‹ Clovis (volume 2)Chapitre 25 sur 31 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Lorsque, après plusieurs siècles de combats opiniâtres, les barbares pénétrèrent enfin dans ce monde civilisé dont ils battaient depuis si longtemps les portes , ils eurent à soutenir de nouvelles luttes pour lesquelles ils n'étaient pas armés. Victorieux des vivants, ils devaient être vaincus par les morts. Rome, se faisant le spectre de ses propres ruines, venait épouvanter et égarer les malheureux envahisseurs. Avec cet ascendant prodigieux qu'elle gardait sur toutes les imaginations, elle troublait la tête des maîtres nouveaux, les entraînait dans des chemins perdus, leur suggérait de construire sur des fondements croulants, ou au milieu des atmosphères les plus malsaines. Bientôt ils disparaissaient, empestés par les miasmes ou écrasés sous la chute des fragiles édifices qu'ils avaient élevés. Ces scènes tragiques ont été pour les hommes de cette époque un spectacle fa-

milier. Il semblait que ce fût la vengeance de TEmpire, sortant de sa tombe pour y entraîner à sa suite tous les peuples qui avaient mené ses funérailles. L'un après l'autre, ils ne mirent les pieds dans l'enceinte sinistre que pour y être immolés aux mânes des Césars.

Les Francs toutefois échappèrent à cette destinée. Au seuil du monde romain détruit, ils rencontrèrent un génie bienveillant qui les prit par la main, et qui les guida à travers les ruines des cités. Il prononça lea paroles magiques qui les protégeaient contre le retour des spectres irrités ; il les écarta des endroits empestés où achevaient de se corrompre les cadavres; il leur apprit à ne considérer les monuments qui croulaient autour d'eux que comme des matériaux pour construire des édifices plus durables. En leur montrant le parti qu'ils pouvaient tirer de ce qui restait de la civilisation romain?, il leur enseigna l'art de s'en passer. Ce génie, c'était l'Eglise catholique. Elle seule, au milieu de l'affolement universel des civilis s et de l'erreur grossière des barbares, elle gardait une claire conscience d'elle-même, se rendait compte des misères du passé et entrevoyait les formes naissantes de l'avenir. Il est donc essentiel de la connaître telle qu'elle était, au moment où allait avoir lieu sa rencontre providentielle avec le peuple des Francs.

Le nord de la Gaule a tout reçu de la Gaule méridionale : le christianisme comme le reste. On peut dire que pendant des siècles, la vie sociale de la Belgique et des deux Germanies a été la copie affaiblie de cellç qui floris- , sait dans la Narjonnaise et dans la Viennoise. De même que dans le midi, les villes étaient plus nombreuses et p'.us grandes, l'opulence plus répandue, la vie publique plus animée, la splendeur des lettres et des arts plus éclatante, de même, dans le nord, rÉglise était moins organisée, ses

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diocèses plus étendus, ses fidèles plus éparpillés, ses institutions moins achevées, son influence moins ancienne et moins féconde. Pour la civilisation chrétienne comme pour la civilisation païenne, les prototypes étaient dans le midi, et c'est du midi que rayonnait toute culture sur les marécages de laBatavie et sur les vastes solitudes de TArdenne;

De Lyon, où il avait fait comme une première étape, le christianisme s'était répandu vers le nord, à la fois dans la direction de l'ouest et de l'est, s'affermissant le long des chaussées dans les villes. On ne peut pas marquer exactement la date de son introduction, et l'histoire ne nous a gardé aucun souvenir de ses premièresxinnées dans ces provinces ; mais il est certain qu'il a dû y pénétrer de bonne heure. De même que l'apparition de la verdure à la surface de la terre suppose une longue et forte germination invisible dans les entrailles du sol, de même les plus anciennes manifestations de la vie chrétienne en Belgique ont derrière elles tout un passé de laborieux efforts et de pénibles épreuves.

On ne peut donc nier qu'il y ait eu, dès les premiers temps, des chrétiens dans les villes du nord de la Gaule. Le mouvement de la vie amenait dans cette région des gens de tous les pays et de toutes les catégories, et parmi les marchands, les esclaves, les juifs, les Syriens, les Grecs, les soldats qui venaient s'y établir, il a dû y avoir plus d'un adorateur du Christ. Dès le premier jour aussi, il s'y sera trouvé des âm?s que la doctrine de la Rédemption aura conquises, et qui se sentaient attirées vers elle par un mystérieux attrait. Si des divinités orientales comme Isis et Mithra ont eu des fidèles en Gaule (1), et si

(1) Cumont, Textes et monuments figurés relatifs aux mystèi^es de Mithra, pp. 158 et suivantes.

des traces de leur culte ont été relevées dans plusieurs villes de la Belgique et de la Germanie, comment pourrait on supposer que le plus populaire et le plus consolateur de 'tous les cultes y serait resté totalement inconnu ? Il est vrai qu'il n*a laissé aucune trace dans Tépigraphie ; mais ce silence des pierres funéraires n'est autre chose qu'un éloqueat témoignage du danger que les premiers chrétiens de nos pays couraient à manifester ouvertement leur foi. On voudrait savoir quelle était, dans les diverses cités de la Gaule, la condition de ces premiers chrétiens! Vivaient-ils dans la dispersion, selon le langage de l'Écriture, ouétaient-ce des groupes assez compacts pour former une église locale, avec un évéque à leur tête ? Évidemment, et surtout dans les premières générations, toutes les villes n'auront pas possédé une communauté en règle : leurs chrétientés restaient, dans ce cas, sous l'obéissance d'une ville voisine où les fidèles étaient plus nombreux. Le nombre des diocèses était donc fort inférieur à celui des cités, et il est permis de croire qu'à l'origine il n'y en a eu que dans les métropoles, c'est-à-dire dans les chefslieux des provinces. Plus favorisées de la circulation, contenant une population plus dense et remuées par un plus grand nombre d'affaires et d'idées, les métropoles durent naturellement devancer leurs cités dans la connaissance de l'Évangile. La première forme sous laquelle se présente à nous l'organisation de l'Église dans le nord de la Gaule, c'est donc celle de diocèses immenses, grands comme des pays entiers, dont les sièges sont à Reims, à Trêves, à Cologne, et qui embrassent les deux Belgiques et la deuxième Germanie. Cette rareté des sièges épiscopaux, opposée à leur prodigieuse multiplicité en Italie, en Afrique et en Orient, est un des caractères distinctifs du régime ecclésiastique de l'Occident : il a été signalé au

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quatrième siècle par un écrivain bien informé (1), quoiqu'à cette époque il fût déjà beaucoup moins accentué que dans les trois premiers.

Les légendes elles-mêmes ont gardé le souvenir lointain de cet âge en quelque sorte préhistorique de TEglise des Gaules : elles nous montrent un seul évêque occupant les trois sièges de Trêves, de Cologne et de Tongres, et Soissons rattaché avec d'autres cités encore à une chrétienté unique dont le centre est à Reims (2). Ce sont là tous les renseignements qu'on peut emprunter aux légendes ; il serait dangereux de les interroger sur des dates ou sur des faits précis. En général, elles obéissent toutes à une même tendance, qui consiste à faire remonter l'origine des sièges épiscopaux le plus haut possible. D'ordinaire elles la rattachent directement au prince des apôtres lui-même, dont les premiers évêques de la Belgique et de la Germanie auraient été les disciples. Ces légendes, dont on a longtemps considéré l'authenticité comme inattaquable parce qu'on les prenait pour des traditions immémoriales, ne remontent guère au-delà du neuvième siècle, et rien n'égale la naïveté avec laquelle ont procédé leurs auteurs pour vieillir les principales églises de la Gaule. Ils se sont bornés, en général, à- reporter du troisième siècle au premier le fondateur ou le premier titulaire connu d'un siège épiscopal, sans se douter des mille invraisemblances que cette migration chronologique entraînait dans sa biographie. L'énorme écart qui en résultait entre lui et ses successeurs avérés était expliqué ensuite, lorsqu'on s'en apercevait, par les persécutions

(1) Théodore de Mopsueste, In Epist, S. Pauli comment., II, p. 24, cité parDuchesne, Fastes épiscopaux de V ancienne Gaule, 1. 1, pp. 36-38, qui est à lire sur toute cette question des origines.

(2) Heriger, Gesta episc. tungrensium^ cl; B'iodoard, Hist. Eccl. rem., 1,3.

qui avaient interrompu la série des évèques, àmoias qu^on préférât le combler tant bien que mal par des noms empruntés aux diptyques d'autres sièges. Lorsque, dans la suite, on a essayé de porter un peu de lumière dans ces obscurités légendaires, les historiens se sont trouvés bien embarrassés : voyant un même évêque placé par la légende au premier siècle et attesté par l'histoire au troisième, ils ont cru se tirer d'affaire en le dédoublant, et cet expédient fallacieux a été accueilli avec empressement par des fidèles plus désireux de sauver une tradition locale qui leur était chère, que de parvenir à retrouver l'aspect austère de la vérité. Nous ne reproduirons pas ces traditiops ; elles sont nées longtemps après l'époque dont nous racontons les annales. Quelque valeur qu'on puisse leur accorder pour l'histoire des idées, ce serait fausser la couleur des temps et brouiller la succession des siècles que de leur assigner une place dans notre tableau. Il perdra en pittoresque ce qu'il gagnera en vérité, et beaucoup de lecteurs se plaindront peut-être de ne pas retrouver dans ces pages le charme poétique de ces fictions que le patriotisme ou la piété aimaient à accueillir sans contrôle. Mais rien ne peut prévaloir contre les droits de la vérité scientifique, pas même le désir légitime du narrateur de vivifier et d^embellir son récit.

Chose remarquable, de toutes les églises du nord de la Gaule, ce sont celles des deux Germanies dont l'antiquité est la mieux établie. Saint I renée invoque leur foi comme une preuve de la catholicité des doctrines orthodoxes ; et ce Père de l'Eglise, qui écrivait vers la fin du deuxième siècle, et qui était le voisin des deux Germanies, n'a pu ignorer ce dont il parle avec tant d'assurance (1). Le té-

(1 j Kai ouïe al ev V^p^Laytiaiç iSpufiEvai sxxX7]9Îai àXXuç 7ce7Ci9T6uxa9iy, oute

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moignage de saint Irénée est bien précieux, car .Mayence et Cologne, les deux sièges auxquels il fait allusion, ne possèdent que de vagues et lointains souvenirs de leurs premières années, et c'est l'histoire, cette fois, dont, par une exception assez rare, les affirmations suppléent au silence de la légende. Cela montre que les églises n'ont pas toujours conservé leurs traditions historiques, et que souvent les chroniques pèchent par oubli autant que par fiction. Rien n'est mieux fait pour rendre réservé l'historien qui prétendrait nier Texistence d'une chrétienté primitive, pour la raison qu'il n'en reste pas de traces. Innombrables sont les phénomènes dont les traces mômes ont disparu.

Les deux Belgiques sont-elles restées en arrière des deux Germanies, et peut-on croire qu'elles aient manqué d'organisation ecclésiastique alors que déjà les villes du Rhin en étaient pourvues ? Il faudrait répondre non, s'il suffisait qu'une thèse fût vraisemblable pour être vraie. Il faudrait répondre oui, si l'on pouvait soutenir qu'un fait historique n'a pas existé du moment qu'il n'est pas attesté à suffisance. Sans doute, les traditions de Reims et de Trêves font de saint Sixte et de saint Materne des disciples . du prince des Apôtres ; mais leur valeur est loin d'être à l'abri de toute contestation, et on ne peut opposer aucun argument péremptoire aux critiques qui veulent faire descendre l'un et l'autre jusqu'au milieu du troisième siècle. Qu importe d'ailleurs ? Ce qui est certain, c'est que les sièges de Reims et de Trêves sont les plus anciens des deux Belgiques, et qu'ils ont surgi bien avant que l'édit de Constantin reconnût les droits de l'Eglise catholique à l'existence.

àvtaU 'lÔTjp^atç, oCtsIv KeXxotç, o6'Tt xanizan 'AvaroXiç, oHxb èvAi6u7) où'tê a( ocra {jiaa xou X({tf{Aou lJpi>{XÊvai. Saint Irénée, Adversus fmreses, II, x, 2.

Quant aux autres sièges épiscopaux, ils n'ont pas lantiquité de ceux des quatre métropoles. C'est en vain qu'ils exhibent des généalogies par lesquelles .ils pt'étendent remonter jusqu'à saint Pierre. Les légendes qui leur attribuent une si illustre origine sont récentes, et l'on s'aperçoit, à leur manque de netteté et de précision, combien elles sont peu sûres de ce qu'elles racontent. Ni saint Materne de Tongres, ni saint Saintin de Verdun, ni saint Mansuy de Toul, ni saint Lucien de Beauvais, ni saint Piaton de Tournai ne peuvent considérés comme des personnages du premier siècle. Pour les sièges d'Arras, de Thérouanne et de Cambrai, ils sont, de leur propre aveu, postérieurs à l'époque apostolique, puisqu'ils ne se sont jamais réclamés de saint Pierre ni de ses disciples. S'ils ont eu des chrétiens avant la date où apparaît kur premier pasteur connu, c'est à Reims ou à Trêves qu'ils avaient alors leur évoque. On n'enlève rien à l'ancienneté de leur foi en le constatant, et en s'efforçant de mettre leurs annales primitives d'accord avec les enseignement» généraux de l'histoire*

Les diocèses de la deuxième Belgique ont d'ailleurs une gloire plus haute et plus enviable, qu'on leur contestera moins facilement. A l'exemple des églises de Reims, de Trêves et de Cologne, plusieurs trempent leurs racines dans un sol arrosé en abondance par le sang des martyrs. Elles ont rendu témoignage du Christ rédempteur devant les juges et devant les bourreaux, et le scepticisme le plus systématique ne peut écarter la masse imposante des traditions qui établissent ce grand fait. Quelque part qull faille accorder à l'imagination dans les récits des hagiographes locaux, l'œil découvre, sous le tissu des légendes, le fond de vérité historique qu'elles se sont attachées à orner de fleurs. Dès le quatrième sièclcj Cologne véné-

rait, dans un oratoire aujourd'hui remplacé par l'église Sainte-Ursule, les vierges qui avaient versé leur sa/ng pour le nom du Christ (1). La gloire des martyrs thébéens, dont les reliques se conservent dans les principales villes* rhénanes, était célébrée dès lors ; Cologne leur rendait un culte (2), et la ville de Xanten vénérait, dans les saints Mallosus et Victor, deux soldats de cette phalange héroïque (3). Reims, au sixième siècle, se souvenait avec reconnaissance de Timothée et d'Apollinaire, dont l'un périt pour avoir prêché TEvangile au peuple, et l'autre pour s'être converti en assistant à son supplice (4). Saint Piaton à Tournai, saint Quentin (5) dans la ville qui porte aujourd'hui son nom, étaient l'objet d'un culte immémorial. Soissons entourait d'une vénération particulièrement touchante la mémoire de deux ouvriers martyrs, Crépin et Grépinien, qui avaient rendu leur témoignage dans la dernière persécution (6).

L'Eglise des Gaules grandissait ainsi dans les épreuves» Mais il semble que l'histoire, complice des persécuteurs, ait voulu lui enlever jusqu'à la gloire de ce sacrifice, tant elle a plongé dans l'ombre le courage des confesseurs et les généreux combats des martyrs. L'édit de tolérance de 313, qui lui rendit le droit à l'existence, a permis aussi que désormais le grand jour brillât sur sa vie jusqu'alors cachée. A peine fut-elle libre qu'elle sortit de ses retraites, et qu'on la vît apparaître partout, organisée et agissante.

(i) V. l'inscription de Glematius dans Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, I, p. S70, qui la dit antérieure à 464- de notre ère. Klinkenberg, dans les Bonner Jahrbûcher, t. LXXXVIII, la croit de la seconde moitié du quatrième siècle.

(2) Grégoire de Tours, Gloria Marlyvwn, c. 64.

(3) Id.yibid , c. 63.

(4) /rf., ibid.f c. 54; Flodoard, Hist. Eccl. rem., I, iv.

(5) Vita S. Eligii, 1. II, c. 7. %

(6) Acta Sanetojnim des BoUandistes, 25 octobre, t. XL

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Dès 314, un concile convoqué à Arles par Constantin le Grand pour juger les querelles des chrétiens d'Afrique y amenait, dans les voitures de TEtat, les principaux métropolitains de rOccident. La Bretagne, la Gaule, l'Italie, l'Espagne et TAfrique avaient envoyé leurs prélats les plus éminents. La Gaule en particulier était représentée par les titulaires de sept métropoles, et parmi eux nous rencontrons Imbetausius de Reims, Agroecius de Trêves et Materne de Cologne. Imbetausius avait amené son diacre Primogenitus ; Materne était également accompagné d'un diacre, nommé Macrinus ; un exorciste du nom de Félix était le compagnon de Tévêque de Trêves. Les actes du concile portent la signature de ces six personnages, les plus anciens représentants des trois grandes églises franques dans un document authentique (1). Cette assemblée d*Arles est comme l'ébauche de celle qui devait, quelques années après, siéger à Nicée ; elle a d'ailleurs un intérêt spécial pour l'Occident, car elle nous montre ce qu'était TEglise des Gaules au lendemain des grandes persécutions; avec son organisation universelle et ses cadres encore incomplets.

Les annales des, sièges épiscopaux sont désormais entrées dans une phase de certitude; les diptyques vont nous offrir des noms qui ont leur place marquée dans l'histoire et non plus dans la légende. Ceux de Trêves sont éclairés par la vive lumière des événements auxquels furent mêlés ses évêques, et des mérites éclatants que s'acquirent plusieurs d'entre eux. Depuis Agroecius, on voit se succéder dans la chaire de cette ville Maximin, Paulin, Brito, Félix, puis la liste s'arrête à l'entrée fatale du cinquième siècle. A Reims, nous rencontrons, à partir d'Imbetau-

^1' V. Sirmond, Concilia Galliae, i. I, p. 8.

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sius, une succession ininterrompue de pontifes formée par Aper, par Maternien, par Donatien, par Viventius, par Sévère, et terminée par saint Nicaise. La liste de Cologne est moins complète : après Materne, nous n'y trouvons pour tout le quatrième siècle que deux pontifes, Euphratas et ,saint Séverin. Ces noms suffisent d^ailleurs pour montrer qu'à Cologne comme ailleurs, la hiérarchie n'a pas subi d'interruption ; ce n'est point parce que l'histoire a oublié les noms des autres évêques qu'il doit être permis de contester leur existence.

A la faveur de la paix profonde dont l'Eglise ne cessa de jouir sous le règne de Constantin, en Gaule comme ailleurs, elle put compléter ses cadres, multiplier ses diocèses, et donner de ces signes de vie qui attirent l'attention des annalistes. Toutefois, à part les trois sièges métropolitains dont il vient d'être question, nous ne voyons qu'un seul diocèse qui soit représenté dans les conciles du quatrième siècle; c'est celui deTongres, gouverné vers 343 par saint Servais. Une tradition assez digne de foi veut, d'autre part, que saint Sinicius, premier évêque de Soissons, ait été un disciple de saint Sixte, ce qui placerait son existence aux abords de Tan 300. Partout ailleurs, l'histoire reste muette encore, et les listes épiscopales qu'elle nous fournit manquent de garanties suffisantes. Nous n'en conclurons pas que les divers sièges de la Belgique première et de la Belgique seconde n'ont été fondés que plus tard, mais nous nous abstiendrons d'invoquer des annales sur lesquelles continue de planer une incertitude absolue.

Les métropoles restent donc seules en possession de fixer nos regards pendant toute la durée de ce quatrième siècle, si grand et si fécond dans l'histoire de l'Église. Il fut grand et fécond aussi pour les régions de la Gaule

septentrionale, où le nombre des chrétiens se multiplia bientôt d'une manière extraordinaire. On peut affirmer sans témérité que, dans les grandes villes, la majorité de la population adorait Jésus-Christ. C'est le témoignage formel d'un écrivain de cette époque (1), et nous en avons une autre preuve dans les nombreuses inscriptions chrétiennes de Trêves, où la présence de la cour devait naturellement gagner à la religion nouvelle une multitude de fidèles (2). L'histoire de Mayence est peut-être plus éloquente encore. En 368, nous dit un contemporain, le chef Alaman Rando profita, pour s'emparer de cette ville, d'un moment où la population était rassemblée pour une fête religieuse dans l'église chrétienne (3). Partout, les édifices sacrés de la première heure étaient devenus insuffisants, et Ton travaillait activement à en bâtir de plus vastes et plus beaux. On en élevait un à Trêves du temps que saint Athanase y était exilé, et Ton y célébrait les saints mystères même avant son entier achèvement (4). Reims avait plusieurs sanctuaires : à côté de sa vieille cathédrale de Saint-Sixte, qui surgissait en dehors de son enceinte, l'illustre préfet Jovin avait bâti la basilique de Saint-Agricole, etTévêque Imbetausius avait élevé, àPintérieur delà ville, l'église Saint-Symphorien, qui pendant quelque temps remplaça Saint-Sixte comme cathédrale, jusqu'à ce qu'elle fut à son tour remplacée par celle que saint Nicaise éleva

(1) Signam quod perhibent esse crucis Dei Magnis qui coUtor solus in urbibus Christus perpetui gloria numinis

Cujus lilius unicus.

Severus Sanctus (Migne, Patrologie latine, t. XIX).

(2) Elles sont recueillies dans Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, 2 vol. in-4'', Paris, 1856, et Nouveau recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule, in-4°, Paris, 1892, et dans Rraus, Die Christlichen Inschnften der Rheinlande, 2 volumes, Frlbourg enf Bade, 1890-1891.

(3) Amm. Marcell., xxvii, 10.

(4) S. Athanase, Apologie^ I, 682.

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en Phonneur de la Vierge Marie (1). Beauvais possédait, à proximité de son enceinte, un sanctuaire où reposait le corps de son martyr saint Lucien : il fut livré aux flammes pendant les invasions (2). L'existence d'une église chrétienne à Cologne est attestée au moins à partir du milieu du quatrième siècle ; c'est là que voulait se rendre le malheureux Silvanus, lorsqu'il fut surpris par les émeutiers qui le massacrèrent (3). Ce sanctuaire toutefois le cédait en importance et en richesse à la splendide basilique qui s'élevait hors les murs, sur le tombeau de saint Géréon et des autres martyrs thébéens, et que le peuple nommait l'église des Saints-d'Or à cause de la richesse de ses mosaïques (4). Une autre basilique suburbaine, celle de sainte Ursule et de ses compagnes, était bien ancienne aussi, puisque, dès la seconde moitié du quatrième siècle, elle fut reconstruite par un pieux fidèle du nom de Glematius (5). Ces indications, que le hasard seul nous a conservées, nous permettent de nous figurer les révélations que ferait l'histoire, s'il s'était trouvé à cette époque, en Gaule, des annalistes pour raconter, comme faisaient ceux d'Orient, les progrès et les vicissitudes de l'Eglise de Dieu.

Tout nous autorise à croire que les chrétientés de la première heure étaient en possession d'une organisation régulière. Si maigres que soient nos renseignements, ils nous font voir que tous les échelons de la hiérarchie sacerdotale y sont occupés, et les prescriptions canoniques observées dans la vie du clergé. Nous avons déjà ren-

(1) Flodoard, Hist. EccL rem., i, 3, 4, 6.

