‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 36 sur 135 · Les pseaumes de David de l'hébreu en langue j'rançoise · texte numérisé non relu

Les pseaumes de David de l'hébreu en langue j'rançoise

/|2. La coustume des prières et chant ecclésiastique, avec la manière^d' administrer les

(1) Ils lurent condamnés au Jeu par arrêt du Parlement, ie là février 1 5 '4 3 (vieux style), «comme contenant damnable et pernicieuse doctrine. r>

(2) Voir aussi à la bibliothèque Sainte-Geneviève : Edict faicl par le Pwy sur certains articles faictz par la faculté de théologie de l'vniuersité de Paris,. . . auec ie Cathologue (sic) des Hures censurez par ladicte faculté. Paris, Jehan André, i545,in-i6.

(3) Cette édition est très-probablemeut celle qui parut à Lyon en i5A2,in-i6, sous ce titre: Psalmes du royal prophète Dauid. Fidèlement traduictz de latin en francoys. Ausquelz est adiouxté son argument et sommaire à chascun particulièrement. Che's Estienne Dolet. Elle reproduit le lexte d'Olivetan , légèrement modifié par Dolel. Il y a joint une Epislre au lecteur qui fut cause de sa mort, suivant une note manuscrite placée en lète de Punique exemplaire que nous (>n ayons vu. Les mois : fidèlement

traduictz de latin en francoys sont donc une petite supercherie à l'adresse de la Sorbonne, qui ne s'y est pas laissé tromper et a reconnu le texte hébreu qu'elle détestait.

Voici quelques extraits de ce livre rarissime, payé 22 5 francs par M. Tross ;

PSALME 1

«Bienheureux est l'homme qui n'a point cheminé au conseil des meschanls et ne s'est point arresté en la voye des pécheurs, ny assis au banc des moqueurs. . . .

«Les meschants ne sont pas ainsi, mais ils sont comme la paille (pie le vent poulse.

«Pour ce ne se pourront maintenir les meschanls en logement, ny les pécheurs en l'assemblée (Olivetan : concil) des iusles.

«Car l'Eternel (Olivetan : le Seigneur) conjmoist la voye des iustes : mais la voye des meschanls périra. ^

sacremens et consacrer le mariage selon la couslume de l'Eglise. C'est évidemment l'autre édition genevoise.

46. Catéchisme de l'Eglise de Genève, c'est-à-dire la forme d'instruire les enfants en la chrétienté.

51. Petit traité montrant ce que doit faire l'homme fidèle connaissant la vérité

de l'Evangile, quand il est parmi les papistes.

bà. Chansons spirituelles, contenant seulement deux cahiers.

55. Chansons spirituelles, etc., pleines de consolation et une irrision de Dieu et de l'Église W.

Voilà donc six éditions des psaumes mises à l'index avant la fin de l'année i54a (vieux style) et avant l'impression du Décalogue de Marot, qui ne parut qu'en î 5 4 3 . Les auteurs de la France protestante ont donc eu tort de dire : « Marot avait joint à ses psaumes la traduction du Décalogue, et c'est sans aucun doute ce qui émut les susceptibilités cle la Sorbonne;» erreur répétée par la Revue chrétienne ( 1 86 5 , p. 721) : « Le poète s'était permis de joindre comme appendice à sa traduction des psaumes celle des Dix commandements, et il n'est pas douteux que ce qui avait réveillé les foudres des docteurs, c'était surtout certaine traduction malsonnante du deuxième commandement (2). v

(1) Presque tous les autres ouvrages sont des traductions de la Bible ou des commentaires sur ses divers livres, comme Y Exhortation à la lecture de la saincte Escripture , les Cinquante-deux dimanches, composés par Lefèvre d'Etaples, la Somme du Vieil et Nouueau Testament, imprimée par Dolet, une Bible de Genève. (D'Argentré, II, 1 33. )

Nous trouvons encore dans l'index des livres prohibés par un inquisiteur de Toulouse, en i5/i8 (Bulletin, ï, hk-i), à coté des Bibles et Nouveaux Testaments de Lefèvre, de Dolet, de Remundia, de Jean Lui, d'Erasme, de Genève et des Epitres et Evangiles pour les cinquantedeux dimanch es, imprimés par Dolet en 16^12 , les ouvrages suivants :

L'ordre et manière qu'on tient en administrant les sacremens de l'église de Genève ;

Les psaumes en franco j/s , tant en prose qu'en rithme, dp Marot cl Dolet ;

Le sermon du bon et du mauvais pasteur de Marot.

En outre, la Sorbonne condamna de nouveau, le 6 octobre i55i (D'Argentré, II, 173), les pseaumes mis en rimes par Clément Marot et les pseaumes de David translatez. Us avaient déjà été mis à l'index aux Pays-Bas en i55o, et ils y furent remis en 1 557 et en 1669. (Frossarcl, Chronique de V Eglise réformée de Lille, p. 23o, 233, 32&.)

En i556, le parlement de Bordeaux défendit a;ix libraires de les imprimer, relier ou mettre en vente sous peine de la hart.

(2) L'Église romaine a audacieusement retranché ce commandement, depuis «vng certain Odoard, qui des deux premiers n'en a faict qu'vng, et puis a deschiré en deux membres plus tost que diuisé le dernier commandement à fin de parfaire la dixaine.» (Préface des Censures des théologiens, par Robert Es-

Un quart de siècle plus tard, les réformés se vengèrent de cette interdiction par une Chanson spirituelle contre Finique défense des pseanmes, sur le chant de Leue le cœur, c'est-à-dire des Dix commandements (Chansons spirituelles de 1069):

0 Seigneur Dieu, vray et fidèle, Tes dits nous voyons accomplis Par la gent peruerse et cruelle , D'erreur et fausseté remplis.

Car ils ont défendu les psalmes , Que tout chrestien te doit chanter, Dont maugré toy veulent nos ames De fausse hérésie enchanter ....

Ces meschants paillards détestables Empeschent tous de te louer, En faisant cris abominables Pour te faire desaduouer.

Ils permettent chansons lubriques, Propos tous pleins d'oisiueté, Et nous menacent mettre en briques Ces gens pleins de lasciueté ....

lionne. ) Plus audacieux encore qu'Odoard, un obscur poète catholique a parodié ce commandement dans son Contre-poison des cinquantedeux chansons de Marot (Paris, 1 56 1) , dont nous parlerons plus loin; il a transformé ces vers de Marot :

Tailler ne te feras image De quelque chose que ce soit ; Si honneur lui fais et hommage , Ton Dieu ialousie en reçoit ,

en ceux-ci :

Tailler donc feras son image Et des benoistz sainct: qu'il conçoit ; Si honneur leur fais et hommage , De grâce l'accepte et reçoit.

Quatre ans plus lard, pendant les exorcismes de Nicole, la prétendue possédée de Vcrvins, Boelzébuth , qui était entré en elle, faisait la moue à un ministre qui lisait les psaumes de Marot, lui demandant : «Me v penses-tu chasser avec tes plaisantes chansons (pie j'ai aidé à composer? » (Jovet, Triomfê du saint sacrement sur le démon , 1 68 9 , p. ho.)

Mœurs do Marot. — Son portrait par Saint-Marc Girardin. — En quoi Marot devance sou siècle. — Son caractère. — Son protestantisme; DesPériers, Dolet, Rabelais. — Sa piété.

— Son zèle. — Le protestantisme avant Calvin. — Le pape de Genève et le pape de Rome.

— La théologie de Calvin. — - Son caractère. — Lois somptuaires. — Tribunal de la foi. — Etroitesse et despotisme. — La tolérance au xvie siècle : Luther, Rrentz, Zwingle, Servet, Farel, Caslalion, Zurkinden, Polydore Virgile, Lhopilal, Marguerite, Renée de France, Thomas Morus.

Jusqu'ici nous avons laissé Marot se peindre lui-même par ses actions et ses écrits de nature si diverse, religieux et profanes; au moment où il va trouver un asile auprès de Calvin et en sortir brusquement, il est nécessaire d'esquisser la physionomie morale de ces deux hommes supérieurs W« Unis seulement par la mutuelle ardeur avec laquelle ils travaillaient à l'œuvre de la Réforme, qu'ils ne comprenaient pas absolument de la même manière, Calvin, avec ses instincts de controversiste, de théologien systématique absolu et intolérant, Marot, au contraire, plus large, plus évangélique dans le vrai sens du mot, attachant moins de prix à la forme que devait revêtir le nouveau culte, et la voulant sans doute plus artistique et moins sèche, le morose anachorète et le gracieux homme du monde ne pouvaient éprouver l'un pour l'autre une bien vive sympathie,

(1) Nous transcrivons, à titre de renseignement, les lignes où M. d'Héricault (op. cit., p. lxxxv) a tracé le portrait de Marot : «Bas de stature, noir de cheveux et de barbe; son teint est bien celui des habitants de Cahors, ce teint basané que nous avons noté au début de cette étude. 11 ne sera pas très-âgé encore quand il nous confiera que le temps a neigé sur sa tète presque chauve. Son grand front arrondi se ridera bientôt aussi; ses traits fins, son petit nez camus, ses lèvres hésitantes et sensuelles, sa longue barbe, ses gros veux

ronds, rappellent d'une façon saisissante le poète qui, de nos jours, a été le révélateur et le type de la bohème littéraire. Ses regards, qui nous paraissent à nous purement rêveurs, mais qui doivent s'illuminer de passion ou s'animer des rayons de la malice, présentaient quelque chose d'inusité, d'étrange même, que les contemporains ne désignent pas clairement, mais qui les avait frappés. Tel est, avec les qualités et les vices que nous avons énumérés déjà , l'homme qui paraît avoir possédé à dose ('gale le don d'être très-aimé et très-détesté. 11

parce qu'il j avait entre eux dissemblance de caractère et incompatibilité d'humeur.

Non-seulement la jeunesse dissipée du poëte n'est un secret pour personne; mais l'obscénité qui se rencontre parfois sous sa plume a fait croire qu'il avait poursuivi le cours de ses désordres, en dépit de l'âge et de ses convictions évangéliques. C'est faute d'avoir tenu compte de ses poésies religieuses, que les historiens et les biographes, échos trop fidèles de la calomnie, lui prêtent jusqu'à ses derniers moments une légèreté de mœurs que rien ne prouve, et que tout dément dans les œuvres de sa maturité. Aucun d'eux ne s'aperçoit qu'il accuse d'hypocrisie le génie le plus primesautier, le plus franc qui fût jamais, et qui put mieux que personne dire à juste titre :

Faindre ri est point le naturel de mou.

C'eût été feindre et feindre longtemps, que d'écrire en vivant dans la dissipation tous ces vers protestants, qui, avec les psaumes, forment le quart de ses œuvres.

Sainte-Beuve a trouvé moyen, dans un de ses premiers livres d'étudier Marot sans dire un mot de son protestantisme. Mieux inspiré ou plus attentif, Saint-Marc Girardin n'a fait toutefois qu'effleurer cet important sujet; il n'a pas vu le sérieux que la Réforme avait imprimé au caractère de l'aimable poëte, et l'a représenté tel que ces catholiques railleurs et inconséquents qui forment la grande majorité de notre nation :

Villon représentait le génie libre penseur de notre vieille France, tel qu'il est dans les fabliaux et dans les romans des trouvères. Au milieu des troubles du xvie siècle, cet esprit d'examen modeste, cette raison pénétrante et paisible, enfin ce bon sens douteur et réservé semblait risquer de périr en s'enflammant des passions de la Réforme. C'était là son premier écueil. Marot ne sut pas l'éviter. Plus tard, par un juste retour, l'esprit français retourne au catholicisme : telle est l'école de Ronsard, école toiïte catholique, opposée, en religion comme en littérature, à l'école de Marot. . . .

Marot n'était pas l'ait pour vivre dans des temps de secte et d'hérésie. Poëte ingénieux et galant, né pour chanter le charme d'un doux nenni, il n'avait rien d'un sectaire. Aussi lut-il d'abord protestant, par bon ton, j'imagine, plus que par enthousiasme. Comme, dans les premiers temps de François 1er, la Réforme était à la cour le parti des

'' Tahicitii ih' lu jxH'str /ranrmsv an w i uècle, l8»8.

gens d'esprit et des jolies femmes, Marot fut huguenot. A cette époque, la Réforme en France n'avait pas encore pris de caractère hardi et sérieux : on se moquait des moines, on critiquait les abus de l'Eglise, on se raillait des richesses du clergé, on préférait les savants du nouveau Collège de France aux vieux docteurs de la Sorbonne, on aimait l'imprimerie, on lisait les Colloques d'Erasme. Voilà le protestantisme de Marot, espèce d'opposition maligne plutôt que de secte fanatique. ïl y a sous ce rapport, entre le commencement du calvinisme et de la philosophie du xviue siècle, une ressemblance frappante : même sorte de protecteurs et de partisans. Sous François Ier, le calvinisme est pendant quelque temps la religion de la cour, comme, au temps de Voltaire, la philosophie du xviuc siècle est l'esprit des grands seigneurs et du beau monde. Plus tard, quand le calvinisme et la philosophie, avec l'âge, devinrent plus forts, même retour de sentiments, même changement d'amitié en persécution.

Protestant par bon ton et par malice, Marot le resta par honneur quand vinrent les jours d'épreuve. . . . Forcé de s'exiler de nouveau, il se retira à Genève; mais la liberté de ses mœurs et de son esprit ne pouvait guère s'accommoder de l'austérité génevoise; il oubliait qu'au delà du Jura on appelait adultère ce qui en deçà s'appelait galanterie. ... Ce protestant tiède et mondain retrouve en face du danger toute la ferveur de sa foi. Quand il s'agit de la pureté des mœurs, sa piété chancelle; quand il y va de l'honneur, elle est inébranlable

Voilà bien le portrait embelli du Marot de la tradition; ce n'est pas celui de l'histoire et de la réalité. En outre, c'est la Renaissance et non la Réforme, c'est Marot avant le protestantisme et non le Marot protestant, que nous trouvons dans cette fine et trop superficielle esquisse. Nulle part la Réforme n'a été je ne sais quel voltairianisme bourgeois, moins encore le parti des jolies femmes; nulle part elle ne s'est bornée à se moquer des moines ®, même à la cour de Marguerite; elle fut partout sérieuse et tendit partout à réintégrer l'élément moral dans la vie individuelle. Durant quarante années, elle ne fit en France que prêcher avec un éclatant succès le renouvellement des cœurs, et si elle devint ensuite, en quelque mesure, la secte fanatique dont parle Saint-Marc Girardin, il ne faut pas oublier que c'est son invincible résistance à la tyrannie qui nous a valu la conquête, toujours menacée, de la liberté de conscience. Rien n'est moins malicieux, plus grave que les vers protestants de Marot; ils sont même lourds, ennuyeux, et voilà sans doute pourquoi on s'est dispensé de les

(,) Tableau de la littérature française au (2) On s'en était moqué trois cents tins a vant

a y ic siècle , Paris , 1 86a , in 8°, p. 55 , 56 , 6i . que la Réforme éclatai.

étudier. Quant à l'adultère que Marot aurait commis à Genève, c'est une invention provenant de la même source que la prétendue rétractation de Lyon et les coups de fouet imaginaires de Ferrare.

Marot n'étant le héros d'aucune des aventures galantes rapportées par Brantôme (!), on ne sait presque rien sur sa ieuncsse abusée, comme il la nomme lui-même à plusieurs reprises ('2), non sans l'accent du repentir; il est même permis de douter que le dévergondage qui règne dans certaines épigrammes correspondît exactement à sa conduite; ce qui est certain, c'est qu'il a dû maintes fois s'écrier avec le psalmiste :

Oublye la mauuaistié De Torde ieunesse mienne ; De moy, selon ta pitié.

Par ta bonté te souuienne.

(Psaume xxv.)

Le poëte a été puni par où il avait péché : on lui attribue beaucoup de pièces ordurières qui ne sont pas de lui ; il s'est formé un cycle de poésies libertines sous son nom, comme il s'en est formé d'un tout autre genre sous les noms d'Homère, d'Ésaïe et d'Ossian (3).

