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SECTION I ALCOOLISME CHRONIQUE

L'alcoolisme chronique, qui occupait autrefois une place si restreinte dans les traités de pathologie, y figure aujourd'hui au nombre des affections les plus importantes et les plus longuement décrites. Cela tient à deux causes principales. D'une part, l'abus des boissons alcooliques s'est notablement aggravé depuis une trentaine d'années ; d'autre part, l'étude des conséquences pathologiques de cet abus, qui avait été à peine ébauchée, a été reprise avec persévérance et sagacité; l'on a pu ainsi rattacher nettement à cette intoxication lente, un certain nombre d'états morbides dont l'étiologie était jusque-là restée vague ou erronée.

M. Vulpian nous a dit plus d'une fois que, dans les divers services des hôpitaux de Paris, Ton entendait bien rarement, avant 1848, poser le diagnostic : alcoolisme chronique..

506 EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS Aujourd'hui, nous disait-il, on est peut-être tombé dans un excès contraire en faisant jouer à cette sorte particulière d'intoxication un rôle étiologique relativement à un très-grand nombre de maladies. Suivant lui, cependant, l'on est plus près de la vérité qu'on ne l'était il y a trente ans, et en se reportant, par le souvenir, à l'époque de ses premières études médicales , il croit que si l'alcoolisme chronique était alors exceptionnellement invoqué comme cause de tel ou tel ensemble de phénomènes morbides, ou de telles ou telles lésions, il faut l'attribuer, bien moins encore à la rareté des faits de ce genre, qu'à l'inexactitude de leur interprétation.

Je n'ai pas l'intention, à propos de quelques observations recueillies cette année , de tracer un tableau complet de l'alcoolisme chronique. Je dois me borner à faire ressortir l'intérêt que peuvent présenter ces observations.

Quelle que soit la forme sous laquelle l'alcool pénètre dans l'organisme, il peut produire à la longue des ravages considérables. Les effets varient cependant notablement, suivant la nature de la boisson alcoolique. Cette boisson peut contenir des principes autres que l'alcool et ayant une action toxique propre; dans ces conditions, la physionomie de l'empoisonnement aigu est spéciale, et l'intoxication chronique peut offrir elle-même des caractères particuliers. On peut citer, comme exemple, la liqueur d'absinthe, sur laquelle M. Magnan a fait des études si intéressantes. En outre, il faut tenir compte du degré de dilution de l'alcool; une quantité donnée de ce liquide pourra provoquer des troubles physiologiques divers, si cet alcool est concentré, comme il l'est dans l'eau-de-vie ; cette même quantité ne produira peut-être que des modifications fonctionnelles presque nulles , si elle est mêlée à une grande quantité d'eau et à d'autres substances comme dans le vin , le cidre, la bière. En somme, ces deux sortes de boissons agiront avec

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES . — SYPHILIS 507 une énergie très-inégale pour engendrer des lésions organiques subaiguës ou chroniques. On se représente facilement la raison de cette différence d'activité toxique, lorsqu'on se rappelle ce qui a lieu pour les autres poisons. Les sels solubles de strychnine peuvent être absorbés en assez grande quantité relative, sans produire d'accidents de strychnisme, s'ils pénètrent dans l'organisme par doses extrêmement faibles, et en un temps assez long; tandis que la même quantité de ces sels, absorbée rapidement, non-seulement pourra provoquer des accès spasmodiques violents, mais même déterminer la mort. Dans le premier cas, la strychnine est éliminée par les reins, au fur et à mesure de son absorption, et elle ne peut pas s'accumuler à dose toxique soit dans le sang, soit dans les éléments actifs du système nerveux.

Les effets de l'absorption de fortes doses d'alcool se dissipent en général rapidement lorsque l'abus des boissons alcooliques est accidentel et qu'il ne dégénère pas en habitude vicieuse. C'est ce qui a lieu d'ordinaire, comme on le sait, pour le delirium tremens. Mais lorsque les excès se renouvellent, la substance organisée des éléments anatomiques tend à se modifier et finit par s'altérer d'une façon permanente. De là, des troubles fonctionnels, plus ou moins permanents, des organes dont les éléments anatomiques se sont ainsi altérés : les centres nerveux, le cœur, les reins, le foie, la membrane muqueuse de l'estomac et des intestins peuvent ne plus remplir d'une façon normale leur rôle physiologique. Tantôt, c'est surtout l'un de ces organes qui est atteint; tantôt, plusieurs d'entre eux sont affectés à des degrés divers. Il en résulte que l'alcoolisme chronique peut se présenter à l'observateur sous des formes symptomatiques variées : albuminurie , cirrhose, troubles cardiaques, dyspepsie, perturbation de l'innervation centrale.

L'alcoolisme chronique d'ailleurs, sans donner lieu à des affections permanentes, produit quelquefois une excitabilité maladive toute spéciale dans les organes qu'il a modifiés, dans les centres nerveux, en particulier. Tantôt alors, un excès alcoolique qui, dans l'état normal, n'aurait déterminé que de faibles effets, provoque des désordres fonctionnels graves, comme une attaque de délirium tremens ; tantôt des accidents de ce dernier genre éclatent sous l'influence d'une affection aiguë, etbien que le malade ne se soit pas livré à la boisson depuis quelque temps ; je fais allusion à ces faits, bien connus, d'accès de délire alcoolique, observés dans des cas de traumatisme, ou d'inflammation viscérale , telle que la pneumonie aiguë par exemple, etc.

D'autre part, on peut reconnaître aussi qu'il y a chez les alcooliques une vulnérabilité de tout l'organisme, beaucoup plus grande que dans l'état normal : il n'est pas rare, en effet, de voir, dans ces conditions, des diathèses sortir de leur état latent et les affections par lesquelles elles se manifestent, marcher avec une grande rapidité; tel a été le cas pour le malade de l'observation GXV1. Depuis longtemps, il se livrait à des excès de boisson. Un jour, à la suite d'un refroidissement, il est pris d'une bronchite aiguë; cette maladie évolue très-vite : elle était symptomatique d'une tuberculose pulmonaire, et bientôt le malade succombe. L'autopsie montre les poumons farcis de granulations miliaires : il en existe, en outre, dans presque tous les organes.

Les cas de ce genre sont loin d'être rares. M. Yulpian en a observé un certain nombre : il a vu aussi plusieurs fois des alcooliques, offrant des lésions peu avancées de tuberculose pulmonaire, être pris assez brusquement de méningite tuberculeuse cérébro-spinale, rapidement terminée par la mort.

En opposition à ces sortes de cas, M. Vulpian a constaté chez plusieurs tuberculeux, que l'évolution des tubercules pulmonaires semblait être enrayée par l'usage habituel et un peu excessif des boissons alcooliques. Parfois, la suppression brusque de ces boissons était suivie de l'apparition des symptômes de la phthisie pulmonaire aiguë.

— Le malade de l'observation CX\T, alcoolique depuis longtemps, a fait abus d'absinthe. Il a eu des attaques épileptiform.es, avec vertiges, pertes de connaissance, mouvements convulsifs, etc. En outre, il était atteint de tuberculose pulmonaire chronique.

Ce que montrent toutes les observations d'alcoolisme chronique, c'est l'ébranlement profond du système nerveux. L'alcool paraît avoir une sorte d'affinité pour cet appareil. Les lésions pathologiques sont aujourd'hui bien connues; elles portent tout à la fois sur les méninges et sur les centres nerveux. Les lésions des méninges se traduisent par des épaississements, des opacités, des adhérences; celles des centres nerveux, par des proliférations conjonctives, des destructions du tissu propre, etc. Il est probable que les nerfs périphériques eux-mêmes sont quelquefois atteints, et le système nerveux ganglionnaire ne doit point toujours échapper à l'action du poison; quelques faits cliniques le prouvent. Toutes ces altérations rendent parfaitement compte des troubles de sensibilité, demotilité, des troubles intellectuels, des déchéances physiques de l'organisme sous l'influence de l'empoisonnement lent par l'alcool. Elles expliquent, jusqu'à un certain point, la prédisposition aux affections du système nerveux que l'on a constatée souvent chez les descendants d'individus adonnés de longue date aux excès alcooliques. Combien ne voit-on pas, chez les enfants d'ivrognes, d'accidents nerveux, à formes très-diverses !

Le buveur, quelquefois, transmet à son fds la passion de

510 EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. ~ SYPHILIS boire : ainsi le malade de l'observation CXVP, dont le père vivait dans un état complet d'alcoolisme; j'ai vu plusieurs exemples semblables.

Parmi les troubles du système nerveux qui relèvent de l'alcoolisme chronique, quelques-uns doivent être mis en évidence.

