GALERIE
lions, nous avons essayé de juger son œuvre avec impartialité.
L'émule des Rudes et des Car peaux était digne d'une élude approfondie, et a bien mérité la petite branche de laurier que nous venons déposer sur son t oui beau.
AUGUSTE CLESINGER
n îs^o.
Ses premières années. — Clésinger à Rome. — Son retour en France. — Clésinger en Suisse, à Paris, à Lausanne. — Ses découragements, ses enthousiasmes, ses tribulations, ses déceptions, sa misère. — Séjour à Paris. — Ses premiers succès.
La ville de Besançon a été de tout temps la patrie d'artistes, peintres ou sculpteurs d'un véritable talent. Au xvme siècle, elle vit naître l'architecte dessinateur Paris et le sculpteur Breton. Wirch et Gresly firent de Besançon leur patrie d'adoption, qui fut de nos jours le berceau des Gigoux, Baron, Chartran, Edouard Baille, Jules Franceschi, Isenbart, Cadé, Becquet, Clésinger, brillant bataillon qui ne se rencontre guère dans une ville de province.
Dans les premières années de notre siècle,
vivait à Besançon un sculpteur plein d'ardeur pour son art, qui gagnait sa vie à travailler le marbre, le plus souvent la terre et la pierre de Tonnerre ou de Franche-Comté ; il habitait rue Baron, une rue qui s'est élargie et a été baptisée du nom illustre d'un de nos généraux franc-comtois, le maréchal Moncey. C'était un vaillant au cœur d'or, tout dévoué à ses amis, père de neuf enfants, qui, par son travail, faisait vivre sa nombreuse famille, avait su conquérir la sympathie et l'estime publique, et s'était acquis, par un talent réel, une renommée dans sa ville natale. Il était élève de Bosio et de Flatters.
L'aîné de ces neuf enfants devait se faire, comme artiste, une situation exceptionnelle et un nom glorieux. Il était né le 20 octobre 1814, dans une casemate, alors que les alliés bombardaient Besançon ; lorsque son père le présenta sur les fonts du baptême, il lui donna le prénom de Jean- Baptiste ; mais toute sa vie, Jean-Baptiste fut appelé Auguste Clésinger.
On pourrait dire que c'est dans un atelier qu'il vint au monde. La première chose qui frappa les regards de l'enfant quand il commença à réfléchir, fut un ciseau de statuaire. Vigoureux et robuste, il mania de ses mains durcies de bonne heure l'ébauchoir, le ciseau et la pierre ; il put bar-
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bouiller les murs à sa volonté, modeler la terre glaise à sa fantaisie. Jeune, il fréquenta assez peu i'école et s'éprit bien vite d'une belle passion pour le dessin et la sculpture : on n'avait point encore inventé l'enseignement obligatoire, et l'étude du dessin et de la statuaire avait pour l'enfant un attrait que ne lui présentaient pas les subtilités des règles sur les participes. Son père eut la sagesse d'encourager cette vocation d'artiste ; à la différence du père de Michel- Ange qui, podestat en Toscane, voulait faire de son fils un ambassadeur et se désolait parce que ce fils préférait le marteau à la plume,, Clésinger père ne songea point pour son enfant à une autre carrière que la sienne. Tout son désir fut de s'assurer de ses aptitudes, puis de l'associer à ses travaux et de le faire étudier sous sa direction, avec le conseil de maîtres habiles. Le jeune homme était à même de profiter de ces leçons, et réussissait dessins et sculptures, à ce point que son père aurait pu dire de lui ce que Carie Vanloo disait de sa fille : « Elle sait dessiner avant d'avoir appris. »
Ce travail au ciseau devait être pour lui de la plus haute utilité. Clésinger acquit ainsi dès ses premières années une grande dextérité de main, une éducation manuelle ; il devait plus tard se sentir à l'aise pour exécuter les œuvres les plus
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difficiles et ne point voir son inspiration arrêtée par quelque mesquine difficulté technique.
Un de ses compatriotes, d'un flair étonnant, esprit lucide, coup d'oeil net et prompt, reconnut dans le jeune Clésinger un tempérament artistique d'une rare vigueur : ce fut Charles Weiss, ce savant d'une bienveillance exquise, qui toute sa vie appliqua son esprit fin et pénétrant à distinguer le vrai talent et à favoriser son essor, qui fut le meilleur ami de Charles Nodier, le protecteur dévoué de littérateurs nombreux, des Fallot, Francis Wey, Charles de Bernard, X. Marmier, Gindre de Mancy, Louis de Ronchaux, et qui ne cessa en même temps de porter le plus vif intérêt aux travaux des peintres et des sculpteurs de notre pays, encourageant leurs efforts, applaudissant à leurs succès. Un de ses grands bonheurs fut d'aider la jeunesse, non seulement de ses conseils, mais de son influence et de son crédit. Weiss était lié avec Clésinger père et avec sa famille ; il lui conseilla d'aller en Italie, pour lui d'abord, puis pour son fils Auguste ; mais les ressources pécuniaires manquaient ; Weiss fit appel au Conseil municipal qui alloua une modeste somme aux deux Clésinger, Weiss aida lui-même de sa bourse les deux artistes : grâce à cet homme de cœur aussi dévoué qu'érudit, le jeune Clésinger
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ira causer sur les bords de l'Arno avec Donatello et Luca Délia Robbia et sur les bords du Tibre avec Michel- Ange.
Au printemps de l'année 1832, le vieux sculpteur et son fils se mettent en route avec de nombreuses lettres de recommandation pour des personnages italiens. Il est facile de juger de la joie du jeune artiste, emportant avec lui la santé, la jeunesse, ses rêves de fortune et de gloire, Relançant avec bonheur dans l'arène ouverte, sur le chemin de Rome, dans la vieille cité de Raphaël, du Bramante, de Michel-Ange, heureux de fortifier son talent naissant à la divine source de l'art, ébloui par cet horizon de chefs-d'œuvre qu'il allait étudier. A Rome, tous deux sont accueillis avec bienveillance par l'architecte Salvi, grâce au patronage de Monseigneur de Rohan. Clésinger père sculpte un bas-relief représentant Paris faisant don à la ville de Besançon de sa collection de livres, de tableaux et d'antiques. L'œuvre représenle Paris debout présentant à la ville un écrit constatant la donation. La ville est assise, appuyée sur les armes de Besançon, dans une attitude de iristesse motivée par la mort de son donateur. Derrière elle est l'Histoire qui prend note de cette libéralité ; à côté de Paris est le Génie de
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la mort. Le Génie des arts dépose une couronne sur la tête du mourant.
