femme vivante
v 2 gastro-hysterectomies. , , artificiels : 20 1 (1 femme morte.
0 , , (1 femme vivante.
3 applications de forceps. ] n , .
(2 enfants vivants.
1 version par manœuvres internes.
6 basiotripsies sur enfants morts.
4 femmes ayant été symphyséotomisées ont accouché spontanément.
Femmes mortes.
1 femme symphyséotomisée (n° 87), grande albuminurique.
1 femme, gastro-hystérectomie (n° 180), grande albuminurique. Tumeur fibreuse.
1 femme, accouchem. spontané (n° 558), amenée du dehors infectée.
1 femme, forceps (n° 1410), éclamptique.
Enfants morts.
1 (271). Basiotripsie. Enfant mort à l’entrée dans le service.
2 (282). Basiotripsie. Enfant mort à l’entrée dans le service.
3 (428). Basiotripsie. Enfant mort avant la dilatation’complète ; du dehors.
4 (826). Acc. spontané. Enfant mort-né ; femme du dehors.
5(972). Id. Enfant étouffé par sa mère 3 jours après sa naissance.
6 (1273). Id.. Enfant macéré.
7 (1444). Basiotripsie. Forceps en ville. Enf. mort à l’arrivée .
8 (1731). Basiotripsie. Enfant mort à l’arrivée.
9 (2119). Acc. spontané. Femme du dehors.
10 (2123). Basiotripsie. Forceps en ville. Enf. mort à l’arrivée.
11 (2164). Forceps. 4 jours de travail. Fibromes. Enfant mort le lendemain
de la naissance. Énorme lésion du crâne. Suffusions sanguines.
DE LTSCHIO-PUBIOTOMIE OU OPÉRATION DE FARABEUF (1)
J’ai l’honneur de présenter à l’Académie une femme sur laquelle j’ai été amené à pratiquer une opération nouvelle, je veux dire une ischio-pubiotomie .
Voici tout d’abord le résumé de l’histoire de cette opérée :
Femme Trémoulet, née à la Rochelle, âgée de trente-deux ans, dont les antécédents héréditaires sont sans intérêt. Gomme antécédents personnels, je dois noter que, née à terme et nourrie au sein, elle commença à marcher à dix-huit mois, mais elle fut à ce moment obligée de rester au lit pendant dix mois, c’est-à-dire jusqu’à vingt-huit mois, pour une affection qu’il est impossible de diagnostiquer rétrospectivement. Ensuite la marche redevint possible, mais l’état général resta débile jusqu’à l’âge de quatorze ans. Voici maintenant ses antécédents obstétricaux :
En 1886-87, première grossesse exempte d’accidents ; arrivée au terme de sa grossesse cette femme se fît recevoir à la Maternité de l’hôpital Cochin où elle entra en travail le ier mai 1887. Voici les renseignements qui m’ont été donnés par mon collègue M. Bouilly sur l’accouchement de cette femme : premières douleurs, deux heures du matin le ier mai; rupture spontanée des membranes à sept heures du soir. Présentation du sommet en O.I.D.A. Procidence du cordon. Application de forceps
(1) Bull . Acad . de mêd., 1893, t. XXIX, n° 2, p. 27.
infructueuse. Version par manœuvres internes. Basiotripsie tête dernière. L?enfant était un garçon pesant 4 120.
En 1887-88, deuxième grossesse, grossesse normale. Un peu à cause de sa santé parfaite, beaucoup à cause de la crainte que lui inspirait un examen médical, cette femme attendit jusqu’au huitième mois et vint à la Maternité de Lariboisière que je dirigeais alors, le 28 mai 1888. M’appuyant tout d’abord sur certaines particularités extérieures du corps, je portai le diagnostic de bassin oblique ovalaire et le lendemain, pour confirmer mon diagnostic, je pratiquai le toucher manuel pendant l’anesthésie et je reconnus que le côté droit du bassin était aplati et que, selon toute probabilité, il y avait synostose ou ankylosé de l’articulation sacro-iliaque du côté droit. Ayant trouvé le promontoire accessible, je résolus de provoquer l’accouchement. Le 3i mai, sous le chloroforme, je commençai par transformer la présentation de la tête en présentation du siège, car l’occiput était primitivement en rapport avec le côté étroit, et je pratiquai la version par manœuvres externes de façon à ramener le siège en bas et le dos à gauche pour permettre à la tête de se mettre pendant le dégagement en rapport avec le côté large. Le siège étant ainsi fixé, je provoquai l’accouchement. A sept heures du soir, la dilatation étant complète depuis deux heures, je procédai à l’extraction. Le tronc fut assez facilement dégagé, mais je fus obligé de me faire aider pour extraire la tête. Avec le concours de M. Varnier, qui était mon interne, nous eûmes recours à la manœuvre de Champetier de Ribes et pûmes alors extraire la tête. L’enfant naquit étonné, mais ne tarda pas à crier. Cet enfant mourut à cinq mois.
E11 1889-90, troisième grossesse, qui se termina à Tulle le 26 mai 1890 et qui présenta les particularités suivantes, au dire de la femme Trémoulet. Une sage-femme rompit les membranes. Un premier médecin fit cinq applications de forceps. Un deuxième en fit une sixième, aussi infructueuse que Tes autres. Il pratiqua alors la version et dégagea le tronc, mais la tête ne s’engagea pas, malgré des tractions très énergiques. La
DE L’iSCHlO-PUBIOTOMIE OU OPERATION DE FARABEUF
craniotomie, tentée, ne réussit pas. Une septième application de forceps échoua également. C’est alors que le tronc ayant été enveloppé dans une serviette fut confié au beau-frère qui, appuyant un pied sur le lit, exerça des tractions aussi énergiques qu’il pouvait le faire pendant qu’un médecin tirait sur le maxillaire inférieur et qu’un charretier pressait sur le ventre de la mère de droite à gauche et de haut en bas. Cette trinité synergique triompha enfin de l’obstacle et la tête fut extraite.
En 1891, quatrième grossesse, terminée à la Clinique Baudelocque, le 2Î\ septembre : accouchement provoqué, deux applications de forceps. Procidence du cordon. Enfant mort.
En 1892, cinquième grossesse. Cette femme, ayant eu ses dernières règles du 1 5 au 20 janvier, vint à la Clinique Baudelocque, le 29 septembre, en me disant que, cette fois, « elle voulait à tout prix un enfant vivant » .
Enthousiasmé par les résultats qui me sont fournis par la symphyséotomie, je songeai tout d’abord à pratiquer chez elle cette opération. Mais la réflexion ne tarda pas à me démontrer que, si le diagnostic que j’avais porté en 1888 était exact, c’est-à-dire -s’il y avait ankylosé de l’articulation sacro-iliaque droite, les bénéfices fournis par la symphyséotomie seraient probablement insuffisants. J’examinai à nouveau cette femme avec le plus grand soin, j’essayai d’évaluer autant que possible avec précision, l’étendue des différents diamètres de ce bassin. Et mes examens multiples ne firent que confirmer mon premier diagnostic.
Je me trouvais bien en présence d’un bassin oblique ovalaire ankylosé du côté droit et offrant un diamètre promonto-pubien minimum de 8,5 environ. Je savais par ce qui s’était passé antérieurement que ce bassin n’avait jamais laissé passer vivant un enfant à terme. Que devais-je faire? Trois moyens connus étaient à ma disposition. Provoquer l’accouchement, pratiquer l’opération césarienne ou sectionner la symphyse.
Déjà chez cette femme, deux fois l’accouchement avait été
provoqué. Un seul enfant fut extrait vivant après des opéra- ’ tions multiples (version pelvienne par manœuvres externes. Extraction par les pieds. Manœuvre de Champetier de Ribes). Je me rappelais les dangers courus par cet enfant et les difficultés éprouvées pour l’extraire. Un pareil résultat pouvait encore être obtenu, mais il était loin d’être certain. Aussi j’avais la conviction que, si je provoquais l’accouchement, je tenterais la chance, mais ne ferais pas autre chose.
