ACTE I, SCÈNE VI. t
IVTavilir en riant, me parer de vos fers , Et d'un spectacle infâme amuser TUnivers !
C*en est trop.... Par le sort Cléopâtre opprimée, A ce comble d'affront n'est point accoutumée. A d'assez noirs transports mon cœur se livre ici , Ce n'était pas l'instant de me parler ainsi; D'après cet intérêt qu'à Rome on vous voit prendre , iprès du Nil, dans son camp, pourquoi ne pas vous rendre ? De nos liens pesans fuyez le déshonneur ; Peut-être les Romains vous attendent, seigneur. La tremblante Octavie auprès d'eux vous protège, Le licteur vous prépare un glorieux cortège; Fuyez , fuyez ces murs consacrés au trépas ; Ma garde est toute prête et va guider vos pas.
Ce vil départ auquel vous voulez me résoudre
Augmenterait ma honte , au lieu de m'en absoudre.
a Le voilà , dirait-on , ce chef de lios guerriers,
» Qui, pour suivre une amante, a flétri ses lauriers,
Ts> Et qui consent enfin à trahir sa querelle ,
» A l'instant de mourir ou de vaincre pour elle ! »
De vaincre !
ANTOINE
Le malheur m'a laissé des amis; Octav€ n'obtient pas tout ce qu'il s'est promis ;
i4 CLÉOPATRE.
Je puis encor, suivi de plus d'un capitaine , Ébranler dans ses mains sa fortune incertaine.
Vous , Antoine ?
ANTOINE
Des lieux où je m'étais caché, Mon œil sur l'univers demeurait attaché ; Et tandis que César m'enchaînait en idée.
J'encourageais au loin l'Afrique intimidée, J'armais Archélaûs et déjà ces remparts ; Rassemblent d'Âctium tous les restes épars ; Mithridate, Amyntas, les princes de Syrie, Défendront avec nous les murs d'Alexandrie.
CLKOPATHB.
Vous combattrez pour moi?
ANTOINE
Canidius , séduit , Vainement vers ces lieux par Octave est conduit; Il ne s'armera pas contre un maître qu^il aime; Et ce n'est pas en vain que, le cherchant lui-même, Sur des soldats charmés et fiers de me revoir, J'irai de ma présence essayer le pouvoir.
Oui, quand Rome s'apprête à les réduire en cendre, Rendez à ces remparts le glaive d'Alexandre ; Que pour moi votre amour... Mais quelle est mon erreur? Vous n'êtes plus amant , vous êtes empereur ;
ACTEI, SCÈNE VL i5
Aux grandeurs d'un héros j*osai me croire unie ;
D'un tel excès d'orgueil je dois être punie.
Qu'importe qu'un tjrran dise au peuple ro];nain
Que vous Tu'abaadonnez pour désarmer sa main ?
Qu'importe qu'à son gré , disposant de ma* vie,
Il venge dans mon sang les af&onts d'Octavie?
Sur vous, sur votre cœur, j'ai perdu tous mes droits;
Allez porter ailleurs le nom de roi des rois;
Adieu , je ne suis plus la rivale de Rome ,
Et l'Occident jaloux redemande un grand homme.
Je ne vous quitte pas; c'est surtout à vos yeux
Que je veux aujourd'hui faire mentir les Dieux ;
Ma honte dans ces murs fut long-temps enfermée,
Ces murs me reverront avec ma renommée ;
Je demandais au Ciel la guerre, le danger,
Actium m'est rendu, je songe à me venger;
Et quels que soient les maux que^ m'ait faits Ciéopâtre,
Je ne m'en souviens plus lorsque je puis combattre.
Non f je dois d'Actiumt expier tout l'affront : Ces aigles, ces drapeaux qui flottaient sur mon front; ' Le carnage , la mort sur ma flotte arrêtée; La mort de toutes parts à mes yeux présentée , Pénétrèrent mes sens d'une invincible horreur. Ton courage imprudent redoubla ma terreur ; Antoine du trépas semblait chercher l'atteinte ; Tu prodiguais tes jours, et je connus la crainte.
i6 CLÉOPATRE.
Sur les flots étonnés t'entrainant avec moi , Peut-être un peu d'orgueil s'unit à mon efiroi ; ' Peut-être ton amante osa se faire gloire De l'avoir emporté même sur la victoire , Et j'étais en secret fière de tes revers, Lorsqu'à force d'amour tu perdais l'univers.
Mais crois-tu qu'un combat de notre sort décide? Non , Antoine est toujours le descendant d'Alcide.
ANTOINE
Gléopâtre !
GLÉOPÂTRE.
Tu vois , sur l'autel déposés Ces poisons.
ANTOINE
Ciel !
Croyant tous nos liens brisés , Esclave d'un tyran, et n'étant plus aimée, Dans ce lieu , pour mourir, je m'étais enfermée ; Je punissais ainsi mon forfait odieux.
Rends-moi ce noble cœur que m'enviaient les Dieux. César a triomphé , mais sans pouvoir t'abattre.
ANTOINE
Je n'ai pas fui César, j*ai suivi Cléopâtre.
A ses feux , à son crime , à son égarement,
A ses affreux transports reconnais ton amant.
Sur ce rocher témoin de mon affreux délire ,
Mes pleurs, mes pleurs amers n'étaient pas pour l'empire.