‹ Clotilde de LusignanChapitre 29 sur 38 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit. ♦ ( Racmk , Alhalie. )

Heureux mur, tu devais servir mieux leur désir : Ils n'obtinrent de toi qu'une ombre de plaisir.

(La Fostamb, Ici Filles de Minée. )

Songe , songe , Céphise , à cette nuit cruelle , Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle; Figure-toi Pyrrhus, les yeux élincelants , Entrant à la lueur de nos palais brûlants.

( Racikb. )

Aussitôt que la nuit fut arrivée, Clotilde s'empressa de renvoyer Josette, et d'ouvrir sa fenêtre.... Nephtaly n'était pas sur sa rocaille... La princesse s'impatienta d'autant plus que son désir de le voir

avait plus de violence Ah ! je ne connais rien de

plus douloureux que l'attente.'»... en amour, c'est un supplice...

Enfin, un léger bruit annonce que le Juif est sur la crevasse ; il se cramponne à sa corde, et son poids te fait parvenir à la rocaille chérie.

La nuit ayant redoublé ses voiles funèbres, ce qui veut dire qu'il faisait plus noir encore que dans la nuit du charpentier, l'obscurité força Clotilde à mettre sur l'appui de la croisée sa lampe de nuit.... Cette lueur colora son visage d'une lumière rougeâtre,

et, dans l'ombre de la nuit, elle apparut à son tendre amant entourée d'une espèce d'auréole, qui lui donnait une grâce nouvelle.

— Nephtaly, dit-elle, voilà deux fois que vous me sauvez la vie....

— Àh ! Clotilde , ne me la sauves-tu pas chaque

jour, chaque soir, chaque matin! La vue de

ton col si bien attaché sur tes épaules de neige , l'aspect charmant de tes joues rosées où tout le carmin „ de la nature semble infusé , de tes yeux bleus plus doux que le lait , et plus brillants que l'or , ne me donnent-ils pas la vie? Àh ! Clotilde, ne comptons

jamais en amour! je craindrais de savoir qui

l'emporte de nous deux !...

— Mon bien-aimé , je veux te récompenser en te donnant un talisman d'amour, qui te représentera Clotilde ; il te dira sans cesse qu'elle ne sut pas feindre et que tu es tout pour elle !.. ce sera le seul monument de nos tendresses.

— En ai-je besoin , s'écria le Juif, n'es-tu pas sans cesse présente à ma pensée?

Clotilde ne l'entendit pas , elle avait disparu. La jeune fille va chercher une écharpe qu'elle & brodée en secret dans le silence des nuits ; ses mains douces et polies ont erré sur la soie, pour y tracer son chiffre et celui de Nephtaly l'amoureuse ouvrière

Jes a entrelacés , et l'amour avait dessiné tous les ornements de cette brillante écharpe.

Nephtaly..... c'est à la lueur de cette lampe que j'ai tissu ce léger voile! porte-le quelque-

fois !..... si nous sommes séparés, il te contera

tout! Elle souriait en tenant l'écharpe , mais ce

sourire avait quelque chose de triste : il vint orrer sur sa lèvre coral line, semblable à un rayon de sor leil en hiver , ou plutôt comme le sourire de l'indigence témoin dçs prodigalités de la fortune..... Ce sourire, dénué d'espoir, peignait bien leurs amours : plus il était empreint de regrets , plus il découvrait d'amour à Nephtaly.

— Clotilde, s'écria le Juif avec l'accent du regret , comment puis-je la prendre?

Sans proférer une seule parole , la jeune fille regarda le Juif d'un air qui semblait dire : « Aimestu? »

Avez-vous éprouvé quelquefois le désir de vous jeter à l'eau , si le regard de votre maîtresse vous eût fait croire qu'elle le voulait ? connaissez-vous, cette frénésie qu'allume un coup d'œil de mépris?... ♦ Aussitôt que Clotilde eut jeté son œillade Nephtaly, saisissant sa corde, y attache une. pierre et la lance sur la fenêtre de Clotilde, en la priant de l'attacher.

— Que voulez- vous faire,.... Nephtaly? « ,

— Périr... plutôt que d'essuyer un second coup d'œil pareil à celui ,

— Nephtaly Je vous commande, je vous ordonne de ne pas...

