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« en appelle à lui, sous le nom de Dieu, toutes les l'ois que <i le besoin de son salut lui inspire de regarder plus haut « quelle-même.
« Ce n'est donc pas seulement comme Verbe fait chair, « comme auteur de la foi, architecte et pierre angulaire « de l'Église catholique que Jésus-Christ est votre maître; « il l'est aussi comme Verbe de Dieu, comme lumière invi- « sible de la raison et chef méconnu de l'humanité. L'hu- « inanité et l'Église, la raison et la foi, la nature et la « grâce, ne sont pas des choses contraires ni même sépa- « rées ; elles sont unies dans le Christ, que Dieu a constitué « l'héritier de toutes choses, par lequel il a fait les siècles, « qui est la splendeur de sa gloire, la figure de sa subit stance et qui porte tout sur F efficacité de sa parole K « C'est cette parole, secrète dans notre âme, publique « dans le monde, qui forme l'enseignement total du Verbe « et fait de lui notre Maître unique autant que souverain. « Il vous l'a dit, ne l'oubliez pas : Vous n'avez qu'un « Maître. Ou cela veut dire que l'Évangile est tout et la « raison rien, ce qui est absurde; ou cela veut dire que « l'Évangile et la raison, pages distinctes d'un seul texte. « renferment la même substance et sont l'ouvrage d'un « même auteur2. L'Évangile affirme la raison ; la raison « ne nie l'Évangile qu'en se trahissant elle-même. Le chré- « tien est homme par la raison, l'homme est chrétien par « l'Évangile; et ainsi l'homme et le chrétien se pénètrent « l'un l'autre pour ne former ensemble qu'un esprit qui
« Ep. ad Hebr. I, 2 et 5.
- L'on pourrait trouver peut-être que ces expressions: seul texte, menu substance, et autres semblables, ne sont pas ri^ourcusemeM exaetes et tendent à identifier deux ordres essentiellement distincts. Mais les restrictions qu'y apporte lui-mèine l'illustre dominicain ne permettent pas de se méprendre sur Je fond de sa pensée, qui nous semble part ai te ment ortbodoxe.
■i vient de Dieu, fils et reflet de son indivisible lumière... « Nous nous mouvons dans deux sphères, celle de la « nature et celle de la grâce; mais Tune et l'autre ont le « Verbe, Fils de Dieu, pour auteur et pour flambeau... « Ne vous faites pas de Jésus-Christ notre Maître une « exception au cours général des choses; de l'Église, une « petite société perdue au milieu des âges et des nations ; « de la foi, une lampe obscure luisant en quelques âmes « privilégiées; de la vie chrétienne, enfin, une existence « qui n'a de rapport qu'à elle-même et qui proteste contre « tout. Non, c'est là le thème de nos ennemis, ce n'est pas « le nôtre. Enfants de Dieu, l'univers est l'habitation de « notre corps, les siècles la mesure de nos jours, le genre « humain le compagnon et le théâtre de nos destinées, la « raison notre illuminatrice, la foi une seconde splendeur « née dans la première, l'Église un monde qui embrasse le « passé, le présent, l'avenir, les peuples de la terre avec « les esprits du ciel, et, entre ces deux extrémités, tout « ce que le Verbe de Dieu a pu concevoir sans nous le « dire, et faire sans nous le montrer. L'inconnu même « est à nous ; il vit de notre vie, nous vivons de la sienne, « et, au jour où le drame se clora par l'apparition totale « de ce que nous sommes, il sera clair que l'unité régnait « du pôle visible au pôle invisible de la création, et qu'elle « y régnait par le Christ, image de Dieu, premier-né de « toute créature, en qui tout a été fait aux deux et en terre, « ce qui se voit et ce qui ne se voit pas, les Dominations et « les Principautés et les Puissances, tout enfin, et lui avant « tout et tout en lui, lui le chef de l'Eglise comme il est le « principe du monde, le premier-né des morts aussi, tenant « enfin la primauté en toutes choses, parce qu'il a plu à « Dieu que toute plénitude habitât en lui, et que le sang de
« sa croix réconciliât et pacifiât en lui tout ce qui est de la
« terre et tout ce qui est du ciel K « Voilà l'horizon du chrétien2... »
On croit lire une page des Stromates ou du Pédagogue. Ainsi l'apologiste du 11e siècle comme l'apologiste du xix% en face, l'un et l'autre, des mêmes contradicteurs au dedans, des mêmes adversaires au dehors, établissent sur le fondement inébranlable de la parole divine, que la lumière de la raison et la lumière de la foi s'échappent du même foyer, que la philosophie et la théologie sont filles d'un même père, et que vouloir les opposer l'une à l'autre c'est introduire la contradiction dans les desseins de Dieu et le dualisme dans ses œuvres. Au fond, c'est là l'erreur capitale et commune des fidéistes et des rationalistes exclusifs, de ceux qui n'admettent que la grâce et de ceux qui ne reconnaissent que la nature comme principe de vérité et de vertu. Voilà pourquoi Clément déclare, avec une sévérité qui n'est que justice, que c'est le propre des mêmes hommes de mépriser la foi et de fouler aux pieds la philosophie.
En insistant, comme il le fait, sur les rapports qui unissent l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel, Clément d'Alexandrie pouvait tomber dans l'erreur contraire à celle qu'il réfutait, et confondre au lieu d'unir ce qui est essentiellement distinct. Cette confusion était d'autant plus à craindre que le docteur alexandrin entrait dans une voie inexplorée avant lui en traitant la question des rapports de la raison avec la foi, et que le goût comme la pratique de son temps était de mêler dans une sorte de syncrétisme la religion
1 Ep. ad Coloss., I, 15 sq.
2 Ire Lettre à un jeune homme sur Ut vie chrét. {Correspondant , livrais. île mars 1858, p. 388-3*! >.
avec la philosophie, les traditions des sanctuaires avec les opinions des philosophes.
Mais, comme l'a remarqué Mœhler1, grâce à l'extrême pénétration d'esprit dont il est doué et au" jugement qui s'unit en lui à la science, Clément reste toujours maître de son sujet, et la vigueur avec laquelle il combat une erreur ne le jette jamais dans une erreur opposée. 11 a donc maintenu la distinction des deux ordres tout en montrant qu'ils ne pouvaient être opposés l'un à l'autre. S'il fait de la foi le point de départ de toute connaissance, il prend ce mot non dans son sens théologique, mais dans l'acception qu'il avait reçue d'Épicure et d'Aristote. S'il dit que la foi est le fondement de toute vertu, que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, c'est de la vertu dans l'ordre du salut qu'il entend parler; et il n'en reconnaît pas moins, d'autre part, qu'il y a eu chez les païens de vrais vertus morales, et que l'un des avantages de la philosophie, chez les Grecs, a été d'inspirer le goût du bien et d'améliorer les mœurs. Ainsi, d'une part, il ne condamne pas la nature humaine, même dans son état présent, à une radicale impuissance de connaître le vrai et de pratiquer le bien dans l'ordre naturel ; mais, d'autre part, il n'est pas moins explicite pour établir que la connaissance surnaturelle de Dieu et la vertu dont cette connaissance est le fondement sont le fruit non de la nature, mais de la grâce et la condition indispensable du salut.
Une autre preuve que Clément ne confondait pas l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel, c'est la supériorité qu'il attribue à la science de la foi sur la science purement rationnelle. Évidemment pour que l'une soit supérieure à
» Patrol.. t. II, p. 41.
lit, CLÉMENI H ALKXANDRIK.
l'autre, il faut qu'elles soient distinctes. Or, Clément est le premier parmi les Pères de l'Église chez qui nous trouvions cette formule, consacrée plus tard par la scolastique, que la philosophie est la servante de la théologie. On peut môme dire que toute la théorie du docteur alexandrin, sur les rapports de la nature avec la grâce, se résume dans cette comparaison entre la servante et la femme légitime d'Abraham, Agar et Sara.
L'une et l'autre sont fécondes et doivent leur fécondité à un même principe, Dieu d'abord, l'homme ensuite : voilà leur unité.
