Clemenceau: Dans La Retraite
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Allemagne est avec mort le mot francais qui m’a toujours donné le plus de malaise 4 entendre ou a prononcer.
Infant, je sentais déja l’ombre funeste que projette cette nation sur le destin de Ja France. A vingt ans j’attendais ja guerre, assuré de la subir. Je m’excusais méme de ma paresse en songeant :
« A quoi bon installer sa vie dans le
travail puisque, un jour trés prochain,
nos travaux et nos vies seront bousculés par les armées de ce peuple gorgé de musique lyrique et de charcuterie! »
Mais en 1907, ayant voyagé dans ce pays d’adjudants-docteurs, j}’en rapportai des visions qui adoucirent mon amertume, et je congus qu’on pouvait mourir de leur brutalité, tout en se moquant de leur gloutonnerie. Désormais, une fiére ironie, que seul mon dernier soupir éteindra, tempéra ma tristesse de ne pouvoir jouir des biens de la France sans étre envié ni menacé.
Le 2 aoit 1914, je n’eus qu’un mot :
« Enfin! » et je relus le Misanthrope avant de monter dans un wagon a bestiaux.
J’ignore tout de l’art militaire; je n’ai rien d’un soldat; je n’ai pas été un héros. .
La guerre déchainée, je devins muet.
Le silence, seule attitude que me propese ma nature en face de l’extréme misére, me rendait inapte au commandement; je ne fus dans un uniforme -quun homme affligé de Phomme, et acceptant des ordres.
De la ferraille germanique étant entrée dans un de mes membres par des lois de balistique auxquelles je ne 1m’ intéresse pas, on me mit dans un hépital :
j’eus la faiblesse d’y réver. On me conduisit dans un dépét : je n’eus pas la force d’y mourir. De temps en temps des officiers ou des médecins donnaient des ordres. Je me trouvais dans des trains. J’étais le lundi 4 Marseille, le mercredi 4 Verdun, le samedi 4 larmée anglaise; tous les jours, dans la folie ou la détresse humaine. Enfin, on me remit en civil. Je retrouvai ma maison,
des livres, et je relus Candide de Voltaire. |
On parlait partout, tout le temps, de la paix. J’entrevis que la beauté de la guerre, c’était au moins de nous offrir cet espoir-la. Mais quelle paix aurait-on?
Serait-elle déshonorante? Allemagne, fléau de nos vies, y aurait-il un grand homme pour nous délivrer d’elle? Il y en eut un: Clemenceau, qui nous a sauves !
Je devais naturellement le préférer a tous les autres, 4 tous sans exception.
D’autres furent héroiques ou saints ; ils n’ont fait qu’aider & sa tache : Clemenceau nous a sauvés. Sans lui, les sacrifices étaient perdus, les grands généraux n’étaient que de grands généraux, sans victoire. C’est lui, c’est bien lui qui nous a sauvés.
Tl a tenu téte a tous les ennemis,
devant, derriére, réduit la canaille, rejeté la ganache, incarné la patrie.
Ah! le jour de l’armistice, le plus ‘étourdissant que j’aie vécu — le cceur étouffait, trop gonflé de joie! — je me suis dit, les larmes aux yeux : « Me sera-t-1l jamais donné de le voir... et ‘de lembrasser, cet homme grace 4 qui je ne suis pas Allemand? » Car étre Allemand... je le dis sans trace de haine (ia haine enflamme et n’dte pas le godt de la vie), j aimerais tellement mieux étre mort qu’étre Allemand !
Ainsi, la paix retrouvée, j’eus tout de suite l’obsession de voir Clemenceau.
Mais je n’osai pas. Un curieux amourpropre m’objectait : « Pourquoi te recevrait-il?... Et tu seras ridicule. » Du temps passa. Je lus qu’il devait parler a Strasbourg. Je pris le train; je pus me glisser dans la salle; je le vis; je l’entendis.
Les Alsaciens étaient debout lorsqu’il entra. Ils se mirent a l’acclamer puis a chanter, lui envoyant leurs Aames, avec une gauche tendresse, dans une Marsetlbaise sublime, pleine de fausses notes.
Clemenceau avait ouvert les bras. [1 leur faisait signe : « Venez... venez...
que j’en serre au moins un sur mon coeur! » Et il eut un sangiot. Je le regardais éperdument, et j’avais envie de m’élancer...
Une fois de retour, je me dis que j’étais un homme comble : je l’avais vu. Pourquoi le déranger? Si tous les Francais avaient cette idée-la! Et des années passérent.
Je travaillais. Je faisais de bizarres études sur les moeurs de mon temps.
L’Université, le Parlement, la Justice, voila de quoi satisfaire a la rigueur,
tant que la curiosité ne dépasse pas
Vheure présente. Mais la moindre songerie sur les temps révolus provoque une révision dans l’emploi de nos journées :
— Comment! Il y eut Jeanne d’Arc, et je m’attarde a peindre Briand!
Hélas! Saurais-je peindre Jeanne d’Arc? Elle est trop loin. C’est le ton qui me manque, le ton de sa voix, quand elle prie dans le murmure des ruisseaux de Domrémy, quand sur le parvis de Reims elle saute 4 bas de son cheval, quand, les bras liés mais les mains jointes, elle répond a Cauchon.
Alors?
Alors, il y « Clemenceau.
Pourquoi donc ai-je une plume, si ce n’est pas d’abord pour peindre ce qui est grand? D’autres ‘ont le talent piquant de savoir orner ce qui est dou-
teux. La vie me parait bien courte pour
ces besognes inutiles. Ce qui m’importe e’est l’important, et limportant c’est Clemenceau. Rien qu’d l’énoncer, je me décide : je veux le peindre, je veux le voir, je le verrai, je le peindrai.
Et je m’adresse a celui qui l’a surnommé le Tigre : Emile Buré. J’aime bien Buré. I] ne résiste pas a tout, mais il a le godt de ia résistance; il se plait en compagnie de quelques plats personnages, mais il y a dans le fond de son cceur la passion de la noblesse.
Comme il aime son pays! Et comme il frémit de sincére admiration, sitét qu’on parle de Clemenceau !
— Buré, ai-je dit, je veux qu'il me recoive !
— Eh la! Eh 1a! m’a dit Buré. Les rois disent : « Nous voulons! » Vous seriez roi d’ailleurs, ce serait une chance
de moins... A vrai dire... il ne regoit personne.
— Mais, Buré, il vous recoit !.
— Et il regoit Pons aussi, c’est vrai.
Pons est un musicien, un fantaisiste, une 4me dévouée. Je dirai a Pons...
de dire au Tigre...
— Voila!
J’attends deux jours, et je sens que je vis le prologue de mon roman avec cet homme, car c’est un roman, puisque je aime et quc je veux le lui dire.
Au bout de quarante-huit heures Pons est chez Clemenceau. Clemenceau se trouve d’humeur joyeuse. II rit des hommes et il rit de Pons, qui pour lui est en marge d’une société organisée.
— Monsieur le Président, dit Pons, qui sent gue c’est l’occasion, dites-moi si vous consentiriez...
Clemenceau l’interrompt :
— Je sens ou je ne sens pas, mais je n’aime pas consentir.
— Auriez-vous la bonté... de recevoir Benjamin? | :
— Qu’est qu’c’est qu’ca? dit Clemenceau, l’oreille en cornet.
— Un homme de lettres, dit Pons.
— Alors, jamais! fait Clemenceau.
-—— Oh!... pourquoi... si! dit Pons navré.
— Ah!... parce que... non! reprend-il gopuenard,
Mais Pons supple :
— Pour me faire plaisir !
Et il éclate :
— Bien! Amenez-le!
Pons jubile :
— Quand?... Demain?
Clemenceau s’assombrit, puis sec, autoritaire :
— Dans cing minutes. Pas plus tard !
Pons, affolé, se jette sur un téléphone. I] balbutie : « Venez !... Courez !... Vous devriez étre la! » Je saute dans une voiture ; je traverse Paris ; j’arrive ; Pons est parti; il a eu peur de l’abordage. Et je me trouve seul dans le cabinet de Clemenceau, ot je ne sais méme plus qui vient de m/introduire.
La piéce est haute, tapissée de livres, que domine une téte géante de déesse égyptienne. C’est un rez-de-chaussée.
Par une .large fenétre j’apercois un jardin, du bois, des feuilles. Mais ce n’est pas cela qui m’hypnotise, c’est la table, neuve et pourtant Louis XV, en fer 4 cheval, avec des graces, des contorsions, des faux semblants, de la miévrerie. Comment, c’est la sa table — a lui — lui qui a tout raillé, tout mis en piéces?... Je n’ai pas le temps de philosopher. Je tressaute au bruit
d’une porte qui s’ouvre, en m’envoyant un courant d’air. Le voila !... Comme il est petit!... Qu plutét, je suis trop grand. Je ne me sens pas respectueux...
je vais Je saluer... mais son bras court décrit un geste impératif :
— ...seyez-vous !
Et je tombe dans un fauteuil.
D’un petit pas preste il est venu derriére sa table ; il s’assied ; il est 4 un meétre de moi, tout le poil hérissé ; et je regois de deux yeux cruels, entre deux pommettes et deux sourcils de despote, un premicr regard qui m’exécute.
— Monsieur, me dit-il séchement, justifiez d’abord de votre existence.
Jene bronche pas; je le regarde. C’est une des minutes capitales de ma vie.
Il faut qu’en deux temps j’aie donné Passaut et emporté la forteresse, car il est comme une tour, le chef surmonté
d’un bonnet de police a créneaux. Mais au fond, je le trouve fort et ratsonnable ; et avec calme je Jui réponds :
oe Monsieur le Président, je fais métier d’écrire. Je regarde vivre la société...
Sur ce mot grave et bouffe, sa moustache vient de frémir sous une onde d’ironie, mais il se contient.
— Je n’en éprouve pas toujours un plaisir trés, trés grand...
I] ne se contient plus :
— Achetez une ferme, Monsieur, avec des vaches, et offrez-vous la joie de tirer vous-méme leur pis !
Je sourig pour remercier, mais sans me troubler, je poursuis :
— J’ai trouvé mieux. J’ai trouvé un travail ot j’aurai du bonheur : je veux faire votre portrait.
— Comment?
Il tend l’oreille, dans une grimace. Je répéte :
— Votre portrait.
Alors il réplique avec une sorte de fureur: .
— Jamais!
Je demande avec une sorte d’innocence :
— Pourquoi?
Et il s’écrie :
— Parce que je pense que je suis libre !
La phrase est partie comme une fléche. Je l’ai regue, mais je reste ferme :
je reprends doucement :
— Monsieur le Président, moi, je...
ne crois pas.
Ah! quel bond!
— Hein? Vous dites?
— Que vous étes un grand homme, qu il ne fallait pas étre un grand homme,
que vous ne vous appartenez plus.
C’est 4 croire qu’il va se jeter sur moi; et d’une voix frémissante :
— A qui donc est-ce que j’appartiens?
— Un peu 4 vos contemporains; et s ils ont envie d’avoir un portrait...
I) saisit un grand ae papier; il tape sa table :
— Monsieur, je me fous de mes contemporains !
— Monsieur le Président, ils ne se foutent pas de vous!
— Eh bien, Monsieur, je me fous quils ne s’en foutent pas!...
Cet échange de paroles a fait Je bruit d’un croisement d’épées. Il se trouve a bout de souffle. Je ne le suis pas moins.
Mais j’ai le mince avantage de I’age, et c'est moi gui vais reprendre :
— Au surplus... je vous admire.
Tl a haussé lépaule, une seule épaule, car i] réserve des forces :
— Pas de compliment !
Ses yeux me foudroient :
— Sous quel prétexte m/’admirezvous?
Sa bouche n’est pas refermée que je réplique :
— C’est trés simple! Je n’ai pas un casque a pointe sur la téte, et c’est a vous que je le dois.
Son regard était dur; il devient subitement doux. Puic il baisse les yeux, en dodelinant de la téte, comme pour retrouver |’équilibre entre les élans de sen coeur et les farouches refus de son esprit. Et pale, i1 murmure d’une voix blanche :
— C’est d’ailleurs vrai...
Minute rayonnante, d’une si forte sincérité de part et d’autre! Les voila les
instants qui donnent du prix a nos existences misérables. Tout a coup, entre nous, vient de naitre un sentiment, essentiel dans nos destinées ; Paffection. Elle arrive sur la vie des hommes comme un éclair. Elle les marque ainsi que la foudre fait aux arbres,
Mais cette fois, je suis rompu, et J attends qu'il reparle.
[] m’a regardé de nouveau, il a pour moi maintenant un regard de bienveillance, et il dit 4 mi-voix, et presque tendrement :
— Je ne vous connais pas, Monsieur, mais... il est possible qu’aprés tout...
avec le temps... nos cceurs s’accordent...
I] fait un geste: « Peut-on savoir |... »
Puis brusque, comme sil se prenait a réver sur des riens, il se redresse :
— Par malheur... je n’ai pas de loi-
sirs pour m’occuper de vous! Je suis un vieillard, Monsieur; je vais mourir ; je me suis mis a la fenétre, j’ai vu passer mon enterrement !
Et il est raide comme la mort méme.
— Il faut me laisser...
5a main me montre la porte.
— Monsieur le Président, lui dis-je ému, je m’en vais. Je vous reverrai, n’est-ce pas?
Il fait « oui ».
— Mais si ce n’est pas pour parler de moi...
— Nous parlerons de ce que vous voudrez.
— Je ne veux plus parler; je veux travailler. Je fais un livre qui me passionne! Je suis obligé d’aller vite; je ne sais pas le jour ow je -disparais.
J’aurais besoin d’un an encore...
Une seconde, il penche la téte comme
pour apaiser le destin, puis il me regarde en face :
-—— Si je vous permets ce portrait...
combien de pases est-ce qu'il vous faudra?
Je prends l’air modeste :
— Oh! quelques-unes !
— Précisons.
— Pas plus de cent.
Il s’est levé. Je me léve aussi. Il me fait un vrai sourire :
— Vous ne manquez pas d’audace, vous, nom d’un chien !
—- Monsieur le Président, lui dis-je, votre vie est un exeraple.
Mais ce n’est pas cela que je. pense exactement. Je pense qu’il m’enchante, que je ne pourrais plus me passer de lui, que je veux entendre, comprendre, essayer de rendre cette voix pergante,
puis étouffée, ob passent tous les excés
sauvages et généreux d’une ame hantée de grandeur.
I} me tend la main.
— Bonsoir! Laissez-moi mon printemps : je travaille bien, quand les jours s’allongent. Laissez-moi mon été :
je travailie bien quand les nuits sont claires. Je vous ferai signe a l’automne.
Je vais. me retirer. I] me retient.
— Ces contemporains, dit-il tristement, avec quol vous pensiez me tenter, ne m’intéressent plus... J’aime mieux les mammouths ou les bisons préhistoriques! La Science, la reconstitution de tous les pas qu’a faits Phumanité, la marche de l’esprit, voila ce qui me passionne; c’est la-dessus, Monsieur, que s écoulent mes journées : j’étudie l’évolution du monde. Mais cette pauvre chose éphémére, la France au vingtiéme siécle, c’est fini, je suis détaché... Je
suis retraité, moi, on m/’a retraité!
I] a blémi. Sa main tremble sur sa canne. Puis il reprend :
— Ne pensez pas que Je me plaigne!
Un homme méritant ce nom créverait ide dépit parmi les nains qui vous gouvernent. Des trifouilleurs! Des gatesauce! Je suis bien ow je suis.
Il est ému ; il souffle ; et plein soudain de vivacité :
— J’ai des joies de jeune homme, quand je travaille!... Au revoir !
[1] marche vers sa table; je marche vers la porte. Il me crie sans se retourner :
— Je vous ferai venir en septembre, dans ma maison de Vendée : cela vous va?
Et soudain, il refait deux pas vers moi :
— Vous verrez qu’on est bien. C’est
le grand air de la mer. S’il passe un mufle, on ne le sent pas.
J’esquisse un remerciement. I] me le coupe. .
— Attendez... Vous voulez bien manger a la cuisine?
— Avec vous, Monsieur le Président, tout devient... |
— Ne dites pas de bétises : moi, je ne suis rien & la cuisine. C’est la cuisiniere qu'il faudra regarder : elle est magnifique !
Il croit la voir et il Padmire; puis se penchant sur mon oreille : }
— Iln’y a pas de démagogue qui ne confie secrétement a tous ses électeurs qu'il est enfant d’une cuisiniére. Ah!
Ces cuisiniéres-la n’ont fait que des démagogues. Vous verrez ce que la mienne fait!
Cette fois, il me quitte pour de bon,
dans un rire de gaieté. Je sors, je traverse une cour, - et je me retrouve étourdi, sur un trottoir de rue. Quel homme! Quel « étre humain »! Que de feu! Quel tumulte de passions !
Six mois se passent, durant lesquels je ne pense qu’a lui. Nous sommes en plein été. Pourvu qu’il pense 4 moi!
Voici la fin d’aoit. Un matin, je recois une lettre de Pons, une lettre sur papier rose, ou l’écriture zigzague de joie : « Mon cher ami, le Président nous attend, Buré, vous, moi! »
J’y comptais et je n’en reviens pas; et tout de suite je voudrais lui crier merei, avant d’avoir a le remercier.
Il nous donne rendez-vous pour le matin du 6 septembre. Il dit qu’il enverra sa voiture aux Sables-d’Olonne, ou le train de Paris arrive 4 7 h. 02.
Nous passons tous les trois cette nuit de voyage 4 parler de lui. Pons, qui est maternel, a loué une couchette pour Buré; mais Buré, qui est amical, reste debout dans le couloir, prés de moi et de ce cher Pons. Il évoque Clemenceau au temps de /’ Aurore, combattif, agressif :
— Ah! qu’il devait étre beau! dit Pons, transporté.
Puis Clemenceau aux gréves du Nord, risquant sa vie pour prendre contact avec le peuple.
— Ah! qu’ildevait étre grand ! s’écrie.
Pons extasié. .
- Un monsieur sort furieux :
— Est-ce que vous allez parler toute la nuit? Ne va-t-on pas pouvoir dormir une minute?
— Monsieur, dit Pons candide et ravissant, nous parlons de M. Georges Clemenceau !
Mais il faut connaitre Pons pour gouter cette réplique émue et solennelle. Ce voyageur Vignorait. Comment edt-il senti tout ce qu'il y avait d’amour dans cette déclaration, dans cette invitation 4 venir... causer avec nous?
Il grommela et disparut.
La Compagnie de l’Etat fit un effort inoui. Ses trains du matin n/’arrivent scuvent que le soir. Le nétre fut exact, je crois, 4 deux minutes prés. J’ouvre la portiére, je mets un pied dehors, et je m/’arréte, suffoqué, d’abord par le temps quil fait — la bourrasque nous saute a la gorge! — mais surtout...
parce qu'il est la sur le quai, lui, Clemenceau en personne, dans une pélerine trempée de pluie, ‘gonflée de vent, et il crie, il crie dans la brume, a peine
nous a-t-il vus :
— Eh bien, dites donc, vous étes en retard !
— Pas possible? fait Buré.
— Oh! Monsieur le Président... fait Pons dans un faux pas.
Moi, je n’ai le temps de rien faire. Il marche, il trotte. De sa main, par-dessus Pépaule, il fait signe : « Suivez-moi! »
Le chef de gare barre la porte. Il Pécarte : « Laissez passer! Ces Messieurs n’ont pas de billets. Le premier est sénateur, le second député, le troisiéme est un voleur! » L’auto est devant la gare. Il ordonne : « Fourrez-vous 1a dedans! » et il grimpe a cété du chauffeur pour respirer. [I] n’est pas assis que nous partons. Il y a trente secondes que nous sommes arrivés.
Ou nous passdmes? Je n’en sais plus rien. Je n’étais pas venu faire une pro-
menade, mais voir cet homme. Et je le voyais de dos, avant de le voir en face.
Quel dos! Et cette vigueur, méme de dos! Quelle volonté! Quel ramassement des forces dans ces épaules massives, qui soutiennent comme deux remparts la téte, ce donjon !
Il faisait un temps de chien. Nous marchions dans la tempéte, et nousmémes a la vitesse d’un ouragan. Les routes montaient, dégringolaient. De temps a autre, 4 fond de train, nous brélions un village. Clemenceau avait alors un bref coup d’ceil a droite, a gauche ; nous apercevions sa moustache, puis il se replagait avec délices face au grand vent, et nous ne voyions plus que son dos, en boule, obstiné.
Buré en étdit médusé comme moi.
Pons, entre nous, pas méme assis, a
peine posé, que la moindre secousse fai-
gait partir en lair, qui semblait faire du cheval entre nos deux personnes, Pons plein de béatitude mais de soucis, car le bonheur chez une Ame délicate provoque mille tourments, Pons, pour la vingtiéme fois, sort la lettre d’invitation qui se termine ainsi... « Je vous ferai chercher auz Sables, et il est bien convenu qu il n’y aura aucune tentative pour me faire parler politique! Tout a vous. »
— Ainsi... dit Pons, un doigt sur la bouche.
Il n’achéve pas : un cassis vient de le faire sauter. Et il faut voir avec quelle désinvolte autorité le chauffeur de Clemenceau, assisté de Clemenceau, aborde les cassis ! Toute la voiture bondit, mais le Président ne bouge pas.
— Il est formidable! dit Buré dans un éclat de rire.
— Mais vous avez compris, dit Pons
dans l’inquiétude, a quelles conditions il nous invite !
— Oui, mére-nourrice, répond Buré, il ne parlera politique que sil en veut parler; mais... sil en parle lui-méme, nous ne l’empécherons pas d’en parler !
Teut a coup, en traversant un groupe de maisons basses, éclatantes de blancheur, j’apercois sur un mur : Sauint- Vincent-sur-Jard. Je dis : « Eh! nous arrivons! » Il me semble, quand nous passons devant léglise, qu’elle aussi fait le gros dos. Clemenceau demeure impassible. La route entre en pleins champs, dans la dune, dans le ciel. Il n’y a plus rien que de la brume. Nous y sommes. On s’arréte.
Nous descendons a droite, et il descend a gauche, en sorte que nous ne le voyons pas mais l’entendons, qui, le
pied a peine par terre, commence a
parler. Le vent prend ses paroles et nous les jette a la figure. Il dit :
— Bonjour, Léonie. Ga va, Léonie?
Tu es contente, Léonie?
Déja nous enlevons nos chapeaux.
C’est une anesse !
I) lui,flatte le cou, et il ajoute :
— Je ne bois pas de son lait, mais j'aime bien sa philosophie.
Il a enlevé sa pélerine d’un geste d’agacement; il veut étre a laise et il est en jaquette, une jaquette plus épaisse qu'un manteau. Quel dréle de costume, et qu’on n’a vu qu’a lui! Par la forme qui fait un peu cloche, par le drap qui doit étre militaire. Mais diable, il est solide 1a dedans, sous son chapeau poilu, qu’il rabat sur les yeux, qu'il reléve sur la nuque; et il a des gants gris et des souliers-chaussons micuir, mi-drap, fermés d’une boucle sur
le cou-de-pied. On se dit qu’il tient au sol et qu'il ne s’envolera pas, malgré le vent qui fait rage.
— Eh bien, fait-il, vous aimez mon pays? Ja mer est belle, hein, aujourd’hui?
Nous ne l’avions pas vue; elle est a cinquante métres ; mais, dans ce brouillard, on ne distingue plus l’eau des flots de celle des cieux, la terre est noyée, et nous avons tous l’air de pleurer avec elle.
— Regardez la mer! dit Clemenceau avec enthousiasme. Elle est blanche, elle est verte : quel beau temps! Elle roule, elle écume : quelle colére!...
Comme une femme! C’est toujours en colére qu'il faut voir la mer et les fernames ! ;
Il se retourne, donne un coup de poing sur son chapeau, et il annonce :
— Notre propriété, Messieurs! Et elle est « privée », ainsi que dit la pancarte. .
Pons vient de perdre sa casquette.
Elle roule, roule sur la dune, et il court avec le chauffeur, et méme avec Buré, qui suit d’un peu plus loin, retardé par son ventre. Clemenceau éclate de rire :
— Ah! Ah! Je connais ce vent-la.
Il va les emmener jusqu’en Espagne !
Puis sérieux tout a coup :
— Pauvre Pons! Il] a da laisser ses idées dans sa casquette pour y tenir tant !.., Ikn’y a qu’é ’abandonner a son destin. S’il revient un jour, on le recevra... Entrez chez moi!
{1 me montre la pancarte. Derriére elle, des piquets de bois blanc et des fils de fer barbelés marquent la limite...
est-ce d’un camp de prisonniers? Non, il vient de dire gu’on est chez lui.
Bien mieux, il me redit :
— Entrez donc!
En effet, j’apercgois un espace libre sntre deux piquets. Je n’avais pas vu; je lui semble dans la lune, et il ricane :
— Allons, passez, poéte!
Je m’écarte, pour que ce soit lui qui passe. Il est entété, il ne bouge pas.
Et c’est Léonie qui entre.
-— Ah! Ah!
Second ricanement.
