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XJ

Fragmouts de la mosaïque de Xennig, type de l'art romain dans la Belgique.

( D'après l'ouvrage du chanoine "SYilmowsky : la Villa romaine fie Nennig cl sa mosaïque, Bonn, 1865, in-f'j.

Combats de gladiateurs et de fauves. (V. page 15.)

çant par la chaussée de Cologne à Bavay, traversèrent la deuxième Germanie jusqu'au delà de Tongres, aux environs de YYaremme, pillant et brûlant tout sur leur passage. Ils allaient gagner la deuxième Belgique, et déjà les habitants de cette province enterraient fiévreusement leurs trésors, lorsque Didius Julianus, qui la gouvernait à cette époque, rassemblant en toute hâte une armée, se jeta au-devant des barbares et parvint à

les refouler'. La province de Belgique fut épargnée, mais celle de deuxième Germanie avait été éprouvée cruellement, et jamais elle ne se releva de ce désastre. Les villas incendiées restèrent ensevelies sous leurs couches de cendres, et c'est de nos jours seulement que l'archéologie, en lisant les monnaies retrouvées dans les ruines, est parvenue à déterminer l'itinéraire des ravageurs 2.

Moins d'un siècle après, les terreurs recommencèrent, et cette fois la désolation fut universelle. Après la mort d'Aurélien, des torrents de barbares se répandirent sur la Gaule entière, qui fut inondée de sang et jonchée de ruines. Au milieu de l'indicible détresse de cette fatale époque, il ne s'est pas trouvé d'historien pour nous raconter les souffrances de nos ancêtres, mais l'archéologie supplée au silence des annalistes, et quelle éloquence dans son témoignage ! Depuis la rive droite du Rhin jusqu'aux bords de la mer du Nord, en traversant les provinces de deuxième Germanie et de deuxième Belgique dans toute leur étendue, tout fut massacré, pillé, incendié. Les ruines des villas romaines, qui avaient été si nombreuses au ii° siècle, se retrouvent partout sous des couches d'incendie, avec des monnaies perdues ou négligées qui nous donnent la date du drame. Plus d'une fois, des cadavres d'hommes et de femmes massacrés sont étendus au milieu des ruines, et quantité de petites Pompéi, plus tragiques encore que celle du Vésuve, surgissent aujourd'hui sous la pioche de l'explorateur dans l'état où les ont laissés, il y a seize siècles, les barbares envahisseurs de l'Empire. Quiconque possédait quelque chose le cacha au fond du sol; mais les trésors furent mieux conservés que leurs possesseurs, car depuis des siècles on ne cesse d'en exhumer tous les jours, preuve éloquente que ceux qui

1 Spartien, l)t<liit< Julianus, 1. Cf. sur la date Bergk, Zur Geschicltlc mal Topographie tirs Rheirilandes, p. 51, et Dederich , Dcr Frankenbund, p. 34. == - V. Bulletin tirs Comm. d'Art et d'Archéologie, t. V, et S (chuermans) dans le Bulletin tir l'Instit. archéol. liégeois, 13" année, '1877.

les avaient confiés à la terre ne vécurent pas pour les reprendre.

Au milieu de tant de maux, pillée par les agents du lise, pillée par les envahisseurs barbares, seule obligée de peiner pour un monde qui vivait d'elle, et ne trouvant plus dans son travail de quoi subsister elle-même, la classe rurale perdit courage et se révolta. C'est un phénomène terrible que le soulèvement de ces masses laborieuses et tranquilles qui supportent sur leurs patientes épaules le poids des civilisations; il éclate chaque fois qu'après de grands désastres nationaux, les pouvoirs ne sont plus à la hauteur de leur tâche, et augmentent les charges publiques pour conjurer une ruine dont ils sont la cause. Sous le sobriquet de bagaudes, emprunté à leur vieux langage gaulois, les Jacques Bonhomme du m0 siècle, massés par bandes tumultueuses, parcoururent toute la Gaule en dévastateurs impitoyables. On ne sait au juste quel était leur but, ni s'ils en avaient un autre que de soulager, à force d'excès, leurs âmes aigries par de vieilles et longues souffrances. Ils avaient à leur tête deux chefs, Aelius et Amandus, qui parvinrent, comme autrefois Eunius et Spartacus, à constituer une véritable armée de l'anarchie. 11 ne devait pas être difcile, pour des troupes régulières, de venir à bout de ces hordes ignorantes, fanatiques et désespérées. Au moins elles surent mourir sans demander de quartier, et on ne leur en fit point. Seulement, la victoire sur ces pauvres gens coûta plus cher qu'une défaite : quand on les eut massacrés, on s'aperçut qu'on avait converti les campagnes en déserts, et qu'il ne restait plus personne en Gaule pour faire le pain et le vin.