(2) Diplôme de Ghilpéric !•', dans Pardessus, Diplômes. 1. 1, p. 148 ; Pertz, Diplomata, p. 12.

(3) Ammien Marcellin, xv, 5; voir ci-dessus p. 95.

(4) Saint Grégoire de Tours, Gloria Martyrum, c. 61.

(5) Klinkenberg dans Bomier JahrbUcher, t. LXXXVIll (1889),

contré, sous la date de 314, des diacres à Reims et à,Cologne, et un exorciste à Trêves (1). Les inscriptions de cette dernière ville mentionnent les noms de quelques ecclésiastiques encore : un prêtre Aufidius (2), un diacre Augurinus (3), un sous-diacre Ursinianus (4), un portier Ursatius (5). Nous constatons aussi que les clercs revêtus de Tun des ordres mineurs pouvaient être engagés dans les liens du mariage : les marbres nous font connaître le nom de Lupula, femme d' Ursinianus, et celui d'Exsuperius, fils d'Ursatius. Quant au prêtre Aufidius, la mention de sa femme Augurina et de son fils Augurinus prouve qu'il avait, lui aussi, une famille et un foyer ; mais Augurina ne prend sur le marbre funéraire que la qualité de sœur du défunt : chaste et touchante attestation de la continence gardée, au sein du mariage, par l'époux qui était devenu l'oint du Seigneur.

Toutes les conditions sociales, toutes les professions, toutes les races se rencontraient dans le troupeau du Christ. Depuis que la doctrine du Nazaréen était devenue celle des empereurs convertis, cela n'avait plus rien d'extraordinaire. 11 serait donc oiseux d'énumérer les préfets du prétoire et les consulaires qui allèrent dormir l'éternel sommeil dans les cimetières chrétiens de Reims et de Trêves, à côté d'autres personnages de distinction dont les pierres tumulaires nous ont conservé la mémoire. Mais ce qu'il importe de noter, c'est l'accession spontanée à l'Evangile d'un grand nombre de barbares entrés au service de l'Empire, et qui acceptèrent sa religion comme le reste de la civilisation romaine.

(1) Voir ci-dessus, p. 132.

(2) Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, n» 233, 341. {3)Id.,ibid , 1. c.

(4) Id., ibid., n» 293, p. 396.

(5) Id., ibid., n« 292, p. 395

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Si, à cette dette, ils n'avaient pas obéi à l'habitude de latiniser leurs noms germaniques, il est probable que nous en reconnaîtrions plus d'un dans le recueil des inscriptions chrétiennes du temps. Nous savons du moins que Silvanus, dont on a vu plus haut la fin tragique, était Franc d'origine, et nous avons le droit de supposer le christianisme de ses compatriotes Malaric et autres, qui lui témoignèrent dans ses malheurs un si chaud et si stérile dévouement. C'est, sous un nom romain, un chrétien encore que ce centurion Emeterius, qui servit pendant vingt-cinq ans dans une cohorte (numerus) de Gentils^ et dont on a retrouvé la pierre au Drachenfels, près de Bonn, ornée, en signe de sa foi, du monogramme du Christ (1). Combien d'autres, dont la tombe n'a pas livré le secret, mais qui, sous la tunique du légionnaire, ont confessé le Dieu de Mallosus et de Victor, apportant à l'Évangile, bien des générations avant Clovis, les prémices de la nation franque. A vrai dire, tous les barbares qui vendirent leur sang à l'Empire n'étaient pas chrétiens ; sous les souverains les plus zélés pour l'Évangile, les armées comptèrent dans leurs rangs, et jusque dans les grades supérieurs, un grand nombre d'adorateurs de Wodan, qui s'enorgueillissaient de ne pas fléchir le genou devant le Dieu de César (2). Mais ceux-là mêmes subissaient à leur insu le charme mystérieux que l'Église, par l'intermédiaire de ses grands hommes, exerçait alors sur les âmes les plus rebelles ; ils se vantaient d'être les amis des évêques, et, au loin, leurs compatriotes d'outre-Rhin se persuadaient que cette amitié leur portait bonheur.

On voudrait pénétrer plus avant dans la vie cachée de ces chrétientés primitives, dont à peine nous venons de

(1) Leblant, n° 339, t. I, p, 483.

(2) Par exemple, au quatrième siècle, le célèbre Arbogast.

signaler les éléments matériels ; on voudrait s'asseoir à ces foyers domestiques placés sous la protection du Christ, respirer, en quelque sorte, l'atmosphère de ces fidèles, être le témoin de leur existence quotidienne, voir comment l'Evangile était pratiqué par les âmes qui se réclamaient de lui. Mais l'histoire est muette, et les tombeaux seuls élèvent leur voix de pierre pour trahir, par les éloges qu'elles décernent aux défunts, de quelle manière elles entendent les devoirs des vivants. Peu importe que ces éloges soient mérités, ou qu'ils ne soient que des formules banales ; ce qu'ils nous apprennent, c'est la conception que cette société se faisait de l'humanité régénérée, c'est l'idéal qu'elle assignait à la vie, et pour lequel il lui semblait doux de mourir.

Cet idéal, c'était la réalisation des conseils évangéliques. Ils étaient suivis par Télite des âmes chrétiennes bien longtemps avant qu'il existât des institutions pour grouper en familles religieuses les amants de la vie parfaite. Les marbres de Trêves nous ont gardé la mémoire d'une jeune religieuse du nom de Léa, enlevée à l'âge de vingt-deux ans (1), et d'une autre, nommée Hilaritas, morte à cinquante après avoir servi le Seigneur tous les jours de sa vie^ et observé de toutes ses forces les préceptes du Rédempteur (2). Ces servantes du Christ ajoutaient-elles déjà la retraite et la réclusion à l'existence religieuse qu'elles avaient choisie? Nous ne le savons pas, mais il est certain que, dès le quatrième siècle, la solitude était pratiquée à Trêves même et sous les yeux de la cour impériale. Saint Athanase, exilé de cette ville, y avait jeté la semence de a vie monastique, et il y avait laissé

(1) Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, numéros 258-259, p. 366.

(2) Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 336.

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sa Vie de saint Antoine^ ce livre dont le charme étrange a gagné tant d'âmes aux austères joies du sacrifice et du renoncement absolu. On y lisait comment ce saint, à Taurore d'une vie riche de promesses et d'espérances, étant entré un jour dans une église d'Alexandrie, avait entendu lire le texte évangélique où il est dit : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tous vos biens, distribuez-en le produit aux pauvres, puis venez et suivez-moi. » Cette parole était descendue sur son cœur comme un oracle d'en haut : il s'y était conformé à la lettre et sans tarder. Après s'être débarrassé du fardeau de ses biens temporels qui avaient été sa richesse et qui n'étaient plus que sa chaîne, il était parti pour la solitude, et là, pendant le reste d'une vie qui dura au delà d'une siècle, seul en présence du ciel dans l'immensité du désert, il mena cette existence surhumaine dans laquelle l'admiration de ses contemporains voyait l'idéal monastique réalisé (1).

Les anachorètes chrétiens de Trêves s'étaient inspirés de cet exemple. Ils avaient dit adieu au monde, et, n^emportant que les saintes Ecritures et la biographie d'Antoine, ils s'étaient retirés dans d'humbles cabanes disséminées aux alentours de la ville, où ils cachaient sous les livrées de la pauvreté une existence désormais vouée au mépris des mondains. Pendant que la foule se pressait aux jeux publics et courait fiévreusement à la recherche de tous les plaisirs d'une société décadente, ils jeûnaient et priaient, les yeux fixés sur les vérités éternelles, et vivaient d'une vie toute céleste aux portes d'un monde dont ils s'étaient fait oublier. Or, une après-midi de l'année 386, pendant que l'empereur Gratien assistait aux courses du cirque avec la cour, quatre jeunes gens de son entourage,

(1) s. Athanase, Vit a sancti Anfonii,

que le spetacle fatiguait, étaient allés se promener au milieu des jardins et des vignobles qui, alors comme aujourd'hui, touchaient aux murs de la cité. Deux d'entre eux, conduits par le hasard de la promenade, passèrent devant une cabane où vivaient des anachorètes. Ils y entrèrent, et Tun d'eux, y ayant trouvé une vie de saint Antoine, l'ouvrit par curiosité. Dès les premières lignes, une émotion extraordinaire s'empare du jeune homme ; c'est comme le parfum lointain du désert sacré qui vient à lui, à travers ces pages qui parlent un si nouveau et si sublime langage. L'amour divin vient de s'allumer dans son âme ; il en est tout transporté, et, comme rempli d'indignation contre lui-même, il interpelle son ami :

« Dis-moi, je t'en prie, où prétendons-nous arriver au prix de tant d'efforts ? Quel est notre but et pourquoi servons-nous ? Notre plus grand espoir est de devenir les amis de l'empereur ; n'est-ce pas tout ce qu'il y a de précaire et de dangereux ? Et si nous y parvenons, par combien de périls arriverons-nous à un autre péril, qui sera le plus grand de tous ? Et puis, combien de temps cela durera-t-il ? Mais si je veux être l'ami de Dieu, je puis le devenir sur l'heure. »

Et, tout troublé de la vie nouvelle qu'il sentait naître en lui, le jeune homme reprit sa lecture. Cette fois, c en était fait]; décidé à se vouer sans retard au service de Dieu, il le signifia à son ami.

« Ne me contredis pas, ajouta-t-il, si tu n'as pas le courage de m'imiter. »

Mais l'autre déclara qu'il voulait, lui aussi, entrer au service de Dieu et s'assurer la même récompense. Lorsque les deux camarades qui les cherchaient les retrouvèrent dans la cabane, vers la chute du jour, ils apprirent de leur bouche le récit de leur étonnante métamorphose. Ils

l'église des gaules 141

n'essayèrent pas de les détourner de leur généreux dessein, mais ils pleurèrent sur eux-mêmes, dit le narrateur, et, après les avoir félicités et s'être recommandés à leurs prières, ils revinrent au palais impérial, le cœur à terre. Mais les deux nouveaux anachorètes ne quittèrent pas leur cellule, où ils vivaient dans le ciel. L'un et l'autre avaient des fiancées : apprenant leur résolution, elles ne voulurent pas se laisser vaincre en générosité par ceux qu'elles aimaient, et elles consacrèrent leur virginité à Dieu (1). Tel est le récit qu'un jour, à Milan, l'un des deux jeunes gens qui avalent assisté à la conversion de leurs amis, et dont le nom était Pontitianus, faisait à un jeune et brillant rhéteur du nom d'Augustin. Et, par un prodige nouveau de cette force mystérieuse qui avait agi sur les jeunes gens de Trêves, Augustin se sentit à son tour saisi par la main invisible de la grâce ; sa conversion fut décidée sans retour. Si quelqu'un veut savoir ce qu'est, au sein de l'Eglise catholique, cette solidarité des mérites qu'elle appelle la communion des saints, la voilà dans un de ses plus étonnants spectacles. Du fond de son désert, un solitaire de la Thébaïde convertit, après sa mort, les pages de l'empereur d'Occident circulant autour du cirque de Trêves, et se sert d'eux pour aller conquérir, dans une ville d'Italie, l'âme noble et orageuse qui avait jusque-là résisté aux larmes de Monique et aux enseignements d*Ambroise. Trêves paya sa dette de reconnaissance à TOrient, auquel elle devait ses premiers moines, en suscitant, par l'exemple de ses anachorètes, le génie sublime qui devait être la lumière de l'Eglise d'Occident. Et l'instrument providentiel qui avait servi à opérer tant de grandes choses, c'était l'exil d'Athanase !

(1) Saint Augustin, Confessions ^ viii, 6.

Ce sont ces hommes, les moines de la première heure, les ascètes de la solitude ouïes anachorètes de la cour, ce sont toutes ces âmes fortes et incorruptibles de vrais chrétiens qui ont maintenu et sauvé la loi de Dieu dans un siècle où elle semblait menacée par ses propres fidèles. Depuis que le christianisme était devenu la religion à la mode, la multitude des vicieux et des mondains n'avait fait que changer l'étiquette de sa corruption et couvrait de Tétendard du Christ les hontes de la décadence. En entrant dans les rangs de l'Eglise, ils la compromirent plus qu'ils ne la servaient, et au lieu d'être sauvés par elle, ils furent sur le point de l'entraîner avec eux. Les tableaux que les contemporains nous tracent des mœurs d'une grande partie de la population chrétienne des villes sont lamentables. On y rencontre cette espèce de lèpre particu* lière des vieilles sociétés, qui consiste en une soif malsaine des plaisirs les plus frivoles, quand ils ne sont pas les plus corrupteurs. Trêves chrétienne semble à peine meilleure que Rome païenne : qe qu'il lui faut, ce sont des Francs expirant sous la dent des bêtes féroces dans Tarène, ce sont des cochers aux couleurs multiples se disputant le prix des courses dans le cirque, ce sont les émotions puériles et factices de l'estrade, substituées à tout autre' sentiment dans ces cœurs devenus froids pour les grands intérêts de l'âme humaine et de la civilisation. La vie monastique fut la salutaire et indispensable réaction de l'esprit chrétien contre ce débordement de paganisme : elle affirma hautement Tidéal évangélique, elle en dressa devant tous les yeux le type idéalisé ; elle replaça l'homme en face de sa mission, et dans sa condition véritable de pénitent et de travailleur. Tous les ascètes qu'elle enleva au monde pour en peupler les déserts, tous ceux que l'Eglise allait cherchei^ dans les déserts pour les mettre à

la tête de ses diocèses, contribuèrent, à leur insu, à la plus grande œuvre sociale de l'époque. La somme de leurs austérités et de leurs mortifications constituait le contre poids nécessaire des voluptés mortelles, et maintenait l'équilibre moral du monde.

Il est temps, après avoir parlé des fidèles, de faire connaître les pasteurs. L'épiscopat du nord de la Gaule a été à la hauteur de sa mission, et ceux qui en ont porté le lourd fardeau ont mérité de prendre place parmi les grands hommes qui ont été la gloire de TEglise du quatrième siècle. Dès Torigine, ils ont apparu comme les fermes et inébranlables défenseurs de la foi catholique. Éloignés des influences délétères du milieu byzantin, et éclairés par la vive lumière que projetait sur toute la Gaule le grand confesseur de la Trinité, saint Hilaire de Poitiers, ils étaient comme la solide et compacte réserve de Torthodoxie, et ils ne se laissèrent pas entamer. Quand ils parurent dans les conciles du quatrième siècle, ce fut pour résister avec vigueur à la propagande arienne qui s'exerçait du fond de la cour impériale. Plusieurs d*entre eux ont conquis une gloire durable par le courage avec lequel ils affirmèrent leur foi dans ces jours particulièrement pénibles pour la chrétienté. Maximin de Trêves fut Thôte et le consolateur de saint Athanase pendant l'exil de ce grand confesseur, et il resta toute sa vie inébranlablement fidèle à la foi de Nicée. Il prit même la plume pour défendre la doctrine orthodoxe, et il faut déplorer la fortune qui a envié à Téglise de Belgique le testament littéraire de son premier docteur* Paulin, son successeur, résista avec un courage héroïque aux injonctions de Tarianisme victorieux. A rheure sombre où, selon la forte parole de saint Jérôme, le monde gémit de se réveiller arien, il ne fléchit pas : il refusa de signer Téquivoque formule de Sirmium, et en

353, au concile d'Arles, où les légats du pape eux-mêmes se laissèrent arracher la condamnation d'Athanase, il fut le seul qui ne se prêta pas à l'immolation de la justice et de l'innocence. Condamné à l'exil, il se vit entraîner loin de son diocèse, qu'on ne lui permit pas de revoir, et rélégué au fond de la Phrygie, où, cinq ans après, il expirait dans les tribulations, léguant à Téglise de Trêves la gloire d'un nom qui figurerait au catalogue des martyrs aussi justement que sur celui des confesseurs.

Les diocèses de la Germanie, s'ils ne jouèrent pas un rôle si prépondérant que celui de Trêves, ne lui cédèrent cependant pas la palme du courage apostolique. Eux aussi eurent à leur tête des chefs qui défendirent avec énergie la foi du monde chrétien dans le dogme fondamental de la Trinité. Euphratas de Cologne et Servais de Tongres ont figuré avec honneur dans l'histoire du grand conflit entre la liberté de l'Eglise et les prétentions des Césars. Tous deux avaient pris part au concile de Sardique, où la doctrine de Nicée avait été de nouveau proclamée d'une manière solennelle, et où les évêques d'Occident avaient tenu à attester leur union avec les Pères du premier concile œcuménique. A l'issue de cette assemblée, Euphratas avait été délégué avec Vincent de Capoue par les Pères de Sardique auprès de l'empereur Constance, alors à Antioche, pour lui porter les décrets et les vœux de l'assemblée. Arrivé dans la capitale de la Syrie, le vieillard y devint le héros d'une aventure retentissante qui mit dans un plein jour et sa propre innocence et la scélératesse du parti arien, lequel n'avait pas reculé devant les manœuvres les plus infâmes pour perdre la réputation du représentant de l'orthodoxie auprès de l'empereur. Il est permis de croire qu'Euphratas rapporta d' Antioche une horreur plus profonde encore, pour une hérésie qui se dé-

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fendait avec des armes aussi honteuses, et que la tradition qui le fait condamner pour arianisme par un concile réuni dans sa propre ville de Cologne n'est que Técho d'un autre complot, moins pervers peut-être, mais plus dangereux, ourdi contre sa mémoire.

Servais, évoque de Tongres, fît trois fois le voyage d'Orient. Après avoir assisté au concile de Sardique, il avait, quelques années plus tard, accompagné saint Maximin auprès de Constance, avec une mission de l'usurpateur Magnence. En 359, nous le retrouvons au concile de Rimini, où, avec Phœbadius d*Agen, il fut l'âme du groupe de vingt opposants qui osa refuser de signer la formule officielle, entachée d'arianisme. S'il céda enfin à d'insidieuses supplications, après avoir résisté à toutes les menaces, ce fut avec des réservés telles que la doctrine orthodoxe était sauvée, et que l'hérésie ne pouvait tirer aucun argument de sa signature. Servais vint mourir à Maestricht ; sa tombe, creusée le long de la chaussée romaine, y fut bientôt entourée d'un culte assidu, et tout un cycle de légendes formé autour de son nom atteste la popularité dont ce confesseur a joui de son vivant auprès des fidèles de la Gaule (1).

Ajoutons ici une réserve importante. Ce serait une erreur de se figurer la Gaule septentrionale comme totalement chrétienne. Au quatrième siècle, le christianisme y occupait la même situation qu'y avait eue la civilisation romaine au deuxième et au troisième. Il possédait les villes et leurs environs immédiats, il rayonnait plus ou moins dans les bourgades, il n'avait pénétré que faiblement dans les campagnes. Au cœur de la France, il y avait des régions entières où personne n'avait encore reçu le bap-

(1) Grégoire de Tours, ii, 5, et Gloria confessorum^ c. 71.

tême (1). Les sanctuaires païens s'élevaient partout, ombragés de vieux arbres et desservis par des prêtres qui vivaient du culte proscrit (2). Les populations rurales continuaient de porter les statues de leurs dieux en procession à travers les champs, enveloppées de voiles blancs (3) ; les lacs sacrés recevaient toujours leurs habituelles offrandes, et les multiples lois rendues par les empereurs contre les sacrificfes idolâtriques étaient restées lettre morte. Si de tels spectacles nous sont donnés par des régions centrales comme le Berry et la Bourgogne, combien ne devait-on pas rencontrer d'éléments païens dans les solitudes incultes de l'Ardenne et de la Gampine, et dans tous ces cantons dépeuplés où TEmpire n'avait ramené un peu de vie qu'en y versant des multitudes de barbares ? Etrangers à la civilisation romaine, ces nouveaux colons l'étaient plus encore à sa religion, et leur paganisme germanique rivalisait avec celui des paysans indigènes pour fermer la porte à la doctrine du Christ. Il restait donc un immense champ d'action pour les évoques et pour les missionnaires. Il est bien probable qu'ils y ont prodigué leur activité, mais l'histoire n'a pas conservé le souvenir de leurs méritoires labeurs ; elle a en quelque sorte noyé leur mémoire et leurs œuvres dans le rayonnement prodigieux d'un nom qui résume pour la Gaule toutes les gloires de l'apostolat et toutes les austérités de la vie monastique. Ce nom, c'est celui du grand thaumaturge saint Martin de Tours.

Martin était ce soldat venu de Pannonie, dont tout l'Occident connaissait le nom, depuis l'héroïque inspira-

(1) Ante Martinum pauci admodum, immo paene nuUi in illis regionibus Ghristi nomen receperant. Sulpice Sévère, Vita sancti Martini^ c. 13. (2; Ici. y Ibid., c. 13 et 14.

(3j Id., ibid., c. 14.

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tîon de la charité qui lui avait fait partager son manteau en plein hiver avec un pauvre, aux portes de la ville d'Amiens. Avide d'une gloire plus haute et plus pure que celle des armes, il avait échangé le service de l'empereur contre celui de Jésus-Christ, et il était venu se faire, à Poitiers, le disciple de saint Hilaire, le plus illustre pontife de la Gaule. La première de ses œuvres, ce fut la fondation du ministère de Ligugé près de Poitiers, qui a fait de lui l'initiateur de la vie monastique en Gaule et le patriarche des moines d'Occident avant saint Benoit. Appelé quelques années après au siège épiscopal de Tours, Martin resta un moine sous les habits du pontife ; il combina en sa personne deux caractères qui, aux yeux de beaucoup de chrétiens, passaient alors pour opposés, presque pour contradictoires. Le monastère de Marmoutier, fondé par lui dans le voisinage de sa ville épiscopale, resta son séjour de prédilection ; il y accorda à la vie monastique tous les instants qu'il put dérober aux absorbantes fonctions de l'épiscopat. La vie de cet homme étonnant, écrite par son disciple Sulpice Sévère, est un tissu de miracles qui ont eu, comme ceux de saint Bernard, le privilège d'être racontés par des contemporains. Lui même était un miracle vivant de charité, de pénitence et de zèle pour le salut des âmes. Ce moine-évêque avait un troisième caractère, qui, plus encore que les deux premiers, a fait la gloire de son nom et la grandeur de son rôle historique. Il était né missionnaire. Le feu sacré de l'apostolat le dévorait. Il s'attribuait une mission partout où il y avait une idole à renverser ou un païen à convertir. Il trouva les campagnes de la Gaule plongées encore dans la nuit de l'idolâtrie : il les laissa chrétiennes et semées d'institutions qui continuaient et affermissaient son œuvre rédemptrice. 11 fut, et c'est la plus haute de toutes ses

gloires, le créateur des paroisses rurales ; c'est lui qui a fait prendre racine à la loi de Dieu dans le sol fécond de la vieille Gaule, et qui a préparé à l'Évangile les vaillantes légions de laboureurs chrétiens d'où sont sortis des saints comme Vincent de Paul, des saintes comme Geneviève et Jeanne d'Arc.

