‹ Clotilde de LusignanChapitre 9 sur 38 · CLOTILDE. T. I. JO · texte numérisé non relu

CLOTILDE. T. I. JO

de la France , an rebelle heureux , quand il a cinq cents hommes d'armes, et un châleau-fort imprenable , n'est jamais en danger ; il partage ses trésors avec le prince , quand il est lâche; et quand il est brave, il lasse sa patience...

— Le connétable est donc absent?., demanda le Roi.

— Oui , sire.,.

— Il faut donc attendre son retour, puisque vous êtes d'opinion différente... Il se fit un moment de silence. Nous avons , reprit le roi , dont la figure exprimait le contentement; nous avons à vous entretenir d'une chose beaucoup plus importante...

Les deux ministres se regardèrent et prêtèrent une oreille attentive.

— Notre bien-aimée fille arrive à l'âge où l'on se marie, et sa beauté , ses droits au trône , peuvent nous procurer un allié puissant; mais le généreux chevalier qui nous sauva la vie, quand les Vénitiens envahissaient notre palais, nous dit en nous conduisant au vaisseau qu'il nous procura : * Vous avez une fille! * Alors son émotion nous prouva qu'il avait vu Clotilde; et ces mots semblent annoncer que son bienfait ne sera pas gratuit...

— Âh ! sire, ne l'accusez pas d'un tel calcul, le Chevalier Noir est trop brave pour être déloyal !..

— Nous ne l'accusons ni ne nous en plaignons , reprit le prince; ce serait s'emporter contre l'arbre qui nous écrase! mais il n'est point venu réclamer Clotilde, et nous pouvons, je crois....

A ces paroles un grand bruit de chevaux se fit entendre dans la cour et le roi s'arrêta.

— Quel est ce tumulte?... demanda-t-il.

Monestan s'avança vers la croisée. — Le connétable amène un jeune pâtre garrotté, répondit le ministre ; nous allons être instruits.

En effet Kéfalein, sachant l'embarras de ses collègues, apportait la matière d'une discussion.

— Sire , dit-il en entrant avec le jeune pâtre contenu par Castriot ; nous venons de saisir ce braconnier, assez audacieux pour poursuivre un chevreuil jusque dans le parc et le tirer : il est , du reste , très-bon archer.

— Connétable, répondit le roi d'un air sévère, nous ne vous avons pas fait appeler ! oublierez-vous toujours les choses les plus ordinaires? retirezvous ! Jean prit son sifflet et Trousse parut au

son de l'instrument.

— Maître Trousse, sur quel ordre avez-vous laissé pénétrer le connétable?....

— Moi, sire , j'étais occupé à démontrer que les cordes trop serrées allaient faire périr le coupable , car ses nerfs se trouvaient tellement attaqués que sans moi

Le monarque interrompit Trousse, en permettant au connétable de reprendre sa place. Jean II, malgré son désir de conserver sa dignité, tout en satisfaisant le plaisir qu'il trouvait à tenir ses conseils , manifesta cette fois sa joie, à l'aspect de ce surcroît de besogne.

Le beau pâtre était debout ; sa figure ronde et spirituelle n'annonçait pas la crainte; et son œil furtif semblait chercher une autre personne. La hardiesse du jeune criminel indisposa l'évêque.

— Est-il vrai , lui dit le roi, que vous ayez commis le crime dont on vous accuse?...

— Oui, monseigneur, répondit-il avec franchise.

— En ce cas, il mérite la mort, s'écria l'évêque.

— C'est juste, dit Kéfalein en levant sa petite tête oblongue.

A ces mots Monestan pâlit et répliqua : « Sire, vous m'avez toujours vu frémir à l'idée de la destruction d'un être, tel chétif qu'il fût : mais ici, quelle cruauté l'on exercerait en faisant mourir un homme pour un plat de gibier ! La religion de Jésus défend une telle doctrine; elle met la vie d'un homme à un plus haut prix que celle d'une perdrix.

Kéfalein s'écria : C'est vrai!....

— Sire, reprit l'évêque, il convient d'imprimer à ces misérables l'idée de votre puissance; trop de bonté nuit aux princes !...

— Que pensez-vous, monsieur le connétable? demanda le prince.

— M. l'évêque a raison, répondit-il.

— Hé quoi ! répliqua Monestan , n'est-il aucune circonstance atténuante? Si c'était pour soutenir son vieux père qu'il aurait chassé ce chevreuil ? cette légère faute deviendrait une belle œuvre. Sire, lorsqu'un homme arrive à vingt ans , la nature a

décrété qu'il vivra; et l'homme ne doit pas s'opposer à l'Éternel...

