LA PLAGE DE VILLERS
r.l.xrv.E MONFT
./f' lai dit, je ends, je ^nis lu pour dmix mois, ne te gêne pas si In vaux voir, ça vual ht peint'.
Ami. Henoih.
."Vlaisoii i’('rri‘îlr, Chapeüp-Sl-Rrice (llle-et-Vilaine).
La mer rcsscmhle nhis f> la Mrdid'rranéc tpi à ht Manche. Elle est propre et très bleue au heun lenips.
Mon cher ami.
Mardi.
Tu as dû avoir une grande désUlnsirm avec les palmiers, mais je crois qu’avec le calme et le temps tu trouveras beaucoup de rattrapage. Je suppose que cette fois tu resteras assez de temps pour travailler tranquillement. Dans ces conditions, sans être talonné par un retour forcé, on a un avantage énorme. As-tu été voir Ilyères cl les envkftWêA^A)i¥^39,à‘^?eàA's ces excursions au retour? En tout cas tu es plus nous, car les temps
brumeux onJ l'air de se fixer pour tnugtnups. Xfu/s a nuis eu à Paris une tempête terrible, et je ne sais pus comment je suis 7r-' sauy fdusienrs rbrniiuées sur ta C'rst une tics [dus
• ■ ■■ ■■;■ ,1 rs a:-s.ez de
■ • ' • des deux per-
..‘c- tiir. Ils ont fait de 'o\ e >, I’ <r j.iur. En somme tout le
umudr (‘-à / O. iaiUlcron que tu as dû lire a
aigiiisi' iappei:: : ■ • ' • - ; ça a donné à Wolf l’occasion
de se poser en déleiisrc' t/-.- fa i blés et des révolutionnai res . Mais lu as dû lire tout ça. .\'-u.s attendons la vente. Je te dirai si ça a bien marché. Si la > b-inges, n'oublie pas de me donner tes adresses. Moi je suis cloue a. Paris où je m’ennuie fort et je cours après le modèle iidnuu ahic, mais je suis peintre de figures! Hélas! c’est bien agie.ildc quelquefois, mais pas quand on ne trouve que des figures /sis a s<m goût. Sur ce, amuse-toi bien, c’est-à-dire fais de belles choses et écris-moi de temps en temps.
A toi.
Renoir.
CLAUDE MON ET
P. s. — Dernières nouvelles, Durand-Ruel a cédé à un couturier pour daines le 9 du boulevard de la Madeleine. R.
Tu dois crever de chaleur, ici beau temps aujourd’ but et chaleur jeudi.
Deux lettres à trois jours d’intervalle à propos de la décoration que Renoir accepta en 1900 :
Mon cher ami.
Je me suis laissé décorer, crois bien que Je ne t’en fais pas part pour me dire si j’ai tort ou raison. Mais bien pour que ce bout de ruban ne se mette pas en travers de notre vieille amitié. Dis- moi donc des sottises, les mots les plus désagréables, cela me sera égal, mais pas de blague, que j’aie fait une sottise ou non, je tiens à ton amitié. Tant qu’aux autres je m’en Fiche.
A toi.
Renoir.
LouvecJennes, 20 août 1900.
Monet reçut mélancoliquement la nouvelle. . . Mais voici la seconde lettre :
Cher ami.
Jeudi 23 août 1900.
Je m’aperçois aujourd’hui et meme avant que je t’ai écrit une lettre stupide. J’étais souffrant, nerveux, tiraillé, on ne devrait jamais écrire dans ces moments-là. Je me demande un peu ce que cela peut te faire que je sois décoré ou non. Tu as, toi, une ligne de conduite admirable, moi je n’ai jamais pu arriver à savoir la veille ce que je ferais le lendemain. Tu dois bien me connaître mieux que moi, puisque je te connais mieux que toi très probablement... N’en parlons plus, et vive l’amour.
A toi.
Renoir.
Une dernière lettre, datée de Gagnes, où Renoir donne son avis sur les monuments de peintre en général, et sur celui de Cézanne en particulier :
CLAUDE MON ET
Cher Ami,
Gagnes, 6 décembre 09.
Je crois que ce monument Cézanne est dans de bien mauvaises mains. Maurice Denis nïa écrit pour une vente, je lui ai répondu
immédiatemen t que pour moi je n’en voulais à aucun prix. Ce n’est pas d’ici que je pourrais m’occuper d’une vente, ce qui est toujours très grave.
Ce monument avait commencé par un buste, maintenant c’est une femme nue. Je n’y comprends rien — qu’ils se débrouillent.
Au commencement de cette affaire j’avais proposé ceci : un buste de Cézanne dans une salle du m usée {le m usée d’Aix est très joli) et un tableau surtout. C’était honorable et ne dérangeait personne, on n’a pas voulu de ma proposition.
Je trouve qu’un peintre doit être représenté par sa peinture. Je ne vois pas bien une grande femme nue et pas de tableau.
Renoih.
Souvenirs de Gaillebotte
Il m’a été donné, au lendemain de la mort de Gustave Caillebotte, de faire avec Monet, le rapide voyage d’Argenteuil, d’entrer dans cette maison où tout disait encore la présence vivante de la veille, à croire que le maître du logis allait rentrer, parcourir les pièces, s’asseoir, causer, reprendre ce livre à la page de la lecture commencée, travailler à cette toile encore fraîche sur le chevalet.
Ce n’est que l’illusion tenace et mensongère de la vie continuée. La mort silencieuse et invisible a fait son œuvre, a arrêté subitement les pas, la voix, le geste, clos l’existence de l’homme. Tout est aujourd’hui semblable à ce qui était hier, hormis que l’habitant n’est plus là. Il est entré, il est sorti, et rien n’est changé du décor de son existence. La maison a la môme gaieté, entre les champs et la Seine, en face d’Argenteuil. Les bateaux se balancent sur l’eau soyeuse. Tout est doré par le soleil du nouveau printenqis. Dans le jardin, au long des plates-bandes, dans les clairières du bois minuscule, dans les interstices des pierres qui forment un piédestal rocheux à la serre, partout, la verdure déplie ses bourgeons, les ileurettes brillent comme des yeux enfantins, des pousses vivaces trouent la terre. Tout ce petit monde végétal étiqueté, choyé, adoré par Gaillebotte, est exact au rendez-vous qui lui avait été donné. « Vous verrez mon jardin au printemps », disait-il à ses amis, au dernier dîner des Impressionnistes. Le printemps est venu, le jardin se pare pour l’éternelle fête. Un chien trisle parcourt les allées.
G’est la monotone et banale histoire de l’homme. « Quand la maison est bâtie, la Mort entre », dit le proverbe arabe. L’homme qui regarde cela et constate la loi du sort, peut j)rendre la mesure
exacte de ses préoccupations, de ses ambitions, de sa frénésie de succès, de sa course à la fortune ou à la gloire. Voilà le but : tous le connaissent et sont sûrs' de le toucher. Si cette certitude, au moins, pouvait nous apprendre à tous à bien vivre.
