‹ Cléopatre; tragédie en cinq actes, en vers (volume 2)Chapitre 18 sur 46 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

ANTOINE, VENTIDIL'S.

ANTOINE

I,, i,. V(M1\ ès ce soir je quitterai Tarente.

Vous m av. tous trompé. Cléopâtre est mourante ;

Elle m'aime, m'appelle, et je veux la revoir.

VKNTIDIUS.

Kt moi, je le retiens, et je fais mon devoir...

ANTOINE

Tu nous as séparés par un cruel mensonge...

Ah ! je me sens rougir de rage quand j'y songe ! . . .

Cet esclave maudit, qu'a-t-il donc révélé?

11 vous a confondus sitôt qu'il a parlé...

Du fourbe Diomèdeil connaissait la haine...

Diomède voulait empoisonner la reine.

L'esclave a pressenti l'infâme trahison,

Et pour la déjouer, il a bu le poison...

Quelqu'un l'a secouru... Voilà toute l'histoire...

C'est celle-là du moins qu'il te convient de croire. Eh bien ! soit, je reprends mes avis superflus. A qum bon l'éclairer?... tes yeux ne voyent plus Je ne lutterais pas contre un amour vulgaire ;

W CI EOPATRE.

Mais ce lionteiix amour, c'est la guerre, la guerre. ,

S'il s'agissait de toi, de tes seuls intérêts,

De ton bonheur enfin, je me résignerais

A voir ton nom éteint, ta valeur endormie;

Mais n'est l'amour fatal d'une reine ennemie,

C'est l'empire détruit, perdu, déshérité,

Au profit de sa haine et de sa royauté.

Eh! que me font ses pleurs et tes tendres alarmes!

Je vois ta perte, moi, dans tes menteuses larmes...

Je vois ton déshonneur dans ta folle pitié,

Et je te crie, au nom de ma vieille amitié,

Au nom de ton pays, de ltome qui te juge :

Tu te crois un amant, et tu n'es qu'un transfuge!

Et moi, jejuge aussi d'après cet entretien, (Ju Octave a des amis etqu'ils le servent bien.

Octave, pense-tu?... faut-il donc te le dire?... Ce voyage honteux, Octave le désire.

Pompée est mort... Ce nom le remplissait d'eiïroi : 11 est mort, et César n'a plus besoin de toi. 11 t'a donné sa sœur, cette sœur bien-aimée, Pour avoir ton argent, ta :lol te et ton armée : Maintenant que le calme est rentré parmi nous, Qu'il n'est plus inquiet, il redevient jaloux. Aujourd'hui cet ami, cet allié, ce frère, Ce n'est plus qu'un rival à tous ses plans contraire. Octave est trop prudent pour aimer les héros. Il n'a point les vertus des vaillants généraux; 11 est froid, patient, dans l'âge où l'on est brave; C'est pourquoi nous devons nous délier d'Octave.

ANTOINE

Octave est un enfant qui ne peut rien sans moi.

11 lève la couronne, il nous fera la loi... Moins il a de valeur, plus il veut, plus il ose...

\( :n: ni. SCEJ5Œ i. -.t

•il lui û* 11 1 le pouvoir poui être quelque chose. nui génie f.-t douteux* il doil le compléter ; El If nom de César esl bien lourd à porter.

.1.' if le dis .mu. ta gloire l'importune, roi Beul tu peux encore arrêter s.» fortune, Balancer ses efforts et défendre nos droits, Préserver notre front du joug houleux des rois. Nous détourner du butoù (nu rival nous mène. Seul tu peux soutenir la dignité romaine.

I ii semblant de vertu nous est au moins resté-; Nous avons deu\ tyrans, c'est notre liberté. Romain, respeete-la dans son dernier vestige; Laisse-nous notre erreur, laisse-lui son prestige, Tout sera dit pour elle, et Ton prendra son deuil Le jour où nous aurons l'unité dans l'orgueil. Voilà ce que prévoit ma longue expérience. Crois-en ton vieil ami...

ANTOINE

J'aime ta confiance, Mais je dis à mon tour que tu me juges mal, En nommant trahison...

VENTID1US.

Quoi! ton amour fatal?

Je le répète encor, ta gloire en est souillée.