A partir de ces jours funestes, la dépopulation et la ruine s'accélérèrent d'une manière effrayante. La Gaule ne produisait plus même assez pour nourrir les troupes qui devaient la défendre : il fallut faire venir le blé de la Bretagne, et cette île, jusque-là épargnée, devint pour le continent gaulois ce

qu'étaient pour l'Italie les provinces d'Afrique et de Sicile1. Ce ne sont pas seulement des provisions, mais aussi des ouvriers qu'il fallut demander à la Bretagne pour les travaux publics du continent, où les bras manquaient non moins que les moissons 2. Pour repeupler les solitudes qui envahissaient la Gaule septentrionale et centrale, on imagina d'y verser tous les prisonniers que l'on faisait dans les guerres contre les barbares, et d'y laisser pénétrer, en qualité de colons, des tribus entières de Germains à la recherche d'une patrie. Ces multitudes de travailleurs agricoles rendaient au sol provincial un peu de fertilité; quant à l'Empire, il était heureux de retrouver en eux de la matière imposable pour le lise et des recrues pour les armées. Toutes les provinces reçurent de ces colonies de barbares, dont les forts contingents, répartis en groupes compacts sur les divers points du pays, y parlaient leur langue nationale, et s'y faisaient appeler du nom qui désigne chez eux un peuple, les Lètes3! A la présence de ce seul nom, qui reparaît dans toutes les provinces'*, on a comme le sentiment anticipé d'une invasion de barbares; mais celle-ci est pacifique, appelée et voulue par l'Empire lui-même. Les déserts de la Nervie et de la Trévirie furent remis en culture par des colons de race franque'; le Hundsrùck en friche reçut une colonie de Sarmates6, les Chamaveset les Haltuariens repeuplèrent les cantons

il^-t ^apa/p-fjaa tafev ôjrrçpow; xai t/, gito-oiattix ti-i.ç.'kj/ûv xatptxXY] xojjuS^v. Julien, Lettre aux Athéniens, éd. Paris, 1630, pp. 493-527. Annona a Britannis suela transferri. Amm. Marcell. xvm, 2, 3. = '2 Panegijr. latini, iv, 4; v, 21. = 3 C'est ce qu'ont fort Lien vu Ozanam , Études germaniques, I, p. 361, 4e édition, et Pétigny, I, p. 132, qui fait remarquer aussi que le mot gentiles, employé concurremment avec Laeti dans la Notitia imperii, est exactement la traduction latine de ce dernier. J'ajoute que pendant la période impériale, ae semble avoir été la transcription latine du rit barbare : leuticus devient laeticus, comme Theutricus (plus tard Theodoricus) devient Tetricus. Laeti est donc l'équivalent de ti'u<h>s. = ' Voir l'énumération deGuérard , le Polyptyque d'Irminon , t. 1 , p. 251. = 5 Tuo, Maximine Auguste, nutu Nerviorum cl Trevirorum arva jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus excoluit. Panegyr. latin., v, 21 (Baehrens). = r' Ausone, Mosella, 9.

solitaires du pays de Langres1, où leur souvenir s'est conservé jusqu'au cours du moyen âge- dans les noms locaux; les villes d'Amiens, de Béarnais et de Troyes virent des villages de colons barbares se grouper autour de leurs murailles romaines, et quantité d'autres tribus, dont l'histoire n'a pas gardé le souvenir, ont laissé la trace de leur établissement sur le sol gaulois dans des noms significatifs comme Sermoise, la colonie des Sarmates, Tiffauges, le poste des Taïfales, Aumenancourt , le domaine des Alamans.

Ainsi, tous les jours, on comblait, au moyen de barbares, les vides immenses qui se creusaient dans la population gauloise. Les optimistes du temps se réjouissaient. N'était-ce pas pour l'Empire un triomphe éclatant que de faire contribuer les ennemis eux-mêmes à sa prospérité? Et ne fallait-il pas reconnaître comme l'image du progrès et de la civilisation dans ces nomades et ces pillards qui, hier encore, menaçaient de mettre le monde romain à feu et à sang, et qui aujourd'hui, solidement attachés au sol de quelque province en qualité de colons, et tout couverts de la poussière du travail des champs, venaient mettre en vente, sur les marchés des villes gauloises, des produits agricoles arrosés de leurs sueurs3? C'était une illusion. Les transplantations de barbares infusaient, par intervalles, un peu de sang nouveau au vieux corps émacié du monde romain, mais rien ne fermait la blessure par laquelle sans relâche s'écoulait le tlot sacré de la vie.