Voici maintenant ce qui les distingue. Agar est féconde avant Sara. De plus, Agar est naturellement féconde, Sara ne l'est que par grâce, quoique cette grâce suppose le concours de la nature. Enfin, Ismaël, le fils d'Agar, n'est pas l'héritier de la terre promise, son héritage est ailleurs : le fils de Sara, Isaac, est seul l'enfant légitime de la maison, l'héritier des promesses.
Or, qui ne voit dans cette comparaison se produire d'une manière frappante les rapports de la foi avec la raison? L'une et l'autre ont un même principe, Dieu, un même maître ou époux, l'homme. L'une et l'autre deviennent fécondes en vertu d'une même action divine et d'un même concours humain. En ce sens, la foi et la raison sont sœurs ; il n'y a pas et il ne peut y avoir entre elles d'opposition. Il y a seulement des diiïéi'ences essentielles.
La première, c'est que la foi n'est féconde qu'après la raison, et par conséquent la suppose. Ce n'est donc pas la foi qui crée la raison. La seconde différence, c'est que la foi n'est féconde que par grâce, tandis que la raison est féconde par nature. Les etïorts et le concours de
l'homme sont sans doute nécessaires à la fécondité de la foi ; mais ils ne la peuvent produire par eux-mêmes sans un secours spécial, gratuit, surnaturel de Dieu. La raison, au contraire, produit naturellement son fruit. Les efforts de l'homme y suffisent, non en ce sens que l'action de Dieu soit absente, mais en ce sens qu'il n'est pas nécessaire que Dieu intervienne d'une manière surnaturelle. On trouve dans les effets de la foi et de la raison les mêmes différences que dans les causes qui les produisent. Seule, la foi enfante les héritiers de la terre promise, c'est-à-dire du salut. Les enfants de la raison ne peuvent prétendre à cet héritage, qui est au-dessus des droits de leur naissance et des exigences de leur nature.
Telle est au fond la théorie de Clément et la clef de toute sa doctrine. Nous ne prétendons pas qu'il se soit exprimé toujours en des termes aussi précis. Il faut même reconnaître que sa pensée, parfois flottante et indécise, doit plutôt s'interpréter par le sens général de son enseignement que par les termes vagues qu'il emploie. Mais, à part quelques obscurités qui ont exercé et exerceront longtemps encore la sagacité des critiques, l'on ne peut s'empêcher de reconnaître que le docteur alexandrin a mieux compris, au moins dans ses principes généraux, la question des rapports de la nature avec la grâce, que ne la comprennent, plus de seize siècles après lui, quelques apologistes modernes de la religion catholique. Là est, à nos yeux, l'un des principaux titres de Clément à notre admiration , et le caractère qui lui donne un rang à part parmi les Pères du ir siècle.
L'application qu'il fit de ces principes clans sa polémique contre les Gnostiques et les philosophes païens n'est pas moins remarquable.
C'était au nom de la science que les premiers altéraient la pureté de la doctrine révélée et que les seconds repoussaient le christianisme.
Clément se place résolument sur le terrain de ses adversaires. Il ne condamne la science ni au sein ni en dehors du christianisme. Mais il établit, contre les Gnostiques, que sans la foi pour principe et sans l'autorité de l'Église pour règle, il ne peut y avoir de vraie science chrétienne; et contre les philosophes païens, que le christianisme, considéré comme science, laissait bien loin derrière lui les résultats, louables d'ailleurs, obtenus par le génie de leurs sages. Ainsi il détermine d'un côté les vrais caractères de la science chrétienne ; et il montre , de l'autre , que cette science, mise en regard de la Gnose hérétique et de la philosophie naturelle, leur est très-supérieure non^seulement dans l'ensemble des principes, mais encore et spécialement dans les points où la sagesse antichrétienne e1 hétérodoxe prétendait mériter la préférence.
L'apologie du christianisme prit ainsi, avec Clément, un caractère conciliant et scientifique qui devait se maintenir après lui, et servir efficacement non-seulement aux progrès extérieurs de la foi chrétienne, niais à son développement intérieur. Jusque-là l'Église avait vaincu la corruption des mœurs païennes par la sainteté de ses < Mitants, et la puissance des Césars par l'héroïsme de ses martyrs; il
lui restait à vaincre le paganisme dans son dernier retranchement, dans cet éclat littéraire et cette gloire scientifique dont il honorait ses poètes et ses sages et essayait de couvrir ses misères politiques et sociales. Ce triomphe n'était ni le moins important ni le plus facile ; car la victoire dans les faits n'est définitive qu'à la condition de s'accomplir dans les idées, et les idées, à leur tour, sont la force la plus résistante et la plus indépendante de ce monde.
Le grand titre de gloire de Clément d'Alexandrie est de l'avoir compris, et d'avoir préparé par ses efforts et par la manière dont il engagea le combat la soumission définitive de la science au christianisme.
« Quiconque, dit Mœhler1, lit avec attention les œuvres « de Clément, ne peut s'empêcher de reconnaître avec « admiration à quel point il a compris les besoins de son « temps. Une position hostile à l'égard de la science grecque « tout entière, telle que l'avaient prise Tatien et d'autres, « ne pouvait servir en rien, soit aux progrès du christia- « nisme , soit à son développement intérieur. Au lieu de « fouler aux pieds cette science, il valait beaucoup mieux « s'élancer par un vigoureux essor au-dessus de la philo- « sophie grecque, et loin de prétendre lui enlever tout ce « qu'elle avait de réellement bon, faire tourner au contraire « les résultats obtenus par le génie de l'homme à l'avan- « tage de l'Évangile. Par ce moyen, la route du christia- « nisme était aplanie aux Grecs instruits, et le christia- « nisme lui-même acquérait une nouvelle puissance sur « les esprits et une position faite pour inspirer le respect. « C'est à Clément que l'on doit cet avantage : il eut le « grand mérite d'avoir le premier insisté sur la nécessité
* Patrol, t. II, p. 40.
« d'une instruction solide chez les chrétiens et d'avoir fait « tous ses efforts pour introduire parmi eux l'étude de la « philosophie, afin de mettre le christianisme à même de se « défendre victorieusement contre les attaques des savants « païens. Dans ces soins, il ne dépassa pas les bornes con- « venables... »
Pour comprendre toute la portée de cet éloge, il faut se rappeler l'importance et la difficulté de l'entreprise de Clément. 11 s'agissait de prouver non-seulement que 1(3 christianisme n'était pas contraire à la science, mais qu'il était la religion de la science elle-même : et qu'il pouvait satisfaire à toutes les exigences légitimes du philosophe, comme à tous les besoins de l'ignorant. Le savant, pour entrer dans le sein de l'Église, n'était pas condamné, en vertu même des principes de l'Evangile, à renoncer à sa raison ni même à désapprendre tout ce qu'il avait appris. Le christianisme ne posait pas l'alternative, comme Celse l'avait prétendu, d'un choix à faire entre le raisonnement et la foi , entre l'ignorance et les lettres; il provoquait au contraire l'esprit humain à l'examen de ses titres, à la recherche et à l'intelligence de sa doctrine, et prétendait, même sous le rapport purement scientifique , reposer sur des bases plus solide.-, s'étendre plus loin et s'élever plus haut qu'aucun système humain. Poser ainsi la question, c'était porter le combat au cœur même de la place, et en enlevant au paganisme le prestige de sa science, lui ôtfetde dernier prétexte dont il pût couvrir sa résistance et son opposition à la religion de Jésus-Christ.
Concevoir un tel plan était sans contredit la preuve d'une grande élévation d'esprit; le réaliser a\ec sùccèi pouvait paraître impossible au génie d'un seul homme. El cependant, nous ne craignons pas de l'affirmer, Clément a ac-
compli cette œuvre. Si Ton tient compte de l'état de la science à l'époque où écrivit ce grand docteur, on est forcé de reconnaître que sa démonstration scientifique laisse peu de chose à désirer et que sa gnose est l'exposition rationnelle du christianisme la plus large, la plus complète, la plus savante, et nous ajoutons, la plus orthodoxe qui eût encore paru dans l'Église. 11 n'est pas une question un peu importante agitée au sein de l'Église ou dans les écoles païennes qui ne trouve sa place et sa solution au moins indiquée dans le système théologique de Clément. Philosophie, histoire, poésie, sciences naturelles, arts libéraux, rien n'est exclu de la nouvelle science ; tout, au contraire, lui apporte son secours et son témoignage, et pour devenir chrétienne, la république des lettres, comme l'empire des Césars, comme l'âme humaine elle-même n'a pas besoin de se détruire, il lui suffit de se purifier et de s'élever.
