CHAPITRE I
Rév4l«iioo.— •« 4lvUUi4.
On a dit que la pensée de Clément sur la foi était obscure et incertaine^. Ce jugement, auquel nous ne saurions souscrire, repose sans doute sur les diverses significations que notre saint docteur donne au mot foi (noui) , suivant les erreurs dilTérentes et même contradictoires des adversaires qu’il avait à combattre. Sa théorie pour être bien comprise a besoin d’être interprétée en vue de.s systèmes auxquels il l’a opposée.
Le mot foi est pris assez fréquemment dans le langage des Pères et de Clément lui-même pour l’objet de la foi. Dans ce sens il est synonyme de révélation, de christianisme. La foi est l'ensemble des vérités, des préceptes et des grâces, fruits de l’enseignement, de la vie et de la mort du Verbe incarné. Elle participe de la nature de son auteur, dont elle est l’expre.ssion théorique et pratique. File
' < Sur ce point, dit M. Vacherot, la peintée de saint Clément, bien
3»'obtcure et incertaine, est tréa remarqnable. » Niât, critique de Vécoie ’Altxandriêf t. I, p. 251.)
en a tous les caractères. Pour en connaître la nature il faut donc connaître celui qui en est le principe.
Or, quel est son auteur? Apprenez-le en peu de mot', dit Clément :
« Le Christ, c’est le Verbe de la vérité, le Verbe de « l’indéfectibilité qui régénère l’homme et l’élève jusqu'à « la vérité ; le centre du salut qui écarte la corruption.
« qui chasse la mort et construit dans l’homme un fera- « pie afin qu’il élève en lui un trône à Dieu *. Le Christ « est pour nous non-seulement la cause de notre existence,
• mais encore il nous a conservés pour que nous fussions « bienheureux. Lui, le Verbe même, parut parmi les
• hommes; lui seul, en même temps Dieu et homme -, est j
« devenu pour nous la source de tout bien. C’est là le ^
« nouveau chant : l’apparition du Verbe , qui était au ' « commencement et avant tous les temp.s. Après nous avoir
« donné la vie comme créateur, il nous est apparu comme t docteur pour nous enseigner à bien vivre, afin que plus
• tard comme Dieu il puisse nous accorder la vie éter- « nelle -^. Notre docteur est semblable à Dieu son père « dont il est le Fils ; il est élevé au-dessus de tout jiéclié,
« au-dessus de tout reproche, de tout trouble de l’àme:
« Dieu pur et sans tache, sous forme humaine, obéissant « à la volonté du Père, le Verbe de Dieu est dans le Père;
« il est assis à la droite du Père, et il est Dieu nonobstant
« sa forme d’homme ’. » j
Clément réduit la notion des perfections divines du Verbe révélateur et sauveur à .«a plus simple e.xpression en I
t Cohurt.^ II, p. 90- I
■’O AfifùiBtoi T« vvSfiunùi, *
* Cohort . I, p. fî sq. i
* P«da9. 1 , 2, p. 99. — Cf. sur la divînitt^ du Wrbo Strom. |
p. 635; — r, 1, p. 646, elc.
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disant : « Il est le Verbe divin incontestablement vrai ■ Dieu, égal au Maître souverain de toutes choses »
Ainsi le Verbe de Dieu, la vérité absolue, la puissance du Père ayant paru en personne, s’étant incarné, s’étant fait homme pour instruire et sauver les hommes, la doctrine du salut, le christianisme dont il est l’auteur peut être facilement défini. La révélation chrétienne est , d’une part, comme le Verbe, la vérité absolue, infaillible, indéfectible et toute-puissante; elle est, d’autre part, nécessaire, indispensable au salut, comme le médiateur, Homme-Dieu, comme le Rédempteur incarné, mort et ressuscité pour les hommes
Divinité et nécessité, tels sont donc ses deux caractères essentiels.
Quant à la divinité du christianisme, c’est une question de fait qui se prouve, comme la divinité de son Auteur, par le miracle, par la prophétie, par sa force de propagation, de résistance et de durée.
Clément invoque toutes ces preuves. « 11 ne faut pas,
• dit- il, mépri.ser téméiiiirement la foi des chrétiens
• comme une chose commune, vulgaire et sans prix. Si
• elle était d’invention humaine, comme les Grecs le pré- < tendent, elle aurait déjà disparu. Mais puisque au con-
• traire, dans ses accroissements journaliers, il n’est pas de « lieu où elle ne s’établisse, elle est évidemment quelque
• chose de divin
• La sagesse qui est propre aux chrétiens, dit-il encore.
• est la seule enseignée de Dieu ; et c’est de cette sagesse
' Cohori., X, p. 86.
*Slrom. VI, i, p. 770 et 771.
*N'on est merito temere reprehendenda , u( et facUie et vulgaris et quet fit ^uorumUècl. 5t /lumanum enim esset mventum, ut exù/imaèanf Qrmci, eiiam «ximdum esset. Sin autem augetur, non est ubi non Dico ergo fidem,., ««e ditinum altçuid. (^troni. II, p. 445.)
« que jaillissent comme d’une source intarissable tous les r ruisseaux qui vont se jeter dans l’océan de la vérité, c L’avénement du Seigneur venu pour nous instruire fut « prophétisé de mille manières : messagers, héraults, in- € troducteurs, précurseurs se succèdent dès le berceau du « monde afin de prédire par leurs discours, par leurs ceu- € vres la venue du Sauveur, les circonstances, l’époque « de cet avènement et les prodiges qui devaient l’accam- « pagner. La loi et les prophètes le signalent et le prépa- « rent de loin. Le précurseur le montre déjà présent, et « après lui les apôtres en publient ouvertement la vertu.