— Il ne vous reste qu’a la suivre...
porteur @idéal!
Le vieil archer, comme il me lanca cette nouvelle fléche!
Je pénétrai chez lui- sur ce mot d@ironie, fait pour me dérouter. Mais ses prunelles brdlaient d’un feu sombre.
Et c’était son nom méme qu’il venait d’avouer en me le donnant.
Etant « porteur d’idéal », il est probable que je réve. En tout cas, les fils de fer passés, je me demande ow je suis, et le Président a beau dire, en marchant :
— Voila mon jardin! Vous plait-il, mon jardin?
Je ne comprends pas. Je n’ai jamais rien vu de ce nom-la, ressemblant A ce que je découvre. A ce mot de jardin, pourtant, je connaissais plusieurs sens; mais Clemenceau lui en donne un nouveau, il n’y a pas de doute, et c’est un sens surprenant.
Il le sait, et il en est fier; la preuve,
cest que d’un qaeil de cété, de son petit regard rapide, il guette mon étonnement. Attention! II s’agit de prendre sur moi.
Nous marchons dans du sable. Quand je dis « nous marchons », je me vante :
il marche, mais moi, }’essaye de marcher la ot il peut y avoir du sable, car presque partout le sable est recouvert de fleurs, de buissons, de lichens, de varechs. Les lichens, je m’en doute, servent a engraisser le reste, mais on jurerait qu’avec le reste ils poussent dans ce sol friable et élastique qui, -boursouflé, recouvre a demi ce qu'il produit. C’est un désordre désolant.
On apergoit une rose? Elle est étouffée par du varech. Un pied-d’alouette?
Deux salades grimpent sur lui, et quelles salades! Une poule n’en mangerait pas. Du fourré plus que du potager.
CLEMENCEAU DANS LA RETRAITE 37 Vraiment, ou suis-je, et qu’est-ce que cela?
C’est une gageure de Clemenceau...
ne serait-ce qu’avec lui-méme! Car il y a du défi dans la maniére dont il s’explique. Il est pressé de montrer ses fleurs, que je vois A peine, qui n’ont plus l’air de fleurs dans un pareil fouillis; et sa passion pour elles est si nerveuse que j’ai bien peur qu'elle ne soit forcée. Je n’ai encore rien vu, rien compris : il veut que j’admire, brusque et paradoxal dans son amour inattendu.
Mais... ce que je puis admirer tout de suite, si je ne m’hypnotise pas sur mes pleds, si je léve la téte, c’est le rempart et le parapet qu'il a construits entre la mer et lui. Cela, c’est étonnant. Ce qu'il appelle son jardin forme terrasse et domine la mer grace
a un mur qui représente sa volonté.
Car cette « carne », comme il I’appelle, a essayé trois fois en trois ans de lui reprendre ses pierres.
— Ah! c’est quelqu’un!
Mais en trois ans, trois fois, les -magons sy sont remis. Maintenant il défie les vagues. Qu’elles recommencent; 11 recommencera. Elles sont en rage, comme si elles l’entendaient ; elles battent le mur; il leur tourne le dos, net et farouche; et quoiqu’il le combatte, je sens comme il s’accorde avec cet Océan furieux.
C’est pour bien affirmer qu'il est vainqueur et le demeurera, qu'il a voulu planter de ces choses délicieuses, qui demandent de longs soins, l’air léger, une eau douce et la sécurité, telles des. marguerites, des pensées, des roses. Les marguerites sont naines,
les pensées sans couleur, mais voici que les roses, fragiles, profitent du vent vif et salé. Alors, il les regarde amoureusement; ses veines brilent; comme il les aime d’orner sa dune!
Sur une dune, qui, je vous demande, penserait A faire pousser des roses?
‘Eh bien, il y a pensé! Et il m’explique pourquoi. [] n’est plus un animal, il est un homme; il est évolué; il est le progrés ! Quand on a cette chance-la, elle vous engage; il est permis d’avoir de l’audace. Et il aime ses roses, parce qu elles-mémes montrent du courage.
Il est allé les chercher en auto, chez un jardinier d’Anjou, qui s’appelle Pagotin et qui, souriant, s’amuse au jeu facile de cultiver des fleurs sous un ciel angélique.
— Alors, chez moi, sont-elles aussi bien, oui ou non?
Son cil ne me lachera pas avant que j’aie répondu.
Eh bien, c’est vrai, elles sont vivaces... comme lui, qui avec tout son poil en broussailles, a Lair sur cette rive sauvage d’un vieux dieu marin.
Sitét. que d’Angers il eut- ramené ses roses, insoucieux de la fatigue, il est reparti pour le Poitou, chercher des bruyéres, qui leur feraient une défense contre la tempéte. Et il ne s’en détourne que pour me montrer du bout de sa canne des soleils colorés et résistants.
— Dame, ceux-la, ce sont des gaillards !
Aussi en a-t-il mis partout. Ils écrasent les roses, avec un peu de vulgarité. Je suis de nouveau décu, mais je Ventends qui s’écrie :
— Avant trois ans, Monsieur, mon . Jardin sera superbe!
C’est annonce que d’abord il tiendra bon dans son idée. II sort de l’épopée, il veut faire de léglogue. Il sent ce qu’il représente d’héroique; majs les héroismes consommés, il y a la douceur de vivre en compagnie de ce qui embaume la vie, et il gotite une jouissance a respirer des fleurs qui viennent d’éclore a Paube.
— Hardi, petite!
Il s’est penché sur une fleurette de rien. I] me regarde :
— La nuit porte conseil; elle s’est décidée.
Rien, hier; aujourd’hui, cette petite merveille. Ah! Nature, que de beautés!
Et il est la, appuyé sur sa canne, a faire le tendre inventaire de ses menues richesses. Lui, homme de la revanche et des sacrifices humains !
— Celles-la, dit-il avec un hoche-
ment de téte, les minuscules... qu’elles sont touchantes! Elles veulent vivre!
Regardez-les s’abriter...
Comme il est paternel ! I] n’a pas assez de ses yeux pour les adorer. Est-ce qu elles entendent? Quelles nuances elles ont! Et cette odeur! Il les félicite, il les encourage. C’est encore Pagotin qui les lui a données. Un magicien, cet homme-la !
— Venez voir la bleue, Monsieur.
Elle était grise, hier !
Je suis moins ému que lui : je ne lai pas vue grise. Et surtout je ne suis pas au point. Est-ce ma faute, est-ce la sienne, je ne suis pas venu me disant que j’allais parler de fleurs avec Clemenceau. Remarquez qu'il me devine, et son regard dit :
— Pourquoi?
Je ne sais pas. Je suis le premier &
me surprendre d’étre surpris. Et pourtant, je n’y tiens plus : je bredouille :
-—— Ce qui me surprend...
Le voici en arrét. Il écarte ses deux jambes. I] pique sa canne en terre.
— Qu’est-ce qui surprend Monsieur?
— Monsieur le Président... je suis étonné... comment dire...
Je m’efforce d’étre souriant.
— ...du mélange, 4 coup sir voulu, de toutes ces espéces curieuses.
Cruellement ses yeux brillent dans sa face en ivoire. I] m’attendait la. Il jubile.
—- Le mélange? Ah! vraiment! Vous n’étes pas habitué au mélange?
Il me regarde tel un chat qui Va croquer son rat.
— Chez les hommes, chez les animaux, dans !a société, dans la Nature, nulle part, vous n’avez vu de mélange?
Je me rebiffe :
— Mais précisément, Monsieur le Président, quand homme fait un jardin, c’est pour mettre un peu d’ordre.
— Et de quel droit?
Je reste sans réplique.
La phrase m’est arrivée en méme temps qu’une vague sur le mur.
— Monsieur, me dit-il lentement...
Il me regarde avec gravité comme s'il convoquait ma conscience :
— Monsieur, malgré mon age, malgré tout ce que j'ai vu d’injustices et d’abus, je ne me sens pas l’impudence de contrarier la Nature!... S’y abandonner, c’est la sagesse !
Un nouveau paquet de mer inonde le parapet.
— Rappelez-vous Marc-Auréle : « Univers, tout ce qui te convient me convient. » Rappelez-vous Spinoza : « Tout
se produit suivant l’ordre éternel. »
Alors... puisque ici peuvent pousser tant de choses dissemblables, je les veux, moi! La richesse et la variété du monde ne m’effraient pas. Ses possibilités me passionnent.
Il montre le ciel.
— S’il tombait de la lune des graines de plantes ignorées de nous, je les essaierais, Monsieur !
0) sourit.
— Vous diriez encore : « Quel mélange! » Frangais! Frangais terrible...
qui devez rire de Shakespeare !
Je n’ai pas le temps de répondre, Une autre voix réplique :
— Du tout. Moi je crois qu'il l’aime.
Cest Buré qui vient de nous rejoindre.
—— Eh bien, dit le Président, est-ce gue Pons a retrouvé ses idées dans sa
casquette? Combien lui en manquet-il?
— C’est inoui! dit Buré, il ne l’a pas encore rattrapée!
— Je le disais! s’écrie Clemenceau.
Il n’est pas sir que les Pyrénées larrétent !
Buré vient de sursauter : 11 écrasait une fleur.
— Son ventre, dit Clemenceau, l’empéche de voir ses pieds. a
— Mais non, mais non! réphque Buré. Seulement, c’est un jardin... curieux !
— (a y est! Lui aussi!
Le Président a croisé les bras.
— Quelle conception out-ils done des jardins? Qu’est-ce que fichaient vos peres? Ce n’est pas possible : ils étaient curés! Vous avez été élevés dans des
jardins de curés! Car ici, je vous le
demande, qu’est-ce qui vous manque, ici?
Les pieds de Buré trainent du varech.
— Il me manque, dit Buré, simplement... une allée!
— Une allée!
Il a répété le mot et il marche sur Buré.
— Une allée! Comme chez un bourgeois! Comme chez Caillaux!
Tl) lance le nom, pour qu’il tombe dans la mer.
Puis gouailleur :
— Pourquoi pas une pelouse, avec une boule au milieu, comme chez Poincaré? Ah! Ah! C’est beau, la gloire! J’ai la gloire, moi, je suis bien heureux !
Car voila des gens qui m’admirent, donc j’ai la gloire! Seulement...
Ii fait une moue :
— Ils ne savent pas pourquoi ils
m’admirent! Ils viennent chez Clemenceau; ils disent : « Vive Clemenceau! » et ils ne se doutent pas une minute de ce que c’est que Clemenceau.
— Ah! tout de méme... dit Buré.
— Pas plus que vous ne soupconnez ce guest la Révolution! Or, Clemenceau, c’est un révolutionnaire, et la Révolution...
— Dans un sens, c’est magnifique!
s écrie Buré.
— Dans un sens! Dans tous les sens, Monsieur !
Et le voila qui s’exalte :
— Il n’y a rien de plus beau, rien de plus grand que 93! 93, c’est la libération! Pour les hommes... et pour les plantes! Pour les hommes, libre pensée. Pour ies plantes, libre poussée.
Voila pourquoi je ne me crois pas
autorisé a imposer mes pauvres idées
d’homme 4a des fleurs qui ont bien assez de leur instinct! Elles savent mieux que moi ce qu'il leur faut. Elles veulent pousser a droite? Aucune raison de les y forcer 4 gauche! Bien mieux, je posséde dix métres carrés. Du fait que je les laisse libres, ils valent mieux que dix hectares, plantés et fleuris au cordeau! Voyez done*tous les deux avec quelle abondance la Nature me remercie de n’étre pas un tyran. Vous, avec vos allées, vous marchez droit comme des tramways! Et moi, privé d’allées, je fais promenade sur promenade, sans jamais faire la méme promenade! Comment passerais-je ou je suis passé? Je passe partout, je vois tout, j’aime tout, et sans cesse je découvre !
Il s’arréte, téte haute. Ah! il peut
s arréter : cette fois-ci, je l’ai compris.
Plus de surprise. Dans cette bouffée de passion jardiniére, il vient de se montrer tel qu'il fut tout le long de sa vie, jusqu’a ce que son destin le mit en face des Allemands. C’est le ministre de la Guerre que j’étais venu voir. Pourquoi? Pourquoi iui seul?
Pourquoi le borner? II ne fut pas que cela ce vieil homme, qu’on dirait en silex, A voir le feu qu’il fait ! C’est encore des étincelles qu'il vient de jeter. Et voici le Clemenceau anarchique et féroce, sensible et dégodité, orgueilleux, méfiant, défiant, démocrate par idéal, grand seigneur par expérience, et qui durant tout un demi-siécle a toujours loué Je désordre en servant lordre, forcé, contraint, parce qu'il préférait Yindépendance meurtriére de J esprit aux platitudes prudentes des réalisateurs. Octogénaire, il confectionne sur
sa terre natale un soi-disant jardin, abominable A voir, mais qui est l’imnage pathétique de sa souffrance spirituelle, de ses essais, de ses échecs, de ses a-coups. On ne la jamais compris.
Eh! c’est quil essayait de se ‘comprendre! Trop de cceur pour ne pas aimer la vie; trop d’esprit pour ne pas juger les hommes. II les a si bien éprouvés que maintenant il leur préfére des fleurs de rien, et il en seme, en seme, avec une passion d’idéaliste décu! I] ne veut pas d’allée? Parbleu, Vallée, c'est le fait de Thomme, de sa conception académique des Beaux-Arts !
Homme lui-méme et pas heureux... Il a trop senti, trop cherché, trop voulu, et il méprise par regret de ne pouvoir aimer. Mais alors il se croit libre, au moment ot if est l’esclave d’une théorie.
Pour que la belle Nature ait, ainsi
qu'il Pentend, la méme liberté que lui, il la laisse créer de la folie, dont grace a ses principes il se figure quil est enchanté. Erreur d’esprit qui marque quel est le dépit de son coeur.
Buré, donnons-nous le bras, mon ami, et marchons derriére lui, sans répéter qu'il est bizarre : nous le savons !
li est bizarre et grand, et aprés tout...
il nous console de tant de bonnes 4mes inutiles, dans des jardins ordonnés.
Aussi, pour lui faire plaisir, penchonsnous sur ses roses et ses marguerites naines, dont il dit fiévreusement :
— Ce sont des prodiges! Ce sont des amours! Ce sont des miracles, ces petites fleuys-la !
Dés qu’il nous voit prés de lui, comme lui, il est géné de notre acquiescement.
— Laissez les fleurs, dit-il bourru, et regardez ma maison.
Il se tourne.
— Pour une vendéenne, c’est une vendéenne : on ne trouve pas sa sceur a Paris |
Elle est basse, de la forme qu’elles ont toutes sur la terre de Vendée pas d’étage, rien qu’un rez-de-chaussée, accueillante aux bétes comme aux hommes. Elle est peinte en blanc, ainsi que celles du bocage ou du marais.
Elle est simple, elle est pauvre.
— Elle est bien! J’en suis sir, dit Clemenceau, parce que... j’al des oiseaux dans le toit. Or, j’ai bien observé les oiseaux. Il n’y a pas de mufles chez eux, et ils ne logeraient jamais chez un nouveau riche! Ceux que j’ai la sont des bergeronnettes. Un des petits, récemment, s’est cru des ailes, il n’avait que des ailerons. Il s’est laissé glisser du nid; il a cru qu il allait filer jusqu’en Amérique! Le pauvret, il est tombé sur la deuxiéme vague... Si vous aviez vu le pére et la mére ensemble, a tired’ailes, arriver sur lui, le prendre, I’enlever, le déposer sur le sable, et se mettre, avant méme de le sécher, a lui piquer le croupion de leurs deux becs acérés, pour lui apprendre! Ah!
moi j’étais 14, sur mon mur, penché, qui les regardais : j’avais envie d’applaudir! Je me suis dit : « Ga, c’est des
gens bien ! Ils ont encore des principes ! »
Et je ressens de la fierté a4 les avoir chez moi...
Il regarde en Vair avec l’espoir de nous les présenter, mais subitement une idée gaie le détourne de son projet:
— Figurez-vous que j’ai raconté l’histoire a un photographe qui venait faire des cartes postales de ma maison et souffrait, le malheureux, que je nhabite pas un palais comme Versailles. I] bafouillait : « Alors, Monsieur le Président, on pourrait peut-étre appeler cela... la Bicoque? Ce serait amusant, pittoresque, artiste! » Il essayait d’expliquer et d’habiller sa déception :
c’était un intellectuel, ce photographe !
Je l’ai consolé en lui disant que Napoléon aurait eu le méme dépit. Vous savez qua Sainte-Héléne le pauvre
homme voulait de l’argenterie et un
chambellan ! A croire qu’il était devenu idiot! Pourtant, il faisait encore des observations justes. Gourgaud raconte quwil vit un jour un beuf, ouvert en deux, chez un boucher, et il revint fort impressionné de la similitude avec Phomme. Lui qui avait bafoué Lamarck! Vous ne vous rappelez pas?
Ah! cest ce jour-la quwil fut idiot, comme quand il est parti pour Moscou sans savoir quil y neigeait! Enfin, lui qui avait bafoué Lamarck, 4 son tour annoncait le darwinisme!... Seulement ce ne fut qu’un éclair dans son existence.
Et Clemenceau devient triste comme s'il nous parlait d’une créature bornée.
— Il ne comprenait rien a la vie naturelle...
Buré s’amuse franchement.
— Il avait la mer sous les yeux :
il ne la regardait jamais!... C’est que la mer ne fait pas d’histoires : elle fait ce qu’elie a a faire. Comment devant elle avoir une maison qui ne soit pas simple?
La sienne l’est encore plus dans le soleil qui traverse les nues a cet instant. Sa blancheur éclatante lui donne un air candide.
— Ce n’est pas, dit Clemenceau, reveur, que je sois né dans une . étable.
Un léger soupir.
— Ces chances-la n’arrivent qu’a ceux qui se croient le bon Dieu! Tout enfant, j'ai méme vécu dans un chateau !
Oui, oui, un vrai. Ga vous fait rire?...
C’était un chateau fort qui, comme tout chateau fort, dame, était devenu faible. On n’avait pas pu enlever les tours, trop grosses, trop lourdes. Mais
le pont-levis, vous pensez! Et les magasins d’armes avaient été changés en bergeries : on aurait pu y mettre Painlevé avec son bureau de ministre de la Guerre! Enfin... Pessentiel était sauf :
dans le chateau faible, il y avait un homme fort : mon pére!
Le soleil s’évanouit, et nous rentrames dans l’ombre.
— Mon pére : quel personnage !
Je n’oublierai pas Je ton dont furent lancés ces mots. Et la fiére attitude!
Et les yeux sur le ciel, ot, ma parole, il le voyait.
Le brouillard, brusquement, venait de tomber. Mais le vent, au-dessus de nous, roulait des nuées fantémes et, dans les formes légéres ou- sombres de la tempéte, Clemenceau, tout a coup, eut une série de visions, car les esprits de Vendée sont la qui rédent toujours,
assistant ou combattant ceux qui vivent et les remplacent.
— Mon pére, dit avec force Clemenceau, qui se sentait fort d’étre son fils, était un philosophe selon le dix-huitiéme siécle, c’est-a-dire un idéologue !...
i] était aussi médecin ; il observait et soignait quelques malades. Mais ces gens-la ne lui suffisaient pas. Le moment délicieux, c’est quand il s’enfermait dans sa bibliothéque, au milieu de ses livres, et qu’il décidait d’aimer avec ivresse Ybhumanité, par principe. Je n’ai jamais vu mon pére, jamais, que dans un seul état : la colére. Jamais je ne suis entré dans une piéce ot était mon peére, jamais, sans qu’il me dise : « Georges...
déguerpis! » C’était un homme!
Il eut l’air de saluer sa mémoire, et A voix basse, comme pour lui-méme :
— Dés qu’on se hausse dans la vie, les
douceurs affadissent, elles deviennent impossibles ; on lutte; on ne rit plus...
Il reprit pour nous :
— Mon pére était émouvant et terrible. Bien entendu, il conspirait contre Empire, avant que je pusse en faire autant; et un jour — nous habitions Nantes — on vint l’arréter! Des brutes de policiers marquérent de leurs souhers les parquets de la maison. Ma mére, toute défaite, balbutiait : « Georges...
reste dans ta chambre! » Je me jetai a la fenétre; je vis la voiture cellulaire. D*un bond je fus dans l’escalier, que je descendis quatre marches pas quatre marches. J’arrivai au moment ou un gendarme poussait mon pére dans la voiture. Je me jetai sur sa main et la baisai avec ardeur : « Je vous vengerai! » Ah! de quelle bourrade il
m’écarta, et quel grondement pour me
lancer : « Tu veux me venger? Travaille ! »
Clemenceau se tut. Il faisait une masse noire devant sa maison blanche, et les nuages en tumulte filaient au ras du toit.
— C'est curieux, reprit-il, de regarder de qui on vient...
Ses yeux impératifs avaient lair de convoquer ses aieux. Il était fortement appuyé sur sa canne. |
— Je revois parfaitement, dit-il, mes deux grands-péres... Mon grand-pére maternel, un tendre, qui adorait la vie de chateau, et... qui m’en donna le got, si contraire & ma destinée! C’est lui pourtant qui Vorienta, sans s’en douter, puisque c’est lui, quand j’eus douze ans, qui me dit avec tendresse :
« Je serais fier qu’un jour mon petitfils fit un beau discours 4 la Chambre! »
Que de fois, plus tard, devant ces six cents tétes d’Anes, j’ai pensé 4 lui! Et ce souvenir m’exaltait !
Il eut un frémissement. Puis il sourit :
— Le pére de mon pére était un autre gaillard. Pas spontané, toujours guindé ; mais il me reste tout de méme de lui un trait plaisant... Il avait des bétes qu’il nourrissait dans des prairies, et sans doute pour s’en faire accroire a soi-méme, il allait les visiter en redingote, cravate blanche, chapeau haut de forme. Quand nous quittions un pré, d’une main i levait la barriére; de Vautre, il tenait ma main d’enfant, il me rapprochait de lui, et il disait d’une bouche de cété, A voix basse : « Retourne-toi, Georges... sans avoir lair!
Tu verras que quand on s’en va, il
y a toujours au moins une vache qui
regarde, comme quand on quitte des diplomates ! »
Buré eut une grande joie de cette phrase. Le soleil encore une fois parut, coula sur nos épaules, et nous fit chaud comme ces paroles.
Des clartés et des ombres, c’était bien Vimage d’une famille forte et tourmentée. Et qu'il était puissant, cet ancien ‘chef de peuple, rappelant 4 lui les siens, tantét dans la lumiére qui lui dorait le visage, tantét dans la grisaille, sous son chapeau baissé, les yeux farouches.
Un rayon tendre, entre deux nuées, vint embellir toutes choses. Alors, il nous peignit sa mére, acharnée sur le bien, une sainte, toujours vétue d’une robe a quinze fr nes, pour que les siens eussent le nécessaire et le superflu.
— Ma pauvre maman. sounira-t-il p ’
je leffarais. Ah! c’est que j’ai toujours eu up fichu caractére! A peine né, je voulais ce que je voulais. C’est curieux, cette idée que nous avons tous, plus ou moins, de modeler le monde ! Comme si le monde était fait pour nous! I] se fiche pas mal de nous!
Jl eut un rire gringant.
— Je vous l’ai dit : j’ai eu un vére idéologue. Le danger de Tlidéologie, c’est non seulement de ne pas voir la réalité, mais de se prendre au sérieux!
Je me permis de dire:
— On est forcé... pour vivre, et mener sa vie. ;
—- Bien sir, répondit-il, puisqu’il faut jouer son jeu... N’importe : avec ma mere, j’al un remords... et il est ancien... J’avais peut-étre douze, treize ans, un soir, dans la grande salle des Gardes, }’étais seul avec elle : elle cou-
sait, je lisais, et entre nous une lampe fumait. Ma mére remarqua qu’elle fumait, elle baissa la méche. Sans résultat.
Je fis un geste d’impatience, elle releva la méche. Je devins rouge, et elle la rebaissa. Alors, je frappai la table.
« Ecoute, Georges, me dit-elle de sa voix douce, que je crois entendre, je ne sais pas comment, l’empécher defumer, moi, cette lampe! » Je dis
« Oh! maman, c’est simple! » J’ouvre la fenétre, je prends la lampe et je la jette dans la douve!... Elle y est.
toujours... Ma mére n’eut pas un mot, pas un souffles Dans l’obscurité, a pas de loup, elle sortit... Je ne pouvais pas rester seul, lA, comme un serin : j’allai me coucher. Le lendemain, elle ne me parla de rien: jamais il ne fut question de la lampe: c’est ce qui fait que j’ai un remords; car si maman, fachée,
m’avait dit : « Pourquoi as-tu fait cela? » je suis sir que je l’aurais embrassée et que je lui aurais dit : « Ecoute, j’ai idée... que ce doit étre mon premier acte de commandement! »
Cette fois, Buré et moi restames sans voix. Et lui, la téte penchée, battant le sable de sa canne, poursuivit :
— Le principe que rien ne se perd, rien ne se crée, vaut aussi pour l’hérédité. Il se vérifie dans les familles. Il y a une résonance du plus vieil ancétre au dernier descendant. Mes aieux, je suis comme tout le monde, je les reproduis, mais... les plus lointains sont rudement fein! Vous me regardez, vous vous dites : «Ses pommettes... Qu’est-ce que c'est? » N’en sais rien. Possible qu’il y ait du barbare 1a dedans!
