‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 79 sur 177 · AMNÉSIE · texte numérisé non relu

AMNÉSIE

Mais en scrutant plus attentivement on s'aperçoit que Tinstruction qu'elle a pu acquérir a également disparu. Elle sait encore lire, écrire, coudre, il est vrai, mais elle ne peut pas calculer. En outre, elle ne sait pas un mot d'histoire, Jeanne d*Arc, Cléopâtre, Marc- Antoine, sont des inconnus pour elle.

Si on pousse encore plus loin, on voit qu'elle ne possède pas certaines notions fournies à chacun, tant par l'éducation et Tinstruction que par Texpérience journalière de la vie. Nous avons pu constater ce fait dans une circonstance particulière.

Une jeune myopathique du service, nommée L..., venait de mourir. Marguerite, qui l'aimait beaucoup, en était tout attristée. Nous lui demandons alors : « Qu'est-ce qu*ètre mort ?» R. « C'est ne plus respirer. » (L... était morte phthisique avec de la dyspnée comme symptôme prédominant). D. « Que faiton des morts ? » R. c On les met dans une voiture. » D. c Comment sappelle cette voiture?» R. « Un corbillard. » D. «Où vont les morts ?» R. « Je ne sais pas. » D. « Qu'est-ce qu'une bière? » R. t Je ne sais pas ; on ne me l'a jamais dit. D. « Mais on les porte en terre, les morts? » R. « Je ne sais pas. » D. « Tu n'as pas peur des mortes?» R. « Non.» D. « Y a-t-il des morts ici ? > Elle jette un regard circulaire sur les quelques personnes réunies dans le cabinet du médecin et répond: a Non, tout le monde respire. » D. « Tu n'as jamais vu de mort? > R. « Non. » D. a Eh bien ! et ton père? > R. « Je ne sais pas. » D. « Où va-t-on après la mort ? » R. « Je ne sais pas. > D. t Connais-tu l'enfer?» R. « Je n'y suis jamais allée.» D. « Sais-tu ce que c'est que l'âme ? > R. « Qu'est-ce que c'est que ça? »... D. c Qu'est-ce que c'est qu'un cimetière ? » R. a C'est un jardin avec des croix. » D. « Qu*y met-on ? » R. « Je n'en sais rien. »

Il y a là, comme on le voit, ignorance de notions acquises tant par l'instruction que par la pratique journalière de la vie. Mais ce qu'il y a de bizarre, c'est que la malade conserve pour ainsi dire automatiquement la correspondance, de la représentation graphique et littérale de l'orthographe de ces mots dont elle ignore si complètement le sens. Le lendemain de ce jour où on l'avait soumise au précédent interrogatoire, on lui fait écrire sous dictée les lignes suivantes : « L... est morte et enterrée.

NOTIONS NOUVELLES ACQUISES DANS l'ÉTAT B. 221

On la mettra dans le cimetière. On la mettra dans la fosse OÙ son corps pourrira, malgré le cercueil ou autrem ent dit la bière. » Elle écrit tout cela correctement, sans hésiter et sans faute d'orthographe. Mais, interrogée sur le sens de ces mots : enterrée, cimetière, cercueil, bière, elle est dans l'impossibilité absolue, comme la veille, d'en donner le sens.

Si elle a presque tout perdu dans cet état B, en revanche elle a fait quelques acquisitions nouvelles. Depuis qu'elle est à l'hôpital, elle a lié connaissance avec la plupart des malades du service et, en particulier, successivement avec deux d'entre elles, tout d'abord avec Marie H... (une vigilambule comme elle, dont l'observation se trouve plus loin) et ensuite avec Marguerite F... (1). On verra plus loin à la suite de quelles circonstances elle s'est brouillée avec la première et liée avec la seconde. Elle passe toutes ses journées avec l'une ou l'autre de ces deux femmes. Elles ce font popote» ensemble, si l'on peut dire, partagent leurs bijoux, leur argent, sortent ensemble en ville avec leur famille. Elle les connaît donc parfaitement bien et paraît les aimer beaucoup. Elle connaît également les surveillantes, les infirmières, tout le personnel médical du service, ainsi que toute la topographie de la Salpétrière et, en particulier, une sorte de grand jardin où les malades vont se promener pendant la journée et que Ton appelle «la hauteur». Tous ces détails ne sont point oiseux, comme on le verra par la suite.

