ARTICLE PREMIER
De l’utilité dont les jésuites peuvent être en France.
Le prélat commence à examiner à son point de vue l’état ou le mode d’existence des jésuites en France, et il conclut, en disant que la société des jésuites n’est pas encore ( en 1761 ! ) admise en France comme ordre religieux ,
« Si les jésuites, ajoute-t-il, sont un ordre dont les principes constitutifs soient bons, et dont les membres qui le composent aient une bonne conduite et une bonne doctrine, il faut donner à cet ordre une existence réelle et complète , telle qu’ont les autres ordres religieux admis dans le royaume... Voyons donc si leurs constitutions, leur conduite, leur doctrine les rendraient un corps utile au royaume. » Vient ensuite l’examen , ou plutôt une critique injuste et amère de ces constitutions approuvées par tant de papes, jugées par Bossuet un institut vénérable, etc., etc.
« Quant à leurs mœurs , ainsi parle le prélat, elles sont pures. On leur rend volontiers la justice de reconnaître qu’il n’y a peut-être point d’ordre dans l’Église dont les religieux soient plus réguliers et même plus austères dans leurs mœurs. Mais ne pourrait-on pas leur reprocher, avec raison , d’aimer trop à se mêler des affaires du monde 1 ? Nemo militons Deo ,
> Quelles preuves en donne le prélat? Les jésuites se seraient introduits, ou ils auraient été appelés dans les cours des princes, ils y auraient acquis.un grand crédit. Ce reproche, si c'en est un, tombe plus sur saint Ignace, le fondateur de la société, que sur scs disciples. C’est lui qui a vonlu que ses frères acceptassent les fonctions de confesseurs des rois , et même qu’ils travaillassent à gagner leur bienveillance et leur protection pour un plus grand. Si dans un siècle de foi, les princes ont pris en main la défense des jésuites persécutés en d’autres États, quel est en cela le crime des jésuites? La confiance , la bienveillance des princes faisait plutôt leur éloge.
implicat se negotiis secularilm. A peine les jésuites étaient-ils nés, qu’ils se trouvèrent répandus dans toutes les cours et y acquirent le plus grand crédit. Sont-ils chassés de Venise, ils trouvent le moyen d’intéresser toutes les puissances à leur rétablissement : chassés de France, ils forcent Henri le Giand à les rappeler... »
Enfin l’évêque de Soissons examine la doctrine. Il va sans dire que la doctrine des jésuites est mauvaise ou au moins suspecte à ses yeux. 11 conclut ainsi :
« U peut y avoir des particuliers dans la compagnie qui aient une bonne doctrine, et que des évêques, qui les connaissent et s’en sont assurés, peuvent employer utilement dans le ministère. Mais ce serait choquer trop ouvertement la vérité, que d’attester que le corps de la société tient une bonne doctrine.
« Cependant c’est par la bonté du corps entier qu’on doit juger de l’utilité dont il peut être dans les différentes fonctions qui lui sont confiées, et c’est sur cela que le roi nous interroge.
a Résumons ce qui peut former la décision de la première question. Les jésuites ont un être légal et une existence en France sujette à bien des inconvénients. Leurs constitutions sont vicieuses, leur conduite suspecte à plusieurs égards, leur doctrine peu exacte ; puisque la plupart de ceux qui ont écrit sur la morale ont enseigné des opinions monstrueuses , que le reste de la société ne les a pas combattues , et a témoigné au moins beaucoup d’indifférence sur des objets sur lesquels tout chrétien et tout citoyen doit être plein de zèle.
« Un corps ainsi composé est-il utile au royaume, et ne résulte-t-il pas plus d'inconvénients que d’avantages des fonctions qui lui sont confiées? »