— C'est vrai, je me range à l'avis de M. le comte, ajouta Kéfalein.

— Si l'on tue aujourd'hui les chevreuils du parc sans être puni, demain que n'oseront-ils pas? observa le vindicatif prélat.

— Alors il faut le pendre pour assurer notre tranquillité , dit le connétable.

— Sans l'entendre? répliqua Monestan.

— Entendons-le pour la forme ! répondit le sage Kéfalein.

— Parle donc! s'écria Castriot, qui crut que le geste de son souverain signifiait de frapper rudement le beau chevrier. Ce dernier se retourna brusquement, mais il réprima son mouvement d'indignation trop vite pour que l'on s'en aperçût.

— Par quel motif avez- vous tué ce chevreuil ? lui demanda le roi.

— Sire , répondit le jeune pâtre en souriant , un chevalier vient d'aborder à l'instant dans les récifs, il mourait de faim et je n'ai pu résister à sa prière.

— Quel est ce chevalier?

— Je l'ignore. Il a grand soin de dérober sa figure aux regards; la visière de son casque est baissée; ses armes sont d'un acier bruni; la barque et le vaisseau qui l'ont amené portaient le pavillon anglais ; ils disparurent dès qu'il fut sur la plage.

— Serait-ce mon bienfaiteur? murmura le prince.

— Frivole excuse! dit l'évêque; les lois veulent

la mort de ce jeune rebelle , les lois sont au-dessus de tout, et Dieu, monsieur le comte, exécute celles qu'il s'est tracées!...

— Je suis de cet avis, observa Kéfalein. Monestan , gémissant de voir ce jeune homme

périr pour si peu de chose, essaya de ramener Kéfalein à son opinion, en lui disant :

— Monsieur le connétable , on pourrait faire de ce jeune pâtre un très-bon cavalier;

L evêque, prenant un malin plaisir à l'emporter sur Monestan, l'interrompit : « Monsieur le comte, s'écria-t-il, ce serait compromettre notre sûreté en l'admettant... »

— Ce n'est pas à nous à prononcer un arrêt , interrompit à son tour le roi qui se retira tout pensif dans son appartement.

Le pâtre fut donc condamné : les ministres s'en allèrent en causant de l'émotion que le roi avait manifestée lorsque le pâtre dépeignit le chevalier.

Le chevrier fut remis entre les mains du docteur Trousse , qui le conduisit à la loge de Marie, en se promettant bien de le disséquer, afin de prouver son système aux incrédules ; et il eut la bonhomie de le dire au prisonnier.

— Allons, Marie, levez-vous , el faites place à ce condamné !

La folle grogna comme un jeune chien.

— C'est un de tes malades qui ressuscite, Trousse mon ami ! Je n'en veux pas chez moi , ma réputation en souffrirait!...

— Tes nerfs seront donc toujours attaqués

— Aussi longtemps que ton cerveau , docteur du diable ; rends-moi mon ûls !

— Mais moi!

— Mon ami , dit l'Innocente au jeune pâtre , je

plains ta mère!..

Aussitôt le jeune pâtre incarcéré, Trousse s'en fut au plus vite à son poste.

L'Innocente resta près de la grille. « Mon enfant , dit-elle au captif, personne ne te consolera !... si j'avais la clef je te délivrerais... mais tu es un scélérat... ils me battraient!... et puis, mon fils ne reviendra jamais de dessous terre !.. »

— Madame, dit le pâtre, si vous pouvez me faire parler à l'intendant.... — Elle se mit à rire. — Cela me sauverait peut-être. — Elle rit encore plus fort.

Le jeune homme, voyant l'inutilité de sa demande, ne dit plus rien; mais l'Innocente n'en resta pas moins assise sur une pierre, à côté de la grille...

Heureusement pour le condamné, sur le soir, Bombans arriva suivi d'un aide de cuisine qui portait le dernier repas du chevrier.

— Ètes-vous l'intendant du château? demanda le captif.

— Oui, pour le moment...

— J'ai besoin de vous parler, reprit le chevrier en faisant sonner de l'or.

— Va-t'en, drôle, dit l'intendant au petit marmiton.

— De quoi s'agit-il ? continua Bombans qui pensa

que le condamné voulait racheter sa vie, ainsi que les lois de ce temps-là le permettaient.

— 11 s'agit, s'écria le pâtre en saisissant l'intendant par son vieil habit, il s'agit de me délivrer ?...

L'intendant resta immobile parce qu'il prévit que sa résistance lui coûterait un habit; il s'y opérait déjà certains craquements qui l'inquiétaient fort; il se contenta donc de crier au secours!...