Il vint & nous, et comme en confi-
dence :
— Les Romains avaient des troupes scythes en Vendée. Ne le dites pas, mais c’est sir. Devant la mer, dans !’oisiveté... que vouliez-vous qu’ils fissent ; ils faisaient des enfants : je crois que jen suis un!
ll s’avanca de trois pas verssa maison:
— Avant les Scythes, ie vois des nomades avec des troupeaux, et encore avant, des troupeaux sans nomades.
Je ne sais pas de quelle béte je descends.
Si vous l’apprenez, je vous prie de ne pas me le dire |
I] tendait son dos, il resta quelques instants sans parler. C’était fini. II avait revu les siens passer et fuir dans cet emportement du ciel, tel Hamlet rencontrant son pére sur les remparts.
Mais ils venaient de disparaitre dans le vent, et il demeurait seul avec
nous.
Comme il était sur le seuil de sa maison, 11 annonga :
— Ma chambre!... J’ai deux bétes justement pour en garder l’entrée!
Nous regardions avec surprise. I] dit :
— Ce sont des chiens, qui ne ressemblent pas tout a fait a des chiens, parce qu’ils n’ont pas été faits par des chiennes, mais par un Monsieur japonais. ~ - Cétaient deux animaux en bronze, d’un bronze vert, posés a méme le sable. Des bétes nerveuses, des bétes de songe, fagonnées par une main de poéte.
— Regardez, dit Clemenceau, comment ils se tiennent sur leurs derriéres, et vous aurez de l’estime pour eux!
L’un dans sa gueule serrait une piece d’argent, Pautre un rouleau.
— La fortune et la science, ajoutat-il, raillant. Les deux conditions du bonheur. Entrons!
— Oh! fit Buré.
— Ma chambre vous plait? J’en étais sar! dit Clemenceau.
Buré roulait des yeux pleins de stupeur. Il est probable que je faisais de -méme. Cette chambre était aussi déroutante que le jardin pour des cceurs comme les nétres, préts 4 étre déroutés.
D’énormes cranes de bétes et des armes sauvages en ornaient les murailles. De la chasse imposante aux ombres des aieux nous passions a la lutte avec les bétes féroces. Et nous ignorions ce trait dans la vie de Clemenceau.
— Done... c’est la que vous dormez?
demanda Buré réveur.
— C’est la méme!
— Et que vous travaillez?
— Au milieu de ces crétins! Figurezvous qu ils m’encouragent. La nuit, quand je me léve sur le coup de deux heures, pour écrire un peu, 81 je suis somnolent, je dévisage ces brutes, et je leur dis: « Tas d’idiots, je ferai tout de méme mieux que vous! »
Puis je me mets au travail avec allégresse. Ici, c’est une téte de tigre, et la c'est un caiman. La platitude du crane est assez dégodtante, mais...
j'ai vu cela souvent chez les parlementaires. Le tigre,.c’est moi qui lai tué, d’une balle au cceur. I] était temps : il allait avaler mon domestique !
— Albert? cria Buré, tout ému.
— Lui-méme. II sortait de boire...
— Albert?
— Le tigre! I] avait dévoré un buffle. La gueule en feu, nous l’avions vu engouffrer toute une mare. I] était
lourd. Je n’ai pas mal visé. I] s’est couché comme une descente de ht.
C’est beau, un tigre mort. Moins beau qu’un vivant! Mais dans une chambre, cest plus commode... Dans un Jardin des Plantes... si vous étiez capable d’avoir un Jardin des Plantes...
I] eut un rire impertinent, a croire que nous étions les responsables.
— Lorsqu’il y a de vrais hommes & la téte d’un pays, ils s’intéressent aux animaux !... Je les ai toujours aimés.
Tenez, voila justement cet animal de Pons avéc sa casquette! Sa casquette qu'il préfére 4 moi, puisqu’il me lache pour elle! —
— Du tout, Monsieur le Président, du tout! balbutie Pons, qui vient d’entrer.
— Taisez-vous donc!
— Ah! je vous jure, reprend Pons
sur un ton pathétique, je vous ai laissé, mais en vous emportant !
— Qu’est-ce qu'il raconter
— Vous n’avez pas quitté une minute ma pensée.
— J’ai toujours dit qu'il était fou!
dit Clemenceau.
— Et vous, ce matin, vous étes admirable! Plus jeune, plus vert, plus brillant que jamais ! Buré, vous avais-je mentt? dit Pons d’une voix vibrante.
Le Président a trente ans !
— Et Pons empaillé ne ferait pas mal dans ma chambre, ne trouvez-vous pas, Buré? reprend Clemenceau d’une voix coupante.
—- Sur la cheminée? demande Pons.
— Non, elle est réservée, dit Clemenceau. Au mur, avec lalligator!
Sur la cheminée, cher musicien, c’est-a-
dire homme dénué de toute observa-
tion, je vous prie de considérer ce que j'ai mis, pour défier le tigre... et vous.
Nous approchames. Il y avait la, présidant a cette assemblée de piéces sauvages, une exquise statuette japonaise, d’ébéne et d'ivoire, qui figurait une femme menue et pale. Les pieds joints, les mains fines, le visage triste, tout marquait une haute et douce mélancolie.
— Il n’y.a-pas que des abrutis dans le: monde, affirma Clemenceau, il y a quelques artistes. Mais... on ne les rencontre pas toujours. Je ne connais pas le monsieur qui fit cette dame.
I] prit un vase.
— Ni celui qui modela cette forme.
Vase indien pour porter l’eau du Gange servant aux ablutions.
Il le caressa du plus amoureux regard :
— Je crois voir une jeune fille nue
sur les escaliers de/Bénarés. Est-ce assez pur, assez vierge |
Il le reposa et, sur une étagére, il en saisit un autre *
— L’Egypte, maintenant. La perfection mathématique. Moins d’ame, mais quelle plénitude pour l’esprit!
Il s’approchait de sa table, devant la fenétre, Parmi ses papiers, ses plumes d’oie, il prit une coupe, ot étincelait de. la poudre d’or.
— Lvart grec! Le plus sublime! Sagesse et poésie! Homére, Socrate, Phidias, ils sont tous dans cette coupe! Quand vous aurez trop des Francais, mes enfants, filez vers la Gréce, et nen revenez que quand vous aurez assez des Grecs, pour supporter la France !
Il tenait la coupe dans la lumiére.
Le store de la croisée claquait au vent.
Kt parmi ces emblémes de la chasse aux grosses bétes, lui, Phomme passionné de science, ému de ses origines, il était a la fois primitif et civilisé, et il avait lair, en élevant ce spirituel objet, de faire une libation au soleil
ou 4 quelqu’une des forces naturelles.
Ce n’était qu'un air, car il pesta presque ausit6t contre l’astre royal :
— Va-t-il continuer 4 nous assommer, celui-la! Nous avions une mer admirable, digne de tous les naufrages d’ Ulysse. I est en train de nous gacher tout !
La-dessus il mit le nez dehors, et
il rentra, se frottant les mains :
— Patience! Voici des nuages! Pons s’était emparé d’un bibelot sur
la table; il s’extasiait :
— Quel art! Quel homme! ;
— Comment! dit Clemenceau. Ce n'est pas-un homme : c’est une vache!
— Je parle de vous, dit Pons passionnément.
— Voila : il tient une vache, et parle de moi!
— Cette vache m’est sacrée, parce qu’elle est 4 vous! dit Pons emphatiquement.
— Il est fou! dit Clemenceau. Et pourtant, il a raison : c’est une vache sacrée !
— Qu’est-ce que c’est qu’une vache sacrée? demanda Buré.
— Un animal indispensable, dit Clemenceau, car il a tous les droits. Poin-
caré irait a Bénarés, une vache sacrée aurait le droit de lui faire une bouse dans le creux de la main. La vache se proméne : si elle veut votre place, il n’y a qu’a la lui donner. Vous portez un panier de fruits, elle y godte, il n’y a qu’a la laisser faire. C’est le triomphe de la liberté.
— Mais comment l’a-t-elle acquise?
demanda Bure.
— Par sa chance, dit Clemenceau.
Les Indiens ont cru voir en elle un symbole. Le pis de la vache, pour eux, c’est le nuage que le soleil perce de ses fléches, et il tombe alors une pluie de lait, donc une pluie d’abondance. D*ailleurs, toute pluie est d’abondance.
Qu’est-ce quil y a de meilleur que la pluie? Tenez, tenez, cette conversation nous porte bonheur. Regardez dehors! I] pleut! Sortons!
— Président, cria Pons a linstinct maternel, vous allez attraper des rhumatismes ! :
— Pas denfantillages! fit Clemenceau. Je raffole d’étre mouillé. Je vais vous montrer ma lande.
— Votre quoi? Il posséde des choses inouies! dit Pons, dans le ravissement.
— Voyez, dit Clemenceau, dés que nous fimes dehors, et que nous eimes tourné la maison, tout ce pays-ci, devant vous, c’est 4 mol... ou presque :
je le loue. Mais puisque je le loue, j’y suis, et le propriétaire n’y est pas; donc, c’est 4 moi. C’est a moi jusqu’au bois; & moi jusqu’au village; et cela, c’est la Vendée; et je peux dire alors:
« La Vendée est 4 moi! »
Il fronca les sourcils :
— Qu’est-ce que ¢a vaut?... Hein?
Votre avis? Je voudrais savoir si c’est
loué ce que ca vaut. Un franc par an.
Tous les douze mois, je vais jusqu’a ‘Nantes, porter ce franc 4 mon propriétaire. Un homme parfait. I] prend la piéce, il ouvre un livre, et il marque : Regu de M. Clemenceau...
C’est ce qu’on appelle un francais bien. Mais chaque fois, en sortant, je me dis : « C’est peut-étre trop cher...
puisque ca n’a pas de prix! » Mettriezvous un chiffre sur la lande du roi Lear? Ah! c’est que celle-ci est aussi belle! Le matin, c’est de l’argent; le soir elle. est en or; en ce moment, on jurerait voir un essa’m d’abeilles. Musicien Pons, sachez qu’ici je me sens heureux !
Sa voix claironnait.
— Vous me diriez que c’est ici que mes parents m’ont concu, je répondrais :
« Pardi! Cadre adorable pour l’amour! »
Et vous m’annonceriez que je vais mourir ici, je dirais : « Mais oui!l... Ce sera de plaisir! »
Qu’il était beau! Et quelle chaleur!
— Ici, j’ai Villusion d’avoir le pied agile. Ici, je vois mieux, je respire mieux. Ici surtout...
Il toussa, comme il fait sitét quil est ému, puis les yeux baissés — baissés sur sa terre:
— Surtout, j’ai le coeur capable d’aimer !
Nous le regardions, il nous regarda :
— Il n’y a que dans son milieu qu’un homme a toute sa force. Sur cette lande, personne ne peut me dire :
« Qu’est-ce que vous faites la? » Moi?
Je fais partie de la lande, et elle fait partie de moi. Et c’est cela, la patrie!
Dans ces mots brefs, son 4me ardente venait de passer.
— Il est admirable! cria Pons.
La phrase ne parvint pas au Président, le vent la garda. D’autant plus qu’il s’était mis 4 marcher, et de quel pas! Son cceur l’emportait! Nous suivions tant bien que mal, mais dés lors je ne puis rendre exactement ce qu'il dit. I] allait et parlait. A qui? A sa lande. Il ne se souciait plus de nous.
Est-ce que méme nous servions de prétexte au monologue? Sans nous, il laurait fait — peut-étre plus bas — et encore! Ses grands-parents qu'il venait,. devant sa maison, de revoir en vie, Vhabitaient, l’inspiraient, lui prétaient des paroles. Ce n’était un monologue qu’en apparence. Ce ton saccadé trahissait l’émotion d’un cceur ou les voix s’accordaient sur des mots brefs. Ils s’étaient retrouvés tous sur un signe, un coup d’ceil, un cri, et
e’était ce vieillard le plus jeune, qui par sa bouche les exprimait, ne disant qu’une chose : « Vieux pays! Cher pays! » Ah! force d’une race !
En somme, Paris et le reste, tout fut exil pour Clemenceau.
Sauf quand, loin de la Vendée, il vit venir la Vendée.
Il avait arrété sa marche, pour réveiller soudain un souvenir de jeunesse, lumineux.
Voila: c était quand il avait vingt ans ; il faisait sa médecine 4 Paris, tout en conspirant contre |’Empire. I] habitait une chambrette, rue Saint-Sulpice, dans lombre de léglise. I] travaillait ferme, avec un peu de fiévre. La chambre, c’était les livres, l’ambition, Yavenir. L’escalier et la rue, c’était la dissipation, le temps gaché. II passait. sa vie dans sa chambre. Un jour,
en descendant lescalier — ah! escalier de malheur ! — 1] croise une enfant qui était belle comme l’amour luiméme, avec des yeux de vingt ans angéliques, si honnétes, si chastes, mais en méme temps si tendres. Il y a plus de soixante ans de cette histoire, et quand il évoque ce mystére de la grace, son sang ne fait qu’un tour, pour nous confier que réfugié dans sa chambre, et enfermé a clef, il se demandait, les tempes battantes : « Qu’est-ce que c’est que cette petite? Qu’est-ce qu'elle veut? Oh! ce regard! Voici maintenant que je vois ses yeux, lorsque je crois lire mes livres! » Il n’osait plus redescendre... Il se décide le lendemain.
Une ombre... C’est elle! Mon Dieu!
Pourvu qu'elle ne lé regarde pas! Et il la regarde, pour voir s'il est regardé :
elle est en train de lui donner son ame
dans ses yeux! Pourvu qu’elle ne parle
pas : elle a déja la bouche ouverte!
« Monsieur, balbutie-t-elle... » I] défaillait, pensant : « Adieu le travail!... »
— « Monsieur, l’herboriste, en bas, est de la police, et vous espionne! » Ah!...
Ah!... quel ange! Eh bien, c’était une petite Vendéenne!
Il l’'a dit avec adoration. Quel indice !
C’est la premiére fois, depuis le matin, que limage d’une jeune fille embellit nos propos. Et c’est ce vieillard bourru, dans sa moustache brumeuse, ayant Pair d’un vieux buisson sur la lande, qui nous révéle lui-méme le Clemenceau timide en face d’une femme, inquiet devant la. poésie, rebuté quoique tenté par le mystére.
Chére petite Vendéenne, effroi d’un ceeur farouche, il devait la revoir — la Providence a de ces tendresses —
trente ans plus tard a Sainte-Hermine, village ou de son vivant il a vu sa statue. Elle était grand’mére, avec des petits-enfants tout autour d’elle, mais elle avait toujours ses mémes yeux aussi chastes, dans lesquels — 6 jeunesse ! — il n’avait pas tout de suite lu le langage du pays.
—- Le pays! Regardez comme il trotte le pays!
Une jeune femme traversait la lande, et d’un pied preste filait vers la maison.
C’était la femme d’Albert, le domestique. Il nous l’apprit :
— Est-elle gentille !
Née a Saint-Vincent, a deux pas, élevée par un grand-pére admirable, qui dit a Clemenceau, le jour du mariage :
« Monsieur, je crois que c’est une bonne petite. Je n’ai cessé de lui dire : aie de la simplicité! » Voila comme on est
en Vendée! Le Président cherche un mot pour marquer son estime :
— C’est un bonhomme... tout ce qui se fait de bien !... Le pendant de Clotilde!
Clotilde, sa cuisiniére, celle qui est « magnifique ». Une femme du bocage.
Elle en a les recettes, c’est-a-dire la civilisation. A Paris, nous nous connaissions depuis cing minutes a peine, déja il me parlait d’elle. Cette fois, au lieu de faire son éloge, il dit : « Vous la verrez. Vous mangerez. Vous jugerez! »
Nous regardons la maison d’ou s’éléve une fumée : Clotilde travaille.
— Elle vous prépare un déjeuner vendéen..
Kt iJ repart d'un pas vif, tandis que Pons recommence :
—— Est-il jeune! Est-il beau!
Ah! le diable d’homme! Un coup de
reins, il a pivoté!
— Pons, vous étes comme tous les gens de musique : vous employez des mots dont vous ignorez le sens.
Beau! Savez-vous ce quil faudrait pour que je sois beau? Que j’écrive Vhistoire de la Vendée! Je crois que si un homme de cceur m’engageait a Pécrire...
A peine avons-nous vu son visage éclairé qu’il a refait demi-tour et nous entraine, alors que chacun de nous s écrie ;
— Mais je vous y engage !
I] ne répond plus, il marche dans le vent; puis tout a coup:
— Ici tout m’appartient, méme le tempéte !
— La propriété, c’est le vol, dit Pons facétieusement.
— La propriété, c’est lessentiel répond Clemenceau sévérement. I] est de
toute nécessité que votre culotte soit a vous.
I] se tourne vers sa maison :
— Et cette bicoque 4 moi.
Il désigne le village :
— Tandis que léglise n’est méme pas au curé. Ne pas confondre !
lent;
— Et ce n’est pas tout. Regardez mon toit. Qu’est-ce qu'il y a dessus?
Un coq! Regardez l’église : le curé s’est trompé, il a fourré une poule!
Tout le monde s’esclaffe, et il ricane.
Le ton est changé. I] devient railleur mais agressif.
— Pauvre Eglise catholique — romaine — apostolique !
Il secoue la téte. Ce n’est méme plus de Vironie, c’est déja du dédain. Voici huit jours, il assistait & des obséques.
Quelle bouffonnerie! Ce suisse en poli-
chinelle, et ces prétres qui allaient, venaient, chantaient, se passaient de l’encens sous le nez! Un peu de plus, ils dansaient avec le mort!
— Pauvre Eglise ! répéte-t-il. Qu’estce qu'elle est devenue!
Et lui? Son vieil anticléricalisme, qu’est-ce qu'il devient? Se figure-t-il qu’il y a deux mille ans, l’Eglise lett touché, et que son orgueil, comme aujourd’hui, n’edit pas tenu téte! Il y a deux mille ans, il aurait recu Ponce- Pilate 4 souper, pour le mépriser d’ailleurs, mais aussi pour entendre des histoires. Aujourd’hui, il invente une décadence du christianisme, qui légitime son sentiment.
-—- Tous ces chrétiens de nos jours, quels dréles de gens! dit-il. Surtout les curés. Y a-t-il des curés qu’on puisse
prendre au sérieux?
Et il réfléchit sérieusement.
— Avant la Révolution, ils n’étaient pas mal. Je me suis apergu de cela, quand mon pére, un jour, m’a dit de ramasser dans les boites des quais tous les portraits des Constituants que je pourrais lui trouver. Eh bien, je trouvais des curés, des curés, et avec de bonnes tétes !
Puis, comme il aime étre juste :
— En Vendée aussi j’en ai connu de pas mal.
I devient gentil.
— Quant aux sceurs, c’est curieux, les sceurs... Pauvres petites! Saventelles ce qu’elles font? Elles obéissent a un instinct. Lequel? Oh! il n’y en a que deux dans le monde : l’égoisme, Yaltruisme. Elles sont menées par le second. Elles se donnent... comme tant
d’autres... un peu différemment. Pas
besoin de chercher de foi mystérieuse la dedans. C’est une banale aventure psychologique. La preuve : sitét qu’ elles mettent en avant la religion, elles divaguent! En Birmanie, j’al rencontré une petite sceur francaise qui faisait la classe a des petites filles chinojses.
La petite sceur avait lair dune pomme d’api; les petites chinoises d’autant de poupées; je ne me serais pas fait prier pour en emporter une! J’ai demandé & la sceur : « Pourquoi, diable, étes-vous icl, ma sceur, avec ces petites bonnes femmes jaunatres? — C’est qu’on m’a chassée de France, a dit figrement la sceur. — Ah! Ah! ai-je répondu, et pourquoi vous a-t-on chassée? — On ne voulait plus que je parle du Bon Dieu aux petites francaises, a répliqué la sceur. — Tiens, tiens, et alors a celles-ci
vous leur parlez de Bouddha? — Ah!
non, Monsieur, Bouddha n’est pas le Bon Dieu. — Donec vous leur parlez de Dieu, ma sceur, Dieu qui n’est pas Bouddha. — Je ne le pourrais, Monsieur, ce n’est pas leur religion. — Ainsi, ma sceur, ai-je répondu, en Birmanie vous étes soumise, au lieu que dans votre pays vous étes en rébellion. Vous avez une bonne figure et un mauvais caractére. Laissez-moi vous dire que vous avez fait un long voyage pour rien, et qu il était bien inutile de vous exiler!
Sur cette histoire, le Président ajoute que les missionnaires en Birmanie ne sont pas plus utiles que les sceurs.
Qu’est-ce quils peuvent faire! L’un d’eux apprend a ses éléves a tirer de Parc! Enfin... ce sont des niaiseries & cote... .
— A cété de I’ Inquisition !
Bon! Voila le mot dangereux que je
redoutais, que tous nous redoutions!
La preuve c'est que Pons, qui avait encore quelques bruits de gorge admiratifs, devient muet comme un cor de chasse sans son chasseur. Buré prend Yair géné : il craint des enfantillages.
Quant A moi, il y a de cés sujets, gatés par les primaires, que je n’endure plus ; je me distrais, je regarde le ciel... ot sont les saints. Le Président voit qu’on Pabandonne. Son visage marque de la colére. Elle ne durera gu’un instant. Le mépris de nouveau va l’emporter.
— Pauvre Eglise! Pauvres fidéles !
Comme nous sommes silencieux, il ny tient plus. Ii veut s’expliquer sur Inquisition ! C’est au nom de la simple humanité qu’il protestait. Parfaitement !
Ces chers évéques disaient en grillant de pauvres bougres : « Ce n’est qu'un
mauvais moment a4 passer! » Les ca-
nailles! S’il avait vécu de leur temps, sil en avait pincé un, au nom des mémes principes, il Paurait fait rétir!
— Oh! Oh! dit Buré. A la broche?
Il se déride :
— Je laurais donné a Clotilde!
Mais a Clotilde il tourne le dos, regardant toujours léglise :
— C’est la vue de cette grosse inutile, au milieu de ce village, qui me fait parler, parler!... J’ai tort... L’ Inquisition, hélas! est de tous les temps!...
Qu’on est a plaindre, Buré, quand on aime la justice !
Sa voix aigre est devenue grondante.
Il disait mal « église »; il a bien dit :
« justice. » C’est qu'il y croit! Et pendant que le beau temps définitif s’installe et chasse les nuées par une bonne brise, apre et vif il soulage son cceur d’humanitaire en fouaillant devant nous
certaine race a qui il a vu faire dans V Inde des choses abominables, sur une terre de beauté ravissante et candide.
— J’ai vu en public, sur les places, dans les gares, des officiers taper sur des Indiens & coups de poings, a coups de pieds, 4 coups de fouet. On vous dira :
« Bah! Accidents! Les fonctionnaires, eux, sont des anges qui travaillent dans Pintérét général ! » Ainsi, il parait qu’ils cherchent 4 développer les cotonneries et sucreries indiennes. Comme c’est curieux alors qu’ils aient, dans chaque province, établi des voies ferrées d’écartement. varié. Allez donc, aprés cela, promener le sucre et le coton! On a plus vite fait de recevoir ceux de la Métropole. Et le tour est joué! Ces anges cherchent aussi 4 réduire la famine. Il y -a un moyen trés simple :
améliorer Virrigation. Mais ils font la
sourde oreille, mettent leur visage en deuil, et cherchent la quadrature du cercle. Dame! On gouverne bien mieux les peuples anémiés !
Il faut voir les yeux de vieil écureuil qu'il nous pointe sur cette phrase :
— Jai dit tout cela, et dans ces termes, 4 Lloyd George, quand je suis rentré. Il aurait pu me répondre, s'il avait eu l’esprit frangais : « Pourquoi, diable, a votre Age, voyagez-vous? » Mais c’est un britannique, 1 n’a rien dit du tout... Moi, j’ai toujours été hanté par Alexandre, le plus grand voyageur, le plus redoutable aussi : il partait droit devant lui! Il est ‘arrivé aux Indes; il aurait poussé jusqu’au Japon, sans ses officiers qui finirent, en colére, par lui demander :
« Quel est votre but? » Il avoua qu'il n’en avait pas. Il‘n’avait que de l’imagination : la meilleure raison du voyage !
Est-ce qu'il s’agit d’utilité? Tenez, ici, sans bouger de ma lande, je constate Vessentiel : que la force méne le monde.
De sa canne il nous fit voir un oiseau mort. ;
— Serait-il mort en chantant? dit Pons en roucoulant.
— Ténor! dit le Président. Rentrez donc votre solo! Il n’a méme pas été tué par un chat, mais par un oiseau de son espéce : je vous garantis le travail parfait qu’1ils font entre eux. A Bombay, j'ai vu se battre des cailles, ces petits animaux doux. Quels fauves! Tout se bat, tout se mange, tout se tue !... qu’on regarde les fonctionnaires aux Indes, ’Eglise ou les oiseaux! Le monde est féroce !
