CHAPITRE XXVI
De la prison , sur eux , la porte s'est fermée ; Ils attendent la mort , l'accusent de lenteur.
( Poème de Jonas. )
Quand je devrais périr, j'espère vous sauver ; Et pour mon bienfaiteur je saurai tout braver.
( Tragédie de Guillaume Tell. )
Tendanl que Raoul pressait les flancs étiques du cheval de l'intendant afin de pouvoir suivre le vieillard, le roi Jean II, et sa farouche escorte, s'avançaient en grande hâte vers la forteresse d'Enguerry.
Lorsque le cortège parvint à l'endroit de la colline des Amants où le Juif rencontra Clotilde, la princesse et Nephtaly se le montrèrent en même temps par un regard empreint de toutes les suavités de la mélancolie. Ce coup d'œil plein d'une certaine grâce funéraire semblait contenir toute l'histoire de leurs amours enchanteresses. Clotilde s'appuya bien légèrement sur l'épaule de son bien-aimé; les boucles de leurs cheveux se mêlèrent ; et, parmi les captifs, eux seuls, au moyen de ce tacite langage des âmes , cueillirent une fleur au milieu de ce vaste champ d'infortune. Et n'étaient-ils pas réunis?...' Qu'ira-
CLOTILDB. T. II. 17
porte que ce fût parle malheur?... ils se voyaient!... et se voir est tout en amour!...
En ce moment, Trousse-Judas, horriblement fatigué par les cahots de la voiture qui renouvelaient les douleurs de ses jambes meurtries, rompit le silence en s'écriant : « Je souffre. »
— Tu n'as que ce que tu mérites, vil apostat, traître!... répliqua Tévêque; fuis d'ici! va au bout du chariot, n'approche pas de ceux que tu as livrés!... la présence d'un Judas est un supplice !....
— Ne l'injuriez pas , interrompit Jean II d'un ton calme, il a suivi le penchant de la nature en se conservant à nos dépens. Faut-il le blâmer d'avoir été homme avant d'être sujet? Nous n'avons pas tous la force d'être des héros... peut-être nous aurait-on toujours découvert. M0 Trousse, nous vous pardonnons !....
— Moi, monseigneur!.... Et Trousse confus se réfugia à l'extrémité du chariot.
— Messieurs, dit le monarque à voix basse, nous nous trouvons dans des circonstances graves!....
— Très-graves, répéta nonchalamment Kéfalein, qui conservait l'insouciance de son caractère au milieu de ces événements.
— Voilà ce que c'est que de n'avoir pas suivi mes conseils! s'écria l'évêque; ou plutôt si nous avions trente mille hommes....
— Confions-nous à la Providence , interrompit Monestan en levant les yeux au ciel ; la résignation est la première vertu du sage !....
— Que peut être devenu le chevalier noir ? murmura le prince ; et comment se fait-il qu'il ait pu
nous abandonner? Allons, soumettons-nous à la
main qui nous frappe !... Dieu le veut!...
— Dieu a donc voulu que l'on pillât tous nos trésors ? s'écria Bombans; et on les a tellement dispersés qu'il est impossible que le compte s'y retrouve jamais!..*..
— - Qu'importe ! répondit le monarque.
Cette parole soulagea Bombans, qui pensa que ce pillage serait une éponge pour laver ses comptes de tout reproche.
— Ils auront brisé la chaise de Mélusine ! continua le prince.
— Et brûlé la tapisserie, ouvrage de la Sainte- Vierge! observa Monestan ; c'était la plus précieuse relique de la chrétienté.
— Et ils ont emporté toutes nos armes ! ajouta Hilarion.
— Que de malheurs ! s'écria Kéfalein en voyant
Michel l'Ange faire caracoler Vol-au-vent autour du chariot.
— Ces malheurs , dit le beau Juif à l'oreille de Clotilde, sont mon ouvrage, j'en suis le seul coupable! mais peut-être pourrai-je les réparer...
— Et comment, Nephtaly
— Hélas!... tenez..., voici mon seul espoir... Et il montra à Clotilde un anneau d'argent très-grossier qu'il portait à son index gauche. Je jure, reprit-il , que si je puis échapper à ce nouveau malheur, je ne
m'exposerai plus à de pareils dangers!... Ah! ma Clotilde, qu'ai-je fait !...
— Qui parle en ce moment à notre 011e? demanda le prince avec curiosité.
— C'est le Juif Nephtaly , répondit Bombans.
— Ciel !.... s'écria Jean II ; ô comble de misère, un Juif à nos côtés!... et, il parle à notre fille !...