Gaillebotte a bien vécu.
Il a aimé l’eau qui passe et qui bruit, les voiles blanches qui s’envolent aux tournants des rivières, qui palpitent sur la mer.
Il a aimé les fleurs qui colorent et parfument l’atmosphère, il a été le sage amateur de jardins. Relisez le discours de Lamartine aux jardiniers, le poète parcourant les théogonies, les religions, la fable, l’histoire, cherchant quelle idée l’homme a pu se faire du bonheur et trouvant « que l’imagination humaine n’a pu rêver, dans tous les paradis qu’elle s’est créée, quelque chose de mieux qu’un jardin terrestre ou céleste, des eaux, des ombrages, des fleurs, des fruits, des gazons, des arbres, un ciel propice, des astres sereins, une terre fertile, une intelligence secrète, une amitié réciproque, pour ainsi parler, entre l’homme et le sol... » Gaillebotte avait en lui cette sympathie pour la vie universelle, et c’est un des traits du groupe d’artistes auquel il appartenait.
Enfin, il a aimé l’art, qui concentre les sensations de l’homme, qui crée une durée pour notre vie fugitive, qui perpétue notre joie de vision, l’enivrement de notre esprit.
D’abord, par son apport personnel, — des paysages, des observations de mouvements humains, tels que le travail des Raboteurs de parquets, la flânerie, finement, joliment mise en œuvre, des Peintres en bâtiment, Gaillebotte avait marqué sa place de chroniqueur pictural de l’existence moderne. Parmi ces hommes ardents, animés de foi artiste, qui avaient constitué un groupement indépendant, il s’inscrivit, manifesta ses sympathies, se mit au travail avec une patience que rien ne lassait. On se souvient de ses débuts, de ces Raboteurs de parquets, qui excitèrent les railleries par leur perspective osée et exacte, mais où il fallut bien reconnaître les qualités d’un observateur dans le modelé des torses et la vérité des mouvements. Depuis, Gaillebotte s’était appliqué à l’étude des mêmes perspectives dans des intérieurs de chambres, et il avait obtenu de curieux et parfois bizarres effets de raccourcis
FALAISE d’éTRETAT (mer agitée) (vers 1884)
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CLAUDU MON RT
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proque, pour ainsi parler, eroe ^^onime H !c ;>o!.-. » Caillebotte avait en lui celte sympathie p'(è88ti8T9?ï) universelle, et c est un des traits du groupe d’artistes auquel il appartenait.
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et de proportions. Seulement, où l’on croyait à une tactique et à un désir d’étonner, il y avait ingénuité et désir de vrai.
Pour moi, le sens dans lequel le peintre a le mieux marqué son effort, c’est dans la série de paysages des rues de Paris, parfois vus d’un balcon ; des avenues larges, des voies droites, de hautes maisons alignées, des maisons qui forment caps aux carrefours et qui ont vraiment, dans l’atmosphère de la ville, la beauté massive de hautes falaises. Là, il y eut non seulement recherche, mais trouvaille et originalité, et le commencement de quelque chose qui pourrait bien être continué.
Ce ne fut pas la seule manière, pour Gaillebotte, de participer à ces belles luttes. Il vint aider, de tout le secours de son actiAÛté et de sa bonne humeur, ceux qui étaient alors fort maltraités, comme l’on sait. Il fut, pour ces contestés, celui qui réunit, qui réconforte, qui aide. Louer des salles, organiser les expositions, les ventes, donner sans cesse de sa personne et de sa bourse, ce fut le rôle qu’il prit et que nul de ses amis n’a oublié. Le témoignage que tous lui rendirent, c’est qu’il fut un compagnon vraiment rare, d’une abnégation absolue, pensant aux autres avant de penser à lui, — s’il pensait à lui. Sans cesse, il fut tel qu’il était aux dîners mensuels impressionnistes ; la cordialité même, avec une A'erve rustique, et des emballements d’honnête homme.
Et il est arrivé que sa mort est A'^enue affirmer pour tous la tendresse de son affection, la A’éracité de son témoignage, par ce testament qui a rendu sa collection publique, qui donne à tous les toiles réunies par le généreux artiste.
Ces dispositions testamentaires de Gaillebotte étaient nettes, sans phrases, comme il fut lui-même. Libellées en 1876, à l’époque de bataille ardente, aux jours difficiles, elles préAmyaient un mauA^ais accueil et spécifiaient bien que ces toiles n’étaient pas pour être roulées, mises dans les greniers des musées nationaux ou dispersées en province : si le don n’était pas reçu comme il devait l’être, il n’y avait qu’à attendre des jours meilleurs. Ges dispositions sont restées les mêmes, affirmées dans un codicille. Mais le temps de 1876 était passé, l’art injurié a été mis en honneur, le legs de Gaillebotte a donné au Luxembourg ce qui lui manquait, il a inscrit aux
murailles mal pourvues du musée un sérieux commencement d’histoire, et fait succéder logiquement la période nouvelle à la période de 1830 à 1860.
Il paraît que celte idée si simple et si légitime était une idée violente et offensante, car elle raviva des ignorances et déchaîna des colères. Le legs ne fut pas refusé, parce que le conservateur du musée du Luxembourg et quelques membres du comité consultatif des musées nationaux savaient, par bonheur, que nul ne pourra supprimer de l’histoire de l’art de notre temps les noms d’Édouard Manet, Degas, Claude Monet, Pissarro, Renoir, Cézanne, Sisley, Berthe Morisot... L'œuvre fut mal exposée, dans une salle étroite ayant l’aspect d’un couloir. Toutefois, les œuvres, fortes et complètes, ou les esquisses légères, d’une charmante fluidité, étaient de celles qui résistent.
Elles résistèrent même aux protestations des membres de l’Institut, aux déclamations des sénateurs. Un manifeste fut adressé par des membres de l’Institut au ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts et nous en avons eu l’écho dans un discours d’un inamovible du Sénat, M. Hervé de Saisy :
« II a été admis dans ce musée, a-t-il dit, par je ne sais quelle condescendance, une collection due à un peintre médiocre nommé Caillehotte, aujourd’hui décédé, qui en a fait une donation conditionnelle que l’administration des Beaux-Arts a dernièrement acceptée. lien est résulté que ce sanctuaire, destiné aux véritables artistes, a subi tout à coup une invasion d’œuvres d’un caractère extrêmement équivoque et qui est aux antipodes de ce qu’on doit attendre de la perfection dans l’art et des chefs-d’œuvre qui en sont la glorieuse manifestation. »
Après ce préambule, il était parlé de la protestation émanée « d’hommes de la plus haute compétence », de « grands artistes dont les toiles ou les statues peuplent ce précieux et intéressant musée jusqu’ici vierge de toute compromission », etc., etc.
