‹ Clotilde de Lusignan ou, Le beau juifChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La mort a des rigacurs à nulle aatre pareilles,

On a beau la piier, La cruelle quelle est se bouche les oreilles ,

£t nous laisse crier.

(Malhesbe. )

^e «nys nng paoarc diable , Oa m'e'crase h plaisir, Oest bien espouucutable Si uoas ucQcz à me trahir.

( Romance du Lépreux. )

^l regina graui jnm dudum saucia cura fiUnut alit venis.

( ViRC, iv*. livre. )

Lja masse de lave qiïi formait la porte éternelle de la grotte du

Géant , ne joignait pas le haut du rocher assez hermétiquement, pour ne pas laisser pénétrer un peu de jour; mais cette fenêtre légère, en jetant une faible lumière , ne ser*vait qu'à rendre l'obscurité plus affreuse et à faire évanouir tout espoir de salut.

Ij'humidilé de la grotte et la pluie dont les vêtemens de Clotilde sont chargés , ont pénétré jusque dans ses veines ; son sang s'est glacé , elle est pâle et froide... Castriot cherche en vain à la ranimer !...

— Trousse ! . . . Trousse ! . . . s'écrie-t-il

Mais le docteur ne l'entend point; il est occupé à fureter, comme une

DE LUSIGNA.N. 5

souris poursuivie , s'il n'est pas quelque fente , quelque trou qui puisse le sauver de la mort inévitable.

— Trousse ! re'pe'ta Castriot d'iuie voix formidable.

Celui-ci , pour s'excuser , lui re'pondit : « Le prince a la bonté de m'appeler maître Trousse. »

— Le malheur nous rend égaux, répliqua le farouche soldat ; arrive donc et vois ce qu'éprouve la princesse ?

Le docteur se dirigea vers Clotilde qui était étendue sur une pierre aussi froide qu'elle ; Castriot, soulevant la tête endolorie de sa bienfaitrice, l'appuya sur ses genoux, en cherchant à rétablir l'ordre par-

mi ses longs cheveux noirs souillés par le sable et parmi ses vêtemens.

— Ses nerfs sont trop faibles pour de pareilles e'motions, s'écria le docteur en lui tâtant le pouls; je le crois bien , car moi , je sens que les miens ne sont pas en trop bon état , de semblables pensées sont trop fortes, l'âme n'a qu'une somme d'énergie, et....

— Imbécile ! reprit Castriot , pense-t-elle maintenant ?

— Non ....

— Alors elle devrait bien se porter selon ton jargon.

— Aussi , moi , je prétends que les morts se poMent comme il faut.

— Serait-elle morte ? s'écria

DE LUSIGNiN, 5

l'Albanais ; et ses yeux étincelans effrayèrent Trousse , qui se hâta de répondre :

— Je ne dis pas cela , mais moi î

— 11 ne s'agit pas de toi , guéris la princesse.... ou sinon.... Il caressa son sabre.

— Comment voulez-vous que je la guérisse si le sang est figé dans les divers coins où il est distribué pour toujours!... et d'ailleurs, Castriot, voyez cette prison ? Cest notre tombeau : moi comme vous,

nous allons y mourir Grand

Dieu, mourir !... aucun espoir!....

Savez -vous ce que c'est que la mort ?

— Et toi ; le sais tu ?. .

— Que trop , (lit le tremblant me'decin.

— Et tu penses vivre !... s'écria le soldat , lâche ! ... Si quelque chose est rien, la mort est encore moins.

— C'est bien facile à dire , mais vivre est notre plus beau patrimoine , et notre père commun fut juste ; car...

— Lâche ! interrompit encore Castriot.

— Qu'a de plus que moi le plus grand roi du monde ?. . . Dans le \ ivre , je ne le cède qu'à Dieu! — Lui!... il vit toujours.

— Lâche ! répéta Castriot en caressant son sabre.

A ce moment , un léger bruit se

DE LUSlGNAN. 7

fit entendre , et le docteur tressaillit d espérance pour lui-même.