Vaines menaces, le Juif cherche à franchir l'espace d'un saut. Alors Clotilde fixe la corde malgré elle, et Nephtaly traverse les airs sur ce fragile appui.

Clolilde a tremblé en attachant cette corde ; elle rre mble en voyant Nephtaly se hisser au moyen des nœuds; elle tremble à mesure qu'il avance; elle

tremble alors qu'il s'assied sur la croisée ils sont

près l'un de l'autre ; elle ne tremble plus^

Une crainte vague erre dans l'esprit de Clotilde; mais son extrême innocence, sa candeur ne lui permet pas d'apercevoir un danger quelconque, et, fille de la nature, elle salue son doux ami par un'sourire et un regard propres à lui faire courir le danger qu'elle ignore Si elle l'eût connu , le respect de Nephtaly lui aurait appris combien elle en était aimée ! ...

— Donne-moi cette écharpe , que je la couvre de baisers!...

Clotilde la noua tout autour de son beau Juif, et elle ne put se refuser à passer légèrement ses mains - dans les boucles noires des cheveux de Nephtaly : l'ivoire de sa main se mêle à ce jais ondoyant !., et l'Israélite, de même qu'une fleur trop chargée de

rosée, se penche vers Clotilde Il est ivre

Ce léger contact , cette chaste et douce caresse fut la plus grande faveur qu'il obtint! Les cheveux de la princesse effleurèrent aussi sa joue en y portant une délicatesse aérienne , une suavité que je ne puis rendre ; il faut même l'avoir ressentie pour en avoir

l'idée Ils osent appuyer bien mollement leurs

têtes charmantes Tune contre l'autre! Cet assembleraient pur , angélique et momentané , ce toucher délicieux sous lequel leurs âmes se réunirent,

leur causa quelque chose de plus tendre, de plus vif, de plus beau que ce que Ton nomme plaisir.... Cette douce pression était pour leurs âmes ce que la suprême faveur est aux sens !.... ils auraient voulu rester toute leur vie en cette extase , embellie de toute la richesse du silence de l'amour satisfait.

— Clotilde, tu m'as juré d'être fidèle? demanda le Juif après quelques moments.

— Tiendras-tu tes serments?... répondit-elle en abandonnant la chevelure de l'Israélite.

— Hélas!... quand sera-ce?... fut la seule réponse du Juif. '

A ce vœu , Clotilde lui dit :

— Nephtaly, tu as ton écharpe ; quitte ce lieu !...

— Je ne le puis.

— Tu le dois.

— Cruelle , qui te presse ?

— Je ne sais.

— N'es-tu pas contente ?

— Oui.

— Que peux-tu désirer ?

— Rien ; mais quitte ce lieu !

— Pourquoi ?

— Nephtaly , je le veux ; cela doit te suffire.

— Tu me crains donc?...

A cette demande , elle répondit par un regard dans lequel on lisait autant oui que non.

Vainement l'on chercherait à peindre , par des paroles, le charme céleste que la douce harmonie

CLOTILDE. T. II. l4

de leurs cœurs répandait sur ce moment. Cette scène a quelque chose de trop indéfinissable !.... seulement, j'y vois une jeune fille, rayonnante d'innocence , se confier dans les bras d'un amant respectueux ; et j'y trouve le plus bel effort , le plus beau spectacle de la nature, car il les renferme tous !... des quatre grandes scènes delà vie, cette scène n'estelle pas la plus touchante, la plus remplie de voluptés? Chaste comme le lis qui vient d'éclore , Clotilde folâtre avec amour sur le sein de Nephtaly, dont l'œil fier et les formes font un contraste avec les courbes gracieuses et la finesse de la jeune vierge; elle ne s'effraie en rien de ce qu'une autre, se croyant

vertueuse, appellerait un grand danger ! Il me

semble que les anges des cieux applaudissent à ce tableau.

Ne pouvant résister à son envie cuisante , le Juif se penche sur le col d'albâtre de la princessse , et il y dépose un baiser de feu

Clotilde n'eut pas le temps de se courroucer , car

un léger bruit vint les épouvanter Ce bruit part

delà mer, qui gronde sous le sillage d'un vaisseau Le bel Israélite regarde , et il aperçoit des

voiles blanchâtres fendre silencieusement la Méditerranée : ces voiles apparaissent au milieu de l'ob-

scurité, comme les ombres nuageuses d'un rêve

Une sueur froide saisit Clotilde.... elle regarde le Juif avec stupeur.... Nephtaly , prompt comme un éclair , s'élance sur sa corde , parvient à son rocher, la retire. II regarde les vaisseaux , compte dix pe-

tites galères regagne aussitôt sa crevasse, et

se jette dans les flots.