On pouvait penser à pratiquer l’opération césarienne. C’est même le moyen qui me fut conseillé par le professeur de Krassowsky. Notre éminent collègue étant venu à la Clinique Baudelocque pour me voir pratiquer une symphyséotomie, je le priai d’examiner cette femme. Je tenais d’autant plus à avoir son avis que, comme on le sait, le professeur de Krassowsky s’est particulièrement occupé du bassin oblique ovalaire. Et il me répondit : il faut faire l’opération césarienne ou la symphyséotomie.
Mais, en pratiquant l’opération césarienne, si j’étais à peu près certain de sauver l’enfant, je faisais courir des risques à la vie de la mère, et moi, je ne le voulais à aucun prix.
Restait la symphyséotomie, pouvant être pratiquée, soit à terme, soit comme complément de raccouchement provoqué.
Ainsi que je l’ai déjà dit, étant données les dimensions du bassin, la symphyséotomie pratiquée à terme ne pouvait me donner un agrandissement suffisant pour laisser passer la tête, un seul côté du bassin pouvant s’ouvrir après la section de la symphyse. Pratiquer la symphyséotomie après avoir provoqué l’accouchement, me donnait la certitude d’un agrandissement suffisant, mais chacun sait combien, surtout dans les bassins asymétriques, les procidences sont à craindre. Et je redoutais la reproduction de la procidence du cordon, qui avait été cause de la mort de l’enfant lors du deuxième accouchement provoqué chez cette femme.
En somme, je n’avais aucun moyen me permettant de n’exposer ni la vie de la mère ni celle de l’enfant.
DE l’iSCHIO-PUBIOTOMIE OU OPERATION DE FARABEUF
C’est alors que je demandai à mon maître et ami le professeur Farabeuf de rechercher s’il était possible de faire quelque chose pour sortir de cette impasse angoissante . Et lesô octobre, il m’écrivait : « Depuis aujourd’hui quatre semaines, je suis dans le bassin, mesurant, calculant, traçant, supposant toujours que je m’étais trompé. Mon dernier calcul me redit une fois de plus la même chose, à savoir que si le bassin de votre femme de Baudelocque mesure seulement 80 millimètres de promonto-pubien (je lui avais dit 85), l’ischio-pubiotomie laissera passer une tête plus grosse que nature; j’espère donc que si vous libérez bien les os, l’enfant vous tombera dans les mains. » Et il me donnait, avec sa précision ordinaire bien connue, tous les détails du manuel opératoire de l’ischio-pubiotomie.
Sachant qu’en pratiquant cette opération je ne lésais aucun organe maternel important, ayant une confiance absolue dans les calculs et les résultats obtenus par M. Farabeuf, m’étant familiarisé sur le cadavre avec l’ischio-pubiotomie, je résolus d’attendre chez la femme Trémoulet le travail spontané et à terme et de pratiquer cette opération.
Les premières douleurs apparurent le 8 novembre, à trois heures de l’après-midi ; le 9 novembre à cinq heures du matin, je 'commençais l’opération, et après avoir scié successivement la branche ischio-pubienne et la branche horizontale du pubis du côté ankylosé et à 5 centimètres de la ligne médiane, j’appliquais le forceps de M. Tarnier au-dessus du détroit supérieur, et sans tirer, pour ainsi dire, j’amenais un enfant vivant pesant près de 4 kilogr. (8,970 gr.).
L’opération fut relativement facile et je n’eus de difficulté que pour passer la scie à chaîne destinée à couper la branche horizontale du pubis. Avec une aiguille convenable, cette difficulté disparaîtra.
Il s’écoula si peu de sang, que je n’appliquai aucune pince hémostatique. Je ne décrirai pas ici le manuel opératoire en détail, car cela a été fait dans le mémoire intitulé Ischio-
pubiotomie et que j’offre à T Académie de la part de l’auteur, le professeur Farabeuf.
L’écartement spontané aussitôt après la section de la branche ischio-pubienne, et de la branche horizontale du pubis, fut de 2 centim. 6, pendant l’extraction, et fut porté à 4 centim. au moins.
Après la délivrance, je n’eus pas à faire de suture osseuse, comme j’étais disposé à le faire si les os étaient restés écartés. Mais je trouvai les surfaces de section tellement en contact, que je me contentai de pratiquer la suture des parties molles et de placer la femme dans le lit où je place les symphyséotomisées. Les suites furent très simples, et il ne se produisit connue complication qu’une eschare au niveau de la région sacrée, eschare due au décubitus dorsal prolongé. Le 17 novembre, les fils furent enlevés : la plaie était réunie par première intention. Le 20, la femme Trémoulet put s’asseoir dans son lit sans éprouver de douleur. Le 19 décembre elle se leva pendant deux heures, et aujourd’hui elle se tient debout et marche sans difficulté, comme vous pouvez le constater.
Quant à l’enfant, il pèse aujourd’hui près de 1 1 livres.
En terminant cette communication, j’ajouterai qu’il me paraît de toute justice de remplacer le titre peu euphonique d’Ischio-pubiotomie par celui d 'opération de Farabeuf.
DES SOINS A DONNER AUX FEMMES EN COUCHES (1
On peut le dire sans être taxé d’exagération, le médecin est presque toujours tout-puissant pour prévenir , il l’est beaucoup moins pour guérir . Aussi, en médecine, chirurgie ou obstétrique, faisons-nous tous nos efforts pour prévenir ; c’est pour cette raison que j’ai pensé que ma première leçon devait être consacrée à vous exposer les précautions, les mesures que nous prenons à la clinique, pendant la puerpéralité ; puis, cela fait, je vous exposerai les résultats obtenus par notre manière de faire, du ier janvier 1894 à l’heure actuelle. Ces résultats, d’ailleurs, ne diffèrent pas de ceux obtenus les années précédentes.
L’étude que je veux faire sera aussi simple, aussi succincte et aussi précise que je le pourrai, et ce faisant, j’estime que je vous rendrai un service important ; car, à l’heure actuelle, étant donnés les nombreux moyens qui ont été proposés contre l’infection, vous pouvez être fort hésitant dans la pratique. C’est ainsi que dans le dernier travail de Tarnier, sur l’antisepsie obstétricale, vous trouverez énormément de bonnes choses; il faut que vous lisiez ce livre. Il n’a pu être écrit que par l’homme qui le premier s’est occupé, d’une façon constante, de supprimer l’effroyable mortalité de nos parturientes et qui, depuis trente ans,, n’a cessé de penser à ce sujet.
Seulement, même après avoir lu ce livre complet, il peut vous rester quelque doute sur le moyen à choisir, et c’est pour supprimer ce doute que je désire vous exposer, avec la plus grande simplicité, ce qui me suffît dans ma pratique.
Cela dit, je prends une femme qui nous arriye pour accou-
(1) Bull, méd., 1894, p. 995.
cher. Cette femme peut se trouyer au début du travail ou dans une période d’expulsion.
Lorsqu’elle arrive au début du travail, un premier soin que nous ne négligeons jamais, c’est de la mettre au bain simple, additionné de carbonate de soude aromatisé. Sortie du bain, elle est conduite dans son lit, recouverte d’une chemise sortie de l’étuve (ses vêtements ne lui sont rendus qu’après avoir passé également à l’étuve). Puis on fait la toilette des organes génitaux et l’on pratique une injection vaginale antiseptique. Cette injection est faite aussi bien pour la femme que pour l’enfant, l’asepsie du vagin avant l’accouchement pouvant supprimer pour ce dernier de nombreuses causes d’infection sur lesquelles il est inutile d’insister.
La substance antiseptique dont je me sers depuis longtemps est le biiodure de mercure à i pour 4ooo.
Cet antiseptique n’est pas apprécié très favorablement dans le livre dont je parle; mais, dans ma pratique, il m’a toujours donné d’excellents résultats. Je n’en adopterai un autre que lorsque j’aurai trouvé qu’il surpasse le biiodure.
Ces injections, pratiquées pendant la grossesse, ont été considérées comme susceptibles de provoquer une expulsion anticipée du fœtus. Jacquemier,en particulier, a accusé ces injections d’être convulsivantes, et, à ce titre, de prédisposer à l’accouchement prématuré. Il n’en est rien.