Je répondis, pour ma part, à l’honorable sénateur, en mettant
en regard, à l’occasion du Salon de 1897, les œuvres d’institut et les œuvres de la collection Gaillebotte. Aujourd’hui il suffit d’indiquer que cette collection donnait généreusement à nos musées des œuvres de premier ordre de Manet, Degas, Claude Monet, Pissarro, Sisley, Renoir, Cézanne.
Quatre Manet : le Balcon; le Portrait de femme à l’éventail noir; le Jeu de Croquet; une Esquisse de chevaux de courses.
Seize Monet ; Après le déjeuner, table desservie dans un jardin, un enfant et deux femmes; trois Vues de gares; un Intérieur bleui par la lumière du dehors; trois Vues de Vétbeuil ; une Vue d’Argenteuil; des Pommiers; le Mont Rihoudet à Rouen; des Chrysanthèmes rouges; àeux Esquisses d’arbres; une Vue des Tuileries; la Mer sauvage à Belle-Ile-en-mer.
Huit Renoir : le Moulin de la Galette; un Torse de femme nue; la Balançoire; une Femme lisant; quatre paysages, ( Champrosay, Montmartre, Chatou, la Place Saint-Georges).
Treize Pissarro : paysages datés de 1871 à 1879.
Huit Degas, pastels : Femme sortant du bain; Femme à sa toilette; Femmes au café; Figurants en costumes du XVP sièele; Violoniste et Petite danseuse; un Buste de danseuse; une Danseuse assise; une Danseuse qui bondit sur la scène.
Huit Sisley : Paysages de 1877 à 1885 : Saint-Mammès, la Seine, Régates anglaises.
Cinq Cézanne : les Baigneurs; une Marine; deux Paysages; un Vase de Heurs.
Un Caillebotte : les Raboteurs de parquets.
Lettres de Caillebotte a Claude Monet
On trouvera dans celle lettre de Caillebotte, datée de 1884, des impressions de lectures, un peu dans le genre des discussions littéraires du Café Riche :
Trouville, 18 juillet 84.
Je viens de lire les lettres de Flaubert. Quel livre intéressant et quel prodigieux artiste! Mais c’est égal, je vous avouerai qu’il y a bien des choses que Je ne comprendrai Jamais, à commencer par cette admiration pour George Sand. Avez-vous Jamais lu ou pu lire la Petite Fadetle et tant d’autres niaiseries paysannesques, la Mare au Diable, etc. Cela me semble rudement loin de Flaubert. Par exemple c’est bien décourageant aussi. Peutêtre trouvera-t-on plus tard que ce qui a manqué à cet homme, c’est, il le dit lui-même, d’être olympien. Tout son art manque de calme, et quand on a lu cela Je crois qu’il s’en dégage une seule idée bien nette, il a voulu prouver que tout le monde était bête, que toutes les sciences, toutes les religions etc., etc., n’étaient rien. Et quel vide après cela. C’est absolument décourageant. — Cette lecture m’a tué.
J’imagine que bien des grands artistes vous rattachent plus à la vie. Regardez donc l’œuvre de Delacroix à côté de celle de Flaubert. Il a eu autant à se plaindre de la bêtise de ses contemporains, mais dans son œuvre il n’en est pas question. Son art est au-dessus de cela, il est olympien. J’imagine que Millet aussi était olympien. Ceci n’exclut pas la fierté, ni le mépris de la bêtise des autres. Je veux dire seulement qu’il ne faut pas tant s’occuper de ce qui n’a pas si grande importance. Tenez, Degas n’est pas olympien . Et cela lui aura terriblement manqué. Il y a
de bien jolies choses sur le « père Hugo ». Mais comment peut-il mettre sur la môme ligne Zola et Daudet. Et cette horreur de Veuillot! Un homme qui, comme Flaubert, n’a ôte préoccupe que delà phrase, de la façon d’exprimer le plus simplement et le plus clairement ce qu’il avait à dire. Et beaucoup de choses de ce genre. Mais c’est égal, quel grand travailleur et si vraiment désintéressé de tout hors de son art. Sans ces lettres je doute que l’on eût pu comprendre comment /"Éducation sentimentale et Saint Antoine étaient du même homme. Mais je m’aperçois que je deviens assommant.
Bonsoir. Tout à vous.
G. Caillebotte.
Autre lettre sans date concernant sans aucun doute une des premières expositions du groupe :
Mon cher ami.
Je vous envoie quelques journaux. Je supprime ceux où il n’y a que quelques annonces. Nous sommes sauvés. Ce soir à cinq heures la recette dépassait 400 francs. Il y a deux ans, le jour de l’ouverture qui est le plus faible, nous étions au-dessous de
Demain ou après-demain nous aurons un article dans le Figaro.
Pas besoin de vous faire remarquer quelques insanités, ne croyez pas par exemple que Degas ait envoyé ses 27 ou 30 numéros. Ce matin il y avait 8 toiles de lui. Il est bien embêtant, mais il faut avouer qu’il a bien du talent. Il y a des choses étonnantes. J’espère que vous viendrez à Paris d’ici la fermeture et que vous verrez cela.
Je suis chargé par Duranty de vous demander un dessin pour un journal. Il demande un de vos Drapeaux ou vos Pommiers, ou autre chose de Vétheuil si vous préférez. Envoyez le plus tôt possible au bureau de l’Exposition.
Tout à vous.
G. Caillebotte.
Autre lettre, sur le même sujet :
Mon cher Ami,
Le /*'■ mai 79.
Je viens de recevoir uos deux toiles — crevées toutes les deux, est-ce par vous? Enfin je les ai données à arranger. Demain elles seront à l’exposition. J’ai presque vendu l’une, la plus grande, à miss Cassait. Elle me charge de vous demander le prix. Je lui ai dit que je supposais que vous lâcheriez dans les 350 francs. Ces deux toiles sont très bien, surtout celle du temps gris, je crois que vous n’avez rien de mieux à l’avenue de l’Opéra. La recette marche toujours, nous sommes aujourd’hui à 10.500 francs environ. Quant au public, toujours gai. On s’amuse beaucoup chez nous. C’est toujours cela. La presse, je ne vous en parle pas, je suppose que vous recevez exactement tous mes journaux. Vous devez en avoir une trentaine.
A vous.
G. Caillebotte.
Conclusion et comptes de l’exposition ;
Mon cher Ami,
Je suis un peu en retard. Excusez-moi. Il a fallu déménager l’exposition et de plus j’ai été à l’ouverture du Salon.
Notre bénéfice s’élève à 439 fr. 50 par tête. Je vous fais envoyer vos toiles — de plus ci-joint 400 francs. Je ne sais encore à combien monte votre commande, mais ça ne fait rien.