Un premier fait frappe en consultant les observations GXVib, CXVP, CXVP, CXVP. M. Révillout qui a rapporté quelques traits de leur histoire l'a déjà indiqué.

Tous les troubles variés du système nerveux, dyspepsie, gastralgie, tremblements, vertiges, etc., ne constituent pas un état permanent, toujours le même. Ces troubles se montrent le plus généralement sous forme de crises , d'accès, que la moindre cause suffît à provoquer; cette cause, si légère qu'elle soit, agit toujours sur le système nerveux, qu'elle trouve tout prêt à fonctionner d'une façon anormale.

A certains moments, les malades se plaignent d'une gêne de la respiration ; un grand nombre se figurent que leur poitrine tout entière est enserrée dans un cercle de fer, et c'est là la caractéristique de ce trouble respiratoire tout spécial.

A mesure que l'alcoolisme fait des progrès, à mesure que l'envahissement de l'organisme par le poison s'accentue davantage, on voit les phénomènes principaux de l'alcoolisme se modifier; les vomissements glaireux du matin sont remplacés par des vomissements répétés, comprenant toutes les matières ingérées. Il faut ajouter que celles-ci ne sont plus prises depuis longtemps qu'avec dégoût.

Les simples troubles dyspeptiques du début sont remplacés par de la gastralgie; celle-ci, au dire des malades, est caractérisée par une sorte de pression, par un poids des plus incommodes, au niveau de la région épigastrique (Observ. GXVP, GXVP).

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 511 Le tremblement qui, dans le principe, se présente avec les caractères si bien connus, oscillations petites, isochrones, à amplitudes verticales très-peu étendues, se modifie profondément. Les mouvements deviennent saccadés, violents, pour ainsi dire ataxiques.

Tous ces phénomènes sont ceux qui caractérisent les crises ; ils ne constituent pas un état permanent, comme il a été dit; mais dans l'histoire symptomatique de l'alcoolisme chronique, ils ont une physionomie un peu spéciale.

Plus tard, quand les troubles de l'alcoolisme chronique sont encore plus accentués, on observe la même marche, les mêmes crises, les mêmes exacerbations dans l'évolution des phénomènes symptomatiques.

Ainsi, pour les troubles du mouvement, à certains moments, on note une grande faiblesse de tous les membres; ceux-ci se meuvent difficilement; ils sont, disent les malades, comme des masses de plomb. La marche a lieu à petits pas. Sous l'influence des émotions, tous ces phénomènes parétiques se prononcent davantage.

Même remarque pour les troubles de sensibilité : ils augmentent aussi par crises, en même temps que les autres symptômes.

J'en dirai autant des phénomènes vaso-moteurs. Jusqu'à présent, ils ont été peu décrits, et cependant ils constituent une particularité clinique bien intéressante. Ils sont fréquents, très-fréquents même, lorsqu'on les cherche.

Le malade de l'observation GXVP ressentait de temps en temps, en dehors de tout état fébrile, des bouffées de chaleur, bientôt suivies de sueurs. D'autres fois, au contraire, la peau était blanche, froide, et rien ne pouvait faire disparaître le refroidissement; le malade avait beau s'exposer au feu au point d'être incommodé par la chaleur qu'il ressentait très-bien, il ne parvenait pas à se réchauffer.

Le malade de l'observation GXVP avait très-souvent le bras gauche beaucoup plus froid que le droit, lorsqu'il les laissait exposés tous les deux au dehors.

Nous avons eu sous les yeux, dans le service, au n° 5 de la salle Saint-Jean de Dieu, un malade, âgé de 53 ans, gardien de passage, qui présentait ce phénomène au plus haut degré; c'était un cas d'alcoolisme des plus accusés. Déjà, au régiment, à vingt ans, cet homme se grisait tous les jours. Rentré dans la vie civile, il a continué à boire. Fréquemment, il a eu des attaques de delirium tremens : plusieurs fois, dans des attaques de ce genre, il a mis le feu chez lui. 11 venait d'être encore pris de delirium tremens, lorsqu'on l'a amené à l'hôpital.

Il avait tous les caractères classiques de l'alcoolisme : troubles de sensibilité, de motilité, troubles cérébraux, troubles parétiques légers, plus accentués dans le bras gauche que partout ailleurs ; or, on constatait une différence très-frappante entre le bras gauche et le bras droit sous le rapport de l'aspect, de la couleur, de la température. Ces phénomènes devenaient encore bien plus manifestes quand le malade n'avait pas les bras couverts.

Voilà des faits bien nets, bien évidents, qui prouvent que le système nerveux vaso-moteur, dans le cours de l'alcoolisme chronique, peut présenter des troubles profonds. Et quand on réfléchit aux lésions dont le système nerveux est le siège, soit dans ses enveloppes, soit dans son tissu, on comprend bien ces modifications de l'appareil vaso-moteur. Il y a là, au point de vue physiologique et au point de vue anatomo-pathologique, des recherches intéressantes à faire.

Les troubles cérébraux , dans l'alcoolisme chronique, commencent, comme on le sait, par des phénomènes d'excitation, éblouissements, vertiges, rêves effrayants, insomnie, etc. ; ils se terminent par des phénomènes de dépres-

sion; les médecins aliénistes ont bien décrit toutes ces phases. Il est difficile, souvent, de distinguer l'alcoolique, dont le système nerveux est ainsi atteint, du paralytique général arrivé à une période avancée. Sans doute, quand on a suivi pas à pas l'affection, quand les renseignements sont bien positifs, on peut arriver au diagnostic différentiel; mais il n'en est pas ainsi quand on est en présence de deux malades, à la dernière période de leur affection.

Les signes différentiels ont été bien étudiés, dans ces dernières années, par MM. Magnus Huss, Lasègue, Faire t.

Ce qui complique encore le problème, c'est que la paralysie générale constitue souvent une des formes terminales de l'alcoolisme chronique. Le problème diagnostique est donc quelquefois bien difficile ; il en a été ainsi chez le malade de l'observation CXVP. Il avait le faciès hébété, des yeux saillants, un regard inquiet; il souriait niaisement à toutes les questions qu'on lui adressait; ses réponses étaient incohérentes, sans suite; la mémoire faisait absolument défaut; il hésitait longtemps avant de répondre, cherchait dans ses souvenirs, et parlait, en bégayant, un langage presque incompréhensible, composé surtout de monosyllabes.

Les bras et les mains étaient agités d'un tremblement très-intense, qui n'augmentait pas lorsque les yeux étaient fermés. Si l'on voulait le faire marcher, il ne pouvait se tenir sur ses jambes; ses membres inférieurs chancelaient ; il cherchait un point d'appui partout, et il allaita petits pas, comme en sautillant.

De plus, il était absolument gâteux.

L'autopsie a montré combien peu, chez lui, il y avait de lésions, tout au moins à l'œil nu. On a trouvé des épaississements des méninges , des adhérences à la surface des circonvolutions, un état grenu de leur surface, etc. En outre, il existait un peu de méningite aiguë spinale, ainsi que de la méningite chronique.

Les recherches histologiques montrent que, derrière ces lésions, il en est d'autres beaucoup plus graves. Elles siègent dans les centres nerveux, et elles envahissent en particulier la substance grise des circonvolutions.

Ces faits, relatifs à la paralysie générale d'origine alcoolique, avaient déjà été nettement indiqués par Marcé. Il écrivait : « Cette paralysie d'origine alcoolique, une fois qu'elle a atteint un complet développement, ne diffère en rien de la paralysie générale ordinaire; mais, dans sa période primitive et dans sa période d'invasion, elle présente une physionomie spéciale. » M. le professeur Lasègue a donné d'excellents signes pour établir le diagnostic différentiel pendant les périodes avancées de la maladie. C'est, ainsi qu'il l'a indiqué, en se fondant surtout sur la coïncidence fréquente d'autres troubles tenant à l'alcoolisme, sur les commémoratifs, sur la marche de l'affection, subordonnée, au début, à l'action de la cause provocatrice, que l'on peut arriver à différencier les deux états. A la dernière période, le diagnostic est souvent très-difficile. Il en a été ainsi chez notre malade.

OBSERVATIONS

Obs. CXVI. — Alcoolisme chronique. — Tuberculose pulmonaire aiguë. — Mort rapide. — Autopsie. Le nommé P... Gallois, âgé de 49 ans, commissionnaire. Entré le 13 avril 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 30. Renseignements. — Pas d'antécédents héréditaires. A l'âge de 4 ou 5 ans, il a été atteint de variole. Le malade raconte qu'il a un métier très-fatigant; il avoue

boire beaucoup (deux à trois litres de vin par jour, sans compter l'eau-de-vie).

Depuis longtemps, le sommeil est agité; il rêve; il voit des bêtes qui le poursuivent; il se sent tomber dans des trous, etc.

