Que vous importe
3. Qu'elle se marie ou non, vous n'avez plus rien à y voir. Votre femme à vous ce sera la duena. Je borne à cela ma vengeance.
Je fus, en effet, demander grâce à M. le marquis de Grimaldi pour ce misérable homme; mais ce ministre mit à ses refus une indignation si obligeante pour moi que je n'osai pas insister. J'écrivis le même jour à plusieurs protecteurs de Clavijo, pour les prier de joindre leurs instances aux miennes. « M. le marquis de Grimaldi n'a pas voulu m'entendre, leur disais-je; il est révolté de l'indignité du sujet. Mais un homme malheureux par sa faute l'est doublement; et, d'après cette terrible vérité, Clavijo doit être bien près du désespoir. Voir mon ennemi même dans cet affreux état trouble la pureté de ma joie, dans l'heureux dénoûment de mon aventure avec lui, etc. »
Rien ne put fléchir l'équitable et rigoureux ministre.
La suite de mon voyage d'Espagne est étrangère à ma justification. Quant à l'infamie qu'on m'impute, d'avoir frauduleusement gagné cent mille francs en une nuit chez l'ambassadeur de Russie, et pour laquelle le sieur Marin fait dire à son écrivain que j'ai été chassé de partout et forcé de fuir d'Espagne avec déshonneur, je me contenterai de répondre que ce même ambassa-
deur de Russie, milord Rochefort, alors ambassadeur d'Angleterre en Espagne, M. le comte de Creitz, actuellement ambassadeur de Suède en France, MM. les duc et comte de Grillon, et beaucoup d'autres personnes qualifiées, avec lesquelles je jouais tous les jours et qui m'honoraient d'une bienveillance particulière à Madrid, me l'ont conservée en France; j'ajouterai même que, dans le séjour que ces divers ambassadeurs ont fait depuis à Paris, ils m'ont tous fait l'honneur de manger chez moi et d'y agréer les témoignages de ma reconnaissance.
Enfin, après un an passé en Espagne à suivre les plus importantes affaires, lorsque les miennes me rappelèrent en France, et qu'après avoir pris congé verbalement de M. le marquis de Grimaldi, j'eus l'honneur de lui demander, par écrit, ses derniers ordres, voici la lettre qu'il m'écrivit du Pardo, où était la cour, la veille de mon départ :
CLA VIJO
COPIE DE LA LETTRE DE M. LE MARQUIS DE GRIMALDI, DONT j'aI l'oRICINAL.
Au Pardo, le 14 mars 1765.
Monsieur^
Que//e que soit la réussite des propositions que vous m'avez faites pour l'établissement d'une compagnie de la Louisiane, elles font infiniment d'honneur à vos talents, et ne sauraient qu'affermir la bonne opinion que j'en ai conçue. J'ai été, Monsieur, fort aise de vous connaître, et je le suis de pouvoir rendre ce témoignage à voire capacité. Si vos projets eussent été compatibles avec la constitution de l'Amérique espagnole, je pense que leur succès vous en eût encore mieux convaincu; mais on a du céder à des difficultés insurmontables qui s'opposaient à leur exécution.
Je serai charmé de pouvoir vous rendre service en toute occasion; en attendant, j'ai le plaisir de vous souhaiter un bon voyage, et de vous prier de me croire très parfaitement. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé : le marquis de Grimaldi.
y4 CLAVIJO
Et plus bas est écrit : A M. de Beaumarchais.
J'en ai trop dit pour moi, et je crois en avoir dit assez pour mes lecteurs. Encore un mot, et je me tais. On assure que MM. Goëzman, Marin, Bertrand, Baculard, et autres personnes respectables, ont chacun un beau Mémoire tout prêt contre moi, qu'ils rés^'vent pour la veille du jugement de ce procès. S'ils en usent ainsi pour que je n'aie pas le temps d'y répliquer, cela n'est pas de bonne guerre, et j'agis plus franchement avec eux. Mais, sur quelque point de ma vie, sous quelque forme, en quelque temps que ces messieurs me fassent l'honneur de me dénigrer^ ensemble ou séparément, j'ai celui de les prévenir que je réserve à chacun d'eux un grand cornet plein de bonne encre indélébile^ et que la génération présente ne passera point avant qu'il soit épuisé à leur service