Locution chinoise qui veut dire : être déshonoré
CLAUDIUS BOMBARNAG.
Là-dessus Pan-Chao s'anime. (Page 282.
Kinko est tout déconfit, tout honteux, — ce qui m'étonne de la part d'un garçon que je sais si énergique. Mais, dès qu'il nous aperçoit, sa physionomie s'éclaire d'un rayon d'espoir.
En ce moment, le camionneur, appuyé par le témoignage des agents, racontait l'affaire à une sorte de bonhomme à lunettes, qui hochait la tête d'une façon peu rassurante pour l'inculpé, — lequel, d'ailleurs, quand même il eût été aussi innocent que l'enfant qui va
naître, n'aurait jamais pu se défendre, puisqu'il ne savait pas un mot de chinois.
C'est alors que Pan-Chao se présente. Le juge le connait, il lui sourit.
En effet, notre compagnon est le fils d'un riche marchand de Pékin, fournisseur attitré des débits de Iho de Toung-Tien et de Soung- Foug-Cao. Aussi les hochements de tête du juge prennent-ils une signification plus sympathique.
Il est vraiment pathétique et spirituel , notre jeune avocat I Il intéresse le juge, il émeut l'auditoire par le récit de ce voyage, il en raconte les péripéties, il fait l'offre de rembourser à la Compagnie ce qui lui est dû...
Malheureusement, le juge ne peut y consentir... Il y a eu un dommage matériel, avec un dommage moral, etc., etc.
Là-dessus, Pan-Chao s'anime, et, bien que nous ne comprenions rien à son discours, nous devinons qu'il parle du courage de Kinko, du sacrifice qu'il a fait de sa vie pour le salut des voyageurs, et enfin, comme suprême argument, il plaide que son client a sauvé le trésor impérial.
Éloquence inutile ! En effet, les arguments sont sans force devant ce magistrat impitoyable, qui n'a pas absous dix accusés pendant le cours de sa longue carrfère. Il veut bien épargner la bastonnade au délinquant, mais il lui applique six mois de prison avec dommagesintérêts envers la Compagnie du Grand-Transasiatique. Puis, à un signe de cette machine à condamner, on emmène le pauvre Kinko.
Que les lecteurs du XX^ Siècle ne s'apitoyent pas sur le sort de Kinko ! Dussè-je y perdre cent lignes de reportage, j'aime mieux dire dès à présent que tout s'est arrangé.
Le lendemain, Kinko fait une entrée triomphante dans la maison de l'avenue Cha-Coua, où nous étions réunis, tandis que M™® Caterna prodiguait ses consolations maternelles à la malheureuse Zinca Klork.
Les journaux s'étaient emparés de l'affaire. Le Chi-Bao de Pékin
et le Chinese-Times de Tien-Tsin avaient réclamé la grâce du jeune Roumain. Ces cris de miséricorde étaient arrivés aux pieds du Fils du Ciel, — à l'endroit même où sont placées ses impériales oreilles. D'ailleurs, Pan-Chao a fait parvenir à Sa Majesté une supplique relatant les incidents du voyage en insistant sur ce point que, sans le dévouement de Kinko, l'or et les pierres précieuses du trésor seraient au pouvoir de Faruskiar et de ses bandits. Et, par Bouddha! cela valait autre chose que six mois de prison !
Oui ! Cela valait quinze mille taels, c'est-à-dire plus de cent mille francs, et, dans un accès de générosité, le Fils du Ciel venait de les envoyer à Kinko avec la remise de sa peine.
Je renonce à dépeindre la joie, le bonheur, l'ivresse, que cette nouvelle, apportée par Kinko en personne, cause à tous ses amis, et en particulier à la jolie Zinca Klork. Ces choses-là ne sauraient s'exprimer en aucune langue, — même en langue chinoise, bien que celle-là se prête si généreusement aux plus invraisemblables métaphores.
Et maintenant, que les abonnés du XX^ Siècle me permettent d'en finir avec les compagnons de voyage dont les numéros ont figuré sur mon carnet de reporter.