Il a des pituites tous les matins depuis plusieurs années; il rend quelques gorgées d'un liquide clair; en outre, il tremble beaucoup, surtout des mains.

Au commencement du mois de janvier dernier, après un refroidissement, il fut pris, à droite, sous le mamelon, d'un point de côté intense, puis de frissons répétés, de toux augmentant beaucoup la douleur du point de côté, de dyspnée, etc. Les crachats auraient été verdâtres.

Le 28 janvier, il entra dans le service de M. Bourdon, à la Charité, où l'on posa le diagnostic «pleurésie du côté droit » . On lui appliqua des vésicatoires. Le 7 mars, il partit pour Vincennes.

Il en sortit à peu près remis. Cependant il ne put reprendre son travail qu'incomplètement, parce qu'il avait de la toux et de la difficulté pour respirer.

Il y a 8 jours, il eut froid ; il ressentit de légers frissons ; puis il perdit l'appétit ; la bouche était amère, la soif vive. La dyspnée habituelle augmenta un peu. Il éprouva aussi des bourdonnements d'oreilles, de la céphalalgie, des vertiges, et la faiblesse alla croissant. Le 13 avril 1877, il entre à l'hôpital.

État actuel. — C'est un homme assez amaigri, vieux pour son âge, au visage très-congestionné; les capillaires cutanés sont variqueux.

Les mains, surtout la droite, tremblent beaucoup si le malade étend les avant-bras; le tremblement est à oscillations brèves, courtes, verticales.

L'examen de la poitrine, qui est légèrement bombée, donne les résultats suivants :

Percussion. — En avant, sonorité exagérée dans toute l'étendue du thorax.

En arrière, un peu de submatité en bas et à droite. En ce point, la palpation fait constater une légère diminution des vibrations thoraciques, et de l'œgophonie.

Auscultation. — En avant, quelques râles sibilants dans toute la hauteur des deux poumons, et diminution légère du murmure vésiculaire.

En arrière, à gauche, quelques râles sibilants; on entend en outre des râles sous-crépitants dans le tiers inférieur du poumon.

A droite, en bas, existent quelques frottements légers. Les crachats sont blancs, muqueux, aérés, peu abondants.

Le cœur paraît sain. — Les artères sont légèrement athéromateuses.

Le foie est un peu augmenté de volume, non douloureux. Rate normale.

Perte de l'appétit, langue blanche, soif vive.

Le malade dort mal; .fréquemment, il. a des rêves terrifiants.

L'urine ne contient ni albumine, ni sucre.

Traitement. — On ordonne au malade deux verres d'eau de Sedlitz. Bouillon, Tilleul. Julep gommeux avec 5 cent, d'extrait thébaïque.

15 avril. — Le malade se trouve très-oppressé. L'auscultation de la poitrine fait constater un grand nombre de râles sibilants et ronflants dans toute l'étendue des deux poumons; de plus, râles sous-crépitants assez abondants à la partie supérieure du thorax, surtout sous les clavicules. Expectoration de crachats muqueux. T. A. , 38°, 7. Ventouses sèches sur tout le thorax; même potion, en y ajoutant 25 cent, de kermès minéral.

10 avril. — La dyspnée est toujours très-grande. Le

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 517 malade a eu un délire assez violent pendant la nuit. M. Vulpian diagnostique une tuberculisation granuleuse généralisée prenant le masque d'une bronchite capillaire asphyxique. Ventouses sèches sur tout le thorax. Sinapismes aux membres inférieurs. Même prescription ; en outre, potion de Todd. T. A. , 39°.

17 avril. — Id. T. A., 39°, 1. Large vésicatoire sur la région antérieure du thorax. Eau- de- vie allemande, 15 grammes.

18 avril. — Id. T. A., 39°.

19 et 20 avril. — Id. T. A., 38% 8.

21 avril. — La difficulté de respirer est toujours extrême. La poitrine est remplie de râles fins. On applique un large vésicatoire entre les deux épaules. T. A., 38°.

22 avril. — ld. T. A., 38°, 5

23 avril. — Le malade a beaucoup maigri. Il est asphyxiant. Il meurt au matin, 24 avril.

Autopsie. — Cavité thoracique. — La surlace des deux poumons est couverte d'une multitude de granulations miliaires qui donnent à la main une sensation de rudesse toute spéciale. Sur les coupes, on voit que le tissu pulmonaire est farci de ces granulations. La plupart sont transparentes. Il en existe très-peu de grisâtres, opaques. Le sommet du poumon gauche est induré. Le tissu, comme lardacé, crie sur la coupe. Pas de produits caséeux.

Le poumon droit est entouré par une coque fibreuse, très-épaisse. Il est un peu ratatiné et rempli de granulations miliaires; très-léger épanchement séreux dans la cavité pleurale. Les deux feuillets de la plèvre droite, feuillet viscéral et feuillet pariétal, sont envahis par les granulations.

Le cœur est un peu augmenté de volume.

Sur la face antérieure du ventricule droit existe une

518 EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS plaque laiteuse, irrégulièrement arrondie, de trois à quatre centimètres de diamètre.

Le muscle cardiaque est sain. Les valvules sont absolument normales; pas de caillots dans les gros, vaisseaux de la base du cœur. Epanchement séreux assez abondant dans le péricarde. On ne trouve pas de granulations tuberculeuses ni dans le péricarde, ni dans l'épaisseur du myocarde.

Pas d'athérôme de l'aorte.

Cavité abdominale. — Le foie est manifestement augmenté de volume; son tissu est un peu résistant. Le tissu conjonctif paraît plus abondant. Sous la capsule de Glisson, ainsi que sur les coupes du foie, on constate des granulations tuberculeuses assez nombreuses.

La rate a sa consistance habituelle; elle est entourée de plaques de périsplénite ancienne. On ne trouve pas de granulations dans le tissu de la rate.

Les reins ont leurs dimensions normales. L'enveloppe fibreuse s'enlève avec facilité. La surface de ces organes est parsemée de granulations tuberculeuses miliaires. Il en existe également sur la coupe. Pas de dégénérescence graisseuse ou amyloïde.

Cavité crânienne. — La pie-mère, un peu épaissie, est assez adhérente à la surface du cerveau, principalement au niveau des circonvolutions frontales.

Le tronc basilaire et les sylviennes sont athéromateuses. Il existe quelques granulations miliaires sur les branches pariétales des sylviennes, à gauche et à droite.

Le tissu cérébral est normal.

Obs. CXVI\ — Alcoolisme chronique. — Tuberculose pulmonaire chronique acquise. — Crises convulsivcs. Le nommé H..., Adolphe, âgé de 41 ans, cocher. Entré le 5 février 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 2.

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 519 Renseignements. — Ce malade s'est toujours bien porté jusqu'en 1862, époque à laquelle il contracta la fièvre paludéenne pendant son séjour en Afrique, comme militaire. — Il garda cette fièvre environ deux ans.

Lors de son séjour en Afrique, il s'est livré à une consommation exagérée d'absinthe. — ■ Il en prenait environ 7 à 8 verres par jour. — Depuis, il a continué à en boire, mais, dit-il, seulement un verre avant chaque repas.

Le matin, il buvait à jeun du vin blanc ou de l'eau-devie, et pendant la journée environ 2 litres de vin.

Ces excès alcooliques ont cessé depuis sa maladie actuelle, qui remonte au mois de juin 1876, c'est-à-dire à 8 mois. A cette époque, en effet, à la suite d'une grande fatigue occasionnée par un travail pressé, cet homme reçut, étant en sueur, une pluie qui le refroidit considérablement. — Il éprouva bientôt du frisson, un point de côté, et il toussa beaucoup. — Conduit à la Pitié, il y fut traité pour une pleurésie. — Ses crachats, qui étaient très-abondants, contenaient des filets de sang.

Au bout de 2 mois, on l'envoya à Yincennes en convalescence; mais là, il retomba malade et entra à l'infirmerie, où il resta 6 jours. — Il avait été repris de frisson, de fièvre et de toux. — Il en sortit au bout de ce temps, et malgré l'avis du médecin, qui lui conseillait de retourner à l'hôpital, il alla se soigner chez lui. — ■ A dater de ce moment, l'appétit n'est jamais revenu, et il commença bientôt à maigrir et à perdre ses forces. En outre, le malade raconte qu'en 1872 il perdit subitement connaissance pendant 20 minutes environ. D'après le dire des persbnnes qui l'ont vu à ce moment, il ne s'est pas débattu, mais il avait la face extrêmement congestionnée. — Le médecin qui fut appelé diagnostiqua une congestion cérébrale et pratiqua une saignée. — Un soulagement immédiat se produisit. Plus tard, dans les 6 mois qui suivirent, le malade vit encore apparaître

deux fois les mêmes symptômes de congestion cérébrale,

et il se fit saigner aussitôt.