Quant à Auguste Clésinger il travaille d'abord avec ardeur, il dessine de nombreux monuments, il devient l'élève du fameux sculpteur danois Thorwaldsen, qui était alors dans tout l'éclat de sa gloire, que l'improvisatrice Rosa Taddei appelait le fils de Dieu, figlio di Dio, et qui était sans rival à Rome puisque les arts avaient perdu Canova en 1822 ; il est accueilli avec bienveillance par ce Scandinave, un excellent homme aux yeux bleus, aux cheveux blonds, qui avait toute la simplicité du génie ; avec la soudaine intuition du Corrège devant la toile de Raphaël, il pressent déjà sa future destinée et sa supériorité. La renommée ou la fortune ne surprennent que ceux dont le hasard fera la ruine, comme il a fait le succès ; on se sent né Alexandre ou Michel-Ange, et le Tu Marccllus cris est écrit à la première page de toutes les destinées illustres. Pauvre, sans nom, sans autre appui que le dévouement d'un ou de deux amis, il voit le ciel artistique dérouler devant lui ses plus vastes horizons. 11 écrit à Weiss, le 28 juillet 1832 : « Oui, j'espère qu'un jour je contribuerai à la gloire de ma patrie ; persuadez-vous, je vous prie, que tout ce que je fais et je ferai sera tou-
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jours dans l'unique but de faire mon devoir, afin que Ton puisse dire un jour: il avait toujours dans l'esprit sa chère patrie,, et il a fait tout pour elle. Voilà toute mon ambition ; vous pouvez la faire connaître aux honorables membres du Conseil, et leur dire que le modèle que je me suis proposé est M. Paris; il me semble qu'il n'y en a pas de meilleur à suivre. »
Clésinger n'avait fait que des études primaires incomplètes ; son séjour à Rome, son initiation aux incomparables chefs-d'œuvre de l'antiquité, contribuèrent puissamment à réparer l'insuffisance de sa première éducation ; mais les mille séductions que présente l'Italie, les molles ardeurs de son ciel embrasé, devaient bien vite le détourner d'un travail soutenu.
Dès ses débuts, nous le trouvons ce qu'il fut sa vie entière, saisi d'enthousiasmes aussi prompts à disparaître que faciles à naître, se berçant de perspectives enivrantes auxquelles succèdent rapidement la fatigue et le dégoût, portant en luimême son propre ennemi : une organisation ardente, passionnée, où l'élément du feu dominait, impatiente de tout frein et de toute discipline. Les entraînements de la jeunesse vinrent traverser ses études et lui faire oublier sa passion pour l'art,
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toutes ses bonnes résolutions, ses instincts honnêtes. Ses écarts de conduite rirent assez de bruit pour que M. de Tallenay, premier secrétaire d'ambassade à Rome, et M. de Magnoncour intervinssent, le pressant, dans son intérêt même, de retourner en France au plus vite. Le 30 septembre 1833, M. de Magnoncour écrivait : « J'ai vu ici tous les jours notre compatriote Tallenay, il y est maître absolu, attendant sans impatience son ambassadeur ; c'est un homme fort distingué et qui fera grandement son chemin. Nous nous occupons tous deux de faire partir Auguste Clésinger qui a perdu ici son temps et qui finirait par tout perdre ; du reste, ce n'est pas lui que j'en accuse, mais son père. Ce qui est arrivé devait arriver : à i~ ans, sans guide, il est heureux qu'il n'ait pas fait pis dans une ville comme Rome. Depuis que je suis ici, je lui prédis ce qui lui arrivera ; je lui ai dit encore en partant pour Naples qu'il rejoindrait son père avant un an. Il a toujours tenu depuis la conduite la plus inconsidérée, la plus absurde possible. Son père doit travailler à lui remettre la tête doucement, avec fermeté, sans le brutaliser, pendant deux ans, et le faire beaucoup travailler, ensuite l'envoyer à Paris quatre ou cinq ans. Il sera alors en état de venir passer deux ou trois ans en Italie ; il en profitera mieux, car il doit
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avoir la tête déjà formée pour comprendre Rome et en profiter. »
Le conseil était bon ; mais Clésinger n'était point facile à ramener à des études sérieuses et suivies. Il revint de Rome s'établir à Besançon, et là, malgré la surveillance active et les observations de son père, il continua avec Armand Barthet et quelques amis, sa vie de plaisirs et de dissipation, travaillant peu ou point, gaspillant son temps et le peu d'argent que pouvaient lui rapporter de rares commandes. En 1835, '' est criblé de dettes, ce qui le préoccupe peu ; mais ses créanciers le pourchassent, le poursuivent judiciairement, ce qui l'exaspère. Condamné, il se voit déjà en prison. De Dole, il écrit à Weiss une lettre curieuse qui peint l'homme à l'imagination exaltée, allant aux extrêmes, comprenant ses fautes et désespérant de résister à ses passions : « Le premier individu venu qui mettrait la main sur moi pour m'arrôter tomberait mort à l'instant ; je suis armé jusqu'aux dents ; si c'est un avenir de honte que la loi me réserve, je prétends le savoir, car je prendrai mes mesures de suite ; je vois que je ne puis rien pour me sauver de moi-même et que peu de choses me suffiraient. Ne me jugez pas trop sévèrement, mon cher M. Weiss; ne m'attriste/ pas davantage par une mauvaise lettre de repro-
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ches ; je sens que je l'ai méritée, mais encouragezmoi, car je me sens mourir. »
Il ne mourut point ; toutefois il dut quitter la France pour échapper à d'incessantes réclamations. En novembre 1835, le voilà qui abandonne le sol natal, sans savoir au juste ce qu'il va devenir, et en véritable enfant perdu. Ainsi, marchant d'étape en étape, il arrive à La Chaux-de- Fonds, le sac au dos, et portant avec lui sa fortune, ou pour mieux dire rien, pas même son ciseau. Le lendemain, il se met en route ; c'est lui-même qui va nous raconter son odyssée :
« Brisé par la douleur et le cœur saignant, je partis à pied de La Chaux-de-Fonds et je me dirigeai sur Neuchatel. Impossible d'y trouver les moyens de vivre ; je ne négligeai cependant pas de continuer l'album de mon voyage, que j'ai commencé en sortant de Besançon même ; je fis plusieurs croquis et rédigeai mes notes. Le lendemain, je repris mon bâton noueux, unique soutien de mon corps fatigué, et m'orientai sur Lausanne. Je ne vous cacherai pas toutes les beautés que j'ai rencontrées le long du lac de Neuchatel ; si j'avais eu la paix du cœur, jamais je n'aurais fait une plus belle journée ; je continuai de remplir mon album de ces trésors d'artiste que l'on ne fait qu'une fois. Il était onze heures du soir lorsque
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j'arrivai à Lausanne ; je venais de faire dix lieues. J'aliai réinstaller dans un mauvais taudis (seul palais qu'il m'appartienne désormais d'habiter), où, tombant de lassitude, je m'endormis bientôt. Le lendemain, je me remis en route, et, deux jours après, malgré la pluie, le vent et la neige, je vis Genève, où pour comble de malheur, j'eus beaucoup d'ennuis à cause de mon passeport qui ne porte ni mon nom ni mon signalement, et qui cependant m'a coûté bien cher.