Mais l'Egypte est à nous, elle est notre alliée; J'ai ses blés, ses soldats, ses immenses trésors; J'ai plus de cent vaisseaux à l'ancre dans ses ports. Tu veux me voir dompter la puissance d'Octave, Laisse-moi donc partir, ici je suis esclave ;

II m'éteint par la honte, il m'éteint par l'ennui. C'est Cléopâtre enfin qui m'arme contre lui. L'Egypte est mon pays, c'est là que je suis maître, Là du moins je respire et je me sens renaître.

J'y peux mener grand train et vivre à ma façon,

Et personne n'y vient me faire la leçon ;

J'y suis ce que je veux, j'y suis dieu, j'y suis homme ;

C'est beau d'être Romain partout, mais pas dans Rome.

Ici l'on joue un rôle, et toujours un frondeur

Vient juger votre vie au nom de la pudeur.

La brillante gaîté comme un crime est proscrite,

Et pour être honorable on se fait hypocrite.

Si vous êtes prodigue, et si vous jetez l'or,

On crie, on le ramasse, et puis on crie encor...

Mes goûts capricieux sont des mesures sages ;

Pour dompter l'Orient j'adopte ses usages,

Et je perdrais bientôt ma générosité,

Mes fiers instincts de roi dans votre pauvreté.

Mon nouveau mariage à la froide réserve

Me contraint... Octavie est craintive et m'observe,

Enfin dans ce forum j'ai peine à retenir

La colère où me jette un sombre souvenir;

C'est là que je subis cette publique offense,

C'est là que Cicéron m'attaquait sans défense :

Rome pour moi, c'est lui; là, toujours je le vois,

Et dans tous ses échos j'entends toujours sa voix.

Sa mort... et quelle mort!... aussi, te vengea- t-elle!

ANTOINE

Se venge-t-on jamais d'une offense immortelle? Tiens, ne réveillons pas f.e souvenir sanglant.

Oh ! tu me fais pitié, je t'écoute en tremblant,

Honteux des vains motifs où tu te réfugies.

Ce qui te manque ici, ce sont tes nuits d'orgies,

Ce sont les voluptés de ton coupable amour.

Pars donc. Mais César vient, n'attends pas son retour

ANTOINE

Eh bien, oui, Cléopàtre a toutes mes pensées, Je sens à son nom seul des fureurs insensées. Ne me retenez plus, je veux partir demain... Je ne suis plus soldat, je ne suis plus Romain!... Je suis un malheureux qu'un fol amour tourmente.

m il m. SCENE II »•'

I n aman) séparé sans pitié d'une .muni!'. J 'eu tends ses cris, j'entends d'ici son désespoir... Je veux la consoler, je \<-ii\... je peux la voir... El je hais, je maudis ceux gui me Tout ra> ie ! \ iMiim s.

Es-lu donc insensible & l'amour dOctavie? Pour sa noble douleur n'as-tu pas un regard ? Elle est jeune, elle esl belle...

WlolM

Elle est... sœur de César!

VENTIHII S.

Mais elle vient, Antoine...

VXIOINK.

Elle aussi ?

Je vous laisse

ANTOINE

Reste... je ne pourrais lui cacher ma tristesse SCÈNE II

ANTOINE, VENT1DIUS, OCTAV1E, KKOS, Suite d'< >ci avie.

0CTAV1E.

Mon frère est arrivé, je l'apprends à l'instant, Allons à sa rencontre, il ne peut...

ANTOINE

On m'attend.

Je reviendrai ce soir.

Mais il nous donne une heure A peine, et...

ANTOINE

Te faut-il une raison meilleure ?

Il ne me convient pas de le voir maintenant.

OCTAV1E.

Nous partirons demain... et César.., apprenant...

ANTOINE

Je partirai seul.

OCTAVIE

Seul !... Les enfants de B'ulvie, les fils resteront donc ?

ANTOINE

Oui, je te les confie...

Près de toi je les mets sous la garde des dieux : Ils te nomment leur mère.. A ce soir mes adieux

Il sort.

OCTAVIE

Antoine ! d'un tel coup j'ai peine à me remettre. Octave avait raison, il le dit dans sa lettre... Mais courons vers César, je crains de l'irriter ; Ce peu d'empressement pourrait l'inquiéter.

Elle sort avec Fentidms.

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