SCÈNE IV
LA GRAND’ROSK, DENIS HONCIAT.
ROSE, s’asseyant d gauche. Allons, faut s'expliquer !
dénis. Oui, différemment faut s’expliquer, ma charmante ; car voilà trois mois que vous me faites trimer, et j’aimerais mieux savoir mon sort tout de suite que de passer pour un innocent, quand tout le monde dit et quand votre métayer dit, à qui veut l'entendre, que vous épousez Sylvain Fauvean, rose. On dit ça? Eh bien ! quand on le dirait !
dénis. Excusez 1 ça me moleste, moi!
ROSE. Je oe vous ai jamais rien promis.
Si vous avez voulu me courtiser, c’est votre affaire. Yous avez couru la chance comme les autres !
DENIS. Vous avez raison, belle Rose, un garçon doit courir ces cbauces-là, et vous valez bien la peine qu’on se dérange pour vous suivre. ( Il prend une chaise à droite, la place prêt de Rote et s’assied. ) rose. A la bonne heure! Parlez donc honnêtement.
dénis. Je parlerai tant honnêtement que vous voudrez , et quand je dis que je suis molesté, ce n’est point tant à cause de moi qu’à cause de vous.
rose. Yoilà où je ne vous entends plus.
Vous pensez (rue ce serait hontable pour moi d'épouser le fils de mon métayer parce qu’il n’est point riche... Mais si c’était mon idée, si je me trouvais assez de bien pour deux ?
Quand un homme de petite condition est franc et rangé, il vaut bien autant qu’un plus relevé qui se conduit mal.
CLAUDIE
dénis. Et différemment... C’est pour moi que vous dites ça?
rose. Non ; mais enfin, si vous voulez que je vous donne une raison de mon refus, c'est que je crois que vous avez quelque chose à vous reprocher.
dénis. Moi ! On vous a dit du mal de moi ? Je sais ce que c’est.
rose. Vous le savez ? Alors confessezvous donc tout seul, ça vaudra mieux.
dénis , d part. Diachc ! si ce n’était point ça !
ROSE. Eb bien ?
dénis, à part. Je sois pris !
ROSE. Teuez, Denis, vous avez une lourdeur snr la conscience. Si j'étais chagrinante, j’aurais pu vous tourmenter avec ça devant le monde ; mais j’ai voulu attendre de vous en parler seul à seul, et puisque nous y voilà, convenez que vous avez fait du tort à quelqu’un ?
dénis. Pourquoi diantre croyez-vous ça?
si vous voulez croire tout ce qu’on dit 1 rose. On ne m’a rien dit, je n'ai rien demandé, et d'ailleurs l'homme que j’anrais !
questionné ne serait plus en état de ine ré-l pondre. Mais j'ai entendu, le jour de la dernière gerbaude, des paroles que vous seriez bien en peine de m’expliqncr.
dénis. Ce vieux qui battait la campagne ?
rose. Ce vieux parlait bien raisonnablement Vous avez dit que vous ne le connaissiez point, encore qu’il fût de votre endroit. Votre pays n’est pas si gros que vous n’y connaissiez tout le monde... Vous n’êtcs pas revenu ici, c’est sans doute par crainte d’y rencontrer des gens qui peuvent vous faire rougir ; et quant à moi , ne me souciant pas d’étre la femme de quelqu'un à qui l’on peut dire : « Vous m'avez pis plus que la vie, vous m'avez pris l'honneur ! » Ah! le vieux a dit comme ça !... Je vous ai battu froid, et quand je vous ai rencontré depuis, à la ville, je vous ai prié de ne me plus faire ni cadeaux ni invitation.
dénis», se levant. Si je vous ai offensée.
Rose, pardonnez-moi. Différemment, quand on est amoureux on est jaloux, on a du dépit... On ne sait point ce qu’on dit!...
Quant à ce vieux et à sa fille.. .