— Et ils s'aiment, ajouta Michel l'Ange, qui passait.
A ce mot, le vieux monarque se tourna vers l'endroit où il supposait Clotilde, et il dit avec l'accent de la plus profonde douleur : « Serait-il vrai, ma ûlle?.... »
La jeune vierge ne répondit rien, et Jean II consterné baissa la téte sur sa poitrine; mais Gaslriot cria sur-le-champ au Vénitien :
— Infâme et vil calomniateur! non content de la vie de nos rois, prétends-tu pouvoir noircir leur sublime caractère et la pureté de ma bienfaitrice que je suis en tous lieux?.... Ah! si j'avais mon sabre!... Meurs, Gaslriot ! tu vois tes rois insultés et tu ne peux les venger, meurs!....
A ces paroles le prince parut se réveiller comme d'un songe, et la faible rougeur de sa figure annonça qu'il saisissait avec joie l'espérance que lui donnait l'idée du fidèle Albanais.
Les trois ministres attribuèrent le vif incarnat qui envahissait le charmant visage de Clotilde à la honte que lui causait une telle accusation : la jeune fille se sépara insensiblement du bel Israélite qui était
en proie à des torrents de voluptés en interprétant le silence de sa bien-aimée comme un nouvel aveu de son amour. Ils se jetèrent encore quelques furtifs regards plein d'un feu céleste. Déjà la princesse voyait cette infortune comme la source de son bonheur : « Pauvre orpheline, je pourrai l'épouser ! » se disaitelle ; et elle regardait Nephtaly avec un doux sourire.
— Tant que nous serons en route, observa Hilarion, nous avons encore l'espoir d'être délivrés par le chevalier noir.
Michel l'Ange qui entendit ces paroles en sentit toute la force; il ordonna d'aller encore plus vite, et bientôt on aperçut le faite des murailles de la forteresse d'Enguerry. Josette fut la seule en qui cette vue n'excita pas le désespoir , car cette fille de la Provence avait l'àme tout occupée des plaisirs qu'elle pourrait goûter avec son cher le Barbu! Qu'il faut d'énergie pour dompter la nature !
Enfin, l'escorte franchit le fatal porche sur lequel il semblait qu'on eût écrit, comme sur celui de l'enfer : Entrez et laissez l'espérance /.... Tous les cœurs se serrèrent lorsqu'on entendit relever le pont-levis; et que les trésors, le prince et sa fille furent dans la cour de la forteresse du Mécréant : chacun se regarda tristement sans proférer une parole.
— De quoi le prince pourra-t-il vivre? dit Taillevant; quel ragoût faire dans de petites cuisines comme celles-là?.... Tout sera mauvais !.... Et il s'appuya sur Frilair qui imita le désespoir de son illustre chef.
Tous les prisonniers vulgaires furent entassés dans des caves ; et Ton amena dans la salle basse du Mécréant , le prince , sa fille , les trois ministres , le beau Juif, Bombans. Trousse, Josette , Taillevant, Castriot , Marie, et le reste de la cour. Le terrible Enguerry ne tarda pas à reparaître après avoir serré sa part du butin et quitté son armure pour reprendre la dalmatique , ornement des seigneurs de ce temps.
Le prince et Clotilde étaient seuls assis, et chacun se tenait respectueusement debout. Le Mécréant fut frappé de ce spectacle , et son orgueil en fut agréablement chatouillé : il s'alla mettre dans son fauteuil rouge, dessous son dais de bois, et il regarda ses prisonniers. Leurs différentes attitudes , la beauté touchante de Clotilde et du Juif, la majesté du prince, les poses de ses ministres, le jour sombre qui passait à peine par les vitraux de couleur, et la simplicité du lieu , rendaient cette scène digne du pinceau d'un peintre; et le Mécréant, Michel l'Ange, Nicol,et la folle, composaient un groupe remarquable far les expressions de ces quatre physionomies diversement sauvages.
— Mon compère , dit l'Italien à Enguerry, je crois qu'il serait assez urgent de nous défaire surle-champ du prince et de sa fille.
— Et pourquoi?... répondit vivement Enguerry.
— Corbleu ï parce qu'il n'y a que les morts qui ne reviennent pas , et l'on s'est toujours bien trouvé de cet axiome politique.
— Oui!... répondjt Enguerry avec un sourire
sardonique , mais je m'en trouverais fort mal... et je veux conserver la vie à mes prisonniers ; si Venise les veut, qu'elle me les paie! où est votre or?... Croyez-vous, mou bel ami, que j'irai me mettre à votre discrétion en les faisant périr ? Avez-vous affaire à un jeune étourneau politique? Grâce à Jean- Sans-Peur, mon maître, j'en sais long!...