Nous avons fait 15.400 et quelques entrées. En somme c’est un progrès. Je regrette que vous n’ayez pu suivre cela de près. Mais pour les peintres, pour le public, malgré la malveillance de la presse nous avons beaucoup fait. — Manet lui-même commence à voir qu’il a fait fausse route. Du courage donc. Voici aussi vos reconnaissances du clou. L’envoi partira demain. J’ai renvoyé toutes vos toiles sauf celles de M. Schesllinger et de votre cousin Lecadu. Envoyez-moi les adresses de fun et de l’autre — Tout ce qui vous appartient — savoir deux cadres et une toile — est chez moi. Les tableaux de Renoir sont très beaux.
Le tableau de Manet — tableau de Salon — Les canotiers, vous les connaissez, c’est très beau.
Le Salon est de plus en plus assommant.
Je vous attends toujours. Tout à vous.
G. Caillebotte.
L’excellent ami rassure et excite Monet. Il y a en lui un entraîneur, occupé à faire marcher les retardataires, pour abattre l’étape et arriver au but :
Mon cher ami.
Je me suis occupé de vous aujourd’hui puisque je vous envoie l’argent plus tôt que je ne l’avais dit. Tâchez donc de ne pas vous décourager comme cela. Puisque vous ne travaillez pas, venez à Paris, vous avez le temps de ramasser tous les tableaux possibles. Je me charge de M. de Bellio. S’il n’y a pas de cadre aux (( Drapeaux », je me charge du cadre. Je vous réponds de tout. Envoyez-moi un catalogue immédiatement ou plutôt envoyezle à M. Portier, 54, rue Lepic. Mettez le plus de toiles que vous pourrez. Je parie que vous aurez une exposition superbe. Vous êtes toujours le même. Vous vous découragez d’une manière effrayante. Si vous voyiez comme Pissarro est vert. Venez. — Et votre catalogue? Vous n’avez pas besoin d’avoir vu tous les propriétaires de vos tableaux pour faire votre catalogue. Donnez toujours la liste de ce que vous espérez mettre. Je passerai la semaine à courir pour vous si vous vouiez.
A vous.
G. Caillebotte.
Georges de Bellio
J 'ajoute, à ces noms qui précèdent, le nom de Georges de Bellio, qui ne fut pas un producteur d’art, par la production directe, mais qui fut tout de même un producteur, à sa façon, puisqu’il fut l’ami de ces artistes, le conseiller, l’aide des mauvais jours.
Quelques-uns, à Paris, furent émus à la nouvelle de sa mort, survenue à la fin de janvier 1894.
Au grand nombre, ce nom ne dira rien. Mais pourquoi réserver l’hommage à ceux-là seuls qui ont eu la célébrité méritée, ou le bruit de l’actualité, de leur vivant? Pourquoi ne pas rendre cet hommage à l’ignoré? Pourquoi ne pas essayer de révéler un homme, de perpétuer une mémoire. M. de Bellio, roumain, vivant à Paris, depuis de longues années, dans le monde de l’intelligence et de l’art, a joué un rôle à la fois important et modeste. Quel rôle? celui de l’homme de bien, de l’homme de bonté, encourageur et actif. Ils se sont toujours souvenus de lui, ces artistes qui le trouvèrent à leurs mauvais moments, Claude Monet, Pissarro, Renoir, d’autres encore, qui rencontraient tant d’hostilités, tant d’incompréhensions. Il fut pour eux le compagnon des mauvaises heures, celui qui les aida si souvent à franchir des passes difficiles.
Tous ceux qui ont approché M. de Bellio ont eu la sensation de l’accueil réconfortant, d’un esprit ouvert comme un sûr asile à tout ce qui était labeur, désir de beauté. Je le vois encore dans cet appartement clair et ordonné, où il avait si bien mis en lumière les tableaux, les objets qu’il aimait, et dans ce rez-de-chaussée où il avait installé tant de pièces de ses collections, ses livres et son laboratoire de chimiste, tout ce qui servait aux études médicales qu’il continua pendant toute sa vie.
Curieux intérieur! de savant, de délicat amateur, où je suis allé
G KO RG ES lJi> !S f Î ! .iO
J’ajoute, à ces noms qui précèdent, ie coin de Georges de Bellio, qui ne fut pas un producteur d’art, ()ar la produelion directe, mais qui fut tout de même un producteur, h sa façon, puisqu’il fut l’ami de ces artistes, le conseiller, l’aide des mauvais jours.
Quelques-uns, à Paris, furent émus à la nouvelle de sa mort, ^ , P , . . ASM AJ
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Curieux intérieur 1 de savant, de délicat amateur, où je suis allé
CLAUDE MON ET
avec Eugène Carrière, Georges Lecomte. Georges de Bellio apparaissait là comme un sorcier sympathique, toujours souriant, fÈvant sur le visiteur ami ses yeux éclairés de bonté. La dominante de cette personnalité à l’écart, ce sera, plus encore que le goût si fin, que la curiosité si éveillée, la beauté morale, mais cela se liait, formait une harmonie d’esprit et de bonté, exemple qui devrait se propager, gagner ceux qui en ressentent le contact, les obliger à réfléchir, à désirer l’action bienfaisante.
Ce foyer, ce rayonnement furent en M. de Bellio. Qu’il en reste, qu’il en transparaisse un peu ici, par ces quelques lignes qui voudraient enclore le souvenir d’un homme de bien.
Eugène Murer, pâtissier, hôtelier, romancier et peintre
Eugène Murer fut aussi un ami des Impressionnistes. Pâtissier et romancier, hôtelier et peintre, Paul Alexis l’a présenté ainsi dans une préface qu’il écrivit pour le catalogue des œuvres du pastelliste Murer, exposées en 1895, au théâtre d’application de la Bodinière, rue Saint-Lazare, préface intitulée : « Murer raconté par un témoin de sa vie. »
« Un jour, Cahaner, l’illustre, l’exquis bohème Cahaner, rencontré dans le faubourg Montmartre, toussaillant et grignotant l’éternel petit pain d’un sou qui « l’aidait à respirer », me dit avec son mélancolique sourire, accidentellement satisfait :
— Je vous laisse, je m’en vais dîner...
— Où ça ?