« Voilà trois jours que je suis arrivé. Je suis allé chez trois ou quatre architectes afin d'obtenir d'eux quelques travaux. Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu ? Que la saison était trop avancée et qu'ils n'ont pas assez de commandes pour occuper un dessinateur. Un moment, j'ai cru qu'un d'entre eux allait me recevoir , mais, m'a-t-il dit, d'ici trois ou quatre mois, lorsque je pourrai juger ce que vous savez faire, je vous emploierai avec des appointements ; vainement, leur ai-je représenté ma position précaire, je n'ai rien pu obtenir.
« Mille projets bizarres traversaient mon esprit, je ne savais auquel m'arrèter ; j'étais fou de souffrance et de désespoir, et, malgré la violence du vent et de la neige, je sortis de la ville, sans but, ne sachant trop où j'allais, lorsque mes yeux se
dirigèrent vers les Alpes. A ce moment un éclair de joie et d'espérance jaillit de mon cœur, et mon projet fut enfanté de suite ; je rentrai dans le cabaret qui me sert d'hôtel, et là, après avoir passé plusieurs heures à réfléchir, j'ai pensé à vous, M. Weiss, certain que vous ne me refuseriez pas les faibles ressources nécessaires à l'accomplissement de ma vaste entreprise : je vais refaire le voyage d'Italie, non pas comme la première fois, mais en homme cruellement éprouvé. Je composerai douze albums où sera dessiné tout ce que j'aurai vu de curieux, concernant les arts, les mœurs, les traditions ; j'irai dans l'intérieur chercher les légendes ; accordez-moi assez de talent pour m'initier à tout ce qui regarde mon itinéraire, et j'ai l'espérance de réussir.... Je retourne à Lausanne mardi ; de là, j'irai à Brieg, puis au Simplon, à Domo-Dossola, aux îles Borromée, à Milan où je séjournerai un mois, où j'étudierai Raphaël, tous les maîtres, où je prendrai des croquis des plus beaux monuments. Puis je verrai Mantoue, Padoue, Ferrare, Venise ; je m'embarquerai de là pour Trieste, Ancône ; je longerai l'Adriatique, puis l'Etna m'avertira de mon arrivée en Sicile, ou je resterai un mois. Si cela est possible, j'irai visiter les côtes de Grèce, et mon àme enthousiasmée tressaillera en approchant
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d'Athènes et de Lacôdémone, où mes souvenirs me feront voir tant de belles choses ; puis je touche à Alexandrie, je reviens à Naples par la Calabre, je vois Pœstum avec ses trois temples, puis enfin, traversant les Marais Pontins, je vois
Rome Rome ! là je travaille trois mois, et,
dans ces trois mois, je veux revenir grand artiste ; puis Florence, Turin, Genève, Nice et la France, la patrie, où je viendrai le plus vite possible vous embrasser, vous livrer mes trésors, me jeter dans les bras d'un bon père qui aura pardonné mes étourderies de jeunesse.
« Voilà mon espérance, et je vous en prie, ne la
détruisez pas Lorsque je reviendrai, je mettrai
au net, avec votre aide, mon itinéraire d'Italie, je dessinerai sur bois toutes les vignettes, et nous les ferons imprimer ; mais avant de me livrer à tant de joies, je veux obtenir votre consentement et celui de mon père : allez le voir, je vous prie, dites-lui que son (ils n'est plus ce qu'il suppose, que la raison a mûri chez lui, et qu il est capable de réussir dans le plan qu'il s'est tracé »
Ce plan d'un homme sans ressources, voyageant un bâton à la main, ne sachant dans quel bouge il ira coucher le soir, comment il vivra le lendemain, n2 ressemble-t-il pas au rêve d'une imagina-
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tion folle, plutôt qu'à la conception d'un esprit raisonnable ?
Que devait penser Weiss avec sa nature calme, recueillie, et son bon sens, de ces projets de bohème qui juraient tellement avec ses habitudes de prudence et de sagesse ? Pouvait-il croire à une conversion qui se traduisait par des aspirations si irréalisables? Nous n'avons trouvé aucune trace de la réponse de Weiss. Qu'elle ait été bienveillante, nul doute, peut-être même encourageante pour ne pas éteindre cet enthousiasme, si éphémère qu'il le supposât ; quoiqu'il en soit, ce fameux voyage demeura à l'état de simple projet, oublié peut-être le lendemain du jour où Clésinger l'avait caressé.