A l’époque où je provoquais souvent des accouchements prématurés pour des bassins rétrécis, j’ai pratiqué ces injections avec une grande persistance, et jamais je n’ai pu faire naître une contraction utérine. S’ensuit-il que toutes les femmes doivent prendre des injections pendant la grossesse? je ne le dis pas, mais elles peuvent le faire, et, en tous cas, ces injections antiseptiques doivent être faites avant l’accouchement.
Sans distinctions, nous touchons, de temps à autre, toutes les femmes en travail. On a prétendu que cette manœuvre était dangereuse ; l’on a même cité des statistiques semblant montrer que les femmes touchées pendant l’accouchement donnaient une
DES SOINS A DONNER AUX FEMMES EN COUCHES
proportion plus grande de morbidité et de mortalité. Ce n’est pas mon avis ; et cela aussi bien pour l’hôpital que pour ma clientèle privée, car ma conduite est la même dans les deux cas.
La raison en est simple. Le toucher, cela est vrai, peut infecter les femmes si les précautions que je vais vous indiquer ne sont pas prises, mais ce danger disparaît totalement lorsque les précautions sont prises ; par contre, l’accoucheur qui suit le travail avec le doigt est tranquille au sujet de certaines complications possibles, que l’on ne peut diagnostiquer lorsqu’on ne les sent pas. Dans ce nombre, je range les procidences du cordon, par exemple.
Toutefois, vous ai-je dit, il faut rendre ce toucher inoffensif. Lavage des mains, cela va sans dire, aussi complet que possible, ét en particulier, soins du côté des ongles qui doivent être extrêmement courts. Nous sommes bien loin de l’époque où l’on considérait la saillie exagérée de l’ongle chez l’accoucheur comme une condition indispensable pour rompre les membranes à l’occasion. Lorsque cette indication se présente, nous avons d’autres moyens d’action bien préférables.
Le doigt doit être enduit d’un corps gras, la vaseline mêlée à une substance antiseptique, par exemple. Mais pour que cette vaseline ne soit jamais infectée, il faut que le petit vase qui la contient soit placé dans une bassine remplie d’un liquide antiseptique. Le doigt bien lavé et non essuyé (car les linges employés pour cet usage peuvent être une cause d’infection nouvelle), pour se graisser, est obligé de traverser, à l’aller et au retour, une couche antiseptique destinée à éviter de toucher les parties génitales — d’ailleurs maintenant très propres — lavées au savon et au biiodure. On ne peut, il est vrai, éviter complètement les poils, car il ne faut pas, bien entendu, songer à raser nos parturientes, mais on peut réduire au minimum le contact de ces poils. Il faut bien le savoir, on ne peut atteindre la perfection, il suffît de s’en rapprocher le plus possible.
Si le travail traîne, nous ne craignons pas de prescrire des injections vaginales pour favoriser l’expulsion. Il va sans dire
que les manœuvres qui se font pendant le temps du travail doivent l’être avec des mains maintenues complètement aseptiques par des lavages fréquents dans des liquides antiseptiques.
L’enfant expulsé, vous avez appliqué, sur les organes génitaux, de la ouate, de l’étoupe antiseptique et, dès que l’enfant est séparé de la mère, nouvelle injection vaginale.
Ces injections, après l’accouchement, ne sont pas plus dangereuses que celles que Ton fait pendant la grossesse, mais il faut, pour qu’il en soit ainsi, des précautions particulières.
La canule vaginale, guidée par le doigt, ne doit pas pénétrer à plus de trois à quatre centimètres, et le réservoir qui contient l’eau ne doit pas être élevé de plus de 20 à 2 5 centim. Vous verrez très souvent les gardes-malades lever le réservoir à bout de bras ; c’est une faute : la pression liquide énorme qui résulte de cette manœuvre suffit pour provoquer un traumatisme dans les parties génitales de la nouvelle accouchée. Il 11e s’agit pas pour cette femme d’une injection véritable, mais d’un simple rinçage du vagin, destiné à le débarrasser des caillots et des quelques microbes qui ont pu s’introduire malgré les précautions prises.
Je ne fais rien de plus que ce que je viens de dire. M. Tarnier conseille une injection intra-utérine. Les statistiques de son service montrent qu’il obtient de la sorte d’excellents résultats ; je suis loin de nier l’excellence de ces statistiques, mais mes parturientes, en général, ne reçoiventpas d’injection intra-utérine et elles guérissent tout aussi bien. Or, je ne vois pas qu’il soit nécessaire de faire une opération, si minime fût-elle, lorsqu’elle est inutile. Si j’avais de moins bons résultats que ceux qui font ces injections, je les pratiquerais; comme il n’en est rien, je m’abstiens. D’autant plus que, sans danger lorsqu’elles sont faites dans la perfection, ces injections sont fort dangereuses lorsqu’elles sont faites sans précautions suffisantes. La femme peut être exposée à un contact suspect par lasonde, et en voulant faire mieux je crains qu’on ne fasse souvent mal.
Cependant, il ne faut pas être absolu : les injections intrautérines, inutiles dans les cas ordinaires, sont bonnes dans le cas
DES SOINS A DONNER AUX FEMMES EN COUCHES
suivant : quand la femme a été confiée à vos soins au moment de l’expulsion ; chez elle, en effet, il est probable que le vagin n’a pas été aseptisé avant l’accouchement. Je ne puis pas être sûr de ce vagin, et son infection possible est susceptible de devenir une cause d’infection intra-utérine.
L’injection doit être faite jusqu’à ce que le liquide ressorte clair ; le vagin doit être transformé en une véritable fontaine Wallace. Les organes génitaux sont ensuite protégés avec de la ouate antiseptique et la malade est renvoyée dans son lit. A partir de ce moment les injections sont supprimées et on ne fait plus que des lavages des organes génitaux externes matin et soir ; à moins que les lochies deviennent fétides, car dans ce cas nous revenons aux injections vaginales, et s’il en est besoin, aux injections intra-utérines.
Les inconvénients des injections vaginales répétées, je ne saurais trop insister à ce sujet, ne résultent pas de l’injection elle-même. Si nous étions comme les chirurgiens qui renouvellent leurs pansements tous les huit jours, il nous serait pratiquement facile de faire ces injections nous-mêmes, et nous pourrions êlre tranquilles sur les suites, mais renouveler nous-mêmes ces injections deux fois par jour n’est possible à aucun de nous ; or, il peut être dangereux, à un moment donné, de confier la petite manœuvre à une personne qui n’a pas toujours l’expérience et l’habileté voulues.
La nourriture de l’accouchée est une grosse chose, très difficile à obtenir dans certains milieux : donner à une accouchée récente son chocolat, sa côtelette, ses œufs, paraîtra bien souvent étonnant aux gens du monde, et cela n’a rien d’extraordinaire. J’étais encore chef de clinique d’obstétrique que j’entendais tous les jours mon Chef prescrire aux nouvelles accouohées: bouillon, potage et deux litres de tisane de tilleul. Etait-il bien utile de prescrire cette diète relative ? Je ne le crois pas. Pour vous en convaincre, voyez la physionomie de nos nouvelles accouchées qui mangent comme tout le monde !
Il est une autre mesure sur laquelle je crois devoir appeler
tout particulièrement votre attention : c’est que nous ne gardons pas assez longtemps nos nouvelles accouchées.
Une femme qui nous quitte au bout de cinq à six jours n’est pas une femme valide ; elle n’est pas malade, c’est vrai, mais, plus qu’une autre, elle est exposée à toutes sortes d’infections. On vous dira qu’à la campagne elles ne restent alitées que trois à quatre jours. C’est possible; toutefois, interrogez les médecins exerçant dans les pays où les accouchées reprennent leurs occupations le quatrième ou le cinquième jour, et vous apprendrez bien vite que, chez ces femmes, les prolapsus, les hémorrhagies, les salpingites, les ovarites sont d’une grande fréquence.
Il est vrai que malheureusement nous sommes désarmés contre l’inconvénient qui résulte du départ précipité de nos femmes. Remédier aux nécessités, aux obligations sociales qui obligent ces malheureuses à nous quitter, n’est pas notre fait, mais chacun de nous, dans la mesure de ses moyens, doit faire tous ses efforts auprès des pouvoirs publics et de l’Assistance publique pour que l’on prenne le plus rapidement possible des mesures. Nous ne pouvons rien dire à la femme qui nous quitte, parce que son ménage, ses autres enfants l’appellent. Et cependant, nous savons bien la fatigue, les infections diverses auxquelles cette malheureuse va être exposée, au grand détriment de sa santé et quelquefois de sa vie !