Ce ne sont pas seulement les campagnes qui se dépeuplèrent. Atteintes à leur tour, les villes s'aperçurent avec terreur qu'elles devenaient trop grandes pour leur population, et que si les barbares arrivaient, il y aurait partout des voluptés pour les séduire, nulle part des bras pour les repousser. Alors, sous la

1 Nunc per victorias tuas, Conslanti Cœsar invicte, quicquid infrequens Am- Liano et Bellovaco et Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultore revireseit. Panegyr. latin., v, 21. = J V. sur ce point Zeuss, Die Deutschen und ihre Naclibarstâmmc , pp. 582 et suivantes. = 3 Panegyr. latin., v, 0.

pression de la funèbre nécessité qui pesait sur l'Empire, elles durent renoncer aux libres allures de la sécurité dans laquelle elles vivaient, rétrécir les vastes proportions que leur avaient données les années de prospérité, et s'enfermer tristement dans les hautes murailles qui furent désormais leur seule défense. D'un bout à l'autre de la Gaule, les villes se blottirent dans une enceinte étroite qui ne comprenait que leur quartier central, et qui laissait à l'abandon la plus grande partie de la circonférence. Dans les fondements de ces constructions, on déposa, avec des précautions respectueuses, les nombreux monuments funéraires qui s'alignaient en avenues solennelles à la sortie des villes, soit qu'on voulût, en les incorporant à l'enceinte sacrée des remparts, les protéger contre les profanations dont les menaçaient les envahisseurs, soit que la pénurie des matériaux à bâtir ait fait sacrifier aux Roiïiains jusqu'à la religion des tombeaux. Quoi qu'il en soit, tout le monde gaulois fut ainsi embastillé vers la môme époque, et des citadelles s'élevant sur des cimetières, tel est l'étrange spectacle qu'offrent aujourd'hui à l'explorateur toutes les cités romaines de ce pays.

Comme il dut faire triste dans les provinces après ces lugubres travaux! Les villes, transformées en casernes maussades, avaient perdu leur charme; leurs abords, profanés et dépouillés de la majesté de la mort, n'avaient plus de poésie; le rétrécissement des enceintes était comme l'emblème de la raréfaction de la vie. Le monde perdait visiblement de sa gaieté; la joie de vivre s'envolait, les sombres nuages qui se levaient à l'horizon de l'Empire couvraient le soleil de la civilisation romaine. On avait le sentiment vague et douloureux que la fin des choses arrivait ; on ne croyait plus à l'éternité du Capitule, et l'on se redisait avec tristesse que les douze siècles promis à Rome par les vautours de Romulus touchaient à leur terme.

Au moins ces funèbres pronostics rappelaient- ils aux devoirs sérieux de l'existence un peuple qui voyait passer sur lui l'ombre de la mort? Eu aucune manière. 11 ne se laissa pas détourner

de son culte du plaisir par l'aspect des catastrophes imminentes; il descendit gaiement la pente rapide du précipice. Rien de plus saisissant que le contraste entre la gravité des événements et la frivolité des esprits. Tous semblaient occupés, avec une ardeur fiévreuse, à détacher encore quelques rapides et malsaines jouissances de ce monde qui allait périr. Quand l'ennemi arriva, c'est au cirque ou à l'amphithéâtre qu'il trouva les populations romaines. Parvenait-on à lui reprendre, pour quelque temps, les villes qu'il avait pillées et incendiées, le premier souci de leurs habitants rentrés au milieu des ruines fumantes, ce n'était pas le rétablissement des sanctuaires et des écoles, c'était le retour des cochers et la reprise des jeux du cirque , et ils fatiguaient de leurs pétitions les pouvoirs publics pour qu'on leur rendît sans retard ces misérables divertissements. Mourir en s'amusant , tel semblait le mot d'ordre de la civilisation expirante.

Les plaisirs intellectuels ne valaient pas mieux, et ceux qui se flattaient d'appartenir à l'aristocratie de l'intelligence étalaient une indigence de pensée, une stérilité d'imagination qui trahissaient l'épuisement total de l'âme antique. Les plus vigoureux efforts de l'esprit n'aboutirent, à partir du iv' siècle, qu'à des panégyriques. La Gaule septentrionale a excellé dans ce genre, et ce sont des Tréviriens et des Eduens qui en manient le sceptre. Il n'est rien d'affligeant comme leur sonore rhétorique d'antichambre, qui enfle les faits comme les mots, et qui, avec une naïve indifférence, est toujours prête à l'apothéose du maître vivant, quel qu'il soit. L'impudence de ces malheureux déclamateurs n'a pas de bornes, et la sérénité avec laquelle ils usent de l'hyperbole finit par appeler le rire au lieu de l'indignation. L'un d'eux ose dire à Maximien qu'il est le premier empereur qui ait passé le Rhin, et voudrait insinuer que les passages attribués à ses prédécesseurs ne sont que des fables1.