Bien que l'apostolat de saint Martin se soit surtout exercé dans la Gaule centrale, il n'est pas douteux que les provinces septentrionales de ce pays lui soient grandement redevables. Nous savons qu'il s'est rendu deux fois à Trêves, à la cour de l'empereur Maxime, et nous devons croire qu'il aura profité de ces voyages pour évangéliser les populations par lesquelles il passait. A la cour de Trêves on fit grand accueil à l'homme de Dieu ; on admira ses vertus et ses miracles (1), on respecta sa noble franchise, et il revint chaque fois avec les grâces qu'il avait sollicitées. L'une de celles-ci lui coûta un dur sacrifice. Pour conjurer les rigueurs dont était menacée l'Espagne priscillianiste, il lui fallait recevoir dans sa communion ceux-là même qui avaient fait condamner à mort, par le pouvoir séculier, Priscillien et ses principaux disciples. Ces hommes étaient les frères de Martin dans le sacerdoce : à leur tête était Ithacius, qui avait été le grand promoteur de la persécution, et qui jouissait d'un crédit dangereux à la cour de Maxime. La conscience de Martin se révoltait à l'idée de fraterniser avec ces prélats aux mains sanglantes, mais son cœur le poussait à tout faire pour empêcher que leur fureur sanguinaire causât de nouvelles victimes. Ne pouvant venir à bout de lui, Maxime donna enfin ordre aux commissaires impériaux de partir pour TEspagne, avec droit de vie et de mort sur les.

(l) Sulpice Sévère, Vif a sancti Marfini, c. 16-18.

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malheureux qui leur seraient dénoncés. Alors enfin, la charité l'emporta chez Martin sur ses scrupules d'orthodoxie : au milieu de la nuit il courut au palais impérial, et promit de communier avec les ithaciens si l'Espagne était épargnée. On lui accorda sa demande, mais il ne goûta pas la joie de son triomphe. Il quitta la ville, la conscience troublée, plein de douleur et de remords à l'idée qu'il avait manqué à son devoir en communiant avec les persécuteurs. Pendant qu'il revenait à pied par la chaussée qui allait de Trêves à Reims, sa pensée inquiète repassait tous les détails du compromis qu'on lui avait arraché, et plus il y réfléchissait, plus il sentait la nuit et l'amertume envahir sa conscience. Arrivé au delà de la station d'Andethanna, à l'entrée de la grande forêt des Ardennes, il laissa ses compagnons prendre les devants, et, tout entier à son combat intérieur, il s'assit à terre, abîmé dans son deuil, et tour à tour s'accusant et se défendant. Alors un ange lui apparut qui le consola et l'exhorta à reprendre courage. Le saint se laissa rassurer par le céleste consolateur, mais à partir de ce moment il sentit sa force atteinte, et pendant les seize années qu'il vécut encore, il ne remit plus les pieds dans un concile.

L'histoire ne nous a pas conservé d'autres traces du passage de Martin par les contrées belges, mais on est bien fondé à lui attribuer une action efficace sur ces pays, à en juger d'après l'extraordinaire diffusion qu'y a prise son culte. Une multitude de paroisses urbaines et rurales, et des plus anciennes, l'invoquent en qualité de patron, et sa popularité n'y est contrebalancée que par celle du prince des apôtres. D'ailleurs, il a eu des disciples qui ont continué son œuvre civilisatrice, et qui ont voulu mettre sous son nom plus d'un des sanctuaires qu'ils ont fondés en Belgique. L'un de ceux-ci nous est connu : il s'appelait

Victrice, et il était archevêque de Rouen. Cet homme remarquable fut Tami de saint Martin, le témoin de se& miracles, le compagnon d'une partie de son existence (1).

Né, à ce qu'il parait, vers les extrémités septentrionales de la Gaulè-Belgique, il se souvint de sa patrie lorsqu'il fut à la tête du diocèse de Rouen, et il y envoya des missionnaires qui évangélisèrent ce pays avec grand succès. Du fond de sa retraite de Campanie, saint Paulin de Noie le félicitait de ses œuvres apostoliques. Lui rappelant les paroles des prophètes qui saluaient la lumière de la foi se levant sur les peuples assis à l'ombre de la mort, il lui disait : « Grâce à vous, la Morinie, ce pays qui est à l'extrémité du monde, se réjouit de connaître le Christ et dépose ses mœurs sauvages. Là où il n'y avait que l'épaisseur des forêts et la solitude des rivages visités par les barbares, peuplés par des brigands, règne maintenant l'Evangile dans les villes et les bourgades, et les monastères le font fleurir jusqu'au sein des forêts. Et cette lointaine Morinie, où la religion chrétienne n'était jusqu'à présent que comme un souffle affaibli, le Christ a voulu que vous en fussiez l'apôtre, que par vous la foi y brillât d'un éclat plus vif et plus ardent, et que la distance qui nous sépare de ces régions fût diminuée par la charité qui nous en rapproche (2). » Ces paroles ouvrent l'histoire religieuse de la Flandre et du Brabant ainsi que de l'Artois, et le témoignage du confesseur de Noie est pour ces pays ce qu'est pour la Germanie celui de saint Irénée, l'acte de naissance de leur foi, s'il est permis de s'exprimer de la sorte.

Ainsi, chaque jour qui s'écoulait marquait un progrès pour les chrétientés de la Gaule du nord. Bientôt elle fut

(1) Sulpice Séyère.Dialog. m., 2.

(2) Saint Paulin de Noie, EpisL, xviii, 4.

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à même de payer sa dette aux églises du midi. C'est un enfant de Toul, saint Honorât, qui alla fonder, en 405, cet illustre monastère de Lérins, foyer de la vie monastique en Gaule et pépinière de Tépiscopat gaulois. C'est un fils de Trêves, Salvien, qui brilla jau premier rang des écri vains ecclésiastiques du cinquième siècle, et dont la pathétique éloquence n'a pas vieilli pour l'histoire. C'est à Trêves encore, dans la société du saint prêtre Bonosus, que se développa la vocation religieuse de saint Jérôme ; et si l'on se rappelle que cette ville a eu pour professeur Lactance et pour élève Ambroise, on trouvera que l'église de Belgique n'a pas été inutile à l'Eglise universelle.

On ne comprendrait pas bien le grand rôle réservé à cette église dans l'histoire de la jeunesse du monde moderne, si à l'étude de sa vie intime on n'ajoutait celle de ses organismes essentiels. Comme l'Eglise universelle elle-même, Téglise des Gaules alors était une fédération de diocèses reliés entre eux par la communion, par les assemblées conciliaires et par Tobéissance à l'autorité du souverain pontife. En dehors de ce triple et puissant élément d'unité, toute son activité et toute sa vie résidaient dans les groupes diocésains. Chaque diocèse était cpmme une monarchie locale dont l'évêque était le chef religieux et tendait à devenir le chef temporel. Chef religieux, il était la source de l'autorité, le gardien de la discipline, le dispensateur des sacrements, l'administrateur de la charité, le protecteur-né dé tout ce qui était pauvre, faible, souffrant ou abandonné. Chacune de ces attributions concentrait dans ses mains une somme proportionnée d'autorité et d'influence. L'Etat lui-même avait reconnu et affermi cette influence en accordant à l'épiscopat les deux grands privilèges qui lui garantissaient l'indépendance : je veux dire l'exemption des charges publiques et la juridiction auto-

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nome. Les constitutions impériales Ini accordaient même une part d^intenrention dans la juridiction séculière, chaque fois qu^nne cause touchait particulièrement à la morale ou au domaine religieux. La confiance des peuples allait pins loin. N'ayant plus foi dans les institutions civiles, ils s'habituèrent à confier la défense de tous leurs intérêts aux autorités ecclésiastiques. Ils ne se préoccupèrent pas de faire le départ du spirituel et du temporel : ils donnèrent tous les pouvoirs à qui rendait tous les services. Sans ravoir cherché, en vertu de sa seule mission religieuse et grâce à l'affaiblissement de l'Etat, les évèques se trouvèrent chargés du gouvernement de leur cité, c'està-dire de leurs diocèses. Gouverneurs sans mandat officiel il est vrai, mais d'autant plus obéis que tout ce qui avait un caractère officiel inspirait plus de défiance et d'aversion^ ils furent, en Gaule surtout, les bons génies du monde agonisant. Ils fermèrent les plaies que l'État ouvrait; ils firent des prodiges de dévouement et de charité. « Les évêques, dit un historien protestant parlant de la Gaule, pratiquèrent alors la bienfaisance dans des proportions que le monde n'a peut-être jamais revues (1) ».

Telle était la situation lorsque éclata la catastrophe de 406. Ce fut un coup terrible pour les chrétientés de la Gaule septentrionale. Nous ne savons que peu de chose de ces jours pleins de troubles et de terreurs, où l'histoire même se taisait, comme écrasée par l'immensité des souffrances qu'il eût fallu enregistrer. Même les quelques souvenirs qu'en ont gardés les peuples ont été brouillés et confondus avec celui de l'invasion hunnique, arrivée un demi-siècle plus tard. Un seul des épisodes consignés par l'hagiographie peut être rapporté avec certitude aux dé-

(1) Hauck, Kivchemjeschichle Deutschlands, 1. 1, p. 79.

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sastres de 406 ; il s'agit de la mort du vénérable pontife de Reims, saint Nicaise, égorgé par les Vandales au milieu de son troupeau, qu'il n'avait pas voulu abandonner. Gomme saint Servais de Tongres, il avait, dit la tradition, prévu longtemps d'avance les malheurs qui allaient fondre sur sa ville épiscopale. Mais, tandis qu'une faveur de la Providence enlevait le pasteur de Tongres avant l'explosion de la catastrophe, saint Nicaise était réservé pour en être le témoin et pour y gagner la couronne du martyre. Après avoir enduré, avec son peuple, toutes les horreurs d'un long siège, le saint, voyant la ville envahie, alla attendre ^ennemi victorieux au seuil de l'église Notre- Dame, qu'il avait bâtie lui-même : il se préparait à la mort en chantant les psaumes, et sa vie s'exhala sous leurs coups avec l'accent des hymnes sacrés. Sa sœur Entropie, qui se tenait à ses côtés, et que sa beauté menaçait de la flétrissante pitié des barbares, provoqua elle-même son martyre en frappant au visage le meurtrier de son frère, et elle fut égorgée sur son cadavre. Après s'être rassasiés de carnage et avoir pillé la ville, les vainqueurs se retirèrent, et Reims resta longtemps abandonnée.

Un sort plus cruel encore dut frapper à cette date toutes les chrétientés de la seconde Belgique, puisqu'elles n'ont même pas trouvé de narrateur pour leurs longues infortunes. Partout se réalisait la parole du prophète : « Je frapperai le pasteur et je disperserai le troupeau. » Après ces funestes journées, c'en fut fait, dirait-on, des chrétientés de Belgique et de Germanie. Plus aucune vie religieuse ne se manifesta dans ces provinces à partir de cette date. Les diptyques épiscopaux d'Arras, de Tournai, de Thérouanne, de Tongres et de Cologne ne nous apprennent plus rien, ou ne contiennent que des noms dépourvus d'authenticité. Le diocèse de Boulogne disparaît pour toujours.

Les bêtes fauves reprennent possession du sanctuaire d'Arras ; Therbe repousse sur les travaux de Victrice et de ses successeurs. L'Eglise, semble-t-il, a reculé aussi loin que l'Empire : il n'y a plus trace d'elle dans toute la région qui vient de tomber au pouvoir des Francs.

L'avenir s'annonçait plus sombre encore pour elle que le présent. Qu'allait-elle devenir dans l'immense reflux de la civilisation par lequel venaient de s'ouvrir les annales du cinquième siècle ? N'était-elle pas menacée de partager en tout les destinées de cet Empire dont elle était solidaire, et n'allait-elle pas, comme lui, périr graduellement sous les coups des barbares qui la morcelaient au nord et au sud? Tout devait le faire croire. Dans la Gaule du moins, ses jours semblaient comptés. Ouverte aux Francs, sans frontières, sans armées, sans espérance, la Gaule voyait arriver les barbares avec la muette résignation du désespoir. Et le triomphe de la barbarie, c'était, comme dans les provinces du nord, la destruction des sanctuaires, la dispersion des fidèles, la fin de la hiérarchie, l'extinction du nom chrétien.

Mais la cause de la civilisation n'était pas perdue. L'Eglise et l'épiscopat des Gaules restèrent debout derrière les limites rétrécies de l'Empire romain. Reims garda son siège métropolitain chargé de la responsabilité de toute la deuxième Belgique, avec la plus grande partie de ses diocèses suffragants. En arrière de cette grande province, la hiérarchie du reste de la Gaule romaine brillait d'un vif éclat, et ses chefs eurent le temps de se préparer à une invasion plus durable. Les envahisseurs du commencement du cinquième siècle n'avaient été que les précurseurs des Francs, qu'ils avaient, si Ton peut ainsi parler, annoncés à l'épiscopat. Lorsque ceux-ci apparurent enfin, ils trouvèrent, debout sur les Ruines de l'Empire,

cette puissance morale dont ils n'avaient pas même l'idée, dont le prestige allait les conquérir eux-mêmes, et qui allait courber sous ses bénédictions le front du Sicambre. Ici commence, à proprement parler, Thistoire moderne.

La catastrophe de 406 avait rompu brusquement le lien qui rattachait les Francs à l'Empire. Lorsque le grand flot de l'invasion se fut écoulé, ils se retrouvèrent seuls sur les deux rives du Rhin. Ceux qui occupaient déjà le nord de la Belgique n'eurent pas de peine à se mettre en possession de son cours inférieur, depuis Nimègue jusqu'à la mer, ceux qui étaient restés cantonnés sur la rive droite passèrent sur la rive gauche, et prirent possession de la deuxième Germanie. Cologne tomba dans leurs mains, et le pont de Constantin, qui avait été jusque-là une porte ouverte par l'Empire sur la barbarie, servit désormais aux barbares pour pénétrer sans obstacle dans l'Empire. La brèche faite dans les lignes de défense du monde romain ne fut plus jamais refermée, et tout le peuple franc passa par ce triomphal chemin.

L*année 406 marque donc une date décisive dans l'histoire des Francs. Ils ne sont plus partagés en deux tronçons dont l'un, enfermé de ce côté du Rhin dans les lignes

romaines, était comme le captif de la civilisation, tandis que l'autre se voyait retenu au delà du fleuve par la terreur des armes et par la puissance des traités. Désormais leurs deux groupes se rencontrent sur la rive gauche, coude à coude, faisant face à la Gaule abandonnée, et appuyés solidement sur les puissantes réserves d'outre- Rhin. Situation extraordinairement redoutable, si on la compare à celle des peuples barbares qui, plus heureux en apparence, s'étaient emparés des riches provinces du midi. Ceux-ci, déracinés et isolés au cœur de leur conquête, y^ périrent bientôt, épuisés, consumés, empoisonnés par le milieu dans lequel ils venaient de se verser. Au contraire, la vitalité des Francs se renouvela incessamment aux sources fécondes de leur nationalité. Gomme le géant de la mythologie antique, ils s'afl'ermirent sur le sol maternel, et il leur fournit assez de forces pour se soumettre tout r Occident.

G'est cette position stratégique qui rend compte, en bonne partie, des grandes destinées de cette race. Elle explique aussi pourquoi le rôle prépondérant a été joué, dans l'origine, par les tribus occidentales plutôt que par les orientales, ou, pour parler le langage reçu, par les Saliens plutôt que parles Ripuaires. Ges derniers se virent fermer de bonne heure la carrière des conquêtes par leurs voisins. Les Saliens à l'ouest, les Alamans au midi, en les isolant des provinces romaines, les confinaient dans les régions du Bas-Rhin, où ils ne pouvaient s'agrandir qu'en arrière, dejns des combats sans gloire et sans profit contre des peuples frères. Les Saliens, par contre, restés en face des provinces sans maître, y trouvaient une ample occasion de satisfaire leur amour de la gloire et leur soif de combats. Dans ce milieu sonore de l'ancien empire, où tout se passait encore au grand jour de la civilisation, ils ne

pouvaient faire un pas qui ne retentît avec un bruit de gloire dans tous les échos de la renommée. Ils traversaient en vainqueurs d'opulentes contrées qui se courbaient devant eux, et où ils trouvaient la richesse et la puissance. Voilà comment les Saliens devinrent pour deux siècles l'élément actif et le groupe prépondérant de la race franque. C'est eux qui fondèrent la nationalité, qui lui soumirent la Gaule, et qui lui donnèrent sa dynastie. Les Ripuaires, tenus en réserve par la Providence pour le jour où la civilisation défaillante aurait besoin d'une nouvelle infusion de sang barbare, ne furent, jusqu'à la fin du septième siècle, que les obscurs alliés de leurs glorieux congénères.

Toutefois, cette différence dans les destinées historiques des deux groupes francs ne devait s'accentuer que plus tard, et seulement à partir du règne de Clovis* Jusqu'alors, ils vécurent dans une entière communauté de combats et de gloire. S'il avait pu être question de supériorité, elle aurait paru plutôt du côté des Ripuaires, qui s'emparèrent du beau pays du Rhin avec les grandes villes de Cologne et de Trêves, à un moment où les Saliens, toujours confinés dans les sables de la Campine et dans les marécages de la Flandre, ne faisaient que convoiter la possession de Tournai et de Cambrai. Mais les Francs du cinquième siècle ne connaissaient pas de distinction entre les Ripuaires et les Saliens. Leur fédération, lâche au commencement, s'était resserrée ; les noms nationaux sous lesquels leurs groupes se reconnaissaient étaient tombés dans l'oubli ; une seule famille royale donnait tles souverains à toutes leurs tribus, et si nous voyons plus lard les rois de Cologne, de Tournai et de Cambrai unis entre eux par les liens du sang, ce sera le souvenir d'un lomps d'étroite fraternité où toutes les dynasties franques se rattachaient à la même souche.

L'origine de cette famille est plongée dans les ténèbres. Elle était déjà en grande partie oubliée au sixième siècle, probablement à cause du caractère mythologique de la tradition qui la racontait, et on ne peut guère espérer d'en reconstituer autre chose que ce que le père de l'histoire des Francs en a conservé. Le cachet hautement poétique dont elle était empreinte se retrouve dans le nom qu'elle donne au pays où naquit la dynastie, et à la plus ancienne de ses résidences. Ce pays, c'était la Toxandrie, mais la tradition l'appelle Thoringidj soit parce qu'elle confond le nom des Tongres {Tungri) avec celui des Thuringiens (Thuringi)^ soit pour quelque autre motif qu'on ne peut plus deviner (1). Quant à la résidence royale, que la tradl* tion désigne sous le nom de Dispargum^ les recherches les plus obstinées n'ont jamais pu en faire découvrir remplacement, et tout porte à croire que cette localité n'a existé que dans la poésie (2). Du moins, ces deux noms n'appa-

(i) Grégoire de Tours, n, 9. Sur toute la controverse relative à la Thoringia de Grégoire, v. G. Kurth, Histoire poétique des Me'rovingiens, pp. 110-H9. Depuis lors, M. W. Schultze, Dos Merovingische Frankenreich p, 49, s'est à son tour prononcé pour l'identité de la Thoringta de Grégoire de Tours avec le pays de Tongres.

(2) Déjà le Liber historiœ, c. 5, trompé par le nom de Thoringia et dupé par sa propre manie de rectifications géographiques, avait fait fausse route et placé Dispargura au-delà du Rhin. Depuis lors, sur la foi d'une simple ressemblance de noms, on a tour à tour à tour identifié Dispargum avec Diest, avec Duysborch en Brabant, et avec Duisburg dans la Prusse rhénane. Voir l'historique fort instructif de ce long débat dans Plathe, Die Koenigspfalzen der Merovinger und Carolinger, I. Dispargum, Bonn, 1884, qui a d'ailleurs le tort d'augmenter la confusion en rompant une nouvelle lance pour Duisburg, au moment même où l'historieù de cette ville, M. Averdunk [Geschiclile der Stadt Duisburg, Duisburg, 1894; établissait d'une, manière péremptoire que son nom n'a rien de commun avec Dispargum. Hélas ! le même M. Averdunk avait à peine lu le si peu concluant mémoire de M. Plathe que, lâchant la proie pour l'ombre, il se déclarait converti et que, dans le tome II de son livre, publié en 1895, il admettait de nouveau l'identité fantastique de Dispargum et de Duisburg. (0. c. p. 738.) D'autres tentatives d'identification, encore bien plus aventureuses, ont été faites ; on a pensé notamment à Famars et même à Tongres ; mais

raissent que dans les récits populaires des Francs : ignorés des écrivains et des géographes, ils font partie de tout un cycle de légendes qui, dès les plus anciens jours, s'est formé autour de la nation.

De 'ce cycle national, rien ne nous a été conservé, si ce n'est une fable généalogique et quelques lignes fort sèches dans lesquelles, à ce qu'il paraît, Grégoire de Tours a résumé les récits relatifs, dans sa source, à Torigine des Francs. Mais, en élaguant soigneusement tout ce qui présentait un caractère trop mythologique, le vénérable narrateur a mutilé sa narration jusqu'au point de la rendre presque inintelligible. On y lit avec surprise qu'au dire de la tradition populaire, les Francs étaient originaires de la Pannonie, et qu'ils avaient quitté ce pays pour venir demeurer sur les bords du Rhin. Plus tard, continue le narrateur, ils passèrent le fleuve, et, après s'être établis en Thuringie, ils mirent à la tête de leurs diverses tribus des princes choisis dans leur famille la plus noble (1).

Si l'on peut s'en rapporter à cette tradition, c'est vers le milieu du quatrième siècle qu'il faudrait placer l'origine de la dynastie mérovingienne. Mais, au moment où l'on écrivit pour la première fois son histoire, les souvenirs ne remontaient pas si haut. L'historien des Francs a fait de sérieux mais stériles efforts pour percer les ténèbres qui couvraient les origines de son peuple, et pour retrouver,

rien ne prouve mieux l'impossibilité de fixer remplacement de la ville légendaire sur le sol de la réalité. Laissons-le donc dans les nuages de la fiction !

(l)Tradunt enim multi, eosdem (se. Francos) de Pannonia fuisse degressus, et primum quidemlitora Rheni omnes incoluisse, dehinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagos vel civitates régis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam nobiliore suorum familia. (Grégoire de Tours, ii, 9.) Je renvoie le lecteur au commentaire que j'ai donné de ce passage dans VHistoire poétique des Mérovingiens y pp. 101 à 120.

dans les chroniqueurs et les annalistes du quatrième siècle, la trace de ses premiers rois ; il n'y a pas réussi, et, trompé par leur langage, il s'est finalement demandé si c'étaient bien des rois, ou plutôt de simples ducs, qui étaient à la tête des conquérants de la Belgique (1). Mieux informé, Grégoire de Tours aurait ajouté à sa liste les noms de quelques personnages que nous avons rencontrés au cours de cette histoire : Genobaud, que nous avons vu, à la fin du troisième siècle, s'humilier devant Maximien; Ascaric et Ragaise, dont le sang coula sous la dent des bêtes féroces à Trêves par ordre de Constantin le Grand ; le prince Nebisgast, prisonnier de Julien l'Apostat, dont le père gouvernait une peuplade franque vers le milieu du quatrième siècle ; Mellobaud, qui devint sous Valentinien Tallié fidèle de l'Empire. Tous ces personnages sont restés inconnus de l'historiographie franque, qui aurait peut-être trouvé parmi eux les ancêtres de Clovis. Elle connaît, à vrai dire, les noms de Genobaud, de Marcomir et de Sunno, trois chefs d'outre- Rhin qui, comme nous l'avons vu, ont envahi la Gaule du temps de Théodose le Grand ; mais il serait téméraire d'affirmer qu'ils sont alliés à la famille qui régna sur les Francs de la Belgique, et Grégoire de Tours ne paraît pas le croire. En revanche, il semble bien qu'il considère comme Mérovingien le roi Richimir, dont le fils Théodemir tomba avec sa mère Ascyla au pouvoir des Romains, qui firent périr la mère et le fils sous le glaive du bour-

(1) Voir la trace de ces curieuses hésitations dans le chapitre ix de son livre II. H se trompe d'ailleurs manifestement sur la portée du passage de Sulpice Alexandre qu'il cite, et où il est dit : Ko tempore Genobaude Marcomere et Sunnone ducibus Franci in Germaniayn proimmpere. Sur quoi Grégoire écrit: Cum multa de els (se. Francis) Sulpicii Alexandri narret hisioria^ non tamen regem primum eorum ullatinus nominal^ sed duces eos hahuisse dicit. JiC contresens est manifeste.

reau. Ces trois personnages sont mentionnés par le chroniqueur immédiatement après le passage où il a raconté l'origine des rois chevelus, et avant celui où il fait mention de Clodion pour la première fois (1). Il semble bien que, dans sa pensée, ils fassent partie de la même souche que ce dernier.