C'est donc par la science que Clément soumet la science à la foi ; c'est à la science seule qu'il emprunte les armes dont il frappe ses adversaires ; c'est en leur montrant que le christianisme est la plus haute , la plus complète des sciences, ou comme il le dit, la vraie sagesse, qu'il veut les convaincre que le christianisme n'est pas le système d'un homme mais la doctrine de Dieu.
Par là même qu'elle est vraiment scientifique l'apologie de Clément est conciliante, pleine de modération et d'équité. Quelles que soient les erreurs des systèmes qu'il combat, on ne le voit jamais porter des condamnations absolues et sans preuves. Il s'élève contre cette méthode expéditive de défendre le christianisme, qui sous prétexte que l'Évangile contient toute vérité, rejette et méprise sans même l'examiner toute doctrine qui se produit en dehors de l'Église. On n'a pas le droit, dit Clément, de condamner ce qu'on
ignore. Nier n'est pas réfuter, et la seule réfutation sérieuse est celle qui se fonde sur l'examen et montre l'erreur par la vérité.
Aussi, mettant lui-même en pratique ce qu'il recommande aux défenseurs de la foi chrétienne, il ne se croit en droit de condamner l'erreur qu'après l'avoir préalablement démontrée, et une erreur si petite qu'elle soit ne lui paraît jamais à dédaigner. Assurément l'erreur n'a et ne peut avoir à ses yeux aucun droit. Mais, l'erreur est rarement sans mélange de quelque vérité et, d'ailleurs, l'esprit humain ne s'attache ordinairement à l'erreur que parce qu'elle se présente à lui sous les apparences du vrai. Ce sont ces apparences qu'il faut détruire. Clément le sait et voilà pourquoi il s'abstient de toute affirmation gratuite ou absolue. Malgré la vigueur avec laquelle il combat les philosophes païens et les hérétiques, il n'en reconnaît pas moins ce qu'il y a de bien dans leurs doctrines. Il aime assez la vérité pour la respecter même4 dans ses adversaires. Quelque défigurée qu'elle puisse être, il ne l'insulte jamais; mais, avant de lui rendre ses hommages, il la dégage des obscurités qui la couvrent pour la faire briller de nouveau, au flambeau de la foi, de sa pure et native beauté.
Clément ifest pas seulement attentif à respecter les droits imprescriptibles de la vérité, en la séparant de l'erreur où elle se trouve mêlée ; mais il évite encore de tomber dans un autre excès aussi contraire à la justice qu'à la charité chrétienne, en identifiant l'erreur avec ceux qui se trompent: Nous no connaissons pas d'apologiste chrétien qui ait mieux pratiqué la devise de saint Augustin : Exterminez les erreurs, chérissez les hommes1! Jamais l'injure, ni Pexpres-
1 Interfhcite errorest <hli<jiic hommes, — L'esprit de l Église n'a pas changé
sion du mépris n'échappe à l'ardeur de sa foi. Il se plaît au contraire à rendre hommage soit aux qualités de l'esprit, soit aux vertus morales qui ont brillé dans les philosophes païens ou dans les hérétiques qu'il combat. Ce n'est pas qu'il excuse ceux qui se trompent au point de les rendre irresponsables de leurs erreurs. Clément sait mieux que personne que l'erreur dérive autant de la dépravation de la volonté que de l'infirmité de l'intelligence. Nul n'a flétri avec plus d'énergie les sophistes qui font un trafic de ce qu'il y a de plus saint au monde, et qui cherchent dans la culture des sciences et des lettres non la connaissance et la diffusion du beau et du vrai, mais le triomphe de leur orgueil, la satisfaction de leur cupidité et l'assouvissement de leurs passions. « Tous les. hommes, dit-il en parlant des « hérétiques, ont à la vérité la même intelligence, mais ils « s'en servent d'une manière différente : les uns suivent « l'attrait de la grâce; tes autres s'abandonnent au con- « traire à leurs passions, et détournent le sens de l'Écriture. « d'après leurs caprices1. Tous ceux-là sont mus par l'am- « bition qui cherchent à détourner, par de fausses inter- « prétations, le sens des paroles qui nous ont été transmises « dans les livres inspirés de Dieu, ou bien qui, au moyen de « conclusions trompeuses , opposent les doctrines des « hommes à la tradition divine, afin de soutenir les opi- « nions qui leur sont propres. 2. » On voit par ces repro-
depuis Clément et saint Augustin, et Rome n'omet aucune occasion de le rappeler aux défenseurs de la religion. « Vobis, écrivait, il y a peu d'années, le souverain pontife actuellement régnant; « vobis idcirco, aliisque quotquot ineodemstadio uestro decurrent scriptoribus, illustre ad imitandum proponemus exempl/um, Augustinum scilicet, qui. in refeUendis sut tonporis erroribus. mentem roqabat pacatam atque tranquillam , et magis de hostmrn eurreclione qiiam de subversione cogitantem. Quamquam- enim Dominas per suos servis régna subvertat erroris, ipsos tamen homines, in quantum hommes sunt. emendandos esse potiusquam perdendos esse jubet. (Bref de X. S. P. Pie IX à M. l'abbé Dupanloup. du 23 octobre 1848.) »
i Strom. VII, 16, p. 890.
2 nid., p. 896.
ches que Clément n'absolvait pas Terreur comme une nécessité invincible de la nature humaine, mais la considérait comme un phénomène moral très-complexe, où la nature, l'éducation, les circonstances, la volonté peuvent avoir plus ou moins de part.
En présence de ce fait, quel est le rôle du vrai philosophe et surtout la mission de l'apologiste chrétien? Est-ce de prouver à ceux qui se trompent qu'ils sont de mauvaise loi? Cette démonstration , quand elle serait aussi aisée qu'elle est difficile, aurait toujours le grave inconvénient de rendre la vérité odieuse au lieu de la servir. L'axiome que l'on doit préférer la vérité à Platon est incontestable ; mais cette maxime ne suffit pas pour former l'apôtre et le vrai docteur chrétien. Il y faut joindre cet autre principe, que le soleil aveugle au lieu d'éclairer des yeux trop faibles pour en supporter le plein jour, et qu'il est souvent nécessaire d'en voiler d'abord l'éclat afin de ménager une transition prudente des ténèbres à la lumière. Quiconque ignore ces ménagements commandés par l'infirmité humaine autant que par cette liberté du cœur qui peut être persuadée, jamais forcée, ignore l'esprit de Jésus-Christ et ne peut prétendre à la mission de l'apologiste. Rien n'est plus absolu que la vérité, rien ne s'impose moins aux hommes par violence. Bien que la maîtresse au logis, la vérité se tient à la porte et elle frappe1 en suppliante. Vouloir emporter feutrée de vive force, c'est s'arroger un droit qu'elle se refuse à ellemême : ce n'est pas être son apôtre.
La conversion des âmes, le prosélytisme chrétien, l'apologie de l'Eglise est donc essentiellement une œuvre de science et de charité. Aussi Clément n'emploie pas d'autres
1 Sto ad ostium et puho. (Apocàl.j 111, ï20.
armes. Au lieu de heurter violemment les préventions, l'orgueil, les préjugés des païens et des hérétiques, il s'applique au contraire, selon le précepte et la pratique de l'Apôtre, à se faire Grec avec les Grecs, infirme avec les faibles. Il insiste sur ce qui rapproche, atténue ce qui sépare, et sans rien sacrifier jamais de la doctrine de l'Église, il aime à la montrer par les côtés qui plaisent davantage à ceux qu'il veut convertir. Quant aux dogmes qui ne pouvaient être expliqués sans froisser les préjugés scientifiques des philosophes et sans leur inspirer pour le christianisme une aversion peutêtre irrémédiable, Clément croit qu'il est de la prudence de les passer provisoirement sous silence. « Je tais le reste, « dit-il simplement, en glorifiant le Seigneur1. »
Ces atténuations et ces réticences que des esprits absolus flétrissent aujourd'hui du nom de compromission, de confusion dogmatique, de complaisance pour l'erreur, de timidité et de mollesse, Bossuet, qui n'était ni complaisant ni timide, les jugeait au xvir siècle « une parfaite apologie de la religion chrétienne. » Voici en effet le jugement que le grand évêque de Meaux a porté des écrits apologétiques de notre illustre docteur. On trouvera tout ensemble clans la longue, mais lumineuse citation que nous allons faire, et l'explication des lacunes qui se rencontrent dans la doctrine de Clément et la justification des ménagements et de la modération prudente qu'il se fit un devoir d'employer clans sa polémique contre les adversaires du christianisme.