' Quod autem majus evenire potuit illà tuà in Germaniam transgressione? quâ tu primus omnium imperatorum probasti Romani imperii nullum esse terminum nisi

Un autre déclare tranquillement que c'est l'expédition de Valentmien , en 368, qui a fait découvrir les sources du Danube '; un autre encore affirme que Trêves se félicite d'être tombée en ruines, pour avoir le bonheur d'être rebâtie par Constantin2! Voilà ce qu'est devenue l'éloquence romaine. Quant aux lettres pures, elles sont tombées plus bas encore, car il semble qu'elles se soient interdit, comme une preuve de vulgarité et de grossièreté d'esprit, toute trace de pensée sérieuse, toute préoccupation d'ordre moral ou social. Il faut, si l'on veut être un esprit délicat et un vrai lettré, qu'on isole le domaine littéraire de tout contact avec la vie, qu'on se fasse l'adorateur de la forme pour l'amour d'elle-même, et que l'on tende toutes les forces de son esprit vers un seul but : la difficulté à vaincue, le tour de force à exécuter. L'admiration imbécile du savoirfaire devient peu à peu la dernière manifestation de l'intérêt du public pour les choses de l'esprit. On se fera une réputation par une épigramme, par un bon mot, par un trait piquant et nouveau d'ingénieuse flatterie, on colportera soi-même ses petits vers, ou l'on fera des recueils de sa propre correspondance pour ne pas priver la postérité de beaux modèles littéraires, écrits beaucoup plus pour elle que pour le correspondant d'occasion. Toutes ces sénilités viendront aboutir tinalement à la plaisante extravagance de lettrés qui se persuaderont que la gloire consiste à n'être pas compris de ses lecteurs. On se rendra illisible de parti pris, et le dernier écrivain que l'antiquité romaine puisse revendiquer, ce sera le décadent connu sous le nom de Virgile de Toulouse!

Ainsi l'épuisement est partout, et toutes les sources de la vie tarissent à la fois. Comme pour résumer en une seule et lamentable catastrophe tant de phénomènes douloureux, la natalité

qui tuorum esset armorum , etc. etc. Pancgyr. hit., h, 7. — Hic, quod jam falso traditum deantiquis imperatoribus putabatur, Romana trans Rhenum signa primus barbaris gentibus intulit. Panegyr. Int., vi, S. = ' Ausone, Mosella, 424. = -' Panegyr. Int., vu, 22.

s'arrête définitivement. 11 y avait des siècles qu'on la voyait diminuer dans l'empire, et qu'on prenait des mesures législatives pour en conjurer le ralentissement toujours plus accentué. Mais les lois n'apportaient «pie des remèdes dérisoires, qui n'atteignaient pas la racine du mal. Elles étaient désarmées contre la volupté, qui tarissait la vie dans sa source, en frappant <le stérilité volontaire ou involontaire les adorateurs groupés autour de ses autels. Elles étaient impuissantes contre la misère publique, qui, en s'appesantissant sur les classes laborieuses, exterminait graduellement tout ce qui était capable de se reproduire. Ainsi, se manifestant aux deux extrémités de l'échelle sociale à la fois, sous les formes les plus opposées, le même fléau aboutit de part et d'autre au même résultat, qui est l'horreur de la vie. On ne veut plus naître dans celte société qui se flatte d'avoir donné au genre humain la félicité romaine! Rome, disait un saint solitaire, ne sera pas détruite par les barbares, mais elle séchera sur pied '.

1 Roma a gentibus non exterminabitur, se<l... marcescet in semetipsa. S. Grégoire le Grand, Vita s<incti Bcncdicti, dans Mabillon, Aeta Sanct., I, p. 12.

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Pendant que l'Empire se mourait, ses impatients héritiers, debout le long de ses frontières, attendaient l'heure de partager son héritage. Depuis des siècles, le Rhin et le Danube, fortifiés et gardés par les légions, suffisaient à peine à les contenir. Retranchée derrière les lignes de ses confins militaires, Rome, pour la première fois, se contentait de la défensive, et n'essayait plus de soumettre ces turbulents voisins. Elle se désintéressait de ce qui se passait chez eux, et se bornait, quand elle y faisait sentir son action, à intriguer pour les diviser. Elle y réussissait plus d'une fois, et ces succès peu glorieux de sa diplomatie étaient la dernière consolation du patriotisme romain. Dès le premier siècle de l'Empire, il s'était habitué à compter beaucoup plus sur les querelles intestines des barbares que sur les armes des légions1.

Qu'étaient-ils donc, ces hommes devant qui l'Empire s'arrêtait stupéfait et immobile, comme devant les avant-coureurs de ses derniers destins? Rien, en définitive, que de pauvres barbares, semblables en tout à des centaines d'autres peuples

1 Tacite, Germania, c. 33 : Maneat, quseso, diiretijiie gentibus, si non amor nostri, at certe odium sni, quando urgentibus imperii fatis nihil jam praestare fortuna magis potest, quam hostium discordiam.