Frédégaire va plus loin : il déclsire formellement que Théoderair fut le père de Clodion, et il ajoute qu'il fut fait prisonnier par le comte Castinus, dans l'expédition de ce gouverneur romain contre les Francs, au cours des premières années du cinquième siècle (2). Il se peut que les assertions de Frédégaire ne soient que des conjectures plus ou moins vraisemblables sur le texte de Grégoire de Tours (3) ; mais il est certs^in que Théodemir et soù père Richimir sont les plus anciens princes connus que l'on puisse, avec quelque vraisemblance, rattppher à la famille de Clovis. Donc, en admettant même qu'Ascaric et Ragaise appartiennent à une autre famille, c'est toujours sous la hache du bourreau romain qu'a roulé la tête du plus ancien membre de la dynastie mérovingienne. Peijt-

(1) Je suis obligé de mettre le passage tout entier sous les yeux du lecteur pour qu'il puisse se rendre compte de Tenchaînement des jdées. «Tr^dunt enim multi eosdem (se. Francosj de Pannonia fuisse degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc transacto Rheno, Xhoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates régis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam nobiliore suorum famiiia. Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in sequenti digerimus. Nam et in consolaribus legimus, Theudomçrem regein Francorum, filium Richimeris quondam, et Ascylam matrem ejus gladio interfectos. Ferunt etiam tune Ghlogionem utilem ac nobilissimum in gente sua regem fuisseFr ancorum, qui apud Dispargura castrum habitabat, quod est in terminum Thoringorum. » Grégoire de Tours, u. 9.

(2) Frédégaire, m, 8 et 9.

(3) Je crois avoir mis en pleine lumière le travail conjectural auquel Frédégaire se livre sur le texte de Grégoire de Tours, dans mon étude intitulée : l'Histoire de Clovis dans Frédégaire ifievue des questions hi^toi ir quesy t. XL Vil, 1890).

CLOD^QN 163

être Glovis se souvenait-'il de ce même grief le jour où, dans les prisons de Soiasons, il faisait monter sur Téchafaud celui qui fut pour la tradition franque le dernier roi des Romains (1).

Les Mérovingiens avaient, comme toutes les familles royales en Germanie, leur légende généalogique, qui les reliait à l^urs dieux eux-mômes par une série ininterrompue d-ancêtres glorieux. Les chroniqueurs n'ont pas daigné s'informer de cette légende païenne, et peut-être était-elle oubliée déjà au sixième siècle ; le seul qui en ait gardé un vague souvenir nous la présente sous une forme rajeunie et Is^ rattache au nom d'un roi relativement récent (2). Gela s'explique en bonne partie par la conversion des Francs au christianisme, qui fit tomber dans le . discrédit les traditions incompatibles avec la foi chrétienne : nous n'essayerons donc pas de les retrouver, mais nous gardons le droit d'en affirmer l'existence. Les Francs voyaient dans leurs rois les 4escendants de leurs dieux : le secret de leur inaltérable fidélité à leur dynastie se trouve dans cette croyance religieuse. Seuls les dieux et lours enfants avaient le droit dp commander aux

(1) Quant à Faramond, (jui a si longtemps fighré en trie de la dynastie mérovingienne, c'est tout bonnement un apocryphe. Le seul écrivain qui enparlp, c'est, au huitième siècle, j'ayteur du Liber hislorlœ, qui en faille fils de Marcomir et le petit fils de Priam ! Marcpmir nyant persuadé aux Francs de se donner un roi, comme les autres peuples, ils auraient choisi son fils Faramop(J : ^kf/erunt Faramundo. ipsius filio, et elevavevunl eum regem super se crinUum. Voilà, on en conviendra, une bien fâcheuse généalogie î On a cru longtemps pouvoir sauver au moins l'existence de Faramond, parce qu'on le trouvait mentionné dans la chronique de Prosper d'Aquitaine en ces termes ; Faramundus rer/nat in Francia, Mais cette notice est une interpolation récente, de même que celle-ci : PviamiLs quidam régnât in Francia quanto altius colligeré potuimus, et que : Meroveus régnât in Francia ; toutes les trois sont postérieures ^u Liber historise^ dont elles reproduisent les données fabuleuses. Faramond reste donc définitivement biffé de la série des rois de France. V. la démonstration de Pétigny, Études, II, pp. 362-378.

(2, Frédégaire, m, 9.

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peuples ; la royauté était une qualité de naissance, et le titre de roi était l'apanage naturel de tout fils de roi, qu'il portât ou non la couronne. Là était la force des dynasties barbares, et auêsi le plus grand obstacle à leur conversion. Se faire chretieh, c'était renier ses ancêtres, c'était couper la chaîne de sa généalogie, c'était se priver de son titre à régner. Il fallait un courage très grand pour embrasser, l'a foi du Christ, et l'on entendra plus tard saint Avitus féliciter Glovis d'avoir osé commencer sa généalogie à lui-même (1).

' Ces rois fils des dieux se reconnaissaient à une marque matérielle de leur origine céleste. Tandis que les guerriers de la nation se rasaient le dei'rière de la, tête (2), eux, ils portaient dès l'enfance leur chevelure' intacte, qui leur retombait sur les épaules en loilgjie's boucles blondes. Revêtus de ce diadème naturel comme. le lion de sa crinière, tous les Mérovingiens ont gardé, jusqu'à l'expiration de la dynastie, ce glorieux insigne de la royauté. C'est sous le nom de rois chevelus qu'ils font leur première entrée dans l'histoire (3), et la seule fois que la main d'un contemporain ait gravé les traits de l'un d'eux, ils apparaissent dans l'encadrement de ces boucles souveraines (4). La chevelure royale resplendit autour de la tête victorieuse de Clovis ; enfermée sous le casque aux jours des combats (5), elle se déroule en longs anneaux sur la nuque du roi lorsqu'il veut se faire reconnaître de ses ennemis (6); plus fidèle qu'une couronne, elle reste

(1) Vos de toto priscœ originis stemmate sola nobilitate contentus, quidquid omne potest fastigium generositatis ornare, prosapiae vestrae a vobis voluistis exurgere. S. Avitus, Epist.^ 46 (41), éd. Peiper.

(2) Sidoine Apollinaire, Carm.^ viii, 9, v. 28.

3) Grégoire de Tours, ii, 9, dans le passage ci-dessus.

(4) V. plus loin notre reproduction du cachet de Childéric I*'.

(5) S. Avitus, Epist.y 46 (41), éd. Peiper : sub casside crinis nwYW/Mv. (6; Liber historiep, c. 41.

attachée à la tête sanglante du prince tombé sur le champ de bataille (1), et jusque dans l'horreur du tom-^ beau, elle sert à designer soncadavre décomposé au respect et à la douleur des fidèles (2). Se transmettant avec le sang de génération en génération, elle prêta encore sa majesté impuissante aux descendants dégénérés de Clodion, sur le front desquels elle n'était plus que l'emblème archaïque d'une supériorité désormais effacée par des supériorités plus grandes (3).

Les Romains ne comprenaient pas la poésie de ce symbolisme germanique : ils virent avec étonnement se promener dans leurs rues l'adolescent chevelu qui vint demander l'appui des empereurs dans une querelle domestique (4), et plus tard, lorsque les Mérovingiens eurent cessé d'être redoutables, ils se moquèrent de leur crinière royale en prétendant que le signe distinctif des rois francs, c'étaient des soies de porc qui leur poussaient dans la nuque (5). Il y avait dans cette opposition des points de vue la profonde différence qui sépare les civilisés des barbares, les sociétés vieillies des peuples restés à l'état primitif. Pour ces derniers, l'homme qui marchait à la tête des autres devait les dépasser en beauté et en force : ils ne voulaient pas que celui qui les conduisait à la guerre, et sur qui se portaient les regards des amis et des ennemis, fût bâti de manière à ne pas leur faire honneur. Or l'intégrité de la crinière était, chez les Francs, une des marques extérieures qui distinguaient le roi ; il ne pouvait pas la perdre sans perdre par là même son droit de ré-

(1) Agathias, i, 3 (Bonn).

{2) Grégoire de Tours, viii, 10.

(3) Théophane, Ckronographie, p. 619 ^Bonn) : Eginhard, Vila Karoli, c. 1.

(4) Priscus, Fragmenta j viii, p. 152 (Bonn).

(5) 'EXéyovzo M ex tou ^êvouç ixeivou xaTaY^ULÊVot xptaTotTat, 6 êpfjL/iVcîieTai •zpr/opa.yd'con. Tp^yaç yàp sr/ovxaxa t^ç pa/^Ç ex^uojji^vaç 65 yoTptt. Théophane,

gner. Tondre un roi équivalait par conséquent à le déposer. Il est vrai qtie la nature réparait bientôt l'œuvre de rhomme ; tel était déposé aujourd'hui qui se flattait de Reprendre possession du trôné (1) ; mais une tonsure perpétuelle équivalait à une déposition définitive, et d^hs ce senè une reine-mère s'écriait en parlant de ses petitft-fils : « J'aime mieux les voir morte que tondus (2) ! »

A la date où les premiers rois chevelus apparaissent ett Belgique, nous devons placer aussi belle de la rédaction de la loi salique. Le peuple se sentait grandir; il avait conscience des nombreuses influences extérieures qui pesaient sur lui et qui tendaient de plus en plus à l'enlever à lui-même ; instinctivement, il voulut mettre son patrimoine à l'abri de toutes les fluctuations des événements, et arrêter d'une manière définitive les coutumies qui constituàieiit Sa loi. Une très anciejine légende croit àavoir conlihent la chose se passa. Les Francs, dit-elle, firent choix de quatre prudhommes qui se réunirent dans trois localités différentes pour examiner tous les cas et pour trancher toutes les questions. Les quatre prudhommes s'appelaient Wisogast, Bodogast, Salogast et Widogast, et les trois endroits où ils tinrent leurs assises : Saleheim, Bodeheim et Widoheim. Tous ces noms sont manifestement légendaires (3) ; ce qui est historique, c'est le souvenir d'une rédaction arrêtée de commun accord par une commission d'anciens qui modifia la coutume et qui en livra un même texte aux délibérations des juges du mâlber^. Ce texte conçu dans la langue natiotiale des Francs, et peutêtre mis par écrit en caractères runiqueS, portait probablement le nom même de l'endroit où il devait être em-

(1) Grégoire de Tours, n, 41.

(2) Grégoire de Tours, m, 18.

(3) G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens^ pp. 124-129.

ployé, c'est-à-dire qu'il s'appelait le maibergf, comme, chez les Visigoths, la loi &'at)pelait le forum (fuero) : du moins c'est exclusivement sous ce nom qu'il est connu (t). L'œuvre des sages qui délibérèrent sous l'ombre des chênes de Saleheim, de Bodeheim et de Widoheim nous est restée dans une traduction latine d'une époque plus récehte, et peut-être déjà amplifiée ; elle constitue le plus ancien monument de tout le droit barbare, et elle garde dans ses dispositions le cachet d'une ahtiquité presque inaltérée.

Nous àhnvons enfin à Glodion, et ce n'est pas encore pour quitter la région de la pénombre historique. Si son existence liôus est garantie, nous ne sommes pas même sûrs de son nom ; car Glodion n'est qu'un diminutif (2), et semble trahir une de ces appellations familières sous lesquelles, de tout temps, les soldats ont désigné un chef aimé. Quelques vers d'un panégyriste du cinquième siècle (3), où il est cité en passant, et six lignes d'un chroniqueur du sixième (4), qui n'en sait pas plus que nous-mêmes, voilà tous les matériaux dont nous disposons pour écrire son histoire. Nous renonçons donc à tracer les frontières de son royaume, et nous nous résignerons, pour les raisons exposées plus haut, à ignorer l'emplacement de sa capitale. Tous nos efforts pour résoudre ces intéressants problèmes sont condamnés à une éternelle stérilité. Les peuples sont comme les individus : ils ne gardent pas la mémoire de leurs premières années.

Ce qui a valu à Glodion une place dans les annales du monde naissant, c'est qu'il a su profiter des circonstances

(1) V. Hessels et Kern, Z«e.T Salica, Londres, 1880, col. 435.

(2) Pétigny, Études, II, p. 24. Chlodio est d'ailleurs un nom usité Chez les! Francs, il est porté en 751 par un missus de Pépin le Bref (Pertz, Diplomata; pp. 46, 108).

(3) Sidoine Apollinaire, Carm.y v, 209-230.

(4j Grégoire de Tours, ii, 9.

qui s'offraient à lui. Le moment était propice pour qui savait oser. Il n'y avait plus d'Empire. L'autorité de Rome n'arrivait plus même jusqu'à la Loire : elle s'usait à disputer fiévreusement le midi de la Gaule aux Visigoths et aux Burgondes. Quant au nord, on l'avait abandonné. La préfecture du prétoire des Gaules avait reculé d'un coup jusqu'à Arles, et l'on ne sait s'il restait encore dans le pays des magistrats supérieurs recevant directement les ordres du préfet (1). Les Francs allaient-ils laisser au premier venu les belles contrées, désormais sans maître, pour la possession desquelles ils versaient leur sang depuis des siècles ? Ils avaient sans doute des traités avec l'Empire, mais envers qui ces traités pouvaient-ils encore les obliger ? D'ailleurs, ils n'étaient pas hommes à se laisser arrêter par la foi jurée, à en croire lunanimité des écrivains romains : la perfidie franque était passée en proverbe au cinquième siècle. Il ne fallait pas s'attendre à les voir rester à la frontière, l'arme au bras, gardant pour le compte d'un maître disparu l'opulent héritage qu'ils avaient si longtemps convoité. C'est en transportant leurs foyers des marécages de la Flandre dans les fertiles contrées de la Gaule qu'ils pouvaient devenir un grand peuple. Sur l'Escaut, ils appartenaient au passé barbare ; sur la Seine, ils devenaient les ouvriers de l'avenir.

L'intérêt de l'histoire de Clodion est dans la promptitude et dans l'énergie avec lesquelles il a répondu à l'appel de la fortune. A vrai dire, il ne dut pas avoir grand'peine à entraîner son peuple à sa suite. Les Francs étaient tou-

(1) Peut-on admettre avec Pétigny, Études, I, p. 3o6, que le Julius d'Autun, mentionne dans la vie de saint Germain d'Auxerre {Acta Sanct., 31 juillet, t. VJI, p. 202 D) avec les titres de reipublicae rectov, et de gubeimator GaUiœ, et quelques lignes plus bas avec celui de prsBfectus^ soit réellement un magistrat cliargé du gouvernement de toute la Gaule au nord de la Loire? La question mérite (rêtrc posée; elle n'est pas résolue.

jours prêts aux aventures, et ne se plaignaient que du repos. Or, il y avait longtemps qu'ils n'avaient plus été à la fête des épées, et leurs derniers combats, livrés pénibler ment contre des agresseurs de même nation, ne leur avaient valu ni triomphe ni butin. Il dut y avoir des clameurs de joie et des bruits de boucliers entrechoqués dans l'assemblée où le roi, conformément à la coutume, vint proposer à ses guerriers une expédition en terre romaine. Car la terre romaine, la lerre des belles cultures et des riches cités, ne cessait d'être la tentation du barbare relégué sur un sol pauvre et dans une nature inculte. Toujours ses désirs et ses rêves le portaient vers le sud, où le ciel plus clément faisait tomber en abondance dans la main de Tagriculteur les fruits qu'il fallait arfacher au sol de sa patrie.. C'est là, derrière les murailles des vieilles villes opulentes, qu'on trouverait l'or rouge et la riche vaisselle que les habitants, il est vrai, enterraient à l'approche des barbares, mais qu'on saurait bien les forcer à rendre. L'expédition, sans nul doute, fut décidée d'enthousiasme.

Tel est le triste état de l'historiographie de cette époque, que nous ne savons qu'à vingt ans près la date de l'expé^ dition conquérante de Clodion. Tout ce qu'on peut affir^ mer, c'est qu'elle se place entre 431 et 451. Les historiens hésitent entre ces deux termes extrêmes : les premiers admettent 431, en se fondant sur un passage d'Idacius qui place en cette année une expédition d'Aétius contre les Francs (1) ; les autres penchent pour 445 ou une année

Cl) Aétius a fait sa première guerre contre les Francs en 428 ; il leur reprit les contrées voisines du Rhin : c'est donc avec les Ripuaires qu'il se trouva aux prises {Cassiodori Chronicon, éd. Mommsen, p. 652; Prosper Aquitanus; Jordanes, c. 84). Une deuxième guerre se place dans Idacius en 431 ; ceux qui la croient distincte de la première supposent qu'elle est dirigée contre Clodion et les Saliens. Mais il n'y en a aucune preuve, et puisque Sidoine Apollinaire, Carm., v, 137, veut que Majorien fût un puer

postérieure, parce que l'empereur Majorien, qu'un écrivain appelle jeune en 458, a participé à la bataille. Aucune raison n'est absolument probante, et nous sommes réduits à ignorer la place exacte que prend dans la chronologie le grand fait d'armes qu'on pourrait appeler l'acte d'émancipation du peuple franc.

Ce fut, sans contredit, un jour fatidique dans l'histoire de ce peuple, que celui où, sortant résolument de sa longue inaction, il déboucha de derrière les épais ombrage de la forêt Charbonnière, qui jusque-là l'avaient en quelque sorte caché aux Romains de la Gaule. Le soleil de la civilisation descendait alors à l'horizon de TEmpire ; il éclaira de ses derniers rayons la vigoureuse entrée en scène des conquérants.

Tournai fut le premier poste romain qui tomba au pouvoir des soldats de Clodion (1). Située sur la rive gauche de l'Escaut, à l'entrée des vastes plaines de la Flandre, cette ville s'était développée au cours des temps, et elle était devenue la capitale des Ménapiens. L'Empire y avait un gynécée, c'est-à-dire un atelier pour la confection des vêtements militaires. Elle était la résidence d'un évêque on ne sait depuis quelle époque, et possédait une communauté chrétienne de quelque importance avant l'invasion de 406. Bien que protégée par un solide quadrilatère de murailles, elle avait succombé comme toutes les autres

lors de la bataille contre Clodion, et prétend qu'il était encore juvenis en 458 {id., ibid., v, 523), il faut bien qu'il n'y ait pas eu un écart de vingt ans entre cette dernière date et l'inconnue à trouver.

(1) Grégoire de Tours ne parie pas de la conquête de Tournai par Clodion: mais elle a dû précéder celle de Cambrai et n'a pu être faite que par lui, puisque nous trouvons encore Tournai au pouvoir de Rome dans la Notitia imperii. Le Libei- historiœ, c. 5, complète le récit de Grégoire, et bien qu'il y mêle des inexactitudes, il est conforme à la vérité historique au moins dans ce détail : Carbonaîna silva ingressus Tornacinsem urbum obtinuit. Exinde usque Camaracum civitatem veniens^ etc.

SOUS les coups des barbares, et saint Jérôme la cite dans le funèbre eatalbgue où il éntimère les pertes de la civilisation en Gaulle. Toutefois l'orage ne fut que passager, et la trille avait retrouvé une bonne partie de sa population au moment où Glodion s'en empara. Il est sans doute difficile d'exagérer les violences que les envahisseurs durent se permettre contre les hommes et les choses dans les premiers jours de la conquête ; en général, ces violences n'avaient aucune limite, et le vainqueur faisait tout ce qui lui plaièait. Il faut Cependant remarquer que le gros de la population fut épargné, et qu'on ne vit pas se reproduire à Tournai les ècènes sanglantes qui avaient marqué la prise de Mâyence en 368. Tournai garda sa population et sa langue romaines, même après qu'elle fut devenue la capitale d'un royaume barbare : elle assimila rapidement le contingent franc que la conquête versa dans sa population indigène, et, restée fidèle à la civilisation de Rome, elle est, aujourd'hui comme au temps de Glodion, à la frontière extrême du monde romain, la gardienne de la tradition gauloise en fece des descendants de ses anciens Vainqueurs.

De Tournai, le roi des Francs jeta les yeux sur Cambrai sa voisine, sise en amont sur les bords de l'Escaut, dont les marécages constituaient sa meilleure défense. Cambrai s'était développée au détriment de Bavai, qui dut lui céder, sans doutfe vers le troisième siècle, le rang et les avantages de cité des Nerviens. On se souvenait, parmi les Francs, que cette expédition avait été préparée avec soin : des espions avaient exploré les lieux, et l'armée ne s'était mise en marche qu'après que son chef eut été parfaitement renseigné. Néanmoins, l'arrivée des barbares, à ce qu'il paraît, ne fut pas tout à fait une surprise pour les Romains, puisqu'ils essayèrent de résister en avant de Cambrai.

Mais Glodion leur passa sur le corps et pénétra dans la cité terrifiée. Là aussi, à part les inévitables violences dé la première heure, la population ne fut pas exterminée ; les vainqueurs se contentèrent du pillage avec son cortège d'horreurs, mais respectèrent les murs qui devaient les abriter, et un peuple qui ne leur opposait pas de résistance (1).

Court fut le repos que s'accordèrent les vainqueurs, et bientôt ils étaient debout, la framée à la main, pour continuer leur joyeux itinéraire parmi les plaines fertiles de la seconde Belgique. Poussant droit devant eux, dans la direction de l'ouest, ils traversèrent tout l'Artois sans trouver de résistance, pas même à Arras, qui, paraît-il, dut leur ouvrir ses portes. Déjà ils venaient de pénétrer dans la vallée de la Ganche, d'où ils allaient atteindre le rivage de la mer, lorsqu'enfin ils tombèrent sur quelqu'un qui les arrêta. C'était, encore une fois, cet Aétius que, depuis une vingtaine d'années, les barbares rencontraient partout sur leur chemin, alerte et vigoureux génie qui courrait d'une extrémité à l'autre du monde occidental, se multipliant en quelque sorte pour multiplier la défense. Peu d'hommes ont consacré au service de l'Empire un plus beau talent militaire, de plus grandes ressources de diplomate, une plus infatigable ardeur d'activité. Né, si l'on peut ainsi parler, aux confins de la civilisation et de la barbarie, il passa chez les Huns une bonne partie de son existence comme otage, comme négociateur, comme réfugié politique, et il fit profiter Rome de l'expérience qu'il

(i) Le Liber hlstoriaBj c. 5, dit le coniraire : Exinde usque Camaracum veniens illicque resedit pauco tempovis spatio^ Romanos quos ibi invertit interficit. Mais ce n'est là qu'une mauvaise glose de Grégoire de Tours, n, 9 [Romanus proteret civitatem adpraehendit) mal compris. Grégoire parle d'iin massacre des Romains en bataille rangée, avant la prise de la ville.

avait acquise de ce monde ennemi. Invincible sur les champs de bataille, il né Tétait pas moins quand il suivait chez eux les peuples qu'il venait de vaincre, et, que, persuasif et pressant, il désarmait leur colère et faisait d'eux des alliés de l'Empire. Si son patriotisme avait eu la pureté et le désintéressement des anciens jours, il eût été digne d'être placé à côté des meilleurs citoyens de la République. Mais tel qu'il fut, avec ses grandeurs et ses faiblesses, il n'eut pas d'égal de son temps, et il mérita d'être appelé le dernier des Romains.