— Ainsi , dit Michel l'Ange stupéfait sans le faire paraître , je n'aurais , à votre compte , travaillé que pour vous ?....
— Et c'est vrai , mon féal !....
— Ah ! mon compère ! . . . mon ami ! . . .
— Ton ami!... raie cela de tes papiers ! il n'y a d'autre lien entre nous que l'intérêt , et ce lien est rompu pour le quart-d'heure. Le Vénitien , semblable à un renard pris au piège , et honteux de s'être laissé jouer et de n'avoir pas pris toutes ses précautions , sentit la force de l«a position d'Enguerry : il resta, sans mot dire, les yeux fixés sur la table ; et réfléchit à la manière dont il sortirait de cet état critique.
— J'entends bien, continua le Mécréant, qu'une fois le prince et sa fille morts . tu aurais pris le large ! mais à d'autres !... et si tu fais mine d-e vouloir me jouer, je saurai te mettre à l'ombre.
Affectant alors un léger sourire qui semblait couvrir de sombres desseins , ainsi que des fleurs cachent un précipice , le cauteleux Italien s'écria : «Allons, mon compère, nous sommes d'égale force!... Je ne le croyais pas !... »
— Tu conviens donc de ta félonie?
— Que diable voulez-vous!... c'était tout naturel... À ma place vous en auriez peut-être fait autant!... Eh bien ! maintenant nous jouerons à jeu découvert; et si pour le moment vous avez les as, c'est à moi à les mettre de mon côté... ou plutôt, ajouta-t-il , en voyant les regards du Mécréant , je vais m'exécuter et réfléchir pour vous compter ces deux millions!... Par Saint-Marc et Diavolo, vous êtes grand politique , car vous avez vaincu Michel l'Ange !...
— Double coquin , tes louanges ne m'empêcheront pas de prendre mes sûretés; et, comme deux valent mieux qu'une, je commence par disposer de mes prisonniers de manière à les soustraire à tes ruses et à tes poisons J...
Alors Enguerry, jetant un regard sur les captifs, s'écria : « NicoU... que l'on avertisse le Barbu (Josette tressaillit) de venir chercher ce Juif qui a l'audace d'être mon rival. On lui donnera la question de l'huile bouillante; et s'il n'avoue pas où sont ses trésors , qu'on le mette à la barigoule. *
Glotilde serra la main de Nephlaly, et après lui avoir lancé un dernier regard , elle s'évanouit et s'appuya sur Castriot , en murmurant : « Adieu !. »
Il existait une rivalité entre Nicol et le Barbu. Ce dernier, par des raisons que l'on ne tardera pas à connaître , se tenait à l'écart depuis que les habitants de Casin-Grandes étaient en très. ^Chargé de tout le poids de la colère du Mécréant, qui le soup-
çonnait d'avoir de l'humanité , de le trahir, et d'entretenir des liaisons avec le château du roi deChypre, car Michel l'Ange n'avait pas manqué de dire au Mécréant ce dont il fut témoin , le Barbu, pressentant l'avenir et attiré par une foule de sentiments vers Casin-Grandes, flottait dans ses résolutions.
Quant à Nicol , il aspirait à être premier lieutenant; et partant, il ne manquait jamais de nuire à l'époux de l'amoureuse Josette.
Enguerry aimait assez ces rivalités , et il avait soin de les entretenir, parce qu'elles tournaient à son avantage, en ce que ses soldats cherchaient à se surpasser les uns les autres , soit en courage , soit en fidélité ; et qu'en les occupant entre eux , il obviait aux attentats dont il aurait pu être l'objet, si parmi eux il s'était trouvé un homme entreprenant.
Aussi Nicol , en revenant, dit au Mécréant avec un air de mystère , que le Barbu paraissait avoir de la répugnance à se rendre à ses ordres : en effet , le premier lieutenant marchait à pas lents. Alors Enguerry donna l'ordre à deux de ses soldats de se saisir du Juif. Ce dernier avant de quitter Clotilde lui déroba un baiser et lui dit à voix basse : « Espère!... n et Enguerry l'entraîna.
Marie , comme mue par un instinct indéfinissable, dit au Juif, quand il passa près d'elle.
— Mon ami , tu es jeune et beau , je suis laide et sans utilité pour le monde ; tu vas souffrir beaucoup, je suis insensible au bien comme au mal 5 qui empêche donc que l'on ne me prenne à ta place?...
Le Juif sourit à Marie , et lui dit ce seul mot :
— L'intérêt !