Mais le chevrier lui glissa son poing si fort à propos dans la bouche, que force fut à Bombans de se taire : Économie de parole! dut-il penser.

— Si tu ne te sers pas de la princesse Clotilde pour obtenir ma grâce , je déclare' au roi Jean , avant de mourir, que tu as pour cent mille francs de biens dans les terres de monseigneur Gaston II.

— Tout le monde le sait donc ? s'écria l'intendant pétrifié.

— Vilain cancre / dit la folle en riant aux éclats et montrant à Bombans une basque qu'elle avait détachée de son habit en en mordant l'étoffe...

* — Je suis ruiné !... cria Bombans, un habit de trois marcs !

— La même corde nous servira, maître Hercule, ajouta le chevrier.

A cette sage réflexion du malin pâtre, Bombans fit un signe de consentement, non pas à la pendaison, mais à la précédente proposition du captif.

— Songe toujours que ma mort sera la tienne !... lui cria ce dernier en le voyant se diriger vers la cour des appartements royaux. — Bombans obtint

de sa fille qu'elle parlât sur-le-champ à la princesse. Aussitôt Clotilde se rendit chez Jean II, qui se laissa séduire par sa fille chérie ; mais il lui déclara que cette grâce serait la dernière qu'il accorderait à sa prière, en ajoutant qu'il n'entendait pas qu'elle se mêlât des affaires de l'État.

Rentrée chez elle, la princesse attendit avec assez d'impatience que Josette en fût sortie... : à peine la jeune Provençale eut-elle fermé la porte en jetant un dernier coup d'œil à cette fenêtre que la princesse avait regardée toute la journée, que Clotilde courut en entr'ouvrir les rideaux; elle revit le beau Juif déjà placé sur sa rocaille. La lune étant couverte d'un nuage , il cherchait vainement à distinguer si ses fleurs ornaient la fenêtre de sa bienfaitrice ; la princesse attentive devina cette pensée et fut touchée de compassion, lorsqu'un faible rayon de lune, perçant le nuage, fit voir à Nephtaly ses fleurs gisant à terre. Il regarda douloureusement la fenêtre, des larmes sillonnèrent son beau visage, et le chemin qu'elles y laissèrent fut brillanté par les doux feux de Diane.

Clotilde voudrait bien ouvrir la fenêtre, sans être aperçue, afin d'être plus rapprochée du Juif.....; un verre est bien peu de chose ! dira-t-on, mais encore c'est un obstacle , et ceux qui ont aimé comprendront pourquoi la princesse était gênée par cette importune croisée ! Elle parvint à l'ouvrir sans bruit aucun; et elle étendit légèrement le rideau sur tout l'espace de la fenêtre, en s'y ménageant une place

pour son œil... Alors elle respire avec délices l'air qui s'engouffre, en pensant que cet élément vient d'effleurer le corps de son protégé. L'air est un messager fidèle; cet air est le même qu'aspire Nephtaly; enfin l'air ne les sépare point; tout à coup l'air modulé transmit les paroles suivantes, prononcées avec l'accent de la plainte.

— Dieu n'écoute pas toujours nos prières, il en faut beaucoup pour le fléchir!.. La croisée fermée y Clotilde aurait-elle reconnu l'organe enchanteur de Nephtaly? Ces paroles pleines d'une mélancolie gracieuse remplirent l'âme de Clotilde d'une volupté suave comme l'odeur de la rose du matin.... Le calme de la nuit répandait un grand charme sur ce religieux et muet hommage de l'Israélite; et ce culte de la reconnaissance émut tellement la jeune fille, qu'elle aperçut, à l'oscillation de son sein, le danger qu'elle courait à cette douce contemplation.... Elle eut la force de se réfugier dans son lit; elle ne le gagna qu'à pas lents !...

Il est, entre la veille et le sommeil, un état mixte où notre âme réfléchit encore, mais nos pensées pâles et comme fantastiques n'offrent , pour ainsi dire, que l'ombre des pensées ; ce fut pendant cette rêverie vaporeuse que Clotilde examina quel sentiment elle portait au beau Juif

« Je le protège!..... se disait-elle, il est recon- • naissant... S'il vient toujours, je serai contente!... « ce bonheur me suffira... car je ne puis l'aimer!... « Cependant, qui pourrait savoir le secret de moa

«cœur?... personne.... » Elle s'endormit néanmoins, sans convenir avec elle-même qu'elle aimât le beau Juif.