C'est en 1838 qu'il vint à Paris pour la première fois. Ses impressions sont bien celles d'un artiste : « L'effet que j'attendais m'a trompé ; Paris est beau, mais quelle différence avec les villes d'Italie. » Il visita l'exposition de sculpture: « J'en ai été tout surpris. C'est donc là, me dis-je en moi-même, les chefs-d'œuvre de nos statuaires modernes ; heureusement que la statue de M. Jouffroy, élève de l'école de Rome, se trouve au milieu de ce conflit de bras, de jambes qui se menacent les uns les autres, de ces singulières grimaces que se font ces personnages plus singu-
liers encore. Le Caïn de M. Jouffroy ne fait que gagner au milieu de cet étrange amalgame. Cette figure de Caïn est véritablement belle, elle rappelle le beau torse du Belvédère ; la pose en est bien comprise, le mouvement et la douleur générale qui règne sur la figure ajoutent encore à la beauté de l'œuvre. Si j'avais une ou deux années d'études sérieuses, il me semble que je ferais quelque chose qui s'élèverait au moins aussi haut en renommée que la plupart des œuvres que j'ai vues. Ce qui m'attriste profondément, c'est que la sculpture, cet art si noble est peu en honneur, c'est que tout le monde, même les gens de goût, courent plutôt après une hideuse charge de Dantan qu'après quelque chose de beau et de grandiose... » A la fin de cette année i S 3 S , l'artiste se fit soldat, cuirassier en garnison à Melun ; mais son talent le dispensa à peu près de tout service. Le général qui commandait Melun apprécia ses rares aptitudes, le nomma brigadier-fourrier, puis en fit son secrétaire particulier, ce qui lui donna toute liberté de travailler le marbre la majeure partie de la journée. Clésinger en profita pour sculpter plusieurs bustes, notamment celui d'une demoiselle Dubin et celui du général Bougenel, qui fort satisfait de son secrétaire, le fit nommer à Paris.
A Paris, Gigoux le reçut à bras ouverts, vint visiter son atelier et lui conseilla d'entrer chez David. Ecoutons le récit de Clésinger lui-même : « M. Gigoux me dit qu'il allait se rendre chez M, David afin d'avoir mon entrée. Le lendemain, je fus très surpris de voir M. Gigoux venir chez moi accompagné d'un homme qui n'était autre que M. David lui-même ! 11 a paru m2 prendre en amitié, m'a parlé de vous, m'a assuré qu'il se rappelait parfaitement de vos compositions, et qu'il serait enchanté de me compter parmi ses élèves ; il a trouvé mon groupe de Jean 11 parfait, sauf l'étude des attaches ; voici ses propres paroles : <( Dans trois mois, en étudiant deux heures par jour d'après nature dans mon école, vous pouvez marcher tout seul ; vous êtes dans la bonne voie. » Je le remerciai infiniment et lui parlai d'une vierge que j'avais faite il y a deux ans, et là dessus je lui fis un croquis pour lui en montrer la composition ; il m'a demandé si ce serait exécuté en marbre, je lui répondis que non ; là-dessus il m'a assuré que si je refaisais le modèle pour l'exposition prochaine, je parviendrais à me faire connaître de suite, et qu'il se chargerait de me faire obtenir des travaux du gouvernement. Le lendemain je retournais chez M. Gigoux, il me fit part de ce qu'il espérait faire pour moi ; afin de mieux vendre
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mon Jean II, il m'a proposé d'attendre avant de le faire exécuter en bronze, ajoutant qu'il se chargeait de le faire voir au duc d'Orléans, qui certainement encouragerait un sous-officier et lui paierait largement son travail, etc. »
Quelques jours après, Clésinger entrait chez David et racontait ainsi ses impressions, le 27 novembre 1839 :
« Hier au soir je reçus un billet de M.Gigoux, par lequel il me priait de me rendre chez lui de bonne heure ; vous pouvez juger de mon empressement : dès mon arrivée, M. Gigoux me dit : « M. David vous attend à dix heures chez lui, rue d'Assas, 14. » Je me hâtai donc de me mettre en route. M'étant fait annoncer, M. David me reçut encore mieux que je ne m'y attendais ; après m'avoir fait visiter tous ses ateliers, il me conduisit dans celui de ses élèves, en m'annonçant comme un des leurs. Ses élèves sont au nombre de quarante à quarante-cinq, presque tous de bonne famille bourgeoise ; il y a un ordre digne d'un petit séminaire, car le règlement affiché au milieu de l'atelier prescrit en vingt-cinq articles tous les devoirs auxquels les élèves doivent se conformer. Après une heure, M. David me ramena chez lui où il m'assura de sa bienveillance à me diriger et à m'ètre utile de son pouvoir.
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Après l'avoir salué et remercié de tout ce qu'il faisait pour moi, je m'en retournai chez M . Gigoux où je lui fis part de ma réception parmi les élèves forts de M. David ; je le remerciai de ses elTorts pour me donner, selon son expression, ce qui lui a manqué, à lui, qui a eu tant de difficultés d'étudier sur nature. Ainsi donc, cher père, me voilà en concurrence au milieu des meilleurs élèves et sculpteurs de Paris et sous la férule du meilleur maître. Avec le courage et le talent que j'ai déjà, dans trois mois je veux étonner les gens de l'art par mon groupe de vierge, que M. David et M. Gigoux considèrent comme la pensée la plus heureuse et la plus grande des beaux-arts.
» Aussi je dors heureux en pensant que le lendemain je vais à Taielier de M. David, depuis sept heures du matin jusqu'à midi, travailler d'après nature, et depuis midi au soir, travailler à mon groupe de vierge. J'ai trouvé un atelier pour soixante francs par an, rue de Sèvres, à côté de l'atelier de M. David. Je n'attends que votre réponse pour le louer. »
Voilà donc Clésinger au comble de ses vœux sous la direction d'un grand sculpteur. Trois mois lui suffiront pour acquérir la science qui lui manque. Il va étonner le monde. Hélas! l'enthousiasme de Clésinger pour son maître ne fut pas
de longue durée. Le n juin 1840, il écrivait à son père :
« Le temps que je passe à Paris est fort agréable pour moi maintenant : le jour, je travaille chez le général Bougenel ; je m'exerce à faire le paysage, afin de faire pour le général un album digne de lui. Tout cela n'empêche pas de visiter les musées. Je ne vais plus chez M. David, il est mécontent d'apprendre que j'ai déjà des travaux, et l'on m'a prévenu que s'il savait que le ministre m'en commande, il pourrait essayer de me les faire refuser; mais avec le général, je ne crains rien. »
Il nous a paru utile de reproduire cette longue correspondance ; elle prouve que Clésinger n'eut jamais d'autre maître que lui-même. Toutefois, sans contester les jalousies si fréquentes entre artistes, et dont l'histoire de l'art est émaillée, il est difficile d'admettre que David, surchargé de commandes, arrivé à l'apogée de sa haute réputation, s'effrayât d'une rivalité que Ton ne pouvait encore prévoir. Clésinger voulait arriver, arriver vite, et sans doute il devenait soupçonneux, quand on ne le servait pas à sa manière et selon le mérite qu'il s'attribuait.