Maintenant que vous connaissez ma pratique, voyons quel en a été le résultat du ier janvier 1894 à ce matin, 8 novembre 1894. Ce résultat est d’ailleurs semblable à celui que nous avons obtenu dans les dernières années.
Nous avons reçu 1 ,84b femmes venues pour accoucher ou avorter. 1,889 S01lt sort]es saines et bien portantes ; sept sont mortes, et je comprends ici ma mortalité générale; dans ce nombre, se trouve une grossesse extra-utérine. La malade ne put être opérée ; elle est morte d’embolie en s’asseyant dans son lit. Voici d’ailleurs les causes de ces sept morts :
i° Eclampsie post-puerpérale ;
DES SOINS A DONNER AUX FEMMES EN COUCHES
2° Femme arrivée non accouchée avec T. 39°, à son entrée. Septicémie ;
3° Femme arrivée après quatre tentatives deforceps,T. 38°, 5; saleté repoussante, symphyséotomie, septicémie ;
4° Grossesse extra-utérine dont j’ai parlé ;
5° Femme apportée en travail depuis deux jours, membranes rompues, T. 38°, 5. On a pratiqué la symphyséotomie, l’enfant est vivant. Septicémie;
6° Eclamptique amenée dans le coma;
70 Eclampsie post-partum .
Ce sont donc trois cas d’infection dansl’année, mais ces femmes avaient toutes été infectées au dehors. Aucune de nos malades n’a été infectée ici.
Je suis particulièrement fier de cette heureuse constatation : je ne veux cependant pas en revendiquer le mérite pour moi tout seul.
C’est en grande partie au zèle, au dévouement de tous mes collaborateurs que l’on doit ces résultats. Tous, sans exception, avaient conscience qu’ils avaient la vie ou la mort de leurs malades au bout des doigts ; sans défaillance, sans oubli, sans négligence d’aucune sorte, ils ont tous lavé leurs mains, et je suis fier de les remercier publiquement.
Je dois ajouter quetoutes les fois qu’un élève quelconque du service touche une malade, cet élève est responsable des suites de couches pathologiques. J’estime, en effet, que les accidents puerpéraux infectieux sont, le plus souvent, le résultat d’une faute contre l’antisepsie.
Messieurs,
Vous savez qu’un professeur de clinique n’a pas de programme défini à l’avance. A lui de discerner et de choisir, le plus souvent parmi ce que lui fournit le hasard, les faits qui peuvent être utiles à son enseignement. Aussi, je ne crois pouvoir mieux faire qu’en traitant devant vous aujourd’hui, cette question toute palpitante d’actualité, et que nous appellerons, si vous le voulez bien : Des rapports de l’obstétrique avec la médecine légale en 1897.
D’aucuns penseront peut-être que je manque de discernement et que je choisis mal le lieu et le moment pour faire une semblable étude. A ceux-là, je réponds par avance que c’est un sujet clinique par excellence, puisque l’observation que je vais vous exposer, et qui me servira de thème, vous montrera une malheureuse accouchée sur son lit de douleur et son accoucheur couché ensuite sur son lit de misère, si l’on peut appeler ainsi le lit de la prison ; donc, ce faisant, je ferai de l’enseignement clinique.
Quant au moment, je le juge absolument favorable, opportun, et je me reprocherais de laisser passer l’occasion qui m’est offerte; je faillirais à ma tâche, selon moi, si je ne m’efforçais au plus tôt de parer au danger qui menace les médecins en général et les accoucheurs en particulier.
(1) Leçon de réouverture du cours de Clinique obstétricale faite le 8 novembre 1897*
PINARD
Vous devinez tous déjà que je vais vous entretenir de l’accouchement de la dame Fresquet, de l’arrestation, de la détention préventive et de la condamnation du Dr Laporte, et vous avez raison.
Je veux, en effet, vous montrer sous toutes ses faces les rapports qui existent entre cet accouchement et cette condamnation. Et j’espère vous démontrer qu’il n’est pas, à l’heure actuelle, de question plus grave pour le corps médical et. pouvant avoir des conséquences plus désastreuses pour les malades.
Cette exposition, je désire vous la faire aussi simplement et aussi clairement que possible. Je veux que vous ne rencontriez dans mes paroles que l’accent d’un homme convaincu, passionné pour la recherche de la vérité et le triomphe de la justice.
Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, je vous demande la permission de répondre à trois reproches qui, par des voies et moyens différents, m’ont été adressés, soit directement, soit indirectement.
De bons esprits, peu ou mal au courant de ce qui, au point de vue de l’enseignement obstétrical, se faisait autrefois dans les Facultés de médecine, et de ce qui s’y fait aujourd’hui, ont pensé tirer une moralité pratique de cette observation tragique. Dans toute cette affaire, à les entendre, ce sont les Facultés de médecine qui sont responsables ; « elles contribuent, par la surproduction des diplômes, à l’encombrement de la profession médicale », et, « un point d’interrogation se dresse au point de vue de la garantie des diplômes délivrés par nos Facultés de médecine » (i). « Un fait récent est venu mettre en relief l’insuffisance de la Faculté » ( 2 ).
Ce premier reproche, vous le voyez, constitue simplement une accusation. Aussi, dois-je y répondre. Car, d’une part, il me met en cause, comme membre de la Faculté, particulièrement chargé de « l’éducation professionnelle spéciale des futurs
(1) Voir a A propos d’un accouchement tragique ». La Revue philanthropique , octobre 1897.
(2) Des services d’accouchements à Paris, in Progrès médical, 6 novembre 1897.
RAPPORTS DE l’oBSTÉTRIQUE AVEC LA MEDECINE LEGALE EN 1897 515
médecins », c’est-à-dire de l’enseignement obstétrical; et, d’autre part, il m’est adressé par des personnes dont l’esprit est généralement porté vers les idées généreuses et philanthropiques, et dont le concours dévoué a été efficace dans maintes circonstances pour la réalisation de nombreux progrès.
Je ne m’arrêterai pas à discuter les questions surproduction de diplômes et encombrement. Ges questions, pour importantes qu’elles soient, n’ont rien à faire ici. Ce qui doit m’arrêter, ce qui seul est grave, c’est l’accusation formulée contre les Facultés de donner un enseignement obstétrical insuffisant. Peut-être déjà avez-vous le droit de vous étonner de cette accusation, vous qui êtes sur ces bancs, vous qui prenez si activement part à notre labeur quotidien ! Mais que vont en penser ceux qui, il y a vingt ans et plus, à l’époque où l’on ne se plaignait ni de surproduction ni d’encombrement, ont conquis leur diplôme? Quel démenti pour moi que cette accusation ! Moi qui, ici même, disais en inaugurant cette chaire, il y a quelques années : « Celui qui, dans le siècle prochain, dépouillera les Archives de la Faculté, trouvera à chaque pas l’esprit de réformes, de progrès, de sollicitude constante pour les élèves qui anime la Faculté de médecine (i). » Néanmoins, pour réfuter cette accusation, je n’ai qu’à exposer les deux termes qui pourront servir à établir une comparaison.
Il y a vingt ans, pour apprendre les accouchements, les étudiants de la Faculté de médecine de Paris avaient un cours théorique fait pendant quatre mois de l’année ; une seule clinique d’accouchements, qui leur était fermée la nuit. Comme sanction, un seul examen portant sur les accouchements. Le résultat? Je l’ai écrit et publié en 1 88 1 , avec l’autorisation du Doyen. Le voici : « nombre d’élèves sont reçus docteurs qui n’ont jamais examiné une femme, ni assisté à un accouchement (2) ».
Et aujourdhui ? Cours théoriques faits pendant toute l’année.
(1) L’ enseignement de V obstétrique autrefois et aujourd’hui (1890). Voir lrc leçon de
ce recueil.
(2) Progrès médical , 1891.