— Et le Président est magnifique!
Toujours Pons! Je me souviens trés bien de son exclamation. Puis |’entre-
tien dut tourner tout a coup. Le beau temps victorieux hérissait Clemenceau.
Ii enrageait que la mer prit une teinte uniforme. Et comme nous |’écoutions, Buré et moi, nous ne vimes méme pas Pons disparaitre. Il était avec nous; brusquement, plus rien.
— Ne cherchez pas, dit Clemenceau, il est fou!
— Ilest fou de vous! Comme il vous aime! reprit Buré.
— Et je le lui rends, dit Clemenceau.
Sans les fous la vie serait insoutenable.
Il mit sa main au-dessus de ses yeux :
— Qu’est-ce qu’on voit la-bas? Il y a une femme, un homme...
— En arrét, dit Buré, comme des gens dans l’admiration.
— Allons les voir !
Nous avancames. I] fit :
— Oh! Oh! Mais... c’est Briand !...
Vrai de vrai, je crois que c’est lui! Et on dirait qu'il est avec Madame Poincaré !
Nous marchions toujours.
— Ils vont peut-étre me demander de sauver la France encore une fois...
Il nous regarda :
— Faut-il leur refuser?
Nous avions le soleil dans les yeux; il remit sa main en abat-jour.
Mes enfants, je suis décu : ce sont des gens comme tout le monde, des touristes, qui-viennent pour voir «le Vieux ». Car je suis sur les guides, avec l’église du xrv°.
A ce moment, de la maison une voix joyeuse partit, et c’était Pons.
— Monsieur le Président est servi!
Clemenceau s’arréta :
— Le bougre! I] rédait 4 la cuisine!
Il a beau étre fou, cette nouvelle doit
100 CLEMENCEAU DANS LA RETRAITE étre vraie; il n’y a plus une minute a perdre.
Nous tourndmes le dos aux touristes ; mais 11 demanda encore :
— Ont-ils bougé?
—. Toujours pas.
— Les malheureux! Ce n’est pas comme cela qu’ils feront des enfants!
Et la France en a tant besoin |.
— Ils vous regardent. L’>homme a une lorgnette...
— Parfait. La femme lui dit : « Dépéche-toi, mon chéri, que je le voie! »
L’homme répond : « Zut! Il file! Je ne le vois plus! — Alors, dit-elle, courons aprés! Le reverrons-nous? Quel age a-t-il? — Quatre-vingt-dix-neuf ans!
— Quatre v... Comment n’est-il pas mort?... » Chere Madame, je n’en sais rien ! Mais je vais, en déjeunant, tacher
de me prolonger !
L’entrée dans la cuisine, la maniére dont on se mit a table, eurent dans leur simplicité de la grandeur. I] a le sens, ce grand homme, de lVhospitalité.
Il entra, et vivement :
— Salut, Clotilde!
Elle était la; nous la voyions enfin, mais elle ne montrait que son dos. Je crois que trés rapidement elle fit un signe de téte, sans se tourner, car ses mains occupées ne lachérent pas les choses précieuses qu’elle soignait.
Albert, au port d’armes, venait de prendre le chapeau poilu du Président.
Il lui remit en échange son bonnet de
police gris. C’est une étonnante coiffure qui le couronne et le hérisse. Dés qu’il Va, il devient 4 la fois solennel et.
farouche. Ce n’est plus un révolutionnaire, il prend un air guerrier. I] s’était avancé d’un métre a peine, il se tenait.
devant la table, 4 la place qu'il devait occuper, tournant le dos a la porte par ou lon venait d’entrer. La table est longue; elle allait presque jusqu’a Clotilde, qui travaillait devant une fenétre. Et elle et lui étaient ainsi aux deux extrémités de la piéce, se partageant... le commandement. Nous le sen:
tions si bien que nous restions immobiles.
— Asseyez-vous, Messieurs, dit Clemenceau doucement.
Il nous donna l’exemple. I] regardait Clotilde. Nous la regardames aussi.
Je ne puis dire comme tout de suite je la trouvai belle, quoique ce fit une
vieille femme, de cette forte beauté qui n’est pas de la grace, mais de la bienséance et de la perfection. Elle portait une coiffe blanche, sorte de calotte a oreillettes, le plus rustique corsage, boutonné par devant, et qui faisait a la taille des plis simples sur une robe sage; la robe tombait bien droit sur des souliers carrés; elle avait un gros tablier de toile écrue. Du gris, du noir, du blanc. Le Nain aurait fait un chefd’ceuvre de. cette femme. Elle ne s était pas tournée, mais nous vimes ‘un instant son profil. Noble visage! La joue, du haut en bas, était marquée de longues rides, empreintes de ses années de travail, toutes pareilles, et toutes enregistrées la. Le ton m’en parut chaud, celui des vieilles écuelles colorées par le feu. Et elle était modeste. Pourtant, elle s’imposait. C’était lame de cette
cuisine. Elle avait 4 gauche un fourneau sur lequel elle tournait une sauce; du café se préparait devant elle; a sa droite, un gigot grésillait, embroché sous la hotte d’une haute cheminée. Elle le surveillait de Pceil et pensait : « Ils sont la. Plus une minute a perdre! » La fenétre ouvrait sur la mer et le soleil.
C’était Pheure des étincellements. Clotilde travaillait mi dans la lumiére, mi dans lombre, tantét sagement retirée comme une fourmi discréte, et tantot rayonnante comme une abeille chargée.
Clemenceau ne disait rien : il avait les yeux sur elle. Et tous troi8, silencieux, nous regardions Clemenceau tout en la regardant. Albert ne bougeait pas. Est-ce que Clotilde comprit que son maitre allait parler, 4 voix trés basse d’abord, d’une voix qui nous parut étre un souffle du ceeur ; elle arréta le gigot... On n’en-
tendit plus rien que lécoulement du café. Les cuivres et les carafes scintillaient dans le soleil. Jamais je n’ai vu de salle 4 manger qui valit cette cuisine-la.
Clemenceau commenga par nous faire signe, des yeux, de la main : 11 semblait trop ému pour en exprimer davantage ; il nous montrait Clotilde., De la téte, alors, nous répondimes que nous pensions comme lui. Et, dans sa moustache, il murmura seulement :
— Elle est belle, hein?...
I] avait parlé bas, mais avec une splendide autorité du regard. I] avait pris Pattitude forte d’un vainqueur. On sentait que sa poitrine se gonflait d’un orage — un orage de tendresse mais de tristesse aussi, — et dans un roulement de voix ot son cceur d’homme bondit vers nous, il dit, remontrant Clotilde :
— C’est comme cela que j’ai fait la guerre !
Ah! Dieu! Comment ai-je pu ne pas me jeter sur ses mains, les serrer, les garder! En trois mots il venait de dire ce qu’on n’oubliera jamais, tant quil y aura une 4me en France pour respirer. Et nous venions de vivre un instant ineffabie en voyant le rude visage parcouru du frisson de la plus cruelle victoire.
D’une voix haletante, il poursuivit :
— Clotilde va, elle va, et elle ne s arréte jamais !... Elle est de la Vendée.
Elle est magnifique! Elle sait que la vie ne vaut d’étre vécue que si nous allons toujours, toujours, au dela de nos forces !
Et ses yeux fixaient le dos penché de cette femme de bien.
— Qu’est-ce que nous sommes? mur-
mura-t-il. Un instant du Cosmos! Mais cet instant nous pouvons lui donner de la noblesse, c’est-a-dire que nous le devons, et c’est ce qui sappelle vivre comme il faut. Personnellement, je n’ai commencé de vivre comme il faut — curieux destin! — qu’a lage ou les autres meurent, au jour tardif ot j’al décidé de vaincre... parce qu'il fallait!...
Oui, c’est par volonté quc j’ai cru a la victoire : elle était nécessaire... Alors, méme en dormant, }’étais tendu et obstiné. Les AHemands occupaient Noyon, je commandais de Paris. S’ils avaient pris Paris, je me retranchais sur la Loire, je me retirais dans Poitiers, je m’enfermais dans Toulouse, je m’adossais aux Pyrénées. Et la, on serait tous morts, debout !
I] avait les poings sur la table, de
rudes peings crispés, dans ses deux
10s CLEMENCEAU DANS LA RETRAITE gants gris de fer, qu’il ne quitte jamais.
I] était de pierre, le front barré, carré, comme sil entendait les bottes des Boches, mais ses prunelles étaient en or, comblées de soleil, qui lui aussi est un vainqueur. Mon ceur battait. Je me répétais : « Il nous a sauvés... Il nous a... »
— Messieurs, reprit-il doucemert, avee tout ce qu’il pouvait mettre de gentillesse d’ame dans son regard et sa voix, sous ses males sourcils et sa forte moustache, Clotilde aurait pu étre un trés grand général!
Cette phrase charmante nous dérida. |
— Heureusement, dit Buré, que nous en eiimes de ce genre-la !
Cette phrase gaillarde le rembrunit.
— Nous n’en edimes que ce qu'il faut ! Laissons-les, et mangeons. Albert,
apportez-nous cette merveille qu’on appelle : un « homard a la Clotilde ».
Albert, un plat en main, s’avanca vers la table. Clotilde ne broncha pas.
— Messieurs, servez-vous royalement !
Buré, se servant, reprit :
— Une des gloires de la France, c’est d’avoir eu des généraux humains.
— Une des gloires de la France, dit Clemenceau vivement, c’est d’avoir pris 4 la gorge les défaitistes !
I] siffla ce mot plus qu'il ne le dit, et c’était de colére; on la vit se tordre dans ses yeux comme un serpent.
—- Pardon, dit Pons, était-ce laffaire des généraux?
— Pas plus que des musiciens, bien sir! dit Clemenceau. Mais que pensezvous, Monsieur, d’un général a l’esprit défaitiste? Et de plusieurs généraux dans cet état d’esprit? Un matin de 18 — vous
vous rappelez 18? — j’apprends qu il
y en a seize seize bonshommes parsemés d’étoiles — qui disent tout haut, dan’ leurs bureaux et dans leurs mess, que tout est perdu! Je n’hésite pas, je cours chez Foch, je lui aligne les seize noms pour qu'il les mette a pied.
Il a fait ca trés bien. Is étaient le lendemain tous les seize a Limoges. Ah!
Ah!.Un général qui ne croit pas a la victoire! Mais il n’est méme pas digne d’étre caporal! Quoi donc? A cause du drame, de Vhorreur, du désastre?
Raison de plus ! Qu’est-ce que le devoir, qu’est-ce que le courage, si ce n’est pas de croire quand il y a doute? C’est bien malin, quand on est sir!
@h! ce haussement d’épaules!
— D/ailleurs... comment voudriezvous avoir des généraux? Vous les habituez a obéir, a servir toute leur
vie, tout le long de leurs grades, dans des casernes! Puis, tout a coup, vous les mettez sur un champ de bataille, et dans le bruit des canons, vous leur dites : « Commandez! » Vous ne pouvez compter que sur le hasard, qui tous les deux mille ans vous donne un monstre, Alexandre, Napoléon, ou un deminionstre, Mangin.
— An! celui-la, quil était beau!
déclara Pons.
— {l n’y avait pas plus beau a la gueule des canons! affirma Clemenceau.
Mais en temps de paix, il était...
génant... inutilisable. Il entrait dans les bureaux, et il donnait la diarrhée aux fonctionnaires, qui fonctionnaient trop |
Pons fut heureux. Il s’exalta de tant de jeunesse et de tant de verve.
On repassa le homard. Quel parfum!
D’un art accompli! Mais savourant ce plaisir, je regardais Clemenceau, lui retournant en moi-méme son compliment de la matinée : « Francais! francais terrible !... » chez qui de si graves faiblesses ruinent de si belles ardeurs!
De toute son ame, cet homme a chéri sa patrie. Et son délice, sa vie durant, fut d’humilier larmée... N’était-ce pas sur lui-méme qu'il venait, devant nous, de hausser les épaules?
Eh bien, je le crois! Car il reprit trés doucement :
— Il faut prendre lhumanité telle qu'elle est ! De qui, de quoi les victoires sont-elles faites? Ne dites pas qu’on ‘choisit ses collaborateurs! Je voulais Du Guesclin. J’ai pris ce que je trouvais.
— Monsieur le Président, dit Buré qui est un cceur loyal, vous avez eu
Foch, vous avez eu Pétajn, vous avez eu Fayolle, vous avez eu Weygand !
— Et vous autres, dit Clemenceau, éclatant de rire, vous avez eu Joffre!
Celui-la, Pons, il est pour vous. A mettre en musique! Marche lente! Un prodige! Il n’y en a jamais eu deux capables de reculer aussi loin! Il dormait la nuit, le jour, sous la tente, sur son cheval, et si on venait Jui dire : « Général, les Allemands... »
il disait : « Ah! ne m/éveillez pas encore! » C’est un grand bonhomme :
il a sauvé Paris... qui en vaut la peine ; et je l’ai déj& vu dans ‘un catalogue de soldats de plomb!
— Bravo! dit Pons.
— Mais je redis, fit Buré, que vous avez eu Weygand, que vous avez eu...
— Et vous. allez avoir, aprés le homard a la Clotilde, dit Clemenceau,
un gigot... clotildien, qu’on appellera simplement de pré-salé, pour flatter la Nature et ne pas géner Clotilde.
Entendit-elle? Aucun mouvement.
Nous nous taisions. Alors, il reprit de lui-méme :
— Weygand.. c’est quelqu’un... il m’a résisté. Mais... c'est un violent. Si Yoccasion se présente, il sera un grand soldat. Sa violence, méfiez-vous, peut VYemporter jusqu’a devenir un grand civil!
I] était essoufflé. Il respira 4 fond.
— Pétain... outre ce que tout le monde sait, il y a ce que vous ne savez pas. C’est un homme qui n’a pas de vanité. Cela c’est rare, et c’est bien!
En mai 18, brusquement, brutalement, Foch me dit : « Je n’ai pas les chemins de fer. Je ne peux rien faire sans eux!
Il me les faut | » Il était toujours comme
un explosif; je ne déteste pas cela, seulement je réponds tout de suite :
« Les chemins de fer, ce n’est pas un chef de gare qui les a, vous savez, c’est Pétain ! — Il me les faut! hurle Foch.
— Bon! » Je n’aime pas qu’on me dise les choses deux fois, méme si je les demande trois. Je file 4 létat-major de Pétain. Dans ces cas-la, il n’y a pas deux méthodes : il faut foncer; je fonce! J’entre et je dis : « Mon général, vous avez les chemins de fer? — Oui.
— Eh bien, donnez-les! — Bon! »
Ah!... dame, je n’en revenais pas...
Je Vai fait répéter. S’il n’avait pas été général, je l aurais embrassé !
— Bravo! redit Pons. On ne sait quel est le plus beau!
— C’est Foch, dit Clemenceau trés tranquillement. Nous avons eu des différends. I] était militaire... il ne
sentait pas clairement la suprématie du pouvoir civil. Mais.je l’admirais!
D’abord, il était enragé de se battre, et quand on a les Allemands chez soi, c’est une bonne disposition. Ensuite, toujours, partout, il a été optimiste!
— Comme vous! dit Pons illuminé.
— Hélas! dit Clemenceau, je l’aurais voulu. Je me disais : « La victoire, il la faut... il la faut, puisqu’il y a de la grandeur a préserver! » Mais... de la a en étre sir, toujours!... Eh bien, il y a deux gaillards, un grand homme et un serin, qui sans cesse me redonnaient la foi. Le grand homme, c’est Foch : il n’a jamais douté, méme aux pires heures de 18, a croire que lui aussi il entendait des voix! Quel feu dans l imagination! Dés qu’on reculait, 11 m’affirmait : « Nous les chasse-
rons! » Et puis, il y avait le serin :
c’était Loucheur. Avec sa téte ronde, il entrait dans mon cabinet comme la lune se pose sur horizon. Toujours content de tout, des opérations, du pays, de lui-méme. Je le regardais :
j’éclatais de rire! Et il me donnait la force d’étre rayonnant de confiance...
jusqu’a ce qu'il revint.
Il baissa les yeux sur son assiette.
— Malheureusement, il y avait Ignace!... Le meilleur des hommes, dit-il avec un sourire triste. Méme le meilleur des Juifs! Seulement, il était fait pour la paix. Si Dieu existait — mais Dieu n’existe pas — Dieu l|’aurait accueilli dans son sein, pour sa bonté. Moi, }’étais obligé de le rejeter du mien... pour sa faiblesse! [1 était sous-secrétaire d’Etat a la Guerre, et il passait ses nuits, le malheureux, sur les dossiers des condamnés a mort.
Le matin, il apparaissait pale, balbutiant ; il me disait : « Je vous en supplie, examinez ce cas-la! » Je sursautais :
« Ignace, je me fous de votre cas! »
Ah!. bien oui! I] s’accrochait 4 mes basques, en bon hébreu : « Monsieur le Président, si en toute conscience nous pouvons accorder une grace... »
Alors, je le prenais par le bras, je le secouals, je rugissais : « Ignace, Ignace, il y a la guerre, mon ami! Qu’est-ce que vous voulez bien que ca me fasse que demain on fusille un misérable ou un demi-misérable? Pendant que nous discutons, on tue mille innocents ! »
Clemenceau était devenu tres pale, sa bouche tremblait. Mais tout de suite, en hochant la téte,il se forca A sourire:
— Un jour, il revint a la charge trois fois... Je m’en pouvais plus. Je tapai ma table, et m’écriai: « Yous re-
fusez de fusiller celui-la? En voulez-vous un autre? Il y a Mandel. Prenez-le! »
L’imprévu de cette boutade nous mit tous dans la joie. Il dit :
— Je vois qu'il est de vos amis. Bon, Calmez-vous. Albert, donnez les mojettes avec le gigot. Elles vont vous apaiser. Les mojettes sont une création délicieuse. Ce sont de petits haricots de Vendée. Vous gotiterez cette douceur.
Ah! la Vendée donne de rares choses!
C’est comme le mais. Mon Dieu! ot ai-je la téte? J’aurais di vous faire faire une galette de mais. Mais ce sera pour ce soir... si je peux avoir dans la journée un rendez-vous avec Clotilde!
Rien n’indigua qu'elle entendait.
—— Je lespére sans vous le promettre, dit Clemenceau. Dans ce moment-ci elle prépare ses ceufs au lait, par conséquent elle ne peut pas répondre. Elle
surveille tout ensemble, mais elle ne fait jamais qu’une chose a la fois. C’est un chef, ce n’est pas un député.
Sur ce mot-la, il agita la téte avec désespoir.
— Grand Dieu! Je me moque parfois des généraux! Mais il y a des généraux dont on pourra parler aux petits enfants, quand on leur racontera la guerre; tandis que les hommes politiques! Mes amis, mes pauvres amis, dites-vous seulement leurs noms: vous aurez le cceur sur les lévres! Ils étaient ma terreur, lorsque j’ai pris le pouvoir en 17. Je voulais sauver la France, je le voulais, mais me disais : « Ils ne le permettront pas! Ils me fusilleront avant trois semaines! » Pour moi, je m’en moquais bien! A soixante-seize ans !...
Il était la comme un bloc, immobile,
pareil au poteau. Albert le servit
— Seulement... il fallait vaincre! Il fallait sauver le passé, sublime. Alors, une fois de plus, j’ai foncé sur eux, sur eux tous !
Il attaqua sa tranche de gigot.
— Et je les ai eus!
Puis il eut lair de réfléchir, et je ne sais lequel de nous langa :
— Poincaré a di... vous fatiguer?
« Poincaré!... » Il murmura ce nom avec une moue d’accablement. Nous comprimes qu'il ne remuait pas des sentiments tres tendres. Nous étions attentifs.
— Reprenez des mojettes, dit-il paisiblement. |
Albert s’élanca. Mais au-dessus de Ja table, lesprit de Buré eut le méme élan :
— Parlez-nous de Poincaré !.
Clemenceau le regarda de deux sombres yeux chargés de souvenirs :
— Ne me tentez pas!
Puis, d’une voix amére et convaincue :
— Poincaré!... C’est si pauvre en temps de guerre !
Et ce fut le silence.
Mais comme il aime la cruauté rapide, qui ne traine pas, il reprit vivement :
— Laissons ce sujet!
— Oh! fit Buré, nous connaissons Poincaré...
— Raison de plus!
— Nous savons que c’est un travailleur, un grand commis...
— Reprenez du gigot!
— ...que c’est un avocat.
— Un avocat! Alors, vous ne savez rien! Ne reprenez pas de gigot!... S’il
n’était qu’un avocat, il serait suppor-
table! Poincaré, c’est deux avocats!
Il entre danz la Ruhr, et il plaide le dossier de l’occupation, mais en méme temps, dans son tiroir, il a le dossier de l’évacuation. Quand je dis son tiroir, c’est un meuble tout entier! Et il en a un autre pour ses alibis!... Non, ii ne faut pas que je parle de Poincaré... Je m’échauffe... Albert, l’entremets. Vous allez voir un tour de force de Clotilde.
Nous étions résignés. Personne n’insista plus. Alors, il eut un regard comme un éclair.
—- A moins, dit-il, que vous n’ayez des enfants!... Vous en avez? En ce cas... je vais vous dire tout de méme une histoire, une seule, 4 leur usage, qui leur donnera le godt de la grandeur.
I] était. bien calé, les coudes sur la table, et il reprit avec satisfaction :
— La scéne se passe en février 18, un soir ot Paris est bombardé par avions boches. Je suis dans mon bureau de la Guerre. Les bombes dégringolent sur le faubourg Saint-Germain ; elles se rapprochent du ministére. Evidemment, ce n'est pas M. Raymond Poincaré, de VP Académie francaise, qui est visé. Moi, je travaille. Mais j’entends des bruits de portes ; mon petit personnel devient nerveux. Tout 4 coup, je vois entrer mon chef de cabinet comme une trombe. I! me dit : « Savez-vous ce qui se passe? » Je crie «OU? Au front? — Non, al’Elysée ! »
J’éclate de rire: « A lElysée, jamais rien ! » Et je me remets a travailler. Mais il insiste : « Le Président de la République, dit-il, les yeux hors de la téte, le Président a fait... — Une couleuvre? — Bien pis que cela! Il a fait descendre la Garde a la cave! — Quoi?...» Je me
rappelle que je suis resté béant ! Je le suis encore, rien qu’au souvenir. Ce sont de ces choses qui demandent une contemplation muette. Tout commentaire affaiblirait Pamer comique de ce genre de bourgeoisie... Ainsi, il avait fait descendre.... Ah! je brdlais de le voir!
Puis... le bombardement a cessé. — Mais le lendemain, j’ai fait en sorte de rencontrer ce Monsieur. J] avait son air terriblement civil. Je lui ai dit a brale-pourpoint : «Monsieur le Président de la République Frangaise, est-ce que vous possédez un petit code d’instruction militaire? [Est-ce que vous connaissez les articles du service intérieur?
— Relativement A quoi, mon cher Président du Conseil? a-t-il repris de sa voix flatée. — Relativement aux guérites. — Que voulez-vous me dire? — Ceci, Monsieur le Président de la République, que
quand vous videz les guérites de leurs soldats, il faut de toute nécessité les remplir par vous-méme, car jamais, je vous assure, jamais il ne se peut qu’une guérite reste vide! » La-dessus, demitour. Et j’ai su depuis qu'il n’avait pas compris. Pauvre homme! Est-ce que moi je le comprends !
Il regarda la mer qui étincelait.
— Voila pourtant, mes chers amis, les artisans d’une magnifique victoire !
Ce personnage élyséen, qui conserve la Garde a la cave, et les Anglais — n’oublions jamais les Anglais! — qui en 18 ont conservé leurs troupes... par la déroute! Je ne me moque pas. Ils étaient en déroute, sans panique. lis s’en allaient.
Ou? N’importe ot! Ils n’étaient pas chez eux; ils ne sont jamais chez eux :
voyez Vhistoire au cours des siécles.
Alors, méme battus, ils restent indiffé-
rents. Et c’est, en dépit de tout, ce qui me donnait confiance. « Ils tiendront toujours! » me disais-je. D’autant plus qu ils se font tuer : c’est un peuple qui a de Vhonneur. Puis les autres arrivaient de la-bas, de leur Amérique, — appui moral considérable ! Car pratiquement... ce sont des gens bizarres — des gens qui ont fait tuer vaillamment solxante-quinze mille des leurs au lieu d’une douzaine, des gens qui, en téte d’un convoi, s’arrétent pour boire, bloguent quatre cents camions, tuent leur cheval d’une balle dans Vloreille parce qu’il ne veut pas manger, et le laissent pourrir en travers de la route!
Le plus bizarre était Wilson. On ne sait que dire de cet homme. II parait quwil rendait sa femine heureuse : je crois que c’est tout ce qu il faut dire. Car
pour le traité de paix nous a-t-il assez
cauchemardés! Il ne savait pas plus de eéographie que les autres, seulement sa téte de pion faisait croire qu'il en savait, et il était tétu comme tous les pions. Je me rappelle que je voulais la Sarre; il ne voulait pas nous la donner. Il a fini par me dire : « Si c’est cela, je me rembarque! » J’ai répondu :
« Parfait ! Je vousreconduis au bateau ! »
I] s’est enfermé quatre jours dans son hotel. Le cinquiéme, nous avions la Sarre.
