exécutait, disait-il, /e Carnaval de Venise, qu’il se vantail d’avoir joué avec succès devant toutes les têtes couronnées. Si on pouvait placer ce virtuose à l’entrée de l’exposition, le guignol artistique de la rue Le Peletier serait complet. »

Dans le Pays du 4 avril, Georges Maillard écrit un article sous la rubrique : « Les Inipressionnalistes » ;

« Au fond, ce sont, je crois, des mécontents, des radicaux de

la peinture, qui, ne pouvant pas trouver de place dans les rangs des peintres réguliers, se sont constitués en société, ont arboré une bannière révolutionnaire quelconque et ont organisé l’exposition qu’on vient d’ouvrir rue Le Peletier.

» C’est, du reste, un spectacle intéressant que celte exposition nouvelle; il y a là environ deux cents tableaux dont la plupart sont à faire cabrer les chevaux d’omnibus. Ce sont des outrances de coloris, des audaces de sujet et des partis pris d’exécution dont on n’a pas idée. Il y a là des brutalités de pinceau, des démences d’exécution et des insanités de conception qui sont absolument révoltantes; ce serait à tomber de désespoir, si ce n’ était à se tordre. »

Dans le Soir du 15 avril, le dessinateur Bertall exerce ainsi sa verve plutôt lourde, que n’excusent pas ses quelques agréments d’illustrateur :

« Il y a, nous a-t-on dit, rue Le Peletier, une maison de santé, sorte de succursale de la maison du docteur Blanche. On y reçoit principalement des peintres.

» Leur folie est douce ; elle consiste à frotter sans cesse et au hasard, d’un pinceau fiévreux trempé dans les couleurs les plus aiguës et les plus incohérentes, une série de toiles blanches qu’ils font encadrer magnifiquement et à grands frais, — car tous les hôtes de la maison de santé sont des hommes bien doués de la fortune, — puis à les accrocher avec soin et en belle lumière dans des salles convenablement disposées.

» Dans ces salles, ils se promènent ensemble, devisant avec gravité, ne se disputant point entre eux, au rebours des artistes ordinaires, se serrant la main affectueusement, des larmes d’enthousiasme dans la voix devant leurs cadres réciproques, et plongés dans les saintes douceurs d’une admiration mutuelle.

« Ces gens-là sont d’un extérieur agréable, ils sont mis avec une recherche qui atteint parfois f élégance, leurs mœurs sont douces et affables; ils s’appellent les iinpressionnalistes.

« Car ce sont leurs impressions qu’ils prétendent nous dépeindre, — dépeindre est le mot, — - sur ces toiles inconscientes.

» Comme le vieux maître Freinhoffer qu’a chanté Balzac dans son Ghef-d’OEuvre inconnu^ ils voient et admirent dans leurs œuvres ce qu’ils croient y avoir mis. C’est là leur jouissance ; c’est là leur gloire. Rien n’est plus respectable, et le spectacle de cette douce folie égaye encore davantage qu’il n’attriste le spectateur.

» Les princes de la science ont essayé sur eux divers traitements; tous sont restés sans résultats. C’est inutilement qu’on les a conduits devant les Titien, les Rembrandt, les Van Dyck, les Paul Véronèse, etc., etc..., devant tous les chefs-d’œuvre immuables légués par le temps; c’est en vain qu’on les a promenés devant les plus beaux sites, sous les plus beaux ciels; qu’on leur a mis devant les yeux les plus remarquables modèles et les femmes les plus éclatantes de couleur, de forme et de beauté. Rien n’y a fait. Leur peinture ne procède ni des grands peintres, ni de la nature; c’est, disent-ils, un art jusqu’alors inconnu : l’art de l’avenir. A peuple nouveau, art nouveau. Ils ne reconnaissent pour initiateur qu’un des leurs, qui est leur maître et qui s’appelle Manet.

» Le Bon bock, la Femme au chai, les Canotiers de la Seine, et enfin la Blanchisseuse qui vient dlavoir, nous dit-on, l’honneur d’être refusée au Salon annuel par les artistes embourbés dans les sentiers de la vieille école, sont les œuvres magistrales où ils puisent leurs inpirations, ainsi que la note qui doit guider leur concert et développer leurs personnelles impressions.

« Les gens atteints de cette folie étrange ne se sont jusqu’alors portés à aucun excès. En dehors de la peinture ils raisonnent avec logique et clarté, et il est à croire que des soins attentifs et éclairés pourront avec un peu de patience, guérir ces affections qui n’offrent d’autre danger jusqu’ici que d’être parfois contagieuses.

« Voici M. Monet que la similitude de nom a jeté dans le rang des impressionnalistes à l’instar de son presque homonyme.

