‹ ClovisChapitre 3 sur 32 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

La civilisation romaine, en s'ernparant de la Gaule, y avait tout transformé. Comme ces parcs improvisés que l'horticulture crée dans les solitudes en y plantant de grands arbres et des bosquets adultes, ainsi éclatait tout d'un coup, au milieu d'une contrée jusqu'alors engourdie, la splendeur de la vie romaine. Nulle part cette transformation n'avait été plus radicale que dans la partie de ce pays qui s'appelait la Gaule Belgique, et qui était comprise entre la Somme et le Rhin. Sur cette vaste région occupée par d'immenses forêts, dont les ombrages s'étendaient de Reims à Cologne, et dont les derniers plans allaient se perdre au milieu des marécages boisés de la Batavie, le travail obstiné des légions avait fait surgir partout les monuments durables d'une société civilisée. Parcourant à grands pas leurs solitudes, elles avaient éventré les forêts, et laissé derrière elles ces magnifiques et indestructibles chaussées qui couraient d'un bout du pays à l'autre, bordées de colonnes milliaires et garnies de villes et de bourgades. Prodigieuse

avait été Faction de ces routes. Les chemins de fer de notre temps n'ont pas pénétré d'une manière plus profonde au sein de notre vie sociale que ne firent alors, dans la barbarie celtique <lu pays, ces bras gigantesques par lesquels, du haut des sept collines , Rome saisissait les extrémités du monde et les rattachail à elle. Les chaussées avaient avant tout un but stratégique; il s'agissait d'assurer à l'Empire la possession des provinces, et de faire arriver le plus rapidement possible ses années à la frontière menacée. Telle était la raison d'être de leur direction et de leur aboutissement. De Reims, qui était la tête de ligne de tout le réseau du Nord, elles rayonnaient dans tous les sens vers les extrémités de la Gaule , et mettaient cette grande ville en communications rapides avec Cologne, avec Boulogne et avec Utrecht. Une autre ligne, qui venait directement de Lyon, parcourait toute la vallée du Rhin sur la rive gauche, depuis Râle jusqu'à la mer du Nord, et décrivait autour de la Gaule quelque chose comme l'immense chemin de ronde de la civilisation.

Ces travaux d'art avaient déplacé dans nos provinces le mouvement de la vie. Les cours d'eau, ces chemins naturels des contrées incultes, cédèrent leur rang aux chaussées militaires des hautes plaines. Celles-ci étaient comme les canaux par lesquels la civilisation coulait à pleins bords à travers la sauvagerie primitive. Elles venaient brusquement aérer les fourrés, sécher les marécages, vivifier les landes, réveiller les populations, entraîner et mettre en circulation tout ce qu'il y avait de ressources latentes. Pendant que l'Etat les jalonnait de relais et de stations à l'usage des postes publiques, les grands propriétaires accouraient fonder leurs exploitations rurales au milieu des terrains qu'elles traversaient et qu'elles mettaient en valeur. Tout un peuple de colons, d'ouvriers et d'esclaves s'y groupait autour d'eux, abandonnant les demeures d'autrefois. Aujourd'hui encore, si l'on jette les yeux sur une carie archéologique des Pays-Has, on peut y lire, comme dans un livre,

l'histoire de ce phénomène qui n'a pas eu d'historien'; les localités habitées se serrent de droite et de gauche contre le til de la chaussée, se ramifient en colonnes accessoires le long des voies intermédiaires, et vont enfin s'enfoncer, avec les diverticules, jusque dans les fermes les plus reculées du pays. C'est le tracé des routes qui a déterminé le groupement des populations -.