Clemenceau eut un rire de prise de possession. Puis ses yeux rencontrérent nos assiettes.
— Comment! Albert vous a servi les ceufs au lait? Et vous ne me coupez pas la parole par des cris d’allégresse!
Allons, en voila un tout de méme qui nen revient pas! Buré, gare 4 votre
ventre !... Pons, musicien, se demande
comment s’obtient cette harmonie. Et Benjamin, candide, contemple de- loin Clotilde, comme si Clotilde pouvait répondre a Benjamin! Elle fait son café, Monsieur! Moi, je vais vous expliquer.
Vous avez toute votre vie, dans vos maisons, mangé des ceufs au lait, ot il y avait neuf blancs et un jaune! Eh bien, c’est absurde! Le chef-d’cuvre se fait — ce n’est pas malin, il fallait y songer — avec dix jaunes et un blanc!
— Ah! Ah! Inoui! Sublime!
Ce fut un concert de gorges dans la satisfaction. Clotilde tournait le dos obstinément, mais le soleil dorait le contour de la figure et les épaules de VPhumble artiste. Cuisine faite avec soin, avec cceur et amour, grande cuisine, qui ne serait pourtant que de la cuisine, si Clemenceau, derriére, dans le parfum délicat de ces choses si douces au corps,
ne faisait lever de grandes visions pour Pesprit.
Tandis qu’il nous redisait :
—- Mangez!... Mais mangez done de cette merveille consolante !
Je songeais quel effort fut cette vie.
Quelle tension ! Et quelle peine au total, puisque tout y fut lutte, que sans cesse ila soulevé le médiocre et lincapable.
Soudain, je entendis qui disait :
— J’aieu tout... tout ce qu'un homme peut avoir!
Il avait changé d’expression, son rude visage apaisé. Il y a souvent ainsi chez Clemenceau une pénétration brusque des pensées de ceux qui se tiennent prés de lui. J’en suis sir, j’en fus trop frappé. On épouse son sentiment, il en a intuition; et dans l’horretr qu’on le plaigne, il se redresse, puis
comme les troupes il défile.
— Eh oui! dit sa voix ferme, j’ai vécu les plus grandes heures qu’un homme. puisse vivre en ce monde!
Mais cette chance méme l’attendrissait. Je compris qu’il remercia.. le sort, et le vieux soldat de nouveau s’abandonna : .
— Lorsqu’on a connu l’armistice, mes enfants |}...
Son cceur tremblait. On avait envie de l’embrasser.
— Ah! fit-il, quand j’ai su que c’était fini, qu’ils avaient signé, moi qui attendais cela depuis cinquante ans — c’est long pour le cceur! — je n’ai pas pu dire un mot, j’ai pris ma téte dans mes mains, je me suis mis a pleurer... a pleurer !
Nous étions suspendus a ses lévres.
— Puis... je ne tenais plus dans mon
bureau, et j’ai voulu, 4 onze heures,
aller entendre aux Invalides ce canon qui devait annoncer que les autres ne tueraient plus. Quand j’arrivai sur |’ Esplanade, a deux pas de la grande porte, il y avait un bonhomme qui m/attendait, dans un costume de général, avec une téte de sous-off. Je me détourne, et je vois “un autre bonhomme, en bronze celui-la, qui nous regardait. Je dis a celui, qui n’est pas de bronze: « Tiens !
Qui est-ce donc? » I] me répond avec un sourire qui lui fait des rides jusque sur son képi: « Mais c’est le prince Eugéne ! »
Je saute : « Le prince Eugéne? Eh bien, il en a de la chance! Il a trahi la France! Et il est la en bronze? — I] est... I] a... Comment?... Quoi donc?...
— Mon général, lui dis-je brusquement, écoutez bien le canon. I] annonce quen dépit de tous les traitres, la France, une fois de plus, est sauvée !
La-dessus, Clemenceau leva son verre:
— Quand on a vécu cela, on est prét a mourir, — sans regret !
Nous n’applaudimes pas, mais nos ceeurs prenaient le rythme du sien, Nous avions devant nous, — et nous en sentions le prix, — un des plus hauts exemples de ce triste bonheur que Vhomme appelle la Gloire! Bonheur tumultueux et si court, puisque, pareil a tout dans ce monde, il connait la mort. :
Et lui, comprenant que nos Ames étaieut toutes proches, il continua, dans Vamitié, A nous confier ce qui enchantait ou bouleversait sa mémoire. Le soleil, par un rayon droit, semblait d’ailleurs, en le réchauffant, Vexhorter a nous dire Pessentiel. Et Pons, d’avance, cria:
« Bravo! »
C’est alors qu’il nous dit qu’aprés le
41 novembre il n’avait plus rien eu, rien connu qui valit la peine. Tout résumé en une journée.
— Et ce fut fini! dit-il.
Oh! le mot révélateur, et si bref dans sa bouche! J’ai compris a l’entendre que la guerre était 4 sa taille, pas la paix... La signature, dans la Galerie des Glaces, comme en 70! Que ce pouvait étre beau! Mais il aurait fallu étre seul avec les Allemands, seul en face d’eux, pour se pénétrer de leurs traits de barbares humiliés. I] y eut tout le monde.
Ce fut une foire. Clemenceau avait des gens sur les genoux!... Enfin, on vécut la journée du 144 juillet 419. Celle-la encore eit pu étre une splendeur. Voir rentrer les soldats, leur voir passer l’ Arc de Triomphe, et descendre la grande avenue! Mais il ne faut pas étre Cle-
menceau ; car Clemenceau dut assister
a ce spectacle de gloire dans la tribune des parlementaires. Comme dit. Hamlet :
« Quelle odeur! » Dés le début, il était a bout. Il avait fait signe & Brabant, son chauffeur : « Tu me tireras de 1a, des que tu pourras! » Brabant est venu trop tét. On apercevait encore la derniére baionnette, il accourait chercher le Président. « Par ot passer? » lui demanda-t-il.
— Je ne connaissais qu'une rue ce.
jour-la, dit Clemenceau, les Champs- Elysées. Nous la primes. Mais... je suis sans doute reconnaissable, puisque aussitét l’on m’a reconnu. Alors... ce fut affreux! La foule assaillit ma voiture. Par grappes les gens s’y accrochaient :
des hommes, des femmes, qui me tendaient leurs petits, et criaient, en haletant : « Vive Clemenceau! Vive Clemenceau!» Tout de suite, je fus accablé!
Tout de suite, je fermai les yeux... pour ne plus les voir! Mon Dieu ! ces gens que j’'avais sauvés, ces francais que j’avais tout fait pour délivrer de l’ Allemagne, je ne pouvais plus les regarder, ni les entendre. Ils me louaient ! Etais-je donc digne d’éloges? Et je me disais avec une amertume qui devint de la peine, puis de la détresse : « Ils ne savent pas !... Ils ne sauront jamais toutes les défaites de la Victoire... le gachis, les appétits, les idiots, les canailles, tout ce qu’on ne peut pas leur dire, tout ce que je sens, tout ce que je sais! Eux-mémes peut-étre déja ont oublié leurs deuils...
Alors... ils ne peuvent comprendre que je ne rie pas, que je ne crie pas, que je n’en puisse plus d’étre parmi eux! » Et je souhaitais mourir, mourir sur-le-champ, puisque je n’étais pas
fait pour le bonheur !
Il venait de fermer les yeux en revivant cette grande scéne. Une minute s écoula de pieux silence.
— Allons, soupira-t-il, n’y pensons plus! Tout cela n’est pas limportant, qui est d’agir, et de croire quand on agit. J’ai dans mon cabinet, 4 Paris, un héroique Daumier : Don Quichotie et Sancho. Ce fut le cadeau de mes ministres, quand nous nous sépardmes.
Sancho congestionné, rouge sur son ane, somnole. Il a un ceil qui se ferme, et on sent que lane se fiche par terre :
c’est Vimage des neuf dixiémes de Phumanité! Puis... il y a le grand homme, les yeux au ciel, aussi droit que sa lance, et qui a l’air de monter dans son réve. C’est sublime! I] me suffit de regarder ce chef-d’ceuvre pour faire taire tous mes regrets. Haut les
cceurs! disaient nos péres, et tant pis
si nous avons une Rossinante entre les jambes !
Il se leva.
— Messieurs, nous allons prendre le café dehors, face & la mer. Sa seule vue vous redonnera du bon sens, aprés tout mon dévergondage de paroles...
Car nous sommes de jolis nains! Le plus bouffe, c’est que nous nous attribuons de Vimportance, oubliant que chaque réussite n’est due qu’au hasard le plus surprenant !
Il respira en se renversant un peu :
— Dans mon cas, tenez, je ne songe jamais sans un frisson a la premiére, toute premiére cause de la victoire... Elle porte un nom dramatique |...
Il prit un temps, trés long. Puis :
— Le meurtre de Jaurés! fit-il sour-
dement.
Et ce fut une image noire sur ses yeux, d’ou tout lor disparut.
— Si Jaurés, continua-t-il d’un ton qui montait et devint aigu et douloureux, n’avait pas été tué, je serais peutétre arrivé au pouvoir; mais ce dont je suis sar, c’est que je n’y serais pas resté! J’étais debout, et je criais aux Frangais : « Je fais la guerre! » Lui se serait trainé a genoux, sanglotant :
« Faisons la paix! » Le monstre! En une séance, 11 m’aurait renversé! Voila de quoi, mes amis, dépend le sort d’une nation : d’un assassin...
Buré ‘cherchait mon regard. Nous étions tres émus. Cet homme est capable des plus cruelles erreurs et des plus déchirantes vérités. Mais s’il devina nos troubles, il congut un amer plaisir; et il y eut peut-étre de cela dans la brus-
querie gaie avec laquelle il remit son
chapeau poilu, et il s’en alla résolument vers Clotilde.
Il la prit doucement par le coude.
Elle tressaillit et enfin se retourna.
— Clotilde, dit-il, en nous faisant signe pour que nous avancions, je vous présente ces Messieurs, qui représentent provisoirement la France.
Nous nous inclinémes. Clotilde salua.
Elle avait des feux aux pommettes et son front perlait de sueur. Que lui dire d’assez généreux?
— Clotilde, fit Clemenceau, la France est bien nourrie, et elle vous remercie !
Nouveau salut. Elle essuya ses mains rugueuses, carrées des doigts, rouges aux poignets, sur son rude tablier. Ses longues rides s’éclairérent d’un sourire de bonheur, et en méme temps gauchement émue et émouvante, elle balbutia :
— C’est moi qui remercie ces Mes-
sieurs... Et... s’'ils veulent pour ce soir une galette de mais...
Ah! la brave créature!
— Nous la voulons, dit Clemenceau.
De lceil, il nous montrait la porte :
« Maintenant, sortez. Vous serez gentils... » Nous sourimes et partimes. Mais sur le seuil, avant de passer, nous I’ apercames qui faisait asseoir Clotilde & sa table, & notre place, et il dit simplement & voix basse :
— Albert... servez-la, mon ami!
ST
Elle est charmante la maison du Président, paisible et rustique, mais elle a un prolongement sauvage : c’est une hutte en brandes, accotée a son flanc.
Cette hutte, noire et hérissée, s’ouvre en face de la mer; le pied y enfonce dans le sable mou; on s’y retire pour y trouver l’ombre, mais on y étouffe & Vabri du vent; et sans voir le soleil on y grimace, aveuglé par le sol, l'eau, le ciel, qui ne sont vers l’heure médiane du jour qu étincellements.
Clemenceau n’a pas souci de tout cela: d’abord il est rude, il résiste; et puis il suit, la comme ailleurs, le train
rapide de ses pensées. Or, c’est dans cette hutte qu'il nous fit deux coléres, coup sur coup — il n’y eut entre elles qu'un bref apaisement — deux coléres dignes d’Achille, j’entends comme ce héros seul edt pu en avoir, si les Parques avaient consenti de filer plus de quatrevingts ans la trame de sa vie, — deux coléres nourries et éclatantes.
D’abord, une explosion de rancceurs accumulées — par son pére et par lui — contre cette religion qui Jirrite entre toutes : le christianisme. I] veut, il croit sen lbérer; il la rejette et la calomnie. Ce n’est pas assez : il ne veut plus de Dieu, pour mieux se donner aux hommes et a la science. Avec elle il s’enivre ; mais y a-t-il une ivresse durable? L’esprit peut se satisfaire encore avec des faits, tandis que le cceur, ce ceeur terrible... il faut le forcer 4 croire
qu'il aime... ce qu'il ne peut aimer. De la a forcer le ton! Et ce fut sa seconde colére.
Le courrier servit de premier prétexte. Pons, une fois de plus, venait de s’éclipser ; Buré restait réveur ; Albert offrait le café.
— M’sieurs dames, bonjour, grogna le facteur, sa boite d’un cété, son sourire de J’autre. :
I] tendit des lettres 4 Clemenceau, qui prestement regarda l’envers.
— On ne les a pas ouvertes! Est-ce que Caillaux ne me surveille plus?
Le facteur de rire niaisement en se retirant de travers, tels les crabes.
Clemenceau, d’un dc‘gt prompt, fit sauter une enveloppe, et il éclata de rire.
— Encore une!
I] nous regardait avec satisfaction :
— C’est une lettre de femme... Une
de plus qui veut me convertir! Ecoutez bien :
Puis il nous lut :
-— Monsieur le Président, Vheure est sonnée. Qu’est-ce qu'elle en sait? S’1il me plait a moi de vivre deux cents ans?...
Prétez Voreille a la voix de Dieu... Je préte, Madame, mais je n’entends rien!
Ah! les folles! Et c’est la troisitme en un mois! La premiére est venue me voir. Elle m’a dit : « Vous devez croire en Dieu, puisque c’est lui qui vous a suscité! » J’ai répondu : « Madame, jen suis sir, mais alors c’est a lui aussi a me convertir!» La seconde m’a télégraphié : « Voudrais sauver votre dme.
Connais dominicain. Que faire? » Réponse payée. Je lui ai renvoyé une dépéche : « Madame, oubliez-mot!...
Georges. » Une semaine a peine se passe, et un bénédictin m’écrit : « Monsieur
CLEMENCEAU DANS LA RETRAITE 147 le Président, st je m’élancais — il en avait crevé sa lettre! — et st je venais me jeter & genoux sur la puerre de votre seuil, que feriez-vous? » J’ai pris ma meilleure plume — elle était d’oie — pour lui répondre : « Mon Pére, je vous apporterais un paillasson ! »
Il était encore de fort bonne humeur, et je me rappelle qu'il rit encore. Il venait de nous faire asseoir dans deux fauteuils profonds ; lui-méme s était posé sur une sorte de billot, comme en possédent les cannibales pour couper leurs parents en petits morceaux mangeables.
Il goita son café en nous le vantant:
un cadeau du Brésil. Bref, on jouissait de la paix, quand ayant repris sa lettre, il eut un frémissement :
— C’est un mot d’ordre! dit-il.
Il m’envoya le regard précurseur des batailles.
— Un mot d’ordre des curés! Les curés veulent m’avoir. Et ils me font écnire par leurs bigotes !
Je m’absorbai dans mon café.
— J’en suis sir, reprit-il, j’ai des preuves! A Singapour, un missionnaire m’a dit : « Je sais qu’une sceur 4 Paris s occupe de vous! » Ce qui veut dire: la sceur papote avec son curé, le curé a écrit a Pévéque, Pévéque en a référé au pape, le pape a donné des ordres partout, méme a Singapour !
Ai-je eu lair stupéfait ou ironique?
C’est 1a qu'il s’enflamma.
— C’est un complot! Je ne peux plus passer dans un village sans que le curé sorte de léglise pour me regarder passer! Vous trouvez cela normal? [I y a des rabatteurs et des filets tendus.
Mais je suis un dréle de gibier, je passe entre les mailles !
Il en avait les sourcils hérissés. Je demeurais impassible. Qu’avais-je a dire?
Alors, dans un sursaut: —
— De quel siécle étes-vous donc tous les deux pour rester 14 comme deux bénitiers pleins d’eau morte, lorsque je parle des .curés? Buré, votre age?
— Hélas! Plus de cinquante ans, Monsieur le Président.
— Mon Dieu, il y a encore des gens de cet Age-la! Quant 4 lautre, je ne linterroge plus, il est a la mamelle.
Alors, tout s’explique. Vous ne savez pas ce que c’est que les curés! Vous ne savez plus rien. La guerre vous a vide le cerveau. La beauté de la Révolution, les horreurs de l’Eglise, vous avez tout oubhé! Grand bien vous fasse..., mais c'est a désespérer du Progrés !
Puis soudain, plus violent :
— Je voudrais que vous me montriez
un chrétien, moi, un seul! Pas un curé!
Un chrétien !
Son bras partit vers moi :
— Un chrétien, Monsieur, c’est un homme qui pratique la doctrine du Christ. Or, je regrette, mais il ne pourrait pas vivre en société!
Quelle véhémence! Je ne bronchai pas. Il brandit sa canne.
— Le christianisme, folie! « Aimer son prochain comme soi-méme! » (Il haussa les épaules.) Et ce marché entre Vhomme, pauvre idiot, et le maitre de Univers, ce tyran! Basse soumission !
Le chrétien tire sur Dieu une lettre de change : en quoi est-il plus noble que le juif?
La-dessus, des exclamations, des interjections, du mépris pour les hommes, et du défi pour Dieu :
— Je lui répéte toujours la méme
chose, moi, 4 Dieu : « Si tu n’es pas content de rnoi, tu n’avais qua me faire autrement ! » Qu’il me réponde !
Puis de la main il nous envoie promener, nous créatures, avec le Créateur. La téte est surprenante d’obstination : c’est celle d’un Franc qui résiste au baptéme. Au bout du bras s’agite une canne, mais une hache conviendrait mieux. Impossible de rester en place ; il attaque; il voudrait foncer ; le pied méme, dans la chaussure, est impatient. Ah! cet anticléricalisme, comme 11 lui tient au cceur, au corps, aux muscles, aux fibres! Ce n’est pas une conviction : il ne pense plus. C’est une passion: 11 bridle; et il met le feu, par la torche de Voltaire, que son pére, diable d’homme, a tenue toute sa vie sans la laisser s’éteindre. Mais il n’y a pas que leffet de l’éducation chez lui;
il y a l’emportement d’une nature dévoratrice. La lettre de femme : « L’heure est sonnée! » git sur le plateau, prés de la cafetiére. Il la reprend, il fait « Pouh! » il la froisse, et ses yeux fixent Phorizon : |
— Regardez la mer! Plus de couleur; elle est livide! Ne dirait-on pas que ses poissons se pament a la surface? C’est la lettre de cette bougresse qui l’a rendue malade. Si, si, il n’y a pas plus sensible que la mer, non seulement a la lune, mais a la bétise des femmes... et des curés!
Encore une fois il a dit le mot avec fureur, tel un vieux sanglier qui secoue une meute a lui pendue. Puis il a besoin de ‘s’apaiser, de reprendre haleine; il cherche un air pur, il pense & Renan ; il s’écrie :
— Celui-la, le jour ot il a quitté
le séminaire, s’est conduit en héros!
Le voici debout pour lui rendre hommage.
Peu a peu il se calme; il réve a son grand homme; il ne lui trouve pas une ride. C’est que lui-rméme n’en a pas.
Hélas!... une telle jeunesse est inquiétante. Elle montre de la candeur, ou de Pobstination. Les esprits ont marché, il Yignore. Il est enflammé par des découvertes. La Science! Le dix-neuviéme siecle! Taine! Berthelot! Mais, depuis...
n’a-t-on pas découvert le néant de découvrir? .
Il me ‘sauterait a la gorge, si je lui disais de telles choses je les garde. J’ai le droit d’étre plus vieux que lui, non de faire le pédagogue. J’ai le devoir de le rasséréner. Je dis 4 Buré comme si, depuis une heure, nous ne parlions
que du beau temps ;
— ll y a plus d’un mois, mon cher, que nous n’avons eu ce ciel-la !
Clemenceau profite du répit. I] re-
garde ce que le facteur a laissé. Tiens, un paquet d’épreuves! Il sourit, sa colére est tombée.
Je l’ai méme vu a ce moment d’une gentillesse touchante. Il éprouvait un plaisir de débutant a recevoir imprimées les pages qu’il venait d’écrire, et il ne le cachait pas. .
— J’aime mon travail, mais oui!...
Je n’ai pas chémé ces derniers temps.
Méme la nuit!
— Pas possible? Vous travaillez la nuit? dit Buré.
— Et ce qu’on écrit la nuit est moins brillant, mais c’est plus vrai. Je ne suis un homme de lettres, moi, vous vous en doutez !
Il me jette un regard de défi.
— Je souhaite et je crois avoir quelque chose a dire.
Sans relever son défi, c’est bien le moins que je mette mon mot :
— Est-ce vos Mémoires que vous écrivez, Monsieur le Président?
— Sdrement pas!
— Et pourquoi?
— Je n’ai pas de rancune.
Comment rendre, a deux secondes d’une injuste explosion, le ton d’ humaine vérité dont fut faite cette réponse dominatrice? I] nous exprimait en deux mots qu'il n’avait plus l’age des petites, perfides besognes. I] était revenu sur sa terre vendéenne pour retrouver ses idées profondes, et c’était avant tout le gout de la science. Alors, avec passion, en pensant a son pére, a sa jeunesse, a ses études, en rentrant dans son vieux fana-
tisme pour la Révolution, il s’était mis,
la plume a la main, a tenter d’expliquer ou homme actuel en est, quand il regarde |’Univers, et fébrilement il annon¢a :
— Je viens d’écrire trois volumes...
Je ne savais pas en partant ov j’irais. Mais je me souvenais d’une petite chienne qu'un jour j’ai perdue dans Paris. J’avais été voir des Chinois qui m’amusaient beaucoup. Ils m’amusaient trop : je nai plus pensé a ma petite béte. Je rentre, m’apercois de mon égoisme, et indigné contre moi-méme, je pars a sa recherche. Elle était en train, trés consciencieusement, de suivre son chemin, flairant le trottoir et les maisons. Eh bien, je viens de faire comme elle. J’ai remonté dans ma vie, je suis repassé sur mes pas, j’ai fait un inventaire complet de philosophe et de scientifique. Je me suis
dit honnétement : « Qu’est-ce que je sais... et de la vie et du monde? Que sait un homme qui va mourir au premier quart du vingtiéme siécle? » Je suis modeste, remarquez, je n’empicte pas sur l’avenir... que vous verrez, veinards!... Mais j’éclaire le présent, parce que ce qui est acquis doit létre avec netteté. Cette netteté me donne du mal. C’est si simple de trouver des ornements, tandis que pour simplifier les phrases, enlever des qui, des que!...
Parfois, la nuit, quand je me leéve, et m’assieds 4 ma table, devant ma fenétre noire, sous ma lampe, je préte l’oreille, et jentends les vagues se dégonfler avec un soupir sur le sable. J’ai envie de faire comme elles, mais les sacrées phrases, ce qu’elles tiennent bon! Ah!
elles sont dures 4 dessouffler! Je n’ai
pourtant jamais appris a écrire : je
devrais étre naturel; j’ai fait mon premier article 4 cinquante-trois ans! Il fallait entendre Pelletan ce soir-la!
Je crois y étre encore. I] partait diner en ville. [l était en habit, avec une chemise empesée, pas boutonnée. Je lui en fais la remarque. Le voila qui, de ses doigts crasseux, s’efforce de faire passer les boutons dans les boutonniéres, mais ne réussit qu’a maculer son linge. Je m’écrie : « Oh! vos doigts ont marqué! » I] me répond : « Eh bien, on verra au moins que j’ai essayé!... »
Puis il se penche sur mes papiers, et me dit : « Qu’est-ce que vous faites?
Vous étes fou! On ne devient pas journaliste a cinquante-trois ans! » J’ai répondu : « Pourquoi? Je croyais toujours possible d’écrire aussi bien que vous! » Le pauvre vieux, il ne me Il’a
jamais pardonné. Et je pense encore a
lui, quand je travaille. Il croyait a la littérature... comme Benjamin sans doute?... Buré, vous qui étes l’ami de Benjamin, il est bien homme de lettres, n’est-ce pas? Et qu’est-ce qu'il a appris pour cela, ce jeune homme? II répand des livres par le monde, c’est tout a fait gentil, mais quelles études a-t-il faites, ce garcon?
— Des études de lettres, dit Buré.