Etat actuel. — Homme de taille moyenne, pâle, trèscachectique ; léger œdème des membres inférieurs.

Amaigrissement général prononcé. Peau sèche, squameuse. T. A., 38°. L'appétit a notablement diminué. Le malade se plaint de douleurs à la région épigastrique ; ces douleurs sont surtout vives lorsqu'il vient de manger. Elles sont accompagnées de nausées et quelquefois de vomissements. On les provoque facilement par la pression. En outre, il existe de la diarrhée. Le malade va huit à dix fois, par jour, à la garde-robe. Les selles sont liquides, jaunâtres ; elles ne contiennent pas de sang.

Le malade dort mal ; il a des rêves terrifiants ; il voit des animaux qui se promènent sur son lit; il tombe dans des précipices. Les mains sont agitées par un tremblement continuel, qui s'exagère beaucoup au moindre mouvement, à la moindre émotion. Lorsqu'il est debout, il tremble sur ses jambes. — Cependant il n'existe pas d'état parétique, pas de troubles de sensibilité, pas de modifications du côté des sens.

En outre, il se plaint d'être atteint d'une toux presque continuelle. Les crachats sont peu abondants ; quelques-uns sont franchement purulents.

L'examen du thorax montre que les deux sommets des poumons, en arrière, sont mats. A gauche, la matité est plus prononcée qu'à droite. L'auscultation fait entendre des craquements secs bien nets. 11 en existe également sous les clavicules. — Dans le reste de l'étendue des poumons, râles sibilants et ronflants, d'ailleurs peu abondants.

Rien de particulier à signaler du côté des autres organes . Urine normale.

Traitement. — On prescrit une potion gommeuse avec

trente grammes de sirop d'opium et quatre grammes de sous-nitrate de bismuth. — Vin de quinquina. Badigeonnage de teinture d'iode au sommet de la poitrine, successivement en avant et en arrière, à gauche et à droite.

10 février. — Les troubles dyspeptiques sont un peu moins accusés ; la diarrhée a diminué.

12 février. — Pendant la nuit, le malade a eu une crise avec perte de connaissance, et il s'est débattu, au dire de ses voisins.

15 février. — Hier, dans la journée, le malade a eu une nouvelle crise convulsive, mais de très-courte durée. On donne quatre grammes de bromure de potassium.

Le malade quitte volontairement le service à la fin du mois : ses poumons sont absolument dans le même état que lors de son entrée. Il n'a plus eu de crises convulsives.

Obs. GXVP. — Alcoolisme chronique. — Troubles psychiques. — Altération de la sensibilité et de la motilité. — Troubles dyspeptiques et vaso-moteurs . — Accentuation des phénomènes sous V influence de V émotion.

Le nommé T..., Jean, âgé de 43 ans, employé de commerce.

Entré le 5 juillet 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 27.

Renseignements. — Le malade ne présente rien de particulier à noter dans ses antécédents. Il n'a jamais fait de maladie sérieuse.

Pendant son séjour en Afrique, il a bu beaucoup d'absinthe et d'eau-de-vie. Depuis sa rentrée en France, il a toujours continué à faire des excès de boisson.

Etat actuel. — Homme grand, assez fort. Il est adipeux. Son sommeil est troublé par des cauchemars ; le matin, il a de la pituite. — Les doigts sont agités par un tremblement très-marqué.

Troubles digestifs . — Ce malade accuse des vomissements

qui reviennent à intervalles irréguliers et qui ne coïncident pas toujours avec les repas. Aussitôt après avoir mangé, il a de la pesanteur à l'estomac ; les digestions sont laborieuses. Diarrhée ; cinq ou six selles liquides par jour.

Troubles cérébraux. — La mémoire est très-affaiblie. Le malade accuse de fréquents vertiges. Souvent, il est obligé de s'appuyer pour ne pas tomber. Des lueurs lui passent devant les yeux, et sa vue se fatigue très-vite. Au bout de quelques minutes, il ne peut plus lire.

Il éprouve souvent des bourdonnements d'oreilles; il a des illusions d'acoustique. Il croit quelquefois entendre des cloches, le canon, etc., etc., ou encore des voix lui parler à l'oreille. Idées tristes, et, souvent, désirs de suicide. Il faut ajouter qu'il se trouve en proie à de profonds chagrins domestiques en ce moment.

Troubles de sensibilité. — La sensibilité paraît intacte ; cependant le malade éprouve des douleurs vagues un peu partout, et particulièrement autour de la poitrine, où il ressent une sorte de constriction qui lui occasionne de fréquents accès de suffocation : ces accès d'étouffement sont provoqués par la moindre excitation morale. Les douleurs s'irradient aussi dans les membres, mais elles n'ont pas de siège bien précis.

Troubles vaso-moteurs. — Do temps en temps surviennent des bouffées de chaleur qui sont suivies de sueurs ; d'autres fois, c'est un refroidissement que rien ne peut faire disparaître. C'est ainsi que le malade a beau s'exposer au feu, au point d'être incommodé par la chaleur, qu'il ressent du reste très-bien, cependant il ne parvient pas à se réchauffer.

Troubles de la motilité. — On note une grande faiblesse de tous les membres. Au dynamomètre, il amène 50 à gauche et 36 à droite. Tremblement très-prononcé des mains. Les membres inférieurs se meuvent difficilement.

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 523 Le malade dit qu'ils lui semblent être comme des masses de plomb. La marche a lieu par petits pas et ne présente pas d'autres phénomènes que la gêne des mouvements.

De temps en temps, les orbiculaires des lèvres se contractent involontairement.

Le malade raconte assez bien ; cependant il prend quelquefois des mots les uns pour les autres, ou bien il ne se rappelle pas le mot exact pour qualifier son idée. Il n'y a pas de bégaiement, mais une sorte de tremblement, d'ailleurs léger, de la langue. Les pupilles sont égales. Pas de crises convulsives.

Lorsqu'on excite un peu le malade, lorsqu'on le presse de questions, il se met à trembler beaucoup plus fort, et il se plaint de souffrir partout.

Les urines sont normales.

Traitement. — On donne : poudre d'ipécacuanha, deux grammes en trois paquets. — Tilleul.

7 juillet. — Les vomissements ont été assez abondants. — Le malade paraît soulagé. — Yin de quinquina. — Quatre grammes de bromure de potassium à prendre dans la soirée. Yingt gouttes de teinture de noix vomique dans un julep thébaïque.

15 juillet. — Le sommeil est un peu meilleur. Les vomissements sont moins fréquents.

1er août. — Le malade est plus calme ; le tremblement des mains a presque disparu.

15 août. — Les troubles dyspeptiques sont beaucoup moins accentués. Les salles étant* évacuées pour des travaux de réparation, le malade passe dans un autre service.

Obs. GXVIc. — Alcoolisme chronique. — Troubles cérébraux. — Dyspepsie. — Troubles vaso-moteurs. Le nommé B..., Marie, âgé de 43 ans, brocheur. Entré le 29 juin 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 2.

Etat actuel. — Ce malade dit avoir été déjà traité à la Charité pour une attaque de delirium tremens en 1869.

Depuis 1871, il a perdu la mémoire, et ses forces ont diminué peu à peu. Des cauchemars troublent continuellement son sommeil.

Le 'matin, il vomit; les digestions sont pénibles ; quelquefois, il a des coliques et de la diarrhée.

Depuis 4 à 5 ans, palpitations de cœur au moindre effort. Aussitôt que ces palpitations le prennent, il se met à tousser, et il crache quelquefois du sang, mais en petite quantité.

Il éprouve souvent des crampes dans le membre supérieur gauche et le membre inférieur droit. Souvent aussi, pendant la saison froide, sa main gauche devient blanche et anesthésiée pendant 1 heure 1/2.

État actuel. — C'est un homme un peu amaigri, fatigué; en l'interrogeant, on remarque une hésitation de la parole due à une trémulation de presque tous les muscles de la langue; cette trémulation apparaît aussitôt que le malade veut parler. Les bras, les mains tremblent à propos d'un mouvement quelconque. Ce tremblement est considérable surtout aux mains, lorsqu'on les fait étendre. Il a ce caractère particulier d'être extrêmement variable dans son intensité ; à certains moments, cet homme peut travailler aussi adroitement que s'il ne tremblait pas ; d'autres fois, sous l'influence d'une émotion vive, de la fatigue, il peut à peine marcher; il n'est plus maître du mouvement de ses mains, qui tremblent avec force; en portant un verre à sa bouche, il en répand le contenu. Parfois, il a des sortes de crises pendant lesquelles le corps est agité de secousses semblables à celles d'un violent frisson.