» M. Monet sait bien que les arbres ne sont jamais d’un jaune de chrome aigu comme ceux qui figurent dans son Petit bras d’Argenteuil, n® 148. Il est persuadé que le Chemin d’Épinay, effet

de neic/e, /i” 150, n'a jamais paru sous l’aspect d'une tapisserie de laine blanche, bleue et verte. La Berge d’Argenteuil, n° 157, il en est sûr, n’a jamais été tricotée laine et coton de cinq couleurs. Cela ne l'a pas empêché de rendre ainsi sa prétendue impression. La chose a paru originale à M. Faure, qui s’est fait une originalité nouvelle en acquérant ces impressions. Le public, lui, a regardé, il a ri, il a demandé le nom. Il sait maintenant que le monsieur qui a eu rétonnante idée de faire des paysages en tricot s’appelle Monet, et M. Monet est en passe de devenir aussi célèbre que M. Manet. »

Dans le Constitutionnel du 10 avril, sous la rubrique : « Mouvement artistique » avec ce sous-titre : L’exposition des intransigeants dans la galerie de Durand-Ruel, Louis Énault s’étendait longueuieut sur cette exposition, d’où l’extrait suivant concerne Claude Monet :

« Il serait injuste de contester à M. Claude Monet une certaine puissance de coloris dont il fait, du reste, un très regrettable emploi, car il ne semble l’employer que pour se rendre désagréable aux gens. Je ne sais où il a vu les paysages qu’il reproduit, mais je ne crois point qu’il en ait trouvé le modèle dans la nature. Rien de plus faux que cette lumière distribuée au hasard, et que ces tons violents si bien laits pour blesser une rétine délicate. Qu’il y ait de l’éclat dans cette palette, je n’aurais garde de le nier. Mais c’est un éclat tapageur et de mauvais goût. Voyez plutôt cette robe japonaise à tond rouge. Elle est en soie, j’en suis certain; mais M. Claude Monet ■ — à force d’habileté — est parvenu à lui donner une apparence d’étoffe laine et coton qui réjouirait le cœur d’un gars breton ou d’un paysan normand, si on voulait bien lui permettre d’en prendre un morceau pour se tailler dedans un parapluie du dimanche. Mais je ne leur conseillerais pas de s’en servir le jour où ils iraient voir leurs bœufs. On sait, en effet, que ces animaux réactionnaires n’aiment pas tous les rouges, et je m’étonnerais fort si celui de M. Claude Monet n’avait pas le privilège de les exaspérer singulièrement.

» Telle est, dans son ensemble, Texposition de ce petit groupe hardi, qui, sous le nom d’intransigeants et d’impressionnistes, plante sa bannière en plein Paris, et affirme ses doctrines avec une audace qu’il n’avait encore jamais eue.

» Si nous lui avons donné notre publicité, c’est que nous n’entendons la refuser à aucune manifestation artistique douée de quelque originalité ; mais nous tenons à dégager complètement notre responsabilité de ces doctrines que nous regardons comme singulièrement dangereuses, et envers lesquelles nous sommes bien décidés à nous montrer nous-mêmes toujours intransigeants. »

Sur une coupure de journal dont le nom a disparu, je lis ces quelques lignes consacrées à Claude Monet :

« Le premier qui attire l’attention est M. Claude Monet. fl fait à lui seul plus de bruit que tous les autres réunis. Il est passé maître, d’ailleurs, dans l’art de la mise en scène. Sa Japonaiserie éclate, flamboie et tournoie, comme un feu d’artifice, sur l’une des parois du salon d’honneur ; elle représente une magnifique robe de chambre de flanelle rouge, brochée de ramages verts. Du haut de cette robe émergent une tète et une main. La tète, détachée de la vitrine d’un coiffeur parisien, se renverse souriante et lait des efforts impuissants pour se dégager de la partie inverse de la robe. La main agite un éventail tricolore. D’autres éventails, chargés de dessins bizarres, évoluent sur un fond bleu tout autour du motif principal. Ruggieri n’a jamais rien créé de plus éblouissant et de plus fantastique. A côté de cette pièce capitale, M. Monet exhibe une collection de paysages éclairés par des feux de Bengale. Il y en a de tout bleus, il y en a de tout jaunes, il y en a de tout roses, beaucoup de roses. C’est une vraie féerie! Aussi bien le catalogue a-t-il soin de nous apprendre qu’ils appartiennent presque tous à M. Faure, de l’Opéra. Il n’y a que des amateurs nourris dans le sérail de AL Ilalanzier ou dans un sérail de l’Extrême-Orient pour apprécier à sa juste valeur la peinture pyrotechnique de M. Monet.