Numéros 1 et 2, Fulk Ephrinell et miss Horatia Bluett : n'ayant pu s'entendre sur les divers tantièmes stipulés dans leur association matrimoniale, ils ont divorcé trois jours après leur arrivée à Pékin. C'est comme si le mariage n'eût jamais été célébré sur le parcours du Grand-Transasiatique, et miss Horatia Bluett est restée miss Horatia Bluett. Dieu fasse la grâce à la sèche courtière de récolter des cargaisons de cheveux sur les têtes chinoises, et au pratique courtier de meubler de ses dents artificielles tous les « palais » du Céleste Empire !
Numéro 3, le major Noltitz: Il s'occupe des travaux de l'hospice qu'il est venu fonder à Pékin pour le compte du gouvernement russe, et, lorsque l'heure de la séparation a sonné, j'ai senti queje laissais un véritable ami en ces contrées lointaines.
Numéros 4 et 5, M. et M"* Caterna : Au bout de trois semaines de
séjour dans la capitale du Céleste-Empire, le sympathique trial et la charmante dugazon sont partis pour Shangaï, où ils font actuellement les délices de la résidence française.
Numéro 6, le baron Weissschnitzerdôrfer, dont j'écris pour la dernière fois le nom incommensurable : Eh bien, non seulement ce globetrotter a manqué le paquebot à Tien-Tsin, mais, un mois plus tard, il a manqué le paquebot à Yokohama; puis, six semaines après, il a fait naufrage près du littoral de la Colombie anglaise ; enfin, par suite d'un déraillement sur la ligne de San-Francisco à New- York, ce n'est pas sans peine qu'il est parvenu à achever son tour du monde... en cent quatre-vingt-sept jours au lieu de trente-neuf.
Numéros 9 et 10, Pan-Chao et le docteur Tio-King : Que vous dirai-je, si ce n'est que Pan-Chao est toujours le Parisien que vous connaissez, et, toutes les fois qu'il vient en France, un dîner nous réunit chez Durand ou chez Marguery. Quant au docteur, il en est arrivé à ne plus manger qu'un jaune d'œuf par jour, comme son maître Cornaro, et il espère vivre jusqu'à cent deux ans à l'exemple du noble Vénitien.
Numéro 8, sir Francis Trevellyan, et numéro 12, le seigneur Faruskiar : Je n'ai jamais revu l'un, qui me doit une réparation et un cigare, ni jamais entendu dire qu'on ait pendu l'autre. Sans doute, l'illustre bandit, ayant donné sa démission d'administrateur du Grand-Transasiatique, continue sa fructueuse carrière au sein des provinces mongoles.
C'est enfin Kinko, mon numéro 11 : Je n'ai pas besoin de vous dire que mon numéro lia épousé M"® Zinca Klork en grande cérémonie. Nous avons tous assisté à leur mariage, et, si le Fils du Ciel a richement doté le jeune Roumain, la jeune Roumaine a reçu un magnifique cadeau au nom des voyageurs du train sauvé par son fiancé.
Voilà le récit fidèle de ce voyage. J'ai fait de mon mieux pour remplir mes devoirs de reporter tout le long de la route, et puisse la direction du XX' Siècle se déclarer satisfaite, malgré les impairs et les gaffes que l'on sait !
Quant à moi, après trois semaines passées à Pékin, je suis revenu en France par la voie de mer.
Maintenant, il me reste à faire un aveu pénible pour mon amourpropre : dès le lendemain de mon arrivée dans la capitale du Céleste- Empire, j'avais reçu une dépêche ainsi conçue en réponse à mon télégramme de Lan-Tchéou :
« Claudius Bombarnac Pékin Chine
'< Direction XX^ Siècle charge son correspondant Claudius Bombarnac de présenter compliments et hommages à héroïque seigneur Farushiar.
Mais j'ai toujours soutenu que cette dépêche n'était pas parvenue à son destinataire — ce qui lui a épargné le désagrément d'y répondre.