— Serais-je sauvé!. . . dit-il. L'Albanais s'écria : «Pourrait-elle

l'être !...)) en ne pensant qu'à sa bienfaitrice . Ils prêtèrent une oreille attentive : mais, c'était l'intendant qui secouait ses habits^ en pressait l'eau, tâchait de les sécher et de les brosser, en se servant alternativement de chacune de ses manches; il comptait combien il lu manquait de ses ferrets d'argent. .

— Au moins, murmurait -il je ne craindrai plus la corde ! . . . . je mourrai de ma belle mort ; et encore^ vivrais-je au moins trois jours sans rien dépenser ?. . .

Castriot , tout en colère , réchauffait la princesse en répétant:

Le lâche !... Enfin, un rayon de soleil perçant le voile épais des nuages, fitvoir, au fidèle Albanais, Clotilde ouvrant ses deux beaux yeux bleus affaiblis par la souffrance !.„

— Où suis-je ?.... dit-elle d'une voix douce.

— Hélas! madame, y<? suis rayé de la liste des vivans ! répondit \e docteur.

— Tais-toi , vieux radoteur; lâche ! n'effraie pas les autres.

Madame , dit TAlbanais en se tournant vers Clotilde, nous sommes en danger. . .' . . mais vous vous sauverez peut-être ....

DE LUSIGNAN. g

— Et comment? s'ëcria Trousse; les morts n'ont jamais levé leur marbre funéraire ! . . .

A ces mots, Clotilde leva les yeux sur les jflancs rougeâtres de cette espèce de tombe, et chacun l'imita Cet aspect lugubre n'attrista point

la princesse En ge'néral,

la jeunesse , insouciante et gaie , ne conçoit pas la mort ; au printemps de la vie on ne voit partout que des roses! . . .

— C'est un bienfait du ciel .

murmura-t-elle ; que de malheurs cette mort m'évite ! Ah ! je sens

que je V aurais aimé /

Je meurs au moment de goûter le festin de la vie. ! .... . N'im-

lO CLOTILDE

porte , je me retire enivrée ! oui , si l'existence réside en l'usage, j'aurai vécu huit jours pleins ! huit siècles I. . . etfje serai pleurée! . . . A cette pensée , elle tire de son sein la fleur de l'Israélite et la sent avec délices ; pour elle, cette fleur possède un charme rare , elle semble cueillie sur les bords du Léthé, car Clotilde oublie le danger présent , et son âme , tout en proie à des voluptés idéales , déguise l'horreur de cette tombe, en brodant de fleurs le suaire dont s'enveloppe son amour sans espoir.

— Madame, murmura le docteur, quelle horrible situation pour un homme qui n'a pas gaspillé sa vie

DE LCSIGNAN. 11

de la perdre par un tel événement! .

— Mon pauvre maître Trousse , je sens combien je suis coupable ; j'ai causé votre perte ; j'en suis au désespoir!, . . .

L'intendant se rapprochant de Clotilde, s'écria : (f J'avais bien dit qu'il TTi' arriverait malheur ! . . .»

Puis , il s'assit sur une pierre avec une résignation morne.

Le silence régna dans la grotte, comme si personne ne l'habitait; et ces malheureux se jetèrent des regards désespérés j la princesse seule avait sur ses lèvres appàlies,le doux sourire des amours ; sûre de mourir, elle se livrait toute entière au charme de s'avouer sa flamme inno-

ccnte, et ses yeux brillaient de

joie Elle repassa dans sa

mémoire les moindres éve'nemens de ces huit jours, et s'environna de touslesenchantemens de l'amour...

Castriot pleurait de rage en voyant le visage gracieux de sa maîtresse.

— Elle a plus de courage que moi ! . . .se disait-il , et , voilà les Lusignan perdus ! . . .

Il se lève , et suivi de ses compagnons d'infortune , ils se hissent près de la fente du rocher , et s'écrient à la fois , avec toute la force du désespoir :

— Au secoure ! .... Ils entendirent les sons de leur voix s'étcn-

DE LDSIGNIW. l3

dre sur la vaste plaine des eaux , et les e'chos des montagnes les prolonger. . . . Point de réponse ! . . .