La sensibilité est intacte, ainsi que les sens. Il est facile, en comparant les deux bras , de voir qu'ils offrent une différence de teinte, et de constater, à la main, une diffé-

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 525 rence de température ; tout le bras droit est plus froid que le bras gauche et les téguments présentent une coloration un peu cyanosée , surtout au niveau de la main et des doigts.

Rêves effrayants; insomnie; vertiges; fourmillements dans les membres; démangeaison générale.

L'appétit est nul ; vomissements fréquents ; pesanteur à l'estomac. Le malade a toujours comme une sorte de barre qui exerce une pression très-vive à la région épigastrique. La région hépatique est elle-même douloureuse à la pression. Légère tuméfaction du foie. Urine normale.

Traitement. — On donne 2 grammes de poudre d'ipéca en trois paquets.

{"juillet. — L'état gastrique est moins prononcé. Deux grammes de bromure de potassium. Vin de quinquina.

Ce traitement n'est continué que pendant quelques jours. Le malade quitte l'hôpital, malgré les conseils qu'on lui donne.

Obs. GXVF. — Alcoolisme chronique. — Troubles -psychiques et moteurs, très-accentués. — Dyspepsie. — Insuffisance mitrale. — Athéromasie artérielle.

Le nommé M..., Emile, âgé de 49 ans, photographe.

Entré le 14 juin 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 1.

Renseignements. — Il résulte des renseignements fournis par les parents du malade que son père vivait dans un état complet et permanent d'alcoolisme.

Lui-même consomme une quantité considérable d'alcool (vin, bière, eau-de-vie, etc.) depuis longtemps.

Il a eu une fièvre typhoïde à l'âge de 28 ans ; déplus, il raconte que, dans sa jeunesse, il avait souvent des palpitations de cœur. Rien autre chose de particulier à signaler dans ses antécédents.

Etat actuel. — Homme d'un embonpoint assez notable,

5% EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS à figure couperosée. — Les traits du visage sont fatigués. Etat hypocondriaque évident. L'intelligence du malade est notablement affaiblie. Il dit que depuis un an il est devenu très-irritable. La moindre contrariété suffit pour le surexciter pendant un instant; à cette période, de courte durée, succède un abattement profond.

La mémoire a beaucoup diminué. Ses idées sont un peu incohérentes. Le malade s'émeut facilement et croit à chaque moment que telle ou telle partie de son corps se dérange.

Il dit souffrir de partout et spécialement des deux genoux; cependant ceux-ci ne présentent rien de particulier.

Pendant la nuit, son sommeil est troublé par des cauchemars qui le terrifient, et il demande instamment qu'on lui procure un peu de repos.

La sensibilité est partout conservée. Il existe un peu d'hyperesthésie aux membres inférieurs et aux membres supérieurs. Les masses musculaires sont douloureuses à la pression.

Le malade se plaint de vertiges et d'une céphalalgie frontale habituelle. Il n'a pas de troubles des sens.

Ses mouvements musculaires sont un peu altérés; on constate le tremblement caractéristique des doigts et une légère trémulation de la langue; il y a de l'hésitation évidente dans la parole, mais pas de véritable bégaiement.

Les fonctions digestives sont mauvaises; l'appétit est diminué. Le malade a fréquemment des coliques et souvent la diarrhée. Jamais de vomissements. La langue est blanché, saburrale ; le ventre douloureux à la pression dans toute son étendue, mais surtout à la région épigastrique.

Les artères sont fortement alhéromateuses. Le cœur bat régulièrement et présente un bruit de souffle rude au premier temps et à la pointe. Accès de palpitations assez fréquents. Léger œdème au pourtour des malléoles; cet

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 527 œdème disparaît rapidement par le repos. — Les autres organes ne présentent rien de particulier à noter. — Urine normale.

Traitement. — On donne au malade 1 5 grammes d'huile de ricin.

16 juin. — Le sommeil est toujours profondément troublé par des rêves. Quatre grammes de bromure de potassium. Une pilule de 0,10 de poudre de feuilles de digitale. Deux grammes de chloral, à prendre dans la soirée.

Ce traitement est continué pendant une quinzaine de jours. Au bout de ce temps, le malade quitte le service à peu près dans le même état que lors de son entrée.

Obs. GXVP. — Alcoolisme chronique. — Tremblements. — Affaiblissement de toutes les parties du corps. — Troubles cérébraux profonds. — Démence. — Autopsie : Lésions de la paralysie générale.

Le nommé G..., Jean, âgé de 42 ans, cordonnier.

Entré le 12 juillet 1877, salle Saint-Jean de Dieu, litn0 22.

Renseignements. — - La famille de ce malade raconte que, depuis longtemps, il fait des excès de boisson. Plusieurs fois, il a eu des accès de délire pendant lesquels on était obligé de l'attacher. Son état intellectuel a considérablement baissé depuis un an. Le malade, pressé de questions, finit par répondre; mais on ne peut avoir aucun renseignement sur sa vie antérieure, ni sur son état actuel.

Etat actuel. — Homme très-amaigri , fatigué. Il a le faciès hébété, des yeux saillants, le regard inquiet.

Il sourit niaisement aux questions qu'on lui adresse sur sa santé.

Ses réponses ne concordent pas toujours avec les demandes, et la plupart se font lentement, après une longue hésitation; cependant il dit bien oui et non. Pas de bégaiement.

Il a perdu totalement la mémoire.

Le malade est très-faible; il ne peut se tenir debout; il tremble sur les jambes, et bientôt tout le corps, si l'attitude debout se prolonge, est pris de tremblement.

Lorsqu'il fait mouvoir ses bras, on remarque un tremblement très-intense. Cependant le malade exécute facilement tous les mouvements qui lui sont indiqués. .Les yeux étant fermés, il porte très-bien un verre à sa bouche sans hésitation.

La force musculaire est un peu diminuée.

Lorsqu'on fait marcher le malade, on voit qu'il n'est pas solide sur ses jambes. Il cherche toujours à prendre un appui pour ne pas tomber, et, comme il a été dit, les membres inférieurs sont agités du même tremblement que les mains. Le malade se retourne facilement, mais il ne peut faire un pas en avant les yeux fermés.

Du reste, les mouvements se font avec une certaine lenteur.

La langue présente un peu de tremblement. Légère inégalité pupillaire ; la pupille gauche est plus dilatée que la droite.

L'examen des organes est négatif. Urine normale. Traitement. — On donne : potion de Todd, vin de quinquina, deux grammes de chloral.

14 juillet. — La nuit a été très-mauvaise; on a été obligé d'attacher le malade. Vers les deux heures du matin, il a été pris de délire avec excitation; il s'est levé; il poussait des hurlements, etc. T. A., 38°. On ordonne 4 grammes de chloral.

15 juillet. — L'affaiblissement général fait des progrès. Le malade ne parle plus ; il fait sous lui.

16 juillet. — Même état. Commencement d'eschares au siège.

11 juillet. — Les nuits sont toujours très-agitées. Cinq grammes de chloral.

18, 19 juillet. — Id.

20 juillet. — Le malade, considérablement affaibli, meurt dans l'après-midi. L'eschare était assez étendue et profonde.

Autopsie. — Centres nerveux. — Rien de particulier à signaler du côté de la dure-mère.

La pie-mère est épaissie et adhérente, surtout au niveau des circonvolutions frontales et principalement sur le lobe sphénoïdal. Quand on la détache, à ce niveau, on constate qu'elle est blanche, opaque, très-résistante. Elle adhère à l'écorce superficielle du lobe, de sorte que, pour la séparer, on est obligé de détruire le tissu nerveux.

Les circonvolutions frontales ont, sur la coupe, une teinte hortensia très-marquée. Leur surface externe paraît granuleuse.

Il n'existe pas d'hémorrhagie ni de ramollissement cérébral.

Les artères sont peu athéromateuses.

La pie-mère est épaissie et très- adhérente sur la protubérance, le cervelet. Pas d'état granuleux de l'épendyme du plancher du quatrième ventricule.

Sur les surfaces des diverses coupes pratiquées dans les différentes parties de l'encéphale, on constate une couleur hortensia très-prononcée. Pas de lacunes; pas d'hémorrhagies ni de ramollissement.

Moelle épinière. — Il n'y a pas d'adhérences de la duremère. La pie-mère est épaissie, surtout au niveau des racines antérieures et à la partie postérieure de la moelle. Dans ces régions, la pie-mère est un peu épaisse, opaque et jaunâtre par places.

Cavité abdominale. — Tous les organes paraissent sains, à l'exception des reins. Ceux-ci, plus petits que dans l'état normal, durs, résistants, semblent atteints d'un léger degré de néphrite interstitielle.

Cavité thoracique. — Rien de particulier à signaler.