Sur la fin de cette même année 1840, nous le retrouvons en Suisse, relativement heureux et
satisfait de son travail : « Voilà donc cette année de i8-|0 qui va se terminer, écrit-il en décembre, l'ai-je bien employée ? Voilà la question que je me pose à tout moment. Malgré tout ce que Ton peut dire contre moi, malgré l'injustice criarde qu'on me fait subir, je vous avoue que je suis content de cette année 1840, sous plusieurs rapports, ne serait-ce le bonheur que vous m'avez procuré, bonheur dont je ressens si vivement le prix, que je vous proclamerai jusqu'à mon dernier jour mon protecteur et père. » En réalité, il a travaillé d'une manière fructueuse, avec ardeur; il vient de terminer le buste du professeur Chavanne, tête d'un beau caractère qu'admirent tous les habitants de Lausanne ; il entreprend le buste du général La Harpe, de M. Perdonnet. Les journaux lui décernent des éloges ; il s'est en réalité, par son talent, créé, dans un pays étranger où il n'avait à son arrivée que fort peu de relations, une situation convenable. Ce n'est pas qu'il s'y trouve agréablement : la Suisse est des plus pittoresques, les sites en sont merveilleux, mais pour Clésinger, il n'y a qu'un pays où il soit possible de travailler avec succès, c'est l'Italie ; c'est là qu'il veut retourner le plus vite possible. « Ne croyez pas, ajoute-t-il dans cette même lettre de décembre 1840 que j'abandonne mon projet d'aller
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en Italie ; je veux avant tout devenir extrêmement fort, et je serai fier de réparer toutes mes fautes, car je ne rentrerai à Besançon que précédé par un nom brillant, une bonne renommée et toutes dettes payées. C'est en juin que je me propose d'exécuter mon voyage: alors je franchirai les Alpes: ô Italie, ma véritable patrie, je vais donc te revoir, ne sois pas ingrate envers moi et comble-moi de tes faveurs. »
Ce rêve de gloire, il le confiait souvent à son vieil ami Charles Weiss ; le 4 janvier 1841, il écrivait encore : « J'entre dans l'avenir que j'avais rêvé, je sens en moi cette fièvre salutaire qui fait enfanter des chefs-d'œuvre ; Michel- Ange, mon maître, tu vas donc donner de tes leçons à ton élève qui ne t'oublia jamais; je vais m'abreuver à cette source sacrée. Ne me jugez pas trop sévèrement, j'ai la fièvre de l'art, je ferais ma! si je vous cachais toutes les sensations qui roulent dans mon cœur ; je suis arrivé à cette époque de la vie où je dois donner une preuve à mes amis de mon changement bien entier. »
N'admirez-vous pas quelle place tient le rêve dans cette existence ? Ce que désire Clésinger lui semble réalisé ; il ne prévoit aucune difficulté, lui qui a vu s'évanouir tant d espérances ; il ne devine même pas que sa pénurie habituelle va encore se
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dresser comme un obstacle. Et pourtant c'est encore faute d'argent que ce voyage d'Italie tant caressé échouera. Des années se passeront, sans qu'il lui soit possible de songer à partir pour cette terre promise des arts vers laquelle s'envolent depuis si longtemps ses vœux et ses espérances. Non-seulement les ressources pécuniaires, mais les commandes elles-mêmes font défaut ; parfois il est forcé de renoncer à la sculpture, parce qu'il est incapable de se procurer le bloc de marbre nécessaire, et alors il reprend son crayon et il fait des portraits à vingt francs. Tel est le métier qui soustrait à la faim fauteur de Cléopâtre. Ces portraits, il les réussit, il saisit la ressemblance, et il a le coup de crayon habile, fin et vigoureux en même temps. « Un portrait, écritil à Weiss, m'en amène cinq autres » ; ce n'est ni le succès ni la fortune, c'est même du temps perdu pour le sculpteur ; mais Clésinger est résigné, il oublie ses souffrances, il remercie même la Providence d'être venue à son aide, il se console en songeant à Puget, qui vendait ses outils pour vivre, ce qui ne l'a pas empêché de se faire un nom immortel. « Si vous m'aviez vu, ces jours derniers, travaillant sans feu dans un grenier, vous auriez eu pitié de moi ; mon père aurait pleuré de voir ma misère et ma faim, car j'avais faim, et
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toujours le mot : rien, rien, me faisait travailler plutôt que de dormir ; enfin après avoir fini un dessin, je l'ai exposé : un anglais l'a trouvé de son goût et me l'a payé 50 francs, (cinquante francs, quelle fortune) ; j'en ferai d'autres. » Il travaille à un album qui sera, dit-il, magnifique et se composera de cent dessins représentant des monuments de Lausanne et de Genève et qu'il destine à Weiss pour son cadeau d etrennes : il se propose d'illustrer de ijo vignettes sur bois une collection de fables que lui apporte un poète ; il commencera comme Gigoux a commencé, en illustrant des volumes, il en aura la force et ne perdra pas une heure, pas une minute.
11 compose et exécute une statue de Pandore au moment où elle va ouvrir la boîte fatale. « Ce que cela m'a coûté de peine et de travail est incalculable. Là était l'étude vraie et solide ; là je devais produire tout le difficile de l'art qui est jeunesse extrême, grande simplicité de mouvements, (inesse de la draperie et expression du regard ; je ne puis me flatter d'avoir réussi, car j'ai compris combien j'avais besoin d'étudier pour être véritablement artiste. Ah ! mes beaux jours perdus dans la paresse et le débordement, combien je vous regrette !