Trois fois ils crièrentj et trois fois riniperturbable silence de la nature leur signifia qu'ils devaient mourir ! . . .

Alors la rage s'empara de leurs cœurs, ils assemblèrent leurs forces contre le rocher, et, semblables à ces enfans qui frappent la pierre dont ils sont blesse's, ils de'chargèreat leur fureur sur cette masse de lave, en cherchant vainement à l'eT^ran- 1er : le destin n'est pas plus inflexible I . . . . Castriot , tirant son sabre , essaya de miner la fente légère , mais il s'aperçut que ce ro-

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cher de granit userait son sabre , avant d'avoir laisse' place pour le passage d'une souris.

Le découragement se glissa dans leurs âmes et en consuma la force, aussi rapidement que le feu dévore un toit de chaume, lis revinrent prendre leurs places et l'attitude du désespoir ; leurs yeux fixes regardèrent la terre en paraissant craindre l'aspect de ce groupe de douleur

faiblement éclairé Cette lueur

fugitive, ce rayon fluet était l'image du peu de vie qui leur restait !.. . les plus tristes réflexions vinrent errer dans leur imagination et le silence de la mort régna par avance î . . .

Oublieuse du danger et toujours

DE LUSIGNAN. l5

suspendue dans un monde idéal, la princesse en fut tirée par la vue de la douleur morne de ses compagnons. « Mes amis, leur dit--elle sans que sa voix enchanteresse fit impression sur leurs âmes, car nul mets n'a de goût pour un condamné; mes amis, pouiquoi nous attrister, si notre douleur ne change pas l'arrêt du destin ? . . . Vivons toute notre vie ? la dernière heure est quelquefois la plus suave ; il est un charme dans les adieux ! . .

— Ah ! madame , vivre est tout ! . .

s'écria le docteur.

— Si cependant on gagnait à mourir ?... dit l'intendant.

— Peut-être ! . . . répliqua Cas-

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triot ; après tout , les mortels se passent le flambeau de la vie les uns après les autres; dans quel but?. . . nous l'ignorons....

A ce mot , le silence de la vie ne fut plus interrompu

Trousse s'écria : J'ai faim î . . .

La voix de l'e'goïste avait une expression qui faisait frémir.

— Et vous, madame ? demanda l'Albanais à Clotilde.

— Je souffre et je me tais!... répondit-elle d'une voix altérée.

— Entends-tu?... dit l'Albanais

(i) Il y a dans le manuscrit une lacune.

au docteur avec un regard de reproche.— Les boyaux de la jeune fille retentirent de ce bruit qui pre'cède l'extrême faim!...

A cet avertissement , Castriol ^ fronçant ses noirs sourcils , jeta de temps en temps des regards avides sur Hercule Bombans et le docteur Trousse , en les comparant l'un à l'autre.

Le pauvre docteur ne les comprit que trop , et l'Albanais n'avait pas besoin d'y ajouter, pour commentaire, cette caresse habituelle qu'il faisait à la poigne'e de son sabre.

— Moi!... je ne suis pas trèsgras, observa Trousse en trem-

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blanl , et ces éyénemens , en agaçant mes nerfs , auront rendu ma chair très-coriace , car j'ai soixante ans!... ajouta-t-il en se vieillissant de vingt ans.

— J'en ai soixante-dix! sëcria Bombans effrayé.

— Cela ne changera pas ma résolution , dit l'impitoyable Castriol ; aussitôt que la princesse ressentira la faim, je tuerai Trousse, comme le plus gras ; l'intendant après Trousse, et moi-même après l'intendant !...

— Qu'entends- je ? s'écria Cloiilde. Castriot , j'aime mieux cent fois périr ! • • • ,

— Non, madame,.», dit l'Ai-

DE LUSIG«AN. IQ

banais , avec l'accent immuable du destin.

— Castriot, je vous ordonne,...

répliqua-t-elle en pleurant.