— Chez un pâtissier... qui fait des romans, il est très hospitalier... Chez Eugène Murer... »
Cette pâtisserie étaitsise boulevard Voltaire. Pissarro, Renoir, m’ont dit y avoir souvent dîné d’excellents pâtés, en reconnaissance desquels ils offraient à leur hôte d'excellentes peintures. Murer en achetait aussi, et il sut composer une collection de Claude Monct, Renoir, Degas, Cézanne, Pissarro, Guillaumin, Sisley, Vignon. Cette collection était ainsi annoncée sur la couverture du catalogue de Murer, devenu hôtelier à Rouen :
« Rouen. Motel du dauphin et d’espagne, 4 et 6 place de la République. Magnifique collection d’Impressionnistes, dont 30 toiles du grand artiste Renoir, visible gratuitement tous les jours de 10 à 6 heures. »
A la Bodinière, Murer exposa 172 toiles. Trois ans plus tard,
en 1898, il fit une deuxième exposition galerie Vollard, rue Laffitte, un Poème de Lumière en 36 tableaux consaerés aux mois, avec des œuvres diverses, peintures, pastels, en tout cent toiles auxquelles ne manquaient pas la vision sincère, le tourment intérieur et la délicate couleur, que lui reconnaissait son préfacier Adolphe Tabarant.
Je retrouve encore une carte d’invitation à la 6® exposition Murer en son atelier, 39, rue Victor-Massé, pour une série d’œuvres nouvelles : « Les Ciels de France », visibles du 25 avril au 15 mai, sans autre indication de date.
De 1890 A 1892. — Les Nymphéas Quatre voix a l’Hotel-de- Ville. — Georges Lecomte et sa description de la collection Durand-Ruel
En 1890, Monet commence ses études de Nymphéas. La première nouvelle de ces Nymphéas, ou Paysages d’eau, qu’il me donne le 22 juin 1890, le montre avec la conscience du rêve qui le hante et de la tâche difficile qu’il lui faut exécuter :
« J’ai repris eneore des choses impossibles à faire : de feau avee de l’herhe qui ondule dans le fond... c’est admirable à voir, mais e’est à rendre fou de vouloir faire ça. Enfin je m’attaque toujours à ees choses-là! »
Gela ne va pas tout seul, en effet, comme peuvent le croire beaucoup de ceux qui regardent et jugent vite le résultat d’un tel labeur. Un mois après, le 21 juillet 1890, Monet m’écrit à nouveau ;
...Je suis bien au noir et profondément dégoûté de la peinture. C’est décidément une torture eontinuelle! Ne vous attendez pas à voir du nouveau, le peu que j’ai pu taire est détruit, gratté ou crevé. Vous ne vous rendez pas compte de f épouvantable temps qu’il n’a cessé de faire depuis deux mois. C’est à rendre fou furieux, quand on cberebe à rendre le temps, f atmosphère, famhianee.
Avee ça, tous les ennuis, me voilà bêtement atteint de rhumatismes. Je paie mes stations sous la pluie et la neige, et ee qui me désole, c’est de penser qu’il me faut renoneer à braver tous les temps et à travailler dehors, hormis par le beau temps. Quelle bêtise que la vie!
Allons, assez de plaintes, venez me voir le plus tôt possible. A vous d’amitié.
CLAUDE M O N E T
Des paysages d’eau, Monet est revenu aux Meules. Là encore il se désespère, mais il s’excite au travail, et en même temps il excite ses amis. Lettre du 7 octobre 1890 ;
...Je pioche beaucoup, je m’entête à une série d’effets différents {des meules), mais à cette époque, le soleil décline si vite que je ne peux le suivre... Je deviens d’une lenteur à travailler qui me désespère, mais plus je vais, plus je vois qu’il faut beaucoup travailler pour arriver à rendre ce que je cherche : « l’instantanéitô », surtout l’enveloppe, la même lumière répandue partout, et plus que jamais les choses faciles venues d’un jet me dégoûtent. Enfin je suis de pfus en plus enragé du besoin de rendre ce que j’éprouve et fais des vœux pour vivre encore pas trop impotent, parce qu’il me semble que je ferai des progrès.
Vous voyez que je suis en bonne disposition. J’espère que vous aussi, qui êtes jeune, vous aurez secoué votre indolence et que vous allez produire quelque chose d’épatant! Ecrivez-moi pour me dire que vous revenez et en même temps ce que vous faites.
Mirbcau est devenu un « maître jardinier ». Il ne pense qu’à cela et à Maeterlinck le Belge, il parait que c’est admirable ; je vais le lire. A vous d’amitié.
En mai 1891, Claude Monet exposa les « Meules » chez Durand- Ruel ; quinze tableaux où les Meules apparaissent : à la fin de l’été,
— sous les derniers rayons du soleil, — avec le soleil dans la brume,
— au soleil couchant, — par un effet de neige, temps gris, — par un effet de neige, soleil, — par un effet de neige, temps couvert, — par un coucher de soleil, en hiver, — par un soir d’hiver, temps brumeux. — le même aspect recommencé quelquefois avec des différences. A cette « série des Meules », étaient joints sept tableaux : Prairies à Givcrny; Champs d’avoine; Coquelicots; Étude de Rochers (Creuse), qui a pris depuis comme titre ; Le Bloc, et qui appartient à Georges Clemenceaii ; et deu.x Essais de figures en plein air. La préface avait été écrite par l’auteur de ce livre.
En novembre 1892, plusieurs journaux publièrent la nouvelle suivante intéressant la décoration de l’Hotel-de-Ville :
CLAUDE M O N E T
« M. Jules Breton chargé d’exécuter l’un des grands paysages destinés à la décoration des deux galeries donnant sur les eours nord et sud de l’ Hôtel-de-Ville, a renoneé à ee travail et a motivé sa démission en alléguant son état de santé et les nombreux travaux qui ne lui permettent pas d’exécuter cette commande. La commission de décoration de l’ Hôtel-de-Ville a désigné pour le remplacer M. Pierre Lagarde, par dix voix contre quatre aceordées à M. Claude Monet. Le Conseil Munieipal sera appelé prochainement à ratiRer ce choix. Les quatre autres paysages con- Rés à MM. Harpignies, Pelouse, Damoye et Rapin sont sur le, point d’être mis en place. »
Donc, le nom de Claude Monet fut prononcé, et ce nom, au vote qui suivit les débats, obtint quatre voix.
Quatre voix! pas une de plus. Rodin, qui prit la parole pour proposer l’oublié; Bracquemond, qui se bâta de se joindre à Rodin et deux autres commissaires que j’ai le regret de ne pouvoir désigner, c’est là le groupe qui s’est formé pour saluer Claude Monet, maître incomparable du paysage. C’est lorsqu’un tel nom réunit quatre voix que l’on s’aperçoit de la longueur du chemin et de la lenteur de la marche. R était facile de prévoir alors que pour les tableaux de Monet achetés par l’Amérique, comme ceux de Corot et de Millet, viendrait le jour des souvenirs et regrets. Mais quand l’homme était en pleine vigueur de talent, en pleine production, déjà accepté par l’opinion et admis comme un initiateur, les commissions officielles l’ignoraient. C’est l’histoire de toujours. Un Claude Monet ne peut obtenir que quatre voix lorsqu’un Rodin le propose! Ce n’est pas fait pour remplir les spectateurs d’admiration.