Bien que sa muse manque parfois de chasteté, elle a le sourire des vierges de Léonard et le charme du rhythme mélodique de Mozart; elle a hu à la coupe antique l'âpre et fortifiante liqueur qui affranchit les esprits. Marot est un amant de la nature retrouvée, rajeunie pour ainsi dire; il

Rien ne dirai/ , n'ayez aulcun souci/ . . .

oneques ne prins visée

Pour vous lascher ung seul Iraict de risée.

Rien absolument ne prouve que VEpigramme CLUVtl , qui manque d'ailleurs dans les éditions de i 5A 2 et i5/iq, et qui de plus figure parmi les œuvrus de Saint-(jclais, concerne Marot, ni même qu'elle soit de lui.

W Liinecdote de la religieuse qui, dans un moment plus que critique, sacrifie son vœu de chasteté à celui du silence, se trouve à la fois dans les Colloques d1Krasme ( traduction de (jucudeville, IV, 8i) et dans les Propos de table de Luther, page 58. Il serait injuste de rendre Marot seul responsable de cesanas,qui couraient les rues.

(1) Préface des Œuvres choisies de Marot publiées par Després et Campenon, Paris , 1 8 :ï G , in-8°.

(2) C'est en ces termes qu'il dédie A sa dame Y Adolescence Clémentine :

Tu as pour te rendre amusée Ma ieunesse en ce papier cy.

Quant à ma ieunesse abusée, Vue autre que toy Va vsée , Contente toy de ceste cy.

La MORT N'Y MORD.

Jl revient sur le même sujet dans YEpistre XIII, adressée aux dames de Paris :

N'ai-ie passé ma ieunesse abusée Autour de vous, laquelle i'eusse vsée En meilleur lieu , peut estre en pire aussi/ Y

MÀROT ET CALVIN.

en chante les beautés avec une grâce émue et touchante ^ ; il bafoue le monachisme, qui, pour avoir voulu s'élever au-dessus d'elle, en considérant le mariage comme un état inférieur, aboutit aux plus infâmes débauches. Supérieur aux préjugés ineptes et féroces de la plupart des théologiens catholiques et protestants d'alors, il est à certains égards un de nos contemporains : il plaint la misère du pauvre peuple ; il a contre la torture des élans d'éloquence indignée ; il réprouve à maintes reprises la guerre, «cette impitoyable serpente ;» il dirait volontiers avec son ami Rabelais: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu» condamnent les dévastateurs d'empire; «le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes.» Il se rit des revenants (Epigramme ccx}, du vendredi (4e Epislre du Coq à l'Asne), des devins, astrologues, nécromanciens (Epistres xiv et xxi), tandis que Mélanchthon croyait à l'astrologie; que Luther, moins superstitieux, aimait pourtant «l'allégorie et signification secrète» de l'alchimie (Propos de table , p. 336); que Calvin, qui combattait l'astrologie judiciaire, croyait â l'in-

()) Notamment dans Y Elégie i :

Il vault trop mieulx en vng lieu solitaire ,

En champs, ou bois pleins d'arbres et de fleurs,

Aller dicter les playsirs, ou les pleurs,

Que l'on reçoit de sa dame cherye.

Puis, pour oster hors du cueur fascherye,

Voiler en plaine et chasser en foresl,

Descoupler chiens, tendre toilles et rhets;

Aidcunes fois, après les longues courses,

Se venyr seoir près des ruisseaux et sources ,

Et s'endormijr au son de l'eau qui bruyt,

Ou escouter la musique et le bruyt

Des oyselels, paincts de coideurs estr anges,

Comme mallars, merles, mauuis, mésanges,

Pinsons, piuers, passes et passerons;

En ce playsir le temps nous passerons ,

Et n'en sera ( ce croy-ie ) offensé Dieu,

Pidsque la guerre à V amour donne lieu.

Toutefois, et cela est bien étrange, ni le lac de Genève, ni les Alpes ne paraissent avoir fait sur lui une très-vive impression ; il ne mentionne pas même le lac, et ne parle que trois ou quatre fois, en courant, des monts tresfroids qu'il a passés au sortir (F Aquitaine, et des grans froides montagnes qu'il a traversées pour rentrer en France. Pourtant il semble

avoir pris plaisir à

ouyr la marine flotter Contre la riue , ou des roches haultaines Ouyr tomber contre val les fontaines.

L'admiration pour les montagnes et leurs sites grandioses ne date que de Jean-Jacques Rousseau; on sait que Montaigne ne voyait, dans la chute du Rhin à Schaffouse , qu'un obstacle à la navigation. Etienne Dolet a, sur ce point, devancé son siècle et surpassé Marot. Les monts d'Auvergne lui ont inspiré de remarquables vers latins, dont voici la traduction : «Au loin réapparaissent, comme des rois en cheveux blancs sur un trône de montagnes, de vieux ormes couverts de neige ; à travers les vallons (spectacle sublime), un torrent fougueux se précipite en imitant la voix sonore de la tempête. » (Boulmier, Estienne Dolet, Paris, 1 857, in-8°.)

La Télémaque renferme aussi quelques lignes curieuses au point de vue du goût et de l'amour du pittoresque : « On apercevoit au loin des collines et des montagnes qui se perdoient dans les nues, et dont la figure bizarre formoil un horizon à souhait pour le plaisir des yeux." (Livre I.)

fiuence des astres sur la complexion du cor[>s humain (Œuvres françaises publiées par le bibliophile Jacob, p. 112 et 11 3), et qu'une femme était encore brûlée à Genève, en i65i. pour le prétendu crime de sorcellerie

Fils, époux et père affectueux, parlant toujours de son père avec un respect attendri, avec amour et tristesse de sa famille dont il est éloigné, c'est un cœur tendre, loyal et bon, qui n'a jamais pu réellement

Entrer en feu d'ardeur vindicatiue;

un Gaulois spirituel et insouciant, jovial et mélancolique (2), dont l'aimable et gracieuse gaieté survit à tous les malheurs.

Poète et un peu vain, comme ils le sont tous, de plus satirique et presque Gascon, il ignore les rivalités de métier, et promet à ses confrères

M Les superstitions populaires relatives à la corneille, au corbeau, à «l'estoille à la grant' queue, n n'apparaissent, dans la Complaincte iv sur la mort de Louise de Savoie, que comme l'indispensable attirail de l'amplification oratoire.

En secouant tous ces préjugés, Marot devançait singulièrement les synodes protestants. Bien que Pierre Massé, avocat du Mans, eût publié en 1579 (à Paris, chez Jean Bupy, in-8°) son traité De l'imposture et tromperie des diables, deuins , enchanteurs , sorciers, noueurs d'esguillettes, cheuilleurs, nécromanciens, etc., le synode national tenu à Montauban, en 1696, prenait encore la résolution suivante : «Attendu le fléau dont plusieurs sont affligés dans nos églises par les noueurs d'esguillettes, les pasteurs, pour y pourvoir, remontreront vivement dans leurs prédications que la cause de ce malheur vient de l'infidélité des uns, et de l'infirmité de foi des autres, et que de tels charmes sont détestables, comme aussi la conduite de ceux qui recourent aux ministres de Satan (les prêtres catholiques) pour se faire délier, le remède qu'ils cherchent étant pire que le mal qu'ils souffrent, auquel on ne doit remédier que par des jeusnes et oraisons et par un

amendement de vie. On ajoutera aussi au formulaire de l'excommunication qu'on prononce publiquement avant la Gene, après le mot d'idolâtrie : tous sorciers, charmeurs et enchanteurs, v (Aymon,I, i83.)

Le célèbre pasteur et controversiste du xvne siècle, Pierre Dumoulin, qui s'est ,tanl moqué des superstitions catholiques, n'en écrivait pas moins dans son autobiographie : «Passants par Màcon , nous visitâmes Monsieur Perreaux, ministre, dont la maison avoit esté travaillée par l'espace de six semaines par un esprit malin. Dieu enfin le délivra de cette affliction. » {Bulletin, VII, A70.)

(2) Son inépuisable gaieté revêtait souvent une teinte de mélancolie, bien qu'il ait tracé de lui-même et de Marguerite le portrait suivant :

Tous deux aymons gens pleins d'honnesteté , Tous deux aymons honneur et netteté , Tous deux aymons à d'atdcun ne mesdire, Tous deux aymons vng meilleur propos dire, Tous deux aijmons à nous trouuer en lieux Où ne sont point gens mêla nco lieux , Tous deux aymons la musique chanter, Tous deux aymons les liures fréquenter.

( Megie xv. )

l'immortalité qu'il s'adjuge à lui-même (1); poète de cour, il n'a ni la bassesse, ni l'ambition jalouse du courtisan; il se fait de nombreux amis, même parmi les poëtes ses émules, et leur reste fidèle dans l'adversité; à l'occasion, il plaide leur cause auprès du monarque, comme ils plaident la sienne; il fustige le crime des puissants (2) ; s'il fait des vers pour tous les princes qui reçoivent l'hospitalité de la France : le duc d'Esté., le roi d'Ecosse, la reine de Hongrie, l'empereur Charles-Quint; il n'en fait point pour le pape, qui célèbre à Marseille (28 octobre 1 533 ) le mariage de Catherine de Médicis avec le duc d'Orléans , depuis Henri II.

Admis dans l'intimité de la plupart des hommes illustres qui renouvelèrent la science, en délaissant la scolastique pour s'inspirer des œuvres du génie antique, hébreu, grec, romain, arabe, il fut du parti des lumières contre celui des ténèbres, du parti de la libre pensée contre le despotisme clérical, qui courbait tout, même la royauté, sous son sceptre sanglant, du parti de la tolérance et de la fraternité à l'encontre des anathèmes et des supplices qui foulaient aux pieds l'Evangile et la raison. Toutefois, il

(,) S'il se nomme le Maro de France , s'il se vante d'avoir puissance de

Faire sa maistresse immortelle,

do produire un œuvre exquis,

Qui, maugré temps, maugré fer, maugré flamme Et maugré mort , fera viure sans fin Le roy François et son noble dauphin;

s'il promet à Nicolas de Ncufville de le faire vivre ca bas après la mort auec luy; s'il dit de lui-même :

Maints viuront peu, rnoy éternellement ; . . . Et tant quouy et nenmj se dira, Par Vvnivers le monde me lira ;

il dit également à

Sainet Gelais angelique Et Heroet à la plume héroïque :

Maugré le temps , vos escriptz dureront Tant que francoys les hommes parleront . . . . 0 Sainct Gelais, créature gentilc , Dont le scauoir, dont V esprit, dont le style , Et dont le tout rend la France honorée ,

ce mauuais vent qui court

T'aurait il bien poussé hors de la court? 0 roy François , tant qu'il te plaira pers le ,

Mais si le pers , tu perdras une perle ,.. . Que l'Orient ne te scauroit donner.

Il met Salel au même rang que lui-même :

Quercy de toy, Salel, se vantera, Et, comme croy, de moy ne se taira.

Malherbe n'a guère fait que copier Marot on écrivant ces vers :

. . . tous sauent louer, mais non cgalcniod. Les ouvrages communs viuent quelques années , Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

W «On aurait tort d'ailleurs, dit M. E. Rambert (Bibliothèque universelle et Revue suisse, mai 1873), à ne voir dans Marot qu'un joyeux compagnon, habile à amuser les grands. Il eut des qualités viriles : franc vouloir et franc parler. L'àme énergique du siècle reluit jusque sur les traits de cet aimable conteur. Il a pour lyre un flageolet; mais il sait, au besoin, en tirer des son sclairs et vibrants, témoin cette épigramme qu'il lança aux bourreaux :

Lorsque Maillarl, iuge d'enfer, menait , etc.»

n'imita point les trop nombreux savants qui pensaient que ia Renaissance ne devait pas étendre son action au delà du domaine de la philosophie et des lettres; il sentit d'instinct que. sans le sentiment religieux, l'homme reste incomplet, mutilé, et que la Renaissance ne pouvait tenir lieu de religion et de culte. Elle n'était, en effet, qu'une tendance, une force, une méthode nouvelle, qu'il fallait appliquer à tout et surtout à la religion. C'est la gloire de la Renaissance d'avoir substitué à la société religieuse, fondée sur la théocratie nécessairement exclusive et persécutrice, la société civile basée sur la morale universelle, naturellement large et tolérante; mais les hommes de la Renaissance eurent le tort grave, irréparable, de ne pas oser introduire l'examen et la tolérance dans l'Église elle-même, de s'arrêter effrayés, interdits, au seuil du sanctuaire, dans lequel s'abritaient

tant d'abus, de vices et de crimes. Erasme, Rudé, Vatable, Govéa, Des Périers, les deux Du Rellay, etc., favorisèrent un instant la Réforme, puis manquèrent de courage et l'abandonnèrent. Au lieu de s'unir pour éclairer et transformer le monde, la Réforme et la Renaissance finirent par se combattre, et les résultats de la lutte entre ces deux sœurs furent désastreux : la Réforme, infidèle au principe du libre examen, tomba dans î'étroitesse et l'intolérance, et la Renaissance, infidèle à l'obligation de porter la lumière et la rénovation dans le domaine religieux, aussi bien que dans celui de l'art et de la philosophie, tomba dans le scepticisme. Ainsi fut accompli pour des siècles le déplorable schisme de la foi et de la liberté. Unies, au contraire, la Réforme communiquant à la Renaissance la vigueur morale, le sentiment du devoir, et la Renaissance maintenant ferme au sein de la Réforme le drapeau de la tolérance; unies, elles eussent fait le salut de la France, et notre histoire n'offrirait pas au monde le désolant spectacle d'un peuple généreux, voué, par son indifférence religieuse et faute de ressort moral, à tous les despotismes, a de perpétuelles et stériles révolutions, bientôt confisquées par une tyrannie nouvelle

Tandis que le sceptique Des Périers était persécuté par la Sorbonne el maudit par Calvin (2); tandis que le spiritualiste mais faible Dolet impri-

(1) Entre les preuves nombreuses de la dé- en habit brodé, suivre dans les rues les progénération du sentiment du droit et du devoir cessions, au mépris de ia loi qui les interdit parmi nous, nous n'en connaissons pas de plus et qu'ils sont chargés de faire exécuter, décisive que celle-ci : l'immense majorité de W «H est notoire qu'Agrippa , Villanovanus, nos concitoyens est à peine choquée de voir des Doh't, ont toujours professé pour l'Evangile un voltairiens ou des matérialistes, en écharpe et orgueilleux mépris. \ la fin, ils en étaient

mait des ouvrages hérétiques, puis se soumettait à toutes les rétractations, et riait (le malheureux!) de la folie des martyrs qui bravaient la mort par une ridicule persévérance (,); tandis que Rabelais allaita Home, y voyait Vile sonnante (2), la terre fie Papimanic, se contentait de les railler, se relirait prudemment, pour n'être pas trop en vue, dans le petit village de Soudav (3), et se faisait pardonner ses hérésies à force de cynisme et de bouiïonnerics Marot obéissait franchement à un besoin profond de foi, de certitude morale, et se lançait résolument dans la mêlée. Lassé du vide, du Que sais-jc? du grand et terrible Peut-être des intelligences délicates ou maladives, qui voient le côté faible de toutes choses et ne peuvent se résoudre à choisir; caractère trop viril pour se fixer dans le mysticisme de Marguerite, qui réunissait dans un même cuite les croyances réformées et les cérémonies catholiques, Marot devint protestant à l'âge de vingtquatre ans.

Dépourvu du savoir et de l'étendue d'esprit de ses illustres amis, Des Périers , Dolet et Rabelais, poëte et non philosophe ou théologien, il était

venus à cet excès de démence et de fureur, que non-seulement ils vomissaient d'exécrables blasphèmes contre le fils de Dieu, mais, pour ce qui regarde la vie de Pâme, ils pensaient ne différer en rien des chiens et des pourceaux. D'autres (tels que Rabelais, Des Périers et Govéa), après avoir goûté l'Evangile, furent frappés du même aveuglement. r> (Calvin, Do scandalis.)