Manœuvres obstétricales instituées par le professeur Farabeuf où se répètent toutes les opérations, organisées depuis près de dix ans et n’ayant cessé d’être faites chaque année. Stage obligatoire pendant un mois dans une clinique d’accouchements. Obligation pour chaque élève d’avoir pratiqué au moins deux accouchements. Gomme sanction, deux examens portant sur les accouchements. J’ajoute que jamais la Faculté, que je sache,, n’a empêché les élèves de suivre les nombreux services d’accouchements dans les hôpitaux. Comparez et jugez. Et je puis dire que ce qui a été fait à Paris l’a été également dans toutes les Facultés de France.
Ainsi, il faut qu’on le dise, qu’on le répète, qu’on le sache partout : jamais les études obstétricales n’ont été ce qu’elles sont aujourd’hui. Jamais on n’a tant fait pour les élèves, jamais ils n’ont eu autant de moyens de s’instruire.
Est-ce à dire qu’on ne puisse, qu’on ne doive faire mieux? Assurément non. Mais, si la perfection n’est pas atteinte, ce n’est pas la faute de la Faculté. Et j’espère bien que de cette démonstration, on tirera cette moralité à laquelle on avait déjà songé, à savoir que pour bien parler d’une chose il faut la bien connaître, et que, mieux renseignés, ceux qui ont accusé la Faculté lui donneront, comme amende honorable, leur puissant concours afin de hâter la réalisation de son ardent désir qui est de rendre les études obstétricales plus complètes encore.
Le deuxième reproche m’a été adressé, directement, par mes meilleurs amis, et même par d’autres. Il me concerne personnellement. Le voici :
Dans ma lettre aux Internes, lettre inspirée par la joie de les voir vibrer d’une si généreuse solidarité, j’ai écrit: ce dans cette lutte avec la magistrature » . J’ai eu l’audace, l’imprudence, j’ai commis la faute de parler de lutte avec la magistrature ! Eh bien, oui, je le reconnais; et même j’ajoute que je l’ai fait avec intention. Je suis certain de n’avoir, en écrivant ces mots, ni compromis l’accusé, ni compromis la cause que je défends.
En disant lutte avec la magistrature, je n’ai jamais entendu
RAPPORTS DE l/oBSTETRIQUE AVEC LA MEDECINE LEGALE EN 1897 517
parler de toute la magistrature. J’ai voulu dire et je dis: lutte avec la magistrature qui, comme je vais vous en donner la preuve dans un instant, sortant de son rôle, se livre à F exercice illégal de la médecine légale.
Enfin, un troisième et dernier reproche (on m’en a adressé bien d’autres, même sous le couvert immonde de l’anonymat, mais à ceux-là je n’offre que mon dédain ou mon mépris) ; un troisième reproche, dis-je, émané tout d’abord du ministère public, puis reproduit ensuite, est le suivant : « Mes efforts tendent à faire proclamer F infaillibilité, F inviolabilité, F irresponsabilité médicales ! »
Je réponds à cela que je défie quiconque de trouver dans mes paroles, mes écrits et mes actions, quoi que ce soit qui puisse autoriser une semblable accusation. Nom, aucun homme n’est à l’abri de l’erreur. Le médecin n’est pas infaillible ; il ne peut et ne doit pas être plus irresponsable qu’un autre. Les fous sont seuls irresponsables, a-t-on dit, et je suis de cet avis. Je n’ai jamais réclamé ce privilège pour le médecin. C’est vous qui traitez les médecins en irresponsables, puisque vous les privez de leur liberté !
Ce que j’ai réclamé, ce que je réclame, et je m’en fais gloire, c’est le libre et plein exercice du droit que donne le diplôme ! Et la preuve que, pour moi, l’infaillibilité médicale n’existe pas,, c’est que je vais, dans un instant, accuser d’insuffisance : qui? Hélas, un médecin. Je dis hélas! Mais je dis aussi avecPajot: (( Les devoirs confraternels s’effacent devant les droits de la vérité (i). »
Ceci dit, j’entre dans le vif du sujet, et je crois nécessaire, au risque de répéter devant vous des choses que vous savez déjà, de vous rappeler d’abord ma déposition à l’audience de la neuvième chambre :
Je me suis exprimé ainsi :
« Le docteur Laporte, en accouchant la femme Fresquet, et
(1) Pajot. Lettre à un avoué de province à propos d’une consultation sur un cas d’avortement, in Travaux d’ obstétrique, p. 507.
notamment en pratiquant la craniotomie, est accusé d’avoir, en employant un instrument défectueux, agi avec maladresse et inhabileté et provoqué involontairement des lésions ayant entraîné la mort.
(( Pour juger la valeur d’une telle accusation, il est nécessaire, indispensable de faire revivre l’observation. Je vous demande la permission de le faire. (Assentiment de M. le Président.)
« Le ii septembre, à onze heures et demie du soir, le Dr Laporte arrivait près de la dame Fresquet. Il apprenait par une sage-femme que cette dame était en travail depuis quarantehuit heures, que l’œuf était rompu depuis l’après-midi, que le cordon faisait procidence à la vulve et que l’enfant se présentait par la tête. Il apprenait, de plus, que la parturiente était accouchée déjà cinq fois, quatre fois à l’aide du forceps, et une fois spontanément. On lui disait, enfin, que la dame Fresquet, accouchée précédemment à l’hôpital, ne voulait pas y retourner et voulait accoucher chez elle.
« Que fait alors, et dans ces conditions, le D1' Laporte?
« Il ausculte, il prend le cordon entre les doigts, essayant d’entendre ou de percevoir les pulsations fœtales, afin de savoir si l’enfant est vivant ou mort, la sage-femme lui ayant dit qu’un quart d’heure avant l’enfant était encore probablement vivant. Il n’est pas sûr de son auscultation, il ne peut affirmer qu’il n’a pas perçu de pulsations, et alors il pense qu’une application de forceps doit d’abord être tentée. Cette opération, il avait le droit et le devoir de la faire. Il envoie chercher du chloroforme, et, en attendant, place dans un bassin rempli d’eau bouillante son forceps : un forceps dit de Levret, tout neuf. Vous l’avez là devant vous. Avec l’aide de la sage-femme, il procède à l’anesthésie; puis il place la dame Fresquet dans la position obstétricale, en travers du lit, les deux jambes sur des chaises, comme on doit les placer, et pratique une première application de forceps. 11 tire; la tête ne descend pas. Pensant que sa prise, quoique solide, n’est pas bonne, il désar-
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ticule, retire son instrument et procède à une deuxième application. Mais, cette fois, il ne peut articuler. Alors il retire les branches, et a recours à une troisième application. Cette fois il place les cuillers comme il le désire, articule et tire. Mais quoiqu’ayant solidement saisi la tête, celle-ci reste immobile ; un obstacle insurmontable l’empêche de passer : le bassin est rétréci.
(( En face de ce rétrécissement infranchissable, et ayant acquis la certitude que l’enfant était mort, le Dr Laporte pense que la craniotomie s’impose. A ce moment, il pouvait faire l’une de ces trois choses :
« Ou bien s’en aller et abandonner la femme. Ou bien s’attacher au forceps et tirer comme un bœuf, en risquant de produire des lésions graves. Ou bien faire la craniotomie.
« C’est ce dernier parti qu’il prit. C’est-à-dire qu’il se conduisit comme un accoucheur vieilli sous le harnais obstétrical, en considérant l’enfant mort comme un corps étranger, pouvant et devant être mutilé, afin de faciliter son extraction sans nuire aux organes maternels. Cette nouvelle opération, il avait également le droit et le devoir de la pratiquer. Il en avait le droit de par ses études, de par son diplôme. Il en avait le devoir, car cette femme, abandonnée à elle-même, serait morte sans avoir pu accoucher.