(jue Rome avait domptés pendant des siècles dans toutes les provinces du monde civilisé. Ils ne surpassaient sous aucun rapport leurs congénères de la rive gauche du Rhin, les Ubiens et les Sicambres, qu'elle avait encore eu la vigueur de s'assimiler au temps d'Auguste. Ils étaient de la même race, ils avaient le même genre de vie, le même degré de développement social. Leur courage n'était pas supérieur à celui des Celtes, dont la bravoure fabuleuse faisait l'admiration et la terreur du monde antique. Ils n'aimaient pas la liberté avec plus de passion que ces peuples pauvres et tiers de la Corse et de l'Illyrie, qui se faisaient périr sur les champs de bataille ou dans les prisons, plutôt que de porter le joug de l'esclavage. Leurs qualités, en un mot, avaient brillé avec le même éclat chez beaucoup de nations soumises depuis longtemps à l'autorité des maîtres du monde. S'ils furent choisis par la Providence pour mettre fin à l'Empire, c'est parce qu'ils se trouvaient être ses voisins au moment où s'ouvrit la crise mortelle qui l'emporta. Toute l'explication de cette grande catastrophe doit être cherchée de ce côté du Rhin. Rome n'a succombé sous les coups des Germains qu'après qu'elle fut devenue assez faible pour succomber devant n'importe <|uel peuple étranger. La description que nous allons faire de ses vainqueurs n'est donc pas pour expliquer la chute du monde ancien, mais plutôt pour éclairer l'origine du monde nouveau.

On connaît déjà cette région qui s'étend le long de l'Océan et du lias Rhin, dans les plaines immenses qui portent de temps immémorial le nom de Pays-Ras. Rome avait dédaigné de les occuper, même sur sa propre rive, tant elles étaient inhospitalières et rebutantes pour le colon. Elles se partageaient, des deux eûtes de la frontière, en deux plans, dont le premier appartenait presque autant à la mer qu'à la terre ferme, tant les deux éléments y confondaient leurs domaines et, pour ainsi dire, leurs attributs. En s'avançant dans l'intérieur, on rencontrait ensuite de \;ish>s ('tendues uniformément désertes et

LES Fit AN CS EN GERMANIE

incultes, qui faisaient comme un second rivage à la mer, loujours prête à avaler le premier. Puis le sol allait se relevant

Antiquités franques. — Éperon, fibule, colliers, bracelet, boucle, framée, hache, fers de lance,

scramasaxes , etc., trouvés au moulin de Caranda, à la Fère-en-Tardenois (Aisne).

D'après la collection Caranda, appartenant à M. Frédéric Moreau.

lentement, à mesure que, remontant le cours du fleuve, ou

gagnait les environs de Cologne, où l'on élail en vue des collines du jtavs de Berg, sur la rive droite, et des hauteurs volcaniques de l'Eifel, sur la rive gauche. De là, en revenant vers l'ouest, les vastes rideaux de verdure de l'Ardenne et de la Charbonnière, et les chaînes de collines qu'ombrageaient ces forêts, formaient des étages naturels au pied desquels venait expirer la monotone immensité.

Antiquités flanques. — Armes trouvées dans le cimetière franc de Brébant (Marne) Collection de M. Morel, à Reims.

Telle était la contrée prédestinée qui allait devenir le berceau de la monarchie franque, et balancer dans les annales de l'histoire la gloire séculaire du vieux Latinm. Elle avait à peu près la même largeur sur les deux rives du grand fleuve de la Germanie. Seulement, la zone romaine, dépeuplée depuis l'extermination des Ménapiens, des Nerviens et des Eburons, et, comme nous l'avons déjà dit, négligée par la charrue, n'avait retrouvé des habitants que grâce à la transplantation des barbares germaniques. Sur la rive droite, au contraire, il y avait tout un fourmillement de petites nationalités actives et ardentes, qui donnaient beaucoup d'ouvrage aux commandants romains de la frontière. Chacune vivait sous l'autorité d'un roi, à moins

LES" FHANCS EN GERMANIE

qu'une circonstance fortuite n'écartât momentanément du pouvoir la famille faite pour régner. Le roi était le descendant des dieux, et c'était leur sang qui, circulant dans ses veines, faisait de lui un être unique et sacré. La qualité de roi était un

Aoliquilés franques,

Épées de l'époque mérovingienne (d'après l'abbé Cochet, Le tombeau de Childêric , pp. 86, 93, 106). —

Poignard et épée de Pouan (Aube i. — Épée de Londinières (Seine-Inférieure).