(1) En i53/i, au moment des supplices qui suivirent la publicalion du placard, Dolet, qui , plus tard, fut brûlé à son tour, écrivait à Guill. Sève de Lyon : «J'assiste à ces drames comme simple spectateur, tantôt déplorant le malheur des uns et tantôt riant de la folie des autres, lorsque je les vois braver la mort par une ridicule persévérance et une intolérable obstinalion. 75 Marchant sur les traces de Calvin, Bèze ;i supprimé des Juvcnilia l'éloge qu'il avait fait de la mort de Dolet; Crespin, en revanche, a donné à celui-ci une place dans son Histoire dos martyrs.

® «Les oiseaux gourmands de l'île sonnante, euesgaux, cardingaux et papegaut,^ no font que Rgaudir, gazouiller et chanter» au

lieu de travailler. L'envie ne manque pas à Rabelais de prendre «une grosse pierre et de ferir par la moitié tous ces oiseaux sacro-saints;" mais la voix de la prudence l'arrête par ces mots : «Homme de bien, frappe, feriz, lue et meurtris tous rois et princes du inonde, en trahison, par venin ou autrement; quand lu voudras, déniche des cieux les anges; du tout auras pardon du papegaut; à ces oiseaux sacrés ne touche, si tu aimes la vie, le profit, le bien, tant de loi que de tes parents et amis, viuants et trépassés ; encore ceux qui d'eux naistroient en seroient infortunés.:?

(3) Près du château de Glatigny, qui appartenait à ses prolecteurs, les frères Du Bellay.

W Tandis que Dolet et Vulteius protestaient énergiquement contre le supplice de Jean de Caturce, brûlé à Toulouse pour cause de religion en i53a, Rabelais se bornait à écrire: «Pantagruel n'y demoura guieres quand il veit qu'ils faisoient brusler leurs régents tout vifs comme harencs sorelz, disant : «la Dieu ne «plaise qu'ainsi ie meure, car ie suis de ma «nature assez altéré sans me chauffer d'aduan- «taige.n (Liv. Il, chap. v. |

incapable de se rendre compte du véritable principe de la Réforme; aussi accepta-t-il sans sourciller l'autorité de l'Écriture sainte que presque personne ne contestait alors (J), et admit-il en bloc les doctrines de la Réforme comme expression véritable du contenu de la Bible, sans s'apercevoir que les écrivains sacrés sont loin d'être toujours d'accord, et peut-être sans remarquer, au moins dès l'abord, que les réformateurs laissaient de côté bien des points de l'enseignement qu'ils préconisaient comme divin Son ortbodoxie fut exacte ou à peu près, parce qu'elle était de seconde main; c'est pourquoi la plupart de ses pièces protestantes manquent d'élan et d'inspiration : on dirait d'une leçon récitée, non d'une conviction personnelle qui jaillit du fond de l'âme. Il croit exprimer un sentiment, quand il énonce une théorie qui n'a fait qu'effleurer son esprit et qu'il ne s'est point assimilée; alors il dogmatise, et la poésie étonnée s'enfuit; au lieu de l'emporter sur ses ailes, elle les referme et le laisse retomber dans la théologie, où il essaye vainement de prendre son essor. Il ne fallait ni tant de dogmes ni tant de citations de la Bible, pour exprimer les pensées dominantes de ses pièces religieuses, savoir : la confiance en Dieu, la ferme assurance d'une béatitude éternelle succédant aux misères de cette vie, et la nécessité de souffrir comme Christ pour participer à sa mort et aux fruits de cette mort.

Tandis que Luther et Calvin, nourris tous deux de scolasticisme. se rattachent plus directement à saint Paul qu'à Jésus-Christ (l'un par la doctrine de la prédestination, l'autre par celle de la justification), la conscience plus naïve de Marot fait, à son insu, peu de cas de la dialectique de l'ancien rabbin devenu le grand apôtre des gentils: de la doctrine si complexe de saint Paul, il ne s'est assimilé qu'un seul point, celui de l'union réelle et vivante avec Christ, qui correspond à sa nature aimante1, rêveuse

(1) Castalion cependant demandait qu'on en retranchât le Cantique des Cantique», dans lequel il ne voyait qu'un épithalame obscène.

(-) Nous ne croyons pas cependant qu'il ait pu admettre rigoureusement la prédestination calviniste; il parle bien d'élection à vie, mais non d'élection à damnalion, dans le Sermon du bon et du inauucu ; pusleur. En outre, il ne se laissa pas guider, dans le choix des psaumes qu'il traduisit, uniquement par la beauté des

images ou le plus ou moins de difficulté que présentait la versification ; il eut aussi égard instinctivement aux sentiments qu'ils exprimaient. S'il en a traduit quelques-uns qui renferment des malédictions un peu atténuées, comme les vu, x, xi, xm, cxliii, il a reculé devant les plus atroces, les xxxv, lux et cix, que Bèze, qui n'avait pas les mémos scrupules, a introduits dans h- culte public.

et un peu mystique. Sa conversion ne fut point un de ces coups de la grâce qui terrassent un Saul de Tarse et en font un apôtre Paul, mais une influence amélioratrice qui s'étendit, gagna peu à peu, grâce à une méditation assidue des Ecritures, et pénétra jusqu'au fond de l'âme, sans lui faire éprouver un violent soubresaut, ni la jeter dans un ascétisme contraire à l'exemple de Jésus. Marot continue d'aimer les bois, les ruisseaux, la chasse, la musique, le badinage, le jeu, où il perd plus d'épîtres que d'argent

Et aultre maint beau passetemps honneste.

Il ne se détourne point de la poésie comme d'un piège de Satan, pas même de la poésie légère; il ne donne point dans le travers de Corneille, qui, après sa conversion, n'écrivit plus que des cantiques; il compose des vers aimables pour les dames jusqu'à la fin de sa vie; il sait écrire des épîlres à ses amis catholiques sans y mêler des sermons : la religion n'a pas tout envahi chez lui, elle est discrète et a sa pudeur. Il ne détruit pas, comme Bèze, ses poésies de jeunesse; il les réimprime en 1 5 3 8 et en î 5As , et, s'il conserve les pièces licencieuses, il n'en écrit plus de semblables. En invitant ses amis à refaire en laid les peintures ou blasons de la main, de l'œil, etc., comme il a fait le Laid tetin après le Beau tetin, il prend ses précautions pour que la décence ne soit plus offensée :

. . . le vous pry que chascun blasonneur, etc. (2).

Ainsi Marot allait se transformant de jour en jour, multipliant ses compositions religieuses sans tomber dans la roideur et l'étroitesse huguenotes.

W Voir les épîtres xvm , u , l'épigramme c et autres.

(2) Dans YEpistre aux dames de France qu'il invile à chanter les psaumes, il s'élève contre les chansons mondaines ou salles, et leur présente

De quoy sans offence chanter.

Toutes ses compositions postérieures à la quatrième epistre du Coq à l'Asne sont irréprochables de ton, y compris sa traduction de Leander et Hero ; YEpigramme excv, qui est impudente, faisant seule exception, nous ne saurions admettre, à supposer qu'elle soit de

Marot (elle ne figure ni dans l'édition de i5^2 ni dans celle de 1569), la date si tardive ( 1 5 /j A ) que lui assigne Lenglet-Dufresnoy.

Marot avait pleinement raison de penser qu'un chrétien ne doit être ni un moine, ni une pierre, ni un hérisson toujours armé pour la controverse ; qu'il y a des distractions honnêtes et légitimes, bien que les calvinistes ne s'en permissent aucune ; mais il se plaçait ainsi sur une pente glissante, qui avait ses dangers aussi bien que la rude austérité genevoise.

Marot est un protestant homme du monde, chose rare Je tout temps et presque introuvable au xvie siècle. Si le poète de cour, le satirique et le mystique se heurtent parfois en lui et lui donnent une physionomie mobile et diverse, l'homme de la Renaissance et le chrétien y vivent cependant en bon accord, et en font un protestant qui n'a rien du sectaire, ni l'humeur sombre ni les passions exclusives, un chrétien dont la piété, aussi originale que douce et tolérante, n'a rien de stéréotypé et ne s'épanche pas eh toute occasion Marot n'est pas tout d'une pièce comme Calvin; mais son caractère n'a pas non plus les lacunes regrettables qu'offre celui du réformateur; Marot est bien plus complet. Malheureusement la mort l'enleva trop tôt (à peine âgé de quarante-sept ans) pour que les dissonances de sa nature, qui s'affaiblissaient avec l'âge et grâce au développement de sa piété, aient pu se fondre dans l'unité harmonique de la vie morale et religieuse, et nous offrir l'un des plus beaux types de la vieillesse chrétienne.

Loin d'être un protestant tiède, il fut en France l'un des premiers propagateurs de l'Évangile (2). Bien que sa foi fût, sur quelques points, trop impersonnelle, il lui sacrifia sa place à la cour, sa famille, sa patrie; il supporta les persécutions et l'exil deux fois répété avec une fermeté qui alla jusqu'à l'héroïsme et eût pu aller jusqu'au martyre; il eut un moment

(1) Dans l'affaire de Servet, rien peut-être n'excite autant l'indignation que le langage religieux, tout à la fois hautain et impitoyable, que Calvin tient à sa victime, au moment où elle va marcher au supplice. ( Voir Jules Barni , Les martyrs de la libre pensée, p. 19O.)

Il en est de même de cette lettre , véritablement atroce, adressée à Mme de Cany, un an avant le supplice de Servet :

«Madame, il me l'aict bien mal que l'acte si louable que vous feisles il y a environ demy an n'a mieux rencontré. C'est que quelque bon et vray seruiteurde Dieu ne s'estoil trouué à l'endroit d'vn tel secours qu'a receu vne aussy mcschanle et malheureuse créature qu'il y en ait au reste du monde. Scarhanl en partie quel homme c'esloit, l'eusse voulu qu'il fust pourry en quelque fosse, si ce eust esté à mon .souhait, et sa venue me resiouit autant comme qui m'eus! nauré le cœur d'un poignart. Mais

iamais ie ne l'ecsse cuydé vn monstre si exsocrable en toute impiété et mespris de Dieu, comme il s'est icy declairé. Et vous asseure , Madame, s'il ne fust si tost eschappé, que, pour m'acquilter de mon debuoir, il n'eust pas tenu à moy qu'il ne fust passé par le feu.» (J. Bonnet, Lettres françaises de Calvin, 1, 355. )

W Il est regreltable que M. Guizot ne s'en soit pas aperçu , et qu'il ait formulé sur le poëte de la Réforme ce jugement de la plus entière inexactitude : «Ce fut à Marguerite de Valois, aux aventures galantes et aux succès de sa poésie mondaine qu'appartint sa vie.» (L'histoire de France racontée à mes petits-enfants t III, i49.)

Dans ses leçons au Collège de France, M. Guizot (ils a tracé de Marot un tout autre portrait et bien plus ressemblant.

sublime alors qu'il pria Dieu de le préserver de faiblesse, s'il était destiné à mourir sur le bûcher. Poète et nullement législateur comme Calvin, encore moins homme d'action comme l'intrépide iconoclaste Farel, il ne fut pas moins qu'eux fidèle à ses convictions, et les répandit par d'autres moyens que les leurs; il ne sut prêcher qu'en vers. Lui reprocher de n'avoir point renoncé à l'art pour devenir missionnaire et controversiste serait aussi sensé que de reprocher à Calvin et à Farel de n'avoir été ni des Marot, ni des Jean Cousin, ni des Goujon ou des Goudimel.

La Réforme française ne lui doit ni ses dogmes, ni sa liturgie, ni sa discipline; mais elle lui doit les chants qui ont décuplé sa vitalité intérieure et sa puissance d'expansion, elle lui doit l'âme de son culte, si l'on peut ainsi parler. Qui dira jamais la salutaire influence exercée par les psaumes de Marot, qui ont fait le tour du monde, régné deux siècles sur toutes les églises réformées, et qui nourrissent encore aujourd'hui la piété de bon nombre d'entre elles?

Dans son individualité pétrie de contrastes, l'imagination de l'artiste, mobile et parfois excessive, s'allie aune énergie de volonté qui l'empêche de dévier de sa ligne de conduite; il unit les cruautés de la satire aux effusions de la piété, la bouffonne ironie des Coq à l'Asne et l'indécence des Epigrammes à la sublimité de langage et de pensée de YEpistre au Roy, l'idolâtrie monarchique à la hardiesse du citoyen qui condamne les abus de la royauté et les crimes des puissants. Il combat à outrance l'hypocrisie des moines, la tyrannie des persécuteurs, et propage la Réforme sans cesser d'être tolérant et de respecter une foi qui n'est plus la sienne. Chez cet aimable et malicieux conteur toujours en pointe de gaieté, il y a pourtant un fond de mélancolie qui relève le charme de ses écrits : il chante la mort, qui le délivrera de ses maux et du pécbé, le pire de tous; en attendant, il s'efforce de pratiquer le précepte de l'apôtre : Soyez joyeux dans l'affliction Ce courtisan ignore les petits calculs, la prudence vulgaire (jui lui eut assuré une vie paisible au détriment de sa loyauté; persécuté vingt ans pour sa foi, il ne cessera de la professer hautement, même dans ses pièces officielles, sans jamais faiblir un instant. D'innombrables huguenots morts sur les bûchers ont fait preuve delà même force d'âme; aucun n'a montré plus d'indépendance d'esprit et de caraclère. Voilà le secret de

Epitre de Jacques, 1, 2.

MAttOT ET CALVIN. 375

se mystique sans faiblesse, de ce protestant zélé qui reste homme du monde, de ce disciple de la Réforme qui n'abjure pas la Renaissance, de ce chrétien gracieux, facile, aimant, généreux, mais fortement trempé, que rien n'abat ni ne ploie, qui a partout son franc parler, ses libres allures, son opinion à lui, dont on n'obtient rien par force, indomptable quand i! s'agit de sa conscience et de sa liberté, et qui eut pu joindre à sa devise : La mort n'y mord, cette autre, qu'on a appliquée à la Réforme ellemême :

Plus à me frapper on s'amuse, Tant plus de marteaux on y ose.

Celte fière indépendance allait se trouver en face du rigorisme et du despotisme de Calvin, qu'il faut surtout accuser du divorce de la Renaissance et de la Réforme. Dans l'intervalle qui sépara l'abandon des formules catholiques et la formation d'une orthodoxie nouvelle, savants et ignoranis, libres penseurs et humbles disciples de Jésus, tous étudiaient l'Ecriture, travaillaient à se former des convictions plus ou moins personnelles et empêchaient la pétrification de la Réforme inachevée. Les Loct communes thcologici de Aîélanchthon (1021), le Commentaire de la vraie et de la fausse religion (1 5â5) et Y Exposition de la foi chrétienne ( 1 5 3 6 ) , ouvrages dans lesquels Zwmgle prêchait une Réforme bien autrement large et complète que celle de Calvin, n'étaient qu'un stimulant pour le libre examen et n'en arrêtaient pas l'essor. 11 en fut autrement quand parut Calvin, qui prit un ascendant funeste au respect des droits de la conscience. V Institution chrestienne, publiée en 1 536 , sans cesse remaniée et considérablement augmentée jusqu'en 1509, fixa pour trop longtemps les doctrines de la Réforme française, et confisqua la liberté de penser, au nom du principe de l'ordre, comme avait fait le catholicisme.