Tous les envahisseurs avaient senti tour à tour le poids des armes d'Aétius. Il avait refoulé les Visigoths de la Provence, il avait arrêté sur le Rhin la marche victorieuse des Francs orientaux, il avait humilié et battu les Burgondes dans une journée décisive, et maintenant il accourait jusqu'à l'extrémité septentrionale de la Gaule pour mettre à la raison le seul de ces peuples sur lequel il n'eût pas encore remporté de trophées. La seconde Belgique, abandonnée de l'Empire, dut avoir l'illusion d'un retour de l'ancienne grandeur romaine, lorsqu'elle vit reparaître dans ses plaines des légions que leur général avait réconciliées avec la victoire.

Nous ne connaissons malheureusement de la campagne d'Aétius qu'un seul épisode, et encore ne le voyons-nous qu'à travers l'imagination grossissante d'un panégyriste romain. Mais, dans la totale absence de toute autre source, les quelques coups de pinceau du poète, tracés d'ailleurs avec une singulière vivacité, acquièrent la valeur d'un vrai tableau d'histoire.

Eparpillés dans la vallée de la Ganche, les Francs, semble-t-il, ne s'attendaient pas à une attaque, et Aétius, selon son habitude, les surprit en pleine sécurité. Un de leurs groupes, campé auprès de la bourgade que le poète appelle

vicus HelensL (1), et qui, selon toute probabilité, correspond à Vieil-I^esdin, célébrait alors avec une bruyante gaieté la noce d'un chef. Au milieu de Fenceinte des chariots groupés en cercle au pied du pont sur lequel la chaussée romaine passait la rivière, les plats circulaient de main en main, et les grandes jarres au col orné de feuillages et de fleurs odorantes versaient à la ronde des flots d'hydromel et de cervoise. Déjà l'ivresse commençait à allumer les têtes, et les collines du voisinage répercutaient le son joyeux des chants nuptiaux entonnés en chœur. Tombant à Fimproviste au milieu de toute cette allégresse, les légionnaires romains jetèrent le trouble et la terreur parmi les convives. Pendant qu'Aétius, débouchant par la chaussée surélevée qui dominait la vallée, occupait le pont et fermait aux barbares le chemin de la fuite, son jeune lieutenant Majorien, à la tête de la cavalerie, remportait un facile triomphe sur les festoyeurs désarmés et alourdis par les libations. Après une courte résistance, les Francs s'enfuirent en désordre, abandonnant aux mains de l'ennemi tout l'attirail de la noce, avec la blonde fiancée tremblante sous son voile nuptial.

Ce ne fut là, à proprement parler, qu'une échauffourée : le narrateur s'étend sur des détails insignifiants et se tait sur tout ce qui caractériserait une bataille en règle. Il serait autrement emphatique si, au lieu d'un succès remporté sur un parti de Francs, il avait à chanter la défaite de toute leur armée. Glodion n'y était pas, c'est certain,

(1) On a beaucoup discuté sur l'emplacement de ce vicus Helena, qu'on a identifié tour à tour avec Lens (Pas-de-Galais), avec AUaines (Somme), avec Vieil-Hesdin (Pas-de-Galais,, avec Helesmes (Nord). Je ferai remarquer qu'avant tout il faut chercher Helena au sud de l'Artois {Fvancus qua Chloio patentes Atrebatum terras pervaserat, Sidoine, Carm. v", ce qui écarte Lens et Helesmes, situés au nord de cette province, ensuite qu'il est sur le cours d'une rivière et près d'une chaussée romaine, ce qui se rapporte parfaitement à Vieil-Hesdin. Cf. W. Schultze, o. c. p. 50.

puisque le poète ne fait pas meution de lui. Sans doute,il est permis de croire qu'à la suite de cette rencontre il y eut entre lui et et le général romain des engagements plus sérieux. Cependant il est plus vraisemblable que, préoccupé d'autres ennemis et voulant à tout prix rétablir les affaires de la Gaule centrale, Aétius, après avoir fait sentir aux Francs le poids de ses armes, aura préféré traiter avec eux. La preuve, c'est qu'après cette campagne, ils restèrent maîtres de la plus grande partie du pays qu'ils avaient occupé avant la bataille (1). On est donc fondé à croire qu'Aétiu^ traita les barbares comme auparavant Julien FApostat avait traité leurs ancêtres, c'est-à-dire qu'il leur laissa leurs nouvelles conquêtes sous la condition qu'ils resteraient les fidèles alliés de Rome et qu'ils continueraient de lui fournir des soldats. Nous n'avons pas le droit de supposer qu'une telle politique, pratiquée par les plus grands hommes de guerre de l'Empire au quatrième et au cinquième siècle, ne fût pas la meilleure ou, pour mieux dire, la seule possible. Ce qui est certain, c'est que depuis lors on n'entend plus parler d'un conflit eptre Rome et les Francs, et qu'au jour suprême où elle poussera vers eux un grand cri de détresse, ils accourront encore une fois se ranger sous ses drapeaux.

En attendant, les Francs purent se répstndre à Taise dans le vaste domaine qu'ils venaient d'ajouter à leur royaume. Il allait jusqu'à la Somme, dit Grégoire de Tours sur la foi d'une tradition qui avait cours parmi eux. Il est certain que la colonisation franque s'est avancée à une très faible distance de cette rivière. Remontant le cours de la Lj^s jusqu'à sa source, elle s'est répandue dans les vallées

(1) Fauriel, Hist. de la Gaule mend^y I, p. 2i4, a donc tort d'écrire que>< Clodion fut sans aucun doute chassé d'Arras, de Cambrai et de tout l'espace qu'il avait conquis entre l'Escaut et la Somme », et qu'il ne garda que Tongres.

(le la Caache et de l'Authie, se raréfiant à mesure qu'elle s'approchait de cette dernière, et envoyant encore quelques pionniers isolés dans la vallée de la Somme. Tout ce qui s'étend entre la Lys, la Canche et la mer a fait l'objet, de la part des Francs, d'une occupation en masse qui semble avoir trouvé ce pays presque désert, puisque c'est un de ceux qui offrent le moins de traces romaines. Par contre, dans les régions qui s'étendaient sur la rive droite de la Lys, et en particulier dans les environs de Tournai et de Cambrai, les Francs rencontrèrent un fond de population au milieu duquel ils s'établirent, mais qui, plus dense que les envahisseurs, finit par absorber ceux-ci et parles noyer, ainsi que leur langage, dans ses irréductibles masses romaines (1).

Telles furent les origines du nouveau royaume de l'ouest, ou Neustrie, comme les Francs l'appelaient dans leur langue. Aujourd'hui encore on peut, comme dans un livre ouvert, lire l'histoire de leurs immigrations dans les cartes géographiques : on y retrouve la trace de leur itinéraire dans les noms qu'ils ont donnés à leurs premières habitations, comme on reconnaît le passage d'une armée en marche aux objets qu'elle laisse traîner derrière elle dans ses campements. L'immense majorité des noms de lieux habités sont germaniques depuis les rives du Démer en Brabant jusqu'à celles de la Canche; au sud de cette limite ils deviennent de plus en plus rares, et se perdent dans la masse nombreuse des noms romains, jusqu'à ce qu'ils ne forment plus que des exceptions dans la région de la Somme. Rien n'est plus éloquent que cette répartition des vocables géographiques : elle nous permet de délimiter

(1) G. Kurth, la Frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, t. I. [Mémoires couronnés de l'Acad. royale de Belgique f coll. in-S^j ti XLVHJ.)

avec une précision remarquable Taire d^expansion des Francs barbares, et les proportions dans lesquelles ils se sont mêlés à la population indigène du Tournaisis, du Gambrésis, du Boulonnais et de l'Artois.

Le règne de Glodion ferme, dans l'histoire du peuple franc, l'ère des migrations et des changements de pays. Désormais la nation est assise : chaque famille a son domaine à elle, son lot de terre qui suffît à la faire vivre, et dont elle ne veut plus se séparer. Le peuple devient sédentaire enfin et s'attache à sa nouvelle patrie. Belliqueux toujours, et prêt à s'élancer chaque fois qu'il entendra appeler aux armes, ce n'est plus à la guerre désormais, mais aux travaux de la paix qu'il demandera sa subsistance. Ces pacifiques et laborieux paysans dont les nombreux enfants arrosent de leurs sueurs les fertiles plaines de la France du nord et de la Belgique flamande, ils descendent en droite ligne des guerriers que Glodion y a amenés à sa suite, et qu'il a installés sur ce sol après le leur avoir partagé.

Essayons de nous rendre compte de ce qu'était le royaume de Glodion. Il allait le long du rivage de la mer, depuis la Somme jusqu'à l'embouchure du Rhin, et de l'île des Bataves jusqu'au cours moyen de la Meuse. Né de la conquête, il contenait deux races : les envahisseurs francs qui en formaient là seule population dans la région septentrionale, et les Romains, qui constituaient la grande majorité dans les régions du Midi. Les Francs étaient sel vainqueurs, partant les maîtres ; ils s'étaient emparés du pays l'épée à la main, et leurs conquêtes avaient été accompagnées des mille violences que peut se permettre une soldatesque barbare dans l'ivresse du triomphe. Mais quand la première fièvre de la conquête fut passée," les rapports entre les indigènes et les envahisseurs se ré-*

glèrent et prirent un caractère plus pacifique. Les bar- ' bares laissèrent les Romains en possession de tout ce dont ils n'avaient pas besoin ou envie pour eux-mêmes. Les indigènes gardèrent la vie, la liberté, les petits héritages, la jouissance presque exclusive des enceintes muraillées, que les barbares continuaient de regarder comme des tombeaux, et où ils n'aimaient pas d'aller s'enfermer. Les vainqueurs s'installèrent à la campagne, dans les domaines enlevés aux grands propriétaires et au fisc, les exploitèrent, et y vécurent en paysans laborieux et rudes qui avaient peu de besoins. Ils ne pensèrent pas à relever les luxueuses villas incendiées au cours dotant d'invasions, et dont eux-mêmes avaient fait flamber les dernières ; ils n'avaient que faire d'hypocaustes, de salles de bains, de mosaïques et de bibliothèques ; eussent-ils éprouvé le désir de ces objets de luxe, il n'y avait plus personne pour reconstituer ces richesses anéanties. Ils firent comme, après la Révolution, ont fait tant de paysans voisins des grands monastères détruits : ils bâtirent dans les ruines ou à côté, parfois adossant à quelque vieux pan d'architecture leurs cabanes sans étage, sans plancher, sans plafond, couvertes de chaume, et qui ne se distinguaient que par leurs proportions de celles de leurs serfs et de leurs colons. Et là, attachés désormais à la terre comme à une mamelle opulente, ils s'habituèrent à la vie laborieuse du paysan, ils prirent même le goût du travail devenu fructueux, gardant d'ailleurs, comme un héritage de race, leur passion pour la guerre et pour la chasse, qui en est l'image affaiblie.

Au prix de quelle interminable série de souffrances et d'injustices se fit cette substitution d'une race à une autre, il serait difficile de le dire, car les gémissements mêmes des vaincus ne sont pas venus jusqu'à nous, et les

effroyables convulsioas des premières heures ne rendent qu'une rumeur sourde et confuse dans laquelle l'oreille ne perçoit rien de distinct ni de compréhensible. Un brusque renversement s'est fait, qui a mis les barbares brutaux et cruels au sommet de l'échelle sociale, et qui a précipité dans la pauvreté ou dans le prolétariat quantité d'opulentes familles déshabituées du travail des mains. Une nation s'est constituée sur les têtes des Romains, dans laquelle les Romains ne sont pas admis. Ils sont des vaincus, et à ce titre, ils ne constituent que la seconde catégorie de la population. Et puis, ils ne sont que des civils, et un peuple qui ne connaissait d'autre gloire que celle des armes devait les tenir en mépris. Ils gardent donc leur liberté et, dans une certaine mesure, leurs terres, mais ils sont exclus de Farmée et des fonctions publiques, et le droit national des Francs consacre leur infériorité vis-à-vis des vainqueurs, en ne leur accordant que la moitié de la valeur du bar-bare. Là où la personne de ce dernier vaut deux cents sous d'or, celle du Romain n'en vaut que 100 (1) ! Tous les délits dont il a à se plaindre sont tarifés à la même proportion; tous ceux qu'il commet sont punis le double de ceux du Franc. Telle sera, dans le nouveau royaume, la condition faite aux Romains, jusqu'au jour où Clovis viendra rétablir l'égalité entre les deux races dans son royaume agrandi.

Par contre, tout ce que les Francs rencontrèrent de soldats germaniques établis avant eux sur le sol qu'ils conquirent, ils leur tendirent la main et les associèrent à leur triomphe, de même que, sans doute, ils les avaient eus pour alliés dans leurs combats. Barbares, ils reconnaissaient leurs égaux dans les barbares : n'étaient-il pas, les uns et

(1 Lex Salicat passinii

les autres, des soldats (1) ? Tout ce qui portait les armes se vit conférer par eux, si je puis ainsi parler, le bénéfice de la grande naturalisation franque. 11 en fut ainsi, notamment, des Saxons que Carausius avait établis le long de la mer du Nord pour garder la côte de Boulogne : ils restèrent en possession de leurs villages et de leurs biens. Très probablement d'ailleurs ils grossirent les rangs de l'armée de Glodion, et l'aidèrent à faire la conquête du reste du pays.

Ce n'était pas un réjouissant spectacle que le nouveau royaume offrait au regard des civilisés de cette époque. Il dut être pour eux à peu près ce que sont, pour les chrétiens d'Orient, les sultanies turques fondées au milieu des ruines grandioses de l'Asie Mineure. On y voyait la foi chrétienne et la culture romaine foulées aux pieds de barbares grossiers, sectateurs d'une religion de sang et de carnage, qui brûlaient les bibliothèques, qui profanaient les églises, et qui cassaient sous la hache les chefsd'œuvre de l'art ancien. Ces maîtres ignorants se promenaient les armes à la main, avec toute l'outrecuidance d'une soldatesque victorieuse, à travers des populations qu'ils regardaient avec mépris, et qui ne comprenaient pas même leur rauque langage, que Julien avait comparé autrefois au croassement des corbeaux. Tout ce qui fait le charme de la vie avait disparu des contrées tombées en leur pouvoir. L'élégance, Tatticisme, la distinction des mœurs et du ton s'étaient réfugiés au sud de la Loire, et se préparaient à fuir plus loin encore. La foi chrétienne, déjà si éprouvée par les désastres de 406, languissait

• (1) Sur Tidentité des termes de barbare et de soldat au haut moyen âge, voir G. Kurth, les Francs et la France dans la langue politique dit moyen âge {Revue des questions historiques, t. LVIT, p. 393), d'après Ewald (Neues Archiv, t. VIII, p. 354).

maintenant sans hiérarchie, sans clergé, sans ressources, comme une religion d'inférieurs dont les jours sont comptés. Pendant ce temps, les sources et les forêts redevenaient les seuls sanctuaires de ces contrées, sur lesquels la lumière de l'Évangile semblait ne s'être levée que pour s'éteindre aussitôt. Au lendemain de la conquête de Glodion, on eût pu croire que c'en était fini de tout avenir pour la civilisation de la Gaule-Belgique. Qui eût dit alors que le crépuscule qui venait de s'abattre sur ces pays, c'était celui qui précède l'aurore ?

MEROVEE

Après le brillant fait d'armes par lequel il a inauguré la carrière militaire du peuple franc, Clodion est rentré dans la nuit. Son apparition a duré le temps d'un éclair. Ses exploits, sa résidence, la durée de son règne, le lieu et Tannée de sa mort, tout cela nous est également inconnu. Une chronique du huitième siècle veut qu'il ait régné vingt ans ; mais où a-t-elle pris ce renseignement ? Quant au chroniqueur du onzième siècle qui prétend savoir qu'il a pour capitale Amiens, il est la dupe de sa propre imagination (1). Si Clodion s'est fixé quelque part, c'est apparemment à Tournai ou à Cambrai.

La monarchie qu'il avait créée eut le sort de toutes les royautés barbares : elle fut morcelée. Si nos sources ne le

(i) Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 4. Il est manifeste que cet auteur, qui copie le Liber hisioriae, s'est laissé suggérer le nom d'Amiens par la mention de la Somme, qu'il a trouvée dans son original : usque ad Summam fluvium occupavit, dit-il, et ingressus Ambianorum urbem, ibidem et regni sedem statuit, et deinceps pacato jure quievit. A. de Valois, qui en général attribue à Roricon une importance exagérée, a tort d'accueillir cette conjecture comme un témoignage historique, Rerum Francicainim t. J, pp. 130, 146 et 319.

disent pas, en revanche les faits Tindiquent. En 486, il y ayait un roi franc à Tournai, il y en avait un autre à Cambrai ; un troisième enfin semble avoir eu pour lot ce pays de Thuringia, où était la mystérieuse Dispargum, la plus ancienne capitale des Francs de ce côté-ci du Rhin. Et nous savons que les rois de Tournai et de Cambrai étaient parents, c'est-à-dire que Clodion était leur ancêtre commun. Qu'est-ce à dire, sinon qu'après la mort de ce prince, conformément au droit barbare qui resta en usage parmi les Francs jusqu'à la fin du neuvième siècle, ses fils partagèrent sa monarchie comme un héritage privé ? Il y eut à tout le moins trois parts. L'une, qui comprit Tournai avec la Morinie et la Ménapie, devait aller depuis le Wahal jusqu'à la Somme. La seconde, qui avait pour capitale Cambrai, correspondait dans les grandes lignes à Tancienne cité des Nerviens, et comprenait les futures provinces de Hainaut et de Brabant. La troisième enfin, c'était probablement, comme nous venons de le dire, la Thuringie cis-rhénane ; dans ce cas, elle correspondait à la cité de Tongres en tout ou en partie. S'il était permis de croire que l'autorité de Clodion s'est étendue aussi sur les Francs Ripuaires, on pourrait dire que le royaume de Cologne, qui occupait l'ancien pays des Ubiens, échut à un quatrième héritier : ainsi du moins s'expliquerait le lien de parenté qui reliait, au commencement du sixième siècle, le roi des Ripuaires de Cologne à celui des Saliens de Tournai.

De ces quatre royaumes, c'est celui de Tournai qui s'empare énergiquement de toute notre attention, refoulant celui de Cologne au second plan, et ceux de Dispargum et de Cambrai dans l'ombre. Il n'est pas facile d'en dire le pourquoi. Supposer que le royaume de Tournai aurait eu dès l'origine une situation prépondérante par

rapport aux autres, ce serait se condamner à admettre sans preuve Texistence du droit d'aînesse chez les Francs du cinquième siècle. On ne peut pas admettre non plus que Tournai l'emportât au point de vue stratégique : sous ce rapport, en effet, tout Tavantage était pour Cambrai, d'où un conquérant de quelque ambition pouvait étendre la main sur toute la Gaule romaine. Il semble plus naturel de laisser aux personnages historiques leur part légitime d'influence sur le cours des événements, et d'interpréter la supériorité du royaume de Tournai par celle de ses rois . Le premier de ceux-ci, Mérovée, a eu l'honneur de donner son nom à la dynastie roj^ale des Francs. Il y eut même un moment où le peuple tout entier portait, comme ses souverains, le nom de Mérovings, c'est-à-dire d'hommes de Mérovée (1). Pendant bien longtemps, dans les âges crépusculaires qui ouvrent l'histoire moderne, les chants poétiques des Germains ont redit ce nom glorieux et redouté. Et pourtant nous ne savons rien du héros éponyme de la race franque. Il est pour nous bien plus inconnu que son père Clodion. Des deux chroniqueurs qui nous parlent de lui, l'un se borne à le nommer, l'autre à raconter sur lui une légende mythologique (2). Nous ne parvenons pas même à deviner la raison qui a valu à son nom l'illustration refusée à sa mémoire, et pourquoi le même homme est à la fois si célèbre et si inconnu. Dans le désespoir que leur cause le mutisme de la tradition, plusieurs historiens ont imaginé de reléguer Mérovée luimême parmi les fictions de l'imagination épique. Il aurait été simplement inventé pour rendre compte du nom de

(1) G. Kurtli, Histoire poétique des Mérovingiens^ p. 527.

(2) De hujus (se. Ghlodionis) stirpe quidam Meroyechum regem fuisse adserunt cujus fuit filius Ghildericus. Grégoire de Tours, ii, 9. Pour le passage de Frédégaire auquel il est fait allusion, le voir ci-dessous, p. 186.

Mérovingien ; ou du moins, à supposer qu'il eût existé un Mérovée, il faudrait reculer son existence au delà de celle de Glodion, dans le passé lointain où s'élaborent les légendes nationales (1).

Ce scepticisme historique est exagéré. Il a existé un Mérovée, père de Childéric : on ne peut contester là-dessus le témoignage formel de Grégoire de Tours. Et ce Mérovée est bien, dans la pensée du vieil écrivain, le fils de Glodion. Geuxqui soutiennent le contraire tirent argument de la formule dubitative par laquelle le chroniqueur indique cette filiation : « Certains, dit-il, affirment que Mérovée était de la race de Glodion. » Mais Grégoire de Tours a l'habitude de mentionner ses sources orales avec des réserves semblables, surtout lorsque, comme ici, elles contenaient des légendes mythologiques contre lesquelles protestait sa conscience d'évêque. S'il n'avait pas cédé à sa répugnance pour les récits de ce genre, il nous eût sans doute communiqué la fable franque sur l'origine de Mérovée, qu'un chroniqueur postérieur, moins scrupuleux que lui, a reproduite en l'altérant quelque peu (2). D'après cette fable, un jour d'été que Glodion était assis sur le rivage de la mer avec sa femme, celle-ci voulut prendre un bain

(1) Cf. Histoire poétique des Mérovingiens, p. 153.

(2) Cette explication du langage de Grégoire de Tours, que j'ai développée plus longuement dans V Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 151- 153, a été contestée. 11 n'en a été que plus agréable pour moi de la trouver confirmée de tout point, depuis bientôt deux siècles, dans le célèbre mémoire par lequel Fréret a renouvelé, en 1714, l'étude des origines franques : « Le récit que fait Frédégaire de la fabuleuse tradition qui » donnait pour père à Mérovée une divinité marine qui était devenue » amoureuse de la f^mme de Glodion en la voyant se baigner toute nue » dans la mer, ce récit, dis-je, peut servir à expliquer Grégoire de Tours, » qui se' sera contenté d'indiquer les doutes que plusieurs personnes for- » maient sur la légitimité de Mérovée, et qui n'aura pas voulu s'engager » dans un détail trop puéril, mais encore peu convenable à la pureté de » son caractère épiscopal, etc. » (Fréret, Œuvres complètes, t. VI, p. 115.)

dans les flots. Pendant qu'elle s'y ébattait^ un dieu marin se jeta sur elle, et elle conçut un fils qui fut Mérovée (1).