attribut inamissible de sa personnalité, et qu'il ne pouvait ni aliéner ni communiquer à d'autres qu'à ses propres enfants. Entouré d'une garde d'honneur dont les membres se liaient à lui pour la vie et pour la mort par des serments solennels, revêtu d'un prestige qu'il rehaussait par ses qualités personnelles de bravoure, de force et de générosité, le roi occupait dans la pensée de son peuple une place prééminente. Il était sa gloire et son orgueil, son espoir dans les combats, son

refuge dans la détresse, le lien vivant qui le reliait à ses dieux, le centre qui groupait autour de lui, dans les occasions, toutes ses forces. Ces occasions étaient rares, il n'y en avait que deux dans l'année : l'assemblée générale et la réunion de l'armée. Encore n'y avait-il guère de différence entre l'armée et l'assemblée; celle-ci n'était que la nation armée, réunie sous le commandement du roi, et délibérant sur l'expédition à entreprendre. Mais c'est le roi qui avait l'initiative et qui entraînait le peuple; les résolutions ne se prenaient guère qu'en confor-

Antiquités franques.

Épingle en forme de framéc. (D'après les Annales de la Société

archéologique de Namur, t. VI , pi, \m, n" '2. p. 380.)

mité de ce qu'il avait proposé, et le dernier mot, comme le premier, lui appartenait.

Il n'y avait pas d'autre vie publique. Éparpillée sur toute l'étendue de son territoire sans villes, en groupes très lâches, la nation se décomposait en un certain nombre de familles, dont les membres formaient entre eux de véritables ligues défensives envers et contre tous. L'individu qui voulait que son droit fût respecté devait le mettre à l'abri de cette société naturelle au sein de laquelle régnait la paix; elle le protégeait s'il était attaqué, elle le vengeait s'il avait été lésé. Tout conflit entre individus devenait une guerre entre familles, qui dégénérait souvent en terribles atrocités. D'ordinaire, le juge public n'intervenait que si la partie la plus faible faisait appel à lui, pour dire le droit et pour forcer son adversaire à s'y conformer. La royauté, organe central qui représentait les intérêts publics et le droit de tous, et la famille, groupe naturel qui protégeait les intérêts privés de ses membres, tels étaient les deux pôles de l'État barbare, et il n'y avait rien entre eux.

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Des groupements locaux, eux aussi déterminés sans doute par les liens de la famille, exploitaient le sol. Chaque groupe occupait, dans ces contrées primitives et mal peuplées, un immense domaine rural, enclos de vastes forêts, au milieu duquel il éparpillait les habitations de ses membres. On se logeait à sa guise, en toute liberté, à l'écart de tout voisin, dans une

Antiquités flanques.

Boucle et plaques de ceinturon , en bronze, à jour; crochet et applique de l'époque mérovingienne.

— Trouvés à Dampierre-sur-Salon ( Haute -Saône) et dans la forêt de Compiègne (Oise). —

Musée de Saint-Germain, n" 13398, 19349, 19055, 19397, 15365.

maison de bois et de torchis, facile à transporter en cas de besoin. Le sol qui était à la disposition des groupes se partageait en plusieurs zones. La majeure partie, y compris la forêt, servait à la pâture du bétail, et notamment des nombreux troupeaux de porcs qui étaient la grande richesse des familles germaniques. Une partie moindre était attribuée à l'agriculture : on la découpait en autant de lots qu'il y avait de chefs de famille, et le sort assignait le sien à chacun. Cette culture, qui ignorait l'art des assolements et celui des engrais, avait bientôt

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épuisé le sol, et alors il fallait s'adresser à un autre canton de la même zone ; c'est ainsi que la charrue faisait le tour de toute la terre labourable, soumettant successivement toutes ses parties à la même exploitation sommaire et peu productive. Cette inexpérience de l'économie rurale explique pourquoi de vastes régions devenaient bientôt trop petites pour une peuplade qui se multipliait : on faisait une énorme consommation de terre, et on ne savait pas renouveler les ressources du sol quand elles étaient épuisées.

La vie de ces peuplades était pauvre, rude et non exempte de privations et même de souffrances, lorsqu'une mauvaise année aAait compromis les récoltes ou que l'ennemi avait passé. Mais cette pauvreté même les préservait de la corruption, qui est l'apanage des sociétés trop civilisées. Il était facile aux moralistes romains d'énumérer les vices dont les barbares étaient exempts. Chez ces derniers, les femmes étaient respectées, les familles nombreuses; les esclaves, vivant séparés du maître, ne pâtissaient pas trop de ses caprices ; les relations entre les sexes offraient un tableau beaucoup plus consolant que dans l'Empire. Mais la barbarie a aussi ses vices à elle : elle présente le type de l'homme brute, dans lequel toutes les facultés morales et intellectuelles sont à l'état somnolent, et qui est incapable de s'imposer un effort civilisateur. La paresse était la malédiction de cette société, car c'est le propre du barbare de ne pas trouver de quoi remplir l'existence, et de passer indifférent à côté des plus beaux emplois de l'activité humaine. Le labeur des champs était abandonné aux femmes et aux esclaves; les hommes croupissaient dans l'oisiveté, ne goûtaient que l'exercice violent de la chasse dans les forêts giboyeuses, ou le fiévreux divertissement des jeux de hasard auprès des grands pots de bière qu'on vidait sans relâche.