Du côté par où le pays touchait à la barbarie, dont il n'était séparé que par le Rhin, l'Empire avait créé, sous le nom de Germanie, ce qu'on pourrait appeler la zone de ses contins militaires. Sur aucun autre point de son vaste territoire, il ne massa jamais de telles forces. Huit légions, formant un ensemble d'environ cent mille hommes et représentant presque le tiers de l'armée romaine, s'échelonnaient le long du Rhin jusqu'à son embouchure. Deux camps puissamment fortifiés, Mayence, au sud, et Vetera, près de Xanten, au nord, rattachés entre eux et soutenus par une chaîne de cinquante forts qui dataient du temps de Drusus, et par une flottille qui croisail en permanence dans les eaux du fleuve, telle était la première ligne de défense. Elle avait comme ses glacis sur la rive droite, dont tout le thalweg était commandé par les positions de la rive gauche, et dont l'accès était interdit aux armées des Germains. Un limes formé de retranchements en terre, parfois à des distances considérables de la vallée, délimitait de ce côté la zone que se réservait Rome 3. Ce limes était lui-même défendu par des têtes de ponts comme Deutz, en face de Cologne, et Castel, vis-à-vis de Mayence, redoutables poternes par lesquelles, à l'occasion, les légionnaires débouchaient sur le monde barbare. Une seconde ligne de défense était formée par

1 Voyez, par exemple, la carte qui accompagne le livre de Van Dessel, intitulé : Topographie des voies romaines de lu Belgique, Bruxelles, 1877. = - V. E. Pesjanlins, Géographie de lu Gaule romaine, III, p. 152 et suivantes. = 3 Schneider, Neue Beitràge zur alleu Geschichte und Géographie der Rheinlande. Il y a quatorze brochures sous ce titre, imprimées entre 1860 et 1880.

la Meuse, elle aussi hérissée de châteaux forts par les soins de Drusus, et où Maestricht sur la rive gauche, avec Wyk en face sur la rive droite, était le solide verrou qui fermait la grande voie de circulation de Bavay à Cologne. Tout cet ensemble de travaux, qui en grande partie dataient de la première heure, répondit à sa mission aussi longtemps qu'il y eut des Romains pour monter la garde sur le fleuve.

Tant que la sécurité dura, la civilisation put se développer en deçà du Rhin, dans le calme majestueux de la paix romaine. Elle n'eut pas dans le nord l'intensité ni l'opulence qu'elle déployait dans le sud; elle ne fut, en toute chose, qu'un reflet affaibli de l'éclatante lumière qui brillait dans les régions méditerranéennes. A mesure que de Lyon on s'avançait vers le nord, on sentait comme une raréfaction de l'atmosphère romaine. Le pays était moins peuplé, la terre moins féconde, les villes moins nombreuses et moins florissantes, l'assimilation à Rome moins complète. La Gaule Relgique n'était que le prolongement de la Lyonnaise, dont le chef- lieu servait de centre religieux et stratégique à la Gaule entière. Quelques villes importantes, Reims, Cologne, Trêves surtout, pouvaient rivaliser avec les cités du Midi; mais elles rayonnaient sur des solitudes, tandis que la Narbonnaise fourmillait de municipes. La supériorité de culture du Midi sur le Nord était reconnue par les septentrionaux eux-mêmes1; ils convenaient (pie les Gaulois (c'est le nom qu'ils se donnaient) n'étaient pas à la hauteur des Aquitains, et ils craignaient de parler la langue latine en leur présence.

1 Itmii cogito me hominem Gallum inter Aquitanos verba facturum, vereor ne oflendat vestras nimium urbanas aures sermo rusticior. Sulpice Sévère, hinlog., i,27.

Nos ruslici Galli... vos scholastici. /</.. ïbid., n, 1.

Neque enim ignoro quanto inferiora nostra sint ingénia Romanis. Siquidem latine

et diserte loqui illis ingeneratum est, nobis elaboratum , cl, si quid forte comr le

dicimus, ex ille fonte et capite facundiœ imitatio nostra dérivât. Panegyr. latin., ix, 1. (Baehrens.)