Les mythologies nous montrent fréquemment des traditions de ce genre auprès du berceau des dynasties royales. Mais celle-ci a été de bonne heure éliminée de la mémoire des Francs. Depuis leur conversion au christianisme, elle n'était plus compatible avec la religion : le dieu ne pouvait être, à leurs yeux, qu'un monstre marin, et c'est ce qu'il est devenu en elîet sous la plume du narrateur qui nous a conservé cette légende. Bien que résumée et mutilée, elle présente un haut intérêt, puisqu'elle nous fait voir que les Francs, comme tous les autres peuples, étaient préoccupés de rattacher au ciel le premier chaînon de leur généalogie (2).

Nous n'en avons pas fini avec les incertitudes relatives à Mérovée : l'histoire est aussi peu fixée sur son compte que la légende. Selon l'historien Priscus, qui est un des meilleurs narrateurs byzantins, la raison qui aurait déterminé Attila à s'attaquer à la fois aux Romains, aux Goths et aux Francs, serait la suivante. Le roi des Francs était mort, et ses deux fils se disputaient sa succession. L'aîné demanda du secours au roi des Huns, le cadet se mit sous

(1) Fertur super litore maris aestatis tempore Chlodeo cum uxore residens, meridiae uxor ad mare labandum vadens, bistea Neptuni Quinotauri similis eam adpetisset. Lumque in continuo aut a bistea aut a viro fuisset concepta, peperit filium nomen Meroveum, per eo régis Francorum post vocantur Merohingii. Frédégaire, m, 9.

(2) Histoire poétique des Mérovingiens ^ pp. 147-151. Mais si cette tradiditioa est vraiment ancienne, le Mérovée dont il y est question n'est-il pas distinct du personnage historique qui porte son nom, et ne doit-il pas être considéré, tout au moins, comme antérieur à Clodion ? Gela est fort possible, et dans' ce cas il faudrait supposer que le chroniqueur n'a nommé ici un second Mérovée que par un vrai transfert épique, c'est-àdire en attribuant 1 histoire d'un héros ancien à un personnage plus récent qui a porté le même nom. Seulement l'antiquité de la légende n'est point démontrée elle-même, et rien ne défend de croire qu'elle a concerné, dès l'origine, le père de Ghildéric.

la protection d'Aétius, Celui-ci Fadopta pour fils, le combla de présents et l'envoya à Rome auprès de l'empereur pour qu'il en fit son allié. Priscus déclare avoir vu ce prince dans la Ville éternelle, jeune encore et imberbe, et il se souvient de la longue chevelure qui flottait sur les épaules du prétendant barbare (1).

Dans ce fils adoptif d'Aétius, plusieurs his*toriens ont voulu reconnaître Mérovée (2), qui serait ainsi devenu le roi de son peuple grâce au patronage impérial. L'hypothèse est séduisante, mais trop hardie pour qu'on puisse l'enregistrer comme une probabilité historique. A supposer même qu'il n'y eût à cette époque qu'un seul royaume salien, il y avait incontestablement plusieurs royaumes francs, et en particulier celui des Francs Ripuaires, et celui des Francs de la Haute-Germanie, alors établis sur le Neckar. Lequel de ces royaumes se trouvait sans souverain au moment où Attila préparait son expédition en Gaule? Ce n'était pas celui des Francs Saliens, dont le souverain combattit à Mauriac, et qui avait déjà un enfant d'un certain âge ; il ne répond en rien, celui-là, au portrait de l'adolescent imberbe rencontré par Priscus dans la capitale de l'Empire. D autre part, nous voyons que l'itinéraire suivi par Attila laisse de côté les Francs Saliens, et que Tenvahisseur passe le Rhin à proximité du royaume du Neckar. N'est-ce pas à ce dernier qu'il faut, en conséquence, abandonner les deux jeunes compétiteurs dont parle l'historien byzantin (3) ?

fi; Priscus, Fragmenta, viii, p. 152 ^Bonn).

(2) Entre autres Fréret, o, c, p. 79, et Véiïgay, Études, H, p. 107. Fauriel, Hist.[de la Gaule me'rid., I, pp. 217 et suiv., cpii combat fortement l'identification proposée, ne se prononce pas sur la nationalité du jeune prince dont parle Priscus, et de même fait M. A. de Barthélémy {Revue des questions historiques, t, VIII (1870), p. 379.

(3) L'opinion que je défends est celle de Dubos, Histoire critique etc., II, p, 85, et d'Am. Thierry, Histoire d'Attila, I, p. 130,

Mérovée continue donc d'échapper à nos investigations. Et cependant, si obscure que soit pour nous sa carrière, elle a été mêlée aux événements les plus grandioses de son temps, et lui-même y a joué un rôle qui aurait dû lui valoir la reconnaissance de la postérité. C'était au moment où s*ouvrait pour la civilisation occidentale l'ère la plus terrible qu'elle eût jamais traversée. Attila s'avançait vers elle, et le seul bruit de ses pas dans l'Europe silencieuse plaçait les peuples de terreur. On savait ce que ce farouche destructeur réservait au monde ; on n'ignorait pas ce que valaient les hordes bestiales qu'il traînait à sa suite. Ce n'était plus ici une invasion de barbares germaniques, grossiers, mais capables de culture, sanguinaires, mais accessibles à des sentiments généreux, ' habitués au surplus, depuis des siècles, à voir de près le tableau d'un régime civilisé, et à en apprécier les • bienfaits dans une certaine mesure. Les Huns n'étaient pas des barbares, mais des sauvages. C'est à peine s'il y avait quelque chose d'humain dans ces êtres hideux, dont la vie semblait un éternel défi aux aspirations les plus nobles de l'humanité. Etrangers à la pitié, à la pudeur, à toute culture morale et intellectuelle, ils se promenaient par le monde comme les génies de la destruction. On eût dit de ces vols de sauterelles qui s^abattent sur les moissons av^c l'irrésistible impétuosité d'une force de la nature, et contre lesquels toutes les ressources du génie sont vaines. Où ils avaient passé, le sol était rasé, l'herbe ne repoussait plus, et le concert harmonieux des mille voix de la civilisation expirait dans le grand silence de la mort.

Heureusement pour TOc aident, Aétius lui restait. Cet homme de génie fit alors des prodiges d'énergie et d'habileté pour grouper contre le fléau de Dieu toutes les forces de la civilisation et toutes celles de la barbarie. Il sem-

MÉnovÉE- s 189

blerait que ce dut être une tâche facile, car civilisés et barbares avaient les mêmes intérêts à défendre contre les immondes cohortes d'Attila. Mais les hommes qu'il fallait grouper sous les bannières romaines aujourd'hui, c*étaient ceux-là mêmes qu'en vingt rencontres récentes Aétius avait humiliés et écrasés. Nous savons par les contemporains au prix de quels efforts multipliés il réussit à triompher des hésitations des Visigoths, qui, dans le début, semblaient vouloir attendre Attila chez eux et abandonner Tempire romain à ses destinées (1). Nous aimerions surtout de savoir quelles furent à cette occasion ses négociations avec les Francs. Si, comme nous l'avons supposé précédemment, il avait traité avec eux à la suite de sa guerre contre Glodion, il put se borner à leur rappeler leurs engagements : sa force de persuasion et la conscience du danger commun auront fait le reste. Quoi qu'il en soit, nous voyons* qu'au jour de la lutte décisive, les Salions et les Ripuaires se retrouvaient sous les drapeaux impériaux à côté des Alains, des Burgondes, des Visigoths et de tous les autres barbares qui vivaient à l'ombre de l'ancienne paix romaine. Tous ces groupes, réunis aux légions, formaient dans la main d 'Aétius une armée compacte et résolue, qui avait la conscience de défendre contre un ennemi sans entrailles les suprêmes biens de l'existence. Il passait comme un souffle de christianisme dans ses bannières diverses, dont plus d'une portait les emblèmes des divinités païennes. La religion avait prêté son concours tout-puissant à l'organisation de la défense : en arrière d' Aétius, les évêques de la Gaule faisaient de chaque ville épiscopale un solide boulevard contre l'envahisseur. . Attila, de son côté, n'avait pas laissé dormir ces éton-

(1) Sidoine Apollinaire, Carm,^ VII, 329 et suiv. ; Jordanes, c. 36.

nantes facultés de diplomate et d'organisateur qui contrastent si étrangement, dans sa physionomie, avec sa violence et sa brutalité de sauvage. Longtemps il y avait eu entre Aétius et lui comme une lutte de génialité : c'était à qui déjouerait les plans de l'autre, et le terrifierait par les coups les plus foudroyants. Aétius l'avait finalement emporté auprès des barbares de la Gaule ; mais qu'Attila restait redoutable, et quelle armée il traînait à sa suite lorsqu'il apparut sur les bords du Rhin! Depuis le jour où Xerxès franchit T H ellespont à la tête de ces légions innombrables où étaient représentés tous les peuples de l'Orient, jamais le monde civilisé n'avait assisté à un pareil défilé de nations. Le Nord tout entier, dit un contemporain, avait été versé sur la Gaule. Outre les Huns et les autres tribus scythiques, telles que les Massagètes, qui formaient le noyau de l'armée d'Attila, on y rencontrait des multitudes de peuplades slaves ou germaniques : des Ruges, des Gelons, des Scyres, des Gépides, des Burgondes, des Bastarnes, des Thuringiens, des Bructères et des Francs du Neckar (1). Tous ces peuples étaient venus sous la conduite de leurs chefs nationaux, dont les humbles royautés tournaient comme des satellites autour du grand roi de la destruction. Dans cette immense armée, Odoacre put rencontrer Oreste, qu'il devait détrôner, et lui-même combattit peut-être coude à coude avec le père et les oncles de Théodoric, sous les coups duquel il devait périr trente années plus tard (2). Comme si les deux tendances contradictoires qui la possédaient l'avaient disloquée, la barbarie se trouvait partagée ce jour en deux camps. Les Goths d'Espagne allaient combattre contre des frères qui se souvenaient d'avoir vécu avec eux sous l'autorité

(1) Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 321 et sUiv.

(2) Am. Thierry, Histoire d'Attila^ t. I» p» 235.

du vieux Hermanaric, 'dans le pays de la mer Noire, les Francs Saliens et Ripuaires allaient échanger des coups avec les alliés dont ils avaient si souvent serré la main au troisième et au quatrième siècle, lors des luttes communes contre TEmpire. Ce n'était pas une guerre de races ni de nationalités qui mettait aux prises les deux moitiés du monde ; il s'agissait de savoir si T Occident resterait un pays civilisé ou s'il retomberait dans le néant.

Tout fait croire que les Francs se rendirent compte de la gravité des intérêts en jeu, le jour où, sous la conduite de leur jeune souverain, ils quittèrent les bords de l'Escaut, et qu'à marches forcées ils allèrent prendre part à la grande bataille des nations. On a conjecturé que dans leur itinéraire ils se heurtèrent aune partie de l'armée d'Attila, et que dans cette rencontre la femme et l'enfant de leur roi tombèrent dans les mains de l'ennemi (1). Faisant un pas de plus dans la voie des conjectures, d'autres ont supposé qu'il fallait rattacher à la campagne d'Attila, en 451 ^ les atrocités commises en pays franc, au dire d'une tradition épique, par les Thuringiens d'outre-Rhin. Après s'être fait livrer des otages comme des gens qui veulent la paix, ils les auraient mis à mort et se seraient ensuite déchaînés

(1) A cela se rattacherait la légende racontée par Frédégaire, m, 11 : Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Ghilderico, qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter liberaverat... On y peut rattacher également une curieuse notice faisant partie d'une interpolation du XI* siècle dans plusieurs manuscrits du Liber historiae, c. 5 : Eo tempore Huni in istas partes citra Henum cum grandi exercitu hostile pervenerunt, vastantes terram. Fugatoque Meroveo rege, usque Aurelianis civitatem pervenerunt. [ScHpt^ Rer. Meroving., t. II, p. 247.) M. A. de Barthélémy (Revue des questions historiques, t. VIU (1870, p. 380) pense qu'un parti de Huns aurait "profité du départ de Mérovée pour pousser une pointe dans le royaume des Saliens ; mais le texte du chroniqueur de Saint-Hubert, sur lequel il s'appuie, est une légende sans autorité, (V. G. Kurth, Les premiers siècles de Vabbaye de Saint-Hubert) et l'argument tiré de la vie de sainte Geneviève prouverait aussi bien que les Huns ne sont jamais arrivés dans le pays de Paris.

sur la contrée avec une véritable sauvagerie. Ils auraient pendu les jeunes gens aux arbres parles nerfs des cuisses; ils auraient attaché plus de deux cents jeunet filles au cou de chevaux sauvages lancés à travers la campagne; d'autres auraient été étendues à terre, liées à des pieux, et leurs bourreaux auraient fait passer de lourds chariots sur leurs corps (1). Voilà ce que, longtemps après, on racontait aux guerriers francs quand on voulait les entraîner à la guerre de Thuringe. Mais on ne sait ce qu'il faut croire de pareils récits, et dans l'histoire de ces temps obscurs il faut renoncer à une précision qui ne s'obtiendrait qu'au prix de l'exactitude.

La monstrueuse avalanche de peuples continuait de s'écrouler sur la Gaule. Après avoir franchi le Rhin sur plusieurs points à la fois, au moyen de radeaux construits avec les arbres de la forêt Hercynienne, elle était arrivée devant Metz, qui succomba le jour du samedi saint ; puis elle avait continué son itinéraire dévastateur. Il est difficile d'en marquer les étapes ; dans le souvenir qu'en ont gardé les générations, cette invasion a toujours été confondue avec celle de 406, qui ne fut pas moins meurtrière. Nous voyons toutefois que les Parisiens tremblaient de la voir passer par leur ville, et que, dans leur épouvante, ils se préparaient à se réfugier avec leurs biens dans des localités plus sûres, lorsqu'une jeune fille du nom de Geneviève parvint à. les détourner de ce projet : « Ces villes que vous croyez mieux à l'abri que la vôtre, leur dit-elle, ce sont précisément celles qui tomberont sous les coups des Huns; quant à Paris, il sera sauvé par la protection du Christ (2). » La prophétie de la sainte fille

(1) Grégoire de Tours, m, 7. Cf. Amédée Thierry, Histoire cVAUUay t. l, p. 138.

(2) Vita s. Genovefae, {Script. Rer. Merov. t. III, p. 219).

se réalisa. De Metz, le roi des Huns gagna la Champagne, et de là il déboucha dans la vallée de la Seine. Arrêté sous le^ murs d'Orléans par l'héroïsme de saint Aignan, et obligé de se retirer de cette ville à l'approche d'Aétius, il rebroussa chemin, et il vint chercher à Mauriac un champ de bataille où il pût se déployer à l'aise avec sa nombreuse cavalerie. C'est là qu'Aétius, qui marchait sur ses pas, l'atteignit et le força d'accepter la bataille.

Les Francs de Mérovée eurent l'honneur de commencer le terrible engagement qui allait décider les destinées du monde (1). La nuit qui précéda la bataille, ils se heurtèrent aux Gépides, commandés par leur roi Ardaric, qui semblent avoir formé l'arrière-garde d'Attila, et une lutte furieuse éclata dans les ténèbres entre ces deux nations. Cette première rencontre coûta quinze mille hommes : large et cruelle saignée pratiquée sur la vaillante nation franque, qui dut laisser sur le carreau la fleur de sa jeunesse (2). Mais qu'était-ce au regard de TelFroyable tuerie du lendemain, pour la description de laquelle les historiens ont épuisé toutes les formules de l'horreur ? « Ce fut, dit l'un d'eux, une lutte atroce, multiple, monstrueuse, acharnée. L'antiquité n'a rien de comparable à nous raconter, et celui qui n'a pas été témoin de ce merveilleux spectacle ne rencontrera plus rien qui le surpasse dans sa vie (3) ». Si l'on en peut croire la tradition, un petit ruisseau qui passait sur le champ de bataille fut telle-

(1) Le plus ancien écrivain qui ait parié de la présence de Mérovée à Mauriac est l'auteur d'une Vie de saint Loup de Troyes, écrite au ix" siècle : Postremo Aurelianis eis (se. Hunnis) obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum Etius, fultus et ipse Theoderici Wisigothorum et Merovei Francorum régis aliarumque gentium copiis militaribus. Acta Sanctorum des Bollandistes, 29 juillet, t. VII, p. 77 E.

(2j Jordanes, c. 41*

(3) Jordanes, c. 40.

ment grossi par les flots de sang, qu'il se changea en torrent impétueux (1). Le lendemain, au dire du même narrateur, cent soixante mille cadavres jonchaient la plaine de Mauriac, et les soldats d'Aétius, plongés dans la stupeur, reconnaissaient leur victoire au sinistre silence que gardait Tarmée d'Attila, enfermée derrière son retranchement de chariots (2). On n'osa pas Vj inquiéter, et le roi des Huns, obligé de se retirer, le fit à la manière du lion blessé, qui reste la terreur de son ennemi. Toutefois l'Europe était sauvée. Aétius se trouva assez fort pour se passer du dangereux concours des Visigoths, et pour surveiller seul la retraite des Huns. Une relation nous apprend qu'il s'adjoignit les Francs (3), et Ton peut admettre que ce peuple, qui avait après la victoire le plus grand intérêt à refouler l'ennemi de ses frontières, ait été associé à la dernière tâche de la campagne (4). Mérovée aura donc terminé cette lutte de même qu'il l'avait inaugurée, et c'est l'épée des Francs que les Huns fugitifs auront eue constamment dans les reins, pendant qu'ils reculaient de Mauriac jusqu'aux confins de la Thuringe, où Aétius les reconduisit à la tête de ses soldats victorieux. La victoire de Mauriac avait été le triomphe du génie militaire sur la force brutale du nombre, et la gloire en doit être laissée au grand général romain. Mais les barbares qui avaient servi sous ses ordres dans cette journée n'enti^ndirent pas qu'elle leur fût disputée : c'était, à les en croire, leur triomphe national à eux; chacun voulait avoir

(l) ïd.y L c.

{2) Id., 1. c.

(îî) Agecius vero cum suis, ctiarn Francos secum habens, post tergum dinîxit Ghunorum, quos usque Thoringia a longe prosecutus est. Frédé- RTiiro, [I, 53.

(4) Wietersheim, Geschichte der Voelkerwanderung , 2* édition, t. II, p. 258-

vaincu les Huas à lui seul. Les Visigoths allèrent plus loin : ils mirent en circulation une légende d'après laquelle Aétius, pour s'attribuer les honneurs du triomphe et conserverie champ de bataille, en aurait écarté par la ruse d'une part Attila, de l'autre le roi des Visigoths (1). Colportée chez les Francs, cette légende y reçut un complément inévitable : le roi de cette nation, dit-on, avait été éloigné (2) grâce aunïême artifice. C'est ainsi que de toutes parts la vanité barbare s'attachait à diminuer l'auréole que mettait autour de la tête d' Aétius son incomparable triomphe de 451. Elle n'y est point parvenue; l'histoire a oublié les traditions épiques des foules, et elle a retenu les paroles des annalistes. Nous n'avons donc pas à nous en occuper davantage, non plus que des traditions locales sur le passage d'Attila en Gaule, à l'aller et au retour. Elles ne contiennent que des récits fallacieux, et ce n'est pas la peine d'en remplir l'imagination du lecteur, puisqu'il faut, au nom d'une bonne critique, les biffer de l'histoire (3).

Quelques années après le grand triomphe qui avait fait de lui le sauveur de l'Empire, Aétius tombait assassiné par un empereur du nom de Valentinien III, qui n'est connu dans l'histoire que par cet exploit. Aétius disparu, il n'y eut plus d'Empire. Pendant qu'au fond de Tltalie des ombres d'empereur se disputaient le trône et se renversaient mutuellement, la Gaule, sans maître, restait en

(1) Frédégaire, l, c.

(2) Grégoire de Tours, ii, 7.

(3) Lire sur la bataille de Mauriac l'excellente étude critique de M. A. de Barthélémy, intitulée : la Campagne d* Attila, Invasion des Huns dans la Gaule en 4fîl (Revue des questions historiques, t. VIII), et le mé* moire de G. Kaufmann, Ueher die Hunnenschlacht des Jahres 451 (Forschungen zur Deutschen Geschichte, t. VIII), ainsi que les chapitres correspondants d'A. Thierry, Histoire d'Attila^ et de Wietersheim, Geschichte der Voelkerwanderuvg.

proie au premier envahisseur venu. Les barbares comprirent que leur heure venait de sonner, et de toutes parts, « semblables à des loups affamés qui flairent Todeur des grasses étables (1) », ils se ruèrent sur les provinces occidentales. Les Saxons, montés dans leurs canots de peaux, reparurent sur les rivages de la mer du Nord ; les Chattes ou Francs du Neckar se jetèrent sur la première Germanie, et les Francs Saliens reprirent leurs courses victorieuses à travers la deuxième Belgique (2). L'œuvre de Glodion, interrompue par Tinter vention décisive d'Aétius, était maintenant continuée par son successeur. Jusqu'où Mérovée poussa-t-il ses conquêtes, c'est ce que nous sommes réduits à ignorer. Il est toutefois bien difficile de croire que dès lors une bonne partie de la France septentrionale et de la Belgique méridionale ne soit pas tombée définitivement au pouvoir du peuple franc. On nous dit, il est vrai, que la nomination d'Avitus en qualité de maître des milices de la Gaule mit un terme aux ravages des barbares, que les Alamans firent amende honorable, que les Chattes se laissèrent confiner dans leurs domaines (3). Mais celui qui parle ainsi, c'est le gendre d'Avitus, et il ne convient pas d'attacher beaucoup d'importance aux assertions d'un panégyriste. Somme toute, la campagne franque de 455 coûta à l'Empire un nouveau lambeau de la Gaule, qui ne devait jamais lui être rendu.

Mérovée doit avoir disparu de la scène peu après ces événements. Dès 457, nous le voyons remplacé par son fils Childéric. Tout fait croire qu'il mourut jeune, comme d'ailleurs presque tous les princes de sa lignée.

(1) Sidoine Apollinaire, Carm,, VII, 363.

(2) Francus Germanum primum Belgamque secundum Sternebat... Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 372.

(3) Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 388 et suiv.

GHILDERIG

Les ténèbres épaisses qui couvrent le règne de Clodion et celui de Mérovée commencent à se dissiper au moment où nous abordons celui de leur successeur Ghildéric. L'histoire de ce prince ressemble à ces paysages de montagnes dont certaines parties sont baignées dans leclatante lumière du jour, tandis que d'autres disparaissent sous le voile d'un brouillard opaque. La moitié du tableau qui va passer devant nos yeux nous est garantie par le témoignage positif et contemporain des annalistes de la Gaule, reproduit de bonne heure par Grégoire de Tours, et offrant tous les caractères de certitude. L'autre, au contraire, est obscurcie par tant de fictions, qu'il est impossible d'y faire le départ de la légende et de la réalité. Ce sont deux domaines opposés, dont l'un appartient à l'histoire et l'autre à la poésie.

Malheureusement, comme il arrive d'ordinaire, le domaine qui reste à Thistoire est sec et aride, et ne contient que la mention sommaire de quelques faits d'ordre public.

