CLÉOPÂTRE, IRAS
Iras, il faut partir, Antoine est infidèle...
Il l'aime... il doit Faimer.
IRAS
Mais César l'accusait
De t’adorer toujours...
Mais elle l’excusait!
IRAS
Mais, reine, lo sénat l'a déclaré rebelle...
Mais lu n’as donc pas vu comme Oclavio est bcllo?
IRAS
Belle... mais j’ai compris que sa beauté sans art Lui déplaît.
J’ai compris qu’il déteste César.
Il chcrcho h l’irriter... mais elle, il la iassure.
Ah! ta faible pitié soigne en vain ma blessure.
Je devino Oclavio, oi jo connais mon sort. *
Va trouver Diomède, il m'attend sur le port,
Dis-lui quo nous partons, et quo do son adresso Dépend notro salut.
IRAS
O ma noble maîtresse 1
Elis sort.
SCBKE VU
CLÉOPÂTRE, seule d’abord, puis L'ESCLAVE.
11 est donc vrai! c’est moi, moi, la fille des rois!
J’ai rougi, j'ai rougi pour la première fois ;
Et d’un mol, d'un seul mot elle a su roc confondre. Elle m'interrogeait, jo n'osais lui répondre,
Ni jeter sur son front un regard curieux;
J'avais peur do ma voix, j’avais pour do mes yeux ;
Jo craignais cet accent que jo no puis contraindre,
Je craignais co regard que je no puis éteindre ;
Car tout en moi, cet air, et ces traits contractés,
Celle ardente pâleur, trace des voluptés,
Tout devait, racontant les heures do ma vie,
Dénoncer Clèopûlroàla chaste Octavie...
Pour la première fois j’ai compris ce grand mol,
Ce grand mol de vertu qu'on fait sonner si haut;
Oui, cette noble femme, oubliant sa vengeance, Apparaissait sublime à mon intelligence ;
Mon esprit généreux comprenait sa grandeur;
J'aimais de son maintien l'orgueilleuse pudeur, J'enviais son front calme et son regard austère. Enfin... caprice étrango! incroyable mystère!
Moi, qui n'étais veuuo ici sans consulter L’intérêt de mon rang, que pour mieux l'iusulter,
Moi, qui la haïssais autant que dans son âme Une rivale en pleurs pont haïr une femme,
Je l'admirais !... son droit valait plus que le mien ; Devant tant de fierté ma gloire n’était rien...
Je reconnaissais lé cette vertu romaine,
Ce superbe ennemi de la faiblesse humaine.
O Brutus ! la vertu, co n'est pas un vain nom,
Ce n'est pas un mensonge, un faux prestige... Non! C’csl une autorité, c’est une forco immense !
A ce premier degré la royauté commence ;
C'est un don précieux, c’est un divin trésor,
Une richesse au cœur qui fait mépriser l'or ;
C’est un droit personnel qui fait parler en maître ;
C'est un orgueil onfin... que jo voudrais connaître !...
O soleil Africain ! dieu du jour I dieu du feu!
Des plus chastes efforts, toi, qui le fais un jeu,
Et sans pitié, riant de nos promesses vaines,
Fais courir tes ardeurs dans le sang do nus veines,
Sois maudit ! pour m'avoir attiré cet affront ;
Tu m'as souille le cœur, tu m’as noirci le front !
Tes bienfaits sont menteurs, tes rayons sont des armes, Tu fécondes la terre en dévorant ses lamies!
Suis maudit !... Puisse un jour ta fatale clarté Disparaître... et manquer au monde épouvanté!...
Je voudrais assister à ta dernier© aurore,
Voir sombrer dans les flots tou sanglant météore,
Et seule, au bord des mers, loin du monde et du bruit, Respirer la fraîcheur de l'éternelle nuit!...
A mes yeux cache donc ta splendeur qui les blesse;
Je tiens tout de tes feux, ma honte et ma faiblesse; Sans toi, j’aurais connu l’amour dans sa candeur,
Et l’Apro volupté do l'austère pudeur;
On ne m’eût point jeté des surnoms dérisoires ;
J'aurais tous les orgueils avec toutes les gloires; J'aurais sous la couronne un front pur et loyal;
Je n’aurais point do tache à mon manteau royal;
J’irais partout joyeuse, et do respect suivie,
Je pourrais supporter le regard d’Octavio...
Eh bien ! ne puis-je encor remonter h mon rang,
A force do raison dénaturer mon sang,
Dompter dans ses transports ma fièvre impétueuse,
Et, pour séduire Antoine, être aussi vertueuse?...
Je saurais me montrer noble et Aère h mon tour, J'aurais la dignité d’un légitime amour.
Qu'Anlmne répudié Octaria, et moi, reine,
J’établis chez les roi» la vertu souveraine !
J'aimai César, de mémo il voulut m'épouser;
Et de quel autre amour pourniiA-nii m'accuser?
L’Enclave partît an fond du théâtre.
Le passe... me serait jeté comme une injure?
Mes prêtres le nieront, et je deviendrai pure.
Et quel juge oserait évoquer contre moi Un souvenir honteux et criminel?...
Avec terreur, apercevant i Enclore
Toi!... loi!...
Qui te forco b quitter les funèbres abîmes?...
Qui donc ouvre la tombe à mes froides victimes?... Et moi qui mo disais sans honte et sans remords I l’ucuvk.
clkupathb.
Il me reconnaît!... Qui peut mentir aux l’esclave.
La voila !...
morts?..
Vil esclave, b mon heure suprême, Viens-tu donc le venger?
l'esclave.
Moi, mo venger? ... Je t’aim .