En substituant la divine autorité de la Bible à l'autorité humaine de Rome, Calvin croyait proclamer un principe immuable, et, malgré l'étonnante puissance de logique dont il était doué, il ne vit pas ou ne voulut pas voir qu'une orthodoxie qui repose sur l'interprétation d'un livre sera toujours caduque et illusoire sans l'aide d'un interprète infaillible. Il ne vit pas qu'il donnait son interprétation faillible pour la révélation ellemême, que la substitution de la Bible au pape n'était qu'une apparence, et qu'il ne faisait en réalité que mettre le pape de Genève a la place du

pape de Rome. Aussi l'avenir, qu'il croyait enchaîner, s'est-il émancipé; la critique biblique, l'histoire des dogmes, la comparaison des religions antiques, ont fait justice de ce dogme étroit, presque impie, de l'inspiration divine réservée à un seul peuple, enfermée dans un seul livre; la chimère d'une vérité absolue, patrimoine exclusif d'une race privilégiée, s'est évanouie, quand le xixe siècle, surpris et joyeux, a retrouvé sous tous les climats, dans toutes les religions, les traces indélébiles de l'action incessante et progressive de Dieu dans le monde, et proclamé l'autonomie de la conscience individuelle s'inspirant des grandes leçons de l'histoire, et s'abreuvant au fleuve des espérances éternelles

Esprit sec et dur, logicien et intellectualiste à outrance, Calvin manque de cette chaleur de cœur qui fait tant aimer Luther; il transforme le Dieu d'amour, la mansuétude de Jésus, la bonne nouvelle du pardon, en un horrible système de damnation éternelle, fondé sur le bon plaisir d'un Dieu miséricordieux pour les seuls élus, impitoyable et féroce pour les réprouvés, qui sont presque toute l'humanité. Dans cette théologie sans entrailles, on n'a pas de peine à retrouver le légiste, en même temps que le disciple de Duns Scot, de Bonaventure et de Thomas d'Aquin (2), l'ancien séminariste à qui la scolastique avait paru la reine des sciences. (Merle d'Aubigné, Histoire de la réformation au temps de Calvin, I, 562.) Calvin est tout entier dans son système; il a fait Dieu à son image. Homme d'autorité, plein de zèle et de dévouement pour les siens, c'est-à-dire pour ceux qui s'inclinent devant ses dogmes, il devient fanatique et cruel envers ceux qui lui refusent une soumission absolue.

Son joug pesa bien plus lourdement sur Genève que sur la France. Tandis que chez les Français qui avaient librement embrassé la Réforme et marchaient au supplice avec une joie surhumaine, les mœurs s'épu-

(1) «Peut-on appeler profane, disait déjà Lrasme, ce qui est vertueux et moral? Sans doule nous devons aux livres saints la première place dans notre vénération ; cependant, quand je rencontre dans les anciens, fussent-ils païens et poêles, tant de chastes, de saintes, de divines pensées, je ne puis m'euipècher de croire que leur âme, au moment où ils écrivaient, était inspirée par un souffle de Dieu. Qui sait si l'esprit de Christ ne se répand pas plus loin

que nous ne l'imaginons h-> (Colloquia, Convivium religiosum. )

W «Les hérétiques ne méritent pas seulement d'être séparés de la communion de l'Eglise, mais aussi d'être retranchés du monde par la mort. C'est un crime bien plus grand de corrompre la foi, par laquelle vivent les âmes, que de falsifier les monnaies. » (Summa théologien, secunda secundaB, II, questio 10,

raient par l'action spontanée de l'Évangile et de la liberté, sans autre discipline que celle de la conscience réveillée, cette révolution morale rencontrait de terribles obstacles partout où le pouvoir civil entreprenait de faire triompher les croyances nouvelles, et où la minorité devenait protestante par contrainte. Non-seulement les mœurs étaient dépravées à Genève, comme elles le sont toujours dans les pays où le catholicisme règne sans rival; mais c'était la politique bien plus que les besoins religieux qui avaient amené cette ville à la Réforme. On avait chassé un maître détesté, Tévéque ; mais on n'entendait pas vivre pour cela plus saintement ; on aimait la liberté, mais aussi la licence. C'était le cas d'un bon nombre de Génevois, quand Calvin arriva au milieu d'eux ( 1 536).

Corps frêle et débile, sobre jusqu'à l'excès, froid, chagrin, austère, ennemi de tout plaisir et de toute distraction, même des arts et de la musique; ne vivant que pour le travail et ne travaillant que pour établir le règne de Dieu sur la terre; dévoué à cette cause jusqu'à lui tout sacrifier, études favorites, repos, santé, vie; désintéressé jusqu'à se dépouiller de tout afin de secourir les Français et les Italiens bannis pour la foi; infatigable malgré ses nombreuses infirmités, il sutfisait à tout : leçons de théologie, prédications, pamphlets, œuvres de longue haleine, lettres aux souverains de toute l'Europe et aux prisonniers qui peuplaient les cachots; mais acharné, violent, colère, impatient de toute contradiction, intolérant et tyrannique, capable des plus atroces cruautés pour faire triompher son opinion, tel était Calvin, qui, par zèle religieux, commit un perpétuel attentat contre les droits de la conscience et de la liberté. On ne l'aimait guère, témoin ce proverbe : a Mieux vaudrait l'enfer avec Bèze que le paradis avec Calvin. »

Comme tous les despotes, il croyait plus à la force qu'à la vérité, et fit appel à la rigueur pour vaincre les esprits. Les lois somptuaires qu'il lit adopter à Genève (t54a) n'eussent pas été désavouées par Lycurgue : proscription des ornements d'or ou d'argent, des pierreries, interdiction des habits de soie ou de velours aux gens de basse condition, réglementation de la forme des vêtements et des chapeaux, défense aux hommes de porter les cheveux longs, aux femmes de les friser, détermination du nombre des plats et desserts des festins de noces et des personnes qui y peuvent assister.

Il établi! un consistoire composé de pasteurs et de laïques, véritable

;î78 MAROT ET CALVLY

tribunal de l'inquisition qui connaissait de la foi et des mœurs, et renvoyait le châtiment des délits religieux et moraux au conseil des Deux- Cents. Le refus de comparaître entraînait la prison. Tout Genevois était tenu d'assister au culte, de communier, d'observer le dimanche à la façon juive ou anglaise, et de signer la confession de foi sous peine de bannissement (la première, celle de i536, était surtout religieuse; la seconde, celle de 1669, fut toute théologique et dirigée contre Servet et les autres adversaires de Calvin Les danses, les spectacles, les jeux de dés, de cartes, etc., étaient sévèrement réprimés; les femmes de mauvaise vie. exclues de la ville; les adultères, condamnés au fouet et, plus tard, à mort. Les pasteurs visitaient chaque année leur troupeau pour interroger chacun sur sa foi. Tout dans cette organisation revient au mot de Bèze: La liberté de conscience est un dogme diabolique. Quand les Génevois disaient à

Calvin : «La connaissance de l'Evangile nous suffit, nous savons le lire et nos actions ne vous regardent pas » que pouvait-il répondre ? Aussi cette discipline excessive souîcva-t-elle une violente opposition de la part même des Jean Philippe, des Lullin et des Chapcaurouge, qui avaient aidé Farel à introduire la Réforme à Genève. (Amédée Roget, Histoire du peuple de Genève, 1870, I, 60,.)

Nul ne pouvait se flatter d'échapper au terrible tribunal : les grands y étaient cités comme les petits, comme la femme du bourreau, dont la foi ne paraissait pas suffisamment authentique. (Cramer, Extraits autographiés des registres du consistoire, p. 127), comme le bourreau lui-même, qui prêtait à usure, vivait fièrement et orgueilleusement, et s'était fait placer dans le temple un siège plus haut que tous les autres (p. g5). Calvin dénonça lui-même la femme de son frère, soupçonnée d'adultère (p. et la fit mettre en prison. Les moindres querelles de ménage devaient être vidées devant le consistoire. Bonivard, le grand citoyen, qui ne fréquentait guère le prêche et ne vécut en bonne harmonie avec aucune de ses quatre femmes (la dernière fut noyée pour cause d'adultère et son complice décapité), était constamment appelé à la barre et excommunié, puis

(l) L'obligation de signer une confession de communication qui fut la cause du bannisseloi apportée par des pasteurs étrangers avait ment de Calvin, de Farel et de Couraull. ( Am. révolté bon nombre de Génevois des plus dé- Roget, Histoire du peuple de Genève, Genève, voués à la Réforme; le conseil des Deux-Cents 1870, in-8°, premier fascicule.) décréta que la cène ne serait refusée à per- Lettre de Calvin à Bullinger, 21 félonne. C'est la lutte pour obtenir le droit d'ex- vrier 1 538.

obligé de venir redemander la cène (p. 118. 119, 12/1, 120,, etc.); il s'en vengea, paraît-il, par une chanson contre Calvin, qui lui valut une nouvelle excommunication ( 1 5 6 4 ).

Les vexations les plus puériles passaient pour des actes de fidélité : YAmadis des Gaules fut brûlé comme ne contenant que mensonges et rêveries et ne servant qu'à corrompre la jeunesse. En avril 1 5 3 6 , le conseil décida que les jeunes fdles ne pourraient se marier sans avoir le chef cou-

vert, comme le porte la sainte Ecriture, et rendit, le 3o octobre 1637, le jugement suivant : « Ici est parlé que, dimanche passé, il est sorti de chez la magistra une espouse qui portoit les cheveux plus abattus qu'il ne se doit faire et contre ce qu'on leur évangélise. Arresté que la maistresse de l'espouse, les deux qui l'ont menée et celle qui l'a coè'fïee soient mises en prison trois jours pour castigation ^. 11

Qui ne rougirait de voir le vaste génie de Calvin se rabaisser jusqu'à la police des cancans, favoriser les dénonciations^, et juger gravement, au nom de l'Evangile, des ouï-dire, des propos contre les ministres tenus dans les latrines publiques? (Cramer, p. 92.) Qui pourrait ne l'accuser d'orgueil et de petitesse, en voyant que mal parler de la prédestination ou des ministres (p. 86), se moquer de Dieu ou des pasteurs (p. 106), c'était tout un à ses yeux; que les propos contre les Français venus pour gouverner l'irritaient au dernier point; qu'il s'emportait contre Gaspard Favre, l'un de ses plus constants adversaires, jusqu'à lui dire en plein consistoire : «Nous sommes ici par-dessus vous, 5? et que, sur cette réponse foudroyante: «Je scay bien, ouy, et par sus tous,» il quittait la séance et obtenait que le consistoire tout entier donnât sa démission jusqu'à ce que le conseil eut infligé à Favre la punition qu'il méritait? (P. 22, 17 juin i5/t(>.)

Il accablait d'injures grossières tous ceux qui ne tenaient point ses doctrines pour infaillibles et se permettaient de penser autrement que lui (3).

Heureux encore s'il s'en fût tenu à des violences de langage, mais elles ne lui suffisaient pas. Le consistoire demanda au conseil de purger la ville des gens qui tenaient la prédestination pour hérésie (Cramer, p. 72), et

(,) A. Pio^el, His t. du peuple de Genève, 1,5. près discussion.»» (Henri Martin, Histoire de

Œ «Comme chez les jésuites, la dénoncia- France, VIII, 3 2 A.)

tion est partout, avec celte diiïérence capitale (3) Voir dans ses (Euvres françaises, Paris,

qu'ici lout se passe au grand jour, selon la de- iBàn, in- 1 12 , p. 3i4-3sij, l'opuscule qu'il a

vise de Genève protestante (post. tenebras lu.r), écrit pour imposer silence à un certain hclttrc

qu'on dénonce en lace et qu'on ne punit qu'a- nomme Antoine CatheUin, etc.

:i80 M A H 0 T ET CALVIN.

d'autres qui disaient: «Calvin veut qu'on l'adore» (p. 71?). Tout le consistoire, Calvin en téte, se transporta au conseil pour demander la punition d'Ameaux, qui accusait Calvin de prêcher une fausse doctrine (p. 20). Morelli fut excommunié pour la publication d'un livre dirigé contre la discipline de Genève, et renvoyé au conseil pour y être accusé par Calvin et Bèze (p. iâ5). D'autres furent bannis comme hérétiques : Bolsec. Gribaldo, Thivent Bellot, Leteinturier, Denis Billonnet (d'abord marqué au Iront d'un fer chaud), Bobert le Tourneur (p. 71), Toussaint Mesquin, Guillaume Guainier, de Paris, Antoine Narhert, pour avoir proféré, étant ivre, des injures contre Calvin et les ministres (011 lui perça d'abord la langue avec un fer rouge), Matthieu Antoine, pour avoir dit qu'il ne fallait [tas brûler les hérétiques. D'autres furent condamnés à mort: Gruet(i 0^7), pour crime politique et blasphème (Gaberel, Histoire de ï Eglise de Genève, 1 , 388); Monnet (1 5/19), pour le fait de gravures obscènes et de profanations bibliques (I, ài 1); Antoine d'Argillères (1 562), pour avoir, huit ans auparavant, pris en chaire, à Pont-de-Veyle en Bresse, le parti de Servet contre Calvin (Barni, p. 102), et pour ses opinions antitrinitaires; Valentin Gentilis (1 558), qui se rétracta et ne fut exécuté que huit ans plus tard à Berne. Alciat, Blandrata Gribaldo, Silvestre Telio, n'échappèrent au supplice que parla fuite. Non content d'avoir livré au grand inquisiteur de Borne, Matthieu Ory, alors à Lyon, les pièces nécessaires (2) pour faire condamner Servet au bûcher, Calvin fit arrêter à Genève l'hérétique, qui avait réussi à s'échapper de prison et à sortir de France. Le propre secrétaire de Calvin, cautionné par son frère Antoine Calvin, fut l'accusateur • le Servet; Calvin dressa lui-même l'acte d'accusation et intervint à plusieurs reprises dans le procès. Servet fut brûlé vif, martyr de son amour de la vérité et de l'implacable haine du despote de Genève ( 1 553), dont le premier ouvrage avait été une traduction du De clementia de Sénèque.

M Retiré à la cour de Pologne, le médecin Hlandrata y professa hautement runitarisme ( 1 563 ) , formulé d'abord par Lelio et Fauste Socin ; puis il convertit à sa doctrine les Magyars, avec l'aide du pasteur David, son plus éminent disciple. Mais quand le disciple déliassa le maître et tira les conséquences logiques de Punilarisme, en prêchant la subordination de Jésus à Dieu, Blandrata devint

persécuteur à son tour, et fit mourir David en prison. (Voir Les chrétiens unitaires de Transylvanie, par A. Coquerel fils, dans la Revue politique et littéraire, j cr novembre 1 873 , p. h 1 8 et suiv.)

W Des lettres que Servet avait prié Calvin de lui renvoyer, et la première feuille de Touvrage intitulé : Christianismi restitutio, imprimé en secret, sans nom d'auteur.

L'esprit de l'époque est-il, comme on l'a trop souvent prétendu, la justification de Calvin Nullement; car il est inexact de répéter, après M. Guizot, que , « au xvf siècle , tous pensaient que l'erreur est criminelle et que la force doit son appui à la vérité» [Musée des protestants célèbres, art. Calvin, p. 98). MM. Mignet, Saisset, Michelet, sont également dans l'erreur, lorsqu'ils disent que la seule voix de Castalion s'éleva pour protester contre le supplice de Servet (2). MM. Barni et Chauffour-Kestner ont montré, par des citations auxquelles nous en joignons d'autres, qu'il y eut une école tolérante au xvf siècle, toute une secte, comme disait Th. de Bèze [secta novorum acadeimcorwin).

«Je veux prêcher, s'écriait Luther, je veux parler, je veux écrire: mais je ne veux contraindre personne, car la foi est une chose volontaire.» L'une de ses thèses sur les indulgences ( 1 5 1 8 ) , condamnée par la Sorbonne en 1 5a 1, était ainsi conçue : « Brûler les hérétiques est contraire à la volonté du Saint-Esprit^.» Il disait encore dans son Appel à l'Empereur et à la noblesse (i5ao) : «Il faut convaincre les hérétiques par l'Ecriture et non les vaincre par le feu (4). » Son ami et son collaborateur, Brentz, disait à son tour : « On ne peut punir pour une doctrine , quelque erronée qu'elle soit : il faut la redresser. . . . Qu'on laisse les hérétiques enseigner ce qu'ils veulent ; nul n'est forcé d'adopter leurs erreurs. Si pour une erreur on mérite la mort, qui donc restera en vie(5)?» Zwingle n'était pas moins catégorique (i523): «Nul ne doit être excommunié, si ce n'est celui qui cause un scandale public par ses crimes. Ceux qui ne reconnaissent point leurs erreurs et qui ne les abandonnent point doivent être laissés au libre

(1) «C'est une pauvre justification , selon nous, que d'appeler la condamnation de Servet le crime du temps. Eli! quelle serait donc la mission des grands hommes, s'ils ne savaient que résumer en eux les passions de leur temps? Mme de Slaël avait mieux jugé ces élus de l'humanité, lorsqu'elle écrivait: l n grand homme est le contemporain de l 'avenir. » (E. Fonîanès , Revue germanique et française , ier mai 1 8 6 /j , p. 2o5.)