Celui de la légende, au contraire, est plein d'animation et de couleur; un intérêt dramatique en vivifie toutes les scènes, et l'éblouissante lumière de la fiction, versée à flots sur ses héros, concentre la curiosité et la sympathie sur leurs traits. Aussi, quoi d'étonnant si le Ghildéric de l'histoire est demeuré presque un inconnu, alors que celui de la légende, comme un prototype de Henri IV, est resté dans toutes les mémoires. Il peut y avoir de Tinconvénient à vouloir remanier un type arrêté, à ce qu'il parait, dès le milieu du sixième siècle. Dans les traits qui constituent la physionomie du Ghildéric légendaire, il s'en trouve peutêtre plus d'un qui aura été fourni par l'histoire ; les biffer tou§ indistinctement serait une entreprise téméraire et décevante. D'ailleurs la légende elle-même méritera toujours, dans les récits les plus austères, une place proportionnée à l'intérêt que lui ont donné les siècles. Et lorsqu'elle nous apparaît, comme ici, à peu près contemporaine du héros qu'elle glorifie, n'a-t-elle pas droit à notre attention presque au même titre que l'histoire elle-même ? Celleci nous fait connaître la réalité, celle-là nous montre l'impression que la réalité a produite en son temps sur l'âme des peuples, et les formes idéales dont l'a revêtue à la longue le travail inconscient de l'imagination nationale.

Le Childéric de la légende prendra donc place, dans notre récit, à côté du Childéric de l'histoire. Nous avons déjà rencontré le premier, dont les aventures extraordinaires commencent dès l'enfance. Tombé avec sa mère, nous dit la tradition (1), au pouvoir des redoutables cavaliers d'Atila, il avait vu de près les horreurs de la captivité et peut-être les apprêts do sa mort. Mais le dévouement d'un fidèle, auquel la tradition donne le nom de Wiomad,

(1) V. ci-dessus, p. 191.

sauva les jours de Tenfant menacé. On ne nous dit pas de quelle manière eut lieu Tenlèvement : ce fut sans doute une de ces fuites dramatiques, savamment préparées et réalisées au travers des plus terribles dangers, comme rhistoire et Tépopée de ces époques nous en ont raconté plusieurs (1). Mais les péripéties nous en sont restées ignorées, et nous sommes hors d'état de dire la part qui revient à l'histoire dans ce premier épisode de la carrière poétique du héros franc.

Au dire du chroniqueur du huitième siècle, c'est en 457 que Childéric succéda à son père (2). Admettons cette date, bien que l'exactitude des calculs chronologiques de cet écrivain soit loin d'être établie. Toutefois le nom de Childéric n'est pas prononcé dans nos annales avant 463. Nous ignorons ce qu'il fit pendant les six premières années de son règne; mais la légende le sait, et elle nous en trace un récit des plus animés. Laissons donc ici la parole aux poètQS populaires ; le tour des annalistes viendra ensuite.

A peine monté sur le trône, le jeune prince se livra à tout l'ardeur d'un tempérament qui ne connaissait pas de frein. Indignés de lui voir débaucher leurs filles, les Francs le déposèrent et projetèrent même de le tuer. Ce fut encore une fois le fidèle Wiomad qui vint au secours de sou maître : il lui conseilla de fuir, et promit de s'employer pendant son absence à lui ramener les cœurs de ses guerriers. « Emportez, lui dit-il, la moitié de cette pièce d'or que je viens de casser en deux; lorsque je vous enverrai celle que je garde, ce sera le signe que vous pourrez revenir en toute sécurité. » Childéric se retira en Thuringe,

(1) J'ai reproduit le récit de quelques-unes dans V Histoire poétique des Mérovingiens, au chapitre intitulé : la Jeunesse de Childéric, pp, 161-178. (2 Liber historiœ, c. 9.

auprès du roi Basin et de la reine Basine (1). Pendant ce temps, les Francs mettaient à leur tête le comte JEgidius, maître des milices de la Gaule.

La domination d'iEgidius sur les Francs et l'exil du roi Childéric durèrent huit années. Wiomadles employa, avec une rare ténacité, à aigrir les Francs contre le maître qu'ils s'étaient donné. Pour cela il s'insinua dans sa confiance, et lorsqu'il s'en fut emparé complètement, il poussa le Romain à prendre des mesures qui devaient bientôt le rendre impopulaire. Un premier impôt d'un sou d'or par tète, qu'il leva sur eux, fut paj^é sans protestation. Alors, sur l'instigation de Wiomad, iEgidius tripla l'impôt. Les Francs s'exécutèrent encore et dirent entre eux : « Mieux vaut payer trois sous d'or que de supporter les vexations de Childéric. » Mais toujours poussé par l'homme qui s'était fait son mauvais génie, iEgidius alla plus loin : il fit arrêter un certain nombre de Francs, et les fit mettre à mort. « Ne vous suffisait-il pas, dit alors Wiomad au peuple, de payer des impôts écrasants, et laisserez-vous maintenant égorger les vôtres comme des troupeaux? — Non, lui répondirent-ils, et si nous savions où est Childéric, volontiers nous le replacerions à notre tête, car avec lui sans doute nous serions délivrés de ces tourments. » Wiomad n'attendait que cette parole : il renvoya aussitôt à Childéric la moitié de la pièce d'or qu'ils avaient partagée ensemble. Childéric comprit ce langage muet, et rentra dans son pays, où il fut reçu comme un libérateur (2).

(1) Plusieurs savants, en dernier lieu M. \V. Schuitze, o. c. p. 31, se demandent si nos sources entendent parler ici des Thuringiens cisrhénans, c'est-à-dire des Tongres (sur leur identité cf. ci-dessus p. 159) ou des Thuringiens d'Allemagne. Il n'est pas douteux qu'il s'agisse de ces derniers, puisque ces mêmes sources nomment ici Basin ou Bisin, le roi historique et non légendaire de ce peuple.

(2) Grégoire de Tours, ii, 12; Frédégaire, ni, 11 ; Liber historiae, 6-7. La

CHILDÉRIG 201

A peine avait-il repris possession du trône de ses pères, qu'il reçut une visite inattendue. Basine, la reine de Thuringe, n'était pas restée insensible aux charmes qui avaient rendu autrefois Childéric si redoutable aux ménages de ses guerriers : entraînée par l'amour, elle quitta son mari et vint rejoindre l'hôte aimé. Celui-ci lui ayant témoigné son étonnement du long voyage qu'elle s'était imposé : « C'est, dit-elle, que je connais ta valeur. Sache que si j'en avais connu un plus vaillant qui demeurât outre-mer, je n'aurais pas hésité à faire la traversée pour aller demeurer avec lui. » 11 n y avait rien à répondre à de pareilles déclarations : Childéric en fut charmé, dit la légende, et fit de Basine sa femme (1).

C'était, chez les barbares germaniques, une croyance fort populaire que, si Ton passait dans la continence la nuit des noces, on avait des visions prophétiques de l'avenir. Basine, en digne sœur des devineresses de son pays, voulut plonger un regard dans les destinées mystérieuses de la-dynastie qui devait sortir de ses flancs, a Cette nuit, dit-elle à son époux, nous nous abstiendrons de relations conjugales. Lève-toi en secret, et viens dire à ta servante ce que tu auras vu devant la porte du palais. » Childéric, s'étant levé, vit comme des lionâ, des rhinocéros et des léopards qui cheminaient dans les ténèbres. Il revint et raconta sa vision à sa femme. « Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et viens redire à ta servante ce que lu auras vu. » Childéric obéit, et cette fois il vit circuler des bêtes comme des ours et des loups. Une troisième fois,

combinaison que j'ai faite, dans le texte, du récit de ces trois auteurs, me semble représenter la version primitive de la légende. Pour la justification de ce point de vue, je renvoie à VUistoire poétique des Mérovingiens, pp. 179-J87.

(1) Grégoire de Tours, ii, 12 ; Frédégaire, m, 12 ; Libe?' historiœ, c. 7.

Basine l'envoya avec le même message. Cette fois, Childéric vit des bêtes de petite taille comme des chiens, avec d'autres animaux inférieurs, qui se roulaient et s'entredéchiraient. ILracontatoutcelaà Basine, et les deux époux achevèrent la nuit dans la continence. Lorsqu'ils se levèrent le lendemain, Basine dit à Childéric : « Ce que tu as vu représente des choses réelles, et en voici la signification. Il naîtra de nous un fils qui aura le courage et la force du lion. Ses fils sont représentés par le léopard et le rhinocéros; ils auront eux-mêmes des fils qui, par la vigueur et par l'avidité, rappelleront les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième lieu sont les colonnes de ce royaume ; ils régneront comme des chiens sur des animaux inférieurs, et ils auront un courage en proportion. Les bêtes de petite taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et se rouler sont l'emblème des peuples qui, ne craignant plus leurs rois, se détruiront mutuellement (1). »

Ainsi parla la reine Basine. Elle venait de tracer, en quelques lignes prophétiques, l'histoire de la grandeur et de la décadence de la maison mérovingienne, telle qu'elle apparaissait aux yeux du chroniqueur du septième siècle qui nous a conservé cet intéressant récit. Peu de temps après, la première partie de la vision de Childéric recevait son accomplissement. Basine donna le jour à un ,fils qui reçut le nom de Chlodovich, et que l'histoire connaît sous le nom de Clovis; ce fut, ajoute la légende, un grand roi et un puissant guerrier (2).

Nous n'avons pas voulu interrompre ni alanguir, par nos commentaires, le poétique récit des chroniqueurs ; toutefois, avant de passer outre, il convient de le caractériser rapidement. Il se partage en deux parties assez dis-

(1) Frédégaire, m, 12.

(2) Grégoire de Tours, ii, 12 : Hic fuit magnus et pugnator egregius.

tinctes, contenant Tune l'histoire politique, et l'autre l'histoire matrimoniale de Childéric. De cette dernière, il suffira de dire qu'elle est fabuleuse d'un bout à l'autre, et qu'elle renferme tout au plus un seul trait réel : c'est que la mère de Glovis s'appelait Basine. C'est d'ailleurs ce nom, identique à celui que portait le roi des Thuringiens, qui est devenu le point d'attache de toute la légende (1).

L'histoire de l'exil et du retour de Childéric contient peut-être un fond de vérité plus substantiel, mais il est bien de le déterminer. La royauté franque d'^Egidius, difficile dans les conditions où elle se présente, n*est peut-être que la forme poétique sous laquelle l'amour-propre national des Francs se sera résigné à raconter les événements qui ont forcé Childéric à fuir devant ^Egidius, et qui ont ramené une dernière fois les aigles romaines sur les bords de l'Escaut. D'après cela, il faudrait croire que les Francs, qui, comme nous l'avons va, s'étaient révoltés après la mort d'Aétius, avaient été mis à la raison par le maître des milices des Gaules, qui avait le gouvernement militaire du pays, et que Childéric lui avait fait sa soumission sous la forme ordinaire, c'est-à-dire en s'engageant à lui fournir des troupes en cas de guerre. Ces relations très naturelles, et que nous avons retrouvées à toutes les pages de l'histoire des Francs, auraient été altérées par la légende, qui, ne comprenant rien aux raisons politiques, et cherchant partout des mobiles individuels, aurait fait intervenir ici l'éternel mythe des femmes outragées, seule explication qu'elle donne, si je puis ainsi parler, de tous les problèmes de l'histoire (2) !

Voilà tout ce que l'on peut, à la rigueur, considérer comme historique dans la tradition relative à l'exil du roi

(1) Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 196 et suivantes.

(2) Cf. Pétigny, Éludes, II, p. 129.

franc : pour le reste, loin d'avoir chassé ^gidius des terres des Saliens, il fut, depuis 463 jusqu'à la mort de ce général, survenue peu après, le plus fidèle de ses alliés. La légende et l'histoire se contredisent donc ici de la manière la plus formelle. N'essayons pas de les concilier ; mais, après avoir nettement séparé leurs domaines, hâtons-nous de mettre le pied sur le terrain plus solide de l'histoire.

On ne sait pas au juste en quelle année Childéric succéda à son père ; mais, Mérovée étant mort jeune, son fils devait être jeune lui-même lorsqu'il devint roi des Francs de Tournai. Ses premières années nous sont entièrement inconnues, et nous n'entreprendrons pas d'en deviner remploi. Les annales qui nous ont gardé quelques rares souvenirs de cette époque ne jettent les yeux sur lui qu'à partir du jour où il se mêla, comme un acteur important, aux débats entre les peuples qui se disputaient alors la Gaule. Il y apparut en qualité d'allié de Rome, conformément à une tradition salienne que les exploits de Clodion et de Mérovée avaient interrompue sans l'éteindre, mais à laquelle, si nos conjectures sont fondées, Aétius et iEgidus n'avaient pas eu trop de peine à ramener les Francs.

La civilisation romaine était alors représentée par un homme dont le moment est venu de faire la connaissance. iEgidius appartenait à une grande famille de la Gaule orientale, peut-être à ces illustres Syagrius dont Lyon était la patrie (1). Il avait l'âme romaine, et il semble

(1) Lire sur ^Egidius rintéressante étude de Tamassia, intitulée : Egidio e Siagrio {Rivista storica italiana, t. II, 1882). — Rien ne prouve qu'il faille Tidentifier, comme fait Pétigny, avec le Syagrius que Sidoine Apollinaire {Epist.y V, 5) appelle le Solon des Burgondes, et qu'il félicite, en termes d'une ironie voilée, de la manière dont il sait la langue des barbares. Il y avait à cette époque plus d'un membre de la famille Syagrius ;

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avoir pris à tâche de se faire en Gaule le continuateur d'Aétius, que la tradition populaire a plus d'une fois confondu avec lui. La conservation de ce qui restait du patrimoine de l'Empire, et le maintien de l'union de la Gaule avec ritalie, centre du monde civilisé, telle semble avoir été la double cause à laquelle -^gidius consacra sa laborieuse carrière. Il y a dans l'unité de cette vie une grandeur indéniable. En un temps où chacun ne travaillait plus que pour soi, et où quiconque dépassait le niveau de la foule aspirait à ceindre le diadème impérial, un homme qui luttait pour une idée et non pour le pouvoir était une glorieuse exception. ^Egidius eut d'ailleurs le bonheur de débuter sous un souverain qui était digne d'être égalé aux meilleurs, mais qui fut trahi par une époque incapable de supporter la vertu sur le trône : c'était Majorien. Pourquoi refuserait-on d'admettre, avec un historien, que c'est le prestige personnel de l'empereur qui a gagné JEgidius à la cause de l'Empire, et qui a fait de lui ce qu'il est resté jusqu'à la fin, le champion de la civilisation aux abois (1)? Devenu maître des milices, ^Egidus se consacra tout entier à la Gaule, et nous le retrouvons partout où il s'agit de tenir tête aux barbares. En 459, il protège la ville d'Arles contre les Visigoths. En 460, il accompagne Majorien en Espagne pour prendre part à l'expédition projetée contre les Vandales. Lorsque, victime de toutes les trahisons, l'empereur eut succombé (460), -^gidius, dont le point d'appui était la Gaule, projeta d'aller le venger en Italie même. Et il l'aurait fait, si Ricimer n'avait eu l'art de jeter sur lui les Visigoths, qui l'occupèrent dans

Sidoine lui-même [Episl-^ viii, 8) nous en fait connaître un. jeune encore, et auquel il reproche un goût trop exclusif pour la vie des champs.

(1) Sidoine Apollinaire, Carm., V, 553 ; Vita sancti Lupicini dans le§ Acla Sanctorum des BoUandistes, 21 mars; Grégoire de Tours, ii, H ; Idacius, 218 (Mommsen).

son propre pays, ^gidius leur tint vaillamment tête ; mais un autre traître, le comte Agrippinus, de connivence peut-être avec Ricimer, leur livra la ville de Narbonne (1). Ce fut un coup sensible pour le patriote romain. Il se vit obligé d'évacuer toute la Gaule méridionale, et de se retirer sur la Loire, laissant le Midi à l'influence barbare, et coupé de ses communications avec la Ville éternelle.

^ Sa destinée était fixée désormais, et celle de la Gaule ultérieure également. Lui, il cessait d'être le général de Rome pour n'être plus que le défenseur d'une province. Celle-ci était définitivement détachée de l'Empire, et commençait, au travers de mille épreuves, le cours de son existence désormais séparée.

^gidius ne resta pas longtemps en repos. Les Visigoths le poursuivirent jusque dans la vallée de la Loire, bien décidés, paraît-il, à en finir avec le seul homme qui mît obstacle à l'accomplissement de leurs plans. Mais le sort des armes leut* fut contraire. Frédéric, le frère de leur roi, périt dans une sanglante défaite que lui infligea le généra] romain entre la Loire et le Loiret, en avant d'Orléans menacé (2). Cette victoire assura pour une génération encore l'indépendance de la Gaule centrale, devenue au milieu du déluge de la barbarie le dernier îlot de la vie romaine.

Or, c'est dans la bataille d'Orléans que nous retrouvons Childéric, combattant à titre d'allié dans les rangs de l'armée d'-^gidius. Etait-ce la première fois qu'il y apparaissait à la tête de son peuple, ou n'avait-il pas participé aux campagnes antérieures du général romain ? Ce n'est certes pas sa jeunesse qui l'en eût empêché. Il n'avait

. (1) Idacius, 217 (Mommsen) ; Isidore, Chronicon Gothorum. Cf. le Vita Lupicini, (2) Idacius, 218 (Mommsen).

GHILDÉRIC 207

guère qu'une vingtaine d'années, mais l'âge de la majorité sonnait tôt pour les barbares, et chez les Saliens, dès douze ans on portait la framée. C'avait été un trait d'habileté d'iEgidius que d'attacher à sa fortune le jeune roi des Francs ; en cela encore il continuait la tradition politique d'Aétius. Le secours de Childéric lui venait d'autant plus à point qu'un nouvel ennemi venait d'entrer en scène : c'étaient les Saxons.

Il s'en fallut de peu que ce peuple, prévenant les Francs . ses rivaux, ne fît lui-même la conquête de la Gaule. A partir du troisième siècle, on les vit sur tous ses rivages, depuis l'Escaut jusqu'à la Seine, et on les y rencontrait si souvent, que la côte avait fini par s'appeler la côte saxonne (littus saxonicum). Un de leurs groupes s'était fixé de bonne heure, on l'a vu, dans le pays de Boulogne ; un second avait pris possession des environs de Bayeux en Normandie ; un troisième s'était emparé des îles boisées qui remplissaient le lit de la Loire, près de son embouchure (1). Ils écumaient la mer, ils ravageaient la terre ; ils étaient dès lors, pour la civilisation expirante, le fléau que furent les Normands pour la jeune société du neuvième siècle. Ce fut sans doute à l'instigation de Ricimer qu'ils vinrent se jeter dans les flancs d'^Egidius, et menacer, avec leur chef Odoacre, l'importante position d'Angers (463). iEgidius voulut parer le coup. Par-dessus la tête de Ricimer, il ouvrit des négociations avec Genséric, à qui sa situation exceptionnelle donnait dans tous les débats européens le rôle d'un arbitre tout-puissant. Il dut en coûter à l'ancien fidèle de Majorien de tendre la main à

(1) Sur remplacement de ces îles, voir Pétigny, Etudes, II, p. 237 ; Longnon, Géographie de la Gaule au VI* siècle, p. 173 ; Monod, p. Iti, note 1 de sa traduction de Junghans. Ce dernier hésite ; quant à Lœbell, Gregor von Tours, p. 548, il pense aux îles situées au sud de la Bretagne.

208 GLOVIS

ces mêmes ennemis qui avaient brisé le cœur de son maître avant qu'il succombât sous le poignard d'un assassin. Mais la politique a ses lois impérieuses, qui ne tiennent pas compte des sentiments. La mort, d'ailleurs, dispensa iEgidius d'aller jusqu'au bout de son sacrifice et de devenir l'ami de Genséric. Une maladie contagieuse, qui se déclara au milieu de ces contrées empestées par les champs de bataille, l'emporta au mois d'octobre de l'année 464, et quand ses ambassadeurs revinrent d'Afrique avec la réponse du roi des Vandales, ils ne le trouvèrent plus (1). Les siens le pleurèrent : ils vantaient, avec ses talents militaires, sa piété et les bonnes œuvres qui le rendaient agréable à Dieu (2), et ils se souvenaient que saint Martin lui-même, invoqué par lui, était venu un jour mettre en fuite les ennemis qui l'assiégeaient (3).

On connaîtrait mal le rôle d'-^gidius et on se ferait une idée bien insuffisante de la situation, si on se le figurait comme le défenseur de la Gaule ralliée tout entière autour de lui. Il y avait longtemps que la Gaule était désabusée du rêve impérial. Tout le monde avait le sentiment qu'il ne fallait plus attendre de l'Empire le salut de ce pays. On revenait d'instinct au gouvernement local, à l'organisation spontanée de la défense des intérêts par les intéressés. Partout s'ébauchaient des états municipaux visant à l'in-

(1) Magna tune lues populum devastavit. Mortuus est autem ^Egidius. Grégoire de Tours, ii, 18. — iEgidius moritur. alii dicunt insidiis, alii veneno deceptus. Idacius, 228 (Mommsen). Il faut remarquer que Grégoire de Tours, qui probablement a reproduit ici des Annales d'Angers^ est beaucoup mieux renseigné qu'Idacius. Ce dernier écrit à distance et d'après la rumeur populaire ; Talternative même qu'il formule montre le vague de ses renseignements.

(2) Idacius, Chronic.^ 218 : virum et fama commendatum et Deo bonis operibus complacentem.

(3) S. Paulin de Noie, Vita S. Martini, vi 114, et d'après lui Grégoire de Tours, Virt. Mart., i, 2.

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dépendance, et qui semblaient devoir aboutir à une espèce de fédération défensive des provinces gauloises. Le mouvement séparatiste de 409, apaisé en 416, avait repris de plus belle en 435, à la voix d'un agitateur nommé Tibaton, qui avait ressuscité les jacqueries du troisième siècle (1). Ce mouvement fut réprimé par la défaite et la mort de l'agitateur; mais, peu après, les cités du nord de la Loire recommencèrent à se remuer.

Aétius, dans son désespoir de porter remède à ces troubles toujours renaissants, ne trouva rien de mieux que de confier la répression des rebelles aux Alains, peuplade féroce qu'il établit dans la vallée de la Loire, sur les confins de l'Anjou. On vit alors, à la voix du généralissime des Gaules, ces hordes barbares s'ébranler sous leur roi Eucharic pour le pillage et le massacre des populations gauloises. La terreur fut grande dans les villes menacées de l'Entre-Seine-et-Loire. EUçs s'adressèrent à saint Germain d'Auxerre, qui jouissait d'un ascendant immense, et qui parvint à arrêter pour quelque temps la répression. On se souvint longtemps, en Gaule, de ce vieux prêtre qui traversa les rangs de la cavalerie alàine en marche pour sa mission sanglante, et qui alla saisir par la bride le cheval d'Eucharic. Le barbare céda aux supplications du saint vieillard, mais en réservant la ratification d'Aétius ou de l'empereur, et le pontife partit aussitôt pour aller chercher cette ratification à Ravenne. Mais, dans l'intervalle, un nouveau soulèvement des villes gauloises vint mettre fin aux bonnes dispositions qu'il avait rencontrées à la cour, et Germain mourut à Ravenne sans avoir eu la satisfaction de faire signer une paix durable (448) (2).

(1) Prosper.