— Madame , dit-il en tirant son sabre, je suis le maître, et...

A ces mots la princesse s'ëvanouit... Castriot croyant que c'était

de besoin, brandit son sabre

Trousse et l'intendant , se comprenant par un regard , se jetèrent sur l'Albanais furieux, pour lui arracher son arme... Un combat s'engagea sur le cadavre de Clotilde...

La lutte ne fut pas longue ; Castriot, se reculant de trois pas, abattit; d'un coup violent, l'intendant^ qui tomba par terre; et rou-

lant des yeux animes par la rage, il levait son sabre sur le col de Trousse , lorsque la princesse , se relevant, arrêta son bras en s'écriant d'une voix déchirante : « Je n'ai plus faim!... »

A ce moment, un horrible craquement retentit; et son bruit semblait annoncer de nouveaux malheurs ; le fond de la grotte parut se mouvoir; la princesse fut joyeuse, en pensant qu'ils allaient tous mourir d'un coup. L'intendant, malgré sa résignation , et le pauvre Trousse , tremblèrent comme les feuilles en novembre, et Castriot éleva ses mains pour soutenir la voûte' audessus de la tète de Clotilde !...

Le flanc de la grotte se retira comme par enchantement, une lumière vive illumina ce the'âtre d'horreur, et, du milieu d'un palais souterrain, l'on aperçut, comme un Dieu protecteur, le beau Juif, environné d'un nuage de lumière et d'une auréole céleste ! . . . Soudain un cri de joie frappa la voûte , rendue moins sonore parles ornemens de tout le luxe de l'Orient. En etfet , les étoffes les plus précieuses , plissées avec élégance , forment un dais de pourpre et descendent en tapissant les parois volcaniques de la grotte. Tous les plis ondulés de l'étoffe se rattachent , au milieu de la voûte, à une rosace d'or d» plus

22 CLO TILDE

beau travail , et de cette rosace pend une lampe d'argent, remplie d'huile odorante; un magnifique tapis de Perse déguise le sol poudreux; tout à l'entour de cet appartement règne un divan en bois d'ëbène enrichi d'or ; des coussins moelleux et à glands de soie y sont à profusion ; aux quatre coins , s'élèvent des colonnes brise'es ; elles supportent des tre'pieds d'or d'un goût exquis, d'où s'échappe la fumée bleuâtre des parfums de l'Arabie ; des vases précieux , des pierreries, des curiosités , des livres, embellissent celte

délicieuse retraite! L'étonnc-

nient a saisi chacun , et l'intendant reste la bouche béante devant tant

(Je richesses Ce coup d'œil fut

l'affaire d'un moment!...

— Madame! dit l'Israélite

aussitôt qu'il parut; je n'hésite pas à vous découvrir un asile devant lequel , depuis deux cents ans , ma famille vit expirer la haine de la terre et le pouvoir des rois ! . . . Je sais, qu'en vous sauvant, je perds tout , car l'intolérante persécution et la haine n'ont point de mémoire dans le cœur. . . . Lorsqu'on nous poursuivra, ce refuge, fruit de la prudence de mes ancêtres, ne sera plus impénétrable , et nos richesses seront la proie de nos persécuteurs.

Mais , j'éprouve une douceur extrême à tout sacrifier pour votre

vie ! . . . elle vaut tous les biens de la terre et tous les Juifs qui l'habitent ! Venez, ô ma

bienfaitrice ! venez , je vais vous

rendre au jour Quel que

soit le faible luxe qui décore ces parois, rien n'est beau que le ciel, et vous croirez , comme moi quand je sors , assister au premier jour de la création. . . .

11 aurait pu parler cent ans. . . .

cent ans Cloliidc reùt écouté !

IN'en crojaiit pas ses yeux, elle contemple le beau Juif d'un œil affamé.... . Elle le quitte un instant pour parcourir, d'un regard curieux , celte dcn^c'.uc qui recèle iVephtaly. Sur une table d'ivoire et

d'or , elle remarque son bouquet placé dans un vase murrhin et tout près d'un luth précieux dont elle entendit, naguères , les tendres accords A cette vue, une joie céleste s'empara de son âme , et Castriot attribua l'oscillation de son sein , à la surprise de devoir la vie à un Juif.