(2) M. Jules Bonnet ne partage point cette erreur, comme pourraient le faire croire ces lignes du Bulletin , a* série, II, 53o : «Dans l'applaudissement universel, une voix s'élève

pour invoquer les droits de la charité et proclamer un code nouveau plus conforme à l'esprit du christianisme. C'est l'éternel honneur de Castalion. » Dans les pages suivantes , M. Bonnet fait hien voir que, si la voix d<» Castalion fut la plus éloquente, elle ne fut pas isolée et trouva de l'écho parmi les âmes d'élite du xvi° siècle.

(3) Bulletin, 2e série, II, .^29.

^ Merle d'Auhigné, Histoire de la Réforme du xvie siècle, in-8°, II, 1 33.

CJ) Chauffour-Kestner, Etudei sur les réformateurs du xvie siècle, II, n5.

jugement de Dieu, ut l'on ne doit se permettre envers eux Aucune violence, à moins que, par une conduite séditieuse et rebelle, ils ne forcent les magistrats à les réprimer pour sauver l'ordre public » Bullinger non plus ne voulut jamais entendre parler d'excommunication (2).

Vingt ans avant sa mort, Servet lui-même écrivait à OEcolampade qu'il trouvait dur « qu'on tuât des hommes pour ce qu'ils erraient en Tinter-

prétation de l'Ecriture (3). » Dans la préface de La manière et famon (t 533 , p. 5), Farel condamne ceux qui «font l'office des bourreaux, en tormentant horriblement les poures qu'ilz peuuent tenir en leurs mains, comme si par force et tormentz l'on debuoit tirer les gens à Iesus et à la foy, combien que nostre Sauueur commande doulceur et bénignité, et que par lenité et toute bénignité luy et ses apostres ayent voulu tirer les pécheurs sans tirer autre glaiue que la parolle;» et, vingt ans plus tard, il conduisait Servet au bûcher, sans pouvoir lui arracher la moindre rétractation. Calvin lui-même avait dit, dans la première édition de Y Institution chrestienne fi536, p. 1A.7): «Nous devons vivre avec les excommuniés comme avec les Turcs, les Sarrasins et les autres ennemis de la religion. C'est par la persuasion, la clémence, la mansuétude et la prière, que nous devons les ramener à l'unité du Christ^.» Érasme, Mélanchthon, Bucer, avaient parlé dans le même sens (5). Sébastien Franck demandait une liberté religieuse absolue, la tolérance de toutes les sectes, et déniait au pouvoir civil le droit de punir l'hérésie (6).

Dans la préface de sa Bible latine ( i 5 5 1 ) , Castalion posa les bases de la tolérance dont il fut l'apôtre, et l'on pourrait presque dire le martyr : «Qui est-ce qui ne penserait que Christ fût quelque Moloch, s'il veut que des hommes lui soient immolés et brûlés tout vifs?» Il ne fit que développer le même principe avec Martin Borrhée et Curione, dans les opuscules connus sous le titre : De hœreticis (7\ L'animosité de Calvin, qui lui avait d'abord témoigné de l'amitié, le força de quitter Genève et de se réfugier à Baie, où il vécut dans une profonde misère, dont Calvin et Bèze lui firent un nouveau crime (8). Des pasteurs, entre autres celui de Nyon,

(,) Gaberel, Histoire de l'Eglise de Genève, (5) Voir la préface du De hœreticis de Cas-

II, 196. talion, cité par M. Jules Bonnet, Bulletin,

Œ Roget, Hist. du peuple de Genève, I, 65. 2e série, III, 2.

^ Barni, Les martyrs de la libre pensée, Nouvelle Revue de théologie, 18G0 , p. 38,).

1Û8. . M Bulletin, 2e série, III, k.

(/,) Bulletin, a" série, II, 53o. w Les parents de Castalion, restés à Genève,

Zébédée, prôtêsièretit contre la mise en jugement de Servet ; plusieurs ilicologiens de Bftle se prononcèrent également contre l'homicide orthodoxie genevoise. «A !Vf orges, à Molle, à Nyoîl, dans les localités les plus voisines de la frontière, la chaire retentissait de déclamations contre Calvin que la seigneurie de Berne affectait d'ignorer, si même elle ne les encourageait secrètement. Le ministre de Bursin, Jean Lange, déclarait que Calvin n'était qu'un hérétique qui se faisait adorer. Un banni, Bastien Foncelet, appelait Genève une autre Sodome qui persécutait les saints M. » A Genève même, les Libertins firent tous leurs efforts pour sauver Servet (2), et «des ministres sincèrement attachés aux doctrines calvinistes éprouvaient cependant, comme le reconnaît M. Rilliet de Can'dolle, une assez vive répugnance pour l'emploi de la peine capitale en matière d'hérésie. . . Plusieurs furent cassés, excommuniés ou bannis , pour avoir blâmé, dans l'intimité, les persécutions exercées pour cause d'opinions religieuses. Leurs noms ont été cités par M. Galiffe; ce sont : MM. Henri de la Mare, alors doyen des pasteurs genevois ®, Aymé Megret , Aymé Champereau, Claude Veyron, Matthieu Essautier (4). » Déjà auparavant, la chrétienne pitié des Géncvoises s'était prononcée énergiquement contre les persécutions que Bolsec avait eu à subir. Outre Castalion et les Italiens Aconce (5) et Gribaldo (G), qui repoussaient l'application de la peine de mort aux hérétiques, les Sociniens et les Anabaptistes (7) déniaient au pouvoir temporel le droit de punir l'erreur. Un chancelier de Berne, auteur d'un traité perdu sur la tolérance^, Zerkinden ou Zurkinden, écrivit à Calvin en i55A :

Je crains que les verges el la hache ne soient pas le meilleur moyen de réprimer la licence des esprits et de maintenir intacte l'autorité des dogmes reçus. Les exemples de l'antiquité sont là pour prouver que les taches de cette nature s'étendent, au lieu de

furent inquiétés pour l'hérésie dudit.( Cramer,

' (1> Bulletin, 2e.série, III, 7.

M «Une certaine Catherine Copa, de Ferrare, étant «allée à Genève pour rejoindre son (ils exilé, blâma hautement le supplice que Calvin avait fait subir à Servet; cette conduite lui valut d'être condamnée à faire amende honorable à Dieu, et elle reçut Tordre de partir dans les vingt- quatre heures sous peine de mort. W (!) (César Canfù, La Réforme en Italie, II, 365.)

^] 11 était né à liouen. (Hcrminjard, IV,

M Barni, i43.

" Haag, Histoire des dogmès, l, a oa.

Jurisconsulte italien réfugié à Genève pour cause de religion, obligé de s'enfuir pour avoir défendu les opinions de Servet. (liarni,

(7) Chauflbur-Kestner, Etudes, etc. II, 90.

M Jiulletin, a* série, III, 11, el là belle (''Inde de M, .1. Bonne! sur Zurkinden, Ihilletin , a' série, IX , 2 et suiv.

38/i MA ROT ET CALVIN.

disparaître, avec le sang qu'on verse pour les effacer. J'ai vu des magistrats se repentir d'avoir prononcé une peine capitale , et gémir de ne pouvoir rappeler à la vie des victimes dont l'image se dressait moins redoutable devant eux que la voix accusatrice de leur propre conscience . . . L'homme est ainsi fait qu'il cède plus volontiers à la persuasion qu'à la force, et tel s'est roidi devant le bourreau qui n'auroit pas résisté au langage de la douceur. Le sage sénat de Baie l'a bien compris, lui qui n'a jamais permis que les errants fussent punis de la peine capitale. ... Le sénat de Berne, éclairé par de cruelles expériences, semble aussi vouloir entrer dans des vues plus humaines.

Un autre Bernois, le pasteur Musculus, écrivit, au nom de ses collègues, aux ministres de Genève, pour leur rappeler que «la règle de l'esprit de Christ est l'amour fraternel. » — « Dans l'été de 1 5 5 h , au plus fort du bruit qui suivit la mort de Servet, le pasteur Jean Archer, peu ardent, n'avait pas encore pris parti. Son attitude était celle de Toussaint, de Zurkinden, de Musculus , de Sulzer, etc. Il hésite à approuver le supplice , tout en craignant d'aller trop loin dans sa tolérance »

Le premier synode national tenu à Paris, en î 55g , eut à s'occuper d'un membre de l'église de Poitiers, lequel soutenait que «l'hérétique ne devait être puni comme hérétique, mais comme perturbateur de l'ordre politique, s'il n'y avait autre faute que celle-là (2). » Un homme instruit de Beaugency, nommé Jean Bonneau, prétendait aussi «qu'il n'était pas loisible aux magistrats de punir les hérétiques (3). » — «Déjà, du vivant de Calvin, quelqu'un plaidait la cause de la liberté religieuse pour tous, au sein de la jeune Eglise réformée, en disant que la vraie Eglise n'a point coutume de persécuter, parce que c'est sa vraie marque d'endurer persécution et non point de faire 'persécution (4). »

Charles Perrot, pasteur et professeur à Genève, fut l'un des apôtres de la tolérance au xyic siècle, comme Uytenbogaard au début du xvnc (5); il avait composé un ouvrage intitulé : De extremis in Ecclesia vitandis, qu'on lui défendit d'imprimer, parce qu'il y insinuait qu'il vaut mieux supporter les hérétiques que de les brûler. A sa mort, le conseil, dit M. Gaberel(6), fit détruire le dangereux manuscrit.

(1) Henri Bordier, La France prolestante, (4) Exhortation au roi Charles IX , apud Lut-

2e éd. I, col. 33o. teroth , La Réformation en France, p. 65.

('2) Aymon, Synodes nationaux, I, 8. (5) Voir le Lien du 5 octobre 1867.

W Lulteroth , La Réformation en France, (r>) Histoire de l'Église de Genève, \\, 27O.

P;tris, 1809, in-3°, p. 107.

L'historien Polydore Virgile s'appuyait sur saint Chrysostome pour démontrer que, si Dieu permet de dissiper les assemblées des hérétiques et de leur ôter toute licence de parler, il défend de les tuer et de les massacrer. Giovani Botero, dans son livre : Raison et gouvernement d' Estât, proclamait qu'il faut priver les hérétiques de tout moyen de propagande : prédicants, livres, imprimeries, mais rien de plus En France même, l'opinion fut vivement irritée par le supplice de Servet, et le consistoire de Genève en fut informé (2).

Sans parler du chancelier de Lhopital, de Jean de Montluc, évêque de Valence, de Marillac, archevêque de Vienne, qui tous trois se prononçaient énergiquement en faveur de la tolérance (3), ni de l'évêque de Carpentras, Sadolet, qui paraît avoir partagé leurs sentiments (4), nous devons mentionner encore l'amiral de Goligny, qui, dans la ville de Châtillon, protégeait le culte catholique aussi bien que le sien propre, et Duplessis- Mornay, qui écrivait, à propos de ceux qui professent des doctrines erronées : ttSur la tête et le cerveau, il n'y a de prise que par les oreilles; on la leur romprait à tous que leur opinion y demeurerait tout entière (5). » Ajoutons-y Marguerite de Navarre, qui accueillait tous les proscrits sans distinction d'opinions, qui établit le principe de la tolérance dans l'Inquisiteur, pièce en vers très-hardie, publiée pour la première fois par M. Leroux de Lincy, et à qui Calvin écrivait le 28 avril 1 5 45 :

I'ay reccu lettres d'vn homme, . . . escriptes. . . de vostre commandement, par lesquelles i'entends que vous estes fort mal contente de moy, à cause d'vn certain liure par moy composé, lequel i'ay intitulé Contre les Libertins. . . . Quant à ce que vous dictes que ne vouldriez auoir vn tel seruiteur que moy, ic confesse que ie ne suis pas pour vous faire grands seruices. Car la faculté n'y est pas (0).

Renée de France marchait noblement sur les traces de sa cousine ; le 2 1 mars 1 503 , elle se plaignait de l'intolérance du pasteur (7) qui lui avait été envoyé de Genève, et l'incitait à haïr tous ses parents qui étaient catholiques, «ce que Dieu ne m'a pas commandé, dit-elle; car combien que ic

W OEuvrcs dcMarot , éd. d'Héricault , p. lxiv.

(2) Cramer, op. cit. p. 100.

(3) Dart<;aud, Histoire de In liberté religieuse , Paris, 1859, I, 3^0.

W Bulletin, ae série, IX , f 3.

M Bulletin, III, C85.

(r>) Crottct, Petite chronique protestante , appendice, p. XXI.

(7) François de Morcl, dit de Collonges, qui avait présidé le premier synode, on i 55o.

n'eusse point oublié l'article de vostre lettre que Dairid a hay les ennemis de Dieu de haine mortelle, ie n'entends point de rontreuenir ne déroger en rien à cela. . . . Monsieur Caluin, ie suis marrie que vous ne scaués pas comme la moitié du monde se gouuerne en ce royaume, et les adulations et cnuies qui y régnent, et iusques à exhorter les simples femmelettes dire que de leurs mains elles voudroient tuer et estrangler: ce n'est point la règle que Iesus Christ et ses apostres nous ont baillé. » Calvin, de son côté, lui écrivait, le tcr avril i 5 6 4 :

Tay entendu que, quand vous auiez mandé à messire Francisco qu'il seroit bon que l'exhortasse à charité ceux qui font profession d'estre chrestiens, cela se rapportoit à quelques ministres, lesquels vous auez trouué peu charitables, à vostre jugement; cependant ie puis recueillir que c'est au regard de feu M. le duc de Guise, en tant qu'ils ont esté trop aspres à le condamner. Or, Madame, deuant qu'entrer plus auant en matière, ie vous prie, au nom de Dieu, de bien penser aussi que de vostre costé il est requis de tenir mesure. . . . C'est que sus ce que ie vous auois allégué que Dauid nous instruit par son exemple de haïr les ennemis de Dieu , vous .respondez que c'esloit four ce tempsla, duquel sous la loy de rigueur il estait permis de haïr les ennemys. Or, Madame, cesle glose seroit pour renverser toute l'Escripture.

Enfin, trois jours après, Calvin lui écrivait encore, au sujet de MM. de Guise et de Collonges : «Vous auez pris le propos tout au rebours, voila pourquoy ie me déporte de vous en dire plus ne bien ne mal. »

Dans son Utopie présentée à Henri VIII et au cardinal Wolsey, Thomas Morus, exécuté en i535, avait reconnu le droit a l'existence de toutes les religions^, et cette utopie fut réalisée, en î 5 y 9 , dans l'union d'Utrecht. Ce traité, par lequel les Provinces-Unies et les Pays-Bas espagnols s'engagèrent à supporter chez eux la présence des dissidents (2), put sembler à quelques-uns le prélude de l'édit de Nantes.

Il y avait donc, au siècle de Calvin, des âmes tendres et compatissantes, qui ne pouvaient supporter sans indignation la pensée des supplices infligés au nom de la religion , et des hommes sans pitié, manquant de cœur et prétendant imposer la vérité, qui glorifiaient ou du moins justifiaient le bûcher. Calvin et Marot appartenaient à ces deux familles d'esprit si diffé-

W Le disciple de Jésus-Christ, Revue, etc., et documents concernant le protestantisme belge, 1873, 1 5 janvier. Bruxelles, 1872,^-8°, p. 8.

(2> Ch. Rahlenbeck , Rapport sur les actes

rent; et ce fut par haine de l'intolérance que le poète et ses fidèles protectrices, Marguerite et Renée, se brouillèrent avec le réformateur, aussi bien que Jacques de Bourgogne, seigneur do Falais, qui prit contre son ami intime, Calvin, le parti de Boisée fl).