« Les païens, dit Bossuet, ne voulaient que des vertus « triomphantes. C'était pour les attirer que saint Clément « expliquait à pleine bouche leur apathie, leur ataraxie, « leur inamissible constance. Mais encore qu'il n'oubliât
1 Strum. Vfll, 3, p. 835. —Cf. Jhid., p, 886.
« pas les correctifs, il ne les étalait pas avec tant de force, « se contentant de les semer de çà et de là, et encore assez « souvent par de petits mots que nous avons remarqués; « mais il n'a jamais expliqué à fond cette sentence de saint « Paul, qui fait la merveille de la perfection de cette vie: « Ma force se perfectionne dans l'infirmité; en sorte que « plus on a de cette sorte de faiblesse, plus on est libre, plus « on est parfait, plus on est assuré, plus on est humble. « Loin d'exposer cette belle idée, saint Clément semble « plutôt avoir voulu la cacher aux platoniciens, aux stoï- « ciens, aux autres philosophes, dont l'orgueil n'aurait pas « pu la porter, non plus que l'accommoder à l'idole de la « vertu qu'ils s'étaient formée. C'a été dans cet esprit qu'il « a caché à ces superbes les infirmités du Dieu-Homme « agonisant dans les approches de la mort, et les faiblesses « des apôtres, leurs petites aigreurs, leurs gémissements « secrets, et l'humble reconnaissance de leur infirmité, né- « cessaire pour rabattre en eux les sentiments d'orgueil. « Saint Clément n'ignorait rien de tout cela, et ignorait « encore moins que tout cela était un moyen d'élever la « perfection chrétienne jusqu'au comble; mais il n'a voulu « montrer aux philosophes que le côté qui leur pouvait « plaire, en attendant que le baptême et la simplicité et « docilité de l'enfance chrétienne les rendit capables du « reste. C'était aussi à ce temps qu'il leur résen ait la pleine « compréhension de la corruption originelle qu'on ne con- « naît jamais assez, que lorsque, par le désir du baptême, « on sent le besoin de renaître. Dans cette renaissance du « chrétien, la continuation des mauvaises inclinations resv tées pour le combat et pour Pexercice était encore un « des mystères réservés par notre prudent auteur... « La seconde partie du secret de sainl Clément consiste
« clans les dogmaes sublimes et impénétrables de notre re- « ligion, que saint Clément insinue plutôt par ci parla, « qu'il ne les montre tout de suite et à découvert. C'est « donc là une partie, et sans doute la principale, de son « secret. Car encore qu'en quelques endroits il semble le « renfermer tout entier dans la doctrine des mœurs, il ne « parle pas toujours de même ; et en tout cas, il faut se « souvenir que dans ces endroits où il semble tout réduire « aux mœurs, il met parmi les mœurs le culte de Dieu et « de son Fils; et c'est là qu'il ne dit pas tout et ne parle « que confusément de la Trinité et du culte du Saint- « Esprit, enveloppant même souvent la génération du « Verbe dans des termes ambigus ; car s'il avait tout « expliqué, les philosophes n'auraient pu porter une si « pure lumière.
« Je mets parmi les mystères celui de la grâce et de la « prédestination, que saint Clément enveloppe sous des « expressions assez imparfaites, encore que par ci par là « il jette des semences claires de la vérité, qui, en se cou- « vrant aux profanes, selon son dessein, se faisait sentir « à tous ceux qui étaient instruits.
« C'est encore un grand mystère que celui des sacre- « ments de l'Église, en particulier du Baptême, dont il n'y « a presque rien dans saint Clément, et de la sainte Eucha- « ristie, dont il parle encore moins, n'en jetant que deux « ou trois mots capables de réveiller l'attention des fidèles, a et de renouveler dans leurs cœurs la merveille de leur « incorporation à Jésus-Christ, sans néanmoins que les « païens y pussent rien comprendre.
« Il ne faut pas non plus chercher dans saint Clément « d'Alexandrie, dans toute son étendue, cette admirable « familiarité et ces doux colloques de l'âme avec Dieu,
488 CLÉMKNT D'ALEXANDRIE.
« comme d'égal à égal; et ce Père se contente d'en poser « les fondements certains, mais encore assez éloignés. « C'est pourquoi on n'y trouve point ces douces idées de « noces spirituelles, ni rien du Cantique des cantiques, non « plus que de l1 Apocalypse, où ces secrètes caresses et « correspondances sont expliquées.
« Quand je dis rien sur Y Apocalypse, je veux dire si peu « de chose, qu'il semble n'en avoir parlé que pour mon- « trer qu'il n'était pas de ceux qui rejetaient ce divin livre. « Mais, au reste, il n'a osé étaler aux païens la gloire de « la céleste Jérusalem, le règne des saints avec Jésus- « Christ, leur séance dans son trône, ni le reste en quoi « consiste la gloire des saints, qu'il ne montre qu'obscu- « rément et en général aux païens, et encore, autant qu'il « le peut, selon les idées des philosophes; parce qu'ils « n'auraient pas pu soutenir le riche détail des récom- « penses éternelles, ni comprendre que l'homme ait pu « être élevé si haut.
« Pour toutes ces raisons et pour beaucoup d'autres, qu'on « aurait pu recueillir avec plus de soin, il ne faut pas être « surpris que ce docte Père, dans les endroits où il semble « avoir pris son cours pour énoncer les choses les plus « merveilleuses..., se réprime lui-même, et dise tout à « coup : Je tais le reste en glorifiant le Seigneur.
« Il proposait en ce lieu les châtiments, qui sont de deux « sortes : châtiments correctifs et émendatifs, s'il est permis « d'inventer ce mot, par conséquent temporels, ou pure- « ment vindicatifs, où la justice divine se satisfait elle- « même par des supplices éternels. On sait sur cela les « sentiments de Platon et des philosophes, qui o'admet- « taient des peines que du premier genre. 11 entre dans leur i sentimenl en proposant des châtiments nécessaires .
« disait-il, à la bonté du grand juge\ pour empêcher le « cours des crimes, ou corriger, à la fin, ceux qui les com- « mettent. Jusque-là les philosophes étaient contents. Mais « pour ce (lui est de ces pures peines, que la justice ren- « dait éternelles pour se contenter elle-même, ils ne les « pouvaient supporter, aimant mieux admettre des ré- « volutions infinies dans les âmes, qu'une si affreuse « éternité.
« Pour n'entrer donc pas dans ces peines, qui eussent « trop effrayé les païens, comme elles ont fait Origène « même, disciple, mais non en cela, de saint Clément, h « évite cette question, et se contente de dire en général « qu'il y aura un jugement parfait en toutes ses parties ; ce « qui signifie bien en général un jugement sans miséri- « corde, sans ménagement, sans réserve, et dont l'effet est « éternel ; mais comme ce n'est pas tout dire, et au con- « traire que c'est éviter le particulier, pour la raison qu'on « vient de voir, il a raison d'ajouter : Je tais le reste, pas- « saut aussitôt à la gloire des bienheureux dont il ne craint « point de montrer l'éternité. On voit donc... qu'il a raison « de se taire, comme il dit, en glorifiant le Seigneur, et « pour ne point exposer aux blasphèmes des infidèles, la « sévère et implacable justice de Dieu, dont aussi je ne « vois pas qu'il ait rien dit dans tout son ouvrage.
« On pourrait peut-être montrer des raisons particulières « de se taire, dans la plupart des endroits où il en revient « au silence; mais ce serait un soin superflu, et il suffit « que nous voyions en général des raisons solides de sup- « primer beaucoup de choses excellentes, et même de « déclarer l'affectation de les supprimer, qui, entre tous les « bons effets qu'elle produisait, avait encore celui-ci que
« Strom. VIT, p. 835.