Avant que l'on entrât, le bel Israélite s'élance , et la princesse inquiète le vit se diriger vers sa place liabituelle; il ôte , avec une soigneuse précipitation, le gland de la tunique qui se trouvait, comme une relique d'amour, posé sur un coussin précieux ; songeant que ce a. 3

20 CLO TILDE

talisman pourrait être reconnu, il Je cacha sous son luth.

(]etle délicatesse de sentiment toucha plus Clotilde, que le soin qu'il avait eu de lui sauver la vie ; elle comprit que cet homme Taimait pour elle-même, et que la vanité cédait à l'amour.

Aussi, quand il revint, Clotilde tirant de son sein sa fleur chérie ; la sentit, en souriant de ce doux sourire produit par la seule volupté de rame En reconnaissant la fleur qu'il apporta le matin , le beau Juif change de couleur, il pâlit et s'écrie :

— Ah ! je sens que l'on peut mourir de plaisir ! quand

on a sauvé sa bienfaitrice, ajoulat-il en remarquant l'œil ardent de

l'Albanais Ai-je besoin

de dire que Clotilde le comprit ? . . Ces mouvemens furent rapides et incompréhensibles pour les trois spectateurs, qui, du reste, ne se lassaient pas d'admirer ce lieu qui semblait le trône du roi des Gnomes.

— Je suis lasse et veux me reposer un moment dit la

princesse,, en courant s'emparer avec avidité de la place que le iroissèment des coussins indiquait être celle du bel Israélite ; elle s'y pose complaisamment , étale ses bras d'ivoire en foulant la pourpre; et

28 GLOTILDE

regarde les riches ornemens , le luth, les vases, surtout les fleurs qu'elle jeta le matin dans les flots... et qui semblaient l'amulette protectrice du Juif —

lia douceur des parfums ; la gracieuse recherche de ce lieu tout plein de Nephtaly ; sa présence j le souvenir du danger qu'il venait de prévenir ; et , plus que tout cela , la correspondance secrète de leurs âmes embellissaient ce moment d'un charme inexprimable : la princesse ne pouvait s'empêcher de porter fréquemment sa vue sur IVephtaly , qui fît asseoir ses hôtes .sur des coussins , et leur présenta de l'hypocras et du vin de Chio...

Quant à lui , il resta debout dans une humble contenance.

Gracieux Raphaël ! toi seul pourrais rendre la molle langueur des regards du Juif et de la princesse , et cette attitude extatique qui dévoile l'amour Mille pensées

légères comme les bizarreries d'un songe, voltigèrent dans leur imagination, et ces pensées leur furent communes. Si Nephtalj rêva des baisers imaginaires savourés sur la bouche de rose de Clotilde , . . .

Clotilde retint Nephtaly dans ses bras ; elle le pressa , posa cette tête

charmante sur son sein palpitant

et son chaste cœur ne devina pas de plus suaves voluptés ! . . .

3o - CLOTILDE

Ce sont ces ide'es involontaires qui , retenues captives par la pudeur, font briller nos yeux du feu de Promcthce. En vain Clotilde veut les chasser ; un malin dëmon les enfante à plaisir, et, quoiqu'elle de'tournc souvent ses regards de dessus le Juif immobile , ce démon la pousse à lever ses yeux plus souvent encore enfin elle s'écrie

d'une voix enchanteresse :

— Nephtaly ! . . . . Autant elle eut de joie en prononçant ce nom, autant en ressentit le Juif en s entendant nommer par Clotilde

Nephtaly, je vous donne l'assurance que votre asile sera respecté :

j'oublierai , s'il se peut , l'avoir

DE LUSIGNAN. 3l

vn ! . • . . Quant à ces gens , soyez

sûr de leur discre'tion Leur

silence sera semblable à celui de la mort dont vous les avez sauves ! . . .