« Pour pratiquer la craniotomie, le D1 Laporte s’est servi tout d’abord d’un instrument destiné à cette opération. Il dévissa la branche de son forceps, qui porte, comme vous le voyez, une pointe aiguë devant pénétrer dans le crâne. (A ce moment, le prof. Pinard prend sur la table, où sont les pièces dites à conviction, le forceps dont s’est servi le Dr Laporte et montre au Tribunal la pointe acérée destinée à perforer le crâne.)
a II est probable que la pointe, après avoir perforé la bosse séro-sanguine, qui devait être ici considérable, rencontra des os très durs, et que la tête mobile, mal maintenue, fuyait devant l’instrument. Je dois vous dire, Messieurs, que dans certains cas, les os étant très ossifiés — et ils devaient l’être ici, bien
que le rapport d’autopsie n’en parle pas — la tête fuit facilement devant l’instrument ; il faut la maintenir avec beaucoup de force, ce qui est parfois extrêmement difficile. J’ai vu entre les mains des plus habiles, des plus grands maîtres, des difficultés presque insurmontables avec des instruments dont la pointe était mal acérée. Bref, le Dr Laporte ne peut pénétrer dans le crâne avec le crâniotome de la branche du forceps. Ne voulant pas opérer avec violence, il demanda alors au mari de la dame Fresquets’il n’aurait pas un instrument pointu à sa disposition. On lui apporta une boîte contenant plusieurs instruments, au milieu desquels il choisit une aiguille à matelas, un ciseau et un marteau. Avec l’aiguille, préalablement trempée dans l’eau chaude, il cherche une fontanelle, et tenez, Messieurs, combien cela était rationnel ! Voici un crâne d’enfant ; je prends l’aiguille dont s’est servi le Dr Laporte et je traverse très facilement l’espace membraneux au niveau de la fontanelle.
« On lui reproche d’avoir employé cette aiguille qu’on considère comme instrument défectueux et trop ténu. Ce reproche, je ne l’admets pas ; car cette aiguille pouvait, aussi bien qu’un bistouri, remplir le rôle pour lequel elle était choisie. Mais la fontanelle était probablement masquée parla bosse séro-sanguine, en tout cas difficile à trouver. 11 fit plusieurs tentatives superficielles, comme en témoigne l’autopsie de la tête de l’enfant, puis enfin, la pointe de l’aiguille étant appliquée sur la continuité de l’os, il prit le marteau, afin, par de petits coups frappés sur l’autre extrémité, de la faire pénétrer dans le crâne. Et l’aiguille pénétra. Mais l’ouverture était petite, la substance cérébrale ne sortait pas. Il songealorsau ciseau, et, au moment où il commençait à s’en servir, on le lui arrache des mains.
(( Dans ces conditions, au milieu de ces difficultés et de ces obstacles, leD1' Laporte fit une quatrième application du forceps. Les deux cuillers ayant été introduites, il articula ; mais, au lieu de tirer, il rapprocha l’extrémité des manches afin de se servir du forceps comme instrument réducteur devant aplatir la tête. 11 procéda, en somme, ainsi qu’on le faisait avant l’in-
vention du céphalotribe. Il réussit relativement puisqu’il détermina une fracture d’un pariétal — fracture notée à l’autopsie de l’enfant — et l’issue d’une petite quantité de matière cérébrale. Et alors, tirant sur le forceps, et les contractions aidant, il parvint à engager la tête et termina l’accouchement.
cc La délivrance faite, il ordonna à la sage-femme de faire des injections antiseptiques et quitta la maison, harassé, mais heureux et fier d’avoir pu terminer, dans ces circonstances aussi difficiles, une opération qui devait sauver la femme.
« Si, maintenant, j’examine l’état d’esprit du Dr Laporte pendant la série d’opérations pratiquées par lui dans ces conditions, je suis obligé de reconnaître une volonté éclairée, tenace, étonnante, pour ne pas dire extraordinaire.
« Pratiquant cette opération pour la première fois, je ne vois aucune défaillance. Il faut qu’il ait un tempérament chirurgical particulier, s’appuyant sur des études médicales sérieuses. Et je comprends son étonnement tout d’abord, quand, huit jours après, un juge d’instruction le fait appeler et lui demande compte de ses actes pendant la nuit du 1 1 septembre ; son chagrin ensuite quand on lui apprend que la dame Fresquet est morte. Conduit à la Morgue, mis en présence du cadavre, il assiste navré à l’autopsie. On lui montre une perforation utércvésicale. De plus en plus ému, il se trouble, il balbutie et, en somme, ne peut répondre. Eh bien, Messieurs, je viens répondre pour lui.
(( Par cela même qu’on a constaté sur la table d’autopsie une perforation utéro-vésicale et que le Dr Laporte s’est servi d’une aiguille de matelassier pour pratiquer la craniotomie, faut-il et doit-on en conclure à un rapport nécessaire et fatal entre l’instrument et la lésion? N’est-ce pas reculer d’un siècle de penser ainsi et de dire : il y a une déchirure des organes, on s’est servi d’un instrument qui a produit la déchirure. Est-ce que Levret n’a pas protesté contre cette interprétation à l’époque où l’on attribuait au forceps, instrument nouveau, les lésions des organes du bassin? Est-ce que déjà le grand accoucheur n’avait pas
démontré que plus souvent qu’on ne croyait, dans certaines conditions, les perforations peuvent se produire et exister alors qu’aucun instrument n’a été employé ?
« Est-ce que, depuis Levret, les perforations dites spontanées n’ont pas été admises par tous les accoucheurs? Est-ce que Jolly, dans sa thèse en 1870, n’a pas démontré par des chiffres que les perforations spontanées étaient plus fréquentes que les perforations traumatiques, surtout chez les multipares ayant un rétrécissement du bassin? Et justement, la dame Fresquet se trouvait remplir toutes ces conditions, comme je vais essayer de vous le démontrer.
« Je pense que le bassin a été* conservé ! Je demande à le voir. (Le tribunal déclare ne pas l’avoir...) Je regrette d’autant plus de ne pas le voir que si je me reporte au rapport d’autopsie, je constate que le bassin a été mesuré par déduction, méthode qui peut conduire à des erreurs de deux centimètres, alors que rien n’eût été plus facile de le mesurer mathématiquement. Mais je n’insiste pas, M. le Président, j’aurais bien d’autres remarques à faire que je passe sous silence. Une chose me suffit ; un léger rétrécissement du bassin a été constaté, le bassin a été évalué à neuf centimètres et demi ; je m’en contente, car c’est justement dans le cas de bassins légèrement rétrécis que se produisent le plus souvent les perforations spontanées. Donc, la femme Fresquet avait un léger rétrécissement du bassin; de plus, elle accouchait pour la sixième fois. Nous avons donc les deux conditions prédisposantes : multiparité et rétrécissement léger. Enfin, je demanderai à mes confrères si le bassin n’était pas épineux? Ils n’ignorent pas l’existence du bassin décrit par Kilian, Depaul et d’autres sous ce nom, c’est-à-dire, Messieurs, un bassin pourvu d’aspérités, d’épines, d’aiguilles osseuses siégeant surtout sur la partie antérieure, au niveau du pubis, et sur lesquelles la tête, violemment projetée par la contraction, vient perforer les organes? Or, je trouve le rapport d’autopsie muet à cet égard.
« Le Dl Socquet. — J’ai regardé le bassin, je n’ai pas vu d’aiguilles; en fait d’aiguilles, je n’ai vu que l’aiguille d’acier.»
« Le prof . Pinard. — Et la saillie articulaire postérieure, l’avez-vous regardée ? Non, car du premier coup, vous l’avez détruite en disjoignant la symphyse. C’est une pièce qui n’a plus de valeur et qui était de la première importance. »
« Je dis, moi, que tout ici plaide en faveur de la perforation spontanée ; car, en plus des deux facteurs précédents, nous avons la longueur du travail ; or, cette femme était en travail depuis 48 heures.
« Autre chose : je lis dans le rapportque les deux perforations vésicales sont sur le même plan horizontal. Or, comment expliquez-vous qu’une aiguille allant de bas en haut ait pu, en perforant la vessie de part en part, produire cette perforation double et horizontale ? Il eût fallu pour cela faire manœuvrer l’aiguille horizontalement, ce qui est matériellement impossible.
« Est-ce que cette perforation double et spontanée ne s’explique pas mieux par le mécanisme si clairement indiqué par cette planche que je suis allé chercher dans le musée de la Faculté, planche que M. Maygriera des raisons particulières de connaître, et qui est la figure demi-schématique, agrandie, donnée par M. Bonnaire dans son mémoire sur les perforations utéro-vésicales ?
« Je répète que toutes les probabilités plaident ici en faveur de la perforation spontanée.
« Le grand coupable c’est le bassin, et nous ne l’avons pas.