« saint Clément répète souvent, d'aiguiser les esprits, et « de les exciter à la connaissance de la vérité.
« Voilà sans doute un dessein digne d'un grand homme, « et une parfaite apologie de la religion chrétienne \ »
L'on voit par ce jugement de Bossuet que le devoir d'un apologiste chrétien consiste autant dans l'opportunité que dans la vérité de la doctrine qu'il expose, et que si le dogme a ses droits, les âmes ont leurs besoins et même leurs infirmités qu'il faut savoir ménager.
Au reste on connaît un arbre à ses fruits. Quand la méthode suivie par Clément n'aurait pas pour elle les raisons et les autorités qui viennent d'être rappelées, il lui resterait encore l'autorité du succès et la gloire d'avoir été suivie depuis seize siècles par les plus grands apologistes du christianisme.
L'histoire ne permet pas de nier l'immense influence exercée par Clément d'Alexandrie tant au sein qu'au dehors de l'Église. 11 agit sur les païens non-seulement par les conversions nombreuses qu'il opéra et dont son disciple saint Alexandre nous a laissé l'honorable témoignage, mais encore par celles qu'il prépara en faisant tomber les préjugés qui élevaient entre les savants et la religion nouvelle une barrière insurmontable.
Par la forme scientilique qu'il donna à l'exposition de la doctrine catholique, par la comparaison rationnelle qu'il fit de ses dogmes avec les opinions des philosophes, il
' Tradition </c.s- nouveaux mystiques, ch. xvii, sect. 1.
montra que le christianisme n'était pas une superstition aveugle, contraire à la raison, incompatible avec la science, comme ses contempteurs affectaient de le dire, et que ne le considérât-on que comme un système philosophique, il avait, à ce titre seul, des droits sérieux à n'être pas condamné sans examen. Cette méthode habile, jointe à l'éclat de son enseignement, attira sur le christianisme l'attention de tous ces Grecs chercheurs et curieux, réunis en si grand nombre à Alexandrie ; et le christianisme , grâce à ses efforts continués par Origène et ses successeurs, prit ainsi dans les écoles savantes la place qu'il avait déjà conquise dans la société civile et politique.
La victoire remportée sur le mépris et le dédain des esprits cultivés du paganisme ne fut pas le seul effet de l'apologie de Clément. Cette apologie exerça au sein du christianisme une action peut-être encore plus féconde.
Clément parvint à faire comprendre aux catholiques quelle utilité ils pouvaient tirer de la culture des lettres profanes et de la science en général, soit pour défendre la doctrine de l'Eglise contre les attaques des païens et des hérétiques, soit pour acquérir eux-mêmes une connaissance plus étendue et plus profonde du dogme révélé. L'école chrétienne d'Alexandrie prit définitivement, sous sa direction, ce caractère littéraire et scientifique qui la rendit dans les lettres humaines l'émule respectée des écoles profanes. L'Écriture sainte demeura toujours la principale étude des maîtres illustres qui s'y succédèrent et le plus important objet de leur enseignement. Mais après l'explication de l'Écriture sainte et dans une assez large mesure, il y eut place pour la grammaire, l'éloquence, l'histoire, les mathématiques, la musique, l'astronomie et surtout pour la dialectique et la philosophie. Nous trouvons des traces de cet
402 CLÉMFNT D'ALEXANDRIE.
enseignemenl dans les écrits qui nous restent de l'école d'Alexandrie. Le huitième livre des Stromates, par exemple,
traite exclusivement de logique et de dialectique, et Mœhler qui, malgré des autorités contraires, regarde ce livre comme authentique, remarque que Clément s'y était proposé de réveiller dans les chrétiens le goût de l'étude de la philosophie et des belles-lettres, afin de leur faire acquérir en tous les genres la supériorité sur les païens1. On peut en conclure aussi que Clément ne se bornait pas à l'enseignement de la religion, mais initiait de plus ses auditeurs aux sciences profanes, méthode fidèlement suivie par ses successeurs.
Saint Grégoire le Thaumaturge rapporte en effet qu'Origène, disciple de Clément, enseignait non-seulement la philosophie, mais encore la physique et l'astronomie, pour mieux faire comprendre à ses auditeurs les œuvres admirables de Dieu 2, et qu'il leur exposait ensuite tout ce que les auteurs païens avaient écrit sur les vérités, objets de son enseignement3. Eusèbe nous apprend, à son tour. qu'Origène enseignait à ceux de ses disciples qui les ignoraient le cercle entier des lettres et des sciences humaines, afin de les rendre plus propres, par ces connaissances préliminaires , à acquérir la science divine de la religion 4.
Ainsi la méthode si vivement recommandée et défendue par Clément prévalut après lui, non-seulement dans Origène qui s'en servit avec tant d'éclat et de succès, mais dans les maîtres qui lui succédèrent, Héraclas, saint Denys,
I Patrol, t. II, p. 35.
- S. G-reg. Thaum., In Origen., p. 64 ■
'• Euseb., Hvtt. eccl.% VI, 8.
surnommé le Grand, Piérius, Théognoste, Sérapion, saint Pierre le Martyr, Macaire, Didyme et Rhodon, auxquels il faut probablement adjoindre saint Athanase, saint Cyrille, et le jeune Arius, alors qu'il s'appliquait à croire plutôt qu'à innover l. L'histoire aussi bien que leurs écrits témoigne de l'influence qu'exercèrent ces grands docteurs, et des services qu'ils rendirent à l'Église. De l'école d'Alexandrie, comme d'un autre cheval de Troie, suivant la comparaison d'un auteur ecclésiastique, sortirent un grand nombre d'hommes apostoliques, éminents en science, en doctrine et en piété, qui, dans les diverses Églises de l'Orient, servirent avec éclat et succès la cause de l'Évangile 2. Nous avons déjà cilé saint Alexandre, d'abord évoque en Cappadoce, puis à Jérusalem, qui parle avec tant de reconnaissance de ses maîtres, saint Pantène et Clément. On peut nommer, en outre, parmi plusieurs autres, Julius l'Africain, disciple d'Héraclas ; saint Pamphile, disciple de Piérius; saint Jérôme, Rufin,Pallade, disciples de Didyme; Philippe de Side, qui suivit les leçons de Rhodon. 11 n'est pas douteux que la même école d'Alexandrie n'ait produit et formé les évêques et les prêtres qui, durant le me et le iv siècle illustrèrent le siège et l'Église d'Alexandrie. Outre les docteurs qu'il fournit à cette Église, Origène, forcé de s'en éloigner, forma, tant à Césarée en Palestine qu'à Césarée en Cappadoce, un grand nombre d'illustres élèves, entre autres saint Lucien d'Antioche, Athénodore et saint Grégoire le Thaumaturge. Par le moyen de ces savants hommes, les théories de Clément se répandirent dans l'Orient proprement dit, où elles eurent deux centres
i Guerike. De Schol. catech., t. I«, p. 105-106.— Cf. P. M. Cruice, Essai crit. sur l'Hexaem. de saint Basile, p. 19. 2 Hospinianus, De Templis, p. 419.— Cf. Guerike, 1. L, p. 107.
principaux, Antioche en Syrie, H Césarée en Gappadoce.
L'on connaît les écrivains distingués qui sortirent de [ces deux grandes écoles, dont la première s'attacha davantage à l'herméneutique et à l'histoire, la seconde à la mystique et à la métaphysique chrétiennes. L'auteur de la Préparation évangélique, saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, et beaucoup d'autres docteurs chrétiens, dérivent de cette source, et se rattachent à Clément par son disciple Origène. Leurs écrits prouvent que Clément ne se trompait ] lorsqu'il affirmait que la philosophie profane pouvait servir à relever et à corroborer la théologie chrétienne. 11 est constant que tous ces illustres docteurs ne s'élevèrenl à cette hauteur de doctrine et à cette magnificence de langage qu'en demeurant fidèles à la méthode indiquée i I pratiquée par le savant prêtre d'Alexandrie, et en mettant, comme lui, au service de la science sacrée, les lettres et les sciences naturelles.