)) Et pourtant M. Monet sait fort bien, quand il le veut, se faire

comprendre du public : il lui suffit de renoncer à parler le japonais ou le bengali, et de s’exprimer en bon trançais comme il fa fait en peignant le Pont du chemin de fer à Argenteuil, la Prairie et la Plage de Sainte-Adresse. Ces trois morcea ux teraien t très bonne figure au Salon officiel : si le jury ne les médaillait pas, les connaisseurs en admireraient certainement la franchise, f originalité, f éclat de bon a loi. »

Dans le Soleil du 4 avril, le chroniqueur Émile Porcheron, au cours d’un article de trois colonnes, donne ainsi sa définition :

« Qu’ est- ce que c’est qu’un impressionniste ?

» La question est délicate et demande un peu de réflexion. Pour nous, un impressionniste est un homme qui, sans savoir pourquoi, éprouve le besoin de se consacrer au culte de la palette; et qui, n’ayant ni le talent, ni les études nécessaires pour arriver à un résultat sérieux, se contente de battre la caisse en laveur de son école, en donnant au public des toiles qui n’ont guère d’autre valeur que celle du eadre qui les entoure. »

Et cela continue sur ce ton :

« La Japonaise de M. Mo net paraît jongler avec une quantité d’écrans; elle est vêtue d’une robe rouge; et le peintre a peutêtre trouvé de bon goût de la draper de telle sorte, qu’une portion du vêtement, sur laquelle est brodée une tête de guerrier, vient s’appliquer justement sur la partie du corps confiée aux soins de M. Purgon. 11 est difficile d’être plus déplacé. M. Monet expose encore des paysages; un seul, le n° 149, semble pouvoir mériter ce nom, une vue prise sur le bord de l’eau. Le n° 152 doit être le dernier mot de f impressionnisme ; bateau bleu, arbres verts, violets, roses et jaunes ; quant au fond, nous avons cherché à deviner ce qu’il y avait, nous n’y avons pas réussi... Nous nous arrêtons, car nous ne voudrions pas donner à ce sujet plus d’importance qu’il ne convient. Nous comprenons parfaitement que tout commençant sérieux est en droit d’exiger f indulgence delà critique ; mieux que personne, nous savons quelles énormes difficultés ont à surmonter les jeunes artistes, et nous tendrons

toujours la main au travailleur consciencieux. En revanche, nous ne saurions être indulgents vis-à-vis des peintres qui n’ont ni talent, ni études à leur avoir, et auxquels l’orgueil immense qui les aveugle défend de faire dans l’avenir un progrès quelconque. »

La Revue politique et littéraire donnait, le 8 avril, une longue étude de Charles Bigot sur l’exposition de la rue Le Peletier, et le critique s’exprimait ainsi à propos de Monet :

« Il est certain que quelques-uns de ces messieurs ne sont pas nés sans talent. M. Claude Monet a de la vigueur dans la main et l’œil d’un véritable paysagiste. Il a deux toiles ici, nullement indignes d’être regardées : l’une intitulée le Printemps, et l’autre la Prairie. Le Printemps est une allée de jardin, tout herbeuse, qui s’enfonce entre des pommiers en fleurs et des arbustes qui poussent leurs premières feuilles; il y a là beaucoup de fraîcheur, une impression du mois de mai qui réjouit les yeux. La Prairie est un grand pré d’berbes jaunissantes et mûres, au delà duquel s’étend une plaine derrière laquelle on aperçoit au loin une rangée de collines bleuâtres. Le regard plonge jusqu’à ces lointains, dans une atmosphère limpide; on éprouve quelque chose de ce qui domine la nature elle-même. Mais que ce même M. Monet est donc agaçant dans un bon nombre des autres toiles! Il a un malheureux goût pour les bleus et les roses dont il serait bien heureux pour lui qu’il consentît à se défier. Nombre de ses paysages sont criards, papillotants. Oû donc a-t-il rien observé de pareil, même aux heures du soleil couchant, même aux bords de l’eau ? Je ne parle pas de certaine femme drapée bizarrement dans un costume rouge, en train de s’éventer et encadrée dans une trentaine d’éventails japonais. C’est un coup de pistolet qu’il a voulu tirer, sans doute, et rien de plus. On ne regarde pas cette grande machine écarlate sans qu’elle fasse mal aux yeux, et le mieux est de ne pas la regarder. M. Monet s’est bien gardé de modeler le visage de la femme, car il est de ceux qui dédaignent le modelé ; il l’a même gratilîé des teintes les plus cadavéreuses. En revanche, il se trouve sur la robe une manière de monstre japonais tirant de l’épée et brodé. M. Monet s’est si bien appliqué

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