FAUX HYPNOTISME
Ayant de terminer nous voulons insister encore sur une particularité que nous avons signalée chemin faisant, mais qui nous semble d'une importance capitale à plusieurs points de vue. Gomme toute attaque d'hystérie, on peut provoquer l'attaque de somnambulisme à Taide de manœuvres diverses, consistant en résumé dans l'excitation des zones hystérogènes. Parmi ces derniers, les points oculaires présentent un intérêt tout spécial, en ce que leur mise en jeu n'est que la répétition des manœuvres les plus habituelles d^hypnotisation, par exemple la fixation du regard ou l'occlusion des paupières avec pression des globes oculaires.
Tout médecin quelque peu au courant des pratiques d'hypnotisation sait que le résultat que Ton obtient bien souvent en tentant d'hypnotiser un sujet, c'est de provoquer une attaque de nerfs. Le doute sur l'effet obtenu n'est pas possible, quand il s'agit d'une grande attaque convulsive violente ou d'une attaque de contracture, par exemple. Mais supposons qu'il s'agisse au contraire d'une attaque de somnambulisme hystérique. L'erreur sera fort possible pour qui n'y regardera pas de très près.
Voici un malade, tranquillement assis sur une chaise. Nous lui fermons les yeux avec la main, exerçant une légère pression sur les globes oculaires^ tout en lui disant : « Dormez!... vous allez dormir, etc.... » Tout à coup, soit presque instantanément, soit au bout d'un certain temps, nous voyons notre malade exécuter quelques mouvements de déglutition, se renverser légèrement en arrière et allonger ou replier ses bras convulsivement
les abattant, ramassaat des levées, etc., etc« Si donc on ne veut pas encore à Theure actuelle nier l'existence du noctambulisme simple, prétendu physiologique, on peut dire toutefois que son domaine est beaucoup moins étendu qu'on serait tenté de le croire et qu'il faut en outre certainement le restreindre considérablement au profit du somnambulisme hystérique nocturne^ dont nous vous avons d'ailleurs cité, au cours de ce travail, un exemple bien caractérisé. A propos de cette question, voir: Georges Guinon. Les somn&mbulismes (bibliothèque médicale Charcot-Debove). Paris, 1892, Rueff. (G. G.).
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deux ou trois fois, ou même simplement être secoué d'un petit frissonnement. Puis, le voilà qui se met à parler. Nous lui donnons des suggestions, nous l'enivrons avec de Teau pure, nous lui faisons voir un rat sur une table, un régiment dans la cour de l'hospice. Nous sommes donc, dira-t-on, en présence d'un hypnotisé snggestionnable. Eh bien ! il n'en est rien.
Si nous voulons prendre la peine d'y regarder d'un peu prés, combien peu ce somnambule ressemble à une somnambule hypnotique ! Celui-là est actif, il parle de luimême, va, vient, exécute, suivant son état de délire, des actes plus ou moins naturels ou bizarres. Mais, en tout cas, c'est lui qui toujours tient le haut du pavé. Nous ne sommes pour lui qu'un accessoire, pour ainsi dire, nous pouvons l'interrompre un instant, modifier plus ou moins le cours de ses idées, lui en donner de nouvelles en impressionnant ses sens. Mais si nous voulons changer complètement le programme, il ne nous écoutera plus. En outre chez lui, dans la majorité des cas, il n'existe aucun phénomène somatique semblable à la contracture somnambulique de l'hypnose.
Chez la somnambule hypnotique, au contraire, sans parler de la présence, dans les grands cas au moins, des signes somatiques, de la contracture cutano-musculaire, il n'y a aucune espèce d'activité, de spontanéité. Elle reste là, tranquillement assise sur la chaise, sur laquelle nous l'avons placée pour la faire passer dans cet état. La seule manifestation d'activité qu'elle donne, c'est pour se mettre en marche et nous suivre si nous nous déplaçons, attachée qu'elle est à nous par cette sélection personnelle que Ton remarque chez certaines somnambules hypnotiques. Autrement elle ne se mettra en mouvement qi^ si nous l'y invitons par la parole. Nous sommes maître de ses suggestions et de ses hallucinations. Nous les créons de toutes pièces et les modifions à notre gré par la parole seulement, ou par une mimique assez compliquée, par une véritable pantomime, les impressions sensorielles simples donnant chez elles les mêmes résultats qu'à l'état de veille et ne produisant aucune hallucination. Enfin elle est passée dans cet état d*hypnose sans la moindre convulsion.