« Lundi prochain, je vais commencer le mou-
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lage de ma statue. La première œuvre d'art qui soit sortie de mes mains, je vous l'ai dédiée, mon cher Monsieur Weiss, ainsi qu'à M. de Magnoncour. Si vous saviez combien j'avais de courage, en modelant ce si beau corps de femme, cette belle draperie, car je songeais au plaisir que cela vous procurerait et je me disais que M. Weiss, M. de Magnoncour, mon père et tous mes concitoyens verraient que sur la terre d'exil je songeais à eux.
« Vous ne pouvez croire combien ce travail m'a fait de bien : mes yeux se sont dessillés ; sans doute, il me reste beaucoup à faire avant de parvenir au titre d'artiste ; mais combien d'espérances cette statue m'a fait naître ! »
Arrêtons-nous un moment sur une qualité de Clésinger, la reconnaissance ; d'un bout à l'autre de sa vie, dans les lettres écrites à cet excellent ami qu'il vénère à l'égal de son père, Clésinger revient sans cesse sur le sentiment de Gratitude dont il est pénétré envers le généreux protecteur qui ne lui a pas plus marchandé l'assistance matérielle que le conseil. La gloire sur laquelle il compte, il veut que Weiss la partage ; jamais il ne faiblit sous ce rapport ; il deviendra sculpteur renommé, il veut que Weiss et la Franche-Comié soient fiers de lui
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Mais si nous" estimons à leur valeur ces manifestations de reconnaissance qui sont à l'honneur du caractère de Clésinger, nous devons aussi constater quel dévouement ont conservé pour Weiss tous les hommes si nombreux qu'il protégea à leurs débuts, et admirer combien était grande sa puissance d'attraction, pour que ses services ou ses conseils ne rencontrassent jamais d'ingratitude.
Ces quelques mois sont pour Clésinger une époque de sa vie des plus laborieuses. L'espoir succède au découragement ; il a confiance dans l'avenir, il a la jeunesse, la joie du travail, l'amour de l'étude, une noble ambition, la confiance dans son talent. Puis, il est arrivé à se persuader qu'il n'a plus de dettes, ou du moins plus de créanciers trop rapprochés de lui. Il est en faveur et il ne tient qu'à lui de s'y maintenir dans un pays où la sculpture est chose toute nouvelle et où elle n'a pas besoin de l'attrait de la nouveauté pour paraître belle sous la main de notre compatriote. 11 a d'ailleurs des qualités aimables à côté dune extrême légèreté, et il a su s'entourer d'amis dévoués que lui ont créés surtout l'affectueux dévouement et les recommandations de Charles Weiss. Enfin, il paraît décidé à chercher l'économie dans sa manière de vivre ; il parle de rembourser Weiss
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qui ne lui demande rien. Il quitte l'hôtel Gibbon pour vivre à meilleur marché ; il supplie un de ses amis, M. Porchat, de Lausanne, de devenir son caissier. Le 2^ juin 184 1, il écrit : « Monsieur Secrétan, qui est un docteur en médecine, m'a avancé, sur le buste de M. Perdonnet et sur son buste, la somme de 827 fr. afin de solder des petits comptes et pour me procurer 500 fr. destinés à mon voyage de Rome. Aussi, je ne puis vous dire tous le charme que j'éprouve le soir en m'entretenant d'avenir avec lui ; si vous saviez quelle différence maintenant existe dans ma conduite ! Je suis quelquefois lent à me reconnaître... Je vous l'avouerai, je suis heureux, heureux, c'està-dire que je ne dois rien à personne, que je me porte à merveille et que j'ai de l'argent à toucher. Je vous dis toutes ces choses, parce que je sais combien vous m'affectionnez. Depuis quelque temps, je songe à mon groupe d'Adam, Eve et Abel ; je l'ai tellement dans la tête, qu'à la vue de Rome, des chefs-d'œuvre de Michel- Ange, j'espère faire une œuvre digne de me valoir un nom. »
Mais ce bonheur relatif, cette vie laborieuse, exempte de préoccupations trop vives, ne devaient pas être de longue durée; six mois s'écoulent, et le 5 janvier i842, il traçait, de Divonne, à ce
même Charles Weiss, l'éternel confident de ses pensées, le tableau douloureux de ses tribulations.
« Vous devez vous souvenir de tous les beaux rêves que je formais il n'y a pas longtemps. Hélas, le destin est plus fort que moi. Triste est ma vie ; voilà six mois que je ne vous ai pas écrit, et je ne sais pourquoi je vous envoie ces quelques mots. A cette heure, je suis dans une mauvaise chambre d'un boulanger de village, malade de privations, de chagrin.... mes pensées sont aussi tristes que le vent qui siffle à travers les volets mal joints de ma fenêtre ; je ne sais si je dois vous en dire davantage ; n'avez-vous pas été assez tourmenté à cause de moi ? Maintenant que j'ai lutté tant que j'ai eu la force et le courage pour arriver à un noble but, maintenant que j'ai passé par toutes les humiliations possibles, que j'ai usé la vie extrême que je possédais, que j'ai traîné ce reste de vie aussi longtemps que j'ai cru pouvoir m'y raccrocher, maintenant que me voilà réduit, vaincu dans cette lutte à mort que j'avais engagée avec la misère et la gloire, qu'abandonné de tous, je me meurs, eh bien ! mon cher Monsieur Weiss, je ne regrette rien, rien.
» L'expérience est faite ; il m'est démontré qu'avec tout le talent possible l'on meurt de faim, si l'on ne possède ni crédit ni fonctions publi-
ques. J'ai voulu résoudre ce problème, je suis victime de ma témérité.
» Vous savez qu'au mois de juillet dernier je partis de Genève avec 500 francs, je vais vous décrire comment je suis arrivé où je suis.