Heureusement, il est venu à Monet en ce temps-là d’autres témoignages, par ses amis fidèles, par des écrivains s’attachant à comprendre son œuvre depuis dix ans déjà, et aussi par des nouveaux venus. Parmi ceux-ci, je désigne Georges Lecomte qui publie, l’année de cet échec à l’Hôtel-de-Ville, son volume de Y Art impressionniste, d’après la collection privée de M. Durand-Ruel, avec 30 eaux-fortes, pointes-sèches et illustrations dans le texte de
CLAUDE MON ET
A.-M. Lauzet. (Paris, Typographie Chamerot et Renouard, 1892).
Georges Lecomte a raconté ainsi l’histoire des rapports de tout un groupe d’artistes de ce temps avec Durand-Ruel. Lecomte loue celuici d’avoir compris que des talents nouveaux, sûrs de l’avenir, apparaissaient dans le monde de la peinture, et d’avoir risqué pour les défendre, « sa situation commerciale et sa réputation d’expert avisé. » En 1873, il publiait un album de 300 eaux-fortes où à côté d’œuvres célèbres de Rousseau, Corot, Dupré, Troyon, Millet, Diaz, Daubigny, figuraient des reproductions de tableaux de Manet, Degas, Monet, Pissarro, Puvis de Ghavannes, Sisley. Et depuis, par l’aide matérielle apportée aux artistes qu’il avait choisis, par la propagande d’un véritable croyant, par des expositions répétées, par des ventes où il scrutait l’opinion des amateurs, il ne cessait jamais de mettre en vedette l’art qu’il avait découvert. Affaire de boutique, proclamaient des artistes qui avaient bien aussi leur clientèle de marchands et d’amateurs. Affaire de boutique, ne craignaient pas de dire aussi les fréquenteurs de la grande boutique officielle, membres de l’Institut ou aspirants à l’Institut, prix de Rome cheminant dans les voies régulières, tous ceux qui attendaient pour leur œuvre la manne de l’État, commandes, décorations, titres , honneurs. Les Impressionnistes n’avaient pas toutes ces chances de réussite, ils n’avaient que leur marchand pour eux, avec un petit groupe d’amateurs et d’écrivains. On peut dire que la lutte a été inégale et sauvage, et que ces hommes ont connu de durs moments, vaillamment supportés avec la gaieté et la force de la jeunesse. Eux et leurs partisans, qui ne faisaient qu’en rire, étaient traités couramment de « vendus à Durand-Ruel », et ils ont été assaillis par les injures les plus imprévues de la part de personnages qui perdaient toute mesure quand il était question d’eux. Malgré cela, malgré tout, ils ont duré, ils ont triomphé. Ils ont paru aux expositions universelles, ils ont forcé le Luxembourg, ils ont forcé le Louvre avec Manet, ils sont dans les musées du monde entier, Europe et Amérique, dans toutes les collections. Ils ont occupé toute une littérature, toute une critique, l’hommage de la science et de la poésie est venu à eux. Que dirai-je? on leur a offert des décorations, on leur a offert l’Institut! Claude Monet a refusé les
CLAUDK MONET
décorations et a refusé l’Institut dont les émissaires sont venus à lui avec une hésitation compréhensible.
Il était juste d’associer à une victoire aussi complète et aussi méritée, ce vieux père Durand-Ruel, qui fut le premier à croire au génie bafoué de ses amis. Il s’est trouvé qu’à lui tout seul il a réuni un musée des artistes modernes, et c’est ce musée qui a été décrit par Georges Lecomte avec tout l’enthousiasme de ses jeunes années et tout le sérieux du jugement critique qui était en lui. Il a vu là des œuvres de Manet, Degas, Puvis de Ghavannes, Claude Monet, Camille Pissarro, Berthe Morisol, Renoir, Forain, Mary Gassatt, Sisley, Boudin, Lépine. Il a dénombré les tableaux de tous, il s’est attaché à caractériser chacun, et après avoir célébré les marines, les meules, les rivières, les verdures, de Claude Monet, il a décrit le salon entièrement décoré de fleurs et de fruits par le peintre de Giverny. Voici cette description d’un ensemble inconnu du public :
Pour compléter la fête de couleurs qui éjouit son salon, M. Durand-Ruel a fait à cette peinture un cadre digne d’elle : les panneaux des portes ont été décorés par M. Claude Monet. Au lieu de monotones boiseries blanches qui couperaient de silences l'allégresse des symphonies, ce sont des fleurs aux pétales diaprés, des grappes de fruits d’or, des corbeilles où, parmi des verdures, l’éclat velouté des corolles luit fastueusement. Les trois saisons efHorescentes, le printemps, l'été, l’automne, mêlent leur grâce jeune, leur chaleur, leur chaude mélancolie.
Et comme si ce n’était pas assez de l’opulent éclat de fleurs isolées surgissant de terre, M. Claude Monet associe en bouquets d’une polychromie harmonieuse la splendeur d’ombelles, de thyrses détachés de leur tige et placés dans des vases d’un savoureux émail. La joie des efflorescences spontanées est accrue par fa grâce de pimpantes unions de couleurs.
Les disques fauves et ci tri ns des soleils fulgurent au centre de leur verte auréole lancéolée; campanules graciles, aux tons pâles, émergent de claires folioles; anémones, violettes, pourpres ou ardemment jaspées, narcisses entrouvrant leur calice
Cr-AUDIC MON ET
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Les disques fauves et citrins des soleils fulgurent au centre de leur verte auréôie lancéolée; campanules graciles, aux tons pâles, émergent de claires folioles; anémones, violettes, pourpres ou ardemment Jaspées, narcisses entrouvrant leur calice
CLAUDE MONEï
jaune, chantent dans des touffes de verdure. La neige des reinesmarguerites et des azalées rosit tendrement. De vases à l’émail mat surgit une hampe qui, entre des feuilles arrondies en volutes, dresse haut, sur fond crémeux, les efflorescences roses, grenat et vieil ivoire de larges pavots. Puis, à nouveau, resplendit l’éclat velouté des narcisses et des anémones, et l’or ardent de six lourdes oranges s’associe harmonieusement à l’ombre bleue qu’elles portent sur le panneau clair, tandis que des citrons teintés de vert appendent entre leurs feuilles luisantes et recroquevillées. La candeur des dahlias, le panache bigarré des glaïeuls se mêlent aux diaprures des tulipes, à la pourpre des pêches.
De 1892 A 1895.
Devant la Cathédrale de Rouen. — Vente de la Collection Duret. Retour de Cézanne vers Monet.