— J’en étais sir ! dit Clemenceau rempli de tristesse. Alors, comme les autres, il ne sait rien! Quel pays! Quel enseignement! Quelle littérature! Car elle ne peut étre qu’enfantillage, tant qu’on séparera les études de lettres des études de sciences! Etudier les lettres pour en faire ! On est doué ou on ne lest pas :
un point c’est tout. Mais si on lest, il faut étudier les sciences, pour avoir
au moins quelque chose de juste a
dire, et d’abord lanatomie, et ensuite la chimie. Tous les écrivains parlent de ’homme, sans méme savoir ce qu’1l est. Ils n’ont oublié que de louvrir et dele démonter! Le directeur actuel de Ecole normale supérieure, qui est un homme bien, enfin pas mal, — évidemment, il croit que Bossuet est un penseur et Boileau un poéte! C’est un universitaire, n’est-ce pas, mais malgré cela il me plait assez, — eh bien cet homme-la a senti le drame. ll dirige des littéraires et des scientifiques ; il y a entre eux, un mur de vingt métres, et il n’y peut rien... puisqu’il est directeur; du moins voit-il Pécueil, qui est que d’un coté, il y a des savants qui creusent un trou pour voir ce quil y a dans la terre, mais ils en oublient le ciel, et de l'autre, il y a des poétes qui
marchent le nez au ciel, et ils se fichent
par terre dans des troue! Or, c’est la méme erreur, du haut en bas de Véchelle, dans tout le pays, des étudiants aux académiciens. Tenez, j’ai bien connu Barrés...
— Ah! mais, pardon, Barrés... se permit de dire Bureé.
— Ah! mais, pardon, j’ai la parole et je la garde! dit Clemenceau. Eh bien, Barrés, que vous admirez tous — (je me dépéchai de faire signe que le mot n’était qu exact) — Barrés était un phénoméne poétique, qui ne savait littéralement rien, et n’avait rien a dire. Ila passé toute sa vie a se morfondre, a faire des phrases sans objet, et a chercher ou s’asseoir. Je me rappelle l’avoir rencontré un jour dans les couloirs de la Chambre, Il errait comme une Ame en peine, promenant parmi des groupes d’imbéciles cette espéce de mélancolie
musulmane qu'il avait. Je laborde, je lui dis : « Monsieur Barres, vous n’avez pas l’air gai! » Il me répond :
« Monsieur Clemenceau, la vie ne |’est pas... Nous ne savons rien... ni ce que c’est que la naissance... ni ce que c’est que la mort. » Ah! par exemple! J’ai répliqué : « Monsieur Barrés, parlez pour vous! Moi je le sais! » Et je ne le lui ai pas dit. A quoi bon? I] n’avait pas étudié les sciences, prétendait lui-méme nétre pas fait pour les comprendre, et de ce fait, il lui est resté toute sa vie une imprécision déplorable. Voila un homme qui a commencé par s’appuyer sur les bigotes et les cagotes pour défendre les églises — remarquez qué si c’était son goat, je n’y vois rien a redire : libre pensée! Mais ce travail-la fini, — tenez-vous bien — il plaide pour les laboratoires! Alors quoi? Dieu et le
diable? J’avoue que je ne comprends plus!
A cette minute, je ne sais pourquoi, il me revint en mémoire que Clemenceau, tout jeune, en compagnie de Reclus, préta, dit-on, serment : primo, d’étre toujours révolté; secundo, d’avoir toujours le diable au corps. Je le regardai en y songeant, et il me sembla qu'il recommencerait. Une petite flamme vive s’animait dans ses yeux, annonciatrice sans doute d’un renouveau de sa colére? Exactement, car il dit tout a coup que je lui plaisais sur un accent de détestation, et dans un élan furieux il déclara vouloir m/aider, malgré moi :
— Je vais vous donner un conseil, quoique vous ne m’en demandiez pas!
A mon 4ge, on n’a plus d’amour-propre !
Je vais vous parler comme un homme
qui quitte la vie, ayant regardé les étres et les choses.
Et de ce fait, il avait lair de lire un testament, mais de la voix dont on lit le rapport dans les casernes, voix saccadée, entre deux coups de clairon.
— Vous débutez, me dit-il. A peine étes-vous sevré! Bon. Eh bien, croyezmoi : soyez sérieux... et courageux!
Interrompez quelque temps vos habitudes. Cessez quelque temps de distribuer “au public des bouquins qui vous sont chers, mais qui ne peuvent qu étre superficiels, puisque, ne sachant rien, vous n’avez rien a enseigner; et faisant un loyal retour sur vousméme, soyez plus fort que les mceurs, que vos compatriotes, que votre respect humain : faites votre P. C. N.!
Ce conseil, sur un ton grave, était
CLEMENCEAU DANS LA RETRAITE 165 si imprévu... que j’ai peur d’avoir eu un « Quoi? » malséant.
Le P> G:N;?
Clemenceau reprit avec impertinence :
— Il ne sait méme pas ce que c’est!
C’est la premiére année de physique, monsieur, de chimie et d’histoire naturelle, par laquelle on prépare la médecine. Vous n’étes pas de la lignée Clemenceau : je ne vous demande pas d’aller jusqu’au doctorat. Mais, comprenez-moi bien : vous avez actuellement des cases dans le cerveau qui sont vides, elles attendent d’étre remplies.
Le P. C. N. s’en chargera, et vous serez stupéfait.
Je Pétais déja. C’était trop tét : ma stupeur lui parut de la résistance. Alors il se cabra et sotffla du feu, et de nouveau ii s’abandonna a sa rage,
contre moi, mes pareils, au nom de la
Science, au service de l’orgueil! Ah!
qu’il en a! Comme il croit aux conquétes de Vhomme, 4a sa dignité, a sa pensée libre! Une ame humble, pour lui, c’est une 4me pauvre. La sienne est d’acier. I] avait, dans une premiére colére, crucifié le Christ une seconde fois. Il se remit en rage pour dresser ses propres idoles : Conscience et Science, Il sentit que je ne suivrais pas son conseil, et il-me méprisa, d’un mépris violent, il me cingla de ses paroles.
Donc, je continuerais d’ignorer le P.C. N?
Eh bien, il allait lui-méme me le commencer, séance tenante, et fiévreuse-.
ment, fanatiquement, il affirmait déja que quand on a des yeux, des oreilles, des sens, une raison, rien n’est plus exaltant que le spectacle des mondes!
Comment tant de misérables ont-ils
besoin de mystéres, de miracles, de
curés! N’ont-ils pas assez du réel! Mais lui, rien qu’a songer qu’une lumiére, qui vient d’atteindre la terre, est partie dune étoile au temps des icthyosaures, il est comblé : nul besoin d’imaginer le Bon Dieu en trois personnes, et il n’a plus envie d’aller au bal masqué. Sa méditation lui suffit ; elle le dispense d’avoir une religion, ou de faire la féte; elle tient lieu de tout!
— Porteur d’idéal! répéta-t-il soudain.
Voila : j’étais pour lui un homme qui aimait. la poésie, c’est-a-dire la chose sans substance, la fumée dans l’art, qui n’est lui-méme que le vent du cerveau, et je négligeais le prodigieux spectacle de la réalité! J’aimais les poemes sans doute, les fables peut-étre, Yexplication du monde par la Bible, ,
cette plaisanterie, et j’oubliais de m’étonner des lois scientifiques du Cosmos, tellement plus hautes, tellement plus belles.
— Ce sont les mémes, fit-il, devenant poéte pour son compte, qui font tomber la pierre et monter I’oiseau !
Et aprés un petit accés de toux séeche, comme il en a dans ses mauvaises humeurs, 11 répéta : « Porteur didéal! »
Sur ce, presque au hasard, dans le désordre ot les idées lui viennent, il me sort tout, tout ce quil croit, et ce qu'il croit c’est ce qu'il sait avec l’aide de la Science, c’est donc exactement ce qui fut. Au début, il y a le Chaos. Puis, tout s’organise. Pourquoi? Mais pour mieux étre, mieux vivre! Nous distinguons des mondes différents, le mi-
néral, le végétal, l’animal : nous sommes
la proie des mots. Classifications commodes... et puériles, qui ne répondent a rien! Les hommes se sont formés comme les rochers ou les éponges. C’est une heureuse combinaison d’éléments ; mais ces éléments sont toujours les mémes. L’insanité, c’est de croire que Buré, avec son talent et sa rondeur, est d’une autre nature que le varech dans le jardin, et qu’il y a la moindre différence entre les atomes du sable et ceux de la cervelle de Pons.
— Au fait, oh est ce musicien? dit le Président.
Il regarde le ciel :
— Sans doute envolé?
Et ses yeux retombent sur moi. {l est sir et certain que Je vis in abstracto, uniquement occupé de mon petit métier, de mes petits sujets, en sorte que méme
quand je crois connaitre une petite
chose, je ne connais rien, car pour connaitre une chose, une seule, il faut étre en rapport avec tout! Or, cela, cest le privilége du seul savant. Et sur cette phrase, 11 me tourne le dos pour bien me montrer qu’entre lui et moi il n’y a que des rapports de molécules !
Seulement, le dos tourné, sa colére na plus d’aliment. Il a besoin de me regarder : voila de nouveau qui est fait. Et il me jette au travers du visage quill ne faut pas tout considérer d’aprés Chateaubriand ou Barrés, mais d’aprés Sirius, c’est-a-dire la Science.
La Science, elle, explique tout, parce que la Science observe tout, et tout dans le détail, en méme temps que tout ensemble!... Ces choses l’exaltent; le débit s’accélére. Comme je ne sais rien
de rien, il voudrait au moins, en un
quart d’heure, me donner quelques premiéres nctions de tous les systémes évolutionnistes, transformistes, criticistes, pragmatistes, de... tout ce qui sécroule avec ma génération! Il a limpression de me découvrir des choses éblouissantes, et il me parle brutalement, comme a un négre. Je ne me doutais pas, n’est-ce pas, qu’on voyait vivre les molécules? Eh bien, on les voit vivre! Ainsi, la pensée enclose dans la matiére, et qui vient d’elle, se révéle partout. Si bien que dans la simple molécule, on saisit la volonté de lindiviadu, et dans un amas de molécules cristallisées autour d’une molécule, qu’est-ce qu’on voit, sinon déja Yimage de la patrie! Parfaitement!
La définition scientifique de la « patrie »
e’est la cristallisation!... A ce propos, il
a trouvé, le matin méme, une définition
scientifique de la « connaissance ». La connaissance est une harmonie subite, qui s’établit entre la sensibilité de celui qui étudie, et la sensibilité des choses ou des étres qu'il étudie, que ce soit une botte de navets ou une assembléc de femmes. Car les navets, aussi bien que les femmes, ont leur sensibilité, malgré qu’a coup sir je prétende le contraire.
— Qu’est-ce que vous dites?
Je ne dis rien, mais pour la premiére fois je vais rompre le silence, et déclarer paisiblement :
— Je ne refuse rien aux navets...
Ah! Dieu! Ma concession l’exaspére davantage !
— Ne vous engagez pas trop! (Il est secoué d’un rire sarcastique : c’est son cceur qui saute et qui lui fait mal.) Vous
ne refusez rien aux navets? Moi, je
leur refuse ce que je refuse aux femmes, méme aux hommes : la liberté!
S’attendait-ila me voir bondir? Devant mon calme, il est désarconné. I] faut qu'il retrouve son équilibre. Il fait :
« Dame!... Dame!... » Puis, retrouvant en tout cas sa violence, il m’annonce avec force, parce que c’est un fait, que tout dans le monde est déter- miné, dé-ter-mi-né! Méme moi, que cela me plaise ou non! Je ne saurais y échapper : c’est une loi pour tous, comme la mobilisation démocratique. La liberté n’est qu’un mot. Et je suis, comme mes pareils, comme tout le monde, déterminé par une vie végétative, 4 Vintérieur de moi laquelle me méne, sans que je m’en doute !
Il s’arréte ; i] soufile ; 11 souffre. Penset-il, de ce fait, qu'il vient de me faire
- souffrir? Il s’adoucit, et il va rectifier sa rigueur par quelques indulgences...
Peut-étre tenais-je au libre arbitre?
Agreable illusion, c’est vrai qu’elle aide a vivre! Eh bien, si elle m’enchante,
‘je peux la garder! Pendant ce tempsla, la vie végétative me dit : « Va, mon bonhomme, cause toujours ; moi, je te fais marcher! »
Il ne me parle plus comme a un négre mais a un négrillon. C’est la fin de la colére; i1 commence a ressentir de la pitié. I] hoche la téte. En me dévisageant, il est bien sir de deviner mes pensées . dréles de pensées, pensées d’enfant, d’homme pas évolué, que la Science n’a pas atteint. Ecrivain pardessus le marché! En somme, j’en suis resté aux vieilles chansons de |’humanité : elles me bercent. C’est excellent
pendant un temps. Je laisse aller mon
imagination qui me rafraichit. Mais ensuite, il conviendrait de m’ajuster aux lois naturelles. Appelons les choses par leur nom : je n’ai pas le courage de regarder la vie telle qu'elle est, sans faux espoir, d’accepter le monde, de m’en accommoder. C’est pourtant la sagesse, et la marque de Phomme fort.
Trente secondes, peut-étre une minute, il m’observe, et ne dit plus rien. I ne m’en veut plus : je suis un homme, il voudrait m’éclairer; il cherche la parole éblouissante aprés laquelle je resterai pour toujours avide de la lumiére.
Et soudain, frémissant :
— Votre paradis...
Mots singuliers : je dresse la téte.
— Votre paradis, s'il existait...
Il prend un temps, il n’ose pas encore, il est plein de miséricorde : ce qu’il va me dire est définitif.
— S’il existait, mon pauvre ami, votre paradis...
Il brandit sa canne vers le ciel, ot les astronomes ont découvert tant de choses:
— Je vous jure qu’on l’aurait vu!
Je reste glacé.
— Maintenant, fait-il d’une voix séche, j’en ai assez dit! Je vais travailler ! Au revoir !
D’un pas rapide et trébuchant, il quitte la hutte sauvage, et il se jette dans sa chambre, ornée d’insignes bar-
bares.
Je regarde Buré. Buré me regarde.
Nous commengons par avoir... comme
un mouvement d’épaules. Irrespee-
tueux? Oh! je jure que non! Nos sentiments soni si mélés, si confus! Nous venons d’étre bousculés, d’entrevoir un abime entre nos deux générations. Nous ne parlons pas, d’abord. C’est un soubresaut, un sourire. Nous croyons nous amuser ; nous sommes tristes, ou plutét nous sommes... irrités, comme lu. Ah!
le déroutant vieillard !
— Quel orgueil! dit Buré.
Et je répéte :
— Quel orgueil !
Il va, il va, il marche dans ses théories comme dans un chantier, et il construit obstinément, il veut la encore, comme dans le reste de sa vie, il s’obstine, il force et il fausse sa pensée. Il ne connait pas l’arrét, la détente, le retour en arriére, si précieux dans la recherche de la vérité. Barrés y était un maitre, Barrés qu'il méconnait. Et
cest d’autant plus curieux que — comme dit Buré, et je l’approuve, — il a la méme quotidienne préoccupation que Barrés qui le fait sourire : il est hanté par Dieu. Il passe son temps a le nier; le résultat seul différe; c’est le méme souci. I] devrait s’appeler Théophane.
Et comme je dis a Buré, — et Buré m’approuve, — il voit, il voit trés bien les lois, mais sous les lois, il y a limmense complexité de la création, le mystere d’une innombrable variété, et a Vimage de presque tous les scientifiques, il croit savoir, mais comprend-il, puisqu il refuse de deviner? Sur cette terre, on ne sait rien que par le cceur. Les livres et les laboratoires ne font qu’affoler Vesprit. Or, il a le plus grand cceur, et il refuse de l’entendre; il veut s’en
tenir aux faits, 4 Pexpérience. Lui un
mystique! Car c’en est un. Ne faut-il pas l’étre pour affirmer comme 11 le fit :
« Je crois 4 la victoire, parce qu'elle est nécessaire. »
Conséquence pénible : un peu de plus, il paraitrait... primaire. Et Buré, un peu de plus, le dirait : et je l approuve.
Il a la phrase brutale, la définition péremptoire, qui écourte la pensée.
« Le paradis !... Les astronomes! » Seulement, il est si peu niais, si peu solennel. Au moment méme ou il devient forcené, 11 reste original. Il est dérisoire, mais il est éloquent. Il dit des pauvretés... mais sa VOIX vous transperce, et son masque est tragiquement humain, comme s'il annongait des vérités
divines.
D’ailleurs, —- je le dis & Buré, qui m’approuve, — il est acharné a se
donner l’air d’un matérialiste : y a-t-il
quelqu’un de moins attaché a la matitre? C’est de Vidée de matiére qu’il senivre... Quelle contradiction vivante, eet homme |...
Et maintenant, Buré et moi parlons ensemble, tant nous avons besoin de parler. Clemenceau n’a pas de sérénité, mais notre devoir est de le juger sereinement. I] nous irrite, parce qu’il est irrité... que nous lirritions. Aprés tout, n’avons-nous pas commencé? II] faut surtout songer a l’admirer. Quel don de vie! Et n’oublions jamais, jamais, que sans lui la France ne serait plus la France! Faisons son inventaire impartialement. Nous sommes 1a sous sa hutte, qu’il croit aimer parce qu’elle est primitive : ayons la fraicheur des primitifs. Voyons l’essentiel, Buré. Et cest quil fut le sauveur de la patrie !
Pour le reste, mon ami, ne serait-il pas juste d’cxpliquer que chaque fois qu il s’est abandonné a la spéculation, sans autre but précis que d’étre fort, original et solitaire, il s’est ensuite trouvé dans un cul-de-sac a Vheure d’agir et d’appliquer ses théories? Il était socialiste? Aux gréves, quelle impasse! Anticlérical? A la guerre, il a dé louer des moines-soldats. A présent, il trompette le triomphe de la Science ; elle est son seul dieu, il est son grand prétre. Attention! Toute sa vie, le moindre de ses gestes a contredit ce quil proclamait. « L’observation, dit-il, la stricte observation! Se méfier des mots, de la poésie, de la légende! »
Qu ’est-il lui-méme, sinon poéte et visionnaire? A-t-il jamais-vu les hommes tels quils étaient? Ah! le grand artiste —
dans l’action! Il a projeté son person-
nage en pleine histoire de France, comme un Balzac projetait ses créatures dans des romans. C’est le méme excés, inoubliable. Et le voici légendaire et hantant a jamais les imaginations, parce qu’ilfut d’abord un imaginatif. Méme en s imapinant qu’il n’imagine rien, il imagine, puisqu’il ose décider que derriére la Science il ne reste aucun mystére. « I] n’y a qu'une vérité, dit-il encore, celle du déterminisme. Nous sommes déterminés. I] faut subir la loi du monde, c’est le dernier mot de la sagesse. »
De telles phrases, dans sa bouche 4 lui, qui adora la liberté, qui n’a cessé de se battre pour elle et de tyranniser les hommes et leurs institutions afin de mieux l’imposer ! « Tout est rien, proclame-t-il pour finir. Chacun de nous n’est qu'une puce dans le Cosmos. II faut tout considérer d’aprés Sirius. »
Seulement, d’aprés Sirius, cette puce méme lui est chére; il s’est senti une destinée, et son cceur fut acharné a la remplir. Parbleu! Il vivait d’abord, ce qui est le sort de tous, et vivre, c’est bousculer les systemes; mais, de plus, il avait dix fois la vie des autres, un don prodigieux pour agir; au diable, alors, les spéculations de l’esprit, sitét que son cceur emportait tout! Chaque fois qu'il a pensé, il a été comme tant d’autres, tandis que chaque fois qu’il a agi,il s’est montré le plus grand ; il n’a pu agir que selon son cceur et contre sa pensée. Il avait décrété que la bourgeoisie est méprisable : i] prend le pouvoir ; son premier devoir est de la défendre, c’est donc son premier acte. II s’inscrit nettement, violemment, contre la peine de mort; il devient ministre en temps de guerre, et 11 fait fusiller sans attendrisse-
ment. Le cerveau est ordinaire puisqu’il ne prévoit jamais; le coeur est exceptionnel, il sent, il veut, il décide, il emporte ;ilest puissant et magnifique. Que Jenvie son médecin qui écoute comme il bat! Quel héroisme! Clemenceau, c’est un soldat, ce n’est pas un philosophe.
— Par malheur, dit doucement Buré, ce que nous voyons aujourd’hul, c’est le philosophe.
— Pas tout le temps! Il l’a été dans son jardin... ou enfin dans ce qu'il appelle de ce nom : la, il nous a dit les principes de sa philosophie sociale. Puis sur la dune, il a fait son petit préche de philosophie religieuse. Et enfin dans sa hutte, nous venons d’entendre son cours de philosophie scientifique. Mais a table, nous avons vu le soldat, et le
soldat devant l’ennemi! Pour cela, il
faut laimer, quand méme, malgré tout, et se souveniz que tout ce qui est bas dans le pays, c’est-a-dire d’abord le Parfiement, le hait. I] a toujours été trop indépendant, trop fort. Il était parfois homme des aventures, jamais celui des combinaisons ni des prudences.
Nous savons qu'il a d’innombrables ennemis, parce qu’il a commis d’innombrables injustices, en prenant des décisions qui n’étaient que des boutades, en soutenant par dérision l’incompétence de ses pires collaborateurs, en brutalisant les probleémes au lieu de les résoudre, en bousculant les hommes au lieu de les convaincre. Il. n’a pas changé :
nous venons de le voir. Bref, il se peut qu’il ait fait du mal a son pays, comme tant de francais supérieurs et orgueilleux, en se passionnant l’esprit, en n’ai-
mant ni Jes curés ni les généraux, ni les
bourgeois, ni guére les autres. Or, il n’était qu’un grand bourgeois, il avait une téte de général, et du matin au soir, il s’occupait de la religion presque autant qu'un curé. La-dessus, la guerre est venue, qui, hélas, pour un peuple, est aussi normale que la paix; et brusquement il est devenu le salut de tout le monde, se servant des généraux pour sauver les curés et les bourgeois, enragé d’héroisme, ne craignant rien, surtout pas de mourir. Depuis cinquante ans, il n'y a pas un homme politique qui lui vienne a la cheville. Quand ses concitoyens haineux seront morts et pourriront, il aura la plus rayonnante des gloires.
Buré m’approuvait. J’avais peut-étre parlé seul, nous pensions a deux. Nous étions exaltés. C’est le privilége des grandes natures de répandre un fluide
qui tonifie. Buré, pourtant, eut un soupir :
— Tout cela est vrai, dit-il. Pourvu que, tout a l’heure, délaissant son travail, il nous revienne en soldat et non
en philosophe!...
Eh bien, il est revenu en héte, tout simplement. Lorsqu’il est calme, il aime tant ses amis, comme il aime les oiseaux, ou comme il aime Clotilde, et il ne fait plus d’esprit, alors, qu’avec son coeur.
Est-ce d’avoir lu les Grecs? II pratique Vhospitalité des héros d’Homére, attentif, exquis, ne cherchant qu’a faire plaisir. I] nous revient chaussé de souhers blanes. Son travail — un bain de science — vient de lépanouir grace a cette faculté qu'il a de changer de santé selon son plaisir ou son dépit ; il est devenu frais ; il rayonne au lieu de brdaler.
Sur la table de sa chambre, il laisse
ceci d’écrit : « La courbe de son évolution grandit homme dans toutes ses mesures. Assez longtemps nous resterat-il une suffisante provision de nescience pour des obnubilations de sentimentaluté. »— et soulagé sans doute de cette espece de pudding scientifique, il nous sourit,
Quand il parle, il est clair, comme la lumiére elle-méme, parce qu’il peut aller vite, parce qu'il peut s’exprimer sur le rythme de son cceur. Mais sitét quwil écrit, sa plume est une torture ; alors les idées montent les unes au-dessus des autres, et s écrasent et s étoulfent.
Aussi, sort-il de cette épréuve en agitant les mains dans ses gants gris.
— Mes mains m’énervent! J’ai une maladie curieuse aux mains : elles se dessechent comme celles du prophéte juif... Etes-vous juifs? Non? Tant pis!
Tachez de l’étre pour la prochaine fois, e’est un grand peuple. Sérieusement.
J’avais un jour chez moi Edmond de Rothschild. Je le faisais enrager, je lui dis tout a coup : « Vous volez le fisc, n’est-ce pas; impossible autrement! »
Ah! si vous Vaviez vu se dresser! C’est inoubhable pour ma mémoire. I] était pale, il m’a dit : « Monsieur Clemenceau, prenez tout de suite votre chapeau. Je vous emméne chez tous mes notaires ! »
Dieu de Dieu! J’ai crié: « Je me rends ! »
Oui, je vous assure que c’est une belle race. D’ailleurs, lisez la Bible, en commencant par la fin, bien entendu; c’est la seule chance que vous ayez de comprendre... Mais diable, 4 propos de quoi vous ai-je parlé des juifs? Mes mains, voila !... qui me font penser a ce prophéte disant au Seigneur : « Si je mens, que
ma main se desséche! » Je ne mens pas,
et c'est ce qui m/arrive! J’ai peur, un jour ou l’autre, de ne plus pouvoir écrire. Aussi je me dépéche, et je viens de bien travailler... ce qui vous est parfaitement égal. Eh bien, n’en parlons plus! J’ai une idée. Je vais vous mener voir une forét comme vous n’en avez jamais vu, jamais ;: il n’y en a pas d’autre pareille en France! Grace a Dieu lee syndicats d’initiative ne s’en sont pas encore occupés. Nous n’y rencontrerons que des arbres, et quels arbres! Venez vite!