En résumé, Marot fut animé de l'esprit moderne, tandis que Calvin est le type du dogmatisme autoritaire, antilibéral, antiartistique, antihumain et antichrétien, en tant que contraire au doux et viril esprit de Jésus, qui combattait sous toutes les formes la religion extérieure à l'âme, et s'adressait directement à la conscience pour y féconder le sentiment moral. Le protestantisme de Marot eût pu conquérir la France, que la dogmatique de Calvin a rebutée; et, si tous deux étaient également dévoués , il faut reconnaître que Marot vit de près le bûcher, que Calvin ne vit jamais que de loin, et que le poète faillit à plusieurs reprises y monter pour sa foi, tandis que celle du réformateur y faisait monter les autres ®.

J. Bonnet, Lettres françaises de Calvin, II, 93, 366, et Œuvres de Baulacre, I, 388.

(2) Emprisonné pour crime d'hérésie en i526, et sauvé par le retour de Marguerite, Marot fut remis en prison Tannée suivante, pour une affaire à laquelle la religion n'était peut-être pas étrangère ; il dut s'éloigner, en 1028, après la mutilation de l'image , et fut remis en jugement durant sa maladie, en 1 5 3 1 . Condamné au feu et poursuivi de près à la suile

des placards de 1 5 3 A , il ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval; enfin, après la publication des psaumes, il fut de nouveau contraint de s'enfuir et alla mourir prématurément en exil. Il n'y a rien de semblable à cette odyssée dans la vie de Calvin, qui ne fut poursuivi qu'une seule fois , après le discours de Cop, en i533, et passa aussitôt et pour toujours à l'étranger, bien qu'il n'eût point été inquiet'' lors de l'apparition qu'il fit en France en i53(i.

38cS

Novembre i 662 à fin de décembre 1 5 A3- — Séjour en Savoie, de septembre à novembre i5&2.

— Epistre à M. Peîîisson, président de Sauoie. — Pourquoi il va à Genève. Epistrede Malingre.

— Le chant des psaumes. — Marot poursuit sa traduction. — Huitain au Roy. — Epistre aux dames de France. Marot les invite à chanter les louanges divines. — Complaincte d'vng pastoureau chrestien. — Epist?*e à vng sien amy. — L'austérité génevoise. — Rapports du traducteur avec Calvin. — L'opposition. Les Libertins. — Marot, Castalion et Bourgeois. — Discussion sur Y Ave Maria. — Le conseil refuse au traducteur des psaumes la subvention demandée par Calvin. — Une partie de trictrac. — Marot quitte Venfer de Genève et retourne en Savoie. — Dixain au Roy. — Calomnies de Cayet, du jésuite Meynier. — Sévérité de Bèze envers Marot et Lefèvre d'Etaples. — Jurieu défend Marot. — Antipathie de M. Merle d'Aubigné pour le poète. — Opinion de M. Jules Bonnet.

C'est à tort que, sur la foi de Crespin^ et Sleidan, on place en 1 5 A3 l'arrivée de Marot à Genève ; il s'y trouvait certainement vers la fin de novembre i5A2, puisque, dès le 2 décembre, un pasteur d'Yverdon lui adressait, «pour le rendre ferme en son exil, » une longue épître dont on verra tout à l'heure un extrait.

La préface de Leander et Hero nous montre le poète à Lyon le 20 octobre i5Ai ; mais il est indubitable qu'il retourna à Paris pour obtenir le privilège des psaumes, daté du 3o novembre de la même année, et pour surveiller l'impression de cette plaquette qui allait lui être si funeste. Voici les dates connues de son séjour à Genève :

Novembre 1 5 A2 , Calvin lui présentera les salutations de Viret.

2 décembre i5A2, Malingre lui écrit.

6 janvier 1 5 A3 , il répond à Malingre.

i5 mars 1 5 A3 , il envoie au roi un huitain sur les psaumes.

Mai 1 5 A 3 , Eustorg de Beaulieu lui offre l'hospitalité.

^ U estât de V Eglise, auec le discours des temps depuis les apostres iusques à présent, sans lieu ni nom, 1 566 , in-12, p. 566. (Collection de M. Gaiffe.)

5 mai 1 5 3 , il envoie un dizain à Malingre

10 juin i5fr3, Calvin complète la préface du Psautier.

11 juillet 1 5 63 , le conseil autorise Marot à réimprimer V Enfer icr août i5/i3, épître aux clames de France relative au Psautier. i5 octobre 1 563 , Calvin offre au conseil de faire travailler Marot

aux psaumes

Vers le 20 novembre 1 5 6 3 , Marot fait une partie de trictrac avec Bonivard.

20 décembre 1 5 6 3 , Bonivard comparaît devant le consistoire.

Enfin, avant la lin de l'année, Marot quitte Genève et se réfugie en Savoie, d'où il adresse à François Ier un dizain, encore daté de i5/i3. L'année commençait-elle à Noël dans cette province, récemment annexée, ou commençait-elle à Pâques comme en France? Nous l'ignorons; mais quand la date du dizain serait reculée de quelques mois, il n'en résulterait pas que Marot les ait passés à Genève. Il a dû s'éloigner aussitôt après la comparution de Bonivard.

On se souvient que Marot n'avait quitté la cour que lorsqu'il s'était vu menacé par la publication de plusieurs édits ordonnant la poursuite des hérétiques, notamment celui du 3o août i5/i2, plus pressant que les précédents, et qu'il ne s'enfuit à l'étranger que sur la nouvelle que le parlement de Paris avait lancé contre lui un mandat d'arrêt. Cependant on ne trouve trace de sa présence à Genève qu'à la fin de novembre; où allat-il dans l'intervalle ? Les relations d'amitié qu'il avait nouées avec de nombreux Savoyards, nommés dans YEpistre àvngsien amy, écrite à Genève en 1 543, attestent qu'il avait fait un séjour d'au moins quelques mois en Savoie, et la supplique adressée par lui A M. Pellisson, président de Savoie nous donne la date de ce séjour, antérieur à celui de Genève.

(l) Ce dizain est daté du 5 mai i5û6 dans que Marot eût cessé de vivre avant la publica-

l'opuscule de i546 intitulé : L'Epistre de tion.de l'ouvrage, c'est un fait attesté même

M. Malingre enuoye'e à Clément Marot, etc., par l'avis «au liseur» placé en tète, où Ton

dont le seul exemplaire connu appartient à voit que Malingre « consola et poursuiuit docte-

M. Caille, et quia été réimprimé récemment ment à rendre ferme Jeu Clément Marot en

par M. Tross. M. J. Bonnet a été tenté d'en son exil.»

conclure {Bulletin, ac série, V, 90 et 91) que (2) Bulletin, ac série, V, 285.

Marot n'était pas mort en i^UU , et qu'il se ® Registre» du Conseil, renseignement . cotn-

trouvait encore à Genève le 5 mai i54(>. C'est muniqué par MM. Ilerminjard et Henri Uor-

une erreur, résultant d'une faute d'impres- dicr.

sion; la date exacte est : 5 mai i5/i3. Au reste, (/,) Raimond Pellisson, bisaïeul du fameux

M VKUT A GENÈVE.

Arrivé à Chambéry clans les premiers jours de septembre, le poëte eut bientôt épuisé ses faibles ressources, et, réduit à la dernière extrémité, dut mendier des secours auprès de Pellisson,

Vng Ciceron quant à Fart d'éloquence , . . . Vng Salomon en iugemens parfaicts , r Plein de diuins et de tous humains faicts , Vng vray Cresus en biens et opulence, Humble d'autant et rempli) de clémence ,

en des termes dont on se sent véritablement humilié pour la muse qui avait su faire entendre de si fiers accents. Nous ne citerons que la fin de cette pièce :

. . . Las! cher seigneur, depuis trois mois en ca W

De France ay prins mon chemin par deca ,

Pour voltiger et veoir nouueaux pays ;

Mais à la fin mes sens tout esbahis

Si ont esté, et mesmes quand ma plume

De son plein vol a perdu la coustume ;

le pensois bien trouuer le cas semblable

Comme à Paris, mais mon cas estoit fable,

Ainsi que voy ; car icy la pratique

Ma bien monstre quelle estoit fort éthique ,

Et serois mis quasi en desespoir,

Si ce n estoit que ïay vng ferme espoir

Que médecin seras en cet endroit,

Quand vng boiteux tu feras aller droit ,

Par recipez^, en me disant ainsi:

Pourueu tu es, ne te bouges cl' icy.

Si te suppli, cher seigneur, quil te plaise D'ouir mes dietz, les lisant à ton aise,

Pellisson inventeur de la Caisse des conversions sous Louis XIV, était ambassadeur en Portugal en iô36. La Savoie ayant été conquise In même année, il fut nommé président au Conseil souverain de Chambéry, par lettres de provision du mois de février 1687, et confirmé en la change de gorde des sceaux de la

chancellerie de Savoie unie à celle de premier président, le 27 janvier 15/17. ^ mourut à Chambéry. L'épître que lui adressa Marot ne nous semble avoir pu être écrite qu'à la fin de

Tannée 1 54 2.

W Voilà la date.

('2) Hocdlo pour guérir une maladie.

Et me pourueoir de trois mots seulement ,

Oui me pourront donner allégement.

En ce faisant, ma plume s'enflera

Et mon voler du tout s'augmentera .

Pour du vouloir aussi de la puissance

Faire deuoir et dette obéissance,

Tant en quatrains, dixains, rondeaux, ballades,

A cd qui rend la santé aux malades,

Te suppliant de receuoir en gré

Eesvrit de cil qui na ci) nul degré ,

Et qui tousiours demourra despourueu,

Si de par totj en cela nest pourueu.

Comment cotte supplique fut-elle accueillie et combien de temps Marol resta-t-il à Chambéry? La réponse se trouve probablement dans l'ouvrage de Jean Posselius : Oratto de Raimondi Pellisonis ac urbts Camberii laudibus, Lyon, chez Gryphius ^\ que nous avons vainement cherché. Heureusement h s questions que nous venons de poser peuvent être résolues sans le secours de ce livre rare. Parti pour l'exil très-probablement dans les derniers jours d'août, et réduit, environ trois mois après avoir quitté la France, c'est-à-dire en novembre, a implorer la pitié de Pellisson, le poëte infortuné ne reçut sans doute aucune réponse, puisqu'il se résolut à gagner Genève, où Malingre lui souhaitait la bienvenue dès le 2 décembre. Marot n'est donc resté qu'environ trois mois à Chambéry, sans y trouver l'accueil dû à son génie et à son malheur (2), et répétant avec amertume les vers du Dante (Paradiso, XVII, v. 58-6o):

Corne sa di sale Lo pane altrui; e corn e duro calle Lo scender, el salir per V altrui scale !

Qu'il ne soit pas allé droit à Genève, dont un si grand nombre de ses

(l) D'après l'Encyclopédie d'Ersch et Gruber, ce livre aurait paru en 1G12J. Il est mentionné dans les termes suivants, page 2 33 du Tréior des recherches de Borel, Paris, 1 0 5 5 , in-k0 :

«J'en dirois davantage si Jean Posselius

n'avoit l'ait un livre exprès des louanges de iîuimond Pellisson et de la ville de Chambéry, imprimé à Lyon chez Gryphius. "

W Calvin parait avoir ignoré ce séjour en Savoie, qu'il ne mentionne pas dans 8a lettre à Viret.

coreligionnaires et de ses amis avaient pris le chemin, on ne saurait s'en étonner; la discipline draconienne qui régnait dans cette ville n'avait rien qui le tentât, bien au contraire. La nécessité put seule, croyons-nous, le contraindre à y chercher un asile.

Il fut favorablement accueilli du réformateur et de l'Église, qui venait de commencer à chanter ses trente pseaumes , à en juger du moins par la lettre de Calvin à Viret, et par l'épître fort amicale que lui adressa Malingre

Van mil cinq cens, auec quarante et deux, Le second tour de décembre froideux.

En voici le titre et quelques extraits :

L'Epistre de M. Malingre enuoyée à Clément Marot, en laquelle est demandée la cause de son département de France, etc. Réimpression de l'édition de 1 5AG (1 543), par Tross.

. . .Malingre en lesus Christ salue

Clément Marot, poète de value,

Esleu de Dieu, afin que soit rymé

Tout son Psaidtier par poète estimé . . .

77 te plaira nous rescrire vn motet

De ton départ [car vn amy ne taist

Au sien amy sa doleur et souffrance)

Et pourquoy c'est quas délaissé la France 7

Et tout Festat quauois dedans la court

Du roy Franceoys, où tout le monde accourt,

(1) Matthieu Malingre, que M. J. Bonnet appelle à tort Thomas (Bulletin, 9e série, Vet VI, p. 8A), pasteur à Yverdon, était un ancien prote de l'imprimeur de Vingle, et avait suivi son patron de Lyon à Neuchâtel. Auteur de plusieurs .cantiques et noëls de i53a et 1 533 1 de la Moralité de la Maladie de la Chrestienneté à treize personnages , Paris ( Neuchâtel ), 1 533 , il collabora, en 1 535 , à la Bible d'Olivetan , dont il dressa la table des matières sous e pseudonyme anagrammatique de Gramelin.

11 revisa plus tard cette traduction, selon M. Lutteroth (Bulletin, I, 8o.) Dès 1527, il s'était lié avec Marot à Blois, où il prêchait la nouvelle

doctrine en habit de moine jacobin, comm nous l'apprend ce dizain que Marot lui adress de Genève le 5 mai i5/i3 (voir Schmidt, Gê rard Roussel, p. 8 7, et le Chansonnier huguenot )

le ne suis pas tout seul qui s'esmerueille De ton sauoir, bonté, croix et constance, Et des sermons où grandement traueille ; Mais aussi sont les plus sages de France, Et à bon droit, car tu es l'excellence Et le premier des lacobins de Bloys, Qui tous estais à lesus assemblois, Pour tes sermons et ta vie angelique; En quoy faisant, à sainct Paul ressemblois Cent mille fois plus qu'à sainct Dominique.

Pour cy venir en grande ponureté.

A mon aduis , d'esprit pouure as esté

D'abandonner de France tant de bien

Et tant d'honneur, pour venir ou n'as rien ....

Aurois-tu fait trahisons et delictz

Contre Franceoys , le noble Roy des lis , . . . ?

Es-tu venu pour passetemps mondains ,

Comme chasser dessus les haultz montz dains , . . . ?

Viendrois-tu pas enseigner à chanter

Aux ieunes gens chansons luxurieuses,

Pour deceuoir ces folles amoureuses,

Et les induire à choses plus infâmes ?

Tu monstre bien le contraire aux Psalmes M

Qu'as mis en ryme élégante et raison,

Qu'on chante au temple, en forme d'oraison;

Dont mention de toy en sera faicte

Tant que de Christ la maison soit defaicte. . . .

Dy clairement , Marot , sans faire pause ,

De ton départ hors de France la cause;

As-tu escrit de l'orgueil des prelatz ,

De leurs abus et lubriques solaz,

De leurs excès et prodigalité?

As-tu escrit ou dit Facilité

Pour Faculté? et pour Docteur, Doubleur?

Inquinateur, pour dire Inquisiteur?

Ou Bas cellier, au lieu de Bachelier?

Pour Cordelier dit Corne de bélier?. . .

Pour euiter donc tous maulx et dangiers,

Viens demeurer soubz nos seigneurs de Berne. . . .

Quand tu viendras, nous ferons appareil

De beaux rondeaux, de dixains et balades,

De chantz royaulx. Bref, les Jilz de Palades

En bel arroy au deuant toy iront,

Et d'vn accord à haulle voix diront :

Bien soit venu le poète franceoys

Qui d'vn seul Dieu a fait et fera choys ,

Pour l'adorer en vérité d'esprit,

f|) Il faudrait B&Bâ doute : en les Psalmes.

o9h M A H 0 T A GENÈVE.

Par le moyen de son jilz lesus Christ, ....

Bien soit venu l'Apollo et ïOrpheus,

Que nostre Dieu a sauné' des ords J'eus

la préparez (helas ce nesl pas ris)

Pour le bruskr à grand tort en Paris ,

Pourtant quil croist en Dieu tant seulement, . . .