On pourra môme, dans certains cas, comparer ces deux états chez le môme sujet et voir encore mieux, par là, combien ils diffèrent Tun de l'autre. Cela est arrivé pour la malade de M. Oarnier, dont nous avons sommairement raconté Thistoire. Nous avons pu également Tobserver chez notre malade Schey..., et c'est môme d'après elle que nous venons de tracer brièvement les caractères distinctifs du somnambulisme hypnotique.
Il paraîtra difBcile de confondre deux états aussi dissemblables. Non pas sans doute qu'ils soient, dans leur essence môme, bien éloignés Tun de l'autre, ainsi que Font fait remarquer MM. Pitres (1) et Gilles de la Tourette (2), en ce sens que Thypnose touche de près à Thystérie. Mais que de différences dans leur aspect extérieur ! Et cependant pareille erreur a été commise plus d'une fois. Sans aller chercher bien loin, nous pourrions citer l'héroïne d'un procès récent qui passait aux yeux de beaucoup pour ôtre hypnotisable et chez laquelle il parait assez bien démontré qu'il s'agissait tout simplement de somnambulisme hystérique que l'on pouvait provoquer par des manœuvres d'hypnotisation (3).
Mais ce n'est pas seulement au point de vue pratique que de semblables confusions présentent de lïmportancef. Il y a là une question de nosographie, qui vaut la peine qu'on s'y attache et demande à être nettement mise au point, surtout aujourd'hui que bon nombre de médecins ont tendance à mettre l'hypnotisme un peu partout et à lui faire jouer un rôle prépondérant. A ce point de vue, le cas rapporté par M. Forel (de Zurich) mérite d'être signalé (4). Il s'agit d'une femme qui, après avoir eu autrefois des attaques d'hystérie, tombait dans des crises de a somnam-
(1) Pitres. — Loc, cit.
(2) Gillea de la Tourette. — Loc, cit., p. 242.
(3) Gilles de la Tourette. — L'épilogue d'un procès célèbre. (Progr.méd. 1891, N« 5).
(4) Forel. — Ein Gutachten ueber einen F&ll von spontanen SomnsLfnbuliamus mit angeblicher Wahraagerei und Hellscherei, {Schrifïen der Gesellschafl fur psychologische Forschurig, 1891 . Heft I, p. 77 et suivantes) ; — et aussi du môme auteur: Der Hypnotiamus, etc., 2* édit. Stûttgard, 1891.
lG(i IMPORTANCE DU DIAGNOSTIC.
bulisme spontané », accompagnées de c manifestations convulsives, de cris, d'angoisse », pendant lesquelles elle faisait des diagnostics et guérissait les maladies. Dans ses deux ouvrages, M. Forel range ce cas de somnambulisme dans la catégorie de Tbypnose, bien qu'il admette chez sa malade l'existence de l'hystérie, rendue grossièrement manifeste par la présence des stigmates caractéristiques. Pour se rendre compte de la réalité de ce somnambulisme, il hypnotise le sujet (il avait à faire sur elle un rapport médico-légal) qui s'endort « en une minute, et présente dans son sommeil hypnotique les mêmes contractures que dans son sommeil somnambulique spontané habituel». Dans son rapport, l'auteur va jusqu'à affirmer que les attaques spontanées sont dues à ce que le sujet s'auto-hypnotise.
Nous n'entrerons point dans les détails de cette observation, mais il nous suffira de signaler le mode de début de l'attaque, les caractères du délire qui rapprochent ce cas de celui de notre jeune garçon charcutier à qui on faisait prédire les gagnants des courses, Toccluslon des paupières, les phénomènes oonvulsifs qui accompagnent l'attaque. Tous ces caractères ne sauraient s'appliquer au somnambulisme hypnotique, mais conviennent parfaitement à l'hypotlièse de somnambulisme hystérique. Et cependant c'est à ridée d'hypnotisme que s'arrête M. Forel. Cette interprétation, qui ne nous paraît pas exactement conforme à la réalité, n'étonnera d'ailleurs personne, lors- . qu'on saura que M. Forel admet sans plus de scrupules que tout médecin expérimenté doit arriver à hypnotiser 80 0/0 de ses malades, et que « tout homme est par luimême plus ou moins suggeslible et par conséquent hypnotisable > . .
Il existe d'autres malades qui affectent avec les somnambules hypnotiques des ressemblances beaucoup plus frappantes. Mais ceux-là ne délirent pas, comme les somnambules hystériques. Ils présentent un véritable dédoublement de la personnalité et c'est à eux que l'on devrait en réalité réserver cette dénomination. De ceux-là nous ne nous occuperons pas pour le moment, nous réservant d'en faire l'objet d'une publication ultérieure, fondée sur deux cas fort intéressants de dédoublement hystérique