Le Juif, les yeux toujours attachés sur la fleur avec laquelle la princesse badinait, resta muet, et Clotilde comprit son silence.

— C'est un bien honnête homme!

dit tout bas l'intendant en se promettant bien de lui redemander les cinq cents livres qu'il croyait lui être dues. Trousse savourait la

vie, et ne répondit lien mais

Caslriot se lève , s'approche de Nephtaly, lui saisit la main et tire son sabre :

— Mon ami , tu n'es plus Juifpour

32 CLOTILUE

moi , puisque tu viens de te dévouer pour sauver ma bienfaitrice ; songe que Castriot et ceci te défendront contre tous tes ennemis, lorsque le salut et l'intérêt du prince ne

s'y opposeront pas l Et vous

ma bienfaitrice , je sais que vous m'avez recueilli, tenu lieu de mère, que j'ai mangé votre pain de bienfaisance , il me fut délicieux !

madame !... dit il d'un ton plus grave, je croîs m'acqnitter de tout, en taisant que vous avez été dans la tanière d'un Juif!... du reste, mon silence sera comme mon dévouement éternel ! . . .

lia princesse le remercia par un de ces regards qui donnentla vie et

DE LUSIGNAK. 33

qui font naître dans le cœur des ouragans de désirs!

— Vous ! . . . reprit Castriot en s'adressant à Trousse et à Bombans ((ui buvaient toujours , s'il vous arrive d'en làclier une parole et

de nuire au Juif INephtaly ,

toi Bombans, je déclare an prince que tu possèdes

— Chut!... dit l'intendant, j'obéirai !

— Et toi, continua l'Albanais en faisant voii' de près son sabre à Trousse, si tu n'oublies pas cet asile, je te trousse Tu aimes la vie ?...

— Moi...

— Silence ! s'écria Castriot, si tu veux vivre !

La princesse et Nephtaly , se dévorant l'un l'autre des yeux, n'entendirent pas ce colloque.

— Si je pouvais l'aimer.... ma vie serait une extase perpétuelle...

mais un Juif... le dernier des hommes! .... Ainsi pensait Clotilde ! . . .

— Qu'elle dise, je t\dine yQ\. je

meurs content ! Ainsi pensait

Nepthaly : et leurs regards trahirent leurs pense'es, car, les trois quarts de ce qui se dit en amour s'exprime par l'œil... Aussi Clotilde ?i'ccria-t-elle tons bas :

— L'air de ces lieux est mortel pour mon bonheur ! . . . Nephtaly , continua-t-elle à voix basse, en lui montrant le divan pour qu'il

vînt s'y asseoir, si vous avez un sentiment ge'nëreux pour Clotilde ? ...

promettez-moi de ne plus venir sur la Coquette

Une grosse larme humecta l'œil du Juif et la princesse sentit tressaillir le plus profond de son cœur.

— Madame , répondit-il à voix basse aussi , ma vie vous est consacrée ; lorsque vous me direz :

meurs ! . . . je mourrai. . . Toutefois , sachez que c'est me l'ordonner, que de me faire renoncer à votre aspect; l'endroit que vous habitez, est pour moi tout l'univers! et le reste. . . l'autre monde !

— Nephtaly, combien de fois faudra-t-il donc que vous voyez i'otre

bienfaitrice.. . Voulez-vous que...

Elle s'arrêta de peur d'en trop dire.

— Madame , vous venez du bord de la mer; si vous en avez compté les grains de sable , vous aurez marqué combien d'années vivra ma reconnaissance. '

(ilotilde soupira.

— Hélas je sais tout ce que me

dit ce soupir Malheureux, s'é-

cria-t-il en déchirant sa précieuse dalmatique , peux-tu donc oublier {|ue tu es un animal immonde , rebut de la terre , qui te dénie les droits de l'homme '...Depuis le jour que je vous vis, madame, mon cœur m'a convaincu de l'injustice

DE LUSIGNAK. Sj

de la terre ! . . . O Judas! que de malheureux tu as faits!...