La folle continua en pleurant : « On arrache un jeune chêne et on laisse végéter un vieil orme!.... Où est l'intérêt?.., »
Le Mécréant sortit avec Nephtaly.
Alors Clotilde, se réveillant corn me d'un songe, demanda au fidèle Albanais : «Il m'a parle?... qu'at-il dit?.... le son de sa voix a retenti dans mon âme: où sa bouche s'est-elte posée ?....»
Castriot fut tellement étonné de ce langage qu'il ne répondit rien; et la jeune fille, en voyant sortir l'Israélite, retomba dans une sombre léthargie. Ses yeux , après avoir erré , se fixèrent sur la porte par laquelle Nephtaly avait disparu; elle pâlit comme la neige des Alpes , et resta immobile , froide , et semblable à la statue d'un tombeau.
En ce moment on entendit le Mécréant se mettre en fureur et réprimander le Barbu , puis il rentra avec Nicol en répétant : « Et s'il n'avoue rien , qu'il meure !... »
— Castriot, je succombe!.... Et Clotilde tomba dans les bras tout disloqués de l'Albanais, qui, surmontant ses douleurs , la retint et chercha à la ranimer.
Marie , à l'aspect de la chute de sa fille de lait , se mit à pleurer en disant : « Les deux êtres que j'ai nourris auront une fin malheureuse!... mon lait est mortel.'... » et elle se frappa le sein et la poitrine.
— Qu'a donc ma fille?.... demanda le prince avec une inquiétude extrême.
— C'est le froid de cette salle qui l'aura saisie , répondit l'Albanais.
— Grand Dieu! nous avez-vous abandonnés?... s'écria Monestan qui s'agenouilla et se mit en prières.
L'évêque regardait les armures suspendues dans la salle, il les convoitait de l'œil , et cherchait les moyens de s'en emparer pour fnourirles armes à la main. Quant à Kéfalein, il contemplait son prince avec douleur, sans pouvoir assembler d'autre idée; Trousse était accroupi dans un coin ; et Josette pensait à le Barbu.
En ce moment le Mécréant , s'apcrcevant que Michel l'Ange s'approchait insensiblement de l'endroit où se tenait le prince et sa fille, s'écria :
— Nicol , mon ami , conduis le roi Jean II et la belle Clotilde dans le cachot dont voici la clef!... et aie soin de me la rapporter !
Il échappa un mouvement de dépit à l'Italien, tandis qu'un autre mouvement causé par la douleur agita le groupe des captifs. Enguerry, se tournant vers Jean II , ajouta avec un sourire ironique :
Ce n'est pas par cruauté, monseigneur; nous connaissons les égards que l'on doit aux rois !... ce que j'en fais c'est pour votre sûreté personnelle, car voici, dit-il en montrant Michel l'Ange, un diable envoyé par l'enfer, ou Venise, c'est tout un , qui serait capable de vous dépêcher pour l'autre
monde avant que Ton eût regardé par où et comment!.... d'ailleurs vous réfléchirez plus à l'aise, avec votre fille, s'il ne serait pas très-convenable de méprendre pour geudre; si cela était , morbleu!.... vous seriez maître de la Chypre avant un mois.
A ces derniers mots, l'évêque tressaillit.
Jean II , sans rien répondre , embrassa ses trois ministres; serra la main du fidèle Castriot; dit adieu à ses sujets, pleurant de rage; et quand ce fut à Borabans, il ajouta : « Je vous donne ce que vous avez pris!.... »
Trousse s'écria : Et moi?...
Cette scène touchante ne fut pas de longue durée, car Nicol attendait : le prince recommanda à ses ministres de récompenser ses serviteurs fidèles s'ils rentraient jamais en Chypre; puis versant une larme et leur disant adieu pour la dernière fois , il s'appuya sur le bras de Clolilde ; et le père et la fille se soutenant l'un l'autre suivirent en silence le farouche Nicol.
— D'honneur , bon homme , vous êtes pathétique, dit le Vénitien à Jean H; je n'avais plus qu'une larme à répandre et la voici dans mon œil.
Le monarque disparut et la salle sembla vide!...
Le lieutenant les conduisit à un horrible cachot situé sur les fossés de la forteresse : le jour n'y pénétrait pas, l'air en était fétide. Nicol fit gronder les serrures rouillées et referma la porte par-dessus Jean II et Clotide.
Le vieillard se dépouillant aussitôt de sa dalina-
tique voulut en envelopper sa fille chérie qu'il entendait soupirer.
— Mon père , je vous remercie.
— Clotilde, je l'ordonne.
— Mon père, je suis jeune et puis supporter le froid mieux que vous.