Outre ce résultat immédiat et déjà si considérable, l'école d'Alexandrie eut une influence plus générale encore. A son exemple et sur son modèle, un grand nombre d'autres villes, telles que Nisibe, Séleucie, Edesse, Sidc en Pamphilie, virent s'élever, dans leur sein, des écoles chrétiennes, la plupart munies de riches bibliothèques, qui rivalisèrent de science et d'éclal avec les écoles tant vantées du paganisme, et finirent par 1rs éclipser.
L'Occident ne demeura pas étranger à ce mouvement. Rome, depuis saint Justin l'Apologiste qui y enseigna et y combattit le philosophe Crescent, eut, aussi bien que les Eglises naissantes des Gaules, ses docteurs, Bes orateurs el ses poètes sacrés, Saint Iiilaire, sainl ^mbroise, saint Augustin, saint Paulin, saint Eucher, saint Léon et sainl
Grégoire le Grand furent tous versés clans les connaissances profanes ; tous, ils se servirent de la théologie pour guider leur philosophie, et usèrent de la philosophie pour jeter du jour sur la théologie. Saint Grégoire le Grand, qu'on a si faussement accusé de s'être montré contraire à l'étude des lettres et des sciences profanes, n'hésitait pas à signaler comme un piège du démon le préjuge de certains chrétiens de son temps qui méprisaient les sciences du siècle et en négligeaient la culture :
« Les malins esprits, dit-il dans son Commentaire sur « le livre des Rois, ôtent du cœur de quelques personnes « le désir d'apprendre; de sorte que, d'une part, ils igno- « rent les sciences séculières, et, de l'autre, ils n'arrivent « pas à la connaissance sublime des sciences spirituelles. « C'est donc très-justement qu'il est écrit que « les Phi- « lutins avaient pris garde que les Hébreux ne forgeassent « des épées et des lances. Les démons savent très-certain e- « ment que lorsque nous nous remplissons de la connais- « sance des lettres humaines, nous y trouvons un puissant « secours pour la connaissance des choses divines. Quand « donc ils nous détournent de les apprendre , quel est « leur motif en cette conduite , sinon d'empêcher que « nous forgions des lances et des épées?... Dieu a placé « cette science séculière comme dans une espèce de plaine « où il faut entrer d'abord, parce que, ayant résolu de « nous élever jusqu'à la hauteur des divines Écritures, il « a voulu que ces lettres séculières nous servissent de « degrés pour y monter. C'est dans ce dessein qu'il a voulu « nous faire commencer par là, afin de nous apprendre, par « cet exercice préliminaire, à passer à la recherche des « vérités spirituelles. De là vient que Moïse, qui nous a a laissé par écrit le commencement des divines Écri-
« turcs, n'a pas commencé lui-même à les apprendre « d'abord ; mais, afin de devenir capable de les comprendre « et de les exprimer, étant encore dans l'ignorance, il s'est « rempli de toutes les sciences des Égyptiens. C'est aussi « pour cette même raison qu'Isaïc a été plus éloquent que « tous les autres prophètes, parce qu'il n'a pas été d'A- « nathot comme Jéréfnie, ni pasteur de troupeaux comme « Amos ; mais qu'il a reçu une éducation noble et libérale, « comme la reçoivent les personnes de qualité. Enfin c'est « pour la même considération que saint Paul, ce vase d'é- « lection, a été instruit aux pieds de Gamaliel avant que « d'être ravi dans le paradis et d'être enlevé jusqu'au « troisième ciel : et c'est peut-être pour ce sujet qu'il a « excellé en doctrine au-dessus des autres apôtres. Car, « ayant à converser dans le ciel et à traiter de choses « toutes célestes, avant d'arriver à cet état, il a commencé « par l'étude des choses inférieures et terrestres1. »
Ainsi les idées de Clément sur l'union de la science sacrée avec les connaissances profanes avaient fini par prévaloir dans l'Église universelle ; et c'est en effet à la victoire qu'elles avaient remportée sur les opinions contraires que nous devons, avec la conservation des chefsd'œuvre classiques de l'antiquité païenne, le iv' et le ve siècle de notre ère, les plus beaux et les plus grands de la littérature et de la théologie chrétiennes.
Mais il n'y a jamais ici-bas, dans le domaine des doc-
1 s. Greg., lib. V, lu I. Regum, c. t\
trines comme dans celui des faits, de victoire définitive. Les thèses débattues au ne siècle par Clément et ses adversaires ont été reprises au xixe siècle avec la même ardeur que si elles n'avaient jamais été traitées et résolues, et nous voyons aujourd'hui remettre en question, au dehors comme au sein de l'Église, des principes que la consécration de la science et l'expérience des siècles semblaient devoir rendre à tout jamais incontestables. Sous ce rapport, le docteur alexandrin offre tout l'intérêt d'un apologiste contemporain de la religion ; et ses écrits, sans presque y rien changer, nous semblent répondre merveilleusement aux besoins des esprits en ce temps et en ce pays.
En dehors de l'Église, la philosophie incrédule est, à peu de chose près, ce qu'elle était au ue siècle. Nous avons nos athées matérialistes, dans MM. Taine, Dolfus et l'école positiviste ; nos athées panthéistes et néoplatoniciens, dans MM. Littré, E. Renan et l'école critique ; nos Gnostiques, dans MM. Enfantin, Proudhon, Pierre Leroux, Cabet, A. Comte, l'école humanitaire et socialiste. Plus près de nous, l'ancienne école éclectique, dontM. Jules Simon occupe le côté extrême, accepte du christianisme tout ce qui n'implique pas l'idée d'une intervention positive et surnaturelle de Dieu. Sans s'expliquer clairement sur le fait historique de la révélation, elle pose en principe que la révélation n'est pas moralement nécessaire, et que l'homme trouve dans sa raison, comme dans sa conscience, tout ce qu'il lui faut pour connaître le vrai, pratiquer le bien, et atteindre ainsi sa destinée 1.
* Les deux derniers ouvrages de M. Jules Simon, le Devoir et la Religion naturelle, ont pour objet, d'une part, de réfuter le panthéisme et le matérialisme, et, d'autre part, d'établir que l'homme, pour être religieux et vertueux, n'a besoin d'autre règle et d'autre secours que de ceux qu'il trouve dans sa raison et dans sa conscience, et que, par conséquent, la révélation surnaturelle est superflue.
Aujourd'hui donc, comme au ne siècle, le christianisme se trouve en présence des mêmes systèmes, des mômes erreurs, des mêmes adversaires. C'est toujours l'athéisme, le panthéisme, le matérialisme et le déisme que l'apologie chrétienne rencontre devant elle. Sous ce rapport, notre condition est celle de tous les siècles chrétiens, même de ceux où la religion régnait avec le plus d'empire. — Non-seulement les systèmes qu'on nous oppose ne sont pas nouveaux, mais, pour les faire prévaloir, l'incrédulité moderne s'est à peu près contentée des moyens qu'elle tenait de ses ancêtres. Sa métaphysique n'est pas plus élevée, sa psychologie plus profonde, sa logique plus serrée, sa méthode plus savante. Le seul avantage dont elle puisse se prévaloir sur les anciens adversaires du christianisme, c'est celui de la critique historique et de l'exégèse scripturaire. Des travaux considérables en cette matière ont été accomplis depuis un demi-siècle en Amérique, en Angleterre, et surtout en Allemagne, et imposent à l'apologie chrétienne de nouveaux devoirs. Mais, là encore, pour être plus savante, l'incrédulité n'est pas plus invincible. De récents travaux publiés parmi nous 1 y ont ouvert la voie à une défense scientifique qui n'a besoin que d'être soutenue et continuée pour être victorieuse. A mesure qu'ils seront examinés de plus près, ces édifices élevés par la critique sceptique à si grands frais de textes, d'hypothèses et de paradoxes contre
1 L'on ne saurait trop applaudir au bon exemple que viennent de nous donner M. l'abbé Maignan, M. H. Wallon, de l'Institut, ci M. l'abbé Cruice par la publication des Prophéties messianiques, de la Croyance duc à l'Evangile, et des Études sur les Philosophumena. 11 est important que l'on entre dans cette voie, où nous appelle la critique allemande, et que l'on ne permette plus aux disciples de Hegel, de Strauss, d'Ewald et de Feuerbacb de dire insolemment à la France catholique : « Quant à la qui du fait de la révélation et du surnaturel, la science indépenaai suppose antérieuremept résolue. n> [Etudes d'histoire reliyievse, par M. E. Renan.
r authenticité de nos saints livres et ia divinité des origines chrétiennes, laisseront voir les fondements ruineux sur lesquels ils reposent et la vanité des efforts qui les ont construits. Il en résultera même, en fin de compte, cet avantage que la controverse religieuse "sera portée sur son véritable terrain, qui est celui des textes et des faits.