De Rouen, devant la Cathédrale sur laquelle il suit le merveilleux mouvement des ondes de lumière, Monet confesse encore son ardeur et son désespoir. Il m’écrit le 28 mars 1893 :
... Mon séjouv ici s’avance, cela ne veut pas dire que je suis près de terminer mes cathédrales. Hélas! je ne puis que répéter ceci : que plus je vais, plus j’ai de mal à rendre ce que je sens; et je me dis que celui qui dit avoir Uni une toile est un terrible orgueilleux. Finir voulant dire complet, parfait, et je travaille à force sans avancer, cherchant, tâtonnant, sans aboutir à grand’chose, mais au point d’en être fatigué.
Une des premières collections de tableaux de peintres modernes, celle de Théodore Duret, fut mise en vente le 18 mars 1894. Elle se composait d’œuvres de Boudin, Cals, Cézanne, Corot, Courbet, Degas, Jongkind, Manet, Claude Monet, Berthe Morisot, C. Pissarro, Puvis de Chavannes, Renoir, Sisley, Wbistler. Il y avait, de Manet, Chez le Père Lathuile ; àeVnvis, le Rêve; de Whistler, un Nocturne célèbre ; de Berthe Morisot, la Jeune femme au bal; de Sisley, la Seine à Marly. De Claude Monet, \es Dindons blancs de 1877, qui se vendirent 12.000 francs; la Chasse (8.000 francs); la Cabane à Sainte-Adresse (4.C50 francs); le Canal en Hollande (5.500 francs); la Femme couchée dans l’herbe (5.100 francs); la Seine à Vétheuil (7.900 francs). Le total de la vente fut de 160.000 francs. On trouvera la raison de cette vente dans une lettre que m’adressait Duret :
4, rue Vignon, 4 mars 1894.
Merci, mon cher Geffroy! Si au dernier moment, vous pouviez dire quelques mots des tableaux eux-mêmes, lorsqu’ils apparaîtront devant le public, cela serait parfait. Personne ne peut commander aux circonstances, surtout quand on est dans les affaires. J’ai un illustre prédécesseur, Charles-Quint, et, comme collectionneur, je m’enterre de même que lui de mon vivant.
^[mitiés.
Théodore Duret.
Heureusement, Duret a ressuscité, et il a refait, depuis, une collection, et ce qui est mieux encore, plusieurs beaux livres sur Cézanne, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, en même temps qu’il rééditait et augmentait ses travaux sur ses amis les Impressionnistes.
A propos de cette vente de Duret, l’iiistoire de l’un des tableaux vendus peut être rappelée, le Canal à Saardam, acheté à Durand- Rucl par Daubigny :
« Daubigny mort, on annonce sa vente, en mai 1878, — dit Duret. Je connaissais le Canal à Saardam, qui me paraissait une des belles choses que Monet eut peintes; Je me promis donc de pousser aux enchères et d’essayer de l’acquérir. La vente a lieu, aucune trace du tableau. Je supposai que les héritiers avaient voulu le garder, comme une œuvre qu’ils avaient su apprécier. Quinze jours après, un dimanche, visitant l’Hôtel Drouot, j’entre dans une salle où se trouvaient des ébauches informes, de vieilles toiles salies avec par terre un amas de chevalets, palettes, pinceaux, en un mot tout l’attirail d’un atelier et là, seul et isolé, le Canal à Saardam de Claude Monet. J’en pensai tomber à la renverse. L’affiche ne portait aucun nom. J’allai aux renseignements et j’appris que j’avais devant moi le débarras de l’atelier Dauhigny, présenté anonymement, comme chose à dissimuler. C’était là que les héritiers avaient mis le tableau de Monet, exclu de la vente régulière, qu’à leurs yeux il eût, sans doute, déshonoré. Il me fut adjugé aux enchères pour quatre-vingts francs. Lorsque les circonstances m’amenèrent, en 1894, à faire la vente de ma
collection, le Canal à Saardam fut acquis par M. Durand-Ruel pour la somme de cinq mille francs. Il le revendit à M. Decap, qui ayant fait lui-même une vente d’une partie de sa collection, en avril 1904, où il l’avait mis, le retira, au prix de trente mille francs. »
En 1894, Monet a revu son ami Cézanne, et celui-ci est venu *> s’établir à l’auberge de Giverny. Monet a invité pour lui faire fête quelques amis, et il m’écrit le 23 novembre :
... C’est entendu pour mercredi.
J’espère que Cézanne sera eneore ici et qu’il sera des nôtres, mais il est si singulier, si craintif de voir de nouvea ux visages, que j’ai peur qu’il nous fasse défaut, malgré tout le désir qu'il a de vous connaître. Quel malheur que cet homme n’ait pas eu plus d’appui dans son existence! C’est un véritable artiste et qui en est arrivé à douter de lui par trop. Il a besoin d’être remonté : aussi a-t-il été bien sensible à votre article!
Cézanne revint donc vers Monet, après des années de séparation. Installé à l’auberge, peignant dans les environs, acceptant de venir de temps à autre chez son compagnon retrouvé, ce fut ainsi qu’il se trouva un jour avec Rodin, Clemenceau, Mirbeau et moi. Il nous apparut immédiatement à tous comme un personnage singulier, timide et violent, émotif à un point extraordinaire. Entre autres propos, ne nous donna-t-il pas la mesure de son innocence ou de son désarroi en prenant à part Mirbeau et moi pour nous déclarer, les larmes aux yeux : « Il n’est pas fier, monsieur Rodin, il m’a serré la main ! Un homme décoré ! !! » Mieux encore, après le déjeuner, ne se mit-il pas à genoux devant Rodin, au milieu d’une allée, pour le remercier encore de lui avoir serré la main? A entendre de pareilles choses, on ne pouvait qu’éprouver de la sympathie pour l’ânie primitiA^e de Cézanne, qui était à ce moment aussi sociable qu’il pouvait l’être, et montrait qu’il se plaisait, par son rire et ses saillies, dans la compagnie qui l’entourait. Clemenceau, avec lequel il se retrouva ensuite, avait particulièrement le don de
CLAUDE M O N E T
le faire s’épanouir d’aise, par les plaisanteries dont il le régalait. Il me dit bien un jour qu’il ne pouvait se rallier à Clemenceau, ce que je ne lui demandais d’ailleurs pas. Et il m’en donna cette raison étonnante : « C’est que je suis trop faible!... Et que Clemenceau ne pourrait pas me protéger!... Il n’y a que l’Église qui puisse me protéger! » Je ne crois pas pour cela, comme l’a écrit Ambroise Vollard, que Cézanne ait quitté l’exécution de mon portrait à cause de Clemenceau. Ce n’est pas tout à fait cela, et môme ce n’est pas cela du tout. Cézanne parut se prendre d’amitié pour moi, me demanda de faire mon portrait, avec l’espoir d’exposer la toile au Salon, au « Salon de Bouguereau », spécifiait-il, et « peutêtre, ajoutait-il, pourrons-nous y obtenir une médaille! » Il vint donc pendant près de trois mois, pres([ue tous les jours, chez moi, sur les bauteurs de Belleville où j’babitais alors, déjeunant cordialement avec ma mère et ma sœur, ou se laissant entraîner au restaurant du lac Saint-Fargeau. Il travailla pendant ce temps à une peinture qui est, malgré son inaebèvement, une de ses belles œuvres. La bibliothèque, les papiers sur la table, le petit plâtre de Bodin, la rose artificielle qu’il apporta au début des séances, tout est de premier ordre, et il y a bien aussi un personnage dans ce décor peint avec un soin méticuleu.x et une richesse de tons, une harmonie incomparables. Il ne fit toutefois qu’ébaucher le visage, et toujours il affirmait : « Ce sera pour la fin. » Ilélas! il n’y eut pas de fin. Un beau matin, Cézanne envoya ebereber son chevalet, ses brosses et ses couleurs, en m’écrivant que décidément l’entreprise était au-dessus de ses forces, qu’il avait eu le tort de l’entreprendre et qu’il s’excusait d’y renoncer. J’insistai pour qu’il revînt, lui affirmant, ce que je pensais, qu’il avait commencé une très belle œuvre et qu’il devait la terminer. 11 revint, et pendant une huitaine de jours, il sembla travailler, accumulant, comme il savait le faire, les minces pellicules de couleur, gardant toujours l’aspect frais et éclatant à sa peinture. Mais la foi n’y était plus. Il partit pour Aix, envoya de nouveau, un an après, le 3 avril 1896, chercher son bagage de peintre, et ne revint plus, laissant le portrait comme il laissa tant d’autres tal)leaux, qui n’en sont pas moins des choses admirables de vision et de réalisation. Le degré d’exécution d’un
tableau ne prouve rien contre le peintre, qui donne de toutes façons la mesure de son art.
