‹ Clement d'Alexandrie, sa doctrine et sa polemiqueChapitre 6 sur 145 · LIVRE r · texte numérisé non relu

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se bornait à la méditation des vérités révélées, afin de les mieux connaître et de les mieux pratiquer.

Si l’on joint ces raisons tirées du caractère des premiers fidèles et de la nature même du christianisme la considération des difficultés de fout genre au milieu desquelles l’Église chrétienne dut s’établir, vivre et se propager, l’on comprendra facilement que tous les travaux littéraires des temps apostoliques se soient produits presque exclusivement sous la forme épistolaire, et n’aient eu pour objet que les rapports les plus simples entre des hommes intimement unis par la même foi, animés de la même espérance et persécutés pour la même cause. N’ayant tous qu’un cœur et qu’une âme, et se considérant comme les membres d’une môme famille, tout ce qu’ils avaient à se dire consistait à exprimer en peu de mots, avec la force qu’inspire une conviction profonde, portée jusqu’à l'héroïsme du martyre, leurs sentiments sur les occun ences journalières de la vie, à se prémunir les uns les autres contre les erreurs des hérésies naissantes, et contre le danger des schismes du dedans, en présence des attaques du dehors. Tel est le caractère général des épîtres de saint Barnabé, de saint Clément de Rome, de saint Ignace d’Antioche, de saint Polycarpe de Smyrne. On trouve dans ces monuments vénérables de l’antiquité chrétienne de précieux témoignages touchant le dogme, la constitution, la hiérarchie et la discipline de l'Église primitive. Mais ces pages, où se révèlent l’héroïque charité et la grandeur d’âme de pontifes martyrs , sont encore plus l’expression du sentiment chrétien que l’exposition raisonnée des dogmes de la foi. La théorie ne s’y montre qu’autant qu’elle est nécessaire pour contredire une erreur du moment, ou pour autoriser une conclusion pratique. I.es écrivains apostoliques

l(i CLÉMENT D'ALEXANDRIE.

s’appliquaient beaucoup plus à réformer la vie que la science, et c’était surtout dans l’intérêt des mœurs qu’ils défendaient l’Église et sa tradition.

Toutefois, on a remarqué * que dans le petit nombre d’écrits qui nous sont parvenus de cette époque, se trouvent déjà les principales formes sous lesquelles l’activité scientifique se développa plus tard. Ainsi les épîtres de saint Ignace nous offrent les premières traces d’une apologie de l’Église contre les hérétiques; celles de saint Barnabé, un essai de dogmatique spéculative ; dans le Livre du Pasteur, le seul de cette période qui n’ait pas la forme épistolaire, il y a une première tentative de morale chrétienne, et VPpUre à Diognèle peut être considérée comme la première apologie du christianisme contre les païens. Ce dernier ouvrage, longtemps attribué à saint Justin le martyr, est d’une antiquité beaucoup plus reculée *, et il mérite d’autant plus de fixer notre attention, qu’il indique clairement le terrain sur lequel se rencontrèrent pour la première fois la religion et la philosophie

Si les premiers prédicateurs de l’Évangile avaient tenu peu de compte de la science, la science à son tour avait payé leur indifférence par le mépris le plus absolu.

Toutefois, dès la fin du premier siècle , il devint impossible aux hommes éclairés et réfléchis de se faire

* Mœhler, Patrologie, t. I, p. 57.

* Jd., Ibid,, t. I. p. 178.

s Nous ne parions ici que des auteurs dont les écrits nous sont parrenus; mais il y en eut certainement un plus grand nombre. Ainsi Hégé* sippe, qui Oorissait dans la première moitié du second siècle, écrivit une histoire de l'Kglise dont il nous reste quelques fragments. {V. la thèse de notre savant ami, M. Tabbé Lavigcrie, sur cet écrivain ecclé* siastique. Paris, 1860.) Saint Irénée cite aussi très'souvent dans son Traité des hcrésies des auteurs plus anciens qui paraissent les avoir combattues scientifiquement. Mais nous n*en pouvons parler, parce que leur* ouvrages aussi bien que leurs noms «ont demeurée inconnus.