— Nephtaly quel est donc votre espoir ?...

A son tour il soupira.

— Que devenir ?...

A ce mot l'Israélite leva ses yeux ef sa main droite vers le ciel comme pour lui redemander, par ce geste, l'égalité de la nature , puis il revint triplement puiser la vie dans l'aspert de la princesse.

— Songez-vous, Nephtaly, que le ciel ne peut rien et que vous devez. . .

A la contenance du Juif il était

facile de voir qu'il allait répondre :

«L'amour ennoblit tout, et le temps tire de l'urne du destin les arrêts les

plus bizarres. ... Si vous deveniez orpheline!. . . . pauvre , abandonnée !... cette retraite...

La princesse le comprit et s'arrêta... Et comme l'homme espère jusqu'au tombeau , Clotilde, écartant tout ce qui pourrait troubler sa pensée , crut entrevoir une ombre d'espérance, que la réflexion devait détruire ; mais , pour le moment , elle s'y livra tout entière et la prudence s'envola en gémissant !...

La modeste retenue du beau Juif qui n'exigeait rien , son culte silencieux émurent le cœur de la princesse, et le donnèrent à jamais à l'Israélite ; cette minute décida de l'àme de Clotilde , sans que la jeune

DE LUSIGNAN. Sq

bachelette s'en aperçût . car elle avait encore un reste de fierté qui l'empêchait de se l'avouer à ellemême.

Castriot; regardant un magnifique clepsydre, s'écria : « Madame, il est bien tard et le roi doit être au supplice !... »

Clotilde se leva précipitamment ; alors l'Israélite furieux brisa l'horloge importune en mille pièces; bien en fut-il récompensé par un regard d'amour!...Ce fut à regret qu'il guida ses hôtes à travers un laby rinthe d'escaliers et de grottes ménagées dans l'intérieur du rocher du Géant. Bientôt Clotilde se trouva dans le cratère d'un volcan éteint... Nephtaly leur

montra la falaise et dit à Clotilde un : (( adieu madame !...» qui fit tressaillir jusqu'au terrible Castriot. La princesse salua son libérateur parun geste demain plein de mélancolie; et plus pensive que jamais , elle s'en fut à pas lents!... En sortant de cette rêverie, elle remarqua que ses vétemens étaient souillés , que sa clievelure en désordre couvrait son sein d'un voile noir , qui laissant des interstices , rendait plus éclatante la blancheur de sa peau satinée : sa tunique mouillée, les algues et les mousses qui ornaient sa tête, lui donnaient l'air d'une najade ; et l'amour avait jetésur cette scène un tel charme , que le Juif ne s'en était pas

plus aperçu qu'elle... Clotilde se retourna pour admirer la beauté pittoresque des rochers du Géant , bouleversés par l'orage... Alors elle vit le bel Tsiaelite, qui, plongé dans une extase pi ofoiide , la suivait de SCS regards ; il ressemblait, par son immobilité, à Niobé, prête à devenir rocher !

L'air purgé par l'orage était ■-iiave et la mer apaisée; les fleurs exhalaient leurs plus doux parfums ; le chant des oiseaux avait quelque chose de voluptueux ; enfin la nature semblait solliciter l'attention de Clotilde par cette amoureuse coïncidence... mais non! La jeune fille ne voit rien de tout cela son

pied léger foule à peine la terre, et elle paraît dédaigner le ciel, tant elle est heureuse et tant son cœur est chargé dépensées nouvelles l...

Le bonheur nous rend presque athées... les infortunés seuls regardent les cieux î

Ce fut alors que Clotilde conçut la vie!... et semblable à l'athlète qui vient pour la première fois aux jeux olympiques , elle admira l'étendue du cirque : l'espérance , aux doigts fragiles , eu ouvilt la barrière et son imagination ie parcourut semé de fleurs , de même que 1 athlète croit à la

victoire 1 Mais que d'anxiétés

dans l'amour! . . .Pauvre Clotilde ! . . .

DE LCSIGNAN. ^S

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