(( Heureusement pour nous, nous avons le rapport du l)r Socquet, où je lis ceci: Examen de l’appareil génital : la vulve, le
VAGIN, LES CULS-DE-SAC, l’oRIFICE EXTERNE DE l’uTERUS SONT INTACTS.
« Messieurs, j’entends déjà le cri de stupeur que Va pousser le corps médical tout entier, quand il saura que le médecin qui a fait, chez une femme ayant un rétrécissement du bassin, quatre applications de forceps et des tentatives de craniotomie, et cela, sans léser ni la vulve, ni le vagin, ni les culs-de-sac, ni l’orifice externe, est accusé d’avoir opéré avec maladresse et inhabileté !
CLINIQUE OBSTETKICALE
« Messieurs, j’ai pratiqué souvent des opérations semblables, et je n’oserais pas garantir une telle intégrité des organes après cette série d'opérations. J’en appelle à M. Maygrier : pourrait-il répondre d’avoir une intégrité semblable après quatre applications de forceps? Et c’est cet homme que l’on accuse de ne pas avoir conduit ses instruments avec la main? Je dis qu’il était impossible au Dr Laporte d’avoir ainsi pratiqué quatre applications de forceps, sans perforer les culs-de-sac, s’il n’a pas conduit les instruments comme il le fallait.
« Voilà, Messieurs, ce que j’avais à vous dire. Si quelque doute reste encore dans votre esprit, je suis à votre disposition pour le faire disparaître. »
Et après une plaidoirie d’une merveilleuse éloquence et une attente de quarante-huit heures ang-oissantes, conclusion : le Dr Laporte est condamné à trois mois de prison.
Reprenons la question ab ouo et examinons successivement les faits :
Un jeune médecin est appelé la nuit, le 1 1 septembre, pour terminer un accouchement difficile. Pendant quatre heures, il lutte en employant les moyens et ressources dont il dispose. Il parvient à terminer l’accouchement et se retire heureux. L’opérée meurt quarante-huit heures après. Une plainte est déposée, et, huit jours après, le médecin est appelé chez le jug’e d’instruction. De là, on l’emmène à la Morg-ue où il se trouve en présence du cadavre de la femme morte depuis six jours et en face d’un médecin expert, c’est-à-dire d’un médecin investi d’un mandat de justice.
Voilà l’obstétrique en face de la médecine légule. Nous avons vu agir l’obstétrique. Nous allons voir la médecine lég’ale à l’œuvre. L’autopsie est pratiquée de quelle façon? Ceux d’entre vous qui l’ignorent n’auront qu’à lire le dernier numéro de la Revue pi^atique cT obstétrique . Ils seront complètement renseignés et édifiés.
Et après cette opération, que fait le médecin expert ? Il rédige, séance tenante, un rapport en trois lig*nes. Et ce rapport donnait
le droit effrayant au magistrat de traiter notre confrère comme un grand criminel, c’est-à-dire de l’arrêter immédiatement et de le faire conduire en prison !
Ainsi, un médecin qui n’a eu d’autre mobile de ses actes que le désir de sauver une existence humaine, qui pendant quatre heures de nuit a lutté, peut être, dix jours après, traité comme un vulgaire assassin ! Et cela grâce à l’intervention actuelle de la médecine légale !
Ainsi, sans aucune hésitation, sans l’ombre d’un doute, voici un médecin expert qui conclut immédiatement à la culpabilité d’un confrère ! Le Dr Laporte devient, de suite, l’inculpé Laporte, ignorant ou n’ayant pas observé les règles de l’art (i). Recherchons donc les raisons qui ont pu permettre à l’expert d’être aussi affirmatif?
Il a, sans doute, une grande expérience des opérations obstétricales? Les applications de forceps dans les rétrécissements du bassin, les craniotomies lui sont des opérations familières? Il sait que pendant ces opérations une perforation peut être produite accidentellement par tout accoucheur ? Il sait que les perforations spontanées existent, que le bassin peut quelquefois être épineux ? Il a fait, il sait tout cela, et son rapport n’en parle pas ! Ah ! laissez-moi croire pour lui qu’il l’ignore. Car je ne puis admettre qu’un médecin, par cela même qu’il est investi d’un mandat de justice, voie dans tout accusé un coupable. Pourquoi n’est-ce pas une perforation spontanée, ou une perforation résultant d’un accident opératoire pouvant arriver, même à l’opérateur le plus habile et le plus expérimenté ? Si le médecin légiste connaissait toutes ces conditions, il devait en parler, il devait douter, il devait rechercher si elles existaient. S’il ignorait toutes ces choses, il ne devait pas conclure avant d’avoir un avis compétent, et plutôt deux qu’un seul !
Insuffisance dans ses recherches anatomiques médico-légales,
(1) Terme qui ne se trouve plus dans le rapport signé : Drs Maygrier et Socquet.
insuffisance de jugement en procédant à un rapport sommaire, j’allais dire à une exécution sommaire, en concluant par les affirmations ne s’appuyant sur aucun élément scientifiquement établi.
U expertise , dans ces conditions , c'est-à-dire unique et incompétente est , à l'heure actuelle , l'arme la plus dangereuse que je connaisse , car elle peut atteindre aujourd’hui, demain , dans sa considération , dans sa liberté, dans son honneur , qui? Vous tous , comme moi.
Aussi, avec quelle satisfaction ai-je lu, dans un livre qui vient de paraître hier, ces lignes que je vous demande la permission de vous faire connaître.
« L’expertise, en matière criminelle, prendra dans l’avenir une extension qu’on peut à peine prévoir.
« Pour le présent, les expertises amènent trop souvent des débats violents et confus, aboutissant à des verdicts étranges. On voit cette consultation, qui devrait être si calme et si technique, se transformer soudain en appareil de guerre. C’est l’arsenal où d’ignorantes mains vont puiser au hasard, pendant la lutte théâtrale, des traits et des raisons ! Discutée oratoirement, l’expertise perd bientôt son autorité et partage les chances de tous les arguments produits au cours dune discussion capricieuse.
« Comment faire pour que ce document scientifique, que nul à la Cour d’assises » — et j'ajoute : ni au tribunal correctionnel — « ne peut discuter avec compétence, parvienne à s’imposer à tous ?
« Pour que l’expertise obtienne un tel crédit, il faut d’abord qu’elle le mérite ; elle ne peut le mériter qu’en devenant contradictoire. Cela signifie que, dans toute expertise, il faut que les intérêts de l’accusation et les intérêts de la défense soient séparément représentés. Deux experts seront désignés, l’un par le juge, l’autre par l’inculpé, et leurs conclusions seront prises en commun, après avoir été discutées contradictoirement. Dès lors, nul n’aura plus à l’audience intérêt à combattre l’expertise ; le jury
ne pourra concevoir aucune défiance, et ce document essentiel prendra toute autorité » (i).
Ces lignes sont de qui ? — De l’éminent avocat général à la Cour de cassation.
Vous voyez que je ne suis pas en lutte avec toute la magistrature ; j’ajoute que j’éprouve une grande satisfaction en me trouvant en communauté d’idées avec M. l’avocat général à la Cour de cassation, et que je lutterai, non pas contre , mais avec lui , pour faire aboutir le plus tôt possible, la réforme qu’il propose.
Notre rôle doit être d’éclairer ceux qui doivent rendre la justice et non de les combattre. Seulement, cette expertise compétente et contradictoire, je la veux, dès le début de V instruction , avant toute arrestation préventive. Toute la question est là. Du reste, n’est-ce pas là ce que réclament depuis plus de dix ans, le professeur de médecine légale, M. Brouardel (2), M. Drioux (3) et plus récemment notre confrère, le Dr Ladreit de la Charrière (4)?
Quelle que soit l’étendue des connaissances d’un médecin expert, il ne peut être omniscient, même agissant en vertu d’un mandat de justice.
Quelle que soit la valeur d’un homme, l’expert isolé sera toujours un danger ; son témoignage ne doit avoir aucune valeur aux yeux de la justice: Testis anus , testés nullus.
N’est-ce pas en procédant ainsi que les magistrats, plus éclairés, ne se croiront plus obligés de faire eux-mêmes de la médecine légale, comme nous venons de le voir. Croyez, Messieurs, que je n’exagère pas en disant cela. Permettez-moi de relire quelques attendus du jugement qui condamne le Dr Laporte :
(1) La Cour d’assises , par Jean Cruppi, avocat général à la Cour de cassation, p. 299 et 300.