SECTION II SATURNISME.

Plusieurs points de l'histoire du saturnisme chronique ont été élucidés dans ces dernières années. On peut s'en convaincre en consultant l'exellente thèse d'agrégation de M. Renaut (Paris, 1875). Cette thèse contient un très-grand nombre d'observations que j'avais prises, en 1875, avec M. Vulpian , à l'hôpital la Pitié. J'ai communiqué à la Société de biologie plusieurs particularités cliniques sur lesquelles M. Vulpian avait appelé mon attention et qui complètent, sous certains rapports, le tableau si bien tracé par M. Duchenne, de Boulogne.

Quand on envisage d'un coup d'oeil d'ensemble la série des accidents que l'empoisonnement lent, par le plomb, détermine dans l'organisme, on voit qu'en somme ceux-ci consistent en manifestations qui portent surtout sur le système nerveux : ainsi la colique saturnine, les troubles encéphalopathiques, les paralysies, les douleurs arthralgiques, l'anesthésie, etc.

Le malade de l'observation CXIX, qui souffrait tellement du talon et de la plante des pieds qu'il ne pouvait marcher, avait des accidents arthralgiques qui paraissaient bien dépendre d'une altération nerveuse, car les articulations, en apparence tout au moins, étaient indemnes de toute lésion.

Comme dans l'alcoolisme chronique , on trouve des lésions méningées, des lésions médullaires, des lésions des nerfs périphériques, des lésions musculaires. Ce sont peut-être ces deux ordres de lésions, lésions des muscles et des nerfs périphériques, qui sont les plus fréquentes. M. Vulpian, MM. Renaut et Debove, M. Mayor ont donné la description histologique des modifications anatomiques

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 531 trouvées dans ces deux sortes d'organes. On sait qu'il y a atrophie, peut-être par névrite, des extrémités terminales des nerfs périphériques, et, en même temps, une atrophie des faisceaux musculaires, avec multiplication des noyaux de ces faisceaux : ces lésions rendent bien compte de tous les phénomènes symptomatiques.

Dans le cours de l'intoxication saturnine chronique, ilpeut survenir, et il survient souvent, un épisode aigu : la colique saturnine. Gliniquement, elle est bien connue; mais il est un point sur lequel les avis sont partagés : c'est celui relatif au siège de l'affection. Quelques auteurs ont pensé qu'elle était une lésion musculaire de l'intestin ; d'autres auteurs la considèrent comme dépendant du système nerveux abdominal ; enfin M. Briquet en plaçait le siège dans les muscles des parois de l'abdomen. M. Gubler m'a souvent montré l'année dernière, à Beaujon, que, le malade étant sous le coup de l'attaque de colique saturnine , on pouvait prendre à pleines mains et serrer fortement les muscles de l'abdomen , sans déterminer de douleurs , tandis qu'on en provoquait une très-vive en pressant l'intestin (observation CXYII).

Gomme M. Vulpian le fait remarquer dans ses leçons sur les vaso-moteurs (page 477), « nous ne savons rien de bien net sur la physiologie pathologique des phénomènes abdominaux de la colique saturnine ; il est possible que la constipation résulte d'une action du plomb sur les nerfs sécréteurs intestinaux, le poison portant son action sur le plexus ganglionnaire du sympathique destiné à l'intestin. »

— L'observation GXVIII est un de ces exemples, aujourd'hui déjà nombreux, de lésions rénales cbroniques, développées dans le cours de l'intoxication saturnine. La clinique avait enseigné le fait ; les travaux de M. Aug. Ollivier en ont donné la preuve expérimentale.

Il s'agit d'un malade âgé de 27 ans, qui, depuis l'âge de

532 EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 14 ans, est peintre en bâtiments. Jusqu'à l'âge de 23 ans, époque à laquelle il eut sa première attaque de coliques, il n'a éprouvé aucun accident; depuis lors, il a eu de nombreuses coliques, et même il lui est survenu, il y a quelques années, une légère paralysie des extenseurs du pouce et de l'index de la main droite.

Le jour de son entrée à l'hôpital, le malade présentait une teinte anémique très-prononcée ; la peau était jaune pâle, les lèvres et les paupières étaient décolorées ; à la base du cœur, on entendait un souffle doux, au premier temps ; un souffle analogue existait également dans les vaisseaux du cou. Les artères étaient fortement athéromateuses. Polyurie ; il rend jusqu'à trois litres d'urine par nuit; l'urine est claire et contient de l'albumine en petite quantité. Sans doute, dans ce cas, il y avait une néphrite interstitielle, traduite par la polyurie et l'albuminurie. Je ferai remarquer que, malgré son jeune âge, ce malade avait le système artériel fortement athéromateux. Les auteurs anglais, Jonhson en particulier, ont beaucoup insisté sur le rapport qui, suivant eux, existe entre l'athérome et la néphrite interstitielle; quelques-uns sont allés jusqu'à faire de la maladie chronique du rein une conséquence de l'artério-sclérose : en tout cas, la coïncidence n'est pas rare. Il est juste d'ajouter que le saturnisme chronique est par lui-même une cause d'irritation inflammatoire des reins et une cause non moins démontrée d'athéromasie artérielle.

A propos de ce malade, il faut encore faire une remarque. Il avait une anesthésie légère de la peau ; or, il était facile de rendre à cette dernière membrane toute sa sensibilité en la frottant un peu fort. M. Gubler m'a enseigné ce moyen, qui réussit toujours. Les papilles nerveuses, titillées par le frottement, fonctionnent de nouveau avec énergie.

— L'observation CXIX offre plusieurs détails qui ont

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 533 leur importance. 1° Le malade, âgé de 28 ans, avait de l'albuminurie à son entrée à l'hôpital. Il y vint pour une colique peu intense et surtout pour des accidents paralytiques. Cet homme, peintre en bâtiments depuis l'âge de 14 ans, avait déjà eu, au moment de son entrée dans le service, huit attaques de colique saturnine, qui l'ont conduit à un état de cachexie profonde. M. Gubler a fait remarquer, dans son article Albuminurie, que jamais on n'observait l'albuminurie, à moins d'une néphrite aiguë intercurrente, au début du saturnisme chronique. Toujours, dit-il, quand il y a albuminurie, les accidents saturnins sont anciens, et ils ont conduit le malade aune cachexie très-accusée, qui est la cause du diabète albumineux. Quelle que soit la théorie que l'on adopte, ou l'existence d'une lésion rénale alors que se produit le symptôme albuminurie, ou bien, au contraire, une altération du sang engendrant le phénomène, le fait clinique n'en reste pas moins vrai. 2° Ce malade, pendant son séjour à l'hôpital, a eu une teinte subictérique générale, avec coloration jaunâtre très-accentuée des sclérotiques; l'urine ne contenait pas de matière colorante de la bile ; elle donnait au linge blanc une couleur rouge saumon; en un mot, les signes étaient ceux de cette variété spéciale d'ictère que M. Gubler appelle ictère hémaphéique.

— Il résulte d'observations que j'ai recueillies à la Pitié et, l'an dernier, à l'hôpital Beaujon, que tous les troubles de mouvements, toutes les formes possibles du tremblement peuvent se rencontrer dans le saturnisme chronique : mouvements choréiformes, ataxiques, tremblement simulant celui des alcooliques, etc. ; l'observation GXX est un nouvel exemple de ce fait clinique.

Il ressort aussi de ces observations que, dans certains cas, la paralysie saturnine peut commencer par le petit doigt (obs. GXXI), par le pouce, etc. Des faits de ce genre

n'avaient pas été notés par Duchenne (de Boulogne).

Chez le malade de l'observation CXXI, il existait une atrophie des muscles du bras. L'atrophie a envahi même ceux de l'épaule. Les muscles paralysés, comme cela est la règle, avaient perdu leur contractilité électrique. Les altérations musculaires se rencontraient au bras droit et au bras gauche ; cependant elles étaient un peu moins prononcées dans ce dernier; il faut remarquer que le malade se servait de sa main droite. Cet homme, âgé seulement de 29 ans, était profondément atteint par le plomb. Les appareils musculaires, nerveux, etc., en portaient des traces bien manifestes. L'alcoolisme et la syphilis avaient d'ailleurs apporté leur contingent à l'état morbide du patient. Comme le faisait remarquer M. Vulpian, vraisemblablement il existait, chez ce malade, ces altérations de la moelle épinière dont il a constaté nettement l'existence dans un cas.

OBSERVATIONS

Obs. CXVII. — Coliques saturnines. — Léger degré d'anesthésie des membres inférieurs.

Le nommé J..., Adolphe, âgé de 40 ans, cérusier.

Entré le 7 février 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu, litn°29.