Depesche-toy (o poète royal)

De besongner comme semant loyal,

Et d'acheuer le Psaullîer dauidique,

Uœuure sera chef-dJœuure poétique;

Parfais-le donc,, ainsi que l'attendons. . . .

Lorsque nos Français échappés aux flammes arrivaient à Genève, ce qui les frappait le plus ce n'était ni la splendeur du lac, ni la majesté gracieuse du géant des Alpes, ni la physionomie du réformateur, ni l'austérité des mœurs, ni la tyrannie des lois : c'était le chant des psaumes, la grande nouveauté de l'époque. Si Th. de Bèze en reçut, en i548, une impression telle qu'il nous en a conservé le souvenir l'émotion de Marot dut être plus grande encore lorsque ses vers, chantés avec recueillement par une assemblée nombreuse et sur un rhythme grave, frappèrent son oreille sous les voûtes de l'église Saint-Pierre. Toutefois cette émotion dut être mêlée d'un vif déplaisir; car ce que l'on chantait à Genève, aussi bien qu'à Strasbourg, c'était sa traduction contrefaite par Pierre Alexandre. Aussi pensons-nous qu'avant de céder aux sollicitations de Malingre, de ses amis, pasteurs à Genève, et de Calvin lui-même, qui l'invitaient à compléter son œuvre, il reçut l'assurance que les corrections malencontreuses de Pierre Alexandre disparaîtraient de la prochaine édition. Làdessus, il se remit au travail et refusa de s'en laisser distraire, ainsi qu'on le voit dans les quatre derniers vers de son huitain à Malingre (6 janvier 1 543) :

De response vous faire Fault que vous me quittés, Pour celuy mesme affaire Dont me sollicités.

(l) Dans la première assemblée à laquelle il Qui en la garde du liant Dieu

assista , et où son mariage fut bénit, on chanta Pour i<*mais se retire,

le psaume xci , qui s'adaptait merveilleusement En ombre bonne et mfort lim

■ . -i i- , ii •. f ■, > j • Retiré se peut dire.

a sa situation et semblait lait exprès pour lui : 1

(Baum, Tlieod. Bcza, Leipzig, 1 8A3 , t, nk.)

Bien qu'il fût rayé de la liste de la maison du roi, il n'en était pas moins resté en bonnes relations avec le monarque, qui n'avait pas eu le courage de le protéger, après l'avoir encouragé à tenter la plus périlleuse des entreprises. Celui-ci lui avait, paraît-il, fait récemment savoir que les nouveaux psaumes lui seraient aussi agréables que les premiers, témoin ce huitain, qui n'est sans doute qu'une réponse à la communication royale, et qui fut imprimé dans le recueil des Cinquante pseaumes :

Puis que voulez' que ie poursuive, o Sire,

Veuure Royal du Psautier commencé,

Et que tout cueur aymant Dieu le désire,

D'y besoîigner me tien pour dispensé W.

S'en sente donq qui voudra offensé;

Car ceux à qui vn tel bien ne peut plaire

Doyuent penser, si ia ne Vont pensé ,

Qu'en vous plaisant me plaist de leur desplaire.

De Geneue, le quinziesme de mars i5/i3.

François Ier n'était donc pas maître chez lui, puisque c'est dans l'exil que le traducteur devait poursuivie

Veuure Royal du Psautier commencé.

Marot semble avoir pris plaisir a aiguiser ce trait. Mais il eut beau insinuer qu'il était peu digne d'un roi de n'oser déplaire à la Sorbonne, François Ier ne comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Cela n'empêcha pas le poète de lui faire parvenir ses vingt nouveaux psaumes dès qu'ils furent terminés et avant de les livrer à l'impression, ainsi qu'il le dit dans la table des matières des Cinquante pseaumes.

Loin de trouver, comme tels de nos contemporains, que la musique nuisait à ses vers'2), Marot écrivit, pour recommander celle que Calvin avait fait mettre aux trente psaumes, l'épitre suivante, dont feu M. le pasteur

(1) Obligé. musiciens qui vont nous taire de la musique

W «Ah bien oui ! dit M. Harcl (directeur qu'on écoutera, et qui distraira du drame, h

du théâtre de la Porte-Saint-Martin, quand il veux un air qui soit à plat ventre nous les pu-

fut question d'introduire de la musique dans rôles.* (Victor Hugo raconté pur un témoin tir

la Lucrèce Borgia de Victor Hugo), des grands sa vie, II. 3f)5i)

Fréd. Monod a dit avec plus d'impartialité que ses amis n'en témoignent généralement au poète : ail est édifiant de voir dans quel but et avec quels sentiments Marot entreprit la traduction des psaumes. »

CLEMENT MAROT AVX DAMES DE FRANCE , I1VMBLE SALVT.

Quand viendra le siècle doré Qu'on verra Dieu seul adoré, Loué, chanté, comme il V ordonne, Sans qu'ailleurs sa gloire ton donne ?

Quand n'auront plus ne cours , ne lieu , Les chansons de ce petit dieu A qui les painctres font des esles ?

0 vous, dames et damoy selles , Que Dieu feit pour estre son temple , Et faictes, soubz mauuais exemple, Retentir et chambres et salles De chansons mondaines ou salles, le veulx icy vous présenter De quoy sans ojfence chanter.

Et sachant que point ne vous plaisent Chansons qui de V amour se taisent, Celles qu'icy présenter i'ose Ne parlent certes d'autre chose; Ce n'est qu amour. Amour luy-mesme, Par sa sapience suprême, Les composa, et l'homme vain N'en a esté que l'escriuain.

Amour, duquel parlant ie vois A fait en vous langage et voix, Pour chanter ses haultes louanges; Non point celles des dieux estranges , Qui n'ont ne pouoir ny aueu De faire en vous vn seul cheueu.

L'amour dont ie veulx que chantez • Ne rendra voz cueurs tormentez,

Ainsi que l'autre; mais, sans doubte, Il vous remplira l'ame toute

(1) Bulletin,}, 35. — ® Je vais.

De ce plaisir solaticux

Que sentent les anges aux cieulx;

Car son esprit vous fera grâce

De venir prendre en voz cueurs place ,

Et les conuertir et muer,

Faisant voz leures remuer,

Et voz doigtz sur les espincttes,

Pour dire sainctes chansonnettes.

0 bien heureux qui vcoir pourra

Florir le temps que Von orra

Le laboureur à sa charrue,

Le charretier parmy la rue ,

Et V artisan en sa boutique,

Aueques vn psalme ou cantique

En son labeur se soulager.

Heureux qui orra le berger

Et la bergiere, au bois estans,

Faire que rochiers et estangs

Apres eux chantent la haulteur

Du sainct nom de leur Créateur 0),

Soujfrirez-vous quà ioye telle,

Plus tost que vous Dieu les appelle?

O Le sceptique Montaigne était d'un avis santés gents, qui pensent l'auoir rendue paltout différent et plaidait la cause détestable de pable au peuple, pour l'auoir mise en langue l'interdiction des livres saints : populaire! Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils n'en-

«Ce n'est pas sans grande raison, ce me tendent tout ce qu'ils treuuent par escript? semble, que l'Eglise deffend l'vsage promis- Diray-ie plus? pour l'en approcher de ce peu, eue, téméraire et indiscret des sainctes et ils l'en reculent; l'ignorance pure et remise diuines chansons que le sainct Esprit a dicté toute en aultruy estoit bien plus salutaire et en Dauid .... Ce n'est pas raison qu'on per- plus scauante que n'est ceste science verbale mette qu'vn garson de boutique, parmy ses et vainc, nourrice de presumption et de ternevains et friuoles pensements, s'en entretienne rité. » (Essais, liv. I, chap. lvi, Des prière*. — et s'en ioue; ny n'est certes raison de veoir A oir aussi Flor. de Rornond, l'Antéchrist , tracasser, par vne salle et par vne cuisine, le Lyon, 1597, XXIII, 34;>. et suiv.) sainct liure des sacrez mystères de nostre Rabelais, plus évangélique, a sans doute fait créance; c'estoient autrefois mystères, ce sont intervenir les psaumes dans la seconde éducaà présent desduits et esbats. ... Ce n'es^.pas tion de Gargantua. «Il se lauoit, dit-il, les l'cstude de tout le monde; c'est l'estude des mains et les yculx de belle eau fraîche, et renpersonnes qui y sont vouées, que Dieu y ap- doit grâces à Dieu par quelques beaux canpelle ; les meschants, les ignorants s'y cm- tiques, faits à la louange de la munificence et pirent; ce n'est pas vne histoire à conter; c'esl bénignité dinine.» (Liv. 1, ch. xxiu.) vne histoire à reuerer, craindre et adorer. Plai-

Commencez , dames , commencez ,

Le siècle doré auancez ,

En chantant d'vn cueur débonnaire

Dedans ce sainct cancionnaire ,

A fin que du monde s'enuolle

Ce dieu inconstant d'amour folle,

Place faisant à Vamyable

Vray Dieu, d'amour non variable.

Le premier iour cTaoust 1 5/i3.

Bien que <de flageol gratieux» de Marot ne fasse pas entendre ici les sublimes accents de son Epistre au Roy, ni ceux de l'épître de Th. de Bèze à l'Eglise de nostre Seigneur bien qu'une réminiscence mythologique et profane donne à cette pièce un cachet d'originalité, on ne saurait nier le sentiment religieux qui l'a inspirée, La piété de Marot n'est pas celle de tout le monde; lourdement exprimée dans les morceaux didactiques, elle n'atteint à la grâce qu'en empruntant le secours du badinage ou de l'allégorie.

Tout en travaillant aux psaumes, Marot écrivit à Genève la Complaincte d'vng pastoureau chrestien, faicte en forme cïeglogue rustique, dressant sa plaincte à Dieu, soubz la personne de Pan, dieu des bergiers (2). Cet opuscule a trouvé grâce devant l'un des critiques qui n'ont que du mépris pour les pièces religieuses du poëte : ce A part la Complaincte, dit M. Ch. d'Héricault, rien de tout cela ne porte la marque de son génie.» Marot y re- Irace, avec une émotion contenue et un charme indicible, les douleurs de l'absence et de la persécution, et nous introduit discrètement au culte domestique qu'il célébrait dans sa famille :

. . . Las! c'est à droict, o Pan, que ie lamente Pour mon ennuy qui si fort me tourmente , Et par raison , soit en champs ou en bois , le iette cris de lamentable voix, Voyant ainsi bergiers de toutes parts Par faulx pasteurs deschassez et espars ,

(l) C'est la préface de sa traduction des (2) Trouvée, avec d'autres pièces, à Chambéry,

psaumes. par Michel Marot, après la mort de son père.

MAROT À GENÈVK

Lesquels, fuyons la peine à eux prochaine, Sont pcregrins en région 1oi?itaine , Où le recors ^ de leurs loges petites * Faicl quà eux soyent liesses interdites, Si ce n estait Je seul grand nom de toy Qui les met hors de tout fascheux esmoy . . . .

Fusques à quand , o Pan grand et sublime, Laisseras -tu cette gent tant infime , Et faulx pasteurs pariures et meschans Dessus troupeaux dominer en tes champs ? Iusques à quand, o Pan tresdcbonnaire , Permettras-tu cette gent nous mal faire? Et que tousiours en ce point ils deschassent Ceux qui ton loz et ta gloire pourchassent?

Fay veu le temps, o Pan, que ie soulois

Aller louant ton grand nom par les bois;

Fay veu le temps que ma ioyense muse

Me prouoquoit sur doulce cornemuse

Dire tes loz et tes boulez aussi;

Mais à présent tout plein suis de soucy,

De tant d'ennuys, de trauaux et d'encombre,

Que ie ne puis t'en reciter le nombre,

Tant que de dueil ie laisse ma houlette ,

Et en vng coing ie iette ma musette.

Mais dessus tout accroist ma passion Le dur regret que Cay de M avion (2-„

W Souvenir.

W 11 se nomme lui-même Robin, et sa Tomme Marion , empruntant ces noms au dois do Rolnns et Marion, pnrolcs et musique d'Adam de la Halle, Irouvère du xme siècle : emprunt d'autant plus naturel que., dans ce vieux poëme, le nom même de Marot n'est (((fun diminutif ou abrégé de Marion. fiolun v dit à Marion :

Marot, pur Vaine me mère (de ma mère), l'en retirai (viendrai) moût bien à chief.. . Marot, par l'ame me mere , Tout en si rom tu vautras (tu voudras).

Marion ou Marot lui répond :

Robins, par l'urne ten pere ( de ton père) Ses-tu balcr au scrain ?

• Kl un troisième personnage s'écrie:

Hé resueille-toy, Hobins, Car on enmaine Marot.

(Voir Demnjjeot, Histoire de la littérature /nuiraise, Paris, i 857, in-8", p. iwh ; A. Tourner, Les transformations de Voj)éra. comique. Paris, i865, in-ia, p. u; de Monmerqué et Francisque Michel , Le théâtre français an moyen âge ; Majmin, Le» origine» du théâtre

/iOO

Qui est, o Pan, ton humble bergerette,

Et du petit bergeret qu'elle alaicte.

O Pan, grand Dieu, i'ay solide mémoire

Que quand nous deux voulions manger ou boire ,

Ou que la nuit estendoit son manteau

Dessus Phebus qui rend Vair cler et beau ,

le V enseignois , et toute sa mcsgnic^\

Disant ainsi : O chère compaignic ,

Exaltons Pan, qui, par vertu diuine,

Par tous les lieux de ce monde domine;

Et lequel faict par ses diuines grâces

Que nous ayons en tout temps brebis grasses,

Lequel de nous a tousiours vng tel soing,

Que de nos parcs tout danger met au loing.

Puis , par souhait , à Marion disois :

Plust or à Pan que mon fils de six mois $\ Ton bergeret que tu vas nourrissant, Fust pour porter la musette puissant ; Certes en luy tel labeur ie prendrois , Que bon ioueur de fieutes le rendrais, Ou de hault bois et musette rustique, Pour au grand Pan faire loz et cantique.

Veoyla, o Pan, mon vnique désir

Que ie faisois en mes parcs à loisir;

Veoyla Vesbat ou plaisir ie prenois ,

Quand à repos auec elle lestois

Dedans le cloz , o Pan , que in as preste

Pour habiter en Muer et esté.

Mais maintenant la chance est bien tornee,

Car tay laissé Marion esplorée ,

Dedans son parc où V humble pastorelle

Faict {ien suis seur) lamentable querelle ^\

moderne; et surtout de Coussemaker, Œuvres complètes d'Adam de la Halle, Paris, 1872, in-8°, p. 3/17 et suiv.) « Famille.

(2) C'est du second fils du poëte qu'il s'agit ici. Comme Marion allaite encore le polit ber-

geret, cette pièce fut écrite peu après la fuite de Marot.

W Querela, plainte.

La famille de Marot ne l'a donc pas rejoint a Genève, bien que cela paraisse résulter des lettres que lui adressèrent Malingre et Euslorg

Après avoir épanché ces douloureux et poignants souvenirs, ie poète se plaint à Dieu, non sans que sa voix s'émeuve et que son œil s'obscurcisse de larmes,

du trespiteux massacre Que faulx pasteurs font en son temple sacre; De veoir aussi les actes inhumains Que chascun tour commettent de leurs mains;

et il s'étonne que le Tout-Puissant ne se souvienne pas de l'iniquité des persécuteurs et n'arme pas son bras pour les punir; toutefois il ne se laisse point emporter par la fureur juive des psalmistes; il éprouve plus de tristesse que de haine à voir saccager le troupeau par les

renards qui, sous simples habits, Vont deuorant les plus tendres brebis ....

Et est-ce pas , o Pan , fureur terrible

De riestre point aux pastoureaux loysiblr

Chanter de toy et de ton diuin nom,

Pour par nos chants accroistre ton renom ?

Ne sont-ce pas dejfenses trop estr anges

De prohiber annoncer tes louanges

Parmi] les champs, ou en temple sacré,

Comme ie scay que bien te vient à gré ?