Clotilde court à son autre fenêtre , et l'ouvre précipitamment : elle voit Nephtaly nager vers le pont de bateaux, et chercher à l'atteindre avant les funestes vaisseaux ! 11 arrive à l'esplanade comme

les soldats du Mécréant, contenus dans le premier vaisseau , descendaient sur le bac.

Nephtaly s'arme d'un débris de chaloupe; il se place à l'entrée du pont de bateaux , et se faisant un rempart de planches, il tâche de démolir le pont en attendant l'ennemi.

Les soldats s'avancent sur ce bac , large de quelques pieds : il marchent , trois par trois, avec confiance et en silence. Arrivés à l'extrémité, près d'atteindre l'esplanade, Nephtaly se lève, Clotilde jette un cri perçant , et le Juif, à l'aide de sa massue, défend le passage ; les trois premiers brigands sont massacrés en un clin d'œil : il frappe sur les autres et défend le passage avec une valeur héroïque.

Les soldats , étonnés de trouver de la résistance , et ne sachant, à cause de l'obscurité, si Nephtaly est seul, se poussent les uns contre les autres, et tombent dans la mer.

Nouvel Horatius Coclès, le beau Juif poursuit les brigands : en un instant il a nettoyé le pont et il s'en retourne à sa place, en essayant derechef à rompre le bac.

Mais d'autres soldais débarquèrent bien vite!....

et animés par les reproches du Mécréant , ils fondent sur le Juif.

Clotilde est en délire à l'aspect de ce combat , où la mort voltige sur la téte du bel Israélite. La jeune fille fait retentir l'air de ses cris, parcourt ses appartements , arrive à son antichambre , trouve Castriot , et l'entraîne en criant :

-— Sauvez-le I sauvez-nous !... L'Albanais, étonné des cris de sa maltresse, du bruit qu'il entend au dehors , et de l'effroi de Clotilde , arrive à la croisée ; et la jeune fille lui montre du doigt ce combat nocturne.

En ce moment , Nephtaly , accablé sous le' nombre , succombe et se défend entre les mains de trois soldats qui peuvent à peine le contenir et l'empêcher de crier !.... Enguerry lui-même et Michel l'Ange enfoncent la porte de la salle à manger , qui résiste faiblement, et les coups de la pièce de bois avec laquelle on frappe sur la porte , retentissent dans le château.

A ce spectacle , Castriot vit que Casin-Grandes était perdu sans ressource ; il saisit alors la princesse presque évanouie , et il se précipita dans les appartements du prince , afin de sauver les Lusignans , s'il en est temps encore.

Il éveille le docteur Trousse, qui roule sa machine tout endormie vers l'appartement du prince : Castriot arrache Jean II au sommeil, le revêt de sa dalmatique , et , prenant le monarque sur ses épaules , sans plier sous la charge , il ressaisit Clotilde ,

met son sabre entre ses ctents et vole vers le portail , en criant , ainsi que Trousse , à travers les galeries , les escaliers , les cours.^-

— Courez à la salle à manger !.. aux armes !... voilà l'ennemi!

A ce coup de tonnerre et au bruit horrible qui se fait entendre , on s'éveille en tumulte ; toute la maison s'ébranle, on allume des torches , et pendant que la foule envahit les cours, le courageux Castriot traverse Casin-Grandes en portant tous ses Dieux, comme Énée lorsqu'il fuyait sa patrie devenue la proie des Grecs. Trousse , prévoyant bien que l'Albanais fidèle allait cacher le prince et sa fllle , le suit comme un chien, espérant bien profiter de l'asile pour son propre compte.

Tous les habitants du château volent à la salle à manger, ils arrivent armés comme ils peuvent; mais ce fut pour être témoins du triomphe du Mécréant qui envahissait l'asile du roi de Chypre!... En vain l'on sonne le beffroi , en vain la sentinelle

de la cour y répond par son cor nul ne vient

au secours de Casin-Grandes.