Celte pesante existence, sans joie et sans beauté, et pleine d'interminables ennuis, se traînait jusqu'au retour de la guerre, but suprême du Germain, unique occupation qu'il

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jugeât digne de lui. Ce qu'il saluait dans le printemps, ce n'était pas le charme de la résurrection universelle, ni la fraîcheur de la vie nouvelle qui semait ses fleurs : c'étaient, au fond du ciel, les ailes de cygne de la walkyrie qui venait planer au-dessus des champs de bataille, et cueillait, aux lèvres sanglantes des blessures, pour les transporter dans le Walhalla, les âmes des guerriers qui tombaient les armes à la

Antiquités franques. — Boucles et bijoux. Cimetière franc de Saint -Loup (Marne). — Collection de M. Morel, à Reims.

main. Son printemps à lui commençait avec la première rencontre de l'année. Alors tout s'illuminait dans sa vie, tout tlambait dans son âme, et le lourd paysan se transformait en un ardent et joyeux apôtre du dieu des combats. Son regard étincelait, son cœur battait plus vite, des strophes ailées s'envolaient de ses lèvres, le héros sortait de la brute, comme le papillon de la chrysalide. Dans ce grand effort vers un idéal barbare encore, mais noble pourtant, on voyait apparaître la richesse latente de ces natures incultes, mais fécondes, qui savaient conquérir la gloire au prix du sang, et mourir pour quelque chose.

Or, tous les ans, c'était par milliers que la Germanie produisait les guerriers de cette espèce, qui se trouvaient à l'étroit sur ses maigres sillons, et qui cherchaient dans la vie militaire

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les ressources et les satisfactions que ne leur donnait pas la patrie. Les uns allaient offrir leurs bras aux Romains, et se perdaient dans le grand courant de la civilisation occidentale : ceux-là, loin d'être un danger, furent pendant des siècles l'une des meilleures ressources de l'Empire. Mais leur départ ne soulageait pas suffisamment les nations gonflées par l'afflux incessant de la vie. Elles débordaient les unes sur les autres, et elles semblaient se pousser mutuellement au delà du fleuve,

Antiquités franques.

Boucle mérovingienne, en bronze argenté, sur laquelle est représenté Daniel dans la fosse aux lions.

L'inscription est la suivante : « Nasvaldus Nansa vivat Deo; utere felex. Danihil. » Trouvée à Lavigny (Jura).

V. Le Blant, Inscriptions chrétiennes, I, p. 49i; planche 2ô'2.

derrière lequel veillait l'inquiète sollicitude de la politique romaine.

Passons-les en revue au moment où elles occupent encore, sur la rive barbare, leurs derniers cantonnements de Germanie. Elles nous présentent, en quelque sorte à l'état atomique, les éléments qui se combineront bientôt pour former par leur réunion la plus grande des nationalités modernes. Le moment est unique pour faire cette étude. Lorsque nous les retrouverons de ce côté-ci du fleuve, elles se seront fusionnées d'une manière si intime, (pie leurs diverses individualités nationales auront entièrement disparu.

Le premier de ces peuples (pie nous rencontrons en par-

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tant de l'Océan , ce sont les tiers et belliqueux Bataves , établis dans l'île longue et étroite que l'orme le Rhin en se bifurquant au-dessous de Nimègue. On les disait descendus de la grande nation des Chattes, les plus redoutables des barbares. Ils en avaient gardé la bravoure, et Tacite les place sous ce rapporl au premier rang des peuples germaniques1. 11 n'y avait pas de nageurs plus intrépides ni de plus adroits cavaliers2. Ils fournissaient dix mille hommes de troupes auxiliaires aux années

Antiquités franques. — Boucles en bronze', trouvées à Conflans-sur-Seine (Marne). Collection de M. Morel, h Reims.

romaines, et leur valeur était tellement appréciée, qu'on a vu des légions refuser de combattre sans eux. Leur fidélité égalait d'ailleurs leur bravoure : c'est parmi eux que les empereurs avaient l'habitude de recruter leur garde du corps. Une fois, le dévouement des Bataves à l'Empire avait branlé, et il en était résulté une secousse formidable ; ce fut quand un personnage princier de cette nation, Givilis, imagina de nouer contre Rome la plus ancienne des ligues germaniques. Mais, ce moment d'oubli passé, le peuple batave redevint le constant et solide appui de l'autorité romaine sur le Rhin, et c'est principa-

1 Tacite, Germania, 20. = - Ici., Histor., iv, 12; Dion Cassius, Epit., i.xix , 9; cf. Tacite, Annal., u, 11.

lementà sa fidélité qu'elle dut de pouvoir s'y maintenir environ quatre siècles.