Ainsi, à ne la considérer qu'en elle-même, la science antichrétienne de ce temps ne nous paraît pas plus forte ni plus redoutable qu'au xvie et au xvme siècle , et elle a de moins qu'au lie et au nf l'appui de César et la violence du glaive. D'où viennent donc ces inquiétudes d'hommes graves et religieux qui semblent redouter pour la foi des dangers extraordinaires? Pourquoi ce cri d'alarme jeté dans notre camp par des chrétiens qu'on ne saurait accuser d'ignorance ni de pusillanimité? Pourquoi, dans le camp de nos adversaires, cette audace sûre d'elle-même qui ne prend plus la peine de dire, avec Voltaire : Écrasons V infâme, ni même de raconter, avec Jouffroy, comment les dogmes finissent, mais, les supposant écrasés et finis, parle et agit comme s'ils étaient définitivement morts ? 11 y a là un symptôme qui ne saurait s'expliquer suffisamment par l'incurable présomption des ennemis du christianisme, ni par les préoccupations d'une foi prompte à s'alarmer. La situation présente du catholicisme en France 1 recouvre autre chose que des craintes exagérées d'un côté, et des espérances présomptueuses de l'autre. Il y a, croyons-nous, un danger plus qu'ordinaire qui doit moins que jamais permettre aux défenseurs du christianisme, sous prétexte qu'il est immortel, de s'endormir dans une paisible et
i Nous ne parlons que du catholicisme en France, et nous envisageons la question principalement au point de vue du mouvement scientifique des idées.
fatale sécurité. Mais ce péril, tel qu'il nous apparaît, est bien moins dans la force et la nouveauté de l'attaque que dans la faiblesse et la direction de la défense.
Il faut bien en faire l'aveu, l'apologie chrétienne a dévié, parmi nous, de sa voie traditionnelle, pour se jeter dans des sentiers nouveaux, qui, outre l'inconvénient de ne pas conduire à l'ennemi, pourraient avoir, si l'on ne s'arrête à temps, celui de mener à des abîmes. « Depuis plus de « trente ans, dit le P. Ghastel *, une foule de penseurs, « dans un but très-louable sans doute, mais plein d'illusion « et de péril, ont mis toute leur philosophie, moins à étu- « dier la raison qu'à la déconcerter. » Il suffit, pour se convaincre de la vérité de ce fait, de lire la plupart des écrits philosophiques publiés en faveur de la révélation, depuis les traités de M. de Bonald jusqu'aux récentes productions du Traditionalisme. La même pensée, le même esprit, quand on y regarde de près, anime, à des degrés divers tous ces apologistes : établir les fondements de la foi sur les ruines de la raison, et la nécessité de l'ordre surnaturel sur la négation de l'ordre naturel.
Déjà, au xvii" siècle, Huet, le célèbre évêque d'Avranches, avait essayé de pousser dans cette voie l'apologie philosophique du christianisme. S'étant persuadé que la philosophie qui s'abstient de toute affirmai ion dogmatique est la philosophie la plus favorable au christianisme ; qu'elle dispose, par l'incertitude où elle jette les esprits, à se soumettre à la foi et à se placer sous la conduite de Dieu, il fit tous ses efforts pour établir que la raison humaine, abandonnée à elle-même, ne peut, en aucun cas, parvenir à une certitude pleine et entière : que la loi seule
t De la Valew de la raison humaine, [ntrod., p. 12, Paris, L8
peut suppléer à ce qui lui manque, et conduire ses jugements du probable au certain *. La même tendance, produite par des causes différentes, se fait remarquer çà et là dans les Pensées de Pascal. Mais le siècle de Descartes, de Leibnitz et de Bossuet avait trop de raison et trop de science pour goûter la théorie fidéiste de l'évêque d'Avranches, ou pour prendre au sérieux la boutade janséniste de Pascal, que Y abêtissement est la condition de la foi 2. Huet et Pascal n'eurent donc pas, de leur temps, une influence marquée sur la direction de l'apologie chrétienne. Mais ils préparèrent le mouvement presque général qui s'est manifesté parmi les catholiques de France au commencement de ce siècle, mouvement auquel M. de Bonald prêta l'appui de sa haute intelligence, s'il n'en fut le premier promoteur.
M. de Bonald a été, sous la Restauration, l'un des adversaires les plus honorables et les plus autorisés de la Révolution. Profondément convaincu que les malheurs et les bouleversements dont la France venait d'être le sanglant théâtre avaient leur cause dans l'oubli de la foi et des principes sociaux qu'elle a inaugurés ou raffermis dans le monde, l'auteur de la Législation primitive conçut le dessein de ruiner parla base le rationalisme en montrant, par l'étude approfondie de la raison humaine, que non-seulement la révélation lui était nécessaire, dans sa condition présente, pour se préserver de l'erreur, mais encore qu'elle était une condition essentielle de son existence. Au fond, c'était la thèse renouvelée de l'évêque d'Avranches. Mais
1 Voir ses Questions d'Aulnay, et son Traité philosophique. — CL Etude sur Daniel Huet, évêque d'Avranches . par M. l'abbé Flottes, et le compte rendu de ce travail dans l'Ami de la Religion, n° 6362, t. CLXXXI.
5 Les gnostiques anciens et les rationalistes modernes sont, sur ce point, en parfait accord avec Pascal et les fidéistes. On connaît la théorie de M. Renan sur les parties simples de l'humanité.
ce qui fait l'originalité et le caractère propre de la doctrine de M. de Bonald ce sont les principes ou plutôt le principe unique qui sert de fondement à tout son système, à savoir « qu'il ne peut y avoir de pensée ou de perception mentale « sans parole, sans instruction, et qu'en dernière analyse, « l'enseignement est nécessaire pour acquérir toute idée « générale, morale ou religieuse \ »
Ce principe vraiment nouveau renfermait des conséquences qui ne furent ni énoncées, ni peut-être entrevues par M. de Bonald lui-même, mais qui ont été logiquement déduites par ses nombreux et ardents disciples. De là le système du sens commun de M. de Lamennais, qui du reste puisa à plusieurs sources et se rattache par des liens aussi étroits à Jean-Jacques Rousseau et à Pascal 2 qu'à M. de Bonald et au comte de Maistre B.
Le traditionalisme s'est élevé sur les ruines du Mcnnaisianisme, condamné par les évêques de France et par le pape Grégoire XVI.
Le traditionalisme forme moins aujourd'hui , parmi nous, une école qu'un parti ; il a un esprit et des tendanc plutôt que des principes et des doctrines. Aussi le définir n'est pas chose facile ; et parmi la diversité mobile de ses formules et la contradiction de ses affirmations, l'on ne rencontre guère qu'un côté permanent et saisissable,
1 Voir la consciencieuse analyse du système de M. de Bonald, par le P. Chastel, dans son livre De la Valeur delà raison humaine, p. 21-44.
2 « Pascal est, sans contredit, le représentant le plus pur du jansénisme... A voir les extrémités où se réfugie cette grande âme, on sent qu'elle est en proie à de maladives ardeurs et qu'elle cède à une sombre épouvante au moins autant qu'à une conviction réfléchie... Parce qu'il a découvert que la raison ne peut pas tout connaître, Pascal affirmerait volontiers qu'elle ne peut rien savoir; parce qu'il croit la philosophie insuffisante, il la proclame impuissante et digne il'ctre tnoqu< (M. Nourrisson, Essai sur la philosophie de Bossuet, p. 229.
