DE LA FUMÉE DE ÏABAG
meut prolongée des accidents. Ce fait n'est pas cependant aussi rare qu'on pourrait le supposer.
Celte susceptibilité de certains individus au début de l'usage de la fumée de tabac, se rencontre parfois, mais beaucoup plus rarement, quand le tabac est prisé. Une femme de dix-sept ans ne pouvait prendre de tabac sans éprouver des vertiges tellement intenses, qu'elle était obligée de se coucher. Une dame de cinquante ans eut des vertiges plusieurs mois en prenant quelques prises de tabac ; ce ne fut qu'après un long apprentissage qu'elle réussit à priser sans malaise.
L'intolérance pour la fumée de tabac est plus prolongée et plus commune qu'on ne le croit généralement ; je maintiens qu'un grand nombre de famears éprouvent, à certains moments, dans quelques conditions, des accidents de peu de gravité, en général vertigineux, dyspnéiques ou dyspeptiques. La talérance peut donc n'être jamais absolue. Ainsi, chez les uns, la quantité de tabac famée est plus ou moins grande, tel ne peut fumer le matin à jeun, tel ne peut fumer la pipe ou la cigarette. Un cigare plus ou moins riche en nicotine^ ou même un cigare dont la feuille trop serrée, le tabac trop humide, rendent la combustion lente et incomplète et ne détruisent pas les huiles empyreumatiques, provoque même chez les gens habitués des accidents variés. Leur intensité et leur fréquence n'empêchent pas le fumeur de continuer l'usage du labac.
11 n'en est pas toujours ainsi, et malgré l'habitude très-marquée chez certaines personnes, il arrive fréquemment qu'il se produit des accidents qui forcent le fumeur à y renoncer.
Pour élucider cette question^ j'ai interrogé d'une manière suivie mes malades de la clientèle civile et hospitalière.
S74 CIRCONSTANCES QLl PROVOQUENT L'LNTOLÉRANCE
Sur j 53 hommes adultes de la classe aisée, 76 fumaient et 23 prisaient. Par conséquent 99 usaient du tabac; ^4 n'en usaient pas.
Sur 835 individus de la classe pauvre, interrogés, il y avait 425 hommes et 410 femmes qui usaient du laLac.
Sur les 425 hommes, 227 fumaient, 97 prisaient, 31 chiquaient, par conséquent 355 usaient du tabac.
Sur les 410 femmes de la classe ouvrière, 203 prisaient.
La population de la ville de Rouen use donc largement du tabac, sous forme de tabac à fumer ou sous forme de tabac à priser. Quoique ce détail ne soit pas un éclaircissement pour le sujet que j'étudie ici, je dois faire remarquer que l'habitude de priser, parmi les femmes de la classe ouvrière, est due surtout à leur vie en commun dans les ateliers des grands établissements industriels de notre localité. Les jeunes filles y contractent cette habitude souvent dès l'âge de sept à dix ans ; il est juste de noter que je n'ai jamais vu d'inconvénient réel provenant du tabac prisé.
Il n'en est pas de même du tabac fumé.
Parmi les 153 individus cités plus haut, et appartenant à la classe aisée, j'en ai trouvé 22 qui avaient renoncé à leur habitude, les uns (5) par volonté ou par convenance, les autres (H) par suite du développement d'accidents gastro-intestinaux, d'autres (5) à la suite d'accidents du côté du système nerveux, enfin 1 après des accidents du côté du cœur.
Les accidents peuvent dériver ou bien de l'agent toxique ou bien de l'état de l'individu lui-même. Dans la première catégorie il faut placer la saturation nicotique. Blatin (1) a déjà insisté sur ce sujet. La saturation nico-
,1) Blalin, Bull. gén. de Thérap., 4'> annde, vol. LXXYIII, p. 337.
DE LA FUMliE DE TABAC S78
tique n'a rien d'analogue à F accumulation de la strychnine, elle ressemble beaucoup plus à la saturation alcoolique. Chez les alcoolisés, même parmi ceux qui ne sont pas encore parvenus à la période cachectique, l'alcool dont l'individu pouvait supporter, sans troubles très-appréciables^ des quantités considérables, cesse, même à des doses relativement très -faibles, de pouvoir être supporté. L'ivrogne renonce presque à boire parce que cela le rend fou. Cet état d'intolérance alcoolique arrive surtout chez les sujets qui ont éprouvé de graves perturbations du côté du système nerveux. 11 en est presque de même chez le fumeur, lorsqu'il dépasse une certaine mesure. L'ouvrier qui fume pour 50 à 60 centimes par jour, arrive souvent, après quelques années, à une intolérance absolue et à l'obligation ou bien de renoncer complètement à fumer ou bien de diminuer considérablement la quantité de sa consommation journalière de tabac. Cette saturation se reproduit plus rapidement chez les gens de la classe ouvrière que chez ceux de la classe aisée.
D'où provient celte résistance inégale des individus de la classe aisée et ceux de la classe pauvre à la saturation nicotique? Je ne pourrais l'expliquer d'une manière exacte, mais il me semble vraisemblable que la nutrition insuffisante ou incomplète est une des raisons qui rend plus nuisible la nicotine chez les individus de la classe ouvrière que chez ceux de la classe aisée.
Decaisne (1) a noté que les effets généralement si défavorables de la fumée de tabac, chez les enfants, étaient moins marqués chez ceux qui étaient bien nourris que chez ceux dont la nourriture était insuffisante. On sait qu'outre les accidents buccaux, qui sont de simples effets
(1) Decaisne, Bull. gon. de Therap., 39'' annce, vol. LXXV, p. 87, 1868.