Ce sont là des notions nouvelles, des sentiments nouveaux acquis par l'habitude et par le train-train de la vie de tous les jours. Il en est d'autres que l'on pourrait appeler accidentels et qui résultent d'un fait isolé, d'un événement particulier.

Un jour Marguerite, dans une des sorties qu'elle faisait de temps en temps avec sa famille, est emmenée par elle (toujours en état B, puisque cela se passait pendant le jour) à une

(1) L'observation de cette malade a été publiée dans une leçon de M. Charcot sur Tœdôme bleu hystérique. V. t. I, n^ V, page 95.

222 CONTRACTURE LÉTHAJIGIQUE.

matinée du théâtre de la Porte-Saînt-Martin et assiste à la représentation d'une pièce intitulée cCléopàtre». Le lendemain, nous Tinterrogeons sur ce qu'elle a vu. Elle se souvient bien d^avoir vu cette pièce, mais il ne faut pas trop lui demander de détails. Cléopâtre, • c'est une femme qui se fait mourir avec un serpent. » Marc-Antoine, < c'est un monsieur intéressé dans l'affaire, » mais elle ne sait qui il est, d'où il vient, quel est son pays. S'agit-il d'histoire romaine, d'événements accomplis en Egypte ? Elle ne sait pas, elle ne se souvient plus. « Du reste elle n'a jamais appris d'histoire, j»

Au bout d'un certain temps, elle se rappelle encore être allée voir t Cléopàtre » mais ses notions au sujet de la pièce et de ses personnages deviennent de plus en plus confuses. Elle finit par ne plus savoir comment Marc-Ântoine était habillé, de quel pays Cléopàtre était reine, etc...

Il semble d'après cela, et d'après d'autres exemples que nous ne saurions rapporter ici, que les notions nouvelles acquises accidentellement daus rétatB,sont peu profondes et n'ont par suite que peu de tendance à persister. De là cette sorte d'indifférence rieuse avec laquelle elle traverse l'existence, ne s'intéressant guère aux événements de chaque jour et les prenant presque toujours gaiement.

Mais ce n'est pas tout : le jour même de l'entrée de la malade à l'hôpital, je m'aperçus qu'elle présentait certains signes que l'on est habitué à rencontrer dans l'hypnotisme et qui en caractérisent ordinairement les différents états. J'ai déjà parlé de la diathèse de contracture que l'on met en évidence à l'aide delà bande d'Ësmark. De là à l'hyperexcitabilité neuro-musculaire que M. Gharcot a décrite dans la léthargie, il n'y a qu'un pas. Ce n'est paa évidemment le phénomène à son plus haut degré de développement que Ton observe chez elle, et avec toute la délicatesse qu'il peut revêtir chez certaines léthargiques. Mais en pressant sur un muscle on le fait entrer en état de contracture permanente, que l'on peut faire cesser en exerçant la même manœuvre sur les muscles antagonistes.

Si l'on vient à produire auprès d'elle, et sans qu'elle soit avertie, un bruit d'intensité moyenne, tel que celui qui résulte d'un léger coup de poing sur une table, ou de la chute sur le plancher d'un objet sonore, comme une cuiller

PHÉNOMÈNES SOMN.AMBULIQUES. 223

par exemple, elle tombe immédiatement en catalepsie, interrompue dans le geste ou l'attitude du moment. Nous Tavons aussi maintes fois surprise dans quelque travail d'aiguille, ou mettant la main sur le bouton d'une porte qu'elle se préparait à ouvrir. Elle reste alors comme âgée dans Tattitude qu'elle présentait, le geste qu'elle exécutait, au moment où le coup s'est produit. Si on la retire alors de cette position, on s'aperçoit que ses membres présentent la flexibilité, la mollesse spéciales à l'état cataleptique. On les meut sans rencontrer de résistance^ et s'ils gardent la position qu'on leur donne, c'est sans Tintervention de cette rigidité qui fait souvent croire à de la catalepsie dans des cas où il n'y a en réalité que de la contracture. La catalepsie chez elle n*est pas tout à fait parfaite, en ce sens que Ton n'y trouve pas la suggestibilité par le sens musculaire et les sens spéciaux^ qui caractérise les cas complets.