Et il part, avec tant d’allégresse qu’on pourrait croire qu'il veut aller a pied.
Mais il s’arréte, en voyant son chauffeur.
Il n’y a pas plus gentil, j’allais dire quand il veut, plutét quand il ne veut plus, quand il cesse de vouloir, qual
s'abandonne, se repose, et qu'il n’a
qu'un désir : étre agréable. Alors il montre de la noblesse, car il en faut pour bien recevoir, et c’est ce qu’il aime, ce terrible homme.
Nous n’avons pas eu, a l’arrivée, le temps de remarquer Comment le chauffeur est fait. Or, il mérite d’étre vu.
C’est a lui que le Président a da la vie le jour ou un anarchiste, Cottin, a essayé de le tuer. Et il s’appelle Brabant, du nom d’une vieille province, ce sauveur du grand homme qui a sauvé le pays.
— Vive le fidéle Brabant!
La voix de Pons! Pons vient de réapparaitre, comme il a disparu, sans qu’on discerne comment. C’est un personnage de féerie. Il s’envole chaque fois qu'une colére couve au cceur du Président ; et il redescend sur terre, avec une bouche souriante, chaque fois que le
Président sourit.
— Je parie, dit Clemenceau, que Pons était chez le curé!
— Racontez-nous, dit Pons, votre attentat.
— Ce gaillard-la, dit Clemenceau, veut offrir un orgue au curé!
— Racontez-nous votre impression, dit Pons, et ce que Brabant a fait.
— Je le sais de source sire, dit Clemenceau, le bedeau me l’a dit.
— Expliquez-nous, dit Pons, ot est votre balle maintenant.
— Un orgue! dit Clemenceau. Le curé aimerait bien mieux un fat de vin blanc! Allons, montez !
— Aprés vous, Président, dit Pons,
— Mon ami, je monte avec mon chauffeur.
— Vous entendez! crie Pons. I] ne veut plus le quitter. Vive Brabant !
— Va-t-il monter ! dit Clemenceau.
— Pas avant, dit Pons, que vous ne nous ayez raconte...
— Alors, je m’assieds, dit Clemenceau. Brabant, asseyez-vous aussi.
— Mon cher Président, dit Pons avec amour, avec tout ce qu'il peut mettre de joie a le voir vivant, avez-vous eu le temps d’apercevoir cette brute?
— De qui parlez-vous, mon petit enfant? dit Clemenceau.
— Je parle de Cottin, dit Pons. Comment était-il?
— Pas mal du tout, dit Clemenceau.
C’est un homme qui faisait ce qu’il voulait faire, jusqu’au bout. I] avait douze balles, il les a tirées; j’en ai recu plein mes poches. Grace & Brabant, une seule m’est entrée dans la peau. Cela, c’est le génie, mes chers amis : l’accommodation parfaite aux hommes et aux cir constances.
Il se tourna vers nous, qui étions déja dans la voiture, et il dit, réveur :
— Eh! oui. C’est méme tout le probléme de la vie : savoir passer parmi les hommes... sans en mourir tout de suite.
Eh bien, le jour de Cottin, Brabant m’y a aidé. Il Pa vu tirer de sa poche un revolver. Il a appuyé sur l’accélérateur, je n’ai recu qu'une balle : elle est entrée par l’omoplate, s’est logée prés’ de lcesophage, et ca m’a fichu un coup de fouet dans les reins... en me donnant aussi une petite secousse morale : on ne s attend pas a étre assassiné. J’ai dit tout de suite a Brabant : « Dépéchetoi, Brabant! Vite chez nous! J’ai des papiers a mettre en ordre! » En fait de papiers, il m’a mis sur mon lit, avec Albert. Je leur ai dit : « Attention! On va voirsije crache le sang. »J’ai attendu:
le sang ne venait pas. Mais les médecins
sont accourus. Ils m’ont dit, affolés :
« Qu’est-ce qu’on vous a fait? » J’ai dit :
« Rien encore. — Qu’est-ce que vous ressentez? » J’ai dit : « Rien non plus! »
‘Ils sont repartis. Je me suis levé, ca n’allait pas mal. La-dessus, Albert entre en coup de vent, trés ému: «Il y a M. Alexandre Millerand, qui est la! Il demande comment va le Président. — Parfait! Cours lui dire que je suis mort! » Il part, revient, et il bredouille : « Il ne Va pas cru! »
Je sors dans l’antichambre, je crie :
« Bonjour, Millerand! Albert dit que vous étes mort. Ce n’est pas une nouvelle : je le savais depuis longtemps! »
Voila. C’est toute Vhistoire de lattentat Cottin. Et maintenant, en route !
— Non, non, encore une seconde,
supplie Pons, qui de ses mains a l’air
de retenir le moteur. Qu’cst-ce qu’est devenu Cottin?
— J’aieu le tort de ne pas conserver de relations suivies avec lui, dit Clemenceau. Il a été condamné a dix ans de prison. On l’a enfermé avee un pain et une cruche. Moi, je suis resté libre avec d’autres cruches et pas de pain :
depuis mon diabéte, on me [interdit.
Un matin, voici qu’Albert m’annonce :
« Madame Cottin mére! » Il me dit :
« Elle pleure pour étre reque. » Je lui dis : « Regois-la pour qu'elle ne pleure plus. » Mais c’était moi qu'elle voulait voir. On l’a fait entrer; elle avait lair d'une misérable ; elle sanglotait : « Monsieur le Président... je viens vous demander la grace de mon enfant... pour qu'il revoie ses sceurs!» J’ai répondu :
« Madame, c’est une pensée familiale excellente. Seulement... il a voulu m’em-
pécher de voir les miennes... Alors...
retirez-vous, Madame, croyez-mol...
mais gardez bon espoir! Je connais des démagogues qui me portent dans leur ceur, et qui se feront un plaisir avant peu de remettre votre fils en liberté. » Ah! ¢a n’a pas trainé! René Renoult, qui avait hérité de mon siege de sénateur dans le Var, a tenu a me témoigner sa reconnaissance tout de suite. Il était justement ministre dela Justice. Ils’est chargé de libérer Cottin. De sorte gu’il circule maintenant, et qu’il va peut-étre revenir tantot pour nous tuer tous les trois.
Filons ! C’est plus prudent !
Cette fois, Pons ne résiste pas. I] s’installe et il dit, les mains jointes, dans le dos du Président :
— Quel philosophe !
— Ah! pardon, dit Buré, quel soldat! Benjamin, c’est le soldat, n’est-
ce pas, que nous tenons maintenant?
Et ce fut lui que nous gardames.
Comme nous roulions vers la forét, a quelques kilométres de la maison, il se produisit dans un village une scéne charmante, qui serait digne d’inspirer une image d’Epinal. Nous nous trouvames soudain en face d’un char a bancs, rempli de bruyantes Sablaises, qui revenaient d’un repas de noces.
Elles paraissaient fort allumées, avec leurs coiffes dressées, leurs petites jupes en lair, leurs mollets provocants et leurs sabots vernis. Les voila qui s’arrétent, poussent des cris, descendent, tombent sur Clemenceau, le prennent, Vembrassent, lui jouent du mirliton, Ventourent de serpentins. Et ce sont des mots de tendresse :
— Ah! mon joli, comment que ga va?
Se porte-t-on bien, dis, mon coco?
Le Président céde 4 lassaut avec une bonhomie qui marque son plaisir. On voit qu'il est enchanté de nous montrer le premier tirage de sa légende. Il a sauvé la France; les femmes dans son pays lui font féte; il les aime! Ce sont des marchandes de poisson des Sablesd’Olonne ou, parait-il, il s’en va volontiers causer, acheter, se laisser voler, a condition qu’on lui fasse un doigt de cour. Elles sont peintes, poudrées, la prunelle aguichante, avec d’assez horribles mains qui peuvent rappeler leur étalage ; mais le Président sourit de leurs rires. Et il dit, amusé :
— Quelle ee Il faut que je vous présente Pons !
Pons n’est déja plus la. Il est entré dans l’église, mais il en sort bouleversé :
«Ii n’y a pas d’orgue! »
Clemenceau le désigne aux Sablaises :
— Avez-vous vu un fou, un vrai?
Puis il crie 4 Pons :
— Qu’est-ce quil y a de beau la dedans?
— Rien.
— Comment rien? Le Bon Dieu n’y est pas? Ah! mais, il faut se renseigner !
Qu’est-ce qu’il a pu devenir?
Il voulait amuser les femmes, il a réussi. Elles font une farandole autour de nous. Une d’elles l’a décoré d’un flot de rubans, et c’est a qui de nouveau l’embrassera :
— Cette semaine, mon coco, te faut-il de la sole ou du homard?
— Ce que vous voudrez, dit-il, pourvu que ce soit bien frais : je ne recois pas de parlementaires.
Nouveaux rires. Les voila toutes, leurs cottes par-dessus téte, qui remontent, en s’esclaffant, dans le char a
bancs qui craque. Elles envoient des baisers. Pons dit : « C’est admirable! »
Et Clemenceau, de la main, fait : « Bonsoir, les petites filles! »
Fouette cocher! Elles démarrent. II | les regarde s éloigner.
Le lendemain de son sacre, Louis X VI aussi fut harangué par les poissardes :
« Queu bonheur de vous voir! lui dirent-elles, vous avez l’air d’un miraque ! »
C’est bien ce que pense du Président un gamin pas plus haut qu’une botte, qui s’en revient des champs, trainant un grand carcan de cheval, lequel traine une bougresse de herse. Le petit s’est arrété, il regarde le Chef, le Vieux, et il est figé d’admuiration. Sa carne de béte tire sur la bride, le secoue, se prend les pattes dans les traits. L’enfant ne sent
rien, ne voit rien... que le grand homme.
Comme il compléte notre image populaire! [1 est pale et bouche bée; le ceeur lui bat, il pense : « C’est luil...
Ah! lui! » I] le dévore des yeux, comme sil voyait Jean-Bart ou Vercingétorix.
Mais Clemenceau remonte en voiture.
Et gentil, satisfait :
— Ces femelles-la, dit-il, ont le diable au corps. C’est un sang espagnol qui leur court dans les veines. Leurs grandspéeres ont tendu des filets par la-bas.
Et elles vivent de la péche; mais la péche... leur a donné la vie!
De vieilles histoires d’amour... On sent que son rude cceur aime a les évoquer, et rien que d’y réver l’embellit.
Sur cette place de village vendéen je l’ai trouvé solide, 4 image des maisons.
L’auto repart. De temps a autre il se retourne pour nous montrer que le pays change: nous passons du marais
au bocage. Il fait bien, je ne pense pas au pays.
Ai-je méme assez pensé a |’étonnante forét qu'il nous menait voir? Elle était admirable, il était encore plus en nous la présentant. C’est le sens de la grandeur exprimé par les hommes qui donne aux plus grandes choses leur perfection. La Provence serait moins divine sans Mistral et Daudet. Cette forét asiatique en Vendée n’eit peut-étre été pour nous qu'une monstrueuse forét, si ce vieillard au cceur héroique ne nous y avait conté, en cheminant sur le sol, fait de tant de poussiéres de frondaisons, deux histoires inégalables sur Phonnéteté et sur Vhonneur. Toujours le soldat. Il n’était plus question du philosophe.
[I] nous montrait ces arbres, qui n’ont pas leurs pareils en France, puisque ce
sont des chénes verts, agés de plus de deux mille ans!
Comment dire l’air ému avec lequel il fit :
— $i Jésus-Christ était venu en Vendée, il aurait pu les voir...
Ils sont aussi larges que hauts. Ils étendent des ramures géantes qui ressemblent a des bétes fabuleuses, et par la ils évoquent les terres d’Orient, leurs mythes, leurs dieux, leurs monstres.
— Comme ils sont calmes ! Comme ils sont forts! dit Clemenceau. Ils me font songer aux gens les plus honorables que j ai connus. Et... je ne crois pas que ce soit dans ce pays-ci. Je pense que c’est aux Indes. Aux Indes, j’ai vu deux hommes, de qui l’on peut parler sous ces arbres.
D’abord il eut un salut pour ceux-ci.
— Le premier, reprit-il, je l’ai trouvé
a Djepore. Il était sur une place. I] offrait une statuette de bronze vert aux passants. Elle représentait un homme et une femme enlacés, en train de se réjouir mutuellement en faisant ce que vous savez, qui est bien une des joies les plus fortes de ’humanité. Les passants regardaient et s’en allaient, réveurs, sans acheter. Moi, j’ai eu envie d’acheter pour réver mieux. J’ai demandé a l’Indien : « Quel prix? — Soixante roupies.
— En voila quarante, je prends. » Je n’oublierai de ma vie les yeux égarés de cet homme de bien. Il bégayait :
« Mais... ce n’est pas possible, Monsieur !
Puisque je vous dis soixante, je ne puis pas en accepter quarante. » Il avait la plus noble attitude. Il fit encore dignement : « De quoi aurais-je lair, Monsicur? » Puis, sur le ton le plus simple :
« Ce serait un déshonneur ! » I] me parut,
je vous l’avoue, trop beau. Je voulus l’éprouver : je fis mine de le trouver absurde, je haussai les épaules. Alors il me tendit sa statuette : « J’aime mieux vous la donner! — Ah! dis-je, j’accepte! » Et je la mis dans ma poche.
Il ne sourcilla pas. Il avait des yeux superbes de pureté. Je repris : « Puisque vous me faites un cadeau, c’est que vous étes mon ami? » I] inclina la téte. « Je veux donc étre le vétre. » Il me regardait. « Voici, dis-je, pour vos pauvres :
quarante roupies! » Et je rentrai avec ma statuette... Je ne lui ai envoyé que le lendemain vingt roupies de supplément par un commissionnaire sourd-muet, qui ne pouvait rien expliquer. C’est le mieux, n’est-ce pas, quand on admire?
Les grands arbres, pleins de sérénité, avaient des airs d’approbateurs. Nous marchions dans le grandiose. A un car-
vefour, ot les chénes verts se présentalent comme pour un majestueux accueil, de nous-mémes nous nous arrétames-: la nature commandait; et le Président, immobile devant son second souvenir, nous raconta ceci :
En arrivant dans une petite ville du Gange, un matin, il vit une foule qui, d’une place, s’écoulait avec gravité. Un Anglais lui dit nonchalamment : « Ils viennent de voir pendre un homme, qui a tenu a étre pendu. »
I] demanda des explications. Elles lui furent données. La police anglaise avait & son service un Indien qui, réprouvant les moyens de violente anarchie par lesquels les hommes de sa secte se vengent d’une sauvage colonisation, avait accepté de surveiller, de dénoncer, d’arréter ses propres concitoyens. I] ne le faisait pas pour de l’argent ; c’était
un fanatique épris de justice, de la justice qu’il concevait, et c’est ce que.
tout homme appelle la justice. Or, un jour, il se reposait sur un banc de la promenade publique. Survient un officier de la loyale Angleterre. Ce banc lui plait. Un coup de poing, deux coups de pied, il chasse |’Indien et prend sa place. L’autre, meurtri dans le corps et lame, se retire san3 un mot, mais sur Pheure il s’en va jeter au nez du chef de la police sa défroque de policier et court s’offrir aux anarchistes de sa race, leur apportant sur le palais du gouverneur des renseignements précieux.
Si précieux qu’on le charge de faire sauter ce gouverneur-la. Et il accepte.
Clemenceau pronongait ce mot définitif, quand nous entendimes dans les chénes verts un oiseau chanter trois notes divines. Petite musique aérienne,
qui souligna d’une héroique fagon ce départ dans Vhéroisme. Le Président, du doigt, nous fit signe : « Vous entendez? » Et il poursuivit :
Cet homme fit donc sauter le gouver neur. Il avait fabriqué ses bombes lui-méme. Il. y eut trois soldats et une voiture en bouillie. Il était a vingt cing métres, les bras croisés, qui regar dait. Les policiers se jetérent sur lui on Venferma; il se laissa faire. Il ne s’était pas caché, tout le monde I’avait vu. A son avocat seul il consentit a s’expliquer, et pour la forme, disait-il, car c’ était une affaire qui ne méritait pas de phrases. La veille du procés quelqu’un vient le voir dans sa cellule.
C’est son ancien chef de police qui, se souvenant des services rendus, lui dit avec effort : « J’ai quelque influence sur les juges... Vous me faites une grande pi-
tié. Voulez-vous bien que j’agisse? »
L’autre, pour toute réponse, hausse les épaules et regarde le plafond. Il comparait devant le tribunal: on le condamnea mort ; il dit: «A la bonne heure! » Puis il rentre en prison. Et voici le chef qui revient : « Vous m’avez irrité, dit cet homme, mais ma pitié est plus forte que ma colére. Je puis encore obtenir votre’ erace. La voulez-vous? » L’Indien a air de tomber des nues; puis d’une voix sourde qui monte de l’Ame, il lui dit dans les yeux : « Imbécile! »
L’autre bondit : « Répétez! — Imbécile! Crois-tu done que j’aie agi a la légére, que je n’étais pas sir de payer, et que si je ne payais pas, je pourrais vivre? Imbécile! » L’autre se retient pour ne pas |’étrangler : «Ne le répéte pas! crie-t-il. Sinon!... — Sinon
quoi? dit VIndien. Puisque je veux
CLEMENCEAU DANS LA RETRAITE 213 étre pendu! Puisque j’y tiens! Puisque je préfére la mort, quand elle est plus logique! Imbécile! » I] fut pendu; il nveut pas de défaillance; il regardait le peuple en face, et les plus roués dans le peuple étaient méditatifs.
Nous létions devenus a l’entendre, non surpris, mais charmés que ce grand homme cultivat ainsi les grandes histoires. I] parlait de son Indien devant la mort comme il avait parlé de lui-méme devant Cottin, et nous étions pareils au petit gars du village qui le regardait bouche bée.
A peine fimes-nous de retour dans la hutte, dont lombre était maintenant reposante, devant une mer devenue
d’un bleu pareil au ciel, qu’Albert annonc¢a une visite :
— Monsieur le Président, c’est un homme...
— Un vrai? Comment est-il?
— Tout rond.
— Sil est rond, n’est Poincaré! repartit Clemenceau. C’est une premiére chance. Qu’est-ce qu’il veut?
— [] dit quwil vient d’un village ot est né Monsieur le Président.
— Je ne suis né que dans un seul!
— Et qu'il a laissé son travail pour une communication urgente.
— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard! dit Clemenceau.
Nous vimes arriver un étre éberlué, rougissant, qui tenant son chapeau le lacha dans le sable, et pour le ramasser se prit le pied dans un fauteuil.
Clemenceau dit :
— C’est un fou. Ou il va me tuer, ou il va me dire : « Faites-moi vivre. »
Bonjour, mon ami. Qu’est-ce que vous désirez?
— Monsieur le Président, balbutia Phomme, je vous ennuie-t-il?
— Pas encore, dit Clemenceau. Expliquez-vous, je vous le dirai aprés.
Mais homme langait d’étranges regards vers nous. Nous le génions. Le Président l’entraina.
— Venez voir mon jardin. Aimezvous.) mes pensées? Confiez-moi les votres.
Nous n’avions plus lair d’écouter; nous entendions : le vent apportait toutes les paroles.
— Monsieur le Président, balbutia le visiteur, vous avez sauvé le pays, vous pouvez sauver un homme!
— Ce n'est pas str, dit Clemenceau,
car pour sauver le pays, je faisais mourir les hommes !
— Monsieur le Président, mon cas est particulier : je suis né avec un signe céleste !
— Un quoi?
— Je vous jure!
Clemenceau prit le temps de respirer, et demanda :
— Ou est donc ce signe?
L’homme désigna son ventre. |
— La? fit Clemenceau. Oh! mais alors, il faut le regarder, mon ami. [I faut passer la journée les yeux sur votre nombril, et vous connaitrez la sagesse.
La voix de ’homme trembla :
— Je ne peux plus!
— Pourquoi?
— lla crevé.
— Qui?
— Mon signe!
— Diable! Alors, il n’était pas céleste !
— Si, Monsieur le Président, reprit-il avec force, mais maintenant, je suis perdu, et sans but dans la vie !
I] faisait, cet homme, une ombre falote sur le sable. Clemenceau hardiment marcha dessus.
— Voyons, dit-il, vous étes cultivateur?
— Herbager.
—— Donec, vous aimez les bétes?
— C’est pas que je les aime pas...
— [l faut les aimer et vous aimer...
Etes-vous célibataire?
— Oui, Monsieur le Président.
— Bon. Mariez-vous!
— Jamais!
— Pourquoi?
— Ce nest pas ma destinée. Je devais prendre le pouvoir!
— Le pouvoir! Oh! mais cela c’est parfait, mon ami, parce qu’on a justement grand besoin que quelqu’un le prenne !
— Seulement, je ne peux plus!
— Comment?
— Le signe a crevé!
— C’est vrai. Alors, attendez.
Clemenceau planté devant lui, dans le vent, avait lair, a cette minute-la, avec son épaisse jaquette aux longues basques, d’une sorte de clown shakespearien fascinant ce fou.
— Résumons-nous, dit-il. Les bétes ne vous intéressent pas. Les femmes non plus. Dormez-vous? Mal? Révez-vous?
Guére?... Je ne vois qu’une solution.
— Oui, Monsieur le Président...
Lyhomme était suspendu a ses lévres.
— Allez voir Caillaux!
— Caillaux? fit Pautre... Le vrai?
— Bien sar, celui-la seul! Mais je crois qu'il peut vous étre utile. Il connait votre cas : il l’a vécu. Voila mon ami. Partez vite, et bonne chance!
Le Président fui tendait la main.
L’homme répéta : « Caillaux?... »
lacha son chapeau, le ramassa, dit merci, disparut.
— Vous avez entendu? dit Clemenceau, revenant vers nous. La moitié de la population remue des idées aussi palpitantes que ce malheureux-la. Croyez moi : je connais les hommes. Le nombre des fous est incroyable !
— Mais, au fond, dit Buré, vous aimez les fous !
— Je vous l’ai bien dit. Surtout, je ne les contrarie pas.
Une brise légére nous caressait. De-
vant nous une mouette passa. Il reprit sa place sur son billot de cannibale.
— Pas plus que ceux qui vont mourir.
Il dressa noblement la téte.
— Je me rappelle, pendant la Commune, prés de l’avenue de Versailles, un soir, étre passé le long d’une barricade, et j’ai été reconnu. Il y avait la un vieil ouvrier avec un gamin, son petit-fils certainement... Quelle vibration chez ces deux étres, l’enfant comme le vieillard!... Ah! c’est beau de se donner a des idées!... Il n’y a méme rien de plus beau!
I] regarda le ciel : il y avait de l’adoration dans ses yeux.
— Done, reprit-il, ils étaient la, derriére un entassement de pavés, de planches et de ferrailles, attendant les soldats, le coup de feu, la mort. Le
vieux a couru, il m’a mis la main sur
Pépaule et il m’a dit : « Citoyen Clemenceau, nous allons mourir! Faitesnous un plaisir, criez : « Vive la Commune!» Puis il m’a laché, et ils étaient les bras croisés, haletant... Eh bien, jai crié!
Ce grand souvenir l’avait ému. Pour faire diversion, il appela : « Albert! »
— Albert, comme dit M. Buré, j’aime les fous. Un par, jour, ¢cependant, me suffit. Puis j’ai toujours M. Pons en réserve. Hissez la carpe!
L’ordre était mystérieux, mais notre curiosité ne languit pas. La carpe fut hissée. C’était un pavillon qu’Albert monta en haut d’un mat, a l’extrémité du jardin.
— C’est un cadeau de femme, Messieurs! annonga le ‘Président. De Madame I’Impératrice du peuple japonais.
Bien beau! Une béte en voile, dans
laquelle le vent s’engouffrait, par une bouche large ouverte. Un cercle d’osier formait la bouche. La carpe avait un gros ceil bleu, des écailles dorées, des nageoires qui sagitaient dans lair.
On aurait juré qu'elle voguait sur le ciel; et pour compléter le réve, deux minces bandes de tissu léger, teintes en vert et argent, flottaient sous le grand poisson, pour indiquer seulement les vagues, parce que les poétes préférent ce qu ils devinent.
Je sais que pendant une heure, nous fimes bien divertis par cette invention de subtils Orientaux. La carpe nous rendait les mouvements de 1’air visibles.
C’était un jouet puéril et noble, qui simplifiait ’esprit et Papaisait. |
— On est bien, n’est-ce pas, dit Clemenceau, prés de cet animal-la? II flotte et il est creux, en étant agréable
a regarder : on pense a Doumergue.
Et puis, il ect utile. Les gens le voient du village. Ils se disent : « Tiens!