« Les philosophes n’ont plu qu’aux Grecs et seulement f à quelques disciples : Socrate à Platon, Platon à Xéno- « crate, Aristote à Théophraste et Zénoii à Cléanthe. Mais « la parole du Maître des chrétiens n’est point restée cap- « tive dans les limites de la Judée, comme l’enseignement « des philosophes dans l’enceinte de la Grèce. Propagée t dans l’univers entier, elle a persuadé en même temps « Grecs et Barbares, nations, cités, bourgades, maisons. « individus ; elle a conduit à la vérité tous ceux qui l’ont « écoutée, elle a même gagné bon nombre de philoso- « phes.
« Que la philosophie grecque soit interdite par l’auto- « rité des magistrats, la voilà qui s’évanouit soudain. « Notre doctrine à nous, dès le premier instant de sa pré- « dication, n’a cessé de voir s’élever contre elle rois, ty- « rans, gouverneurs, magistrats, qui, secondés par une € armée de satellites et des multitudes innombrables, nous • font une guerre acharnée et cherchent à nous anéantir. « Eh bien ! cette doctrine n’en est que plus florissante, t car elle ne peut succomber à la manière des inventions ( humaines, ni languir comme un don sans vigueur. Tous
{.IVRK III.
t les dons de Dieu sont marqués de sa force. Elle demeure « donc invincible contre toutes les entraves, quoiqu’il lui
■ ail été prédit qu’elle souffrira toujours la persécution
• La preuve * que nous avons pour sauveur le Fils de « Dieu lui-mème, ce sont les prophéties qui ont précédé « et annoncé son avènement, les témoignages qui ont ac- « compagné sa naissance temporelle, les prodiges qui,
• depuis son ascension , sont annoncés et éclatent de
• toutes parts. Ce qui montre que nous avons la vérité,
• c’est que le Fils de Dieu est notre maître. En effet, si « toute investigation roule toujours sur deu.x choses, à sa-
• voir le sujet et l’objet, il est évident que nous sommes « seuls en possession de la vérité vraie, car le .sujet de la
• vérité que nous démontrons e.si le Fils de Dieu ; l’objet,
• c’est la vertu de la foi, plus puissante que tous les obsta-
■ des qu’on lui oppose, plus forte que le monde entier « conjuré contre elle *. »
Ainsi le christianisme est divin parce que son auteur est Dieu; il est vrai, parce que son auteur est la vérité même.
Clément part de là pour établir que le christianisme est à l'égard de toute science humaine ce que le jour est à la nuit. « Depuis que .Fésus-Christ est venu nous instruire,
• dit-il, nous n’avons plus besoin d’écoles humaines : ce
• docteur nous enseigne tout ; par lui la terre entière est « devenue Athènes et la Grèce. De même (|ue quand le « soleil ne luit pas, tous les autres astres n’empèchent pas
• Ülrom. VI. 18. p. 828, 8-27.
Clétnent emploie ce mot dHPti ie sen» d’Anstote, qui le üétinil ainsi (vlna/j/L prior., liv. II, c. xxvî) : Signum autem vihil aUud esse quant propoutio demomtraliva, aut necessana , aut prolabUis. Sam quo testante ren e.rstat: vel quo farto prius aut posterius, res farta est : hoc est ugnum mdicatu tetn factam esse aut exstare. — Le mot employé
quelques lignes apres dans le même texte par Clément, est défini par Arittote, loc. cit. : Indicium atunf esse, qvod setre factl.
*Strom. r/,15, p. 801.
« que la terre ne soit ensevelie dans les ténèbres ; (k « même si nous n’avions pas connu le Verbe, si nou,'
• n’avions pas été éclairés par lui, nous serions semblable- « à des poulets que l’on engraisse dans l’obscurité pwa*
• les faire mourir
« Croyez donc, s’écrie-t-il plein d’enthousiasme, croyez « à l’Homme-Dieu; hommes, croyez au Dieu vivant quia « souffert, qui est adoré ; croyez, esclaves, à celui qui es". « mort ; croyez, tous les hommes, à celui qui est le seul « Dieu de tous les hommes ; croyez, et recevez en récom- « pense le salut *. »
La révélation divine, l’enseignement du Verbe incariK était donc nécessaire au genre humain.
Cette nécessité d’où provenait-elle aux yeux de Clément? La concevait-il comme une nécessité relative ou comme une nécessité absolue? La regardait-il comme une suite de la chute originelle ou bien comme une conséquence de la nature meme de Dieu et de l’homme, en d’aut^e^ termes comtne une nécessité résultant de l’incapacité essentielle où est un être fini de se mettre en rapport avec l'infini par lui-même et par ses forces naturelles?
En outre, supposé qu’elle soit absolue, cette nécessité de la révélation proprement dite existe-t-elle seulement pour la connaissance et pour la conscience dans l’ordre surnaturel, ou bien s’étend-elle à toute connaissance, à toute conscience dans l’ordre naturel, de sorte que sans révélation il n’y ait pour l’homme ni exercice de la raison, ni moyen de sortir de l’ignorance, ni formation de la conscience morale?
La question revient, on le voit, à déterminer en dehors
* Cohort., II, p. 86 sq.
< Ibid., X, p. 84.