» Après mon départ, l'avocat qui devait soutenir mon procès me vole 450 francs et la lettre à charge que je lui avais confiée, puis l'on saisit le fruit de mon travail, le buste Perdonnet, le buste Laharpe ; cependant ne perdant pas courage, j'arrive à Genève, je fais deux beaux bustes pour l'exposition ; cela ne m'en produit pas d'autres ; je prends l'huile, je fais deux grands portraits très ressemblants, rien, rien ; je fais de la mine de plomb, de la sépia, rien, toujours rien,, si ce n'est pas mal d'argent dépensé ; je pars, je fais viser mon passeport et me voilà à Turin ; là, pas plus qu'ailleurs. Le temps où les grands prenaient en pitié les artistes est passé ; je reviens à Genève, mais jamais une pièce de cent sous à gagner. Je ne puis vous dépeindre les souffrances horribles que j'ai endurées ; je ne veux ni ne prétends vous les détailler ; car si je me les suis attirées par ma conduite passée, j'avais droit, pour les nobles efforts que j'ai tentés à plus d'encouragement ; n'ayant presque plus rien, j'ai repris le chemin de la France, et j'arrive ici, où je suis tombé malade,
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suite inévitable de tant de chagrins. J'ai écrit à Lausanne, pas de réponse ! que faire ?
» Je vous demande des conseils d'ami, comme si des conseils pouvaient me sauver. Si, comme je l'espère, je venais à me rétablir, je me mettrais en route et j'irais vous embrasser, vous prier de me conduire chez mon père, car j'ai beau tourner mes regards de tous côtés, plus d'espérance ; peut-elle revivre ? »
Cette lettre est navrante. Quel contraste avec celle où il voyait la fortune le conduire à la gloire ! Est-il innocent de sa misère? Le désordre dans les idées, dans la conduite ne sont-ils pour rien dans les maux qui fondent sur le sculpteur? Nous ne voudrions pas l'affirmer, mais si quelques fautes ont amené la situation dont se plaint Clésinger, la punition est bien rude.
Les années passées en Suisse à cette époque constituent pour Clésinger toute une série non interrompue de tribulations, de déceptions et d'ennuis. Tantôt il manque de commandes, tantôt il manque de marbre, toujours il manque d'argent. 11 supplie à diverses reprises son père et son ami Charles Weiss de lui venir en aide : « Heureux, se disait-il, les grands sculpteurs d'Italie, Michel- Ange, Donatello, Luca délia Robia, Philippe Carlone ; ils ont trouvé des papes éclairés, des
princes généreux, des bourgeois enrichis et prodigues, qui ont payé leurs chefs-d'œuvre ; je demande un bloc de marbre et Ton me refuse et marbre et argent. »
Il ne comprend pas que sa réputation est à faire, que s'il sent sa force, s'il sait de quoi il est capable,, il faut encore en convaincre le public, et qu'il lui reste à accomplir la tâche difficile par excellence, celle à laquelle ont succombé tant d'hommes de talent, de forcer la renommée à publier son nom et à le proclamer un grand sculpteur. Il se connaît, mais le monde l'ignore.
Et pourtant les protecteurs ne lui manquent pas. En 1843, il est établi à Paris, dans un atelier rue de l'Ouest, à côté de son compatriote Jean Petit; il est appuyé par M. de Magnoncour et par M. Tourangin, préfet du Doubs. Tous deux se rendent chez le duc de Nemours : « M. le Préfet, écrit Clésinger s'adressant à son père, s'est attaché surtout à faire connaître au prince tous les sacrifices pécuniaires que vous aviez faits pour moi et combien, vous aussi, vous aviez de talent. Le prince a promis à M. le Préfet et à M. de Magnoncour toute sa protection pour m'obtenir des travaux, et vendredi prochain je dois avoir une lettre du duc de Nemours qui m'indiquera le jour de son audience. Toute ma joie, cher père,
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vient de celle que vous devez éprouver en apprenant que c'est à mon talent, que j'ai reçu de vous, que je dois toutes ces faveurs. »
Pour témoigner à ses protecteurs toute sa gratitude, Clésinger fait le buste de Charles Weiss, pétillant de vie et d'esprit, et celui d'une femme du monde fort belle, ayant gracieux visage et grand air, Madame de Magnoncour.
Il travaille à cette même époque à la statue équestre et au buste du duc de Nemours.
Il compose un groupe charmant représentant les enfants de M. Aguado et un lévrier couché à leurs pieds. Le tout est fort apprécié de M. Aguado et de M. de Nieuwerkerke.
Aussi l'espérance lui revient : « Je compte plus que jamais réussir, écrit-il à son père ; je me donne une peine infinie, afin de terminer mes marbres comme pas un sculpteur ne l'a fait. Je serai récompensé, d'abord par les travaux et la réputation, puis par le contentement que je vous procurerai. J'ose espérer que la conduite et le travail de cette année effaceront de votre mémoire les années écoulées, années malheureuses pour moi comme pour vous, où tous nous avons souffert, où il n'y a que des regrets ; ne m'épargnez pas vos conseils. »
Les années heureuses. — Les succès de Clésinger. — Sa notoriété.
— La Femme piquée par un serpent. — Enthousiasme du public.
— L'artiste devenu célèbre. — Son mariage. — La Révolution de 1848. — Lesbie. — La Tragédie. — Le François Ier. — Départ pour l'Italie.
Nous sommes arrivés à 1844.
De cette année date réellement la carrière de l'artiste. S'il n'est pas toujours heureux et exempt de tribulations et d'ennuis, du moins la misère atroce, poignante ne l'étreindra plus. Jusqu'à ce jour, sa vie a été celle d'un Bohème courant de ville en ville, de France à l'étranger, avec une queue de dettes véreuses, et tous les soucis matériels de l'existence. Le voilà à peu près libéré de préoccupations étrangères à son art. Il semble que l'heure du travail fécond va sonner, qu'un
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avenir brillant va s'ouvrir, et que Clésinger pourra enfin se montrer dans l'éclat de son talent. Hélas ! ce temps dépreuves, pendant lequel tremble indécise la balance du succès, se prolongera toujours ; ses travaux seront constamment mêlés d'inquiétudes et d'espérances, et ses dernières années augmenteront encore l'amertume de son esprit disposé à l'irritation et à une fierté excessive.