Tiens ! La carpe au mat! C’est que Clemenceau est muet : il ne faut pas le déranger ! »
Avait-il oublié les farouches beautés de la tempéte du matin? Est-ce que lheure Vapaisait? Goite-t-il le repos du soir? Il se mit a s’extasier sur le ciel ot glissaient de grandes nuées tranquilles, sur le bleu de la mer qui paraissait une cuve, géante de teinture, sur trois bateaux, des homardiers qui sen revenaient de la péche, la coque jaune, les voiles brunes ou bleues, plaisants bateaux que des petits enfants auraient ,aimés comme les aimait ce grand homme. Nous arrivions a l’heure heureuse ot la lumiére de Dieu fait
pour le coeur humain des fétes avec
toutes choses. Devant Saint-Vincent, la céte forme une anse, puis un cap. Clemenceau avait Villusion qu’ Ulysse en personne allait aborder la, comme chez les Phéaciens, les pieds nus sur la plage en or. Peut-étre allions-nous voir la belle Nausicaa et ses servantes vétues de lin blanc... Jusqu’a ce fol de jardin qui semblait rayonner de la poésie d’Homére! Pourquoi lavais-je trouvé si offensant? Ai-je donc le godt des pelouses et des allées bourgeoises?
Sous la caresse du crépuscule, il m’attendrissait presque, et quelques gros soleils ples de bourdons bourdonnants avaient l’air de vivants hommages a cet astre qui nous comblait d’amour.
Les yeux de Clemenceau, souvent foncés, profonds, semblaient en ambre
pale. Et leur bonne grace réveuse avait
lair de demander : « Voyez-vous bien ce que je vois? »
Ce qu'il voyait, d’ordinaire, terrifie les humains.
— Que c’est dréle, dit Clemenceau, de jouir du soir et de l’été, et de penser soudain que tout s’arrange. Rien ne s’arrange : 11 faut mourir! Méme quand on eut une vie qu’on se figure importante, parce qu’on a connu des hommes importants. Eh oui, Messieurs, c’est vrai : j’al connu Blanqui, j’ai connu Michelet, j’ai connu Hugo ! Mais ils sont tous morts, et je vais mourir comme eux! .
Il regardait la mer sombre :
—— J’ai connu Blanqui, quand j’étais étudiant a la Pitié : il était enfermé, en face, 4 Sainte-Pélagie. Je lui portais des oranges.
Son regard monta dans le ciel.
— Je n’ai jamais vu des yeux plus grands que ceux de Michelet. I] est "vrai que quand je le vis, il tournait le dos au Luxembourg et regardait POdéon : il y a de quoi agrandir !’ceil!...
Quant a Hugo, je l’entends encore avec Mme Drouet, lui dire solennellement :
« Madame, lorsque je serail mort, je m’en irai dans le soleil !— Et moi... moi, qu’est-ce que je deviendrai? bredouilla la pauvre femme d’une voix fluette et éperdue. — Ne craignez rien, dit Hugo généreux, je vous emmeéne. »
Clemenceau eut un bon rire.
— -Il l’a laissée... Je ne sais pas si le soleil a voulu de lui. Peut-étre, pour le purifier. C’était un sacré type. Surtout avec les femmes de chambre. II ne résistait pas aux femmes de chambre. I] ne pouvait pas voir une femme de chambre cirer un parquet : il y avait la un volup-
tueux mouvement de hanches qui lui faisait perdre la téte; il se jetait sur la fille. Est-ce qu’en J’étreignant il fabriquait des vers? I] y a des chances.
C’était une manie! Hugo, ou le Niagara poétique. Vous savez qu'il est mort sur un alexandrin. I] a dit:
C'est ict le combat du Jour et de la Nuit!
Puis il n’a plus bougé. Moi j’espére, au dernier moment, ne pas méme faire de prose. Je suis prét, mes dispositions sont prises. Défense 4 tout curé d’approcher. Barrage a trois cents métres. L’Eglise représente l’autorité ; j aime bien l’autorité mais pas absolue ; le curé, c’est l’absolu. [l a de la chance :
moi je meurs, je suis le relatif. Alors, au large ! Et pas de femmes qui pleurent, la paix! Et pas d’hommes non plus; besoin de personne pour accepter l’in-
cohérence du monde! Il y a quelque temps que j’y suis fait. Quand il créve un lapin au fond d’un bois, sonne-t-on les cloches? Dans le Cosmos, la mort de Clemenceau ne sera pas plus émouvante. Et je n’aurai pas d’obséques, bien entendu! Vous ne voyez pas Millerand avec sa Ligue, et Poincaré avec sa serviette, en rang d’oignons derriére mon cercueil! Je serais capable de revenir 4 moi: tout serait 4 recommencer...
Vous apprendrez ma mort en apprenant mon enterrement. Brabant et Albert m’emporteront a minuit, et m’enfouiront la ot est mon pére, prés d’une ferme, sous le rocher.
En pronongant ces mots, il est luiméme un roc. Ce n’est plus le Clemenceau agressif et si prompt, mais déja sa statue, taillée dans du granit. Il contraste avec le mol enchantement de la
soirée. On sent partout, dans le ciel, sur la mer, sur la terre, dans les fleurs, une immense vibration, et nos esprits qui cherchent et nos cceurs qui palpitent s’accordent avec cette heure passionnée de fin du jour. Lui seul s’immobilise. Tout est sensible, ému, enivrant, enivré : lui seul résiste. I] veut étre la fierté de Vhomme devant les tromperies de Pensorcelante nature. I] dit: « Non!
non! On ne me dupe pas! Je sais. » Que sait-il? N’oublie-t-il pas lessentiel, que les prétentions de tous cédent a l’heure d’agonie, qu'il n’y a pas d’homme fort qui ne soit misérable 4 son dernier hoquet, que les grands vainqueurs sont des vaincus, que seule l’humilité chrétienne est vraiment vraie. Pourtant, en défendant ‘la France, c’est elle quwil défendait ; ce n'est pas le maitre d’école
laique, pauvre animal.
Je le regarde, j’y songe avec tristesse. Mais il me regarde aussi, pour me lancer soudain d’une voix impertinente :
— Dieu, c’est le recours de ceux qui ne peuvent pas mourir seuls !
J’aurais bien poursuivi ma réverie silencieuse, mais puisqu’il s’est tourné vers moi, je dois lui répondre.
— Monsieur le Président, lui dis-je, devant la mort il y a aussi des modestes... C’est tres grand de ne pas se plaindre. Ce n’est pas trés grand de nier Dieu. Les humbles ont besoin de lui.
Ils ne sont pas laches pour cela. Je me figure au contraire que c’est brave de le concevoir... puisqu’on concoit, de ce fait, qu'il faudra le rencontrer.
Il est surpris. I] me dévisage. Il ne répond pas tout de suite. Il sent ce qu’aurait d’injuste une hative réponse,
et il m’estime surtout d’exprimer ma pensée. Comme il ne fait plus d’esprit lorsque son cceur l’emporte, il ne tentera de rien dire sur ce que j’ai formulé.
Mais il me donnera ses yeux, des yeux chauds, des yeux d’or, et a mi-voix, d’un ton sincére, il murmurera :
— Je crois finalement... que je vous aime bien...
— Monsieur le Président est servi !
dit Albert, flanqué de Pons.
Pons sort de la cuisine. Vermillon, Pceil humide, il apporte un fumet qui suscite l’appétit.
— En route, Messieurs! dit Clemenceau.
Il se dresse, la canne haute.
— Les besognes sacrées ne doivent pas attendre. Et vous, dit-il a Pons, pas d’orgue pendant le repas; aucun curé n’est invité !
La cuisine de Clotilde, que nous avions connue sous le rayonnement de midi, reposait dans une grisaille légére. Elle semblait accueillante 4 la réflexion plutét qu’aux élans passionnés, et Clotilde, en cette pénombre, avait l’air plus touchante en étant plus usée. Chacun de nous reprit sa place.
— Pons, versez le vin! dit Clemenceau. Et donnez-moi de l’eau.
— Quoi? Pas de vin? dit Buré.
— Jamais, dit Clemenceau. J’ai le sang bien assez vif.
— Tous les Frangais ne sont pas comme vous, dit Buré.
— Non, Monsieur, et je le déplore, dit
Clemenceau hautement. Les Francais sont un peuple qui s’en va, ajouta-t-il tristement.
— Ah! Ah! Vous les croyez malades?
dit Buré.
—— Non, monsieur, fichus.
— Vraiment?
— Fichus! Aes
— Mais pas tous?
— Tous fichus!
Ce n’était pas de la fanfaronnade :
il s’expliqua avec tristesse :
— Je ne connaissais pas les Francais. C’est un peuple d’amnésiques! Ils ont tout oublié : leurs miséres, leur gloire, ‘les Allemands. Au point que...
s'il fallait encore les sauver, eh bien..., je les sauverais par habitude, mais...
ca ne m’intéresserait ‘plus !
— Cependant, il y a des Frangais...
dit Buré.
— Ecoutez donc, s’il y en a encore, dit Clemenceau, tant mieux, mais alors laissons-les! Occupons-nous du poulet, qui est Soubise, et qui, lui, me parait une sire réalité.
I] s’était emparé d’un couteau, d’une fourchette. I] entamait une aile, qu’Albert venait de servir.
— Mais, gémit Pons, pourquoi, cher Président, ne prenez-vous pas le pouvoir?
—Ah!...Celle-la est bien bonne !s’écria Clemenceau. C’est vous qui me 1’offrez?
Le ministére de la Musique peut-étre?
Vous oubliez qu’on m’a remercié, que le pays m’a congédié! Versailles! Deschanel! Allons, vous savez bien qu’ils ont fait cela pour mon diabéte. Ce sont des gens trés gentils. Ils savaient que mon bonheur était de vivre prés de Clotilde. Goditez ce poulet, vous comprendrez !
‘Nous comprenions. Il ajouta qu'il avait fait son dernier effort en allant parler 4 Amérique :
— Et le résultat est éminent! Les Américains maintenant aiment Caillaux autant que moi. C’est dommage, je leur avais bien parlé. Je leur avais fait comprendre pourquoi ils étaient venus en France, et ils ne le savaient pas tous...
Mais puisque les Frangais ne savent plus pourguoi ils sont Frangais! C'est affreux... C’est un peuple qui est en train de perdre sa mentalité. I] ne se retrouve plus. Il se désagrége...
— C’est vrai! C’est vrai! dit Pons avec désolation, il ne sait méme plus ce qu'il vous doit !
— Pardon! Il dit encore qu’il me doit le traité de Versailles... tel qwill’a appliqué! reprit dans un- ricanement
Clemenceau. I] dit aussi qu’on aurait
di pousser jusqu’a la Silésie et lui annexer la rive gauche du Rhin. Moi faire des annexions, aprés « la guerre du Droit »! Enfin... tout cela n’est rien.
La réputation de Clemenceau, je m’en fous! Je vais mourir, j’aurai l’oubli.
Qwil y ait 4 mon égard deux mille ans d’ignorance, je compte sur la justice universelle, un jour. Mais dans ce temps-la la France n’existera plus!...
Mes pauvres enfants, vous étes une race éreintée : je connais douze jeunes ménages qui ne peuvent pas faire d’enfants !... Tandis que les Boches, s’ils m’entendaient, me croiraient d’abord, ils prennent tout a la lettre : peuple dénué d’esprit ! Ensuite, dans leur joie, ils feraient vingt fois plus de mioches, et ils en font déja dix fois plus que vous! C’est cela que vous refusez de
voir, que vous voulez oublier! Hinden-
burg, vous vous dites : « C’est un Président! » Du tout! C’est un général et une sage-femme, une sage-femme qui a avalé son forceps, mais qui le rend dés qu’on en a besoin. Race inférieure. et forte, et qui de nouveau vous le fera’ bien voir... Et si vous n’aviez que les Boches! Vos bons amis anglo-saxons.
vous tiennent en esclavage, pour vous remercier sans doute d’avoir aidé a le supprimer dans le monde!... Pauvre pays! I] avait pourtant lair d’un bonheur dans la création. I] était une union miraculeuse du Nord et du Midi — le Nord... sans quoi nous n’aurions rien fait de grand! — le Midi..., sans qui nous n’aurions rien dit de beau!
Tout cela est gaché. On voudrait se défendre des idées -mauvaises, on est hanté par les décadences antiques. Vous n’étes plus qu'un pays d’avocats :
songez a la Grace, a ses rhéteurs, a ses sophistes. Vous étes la proie des étrangers : songez 2 Rome envahie par I’ Asie.
Hélas! Hélas! Le jour baissait. Nous y songions, méme Pons, qui dit :
— Non, non, Président, cela jamais !
— Jamais quoi, mon ami?
— Nous ne périrons jamais !
— Musicien! fit Clemenceau. Vous périrez aussi par la musique. Et toujours comme la Gréce!
Mais le poulet était si tendre, accom- modé d’une sauce aux aromates si fins, qu'il fut obligé de dire :
— Heureusement, il y a l’imprévu...
Le crépuscule est bien doux. Et le dos de Clotilde réconfortant. Dans tous les temps, chez tous les peuples, il y eut du gachis... Alors, qui sait? Les misérables qui sévissent vous régénéreront peut-étre. A force de voir la téte verte
de Malvy, et de hire du Victor Margueritte, vous finirez peut-étre par vomir.
En ce cas, vous serez purgés. Seulement votre bourgeoisie, quel boulet a trainer !
— Notre bourgeoisie, dit Buré. Vous n’y tenez plus pour vous?
—- Moi, je suis un mourant ; j’achéve ‘de disparaitre, dit Clemenceau, je regarde de l’autre cété, et en vous enviant de vivre encore, je vous plains de respirer lair d’une bourgeoisie stupide. Elle fait des ligues, distribue des cartes, édite des brochures : autant d’aneries !
Votre bourgeoisie ressemble a votre Parlement. A la Chambre, autrefois, il y avait encore quelques acteurs qui avaient un vague dir de Comédie-Francaise. Maintenant, ils sont a peine de Y Ambigu-Comique. D’ailleurs, ce n’est jamais en parlant qu’on change un état de choses.
Il nous regarda dans les yeux.
— C’est en se sacrifiant!... Quand comprendrez-vous cela? Tant qu'il n’y aura pas des hommes tués, vous entendez, des bourgeois a l’état de cadavres sur la placé de la Concorde, il n’y aura rien, il ne pourra rien y avoir d’amélioré. Tout se mérite, tout se paie. Loi vieille comme le monde, et vérifiée tout le long de I’ Histoire !
Qu’il était éloquent, de cette éloquence qui se moque de Il’éloquence!
Ah! vous tous, les habiles, les charmeurs du barreau, de la tribune et de la chaire, c’est pour des femmes du monde que vous vous épuisez, tandis que lui c’est un homme vrai pour de vrais hommes !
Sa vivante parole est expression de sa vie. On entend dans ses mots frémir une Ame qui lutte. Il est souriant, paisible... et tout & coup il frappe, puis il
devient muet. Ses silences ne sont pas de ladresse, mais de l’émotion; sa phrase n’est pas du métier, c’est le cri de son cceur. I] ne combine pas, il ne prépare rien ; a d’autres de répandre une lueur douce et prudente. Lui tient une rude lanterne; il vous la met sous le nez, et il vous montre ce qu'il faut montrer.
Dans sa cuisine, comme le matin, il venait d’étre lui-méme, face aux fantémes de tant de pantins. Si ces pantins, en chair, en os, avaient paru, comme ils auraient grincé ! Si les habiles dont je parle étaient entrés, ils seraicnt ressortis! « Je dine dans ma cuisine, »
m’avait-il annoncé. Qu’il a raison de faire cette annonce! On n’y respire pas lair des salles 4 manger a la mode. Comme il est salubre, lair de Clemenceau!
Homme vigoureux, que j’ai de joie pres
de vous! Nous étouffons parmi des vivants qui sont morts. Quand vous serez mort, dans nos mémoires vous serez vivant.
Avec force, avec feu, i] venait de dire :
— Je vois deux avenirs possibles, tous deux redoutables. Ou -bien une réaction, sous l’étiquette d’ Action fran- ¢aise. C’est le seul parti organisé. Bien entendu, ils ne vous raméneront pas le roi, pas plus que les haches de pierre.
— C’est peut-étre tant pis! dit Pons.
— C’est peut-étre tant mieux! dit Clemenceau.
— Y a-t-il des rois de France que vous aimiez? dit Pons.
— Aucun, dit Clemenceau.
— Oh! Henri IV! dit Pons.
— C'est le plus nuisible! dit Clemen-
ceau.
— Comment? dit Pons.
— Qui, ccmment? dit Buré.
— Il s’est converti! fit Clemenceau farouche. Et en se convertissant, il a rompu léquilibre, si utile, entre les religions. Mais... vous n’avez rien a craindre : il n’y aura plus de rois... que dans les jeux de cartes. Si donc I’ Action francaise réussit quelque chose, ce sera une dictature de camelots. Je ne vous la souhaite pas, elle est possible. Quand je pense au Quartier Latin que j’ai connu, quand on me dit ce qu'il est a présent, quand je vois ce ministre pour foire du Tréne, Frangois-Albert, senfuir, les fesses marquées par des pieds d’étudiants, je ne réponds de rien!... Remarquez que j’estime ces gens-la : ils ont du courage. Mais jal une autre conception de la liberté.
Ilse tut, pour y réver sans doute, puis il reprit, désolé :
— Ou bien... vous vous en irez petit a petit... Du bolchevisme? Méme pas!
Vous étes trop avancés pour avoir la force d’une révolution. Vous aurez une déliquescence, et ga ne sera pas trés long. Briand avec | Allemagne va vous arranger cela. Vous vivrez la paix faisandée des décadences. Vous ne souffrirez pas. Ce sera sale et... délicieux...
comme quand les anciens s’ouvraient les veines dans un bain de lait.
Albert passait la galette de mais ; elle avait le teint de Clotilde. Et il offrait aussi des fruits.
— Mangez donc de ces choses admirables, dit-il, et ne m’écoutez pas tant !... Je vois peut-étre tout en noir.
Mais il ent un sursaut.
— C'est votre faute aussi! Vous ne
semblez plus, mes pauvres enfants...
Il hésita ; il nous regardait, pour voir si nous étions d’aplomb :
— Vous ne semblez plus avoir...
d’abord le goit de Vhonneur! L’honneur qui dans la vie est la timbale d’argent en haut du mat de cocagne !
Suis-je candide? Je me souviens que mon ceeur bondit, sur cette parole d’airain.
— Ah! me disais-je, que nous importe son orgueil, s'il nous vaut de temps en temps de si fortes vérités!
Que nous importent les insuffisances de lesprit en regard de cette héroique assurance du cceur! Et vous, ministres et sous-ministres, prudents jusque dans ambition, dilettantes méme pour la patrie, comme il vous dépasse, comme il vous écrase !
I] devina notre admiration. I] tira sa montre.
— Huit heures. Je vais me coucher.
— Déja! dit Buré.
— Déja! répéta Pons.
Et je fis : « Oh! déja! »
— Quand je dors, reprit-il, je ne divague plus.
— Mais c’est que nous partons ce soir! dit Buré, plein de regrets.
— Dépéchez-vous d’admirer tout une derniére fois... D’abord, Clotilde !
Il s’était levé :
— Clotilde ou le travail ; Clotilde qui, avec de la morale, fabrique du plaisir!
Puis la mer... Sortons pour mieux la voir...
Elle s’était retirée, découvrant une plage sans fin. On la voyait 4 peine et on ne l’entendait plus. Quel repos,
cette soirée! Nous avions l impression
directe de linfini, — de Vinfini pour nos forces es nos mesures, car il faut bien que tout soit fini. Nous baignions dans le dernier rayonnement, qui n’est que tendresse, confiance. Ces insectes de rien, qui vivent un crépuscule, voletaient, nous promettant le beau temps pour le lendemain, et nous avions besoin, dans le bonheur apparent, d’une annonce de ce grand homme en rapport avec ce ciel, avec cette mer. Nous étions devant sa chambre qui, je lai dit, donne sur le sable et les fleurs du jardin.
Nous aperetimes son lit qui l’attendait, les draps ouverts. I] n’y avait plus de temps a perdre. Nous étions faibles, c’est certain ; mais Buré, Pons et moi, le premier osant un mot, les autres en risquant deux, nous-lui demandames la grace de nous indiquer tout de méme...
avant que nous nous quittions... quels
remédes il voyait... car pouvait-il n’en voir aucun? Méme si le malade est condamné, est-ce que le médecin n’en ordonne plus? Il y a des miracles.
-— Des miracles! Jamais! s’écria le vieux lutteur. Et il n’y en a pas besoin !
reprit-il avec gaieté. Tétes de mules que vous étes ! La Nature ne vous suflit pas?
Il lu ouvrait les bras, mais il les referma vite, répétant : « Je vais me coucher ! »
Cependant, il fallait bien nous dire adieu. Quand on est l’héte qu’il est, on claque malaisément sa porte au nez des gens. Alors, le pied sur son seuil, i fit
— Portez-vous bien!
Puis il songea. Il avait les yeux sur ses chiens de bronze, il les leva sur nous.
Comme ils étaient étranges soudain, voilés, presque perdus! J’eus le temps &
peine de me dire: « Qu’est-ce qu'il a?... »
D’une voix changée, d’une voix blanche, il murmurait :
— Espérer? C’est impossible !... Je ne le puis plus, moi qui ne crois plus...
Et sourdement, comme un aveu :
— Moi qui ne crois plus... a ce qui m’a passionné : la Démocratie.
Dans sa bouche! De sa part! C’était si important, si émouvant, qu’en silence nous lui tendimes les mains.
— Au revoir!
Par respect, nous ne voulions plus rien d’autre, non, rien! Mais c’est de lui-méme alors qu’il continua :
— Le malheur de la République...
c’est d’avoir réussi...
Il s’était appuyé fortement sur sa canne. ;
— Le malheur de l’idéalisme, c’est de se réaliser...
Ne jugeait-il pas sa propre vie?
— J’aicru au Parlement... dit-il. J’ai cru au peuple...
I] eut un geste pour dire : « Pauvres idées, envolez-vous! »
Et réveur :
— Si Pon me poussait un peu... je croirais peut-étre encore 4 une oligarchie...
Mais dans un éclat de rire :
— Procurez-moi des oligarches !
I] nous défiait :
— Allons, des noms!... Millerand?
‘Bravo! C’est un ceeur d’acier ! N’oubliez jamais son histoire. Il est président de la Chose publique. I] ouvre son journal, lit dedans qu’il faut partir: 1] part ! Jamais encore la presse n’avait eu cette influence, sauf par les petites annonces, ou il y a, m’a-t-on confié, des appels clandestins irrésistibles. Mais si Millerand
ne veut pas... vous avez Doumergue !
Avec son monocle et ses souliers vernis, il est charmant! On croirait qu'il joue aux « Variétés », qu'il vient saluer a la chute du rideau. C’est quelqu’un!
Quand il est entré 4 l’Elysée, il a trouvé les meubles trés agréables, il a cru qu'il se plairait. Puis, le lendemain, un huissier l’a vu bailler dans un fauteuil.
« Est-ce que Monsieur le Président ne digérerait pas? a dit cet homme inquiet.
— Si, st! a dit Doumergue. Seulement...
je n’ai rien a faire... » Rien a faire! Et il est 4 la téte de la France! Non, a votre place, je le laisserais ot il est, et je demanderais plutét Painlevé. Trés bonne idée, Painlevé! [] faut simplement se méfier. Prenez-le, mais prenez garde. Vous avez vu ses joues? Inflation! Et sa téte? La, je vous parle en médecin : c’est un hydrocéphale guéri...
D’ailleurs, si Painlevé vous effraie, il y aurait encore Herriot. Herriot, bonne pipe, bon ventre, bon eeil...
Il ferma les yeux pour ne plus voir, mais il laissa tomber comme on frappe une médaille :
— Bonne bouse de vache!... Mes chers amis, je crois, tout compte fait, que Voligarchie sera difficile. I] vaut peut-étre mieux dormir. Vous partez?
Bon voyage! La France vous embéte?
Courez donc voir la Gréce!
— Jamais! dit Pons, le bras tendu comme pour le serment du Jeu de Paume, jamais sans vous!
— Le fait est, dit Buré au comble de la tristesse, que nous aimerions mieux, Président, étre bien gouvernés.
— Quoi?
Clemenceau croisa les bras, et avec rage ;
— Qu’est-ce quil dit?... Vous vivez dans un monde de fous; vous étes mal instruits, mal élevés, mal habillés, mal mariés, et vous voulez étre bien gouvernés ! Pourquoi? De quel droit?
Nous éclatames de rire; il ne riait pas. Mais c’était a qui lui prendrait les mains. Ah! qu'il était frangais! Nous étions fiers de notre journée, navrés de partir, émus de tant de choses! Et nous lui disions cela, regardant encore sa chambre ou il allait reposer devant la mer. I] se taisait, heureux de nos derniéres paroles, trop humain pour ne pas aimer’la gratitude. I] fallait le laisser.
— Tenez, tenez, fit-il, la-bas, a la pointe du cap, le phare qui s’allume!
Nous vimes, et je: murmurai :
— Les marins, dans la nuit, il leur
reste au moins cela, mais nous...
Il tenait ma main; il la lacha, ou plutét la rejeta : il me renvoyait. Assez de paroles, un peu d’action! I] me couvrit d’un regard d’aigle, et dit :
— Vous... il vous reste le courage, Monsieur !
Paris. Décembre 1929.