A l'aspect du Mécréant vainqueur, à l'aspect de cette salle qui vomit des soldats furieux , chacun se mit à fuir... La foule se rejeta vers le portail; mais Enguerry n'était pas homme à négliger les précautions. Lorsque la sentinelle sonna du cor, c'était pour signaler l'approche d'un corps de brigands qui ne tarda pas à s'étendre en face du château.

Plus d'espoir! les forces Mécréantiques ont

cerné tout Casin-Grandes et les soldats le parcourent des torches à la main.... les galeries tremblent sous leurs pas précipités et les échos répètent leurs affreux cris de joie. Enguerry place ses soldats avec un soin et une attention toute particulière, afin que rien ne puisse échapper.

Il se dirige vers le portail , met une espèce de corps-de-garde sur le pont-levis ; il range ses troupes par pelotons ; en garnit chaque galerie , chaque appartement; pose des sentinelles partout, même sur les tours , sur l'esplanade, dans les cours ; enfin, il s'assure de toutes les issues de- ce vaste château.

Il y eut des résistances particulières; l'évêque , Monestan , Kéfalein , Vérynel et l'élite du château défendirent la porte des appartements royaux , croyant que le prince et sa fille y étaient encore...» mais le Mécréant triompha.

Me Taillevant fut le dernier à se rendre , il fallut que Michel l'Ange vint avec du monde pour le forcer. Ce célèbre chef avait assemblé toute sa cuisine, ainsi que Bombans , les gens de l'intendance et du fournil ; et tous , armés de broches , de pelles , de piques, et de ce que l'on put trouver, gardèrent l'arsenal qui contenait les chefs-d'œuvre de Taillevant.

A l'aspect de ce bataillon généreux, résolu de périr pour sauver les trésors du chef immortel de la cuisine française, Michel l'Ange se mit à rire et offrit une honorable capitulation en s'écriant :

— Les œuvres du génie seront respectées !

sauf à pendre le génie lui-même.

On se saisit de Tail levant et de son escadron, que* l'on conduisit avec le reste des prisonniers.

Dans la cour de Hugues et contre le perron, les soldats d'Enguerry formèrent un vaste carré, au milieu duquel on entassa tous les habitants deCasin- Grandes.

Parmi eux, on vit avec surprise l'audacieux Nephtaly qui , debout , les bras croisés et ensanglantés , sa noble tête penchée sur sa poitrine, était dans l'attitude sombre de la douleur; il se trouvait entre les trois ministres et Bombans. La foule des prisonniers leur avait laissé par respect un petit espace...

Rieu n'était effrayant pour ce groupe de Casin- Grandésiens comme de voir les brigands dévaster ce beau château. Chaque soldat courait sans nulle précaution avec une torche à la main, et cette multitude de lueurs voltigeantes redoublait leurs terreurs , en leur faisant craindre un incendie : ils entendaient briser les portes, crier, rire; et cela sans pouvoir se venger!... ô rage !

Néanmoins, au milieu de ce malheur, et tout grand qu'il était, ils éprouvaient une joie pure, quand, en se regardant les uns les autres, ils ne virent ni le prince ni sa fille. Les trois ministres se flattèrent que le prudent Albanais les aurait sauvés !... Quant à l'absence de Trousse, elle ne surprit personne; on savait qu'il trouvait toujours moyen de se mettre à couvert.

Chacun gémissait en apercevant le génie de la destruction et ses ministres envahir les appartements; les soldats mirent le feu aux boiseries aûn de découvrir toutes les issues secrètes et les endroits ou Ton aurait pu cacher des trésors!...

— Que de réparations ! dit Bombans aux trois ministres.

— Ils prendront nos chevaux et Vol -au- vent aussi.'... répondit Kéfalein.

— Ils profaneront les vases sacrés! s'écria Monestan.

— Us emporteront nos armes ! repartit Pévêque.

— J'ai sauvé l'histoire de la cuisine française ! cria Taillevant en montrant dans son sein les précieux manuscrits.

Chacun se plaignit en son langage ; le Juif seul ne disait rien : la femme du concierge était à quatre pas de lui , et malgré la désolation générale , elle admirait les belles formes de l'Israélite ; et cherchait à s'approcher davantage pour lui prendre la main.