La sculpture alors comptait des maîtres éminents. David d'Angers qui continuait les traditions de la pensée française, Barye qui marquait de la puissante empreinte du génie des statues d'animaux, Pradier qui se perdait dans la langueur d'une sensualité un peu affadie, le vieux baron Bosio, Auguste Preault éveillaient dans la foule de vives sympathies. Il y avait dans les arts comme dans les lettres un mouvement, un rayon de jeunesse; il y avait lutte entre certaines individualités; il y avait de la vie. La sculpture délaissée avait repris faveur. Par ses brillants succès, par ses triomphes éclatants elle démontrait la puissante vitalité de l'école française, son incomparable souplesse, son extrême variété, sa supériorité incontestable, supériorité qui s'est maintenue jusqu'à nos jours. A l'heure présente, dans aucun pays on ne fait parler le marbre comme en France, et le
glorieux héritage que nous a légué le xvme siècle n'est point tombé en des mains dégénérées.
Clésinger se laisse réduire par les charmes de l'antiquité, sans se laisser absorber par elle, marchant droit son chemin, spontané et résolu en ses inspirations.
Après avoir composé un Christ et exécuté le buste de iMadame de Valdahon, il modèle un groupe de grandeur naturelle représentant Adam et Eve retrouvant le corps d'Abel. « Je ne crois pas, écrit M. de Magnoncour, députe du Doubs, qu'il y ait un artiste capable de présenter une œuvre plus élevée, plus fortement sentie. Il n'y a pas dans notre province un seul sculpteur qui puisse être comparé à Clésinger, et il a suffisamment de talent pour devenir un des plus grands maîtres de notre époque. »
Le buste de Nodier date de cette même année 1844. Nodier venait de mourir. Plusieurs artistes se disputaient 1 honneur de reproduire ses traits. Clésinger obtient la préférence et se montre digne de cette marque d'estime. L'œuvre est d'une ressemblance très exacte, d'un modelé ferme et savant, et rappelle la physionomie spirituelle et en même temps rêveuse et triste de Péminent écrivain. Quelques jours suffisent à l'artiste : « J'ai travaillé avec ardeur sans désemparer, écrit-il à
Weiss, désireux d'attacher mon nom à un nom célèbre ; ne serait-il pas possible que mon marbre prit place dans la salle principale de la ville de Besançon ? Je suis heureux d'avoir réussi, il ne me manque plus que votre approbation. » Enfin deux autres bustes, surtout celui de Scribe, attirent de plus en plus l'attention et donnent une première idée de sa souplesse et de son habileté.
Rêve d'amour, qui fut terminé à cette époque, dénote encore plus de talent. Clésinger ne s'y trompait point : « L'on moule aujourd'hui, dit-il à son père, le modèle de la statue que j'intitule Rêve d'amour ; je ne pense pas que l'antiquité et les temps modernes aient traité un sujet aussi difficile ; je crois que je m'en suis bien tiré, je reçois des compliments de tous côtés Vous avez raison de penser que j'ai fait plus que je ne pouvais; j'ai énormément travaillé ; j'espère que vous devez voir enfin que je vaux quelque chose et que par la suite, j'aurai une haute position dans les arts. Tout dépend de l'achat de cette statue pour laquelle j'ai tout sacrifié et qui fait parler d'elle dans les journaux ; il y a eu encore trois articles ces jours derniers et l'on me place côte à côte avec Pradier. »
En recherchant surtout l'expression dans Rêve d'amour, Clésinger, cédant à sa nature, abandon-
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nait en réalité les traditions de l'antiquité. La sculpture antique n'avait habituellement pas pour but l'expression. La beauté des lignes, leur harmonie,, un calme profond dans les traits comme dans la pose, constituaient pour les anciens les caractères essentiels de la beauté auxquels ils sacrifiaient tout le reste. Le Laocoon, Niobé et ses filles, voilà presque les seuls échantillons de sculpture où la passion ait un rôle ; mais on est toujours de son temps : le moyen âge tourmenté a apporté, dans la statuaire même, le mouvement qui l'agitait ; cette admirable pureté de l'art grec a paru froide un moment, et le fougueux Clésinger ne pouvait manquer de faire jaillir du marbre la vie. En 1 84 > , sa réputation grandit chaque jour, il est discuté dans les journaux, il a des partisans ardents, notamment Alexandre Dumas et Emile de Girardin : il en est qui le proclament le plus grand statuaire de l'époque. « Je crois, écrit-il à un de ses amis, que je serai le premier au salon de cette année, que je serai décoré, enfin que j'aurai acquis cette position tant souhaitée, tant jalousée et que seul j'aurai conquise à mon âge : oui, je sacrifierai tout, car je sais que cela me conduit à la fortune et à la gloire. Vous ne pouvez vous faire une idée de la jalousie de mon rival M. P...; tout est mis en oeuvre pour me faire échouer :
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promesses, offres d'exécuter pour rien ce que j'ai à faire, journalistes, femmes, etc., etc. Rien n'y manque. Heureusement que j'ai su me ménager aussi des admirateurs et de bons amis, et mon succès est assuré. J'ai su enlever à M. P. tous ses journaux, la Presse, M. Théophile Gauthier, qui est journellement à l'atelier et qui a dîné hier avec moi, M. Thoré du Constitutionnel. C'est moi qui ferai le feuilleton de la sculpture, car le journal appartient maintenant à Mosselmann et j'ai sa parole. Madame Georges Sand, pour la Revue indépendante, et M. de Lécluse pour le journal des Débats, ce dernier surtout, m'apprécient beaucoup.
Patience, patience Dans huit jours, je vais
exposer six marbres dans mon atelier et y convier tous mes amis, Monseigneur le duc de Nemours, le duc de Montpensier, MM. les ministres; j'ai déjà reçu la visite des ambassadeurs d'Angleterre et d'Espagne; ils reviendront; enfin je suis au dernier échelon : j'arrive, j'arrive. »
Cette lettre ouvre une vue sur les coulisses où se préparent les réputations : il ne faut pas seulement du travail et un remarquable talent, il faut encore les amis influents, l'appui des journaux ; il faut pouvoir lutter contre les jalousies, contre l'indifférence même d'un public disposé à accepter toutes faites les opinions des directeurs du goût.
L'Amour vainqueur, pa