Antécédents. — Cet homme dit s'être toujours parfaitement porté. Autrefois il faisait le métier de teinturier. Depuis 3 mois, il travaille dans une fabrique de céruse.

Il y a 4 jours, il ressentit une douleur très-vive dans le creux épigastrique; c'était une véritable barre dans l'estomac.

Bientôt, il fut pris de constipation ; il perdit complètement l'appétit.

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 535 En même temps, il ressentit des crampes, des fourmillements dans les jambes, surtout dans la jambe gauche. Il éprouva aussi des douleurs de tête qui devinrent bientôt atroces.

Le 6 février, ces douleurs de tête furent très-violentes, et le malade fut pris tout à coup de vertige, à l'atelier; tout tournait autour de lui, et, s'il ne s'était retenu, il serait tombé ; cet état vertigineux dura environ 10 minutes.

Il entre à l'hôpital le 7 février 1877.

État actuel. — C'est un homme assez robuste, un peu amaigri; ses traits tirés indiquent une vive souffrance.

Teinte jaunâtre de la peau et des sclérotiques. Le malade garde le décubitus dorsal ; il gémit souvent.

Liseré bleu des gencives, au niveau du collet des dents.

Le ventre est rétracté, dur; les muscles sont fortement tendus.

Douleurs abdominales vives, quand on presse avec la pointe du doigt le ventre du sujet, surtout au niveau de la région ombilicale droite.

Le pincement des parois abdominales ne provoque pas de douleur. On produit même du soulagement quand on appuie fortement avec la paume de la main sur l'abdomen.

Vomissements jaunes, amers, bilieux.

Constipation opiniâtre ; haleine forte.

La matité hépatique a diminué; le. foie est rétracté.

Les membres supérieurs ne sont pas atteints de paralysie. Pas de douleurs; pas d'anesthésie.

Le malade ressent de légères crampes, des fourmillements dans les jambes , en particulier dans la jambe gauche.

Légère anesthésie de la jambe droite, surtout à la face externe du mollet droit. Quelques crampes dans les cuisses, quand; le malade est debout. Il dit que ses jambes sont aussi fortes qu'auparavant.

Il éprouve une céphalalgie très-violente; il ne peut dormir.

L'examen du cœur indique un léger bruit de galop à la pointe. Rien de particulier à noter dans les autres organes. L'urine ne contient ni albumine ni sucre.

8 février. — Traitement. — On donne au malade vingt grammes d'eau-de-vie allemande.

9 février. — Il y a eu deux garde-robes assez abondantes ; le malade souffre moins du ventre.

10 février. — Mieux sensible.

13 février. — Le malade n'est pas allé à la selle depuis le 9 février : embarras gastro-intestinal évident. Langue chargée ; goût pâteux; il y a même eu des Aromissements pendant la nuit.

Douleurs vives dans l'abdomen et le creux épigastrique. Céphalalgie.

On donne 15 grammes d'huile de ricin, et le soir un lavement purgatif.

14 février. — Il n'y a pas eu de garde-robes. Le malade prend 45 grammes de sulfate de magnésie.

15 février.— Évacuations alvines abondantes, dans la journée d'hier.Mieux sensible ; cependant la constipation persiste.

16 février. — Le malade se sent beaucoup mieux. Il va facilement à la selle.

18 février. — Il a été pris dans la nuit de sueurs abondantes.

29 février. — Le malade va très-bien. Vin de quinquina. Trois portions.

5 mars. — Part pour Vincennes en convalescence.

Obs. GXVIII. — Intoxication saturnine chronique. — Coliques saturnines. — Néphrite interstitielle.

Le nommé G..., Auguste, âgé de 27 ans, peintre en bâtiments.

Entré le 11 janvier, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 9.

Renseignements. — Ce malade a eu une attaque du rhumatisme articulaire aigu vers l'âge de douze ans ; il aurait éprouvé, à ce moment, des palpitations.

Il exerce la profession de peintre depuis l'âge de 14 ans.

Jusqu'à l'âge de 23 ans, il n'a éprouvé aucun accident. Mais, à cette époque, il fut pris de violentes douleurs abdominales. Elles furent accompagnées de constipation.

En même temps, le malade remarqua une légère paralysie de l'index et du pouce de la main droite.

Depuis quelques jours, nouvelle attaque de coliques saturnines.

État actuel. — Le malade semble plus âgé qu'il ne l'est réellement. Il présente une teinte anémique très-prononcée. La peau est jaune pâle, les lèvres et les paupières décolorées.

On perçoit un souffle doux à la base du cœur, au 1er temps. Ce souffle se prolonge dans les vaisseaux du cou. Les artères sont athéromateuses.

Depuis trois mois, il est atteint de polyurie; il rend environ 3 litres d'urine chaque nuit. Dans la journée, cette polyurie diminue.

L'urine est pâle, décolorée; elle renferme un léger nuage d'albumine.

Depuis six jours, le malade est atteint de coliques de plomb. La douleur abdominale est assez intense ; elle cesse par la pression sur une large surface, tandis qu'elle augmente lorsque la pression est limitée en un point. Le malade se couche sur le ventre pour se soulager. Le ventre est plat.

Constipation opiniâtre avec rétention d'urine. On remarque sur les gencives un liseré grisâtre ; légère anesthésie de la peau des jambes. Insomnie. La paralysie du pouce et de

l'index, précédemment notée, a presque totalement disparu. Le malade est sans fièvre.

Traitement. — Vingt grammes de teinture de jalap composée. On sonde le malade.

13 janvier. — Quelques garde-robes liquides. Les douleurs abdominales ont diminué. La rétention d'urine persiste.

li janvier. — On donne au malade un gramme d'iodure de potassium. Vin de quinquina. Deux bains sulfureux par semaine.

17 janvier. — Les coliques ont diminué; la rétention d'urine a cessé complètement. On n'a été obligé d'avoir recours au cathétérisme que pendant deux jours.

18 janvier. — Le malade urine facilement; il a de la polyurie. Souvent, il rend cinq litres d'urine en 24 heures. L'urine contient, toujours un léger nuage d'albumine.

25 janvier. — Même état.

1er février. — Le malade est mieux. L'appétit est revenu. Il engraisse un peu.

Le malade quitte l'hôpital, convalescent, vers la fin du mois. La polyurie était toujours très-accusée; il n'y a plus qu'une trace d'albumine. Les forces ont considérablement augmenté.

Obs. CXIX. — Intoxication saturnine chronique. — Albuminurie. — Arthralgie. — Paralysie saturnine.

Le nommé S..., Jean, âgé de 28 ans, peintre en bâtiments.

Entré le 7 juillet 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 16 bis.

Renseignements. — Ce malade exerce sa profession de peintre depuis 14 ans. Il a déjà eu huit attaques de colique saturnine. Lors de la sixième attaque, il a eu, dès le début même de la colique, une paralysie des extenseurs

des doigts de la main droite, avec céphalalgie, délire et diplopie, ayant duré quelques jours. Depuis, à chaque accès, il a des douleurs articulaires très-intenses, qui le font souffrir davantage que celles de la colique elle-même. Chaque fois, les douleurs ont débuté par la plante des pieds.

Etat actuel. — C'est un homme amaigri, profondément anémique. Il souffre du ventre. Les muscles de l'abdomen sont rétractés, très-durs. — Une pression un peu large et forte diminue les douleurs, tandis qu'une pression, exercée avec le doigt, les augmente.

Langue blanche, saburrale ; perte de l'appétit. — Constipation opiniâtre. Sous la plante des pieds, il éprouve une sensation de brûlure, aussi bien au repos que pendant la marche. Ces douleurs sont surtout accusées pendant la nuit. Il n'existe aucun gonflement apparent de la plante du pied et des articulations tibio-tarsiennes. La pression de ces parties n'est pas douloureuse. Les douleurs apparaissent par élancements. Elles semblent naître sur place. En outre, dans chaque genou, le malade éprouve des douleurs semblables. Pas de tuméfaction de l'articulation.

Le malade ne peut étendre les mains ; il lui est impossible de relever les poignets. Paralysie des extenseurs de la main. Le long supinateur a conservé sa puissance. Pas d'anesthésie cutanée ni d'atrophie musculaire. Perte de la contractilité électrique et de la sensibilité électro-musculaire.

Les muscles extenseurs du pouce, à chaque main, sont également paralysés. Pas de troubles du côté des organes des sens.

Le malade présente une teinte subictérique générale ; les conjonctives, les sclérotiques sont jaunâtres.

Les urines, un peu rougeâtres, contiennent une notable quantité d'albumine. Pas de matières colorantes de l'urine.

8 juillet. ■ — Le malade a toujours une teinte subicté-

540 EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS rique assez prononcée. Il n'existe pas de matière colorante de la bile dans les urines. Celles-ci teignent le linge en rouge saumon. Huile de ricin 15 grammes avec deux gouttes d'huile de croton.