— Ma fille, ma carrière est finie, je puis mourir!... mais vous!... vous devez vous conserver!...
— 0 mon père aimé!... je serais au milieu des recherches du luxe et de la grandeur , que rien ne m'empêcherait de mourir!... mon arrêt est porté!... je sens mon âme se glacer!
— Que voulez-vous dire?
— Ce n'est pas mon secret , je n'en puis disposer!... et elle ajouta bien bas : « Il meurt en ce moment, et sa pensée dernière m'environne! Ah! Nephtaly, je reçois ton âme si elle vient errer à mes côtés!... » Elle se mit à pleurer.
Le vieillard s'appuya contre les murs humides de sa prison, il attira Clotilde sur son sein, et, l'enveloppant de sa dalmatique , il se mit à réfléchir profondément sur les étranges paroles qui étaient échappées à sa ûlle et sur les larmes qu'il lui entendait répandre.
Pendant ce temps , le Barbu avait conduit le bel Israélite vers l'endroit où se faisaient les exécutions du Mécréant ; c'est-à-dire , en face de la poterne, le seul endroit faible de la forteresse.
Là , tous les instruments des divers supplices se trouvaient toujours disposés et l'on n'eut qu'à aJlu-
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mer du feu sous une vaste cuve remplie d'huile.
Le Barbu et l'Israélite étaient à côté l'un de l'autre et assez éloignés du groupe de soldats qui s'approcha pour contempler cet horrible spectacle. Quand l'huile commença à bouillonner, le Juif faisant un signe au lieutenant , lui dit à voix basse : « Est-ce que Jean Stoub serait assez lâche pour tuer son bienfaiteur?... »
En s'entendant appeler par son nom , Jean Stoub eut un léger frisson et parcourut le Juif d'un œil investigateur : « D'où me connais-tu et qu'as-tu fait pour moi ?... »
Alors Nephtaly présenta à Jean Stoub l'anneau d'argent qu'il avait à la main en lui disant : « Regarde !... »
— Grand Dieu ! s'écria Jean Stoub , que vais-je devenir ? que faire ?
— Il faut me sauver !.... cela seul peut t'obtenir ta grâce auprès du roi de Chypre.
— Ah! répliqua le lieutenant, je vous jure que ce fut la misère qui me conduisit à ce repaire ; j'ignorai longtemps que le prince était à Casin- Grandes; et quand je l'appris, la honte m'a empêché d'y aller: elle était bien forte puisque je n'ai pas été embrasser ma pauvre mère qui me croit mort et que je viens de voir entrer!... Aussi, quand l'ambassade arriva ces jours passés j'eus de cruels remords... et ce fut moi qui donnai avis des desseins du Vénitien !... Il paraît que le pâtre a réussi à sauver le . prince cl sa fille !...
— Oui, dit Nephtaly. L'huile jetait de gros bouillons, et les soldats criaient à le Barbu de ne pas retarder leurs plaisirs. Alors le lieutenant s'écria : a Dussé-je périr, il ne sera pas dit que j'aurai arraché la vie à celui qui me l'a sauvée ! »
— Allons, vous autres, ajouta-t-il tout haut en s'adressant aux spectateurs, retournez à vos postes ! qui vous a donné l'ordre de les quitter ?...
Les soldats se retirèrent en murmurant.
— Vous en irez-vous ! répéta le lieutenant. Quand ils furent à leur poste, Jean Stoub ouvrant
précipitamment la poterne et abaissant le petit pont-levis qui s'y trouvait, poussa le Juif en dehors en lui disant : Rompez les chaînes et sauvezvous !... »
En un instant , Nephtaly fut à cent pas de la forteresse; les sentinelles sonnèrent le cor d'alarme; et le Barbu , songeant aux suites de cette affaire , se disposait à suivre le bel Israélite , quand Nicol , qui dans ce moment venait d'incarcérer le monarque et paraissait dans les cours, s'élança, comme un aigle, sur son rival. Jean Stoub, malgré les coups de clef dont Nicol l'assaillait, triomphait déjà de son ennemi , lorsque les soldats attirés par la dispute arrivèrent, et l'on s'empara de l'infortuné Jean Stoub!... Mais le Juif était hors de danger et s'enfuyait à travers la campagne comme une gazelle poursuivie.
— Traître! s'écria Nicol, tu mourras !
— Au moins j'aurai payé ma dette , dit Stoub ;
et un peu plus tôt ou un peu plus tard , il faut toujours mourir !....
— Raisonne, ton affaire est claire; et me voilà, pour sûr, premier lieutenant !... L'on s'avança vers la salle d'Enguerry