FUGUES HYSTÉRIQUES
ne comprendrai pas le cas de M. Tissié (1) pour cette raison que le malade, dans son état second, était sous le coup d'une impulsion morbide et d'une idée fîxe qui le forçaient à voyager. Il n'agissait donc pas, à proprement parler, comme une personne à l'état de veille, dans ses fugues dont les unes étaient complètement inconscientes, les autres demi-conscientes. Ce cas se rapprocherait plutôt des faits de fugues inconscientes avec impulsion chez des hystériques, analogues à celles dont j'ai cité des exemples dans mon précédent travail sur le somnambulisme hystérique. Le fait de pouvoir revivre et se rappeler ses fugues pendant le sommeil hypnotique, fait dont on trouve des exemples dans le somnambulisme hystérique, plaide également en faveur de cette hypothèse. Pour ces raisons je laisse donc de côté ce cas si intéressant à d'autres titres et j'arrive maintenant au cas bien connu de M. Azam, celui deFélidaX...
M. Azam a observé cette malade pendant une longue période de trente-deux ans (1858 à 1890) et après avoir publié son histoire dans différents travaux (2) a pu enfin constater la cessation des troubles qu'il avait si minutieusement étudiés (3). Ce cas étant universellement connu, je me contenterai de le résumer sans grands détails, d'après le dernier mémoire de M. Azam.
En 1858, lorsqu'il la voit pour la première fois, Félida est âgée de 15 ans. C'est une franche hystérique, avec attaques convulsives, hémoptysies nerveuses, etc.. Elle est laborieuse et intelligente, mais d'un caractère sérieux et plutôt triste. Depuis l'âge de douze ans, a presque chaque jour, sans cause connue, ou sous Tempire de la moindre émotion, elle est prise
(i) Tissié. — Les Aliénés voyageurs (th. Bordeaux, 1887) et Les Rêves. Paris, 18C0.
(2) Azam. — Hypnotisme, double conscience et altérations de la personnalité, Paris, 1887. — On trouvera dans ce hvre l'observation tout entière de Félida (moins la fia relative à sa guérison) ainsi que riadicatioa des nombreux travaux dans lesquels M. Azam a publié les différentes phases de son histoire.
(3) Azam. — Le dédoublement de la personnalité et le sommmbulisme. (Rev. Scient., 1890, p. 13H).
CAS DE FÉLIOA X... 211
de ce qu'elle appelle « sa crise >. En fait, elle entre dans son deuxième état. Voici comment : elle est assise, un ouvrage de couture à la main. Tout d'un coup, après une douleur aux tempes (que Ton ne saurait mieux faire que de comparer, en Ty assimilant, à l'aura céphalique de l'attaque d'hystérie) elle s'endort d'un sommeil profond, dont rien ne peut la tirer et qui dure deux à trois minutes ; puis elle à'éveille. Mais elle est différente de ce qu'elle était auparavant: elle est gaie, rieuse, continue en fredonnant l'ouvrage commencé, fait des plaisanteries avec son entourage ; son intelligence est plus vive, et elle ne souffre pas des nombreuses douleurs névralgiques de son état ordinaire. Dans cet état, que M. Azam a nommé sa condition seconde, Félida a la connaissance parfaite de toute sa vie, se souvenant non seulement de son existence ordinaire, mais des états semblables à celui dans lequel elle se trouve. Elle a conservé paiement, dans cet état, toutes les notions acquises dans l'état I et devenues plus ou moins automatiques, lire, écrire, marcher, etc... c En 1858, cette condition seconde durait de une à trois heures^ chaque jour, quelquefois moins. Apres ce temps, nouvelle perte de connaissance (absolument identique à celle qui avait marqué l'entrée en condition seconde) et Félida s'éveille dans son état ordinaire. Mais elle est sombre, morose, et elle a conscience de sa maladie ; ce qui Tattriste le plus, c'est l'ignorance complète où elle est de tout ce qui s'est passé pendant la période qui précède, quelle qu'ait été sa durée. Je ne rappellerai qu'un exemple de cette lacune de la mémoire :
a Étant en condition seconde, elle s'est abandonnée à un jeune homme qui devait être son mari, et, un jour, dans son état normal, elle m'a consulté sur les phénomènes singuliers qu'elle éprouvait dans son ventre. La grossesse était évidente, mais je me gardai bien de le lui dire. Un moment après, la condition seconde étant survenue, Félida me dit en riant: a Je vous ai raconté tout à l'heure toute espèce d'histoires. Je sais très bien que je suis grosse. 9
c II en était ainsi, en 1858. Dans les années suivantes, les périodes de condition seconde se sont accrues et elles ont égalé en durée les périodes d'état normal. Alors Félida présentait ce phénomène singulier que pendant une semaine, par exemple, bien qu'elle fût dans son état normal, elle ignorait absolument tout ce qu'elle avait fait et tout ce qui s'était passé pendant la semaine précédente, et que, dans la semaine suivante, en condition seconde, elle connaissait toute sa vie. Puis, ces conditions secondes ayant dépassé en durée la vie normale, il s'est trouvé que, pendant nombre d'années, les
212 CAS DE FÉLIDA X...
périodes d*état normal ne duraient que trois à quatre jours, souvent moins (quelques heures), contre trois à quatre mois de condition seconde. Alors, pendant ces trois ou quatre jours, Texistence de Félida était intolérable, car elle ignorait absolument presque toute sa vie. »
Elle craignait de passer pour folle auprès de ses clientes (elle était couturière à cette époque) en commettant quelque grosse bêtise causée par le manque de souvenir. De plus, dans cet état, ses manifestations hystériques s'aggravaient et ces souffrances tant physiques que morales étaient telles qu'elle ût plusieurs tentatives de suicide.
En même temps que les états de condition seconde empiétaient de plus en plus sur la vie normale, les périodes de transition par l'intermédiaire desquelles elle entrait de Tune dans l'autre ou en sortait, et réciproquement^ devenaient de plus en plus effacées et courtes. Son mari seul était capable de les distinguer, tellement bien elle savait les cacher^ de façon que personne ne s'en aperçût. C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à un enterrement, en condition seconde^ dans une voiture de deuil, elle tomba tout à coup en condition normale. Personne ne vit cette transformation, mais elle, très marrie de se trouver en cet endroit, ignorant même quel était le mort dont elle suivait le convoi, sut par des questions adroites se mettre au courant de la situation et cacher à tous sa déplorable infirmité.
Ces transitions de l'un à l'autre état pouvaient également survenir pendant la nuit. Son mari, dont l'attention avait été attirée sur ce sujet, put s'apercevoir qu'elles se faisaient toujours par l'intermédiaire d'une perte de connaissance, plus ou moins courte, comme pendant la veille.
« Aujourd'hui, dit M. Azam, pouvant enfin clore cette longue et si intéressante observation, Félida a quarante-sept ans« Sa santé générale est mauvaise, car elle a un kyste de To* vaire. Voici, au point de vue intellectuel, quel est son état.
« Depuis environ neuf à dix ans, les périodes de condition seconde ont diminué de longueur, et bientôt, comme quinze ans auparavant, elles ont égalé celles de la vie normale. Puis celles-ci se sont accrues peu à peu. Enfin , h l'heure actuelle, en 1890, les conditions secondes, que son mari appelle sa petite raison, ne durent plus que quelques heures et apparaissent tous les vingt-cinq ou trente jours, si bien que Félida est à peu près guérie. »
Reste à savoir s*il n'eût pas mieux valu pour la malade guérir dans Tautre sens, comme M. Azam espérait aupa«