(2) Voyez Réformes des expertises médico-légales , par Brouardël, 1884.
(3) Drioux. Sur V organisation de l'expertise contradictoire et d’un tribunal de super-arbitre. Expertises dans les législations étrangères, 1886.
(4) Ladreit de la Charrière. in : Journal Le Droit, 18 novembre 1896 et communication écrite.
« — Attendu qu 9 il n'avait aucune notion de la position que devait avoir la malade dont il laissait les jambes basses le lona du lit II J
— Attendu que se trouvant en présence d’une opération grave, la craniotomie, qu’il n’avait jamais faite, les instruments ad hoc lui manquant
— Attendu, de plus, qu’en pratiquant la craniotomie, il a fait preuve d’une impéritie et d’une ignorance manifeste des choses que tout homme de l’art doit savoir ;
— Attendu que... les doigts doivent prendre contact avec la tête fœtale autant que possible maintenue par la main d’un aide, placée sur le ventre, et que le perforateur, tenu de la main droite de l’opérateur, doit être guidé et appuyé jusqu’à la place où il agira, sur les doigts indicateur et médius de la main gauche. (Heureusement pour mon ancien chef de clinique, le tribunal ne l’a pas vu opérer il y a quelques jours.)
— Attendu que ces règles prescrites et observées dans les opérations faites avec des instruments appropriés, sont encore plus impérieuses lorsque le praticien a en main comme Laporte, un instrument, disent les experts, défectueux, difficile à manier et à diriger avec sûreté et dont les échappées étaient à craindre ; or, attendu que l’information et les débats ont recueilli les déclarations nettes, formelles, que rien ne peut faire suspecter, des dames Houbert et Delanoé qui étaient auprès de la parturiente. . . »
Je m’arrête, Messieurs. Ce que je viens de vous lire doit vous suffire pour vous prouver que je ne m’avançais pas trop en disant que le tribunal, en libellant son jugement, s’était livré à l’exercice illégal delà médecine légale, car bien des attendus sont pris en dehors du rapport des experts. C’est le tribunal qui reproche d’avoir laissé pendre les jambes! C’est le tribunal qui accuse le Dy Laporte d'ignorance ! C’est le tribunal qui indique et précise la position des mains et des doigts que doit avoir V accoucheurpendant l’opération !!!
Ah! j’espère bien, Messieurs, que ce verdict, reposant sur ces arguments étranges, ne constituera qu’un accident judiciaire,
qui ne se reproduira plus et que vont réparer bientôt d’autres juges plus éclairés. Et déjà je leur dis:
Le Dr Laporte avait le droit et le devoir de pratiquer l’opération : le droit, de par son diplôme ; le devoir, de par ce principe classique qui domine toute l’obstétrique, à savoir que si l’on ne doit jamais intervenir sans une indication formelle, dès que cette indication existe, il faut la remplir sans aucune temporisation ( i ) .
Or, l’indication existait-elle? Personne ne le contestera, je suppose, étant donné que la femme était en travail depuis plus de deux jours, que deux applications de forceps régulières étaient restées infructueuses, que l’enfant était mort, et que la disproportion entre la tête et le bassin était aussi nettement établie. Devait-il temporiser, appeler un confrère, faire transporter cette femme dans une maternité, malgré sa volonté? Mais déjà il est plus que probable que l’on avait trop attendu avant d’intervenir. Il est certain, en tout cas, que tout retard ne pouvait être que dangereux.
On lui a reproché de n’avoir pas d’instrument pour pratiquer la craniotomie. C’est une erreur. Il en avait un, peu commode, je le veux bien, mais enfin, il en avaitun, fait exprès pour pratiquer cette opération : le crâniotome dont est pourvu tout forceps de Levret. Ne parvenant pas à perforer le crâne avec son crâniotome, il demande, après réflexion, et s’appuyant sur des souvenirs classiques, si l’on ne pourrait mettre à sa disposition un instrument piquant, et on lui apporte la fameuse aiguille à matelas, longue de 21 centim. et large de 5 millim. Horreur, disent les commères ! C’est un instrument trop ténu, difficile à manier, défectueux, disent les experts. Mais que disent les maîtres ?
« La crâniotomie s’exécute avec les ciseaux de Smellie ou un instrument fort et piquant quel qu’il soit », a dit, répété, pendant quarante ans, et écrit le prof. Pajot (2).
(1) Pajot. Principe qui domine toute l’obstétrique. Travaux d'obstétrique, p. 28.
(2) Pajot. Travaux d'obstétrique, p. 26.
PINARD
Est-ce que, maintenant, on va venir mesurer le diamètre des instruments employés par les opérateurs, accoucheurs ou chirurgiens ?
Mais il pratiquait cette opération pour la première fois ! Eh bien, c’est une faute de pratiquer une opération pour la première fois? La version qu’il a pratiquée sur une femme X. était aussi sa première version. Il a donc eu tort de la faire? Il n’avait pratiqué cette opération que sur des fœtus morts et des mannequins ! Mais, est-ce qu’on apprend la médecine opératoire sur les vivants ?
Je ne saurais trop protester contre ces allégations qui, si elles ne sont pas à proprement parler, des accusations, n’en vont pas moins à l’encontre de l’exercice de la médecine dans toute sa plénitude.
Vous, jeunes confrères qui m’écoutez, qui bientôt, demain peut-être, vous trouverez en face de cas semblables, quand vous serez seuls, loin de tout aide et de tout secours, allez hardiment, forts de votre science et de votre conscience. Ne songez qu’au salut des êtres qui vous sont confiés. N’ajoutez pas à votre émotion, à vos angoisses de débutant, la crainte d’être accusés d’inexpérience, car alors votre volonté pourrait tituber, votre main n’aurait plus la même sûreté voulue, ou peut-être encore seriez-vous amenés à commettre cette lâcheté de déserter le champ de bataille, de mettre en pratique, suivant la poignante expression de Me Henri Robert : « la théorie cia laisser mourir » .
La véritable accusation a fini, en audience, par se réduire à ceci : le Dr Laporte a été condamné pour avoir, à l’aide d’une aiguille à matelas non dirigée, provoqué une perforation utérovésico-péritonéale. J’adjure les magistrats devant qui il reparaîtra bientôt de se faire donner la preuve :
i° Que la perforation n’a pas été spontanée;
2° Que la perforation n’est pas le résultat d’un accident opératoire ;
3° Que la perforation de la vessie est bien due à une seule piqûre d’aiguille.
Quant à moi, je m’adresse aux accoucheurs du monde entier et je leur pose les questions suivantes :
i° Doit-on accuser « d’inhabileté et de maladresse » le médecin qui a fait quatre applications de forceps dans un rétrécissement du bassin et plusieurs tentatives de craniotomie sans déterminer la moindre lésion de la vulve, du vagin et de l’orifice utérin?
2° Après avoir lu le rapport du Dr Socquet, pensez-vous qu’on puisse en tirer une conclusion ferme, scientifique en un mot?
3° Une aiguille à matelas, longue de 21 centim. et demi, large de 5 millim., a-t-elle pu, en une seule fois, déterminer au niveau de la vessie, sur la femme vivante : deux perforations, situées à peu près sur la même ligne horizontale, à 4 centim. l’une de l’autre, perforations à peu près circulaires quand la paroi est relâchée et mesurant 2 centim. de longueur?
Et maintenant que j’en ai fini avec cette trop longue leçon, leçon pénible, mais nécessaire, laissez-moi constater le bien fondé de ce dicton : « A quelque chose malheur est bon ». Si l’on a pu et si l’on peut, non sans raison souvent, gloser sur Yirtvidia medicorum , c’est avec bonheur que je viens de voir surgir, de sentir les vifs sentiments de solidarité qui animent le corps médical, quand l’un de ses membres est injustement malheureux. Aussi, en terminant, j’adresse à tous ceux qui, de loin comme de près, m’ont donné leur approbation, prodigué leurs encouragements — et que je n’ai pu remercier personnellement — l’expression de mes sentiments de cordiale sympathie et de confraternité.