(2) Sur tout cet épisode, lire la Vie de saint Germain cVAuxerre, écrite au V» siècle par le prêtre Constance ; elle est dans les BoUandistes au. t. VII

Le grand danger que la Gaule courut de la part d'Attila, en 451, ne put la rallier tout entière contre le roi des Huns. Peut-être même avait-il un parti parmi les Gaulois, car, vers cette époque, un médecin du nom d'Eudoxius, ayant ourdi un complot qui échoua (on ignore lequel), se réfugia chez les Huns (1). Ce qui confirme cette supposition, c'est Texcommunication fulminée, en 453, par le concile d'Angers, contre tous ceux qui avaient livré des villes à l'ennemi (2). Quel ennemi, si ce n'est Attila ? quelles villes, si ce n'est celles qui jalonnaient son itinéraire de Metz jusqu'à Orléans, ou d'autres qui se levèrent pour l'appeler ?

iEgidius lui-même, on Ta vu, avait rencontré la trahison sur son chemin, dans la personne de cet Agrippinus qui livra Narbonne aux Visigoths. Mais le plus étonnant symptôme de la décomposition n'était-il pas Arvandus, qui avait occupé la plus haute dignité civile de l'Empire, celle de préfet du prétoire, et qui écrivit à Euric pour lui proposer un partage de la Gaule entre les Visigoths et les Burgondes (3) ? Qu'on le remarque bien : Arvandus ne rougissait pas de ces négociations, il les avouait haute* ment, et il avait plus d'un partisan dans les rangs de l'aristocratie gallo-romaine. On se tromperait gravement si l'on ne voulait voir dans ces hommes autre chose que des traîtres. Les contemporains eux-mêmes étaient loin de s'accorder sur cette question. Si les uns, légitimistes convaincus, identifiaient le patriotisme avec le culte de

de juillet (29 juillet) ; le passage cfue nous analysons se trouve pp* 216 et 217.

(1) Prosper Tiro.

(2) Si qui tradendis vel capiendis civitatibus fuerint interfuisse detecti^ non solum a communione habeantur alieni sed nec conviviorum admittantur esse participes. Sirmond, Concilia Galliœ^ t. 1^ p. 117.

(3) Sidoine Apollinaire^ Epist., i^ 7.

l'empereur de Ravenne, les autres ne se croyaient pas moins bons patriotes en cherchant dans Talliance ou dans l'amitié des barbares germaniques une protection qu'on ne pouvait plus attendre de l'Italie. Les prétendus traîtres étaient en réalité des désabusés qui ne croyaient plus à la félicité romaine : leur trahison consistait à dire tout haut ce qu'ils pensaient, et à agir conformément à leur opinion.

Si de pareilles dispositions se rencontraient dans la Viennoise et dans la Narbonnaise, terres que tout semblait rattacher à l'Italie, on peut bien penser qu'elles étaient plus prononcées encore outre Loire. Il y avait longtemps que les populations de ces contrées, tout en appréciant les bienfaits de la civilisation romaine, s'étaient persuadé que le gouvernement de cette civilisation ne devait pas nécessairement être fixé à Rome. L'empire gaulois de Postumus et de ses successeurs avait eu sa capitale à Cologne ; plus tard, sous les princes de la maison flavienne. Trêves était devenue la capitale de tout l'empire d'Occident. Les Gallo- Romains étaient donc habitués à trouver dans leur propre pays le centre de leur vie politique, et ils regardaient avec défiance toutes les tentatives de le ramener à Rome ou en Italie. Aussi iEgidius eut-il à compter plus d'une fois avec les répugnances des populations parmi lesquelles il voulait maintenir l'autorité de l'Empire. Un écrivain du sixième siècle nous le montre assiégeant les habitants de la Touraine dans le château de Chinon, et saint Mesme, enfermé dans cette ville, obtenant par ses prières une pluie abondante qui soulagea les assiégés torturés par la soif. iEgidius fut obligé de se retirer, et le souvenir de cette libération miraculeuse vécut longtemps parmi les habitants.de Chinon. Un siècle plus tard, ils racontaient encore à Grégoire de Tours comment ils avaient été dé-

barrasses, par une protection surnaturelle, de leurs iu" justes ennemis (1).

Ce n'est donc pas la Gaule entière qui pleura iEgidius ; c'est le parti romain, c'est son armée, ce sont ses alliés. Sa disparition fut un coup dont ne se releva plus la cause de l'Empire : elle découragea les fidèles, elle enhardit les ennemis. Dès qu'il eut fermé les yeux, les Goths se jetèrent sur les provinces, sur la deuxième Aquitaine en particulier. Plusieurs villes s'émancipèrent dans l'Entre-Loireet-Seine. Angers, qui paraît avoir résisté jusque-là aux Saxons, se hâta de leur livrer des otages (2). La situation des derniers défenseurs de l'Empire fut donc amoindrie encore. Ils tinrent bon cependant, et -^gidius eut un continuateur de sa tâche. Ce ne fut pas son fils, mais un certain comte Paul, que l'histoire ne désigne pas autrement, et qui apparaît à la tête de la résistance à partir de 462 (3). De même qu'iEgidius avait été une réduction d'Aétius, de même Paul fut comme un iEgidius en raccourci. Les proportions des acteurs diminuaient avec celles de leur théâtre, à moins qu'il ne faille croire que celui-ci leur prêtait les siennes.

Paul n'hérita pas de la dignité de maître des milices qu'avait eue son prédécesseur, et l'on ne sait pas en quelle qualité au juste il prit en mains la conduite de la guerre.

(1) Grégoire de Tours, De Gloria Confessorum, 22. Quod castrum cum ab Egidio obsederetur, et populus pagi illius ibidem esset inclusus... Cum antedictus Dei famulus, qui tune cum reïiquis infra castri munitionem conclusus erat..., videret populum consumi sitis injuria, orationem nocte tota fudit ad Dominum, ut respiciens populum hostes improbos effugaret. — Ce passage montre à suffisance l'erreur d'A de Valois, Rerum Francicarum I, p. 195, et de Pétigny, Études, II, p. 194, qui se sont persuadé que les ennemis assiégés par ^Egidius à Chinon étaient des Visigoths. Dubos, II, p. 72, a établi l'inanité de cette opinion.

(2) Grégoire de Tours, ii, 18 ; Wietersheim, Geschichte der Voelkei^anderung, II, p. 314.

(3) Grégoire de Tours, u, 18.

On voit du moins qu'il ne resta pas inactif. Il sut conserver Talliance des Francs, malgré l'intérêt manifeste qu'ils avaient à conquérir pour leur propre compte, et il est probable que sa main est dans les négociations qui permirent à Rome de jeter sur les Visigoths les Bretons campés près de Bourges. Ces insulaires y avaient été établis au nombre de douze mille sous leur chef Riothamus, par l'empereur Anthémius, avec la mission principale de défendre le pays contre les Visigoths. Euric ne dédaigna pas de les combattre lui-même : il leur infligea à Déols une défaite qui fut un véritable désastre pour Rome (469) (1). Paul, de son côté, remporta quelques succès. Grâce à un annaliste de cette époque qui vivait à Angers, et qui nous a rapporté les faits les plus mémorables dont sa ville avait été le théâtre depuis un demi-siècle (2), nous sommes en état d'apporter un peu de précision dans le récit de ces événements.

C'est à cette occasion aussi que nous retrouvons le roi Childéric,'dont nous avions perdu les traces depuis longtemps. En 468, comme en 463, il est au service des généraux romains, et il remplit consciencieusement son devoir d'allié. Vainqueurs des Visigoths, les Romains avaient cru pouvoir tourner leurs armes contre les Saxons. Leur chef Odoacre, apprenant qu'il était menacé, était accouru à Angers, pour défendre cette ville qui lui servait d'avantposte. Mais Childéric y arriva sur ses pas dès le lendemain, et peu après le comte Paul fit sa jonction avec son allié barbare. Il s'engagea alors, sous les murs et jusque dans les rues d'Angers, un combat opiniâtre dans lequel

(1) Sur cette colonie militaire de Bretons, voir Jordanes, c. 44 et 45 ; Grégoire de Tours, ii, 13. Sur Riothamus, v. Sidoine Apolinaire, Epis t., III, 9.

(2) Sur cet annaliste, voir TAppendice.

un incendie, allumé on ne sait par laquelle des deux armées, consuma Téglise de la ville. Le comte Paul succomba dans la lutte, mais Childéric la continua et resta maître du terrain (1).

Les vainqueurs ne perdirent pas de temps, et surent tirer parti de leur victoire. Sous la conduite de Childéric, — du moins les annales ne nomment que lui, — Romains et Francs poursuivirent les Saxons Tépée dans les reins, en massacrèrent un grand nombre, et leur donnèrent la chasse jusque dans leurs îles (2). Cette difficile conquête affranchissait la navigation romaine sur la Loire, et mettait les Romains de la Gaule en possession exclusive d'une ligne de défense de premier ordre. Le roi franc avait eu seul la gloire d'un si grand résultat. Continuateur d'Aétius, d'iEgidius et de Paul, il était légitime qu'il finît quelque jour par être leur héritier.

Combien il. serait important, pour l'intelligence de l'histoire franque, de pouvoir suivre Childéric pendant les années qui vont de ses combats sur la Loire jusqu'à sa mort ! C'est là qu'on surprendrait le secret des origines de la royauté gauloise de Clovis. Malheureusement Tannaliste d'Angers perd de vue Childéric à partir de 467 : son horizon s'arrête aux murs de sa ville, et quand les héros l'ont quittée, ils disparaissent de son regard. Tout au plus peut-il encore nous apprendre que, réconcilié avec Odoacre

(1) Dubos, 1. III, ch. XI, essaye en vain d'établir que c'est Odoacre qu est resté maître de la ville ; ses raisonnements sont ingénieux, mais ne prouvent rien. L'interprétation correcte du passage de Grégoire est dans Pétigny, Études, IT, p. 236. Je ne saurais me rallier aux conclusions présentées par M. Lair {Annuaire-bulletin de la Société de l'Histoire de France t. XXXV, 1898.) qui soumet à un nouvel examen les chapitres 18 et 19 du livre II de Grégoire de Tours et qui a la mauvaise idée de vouloir interpréter cet auteur par Frédégaire, par le Liber Ristoriae, par Aimoin et même par Roficon « trop décrié par les critiques modernes ! »

(2) Sur ces îles, voir p. 201. •

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er ses Saxons, il alla, de concert avec eux, subjuguer les Alamans qui venaient de piller T Italie (1).

Ce dernier renseignement est trop vague pour que l'histoire en puisse tirer quelque chose. Faut-il croire que les deux rois barbares passèrent les Alpes pour aller combattre leurs compatriotes germaniques, et qu'ils tombèrent sur eux au moment où ceux-ci revenaient de leur expédition ? Ou bien la guerre eut-elle lieu aux confins de la première Belgique, où les barbares avaient déjà pris plusieurs villes, et où ils devenaient des ennemis redoutables pour le reste de la Gaule ? Nous sommes réduits à n'en rien savoir (2).

Tout fait supposer cependant qu'après la mort d'iEgidius et de Paul, Ghildéric, entouré de l'éclat de la victoire et disposant d'une armée éprouvée, garda assez longtemps dans la Gaule romaine une situation prépondérante. Y exerça-t-il les importantes fonctions de maître des milices (3), qui mettaient dans la main de leur titulaire toute la force publique, ou tenait-il simplement de son épée une autorité de fait, reconnue à l'égal d'une mission officielle ? Il n'est pas facile de le dire. Mais, si le doute est possible quant à la modalité de son pouvoir, on ne peut pas en con-

(1) Grégoire de Tours, ii, 19.

(2) Wietersheim, Geschichte der Voelkerwanderung, II, p. 15, pense qu*il faut corriger Alamanorum en Alanorum dans le texte de Grégoire de Tours, et qu'il s'agit d'une invasion d'Alains en Italie à la date de 464 (Cf. Marcellin, Gassiodore, Jordanes, c. 45). Il est certain que la confusion des deux noms Alamanni et Alani est un fait ordinaire dans l'historiographie de l'époque.

(3) Gomme le croient Dubos, II, p. 494, et après lui Pétigny, II, pp. 239 et suiv., s'appuyant principalement sur le texte corrompu de la première lettre de saint Rémi à Glovis, oii il est écrit : Rumor ad nos pervenit administrationem vos secundum rei bellicœ suscepisse. Mais le texte rectifié de cette lettre (voir l'Appendice) enlève toute base à cette supposition, qui avait d'ailleurs été réfutée déjà par Montesquieu, Esprit des lois, 1. XXX, ch. XXIV.

tester Texistence. Non seulement les vraisemblances historiques la supposent, mais les témoignages de Thistoriographie civile et religieuse l'affirment. Nous voyons le roi Euric traiter avec ce barbare du Wahal comme avec le vrai monarque de la Gaule septentrionale (1), et un hagiographe, confirmant ces données d'un contemporain, nous le montre commandant en souverain dans la ville de Paris (2). Ce barbare savait faire accepter par les populations l'autorité qu'il exerçait sur elles. Ce n'était pas l'autorité d'un usurpateur : c'était celle d'un protecteur plutôt que d'un maître, et, à tout prendre, elle était bienfaisante. Païen, il se montrait plein de déférence pour l'Eglise catholique. Il n'est pas prouvé qu'il lui ait accordé des immunités pour ses sanctuaires et pour son clergé (3) ; mais on voit que celui-ci a gardé un bon souvenir du père de Clovis (4), et la seule fois qu'il soit mentionné dans l'hagiographie, c'est en termes respectueux. Souvent, nous apprend-on, sainte Geneviève lui arracha la grâce des

(1) Sidoine Apollinaire, écrivant à Léon de Narbonne, dit : Sepone pauxilluliim conclamatissimas declamationes, quas oris regii vice conficis, quibus ipse rex inclitus modo corda terrificat gentium transmarinarum, modo de superiore cum barbaris ad Vachalin trementibus fœdus victor innodat, modo per promotae iimitem sortis ut populos sub armis, sic frenat arma sub legibus. Epist.^ viii, 3.

(2) Vita sanctaSy Genovefœ, vi, 25 (Kohler).

(3) Pour qu'il fût visé dans Tédit du roi Glotaire, disant, c. 11 : Ecclesiœ vel clericis nuUam requirant agentes publie! functionom, qui avi vel genetoris [aut germani] nostri immunitatem meruenint (Boretius, Capitul.^ I, p. 19), 11 faudrait que ce Glotaire fût Glotaire P' et non Glotaire II. La question serait tranchée si les mots aut germani étaient authentiques, car alors il ne pourrait s'agir que de Glotaire I": malheureusement, le dernier éditeur, Boretius, les tient pour apocryphes, ne les rencontrant pas dans le meilleur manuscrit. Il ne reste donc plus que des arguments internes à invoquer ; aussi le débat n'est-il pas clos.

(4) G'est à lui principalement que saint Rémi pensait lorsqu'il écrivait à Clovis, à l'occasion de son avènement : Non est novum ut cœperis esse quod parentes tui semper fuerunt. M, G, H. Epistolœ Merovingici et Karo- Uni apviy p. 113.

condamnés à mort. Un jour, pour se dérober aux instances de- la sainte fille, il était rentré à Paris en faisant fermer derrière lui les portes de la cité. Mais Geneviève s'étant mise en prière, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, rejoint malgré lui par Tinfatigable suppliante, le roi ne put lui disputer plus longtemps la vie des malheureux pour qui elle l'implorait (1).

Et toutefois cet homme si puissant, cet arbitre des destinées de la Gaule, ce chef d'armée dont les victoires eurent pour théâtre Orléans et Angers, disparait brusquement de la scène à partir de 468, et le silence gardé sur lui par les annalistes n'est plus une seule fois interrompu. Il revient terminer obscurément sa carrière à Tournai, dans cette ville qui fut la première conquête de son grandpère Clodion, comme si une destinée ironique lui avait fait refaire, en sens inverse, toutes les brillantes étapes qui l'avaient mené, par le chemin de la gloire, des bords de l'Escaut à ceux de la Seine, puis à ceux de la Loire ! Que s'est-il donc passé pour qu'il ait tout reperdu, et que Clovis soit obligé de reconquérir pied à pied le domaine où avait gouverné son père ? Sur ce point comme sur tant d'autres, l'historiographie n*a rien à répondre, mais la conjecture n'est pas interdite. Si l'on se souvient que Childéric n'avait en Gaule qu'une autorité de fait, et que la famille d'^Egidius y était entourée d'une grande popularité, on se figurera facilement comment les choses ont pu se passer. iEgidius laissait un fils, qui était peut-être en bas âge au moment de sa mort, mais à qui le père léguait l'héritage de sa gloire et de son influence. Après être resté dans l'ombre pendant les premières années, Syagrius aura profité de la mort du comte Paul pour dresser en face du gé-

(1) vu a sanctsB Genovefae^ vi, 24 (Kohler).

néral barbare l'autorité d'un civilisé, d'un Romain, d'un fils d'iEgidius. Nous ne savons pas s'il y eut une lutte formelle entre les deux rivaux, mais on serait porté aie croire. En effet, lorsque les premières années du règne de Glovis nous montreront de nouveau le roi des Francs et le roi des Romains en présence, l'un apparaîtra refoulé jusqu'aux extrémités de la Gaule franque, Tautre, installé en face de lui, à Soissons, semblera vouloir observer de là son redoutable adversaire. On dirait les positions stratégiques des deux armées ennemies au lendemain d'une bataille inégale, mais non décisive. Et l'on est tenté de croire que la lutte devait avoir laissé de singulières animosités du côté des vaincus, puisque Glovis, après avoir remporté un éclatant triomphe sur le vieil ennemi, se fait livrer le malheureux fugitif au mépris des droits de l'hospitalité, et n'est satisfait que lorsqu'il a vu rouler sa tête sous la hache du bourreau. S'il en est ainsi, la tradition qui fait fuir Ghildéric devant un rival romain ne serait pas tout à fait dénuée de vraisemblance : il suffirait d'y remplacer le nom d'^Egidius par celui de son fils. Les treize années qui s'écoulent de 468 à 481 offrent un espace de temps assez long pour embrasser tous les revirement racontés par la légende. Les historiens qui tiennent à raconter quelque chose de celle-ci seraient donc bien inspirés s'ils en cherchaient l'origine dans les relations hostiles que Ghildéric doit avoir eues avec le comte Syagrius. Mais nous n'insisterons pas sur ces hypothèses, qui peuvent être considérées tout au plus comme des demi-probabilités. Lorsque Ghildéric descendit dans la tombe, il y avait longtemps que ces combats avaient pris fin, et que le peuple des Francs jouissait des bienfaits de la paix (1).

(1) Gentem Francorum prisca œtate residem féliciter in nova praelia çoncitastis, écrit Théodoric à Glovis dans Gassiodore, Variav.^ II, 41. Manda-

Rentré au pays natal, dans son palais près des flots tranquilles de l'Escaut, Ghildéric n'eut pas la satisfaction de vieillir auprès de sa famille. Basine lui avait donné plusieurs enfants. Clovis, à ce qu'il paraît, fut son fils unique ; mais il avait trois filles, peut-être les. aînées de ce prince, qui s'appelaient Lanthilde, Alboflède et Aldoflède, et que nous retrouverons dans la suite de cette histoire. Ghildéric fut enlevé aux siens par une mort prématurée : il mourut à Tournai en 481. Il ne devait avoir guère plus de quarante ans, puisqu'il était encore enfant lors de la terrible invasion de 451. Son père Mérovée n'avait pas eu une existence plus longue, et celle de ses descendants fut tranchée en général par une fin plus brusque encore. Le dieu qui, au dire de la tradition franque, était l'auteur de cette race royale, ne lui avait pas même légué la vitalité moyenne des autres mortels : tant qu'elle dura, ses rejetons semblèrent pressés de passer du berceau sur le trône, et du trône au tombeau.

On fit à Ghildéric des funérailles royales. Selon les prescriptions de la loi romaine, sa tombe fut creusée hors ville, dans le cimetière qui longeait la chaussée publique sur la rive droite de l'Escaut, et qui sans doute abritait depuis longtemps la population de Tournai. Toute la pompe du rite barbare paraît avoir été déployée dans la funèbre cérémonie. Il fut revêtu d'habits de soie brochée d'or, et drapé dans les larges plis d'un manteau de pourpre semé d'abeilles d'or sans nombre. A son ceinturon, garni de clous de même métal, on suspendit une bourse contenant plus de trois cents monnaies d'or et d'argent aux effigies des empereurs romains. On lui mit au cou un collier formé de médailles, au bras un bracelet, au doigt sa bague nup-

mus ut génies guœ sub parentibus vestris longa pace floruerunt, subita non debeant concussione vastari. Le même au même, ibid , m, 4.

tiale et son anneau sigillaire, dont le chaton était orné de son image gravée en creux, avec cette légende : Childirici régis. Ses armes prirent place à côté de lui comme des compagnes inséparables : c'étaient, d'une part, la framée ou lance royale, qui était comme le sceptre du roi germain ; de l'autre, sa grande épée et la francisque ou hache d'armes, Tinstrument national du peuple qu'il gouvernait. Conformément à l'usage barbare, il reçut pour compagnon dans le tombeau son fidèle cheval de bataille, qui descendit à côté de lui harnaché et revêtu du masque bizarre qui faisait ressembler sa tête à une tête de taureau. Puis la terre se referma et l'oubli descendit peu à peu sur le dernier roi païen des Francs. Lorsque les destinées de la nation eurent arraché la dynastie à son berceau et le peuple franc à la religion de ses pères, nul ne se souvint plus de la tombe solitaire où le père de Clovis dormait son dernier sommeil aux portes d'une capitale abandonnée. On ne savait pas même où il était mort, et un historien du dixième siècle pouvait écrire que c'était à Amiens (1). Près de douze siècles s'étaient passés lorsqu'un jour, — le 27 mai 1653, — en creusant pour faire les fondations d'un bâtiment près de l'église Saint-Brice à Tournai, des ouvriers mirent à nu la sépulture royale. Reconnue aussitôt, grâce à Tinscription de l'anneau, elle dut restituer aux archéologues tout le trésor qui lui avait été confié par les ancêtres barbares. Cette précieuse découverte a permis d'achever l'histoire de Childéric, et jette sur les funérailles du héros une lumière que la fortune a refusée à sa vie (2). Tel est le Childéric de l'histoire, celui qui a jeté les bases

(1) Roricon, dans dom Bouquet, 111, p. 5.

(2) Lire,.surle tombeau de Childéric, J.-J. Chiflet, Anaslas'is ChUdencU Francorum régis, etc., Anvers, 1655. — Abbé Cochet, le Tombeau de Childéric /«^ Paris, 1859.

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du trône de son fils. S'il est juste d'appeler Glovis un nouveau Constantin, comme l'ont fait les hommes de son temps, Childéric méritera d'être comparé à Constance Chlore. C'est la large bienveillance, c'est la sympathie instinctive du père pour l'idée chrétienne et son respect pour ses représentants, qui ont créé entre les populations et la famille ioaérovingienne un lien d'affection et de confiance anticipées. Si les habitants de la Gaule accueillirent Clovis avec un abandon que l'on ne remarque nulle part ailleurs, c'est en bonne partie peut-être à cause du bon souvenir qu'ils ont gardé de Childéric. Leur reconnaissance semble lui avoir créé une espèce de légitimité, et le patriarche religieux de la Gaule, saint Rémi de Reims, ne craignit pas d'écrire à Clovis, lors .de son avènement au trône : « Vous prenez en mains le gouvernement de la Gaule Belgique : il n'y a rien de nouveau à cela ; vous êtes ce qu'ont été vos pères (1). »

(1) M. G. H. Epistolœ Merovingici et Karolini œvi, p. 113.

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