Tout à coup l'attention fut fortemeut excitée par des cris violents qui partaient de la seconde cour : on écoute, on cherche à distinguer les voix

— Moi je suis médecin, ne me tuez pas !.... je vous guérirai!.... je meurs!.... je meurs!

Alors un groupe de soldats parut; il amenait Trousse qui se laissait traîner, et Caslriot qui tout couvert de sang se débattait avec le tronçon de son sabre ! Us furent introduits dans le carré : l'on

garrotta Castriot , et le fidèle Albanais se traîna à côté du beau Juif.

— Est-elle sauvée? demanda Nephtaly.

— Je l'espère , répondit le farouche soldat.

— Dieu soit loué ! s'écria Monestan.

— Fatale destinée et que je suis imprudent!.... dit le beau Juif : levant alors ses yeux au ciel , il semblait appeler du L«jcours ; on voyait dans sa contenance une indignation, un sombre désespoir; et à la manière dont il regardait les brigands , on pouvait deviner qu'il espérait la vengeance ! ....

À ce moment Michel l'Ange se présenta aux regards des habitants de Casin-Grandes , en leur lançant un sourire empreint d'une malice infernale. Le reflet de sa torche lui donnait l'air d'un diable

sortant des enfers! Aussi, à son aspect, un

mouvement d'horreur fit mouvoir toute celte assemblée de malheureux.

— Hé bien ! prudents ministres , dit-il , je viens vous engager à détruire une autre fois le pont de bateaux! Ne vous avais-je pas dit que ma présence marquerait au château!.... ne craignez rien cependant , il ne vous arrivera rien autre chose que la mort.

— La mort! répéta Trousse....

Les prisonniers gardèrent cette dignité qui sied bien au malheur , ils ne répondirent rien et le Vénitien continua sa recherche.

— Je ne vois pas, dit-il, la fleur de Casin-Grandes, la beauté par excellence; et le respect en per-

sonne, l'essence de vertu, le prince de Chypre. L'amoureuie Clotilde devrait y être , car j'y vois son amant; et où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute.

A ces paroles , l'assemblée stupéfaite porte ses regards sur le Juif ; mais l'Italien continue.

— Mon poison les aurait-il envoyés dans le troisième hémisphère?... répondrez-vous , vertueuse canaille?....

L'œil vert de l'Italien plongeait dans ce groupe de prisonniers ; sa revue finie , il s'écria : « Par le chef de Dieu, les oiseaux seraient-ils envolés?

— Hé bien ! le prince et sa fille y sont-ils? lui demanda le Mécréant , qui survint.

— Non , dit Michel l'Ange. Ah ça , gens de bien , si vous aimez la vie nous direz-vous si votre chef de file est mort ainsi que sa fille?...

— Non , répondit Trousse.

— Veux-tu te taire , lui cria l'Albanais ; sinon je t'étrangle. A l'aspect de la grimace de Castriot, Trousse se tut.

— Mon compère, dit le Vénitien, il faut encore visiter le château avec une scrupuleuse exactitude et promptement. Et puis il nous restera un dernier moyen que nous viendrons employer... Mais l'Italien ne pouvait arracher le Mécréant à la contemplation des richesses qui s'amoncelaient dans les cours.

On procédait au pillage avec une affreuse activité; les richesses que Bombans avait sorties de leur ca-

veau pour le tournoi furent apportées au milieu de la cour avec les trésors du prince , le dressoir , les vases, et la balustrade d'or.

Le Juif remarqua les vases de cristal encore pleins de ses fleurs ; enfin tout ce que contenait le château fut entassé sans ordre, sans attention, et avec un vandalisme qui fit dire à Bombans désespéré : . — Encore s'ils en tenaient un registre exact et détaillé! mais voyez!.... point d'inventaire.... ils en perdront....

Au milieu de ce désastre , Josette examinait tous les soldats en cherchant à reconnaître son cher le Barbu. Mais dans ce tableau d'horreur , parmi les flammes , les cris des vainqueurs au milieu de cette nuit de désolalion , le plus bizarre , était de voir Marie errer négligemment seule en liberté ; elle vint s'asseoir sur les coffres qui renfermaient six millions d'espèces et regarda ce pillage avec insouciance. Enfin , cette folle jouant avec ses cheveux épars , à peine couverte de ses vêtements en désordre , et les yeux égarés , avait l'air du génie des ruines auquel on donnait une fête

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