9 juillet. — Le malade a eu deux garde-robes; il souffre un peu moins du ventre. L'ictère s'accentue. — Pas de matière colorante de la bile dans les urines.

10 juillet. — Même état. On donne 30 grammes de sulfate de soude.

11 juillet. — Les coliques saturnines sont très-amendées, ainsi que les douleurs plantaires et celles du genou. T. A., 37°,8.

18 juillet. — L'ictère est presque disparu. On a encore purgé une fois le malade. A partir de ce jour, on donne un gramme d'iodure de potassium et du vin de quinquina. On soumet les muscles paralysés à une courte faradisation quotidienne.

Le 20 juillet, il n'y avait plus d'albumine dans l'urine. A la fin du mois, le malade quitte l'hôpital très-amélioré, comme état général. La paralysie des extenseurs des mains n'est pas modifiée.

Obs. GXX. — Intoxication saturnine chronique. — Tremblement saturnin. — Paralysie des extenseurs des mains.

Le nommé 1)..., Eugène, âgé de 45 ans, fondeur en caractères depuis dix-huit ans.

Entré le 31 juillet 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 7.

Renseignements. — Le malade est à sa onzième attaque de coliques saturnines. Toutes ont été violentes; elles étaient accompagnées de céphalalgie et quelquefois de délire. Jusqu'à la dixième, il n'a pas éprouvé de phénomène paralytique. Souvent, dans l'intervalle des attaques, il a des crampes très-intenses dans les muscles des quatre membres.

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 541 Pendant ces crampes, les orteils sont fortement recourbés en bas, et les mollets présentent des renflements trèsdurs : les doigts, au contraire, se mettent dans une abduction forcée. Les crampes, qui sont très-fréquentes, se montrent depuis longtemps.

Etat actuel. — Le malade souffre depuis douze jours environ. 11 éprouve de violentes douleurs au niveau de la région épigastrique. Constipation opiniâtre. Nausées. Vomissements. Au début, il paraît y avoir eu un peu de délire.

Le médius et l'annulaire des deux mains sont paralysés ; ils tombent lorsqu'on fait tenir au malade son poignet horizontalement. Cette paralysie s'est montrée pour la première fois en même temps que la dixième colique. En outre, les muscles de la région postérieure des deux avantbras semblent atrophiés.

L'extension de la main se fait difficilement.

Perte de la contractilité électrique. — Les extenseurs des avant-bras se contractent à peine. Les doigts, à chaque main, sont sans cesse agités par de petites secousses brèves, rapides. Quelquefois, les mains tout entières tremblent. Par instants, le tremblement, qui est continuel, s'accentue beaucoup (le malade n'est pas alcoolique). La sensibilité est intacte partout et sous tous ses modes.

Le malade accuse une douleur lombaire assez considérable.

La peau présente une teinte pâle très-accusée. On entend dans les vaisseaux du cou un bruit de souffle intense avec renforcement.

Les dents sont noirâtres ; les gencives ont le liseré caractéristique. Les autres organes n'offrent rien de particulier à noter. Urines normales.

Traitement. — On donne 40 grammes de sulfate de magnésie.

2 août. — Les garde-robes ont été assez abondantes ; les douleurs abdominales paraissent avoir cédé complètement.

3 août. — Iodure de potassium, un gramme. Bains sulfureux; faradisation.

Le malade quitte l'hôpital le 5 août. Il doit venir chaque jour se faire électriser.

Obs. CXXI. — Intoxication saturnine chronique. — Paralysie saturnine avec atrophie musculaire. — Perte de la contractilité électrique.

Le nommé B..., âgé de 29 ans, peintre en bâtiments.

Entré le 22 février 1877, salle Saint-Jean-de-Dieu , lit n° 16 bis.

Renseignements. — Cet homme est peintre en bâtiments. Depuis l'âge de 13 ans, il dit s'être toujours assez bien porté. Vers l'âge de 12 ans, il a eu une fièvre typhoïde; à 13 ans, une fluxion de poitrine : ces deux maladies guérirent parfaitement en quelques semaines.

A 18 ans, il contracta un chancre, suivi, quelques semaines après, de maux de gorge et plus tard de chute de cheveux, de taches sur la peau et de violentes céphalalgies. De plus, ce malade a des antécédents alcooliques très-nets. Peintre en bâtiments depuis l'âge de 13 ans, il fut pris pour la première fois de coliques saturnines à 16 ans ; cette attaque dura environ un mois. L'année suivante, il eut de nouveau des coliques saturnines; il en fut ainsi tous les ans, jusqu'à l'âge de 27 ans. Il y a 18 mois, il était en train de peindre un escalier, quand tout à coup il sentit ses deux mains tomber sans qu'il pût les redresser. Il fut pris de coliques saturnines quelque temps après. Il guérit en deux mois.

Il y a 3 mois, il a été de nouveau atteint de paralysie des extenseurs des mains; il lui était absolument impossible de les relever. Cette nouvelle attaque est survenue

en même temps qu'une violente colique de plomb. Ce n'est pas tout; après quelques jours de maladie, il aurait perdu complètement la raison pendant près d'une semaine. Il ressentait, dit-il, depuis quelque temps, des douleurs de tête épouvantables. Les accidents cérébraux se sont dissipés sans qu'il soit possible de savoir si c'est spontanément ou sous l'influence d'un traitement. La paralysie des extenseurs a persisté.

Etat actuel. — C'est un homme amaigri, pâle, jaunâtre, anémié; ses cheveux sont complètement tombés.

Il porte au-dessus du sourcil droit "une cicatrice paraissant se rattacher à sa vérole antérieure.

On constate le liseré saturnin au niveau du collet des dents. D'une manière générale, ses membres supérieurs sont amaigris ; ses membres inférieurs paraissent au contraire intacts.

Le membre supérieur droit, depuis l'épaule, est décharné. Au niveau de la face dorsale de l'avant-bras, les muscles sont atrophiés; aussi, quand l'avant-bras est tenu horizontalement, la main pend; elle reste ainsi, et les doigts ne peuvent plus être étendus.

Cette paralysie des extenseurs a débuté, dit-il, à chaque bras, par l'extenseur du petit doigt. L'extenseur du pouce n'est pas complètement paralysé. Les fléchisseurs, le long supinateur, sont intacts, et le malade peut serrer la main avec vigueur.

Les éminences thénar et hypothénar paraissent normales.

Pas de déformation de la main, si ce n'est une tumeur dorsale très-nette, mais non douloureuse, au niveau de la tête des 2e, 3e et 4e métacarpiens.

En faisant fléchir et étendre l'avant-bras du malade sur le bras, on constate que le biceps et le triceps, d'ailleurs amaigris, sont peu vigoureux.

Les muscles interosseux se contractent bien; de même, ceux de l'éminence thénar. La contractilité est également intacte dans les muscles de l'éminence hypothénar.

Avant-bras. — Les extenseurs, complètement paralysés, ne répondent nullement à l'électrisation. La paralysie a •commencé par l'extenseur du petit doigt.

Les extenseurs du pouce répondent encore un peu.

Les fléchisseurs se contractent bien, sauf le fléchisseur de l'index, qui paraît altéré. Il en est de même du long supinateur.

Bras. — Le biceps, le triceps répondent bien.

Le deltoïde, un peu atrophié, se contracte un peu moins bien que dans l'état normal, surtout dans son faisceau antérieur.

Le grand pectoral, les muscles du dos, de la nuque se contractent bien.

La sensibilité, à la pression, au frottement, à la chaleur, «st absolument intacte dans toute l'étendue du membre supérieur droit.

Le membre supérieur gauche présente identiquement les mêmes altérations que le droit ; mais l'amaigrissement -et l'atrophie y sont , d'une manière générale , un peu moins accusés ; la sensibilité y est aussi absolument normale.

Membres inférieurs. — Les muscles y paraissent complètement intacts; le malade ressent parfois de violentes crampes dans les membres inférieurs et en particulier dans les mollets.

La sensibilité, de même que celle de toute la surface du «orps, est conservée. Tous les autres organes sont sains. Souffle doux à la base du cœur et dans les vaisseaux du >cou. Urine normale.

Le malade mange bien. Le sommeil est bon.

Traitement. — Un gramme d'iodure de potassium. —

EMPOISONNEMENTS CHRONIQUES. — SYPHILIS 545 Bains sulfureux. — Vin de quinquina. — Faradisation des muscles des avant-bras, chaque jour.

Le malade continue ce traitement jusqu'au 26 mars. A cette époque, il part à Vincennes. Son état général est considérablement amendé. Les accidents paralytiques ont un peu rétrocédé.

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