;î Ce n'est pas par ses idées philosophiques, mais par ses opinions théologiques et le caractère 'le sa polémique que M- il*1 Lamennais rattache nu comte .1. de Maistre.
celui de ses négations. Le traditionalisme, sous ce rapport, ressemble beaucoup à une négation de Tordre naturel. Il paraît n'admettre en dehors de la foi, en dehors de renseignement traditionnel qui en est la source, ni vérité, ni bonté, ni beauté, ni vertu, ni religion, ni droit, ni civilisation véritables. 11 est difficile, du moins, de rattacher logiquement à un autre principe ses thèses contre la philosophie, contre les classiques païens, contre les arts grecs et romains, contre les législations tant anciennes que modernes, contre la liberté, contre l'économie politique, contre l'industrie, en un mot, contre tous les efforts et les conquêtes de la raison et de l'activité humaines. Il y a sans doute dans la condamnation de toutes ces choses des ménagements impérieusement commandés par les définitions de l'Église. Mais, malgré les restrictions nécessaires pour se maintenir dans les limites de l'orthodoxie qu'il ne veut pas franchir, le traditionalisme obéit au même esprit qui lui donna naissance et préfère se contredire plutôt que se désavouer. Le traditionalisme maintient donc , en principe, la distinction de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel ; il signe volontiers les propositions qui sauvegardent les droits légitimes et inaliénables de la raison. Mais dans la pratique, il met la raison dans une dépendance si absolue, si universelle de la révélation, il amoindrit tellement son rôle, il exagère et étale avec tant de complaisance ses erreurs, ses incertitudes et sa faiblesse, que, tout compte fait, il ne laisse guère de milieu entre le scepticisme et l'Évangile, entre la folie et la foi.
Cette méthode d'apologie n'a pas produit, jusqu'à ce jour, les heureux résultats qu'en attendaient et qu'en espèrent encore ses promoteurs et ses partisans. Il est même dans la nature des choses "qu'elle en produise de tout con-
traires. Les extrêmes appellent les extrêmes, ils ne les détruisent jamais. Loin d'arrêter le mouvement du rationalisme parmi nous, le traditionalisme n'a fait que l'accélérer et le précipiter plus rapidement dans les excès où il tend par son propre poids. La raison philosophique, comme on l'appelle1, loin de consentir à reculer jusqu'aux limites de l'impuissance que lui assigne la raison catholique, est au contraire encouragée par là même à ne reconnaître , à ne respecter aucune limite. On lui refuse d'être humaine, elle affecte de se proclamer divine.
Par son principe fondamental, l'apologie traditionaliste se condamne à l'impuissance contre le rationalisme, puisque, entre elle et lui, il ne reste plus de terrain commun ni de lieu de paisible rencontre. Cet inconvénient est grave, mais il n'est pas le seul.
C'est un fait historique et incontestable qu'au lieu d'apporter une force nouvelle aux défenseurs de la religion , le nouveau système les a considérablement affaiblis par la division qu'il a introduite et qu'il entretient dans leurs rangs. Qu'on veuille bien réfléchir sur ce qui se passe parmi nous depuis plus de trente ans. Les catholiques combattent sans relâche. Mais contre qui sont dirigés leurs efforts les plus opiniâtres, les plus ardents? Ce n'est pas contre leurs adversaires communs. Semblables à des alliés, unis pour défendre la même cause, mais divisés par leurs préjugés ou leurs intérêts personnels, ils ne s'enten-
* Ces termes de raison philosophique et raison catholique sont aussi nouveaux que le système. Jusqu'ici, les Pères et les apologistes n'avaient connu qu'une raison, qui est la raison humaine, laquelle peut rire éclairée parla foi ou privée de cette lumière divine, niais n'en demeurt moins, dans son fond, toujours la même. Aujourd'hui, comme au winps des Gnostiques, les catholiques, parait-il, ont leur raison propre, différente de la raison des philosophes. Le moyen nue ces raia ms <'ntendent?
dent ni sur le plan de campagne, ni même sur le choix et l'emploi des armes, et ils consument à s'affaiblir et à se détruire mutuellement un temps et des forces à peine suffisantes pour faire face à l'ennemi. Nous le savons, l'unité de la foi, sinon l'union de la charité, se maintient parmi ces divisions intestines. Mais, pour ne pas conduire jusqu'à l'extrémité d'une séparation schismatique , l'existence et l'ardeur de partis contraires ont toujours eu des résultats fâcheux dans l'Église.
Ce qui aggrave la situation c'est qu'ici les inconvénients de la lutte ne sauraient avoir de compensation vraiment utile. De quoi s'agit-il en effet? Il s'agit simplement de conserver à la raison humaine son rang et sa dignité ; comme aussi de reconnaître les limites qu'elle ne peut légitimement franchir. Le principe fondamental de nos divisions est là. Or cette question est grave sans doute et sa solution dans la vérité est la condition de tout progrès réel. Mais, à raison même de son importance, elle a été cent fois débattue et résolue dans la tradition chrétienne. Il n'y a donc à espérer des discussions irritantes dont elle est aujourd'hui l'objet ni vérité nouvelle, ni secours nouveau pour le triomphe de la foi.
Aussi, la reprise si ardente de ce problème touchant la valeur de la raison est-elle à nos yeux la preuve, non d'un progrès, mais d'une décadence manifeste de la science et de l'esprit humain. Si la raison et la foi n'étaient affaiblies, elles ne se disputeraient pas mutuellement leurs titres, mais sûres d'elles-mêmes, elles marcheraient de concert, comme à tous les grands siècles, à de nouvelles conquêtes dans ce domaine sans limites du vrai, du beau et du bien, ouvert par le Verbe à l'activité de l'homme et du chrétien. Le progrès de ce temps, nous le craignons, consistera moins
rM CLÉMENT D'ALEXANDRIE.
à avancer qu'à se maintenir sur le terrain conquis par nos pères ; et peut-être serait-ce agir sagement de consulter le passé, plutôt que d'interroger l'avenir. Pour les catholiques c'est un devoir de le faire en tout temps, mais aujourd'hui, ce semble, plus que jamais. En voici la raison.
Parmi les choses qui nous séparent, le traditionalisme professe un principe dont l'application sérieuse peut nous réunir. Comme lui nous honorons la tradition ; comme lui nous sommes convaincus que la tradition suffit pour résoudre bien des questions et en particulier celles qui nous divisent. Nous n'y mettons qu'une condition, c'est que la tradition soit sérieusement interrogée et loyalement écoutée. Il y aurait, en effet, quelque chose de mieux à faire que d'exalter la tradition, ce serait de l'étudier; il y aurait quelque chose de plus utile que d'avoir sans cesse le nom des Pères à la bouche, ce serait d'avoir continuellement leurs œuvres sous les yeux1. Du jour où l'on entrera franchement dans cette voie, il n'y aura plus de traditionalisme; il y aura, ce qui n'est pas la même chose, la science de la tradition. Alors, les partis céderont la place aux écoles, la querelle à la controverse, l'injure à la réfutation.
D'un autre côté l'apologie chrétienne, au lieu de se perdre dans des hypothèses aussi faciles à nier qu'à inventer, suivra contre les adversaires du dehors, la méthode scientifique inaugurée dès le berceau de l'Église et tournée avec tant de succès contre les erreurs renaissantes de
1 II semble que le système traditionaliste devait avoir pour conséquence de provoquer l'étude approfondie des Pères. Malheureusement, il n'en est rien. Tout s'est borné jusqu'ici à l'aire ça et là quelques extraitsque l'on a décorés du titre de Classiques chrétiens. Quant à la science patrologique proprement dite, elle n'existe plus en France depuis le xvne siècle. Cette étude sur Clément m'en a i'ourni une preuve ; pour trouver un travail sérieux sur ce Père, j'ai dû remonter jusqu'il Pénelon et Bossuet.
chaque siècle. Les catholiques n'ont pas d'armes nouvelles à forger pour défendre leur foi. Ces armes sont prêtes et sous leurs mains; ils n'ont qu'à les bien connaître et à s'en servir avec sagesse.
Puisse cette Étude sur Clément d'Alexandrie contribuer à répandre la conviction qui l'a inspirée, et provoquer dans le domaine de la tradition des recherches, sinon plus consciencieuses, au moins plus savantes et plus profondes. C'est le but principal de nos efforts, et s'il est atteint, nous ne demandons pas d'autre récompense.