Pour moi, je me suis toujours rappelé le temps de Belleville où j’ai eu le spectacle de Cézanne peignant, avec quelle ardeur et quelle foi ! Je le verrai toujours, mâchonnant les mots sous sa moustache grise, riant et pleurant encore, comme chez Monet, et disant des choses infiniment justes et spirituelles sur la peinture, très critique sur ses contemporains, sauf pour Monet, « le plus fort de nous tous » disait-il, « Monet! je l’ajoute au Louvre! » s’emportant contre un autre peintre qu’il accusait de lui avoir « volé sa petite sensation ». Il y revenait sans cesse : « Je n’avais qu’une petite sensation, Monsieur Gauguin me l’a volée! » Il n’admirait pas beaucoup, lui qui fut un tel novateur, les découvertes et les systématisations en peinture : « J ’aime le baron Gros, comment voulez-vous que je prenne au sérieux ces hlagues-là! » Il aimait en effet les anciens, les Vénitiens, le Louvre, au point de passer au musée avant de venir chez moi pour y vérifier ce que je lui avais dit de la manière argentée de Dentellière de Van der Meer. Ce que j’aimais surtout en lui, c’étaient ses enthousiasmes : « Avec une pomme, proclamait-il, je veux étonner Paris! »
Pièces justificatives
Gomment n’aurais-je pas été surpris en apprenant, pendant que j’écris ce livre, qu’un biographe de Cézanne, M. Joachim Gasquet, aujourd’hui disparu comme lui, ait pu affirmer que Cézanne m’avait voué une « haine inexplicable ». Inexplicable en effet! Monet s’est récrié sur l’invraisemblance de ce trait, et M'"® Cézanne aussi. Tous deux affirment au contraire que Cézanne m’avait gardé sa sympathie, et pour moi, je sais que je n’avais rien fait pour la démériter. Qu’il ait été contrarié d’abandonner mon portrait, c’est possible, mais je n’ai été pour rien dans cet abandon, admirant et excitant le peintre, respectant scrupuleusement l’arrangement des objets, jusqu’à la place du fauteuil dont il avait entouré les pieds d’un trait de craie sur le parquet. Il est venu, il est parti sans donner d’autre raison que son impossibilité de terminer, et il me déplairait de le croire capable d’une hypocrisie de faux bonhomme, qui ne parut jamais pour moi dans ses allures vives et sa conversation ingénue. Je crois que c’était un solitaire et qu’il éprouvait subitement le désir de s’enfuir. Il agit de même avec Monet. Il quitta Giverny sans le prévenir, laissant à l’auberge nombre de toiles en train. Ce fut Monet qui recueillit ces œuvres précieuses et les fit parvenir à son ancien ami, qu’il n’a jamais revu, et dont il a toujours ignoré les dessous d’humeur, les raisons de venir, de rester, de s’en aller. Il le rencontra pourtant une fois, me dit-il, rue d’Amsterdam, et Cézanne baissa la tête, fonça à travers la foule. En réalité, il ne se trouvait bien que dans son pays d’Aix, parmi les marronniers du J as de Ilouffan, devant sa chère colline de Sainte-Victoire. Malgré cela, je l’évoque au fond de mon jardin de Belleville, parmi mes livres, ou dans la guinguette du lac Saint-Fargeau, et je lui garde, à travers tout, l’admiration et le respect que méritent son œuvre et sa vie.
A ces souvenirs véridiques, je puis ajouter ces lettres de Cézanne:
Alfori, 26 mars 1894.
Monsieur, j’ai lu hier la longue étude que vous avez consacrée à mettre en lumière les tentatives que j’ai faites en peinture. Je voulais vous en témoigner ma reconnaissance pour la sympathie que j’ai rencontrée en vous.
Paul Cézanne.
Paris, 31 janvier 1895.
Monsieur, j’ai continué ù lire les études qui composent votre livre Le Cœur et l’Esprit e/ sur lequel vous avez bien voulu écrire une si sympathique dédicace en ma faveur. Mais en poursuivant ma lecture, j’ai appris à connaître l’honneur que vous m’avez fait. Je viens vous prier de me conserver par la suite cette sympathie qui m’est précieuse.
Paul Cézanne.
Par la lettre suivante, il m’annonce le projet qui était de peindre mon portrait :
Paris, 4 avril 1895.
Cher monsieur Gelfroy, les jours grandissent, la température est devenue plus clémente. Je suis inoccupé toutes les matinées jusqu’à l’heure où l’homme civilisé se met à table. J’ai l’intention de monter jusqu’à Belleville vous serrer la main et vous soumettre un projet que j’ai tantôt caressé, tantôt abandonné, et que je reprends parfois... Bien cordialement à vous. Paul Cézanne, peintre par inclination.
Le portrait fut commencé en ces premiers jours d'avril et abandonné en juin. Je n’ai pas revu Cézanne, j’ai seulement reçu de lui sa souscription pour le Penseur de Rodin avec une lettre cordiale.
Toujours sur ce même sujet, il écrivait à Claude Monet :
Aix, 6 juillet 1895.
Mon cher Monet... J’ai dû quitter Paris, le terme auquel mon