On sait que l'on peut, chez certaines hystériques hypnotisables, produire la catalepsie par un bruit subit et éclatant. Notre cas diffère de ceux-là en ce qu'il sullit, pour arriver au même résultat, d'un bruit d'intensité fort modéré.

Jusqu'ici nous ne sommes pas encore, malgré tout, bien loin de l'état normal, ces phénomènes pouvant être à la rigueur considérés comme l'exagération de dispositions habituelles chez les hystériques hypnotisables (diathèse de contracture, production de la catalepsie par un bruit subit et inattendu). Mais voici qui nous en éloigne considérablement. La jeune Marguerite présente, dans cet état apparent de veille, quelques-uns des phénomènes somatiques et psychiques du somnambulisme hypnotique, et non des moins importants : la contracture par excitation légère de la peau et la suggestibilité somnambulique. D'une part, en soufflant sur la peau on fait contracturer les muscles sous-jacents; d'autre part, la malade accepte à peu près sans résistance toutes les suggestions verbales qu'il plaît à l'observateur de lui imposer.

Nous avons tout essayé dans cet ordre d'idées, depuis les choses les plus simples et les plus naturelles, jusqu'aux choses les plus compliquées et les plus grotesques. On lui a fait voir et caresser un chien ou un chat imaginaires, on

224 SUGGESTIBILITÉ.

lui a présenté des élèves du service comme coiffés de casques à panaches ou de bonnets de coton. Elle s'étonne un peu, mais rit des choses ridicules sans se préoccuper de leur invraisemblance ou de leur inopportunité, les acceptant sans chercher à les contrôler.

Cette suggestibilité est telle qu'elle a failli coûter cher à cette malheureuse enfant ainsi qu'à sa compagne, Marie H..., notre autre vigilambule.

Pendant l'été de 1890, parmi les nombreux médecins étrangers qui fréquentaient le service de clinique, se trouvait un homme, qui s'était présenté à nous comme docteur en médecine et que M. Charcot avait autorisé à suivre le service. Cet homme n'était sans doute qu'un vulgaire charlatan, quelque magnétiseur de foire qui s'était introduit à la Salpètrière à la recherche de quelque « sujet » qu'il espérait y rencontrer et emmener avec lui. Nos deux vigilambules lui convinrent probablement et ce fut sur elles qu'il jeta son dévolu. Alors à la faveur de son titre emprunté (du moins j'aime mieux croire qu'il en était ainsi) , titre qui lui ouvrait les portes de Thospice dans la matinée à l'heure de la visite, il revint seul dansTaprèsmidi, s'aboucha avec les malades dans les jardins de l'hospice. Il leur proposa de les emmener avec lui à Rome, dans son hôpital où il avait mille (I) hystériques. « Il les soignerait bien, les guérirait et si de temps en temps il les montrait à ses cours, il leur donnerait en échange des robes, des bijoux à foison. On les soignait mal à la Salpètrière, on les plongeait de plus en plus profondément dans la maladie, etc. etc.'D En peu de temps il retourna si bien ces deux pauvres tètes détraquées qu'elles devinrent indociles, insupportables, semant le trouble dans toute la salle.

L'une d'elles, moins rusée que Tautre, se targua un jour devant moi de ses espérances et des propositions qu' « on » lui avait faites. Je les soumis immédiatement à une surveillance étroite et malgré tout j'eus toutes les peines du monde pendant une dizaine de jours pour arracher de leur cervelle les suggestions que cet individu y avait fait entrer. Mais les choses finirent par rentrer dans Tordre et alors, seulement, j'appris la cause de tout cela et

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