Mais la différence de niveau social qui existai! entre la Belgique et l'Aquitaine s'accusait avec non moins d'énergie entre les diverses régions de la Belgique elle-même. La culture romaine s'était assimilé assez vite la partie du sol qui ne demandait pas trop de fatigues au colon, elle avait reculé devant les autres, et jusqu'à la fin de l'Empire elle y laissa eu friche de vastes régions. Elle ne toucha presque pas aux terres de la Basse Belgique, elle ne disputa pas aux Ménapiens le sol mouvant et perfide qui leur servait de patrie. Bien ne l'attirait vers ers cotes découpées par des golfes ensablés, et entamées par de profonds estuaires, ni dans l'intérieur de ces provinces envahies par d'immenses marécages boisés, au milieu desquelles se mouvaient des îles flottantes, dont les dernières se sont fixées seulement au siècle passé dans les environs de Saint -Orner.

Dans ces plaines humides et spongieuses où les grands fleuves de la Gaule septentrionale achevaient avec une lenteur mélancolique les derniers pas de leur itinéraire, le pied du légionnaire romain ne se sentait pas en sécurité, car on ne savait où commençait et où Unissait la terre ferme, et les forêts ellesmêmes semblaient flotter sur des tlots cachés, toujours prêts à engloutir ce qu'ils portaient à leur surface. A partir de Boulogne et de Cassel vers le nord et l'est, en allant dans la direction d'Utrecht, de Bruges, de Tongres, c'étaient des solitudes sans fin, noyées de brouillards et attristées de pluies infatigables, que Borne n'aimait pas à disputer aux divinités locales, et où elle ne faisait que passer pour atteindre la ligne du Rhin '. La Morinie resta pour l'Empire l'extrémité du inonde. La riche et plantureuse terre de Flandre, aujourd'hui le jardin de l'Europe, n'était, pour ainsi dire, qu'une seule forêt, remplie de fondrières et de bêtes fauves, que les chroniqueurs du moven âge appelaient la forêt sans miséricorde. Les plaines

1 César, Bell, gall., H, 16 et 28; m, 28; vi, 31. Strabon, iv, 3. Pline, Hist. nat., xvi, 1. Panegyr. lalini, v, 8 (Baehrens). Cf. Schayes, la Belgique et les Pays-Bas avant et après la domination romaine, II, p. 6.

CLOYIS

basses qui se mirent dans les eaux de l'Escaut et de la Meuse aux contins de leurs embouchures étaient occupées par la Merwede, dont le nom signifie la forêt ténébreuse. Sur les hautes terres, à d'immenses plateaux dénudés succédaient des immensités d'ombrages silvestres : c'était une zone ininterrompue de sauvagerie à travers laquelle la vie civilisée traçait ses clairières et ses sentiers. L'Ardenne, l'Eifel, la Charbonnière, l'Arouaise, la Thiérache, la Golvide, autant de forêts envahissant les espaces qui s'étendent entre Arras et Cologne. Le plateau de Hundsrûck, entre la Moselle et le Rhin, était une solitude qu'au iv° siècle encore on pouvait traverser de part en part sans y rencontrer une âme vivante1. Plus de la moitié de la Gaule septentrionale était en friche, et faisait le désespoir du colon romain.

Mais ces régions lugubres étaient coupées, traversées, bornées par des districts qui offraient l'aspect de la plus riante culture. Les contins orientaux de la Gaule, et notamment la rive gauche du Rhin depuis Mayence jusqu'à la mer, dessinaient sur le sol de l'Empire une large bande de civilisation enfermant les déserts que nous venons de décrire. Le charme d'un beau fleuve, les facilités qu'il offrait aux relations de la vie civilisée , le besoin de consolider la digue qui protégeait la Gaule contre les barbares, toutes ces raisons s'étaient réunies pour accumuler de ce côté les efforts et les ressources du monde romain. Le voyageur qui descendait le fleuve passait à côté d'une série de villes riches et prospères : Mayence, Ringen, Coblenz, Andernach, Ronn, Cologne, Neuss, Nimègue, Ratavodurum, et enfin Lugdunum, descendu aujourd'hui sous les flots en face de Katwyk. Mais les villes ne donneraient qu'une idée insufhsante de cette intense activité de colonisation qui se déployait dans les régions rhénanes. Les campagnes ellesmêmes étaient romanisées. 11 suffit de soulever le léger voile

Ausone, Mosella, 5.

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