Las! tant ont faict ces pasteurs par leurs loix,

Que maintenant on ri entend vne voix

Qui de ton loi ose parler et bruyre ;

Car telz pasteurs soudain fairoient dclruyre

de Beaulieu. Quoiqu'ils demeurassent non loin Thierrin en Savoie. Je le verrai, lui dit-il,

de Genève, ils pouvaient être mal renseignés avec un véritable plaisir,

sur ce point. Tojfrant encor, pour faire fin et reste,

tNous te pourrons aller veoir et les tiens, n Que, si tu es importuné de peste,

lui écrivait Malingre. UEpÙtre de De Beaulieu Ym chambretle en mon to/fis auras,

à Marot, poète du roy, pour lors résident à Ge- Pour ta famille et toy quand tu voudras ;

ncue débute ainsi ■ ^ar lc su™ seu^ (nuant (l l'Eure présente),

le n'aij chez moy qu'une vieille sentante ,

Frère et amy, et voisin tout ensemble, Pour prendre soing de mes bestrs à laict,

Loué soit Dieu, qui par Christ nous assemble, Ht, pour panser mon cheual, vng vallet.

Comme assembla iadis aux champs dehors (Ghrcsiicnne re.io«uMaa<*, )

Le mien Beaulieu huit lieues près ton Cahors.

L'épîlre n'est point datée, mais, comme la

De Beaulieu invite ensuite son compatriote à peste régnait à Genève en mai 1 5 4 3 , c'est

lui rendre visite à la campagne, c'est-à-dire a évidemment alors qu'elle fui écrite.

Et mettre à mort cil qui entreprendrait Parler de loi/, et mal luy en prendrait ....

Cette plainte se termine par un cri d'espérance, à la manière de certains psaumes :

Puis ie congnois par ce chesne tremblant Que Pan, mon Dieu, me monstre bon semblant, Dont à mon cueur ferme ioie est rendue , Puis quil a ia ma prière entendue.

Ce mélange du sacré et du profane n'était point toléré par la roideur huguenote, témoin la résolution suivante du synode de Sainte-Fov (1678), qui semble dirigée contre Marot : «Ceux qui mettent la main à la plume pour traiter en poésie les histoires de l'Escriture sainte sont auertis de n'y mesler les fables poétiques et de n attribuer à Dieu le nom des faux dieux, et de n'aiouter ou diminuer à l'Escriture sainte, mais de se tenir à peu près à ses termes »

UEpistre lxi : A vng sien amy, est d'un tout autre ton, non religieux mais mondain; toutefois, en essayant de chanter la joie, le poète retombe dans son mélancolique spiritualisme :

Tien-toy certain qu'en T homme tout périt, Fors seulement les biens de Vesperit.

(1) Le synode de Figeac(i579) prit une résolution du même genre, qui atteignait V Abraham sacrifiant de Th. de Bèze : «Les liures de la Bible, soit canoniques ou autres, ne seront t ransformés en comédies ou tragédies. »

Notre Eglise avait si peur de la liberté au xvie siècle qu'elle avait tout réglementé, jusqu'à l'ordre dans lequel le Psautier tout entier devait être chanté. Les Anglais l'achevaient douze fois l'an (De Pours, p. C08), et les Génevois en six mois, aux deux cultes du dimanche et à celui du mercredi soir, c'est-à-dire en soixante et quinze séances, où l'on chantait en moyenne dix -huit versets. (Voir l'appendice des Psautiers et V examen de soy-mesme, plaquette in -32 de 1/17 pages.) La Table pour trouuer les pseaumes selon l'ordre qu'on les chante, n'existe plus dans les Psautiers

du xviic siècle, et manque déjà à celui de

C'est par suite de cette manie de réglementation , que le même synode de Figeac interdit la lecture faite du haut de la chaire des versels qui vont être chantés. (Aymon, I, 1/4 3, et D'Huisseau, La discipline, 1676, in-12, p. 391.) Celui de la Rochelle défendit aux imprimeurs de publier séparément les prières, le catéchisme et les psaumes, et ordonna la censure des fidèles qui n'auraient point de Psautier et de ceux qui ne chanteraient point. (Aymon, I, 162.)

Ces règlements absurdes, qui nous eussent privés (TAzael, tragédie de feu M. le pasteur A. Coquerel père, et des Mélodies hébraïques de M. le pasteur Vidal, sont heureusement tombés en désuétude.

Indubitablement écrite à Genève, cette pièce laisse entrevoir que le séjour de cette ville pèse à Marot et qu'il no s'y accoutumera point :

. . . Que pleust à Dieu que l'occasion i eusse Qu'auprès de toy vser mes iours ie pousse , Loing du tumulte et loin»- des plaisirs courts Qui sont en ees ambitieuses Courts !

La me plairait mieulx quauec Princes mure : Le chien, F oiseau, Vcspi nette et le liure, Le deuiser, T amour {à ung besoing)

Et le masquer serait tout nostre seing.

Auec le Bois , d'histoires bien recors ,

Et le Bouchot rend M de citeur et de corps :

Auec Gruffy, et Chables et Ramasse ,

Jeunesse en qui vertu ernist et s amasse ;

Auec Genton, propre et loi/al amant,

Et Marcoussé , visage d'Akmant;

A uec Bordeaux , qui a la bouche fresche ;

Candie aussi, qui pas moins n'en despesche ;

Et La Forest, faict de la riche taille,

Et Sainct Cassin , qui fust à la bataille.

Sans oublier Montigni, ton ayné,

Qui pour escrire en vostre langue est né ;

Sans oublier aussi Aignebelette ,

Qui saute en chat et granit en belette;

Et Rougemont, qui d'or la barbe porte,

Fa Lampignan, qui l'a bien d'aultre sorte;

Auec Regart et nostre bon Capris,

Qui d'instrument l'art ha si bien appris.

Finalement, d'aultres quinze fois sept, Dont la plus part lettres et armes scet; Te iurant Dieu que pas ie ne scauoye Que si grand fruict produisisl la Sauoye. Que Dieu vous hausse en fortune prospère.

Mes chers en/ans. buuez à rostre porc,

W Puissant ?

m MAROT À GENÈVE.

Et si Amour, au dard bien affiné, Tire Paruaus vers vous du Dauphiné le prie Bouchet, qui congnoit sa value Que de ma pari humblement le salue.

En telle troupe et si plaisante vie, A ton aduis, porterons-nous enuie A ceux quon void si haultement iucher, Pour mieulx après lourdement trébucher Noslre voler, qui hault ne bas ne tend, De V entredeux seroit lousiours content ; Car cesluy la qui hault ne bas ne vole Va seurement et iamais ne sajfolle.

Au demeurant, quel arrest ha Fortune, Sinon T arrest du vent ou de la lune?

Tien-toy certain quen T homme tout périt , Fors seulement les biens de Vesperit.

Ne voy-tu pas, encore quon me voyc Priué des biens et estats que ïauoye, Des vieux amis du pays , de leur chère , De ceste Royne et maistresse tant cherc, Qui m'a nourri (et si, sans rien me rendre On m! a tollu tout ce qui se peut prendre) , Ce neantmoins par mont et par campagne Le mien esprit me suit et in accompagne ? Malgré fascheux , iïen iouy et en vse, Abandonné iamais ne m" ha la muse:

Aulcung nha sceu auoir puissance la ; Le Roy portait mon bon droict en cela ; Et tant quouy et nenny se dira, Par Txmiuers le monde me lira.

Toy donq aussi, qui as scauoir et veine De la liqueur d'Hclicon toute pleine, Escry et fay que, mort, la faulse lyce Rien que le corps de toy nenseuelisse M.

(1) Cette épître, dont la pensée finale: L'es- ley, la dernière production du poêle; aflégaprit ne meurt pas, répond à la devise de Ma- lion contredite par le contenu du morceau, rot: La mort n'y mord, serait, d'après M. Mor- On y voit que c'est la muse, c'est-à-dire un

Les Jeux pièces suivantes datent très-probablement du séjour de Marot à Genève ; elles ne figurent pas encore clans l'édition de ses Œuvres imprimée par Dolet, Lyon, 1 5/1-2, et la première se trouve à la fin du Nouveau Testament imprimé à Genève par Jean Girard, en 1 5 A 3 , in-aA (n.

AVX AMATEVRS DE LA SAIN GTE ESCRIPTVRE.

Bien peu d'en/ans on trouue qui ne gardent Le testament que leur pere a laissé,

Et qui dedans ne regardent, Pour voir comment il Va faict et dressé. 0 vous, enfans, a qui est adressé Ce Testament de Dieu, nostre bon Pere, A fin 'qu'à Vœuil son vouloir nous appert Voulez-vous point le lire volontiers ?

C'est pour le moins , et plus de vous ï espère , Comme de vrais célestes héritiers .

DV SALVT l'Ail 1ESVS CHRIST.

Que guignes- tu , ^ dy-moy, Chrestien , De tant trauailler ton esprit?

Au monde il ri y ha queng moyen D'estre saulué, c'est Iesus Christ.

S il y auoit plusieurs chemins , On ne scauroit lequel tenyr : En croyant doncq les mots diuins .

Par vng Saulueur jault paruenyr.

Il faut citer encore une épigramme charmante, qui rappelle les meil-

échange de vers, qui a donné naissance à L'amitié de Marot et du poète savoyard, Amy parfaict, de bonne et hclle garde;

que, depuis, les deux poêles se sont vus en Savoie, et que celle rencontre a redoublé leur aiïection. Or Marot n'avait jamais séjourné en Savoie, avant d'y passer les trois mois à l'expiration desquels il se rendit à Genève, et au moment où il écrit il n'est plus en Savoie ni en France; il est donc nécessairement à Ge-

nève. Par conséquent l'épltre n'est pas de 1 546, mais de 1 5/i3.

(1) Renseignement dû à l'obligeance de M. le pasteur Bernus, d'Ormont-Dessus.

(j) Marot a dit encore, dans la mort du iuste et du peclieuv, l'une de ses pièces les pius mystiques :

Prenons pourtant sans dangier le minet Hure De Iesus Christ, pour nostre instruction , Entre les mains

m MAROT À GENÈVE.

Lettres inspirations de Marot, et fut écrite au moment où il allait quitter la rite calviniste :

A MADAME DE LA BARME, PKES DE NEC Y EN GENEVOYS, l563.

Adieu ce bel œuil tant humain.

Bouche de bon propos armée , D'iuoire la gorge et la main, Taille sur toutes bien formée. Adieu douceur tant estimée, Vertu à l'ambre ressemblant ; Adieu de celuy mieulœ aimée Qui moins en monstra de semblant.

Ainsi, à Genève comme à la cour, Marot resta lui-même, avec ce double caractère d'homme religieux et d'homme du monde, qui fait son originalité. Tandis qu'on était alors ou indifférent ou étroitement sectaire, Marot sut allier à l'énergie des convictions religieuses le respect de la liberté d'autrui, et conserver sa piété toute laïque à l'abri des influences cléricales.

Bien loin d'être cet esprit mobile et «flottant à tous les vents de la passion ou de la fantaisie » — «cette âme impressionnable et légère (2)» que nous peignent ses biographes, Marot était capable non-seulement d'héroïsme, mais de constance, puisqu'il sut résister à l'absorbante personnalité de Calvin, qui en façonna tant d'autres à son image, à commencer par Farel, qui ne professait d'abord que les principes les plus évangéliques et se laissa entraîner dans la plus odieuse intolérance.

L'homme aimable accoutumé à s'entretenir avec les brillants seigneurs et les belles dames si rieuses et faciles de la cour, avec Marguerite de Navarre, Renée de France et leur entourage d'hommes illustres, de chastes savantes qui aimaient les arts, la musique, pensaient librement et parlaient de même, dut éprouver une étrange impression de tristesse, lorsqu'il eut franchi les portes de la nouvelle Sparte et se trouva au milieu des Génevoises couvertes de bure, en robes montantes, et à qui l'on interdisait même de boucler leur chevelure. Au seuil de ce couvent, il fallut dire adieu aux manières nobles et élégantes, au charmant badinage d'esprits

0 A. Philibert-Soupe, p. xiv de sa préface 1869, in-8n. — {r' Jules Bonnet, Récits du de L'édition de Marot, Lyon, N. Schearing, xvi9 siècle, p. 32.

lins et délicats; la plaisanterie n'était point tolérée dans ce régiment: une seule religion, une seule opinion, une seule manière de vivre, y étaient permises, celles de Calvin, dont le génie semblait planer sur la ville comme le symbole de l'austérité et du despotisme théocraticpie.

La continuation du Psautier nécessita évidemment de fréquents rapports entre le poëte et le réformateur, qui voulut s'assurer lui-même de la conformité de la traduction avec le texte hébreu. Grande dut être sa surprise, lorsqu'il reconnut que Pierre Alexandre n'avait guère fait que gâter l'œuvre qu'il avait cru améliorer. Aussi n'bésita-t-il pas à abandonner le texte du Psautier d'Anvers, malgré le trouble que cette résolution allait jeter dans l'Église qui le savait déjà par cœur, et à lui substituer le texte primitif de Marot, corrigé par Marot lui-même, là où une retouche parut nécessaire. La préférence marquée de Calvin pour les psaumes de Marot, auxquels il sacrifia ceux d'autres traducteurs et les siens mêmes, n'a point été assez remarquée, et sa préférence non moins marquée pour l'édition originale était restée absolument ignorée jusqu'ici; elle a pourtant une grande importance. La postérité, si injuste lorsqu'elle est égarée par des préventions dogmatiques, a oublié que Calvin n'aurait point accepté le travail de Marot comme un véritable trésor, s'il n'en eût reconnu la parfaite exactitude et s'il n'y eût, en même temps, senti le souffle de la foi et de la piété.

Combien n'est-il pas regrettable que nul ne nous ait retracé, pas même à l'aide du pinceau, ces entrevues littéraires, où le premier prosateur (1) et le premier poëte du temps se livraient à l'examen de chaque nouveau psaume sorti du métier! A la moindre tournure qui s'écartait de l'original sous prétexte d'élégance ou de difficulté, il me semble voir Calvin tressaillir comme un autre Elie, et l'entendre s'écrier de sa voix brève et impérieuse, en faisant jaillir la flamme de son œil perçant : « C'est le Saint-Esprit qui a dicté les psaumes à David, c'est Dieu qui les a faits (2). » — « Il faut prendre

u) «Le style de Calvin est l'un des plus grands du xvie siècle : simple, correct, élégant, clair, ingénieux, animé, varié de formes et de tons, il a commencé à fixer la langue française, comme celui de Marot l'avait lait pour les vers. v (P. L. Jacob, préf. des Œuvres françaises de Calvin.)

Le style c'est l'homme, a-l-ou dit; aussi la

dissemblance du style de ces deux grands écrivains correspond à la différence de leurs caractères : aulanl le style de Calvin est, nous ne dirons pas triste, comme le veut Bossuet, mai* grave et sévère, autant celui de Marot est ai mable, gracieux, enjoué.

W Préface du Psautier, 10 juin if>/i3.

garde qu'en voulant donner un agrément humain à des paroles toutes divines, lorsqu'on tâche d'y ajouter du nombre, on ne leur fasse perdre beaucoup de ce poids et de cette gravite qui les rend si vénérables » — «Vser de paraphrase en translatant la Parolle de Dieu est chose périlleuse, principalement se on y adiouste autre chose oultre la Parolle de Dieu, ou son diminue, et scachez que ce que plusieurs estiment élégance est inélégance et parolle fardée deuant Dieu (2). » La fougue du jeune prophète(3) et son geste imposant étonnaient Marot sans le convaincre, le faisaient hésiter un instant malgré sa barbe grise; puis, après quelques passes où l'avantage devait rester presque toujours au plus instruit et à l'homme d'autorité, le poète reprenait son manuscrit et allait corriger ses vers(4).

(1) Saint Augustin, apud préface du Nouveau Testament de Mons, 1668.

(2) Préface du Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples. ® Calvin n'avait alors que trente- quatre ans.

(4) Voici un spécimen de ces corrections, emprunté au vie psaume :

Page 1