Rose, te levant. Sa fille ? oui ! Je me doutais bien qu'il était question de sa fille...
dénis. Pardi 1 puisqu’elle vous a prié I Je le vois bien qu'elle vous a indisposée contre moi !
rose. Je vous jure qu'elle ne m’a Jamais dit un mot !
dénis. Oh ! vous lui avez promis de ne point la trahir !
rose. Denis ! vous m*en appeliez plus que je n’en savais, et j’en devine plus que vous ne m’en dites. Vous avez trompé cette jeunesse et vous êtes sans doute cause qu elle est dans (a misère et dans la peine. Voilà pourquoi son père a refusé votre argent de la gerbaude I Tout le monde n’a pas vu ça I mais je l’ai vu, moi !
dénis. Oui da ! vous avez de bons yeux; mais vous ne voyez point tout rose. Qu'est ce que je ne vois point?
dénis, omc intention. Vous ne voyez point qne votre Sylvain, qne vous croyez si franc et si rangé, en conte à cette même fille, à telles enseignes que bien du monde prétend que ce n’est point vous, mais elle, qu'il va prochainement épouser !
rose. On dit ça ? Oh ! vous en imposez, Denis !
DENIS. Dcmandcz-leà qui vous voudrez chez vous.. . hormis les prents qui ont leur intérêt à vous trompr, tout votre monde vous dira qu'il en est affolé.
rose, l'iïvment. Affolé de cette Claudie?
dénis, arec intention. Elle n’est point tant laide.
rose, se remettant. Non certes, qu’elle n’est point laide! et elle est encore toute jeune; ch bien ! si elle est au goût de Sylvain, pourquoi est-ce ou’il ne l'épouserait point ? c'est un honnête homme, lui, et il n’est point dans le cas d’abuser d’une malheureuse.
dénis. Ah ! vous le prenez comme ça.
Rose? ça vous est égal?
ROSE. Vous le voyez bien !
dénis. Pour lors, pardonnez-moi de vous avoir chagrinée et acceptez-moi pour votre mari.
ROSE, avec dépit. Je ne veux point me marier.
dénis. Oh ! ça se dit comme ça, mais on en revient t
rosb. Non, vous dis-je ; restonslvons amis, si vous voulez, mais ne me fréquentez plus dans l’idée de ra’épooser, je vous le défends. dénis. Vrai ?
rose. Vrai.
dénis. Yoilà-t-il pas! prcc que j’ai en dans le temps une connaissance! comme si c’était une faute contre vous que je n’avais jamais vue ! comme si c’était un mal pour un garçon de se divertir un peu devant que de songer à s’établir! comme s’il fallait damner tous ceux qui ont eu des maîtresses de bonne v lonté I Voyez-vous ça ! Vous faites bien la rcnchérie, dame Rosel (Arec intention.) Et si, vous êtes fautive comme une autre ; je ne vous reproche point, moi, quelques petites aventures que vous ave* eues pendant et depuis votre mariage! Allez! allez! noos ne sommes ps des anges, ni vous, ni moi, ni les autres ; et vous pourriez bien avoir pour moi la tolérance que j’ai pour vous!
rose. Vous voulez faire l’insolent, ça ne servira qu’à me dégoûter de vous davantage.
dénis. Non, ça n’était point dans mon intention.
rose. Si fait ; vous autres beaux garçons à la mode, vous tirez gloire de vos faiblesses, et vous tenez les nôtres à déshonneur. Mais je sais, moi, que personne ne put venir me dire que je lui ai fait du tort, que je l'ai rais dans la peine et laissé dans la honte. Mes fautes, si j’en ai commis, n'ont nui qu'à moi, tandisquela vôtre a été tout profit pour vous, tout dommage pur le prochain. Allez- vousen là-dessus, et ne me priez point davantage.
dénis. Voilà donc mon congé expédié !
On lâchera de s’en consoler. (>( part, en se retirant.) Je dois ça à Claudie. Ah! par ma foi, Clanaie, tu me le pyeras! (Il sort.)