LIVRK I.

illusion sur rimporlance d'une religion capable de produire des vertus si extraordinaires. La conduite des chrétiens excita au plus haut point leur curiosité, et ils voulurent connaître de plus près ce qu’ils s’étaient contentés jusque-là. de mépriser comme une superstition absurde et une révolte populaire. Ce changement remarquable dans lesdispositioas des savants et des philosophes de profe.ssion k l’égard du christianisme se manifeste d’une manière frappante dans VEpUre à Diognète. Ce dernier, qui appartenait aux premiers rangs de la société *, et qui probablement vivait à l’époque du règne de Trajan, adresse à un disciple des apôtres * les questions suivantes : t Quel est donc le Dieu « que les clinHiens adorent avec tant de confiance, qu’ils

• méprisent le monde, bravent la mort et s’aiment si ten-

• drement entre eux ^ ? Pourquoi ne reconnais.sent-iIs pas « les dieux des Grecs et rejettent-ils les superstitions des

• Juifs? » Le doute que ces questions supposent était un résultat immense obtenu par le christianisme. Après un siècle d’indilTérence et de mépris, la science grecque commençait à s'émouvoir. Les penseurs se décidaient enfin à regarder les chrétiens comme des adversaires sérieux, et à chercher dans leur symbole, leur doctrine et leur culte, le secret d’une propagation et d’une vie qui leur paraissaient une énigme inexplicable. Les chrétiens allèrent au-devant de cette discussion ; ils présentèrent leurs livres sacrés et leurs Évangiles, persuadés qu’ils ne pouvaient que gagner à être connus. Ils ne se trompaient point.

A peine les philosophes eurent-ils commencé cet examen, qu’il leur fut impossible de se méprendre sur le ca-

* L’auteur de l’épltre lui donne le titre distingué de x/:Û7'9T9i.

ciiiae «iTtcaroxoïv yîvd^fvsÿ Just. Oper. Epiit. ad Dioqn», c. 11 , p. '‘^39, K.

* hi. tbid., p. 233.

IH l.'I.KMKSr n'At.EXANDRIE.

raclèro de la révolution toute pacifique, mais toute puissante, opérée par la foi chrétienne. Ils comprirent bien vite qu’il s’agissait d’une doctrine sérieuse, élevée, complète , d’une doctrine qui méritaitd’être approfondie, qu’on voulût la rejeter et la combattrcj ou l’adopter et ladéfendre. Aussi, il dater de cette époque, c’est-à-dire dès la fin du règne de Trajan, la philosophie prit-elle une part active dans la lutte terrible dont elle s’était contentée de rester spectatrice dédaigneuse et indilTcrente. D’une part, elle suscita, il est vrai, des embarras de tout genre au christianisme naissant ; elle mit au service de l’antique civilisation menacée les idées et les savantes théories de ses grands hommes ; elle chercha à justifier les violences atroces du gouvernement protecteur de l’Olympe, accrédita les calomnies de la foule , déversa le ridicule sur les dogmes d’une religion étrangère et barbare, qui faisait, disait-elle, outrage à la raison, et ne se ]iropageait ([u’au sein des pauvres, des ignorants et des esclaves; en un mot, elle s’efforça de présenter les chrétiens comme une horde de barbares qui menaçaient également la science et l’empire, la civilisation et la tranquillité publique. Mais, d’un autre côté, on ne doit pas le méconnaître, en préparant des dangers nouveaux, en créant de nouveaux obstacles à la propagation de l’fivangile, la philosophie lui apporta une force nouvelle et de nouveaux secours. (îrâce à son intervention, la lutte ne se livra plus seulement sur l’arène sanglante, entre la hache du bourreau et la constance du martyr; elle fut transportée dans des régions plus hautes et plus sereines, dans le champ des idées et de la discussion rationnelle. Ce fut la philosophie clle-mémequi fournit à sa redoutable rivale, en même temps que l’occasion du combat, les athlètes exercés qui devaient le soutenir. Tels furent, pendant 1e cours seule-

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