M'insulter! en disant quel crime est entre nous! l'esclam.
T'insulter!... toi, la reine!... on to parle b genoux. Fuis... tu sauras plus lard pourquoi l'on l’a trompée; Qu'importe cette proie h la mort échappée?
Quoi! j'ai voulu ta mort et (u m'aimes toujours? l'esclave.
La mort! c’était si peu pour de telles amours.
Reine!
Mais cette mort était cruelle, affreuse!...
l’esclave.
Oui, mais jo t’ai trouvée encore généreuse.
Pauvre fou !
l'esclave.
Va, j'ai bu le poison Sans effroi,
Cest avec volupté quo je mourais pour loi.
Ma colère est pour ceux qui m'ont rendu la vie;
Avec eux jusqu'ici, rciuo, je t’ai suivie.
Je veux te dévoiler. leurs coupables projets.
L’un est Ycnlidius; l'autre, un de tes sujets,
C'est Diomède. Ils sont tous deux d'intelligence;
Us ont compté sur moi pour servir leur vengeance : T'espionner partout, pour moi, c'ctait te voir!
Oh! je m'acquittais bien de co lâche devoir.
C’est moi qui l’ai donné la iatalu nouvelle ;
Une flèche, un billet...
Oui, je me le rappelle.
l’esclave.
Pour entraîner Antoine, ib l’ont rendu jaloux.
Ils disaient que moi... moi... reine, punb-les tous
Et je dois rnes tourments à celte horrible trame.
Us l’ont jeté jaloux au bras d’une autre femme ! l'esclave.
O reii •; joui celui qui l’a \ uc uu seul jour,
Il n'est plus d'autre femme, il n'est plus d’autre amour. En vain quelque beauté veut le rendre infidèle.
Et chcrcho h l’attirer... il est à toi près d’elle.
Sesyeux, que ton imago habite incessamment,
Sont frappés h jamais d'un chaste aveuglement.
Sun amour t’appartient, fier, dédaigneux, austère;
Toi seule à scs regards es belle sur la terre.
Et comme un feu divin dans le temple adoré,
U nourrit dans sou cœur ton souvenir sacré.
Mais par un autre amour Antoine m'humilie.
Mais il veut m'oublier...
l’esclave.
Est-ce toi qu’on oublie?
Va, tu no connais pas la force d’un regret,
Mi la (cnacitc d’un dévorant secret.
On peut vivre sans pain dans des murs qu’on assiège, On peut vivre sans feu daus des déserts de neige ,
On peut vivre sans eau dans le sable africain.
On peut Vivre sans air dans l’antre de Vulcain,
Mais dans celle démence où ma tête est bercée,
Ou ne pourrait pus vivre un jour sans ta pensée!... Un jour sans t’évoquer, sans l'appeler vingt fois. Sans chercher à surprendre un accent do la voix, Sans aspirer l’air pur que (a bouche respire.
Sans $o courber joyeux et lier sous ton empire,
0 reine, ne crains rien, il l’aime, et plus encor... L’avare n'a jamais dédaigné son trésor,
Et celui qui t’aima n’a ni repus ni trêve,
I! n'a plus qu’un espoir, il n’a plus qu’un seul rêve. C'est de vivre pour toi, de te donner ses jours,
Et s'il soutire, sa joie est de souffrir toujours.
CLEOPATRE, arec u»p joie triomphante.
11 reviendra I...
l'esclave.
Tremblant redemander sa rbaine.
11 t’aimo, il t’aimo encor, je le sens 1» ma haine.
Tu peux me croire, moi, son tout meut wl le mien; Va, Us dans mon amour les promesses du sien.
[Poix confuses dans la coulisse.) CLEOPATRE.
Mais n'est-co pas sa voix? j’ai cru la reconnaître. l'esclave.
Esclave, cache-toi, voici venir le maître !
(Il sort.)
SOENB VXXX.
CLÉOPÂTRE, ANTOINE, ÉROS, puis IRAS.
• ANTOINE
Quoi, chez des ennemis sans foi venir ainsi,
Seule!... Ères, dis-tu vrai? la reine!... elle est ici I C’est elle I...
Antoine!... lui!...
ANTOINE
Viens, ma reine adorée.
Comme elle est pâle ! A dieux!
Si longtemps séparée L>e toi... j’ai tant souffert ! mon courage est h bout. Oh! uc nous quittons plus...
Je te suivrai partout.
Tu n’es plus libre, loi.
ANTOINE
Ton amour me délivre...
Tu le vois maintenant, sans toi je ne puis vivre.
A mes pesants liens j’avais su m’arracher.
Je courais to rejoindre.
Et je viens te chercher.
ANTOINE
Mais quels dangers bravés avec tant de courage !
Seule et sans défenseur, pendant ce long voyage,
César et les Romaius, leurs outrages amers.
Les pirates partout répandus sur nos mers,
L’Océan furieux, la tempête grondante !
Comment no pas aimer celte noble imprudento?
Quel amour!...
cléopatre, apercevant /ras.
C’est Iras, elle vient m’avertir.
IRAS
Ou n’allend plus que nous, lo vaisseau va partir.
CLEOPATRE, 0 J rUS.
IRAS
Lui !... Ma reine est cnllu consolée.
Viens, quittons co pays, ma flotte est rassemblée Dans le port d’Actium... Là... là nous combattrons.
Et César nous rendra compte do nos affronts.
ANTOINE
A toi tout mon amour, à loi toute ma vio
0 folio que j’étais d’envier Oclavio 1 (Tous sortent. Au même instant entre ï'entidius «uit’t d'Oclu vie.)