Le lendemain, un faible souvenir de cette pensée fugitive s'offrit à Clotilde, elle s'en indigna, elle courut à sa croisée, et... l'Israélite à genoux frappa ses regards ; sa contenance semblait dire : « Je ne veux que de l'espoir... Ne tuez pas mon bonheur!... grâce!.. » — Le courroux de la jeune fille se dissipa comme un nuage fugace. Aussitôt Nephtaly retiré, Clotilde ouvre elle-même la fenêtre, y voit des fleurs nouvelles ; en respire l'odeur délicieuse, les touche, et les jette, afin que Josette ne les aperçoive pas. — « Nous verrons s'il aura de la constance!.. » — se dit-elle. Et, sans achever, elle se remit au lit en sifflant Josette... La curieuse Provençale accourut et ne manqua pas d'ouvrir la fenêtre de la Coquette la première.

— Madame, il n'y a plus de fleurs aujourd'hui !... s'écria la suivante.

— Probablement ce sont des oiseaux qui les apportèrent hier pour commencer leur nid.

Josette fit un sourire d'incrédulité, sans cependant concevoir pourquoi, s'il s'en était trouvé la veille , il ne s'en trouvait plus le lendemain ; elle douta par instinct...

A ce moment le jeune chevrier fit réclamer , par Bombans, la faveur de remercier la princesse.

— Madame, dit le pâtre avec des manières et un son de voix qui n'annonçaient pas la rusticité d'un

vilain du quinzième siècle, qu'il me soit permis de vous témoigner ma reconnaissance!... Il s'arrêta presque interdit de la beauté de Clotilde; cet embarras est la louange qui flatte le plus ; aussi la princesse sourit.

— Madame je vous souhaite, continua-t-il, le seul théâtre digne de vos charmes , une cour brillante. J'ai vu celles de l'Europe !... partout, je vous assure, vous auriez la palme de la beauté. Adieu madame. Raoul cherchera quelque jour à s'acquitter : puisse l'occasion se présenter bientôt!...

— Ne m'aviez-vous pas dit que c'était un chevrier?

— Oui, madame!..

— Raoul! s'écria la princesse pensive, quel est ce nom ! . . .

Pendant six jours le beau Juif ne cessa de venir, chaque soir , contempler la croisée de Clotilde, et chaque matin , les fleurs les plus belles et les plus rares l'embellirent ; chaque matin, elles furent jetées sans aucune pitié...

Le soir du sixième jour, Nephtaly, les voyant encore dédaignées, chanta la romance suivante, au moment où Clotilde allait s'endormir, après avoir contemplé le Juif pendant deux heures entières, en croyant toujours ne le regarder qu'un moment.

Je me fais un devoir de copier cette romance

telle qu'elle est dans les manuscrits des Camaldules, sans chercher à la rajeunir; c'est une des plus fameuses chansons d'un spirituel troubadour de Provence.

ïe ne fay rien que requérir,

Sans acquérir L'aueu d'amoureuse liesse , Las!... ma maytresse, Dictes quand est-ce Qu'il uous plaira me secourir; Ne fay rien que le requérir.

Vostre beaulté qu'on uoit flou ri r,

Me fayct mourir :

Àinsy j'ayme ce qui me blesse ; C'est grand* simplesse, Mais grand' liesse, Pourueu que me ueuillez guarir.

le ne fay rien que requérir.

La pureté du chant de Nephtaly, la douce mélancolie de l'air, la naïveté des paroles , le murmure gracieux de sa voix flexible et les accords de son luth, plongèrent la princesse dans une extase ravissante. Le beau Juif avait cessé, que Clotilde crut entendre errer dans les airs des restes de cette mélodie enchanteresse... Au tendre refrain de l'Israélite, elle se reprocha sa cruauté, et résolut de ne plus jeter les fleurs...

— Mais à quoi cela servira-t-il ?... se dit-elle, à lui donner de l'espoir... Que d'idées ce mot entraîne

à sa suite....! Ne suis-je pas sûre de mon cœur...? Quelle distance entre nous!... Sa qualité de Juif est le marbre funéraire de tout sentiment excepté ma pitié... mais...

Une jolie gondole , tourmentée par les vents étésiens, est une image fidèle de l'âme de Clotilde... Elle s'endormit pour ne plus réfléchir. Qu'a-t-elle décidé...? D'accepter les fleurs et de laisser faire aux Dieux.

Un négociant , au milieu d'une foule de spéculations, à la veille de proclamer sa banqueroute, source de fortune, ne sachant ni ce qu'il a, ni ce qu'il doit , tenant encore à l'honneur , tremble de se convaincre et prolonge son incertitude!... ainsi de Clotilde!

( 11 existe une lacune. )

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