Antiquités Iranques.

Fibules mérovingiennes, trouvées h Poussay (Vosges), à Charnay-lès-Chalon (Saône -et -Loire),

près de Lizy (Aisne), à Jouy-le-Comte (Seine -et -Oise), dans la forêt <!<• C piègne (Oise)

et aux envi I \ ns. - Musée de Saint -Germain, n" 27914, 34715, 34707, 2461 . 34722, 24574, 14173,

En arrière des Bataves, et aussi vaillants, mais moins nom-

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breux, venaient les Ganinéfates, répandus le long des rivages de la Hollande; eux aussi ils vécurent, du moins pendant le

Antiquités franques. — Ornements et bijoux trouvés à Marœuil, prés d"Arras| Pas-de-Calais) et à Fluy (Somme). Collection de M. Albert Maignan , à Paris.

premier siècle, dans la zone d'influence de Rome1. Leurs voisins septentrionaux, les Frisons, avaient une condition semblable : ils payaient des tributs en peaux de bœufs à l'Empire

Tacite, Histor., iv, 15.

et ils lui fournissaient des soldats '. Mais, s'ils le servaient, c'était en alliés et non en sujets. Pauvres mais fiers, ils ne tremblaient pas devant le colosse romain, et leurs ambassadeurs, en arrivant pour la première fois dans la capitale du monde, ne s'y laissèrent pas déconcerter par l'aveuglante splendeur de la civilisation. Aux jeux de l'amphithéâtre, voyant devant eux des places d'honneur qui ne leur avaient pas été offertes , ils allèrent hardiment les occuper'2. Après qu'ils eurent brisé le léger lien qui

Antiquités franqucs. — Boucle d'oreilles de l'époque mérovingienne. — Musée de Reims.

les rattachait à l'Empire, les Frisons ne voulurent pas être de la curée lorsque les barbares se partagèrent ses dépouilles, et ils ne quittèrent pas les rudes et libres rivages de l'Océan germanique. Aucun peuple barbare n'est resté plus fidèle aux mœurs primitives et à la première patrie : lorsqu'au vm" siècle ils furent soumis par les Carolingiens, ils étaient encore tels que les avait connus Germanicus.

Le grand peuple des Chauques, voisin des Frisons sur les bords de l'Ems, semble avoir inspiré à Tacite quelque chose comme une sympathie secrète. Il les dépeint sous des couleurs poétiques, vante leur grandeur d'âme et leur esprit de justice. Exempts, selon lui, de la cupidité qui fait aimer la guerre et de la Lâcheté qui la fait craindre, ils donnent, au milieu de toutes ces tribus belliqueuses, le spectacle d'une grande nation

1 Tacite, Annal., rv, 7'J; German., c. 34. = ' Tacite, Aimai.. \ni, 54.

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pacifique. Et toutefois, lorsqu'ils sont dans l'obligation de faire la guerre, ils savent déployer sur le champ de bataille des forces imposantes'. Maîtres d'un vaste rivage que protégeail la terreur de leurs armes, les Ghauques voyaient leur réputation

Antiquités franque?. — Parure d'une dame à l'époque mérovingienne, trouvée dans le cimetière franc de Brebanl i Marne). — Collection de M. Morel , à Reims.

s'étendre au loin parmi les peuplades de pirates qui occupaient les îles et les presqu'îles du Nord: leur nom était, pour les Scandinaves et les Anglo-Saxons, ce que celui des Sicambres était pour les Romains, la désignation par excellence des

Tacite, Germait., c. 35.

Germains du continent. Odieux aux vikihgs qui écumaient le littoral des Pays-Bas, il est resté attaché, comme un titre de gloire, au souvenir de plusieurs monarques mérovingiens du vie siècle, à un moment où, peut-être, il avait cessé d'être porté par la nation '.

Au-dessus des Bataves, en remontant le Rhin, on rencontrait les Chamaves -, qui, après avoir plusieurs fois changé de séjour, avaient fini par se fixer sur les bords de ce fleuve, où leur souvenir s'est conservé dans le nom du Hamaland. Ce petit peuple a été mêlé à presque tous les combats qui se sont livrés sur les bords du Rhin, et il n'en est guère qui soit plus souvent mentionné dans les annalistes de l'Empire et du haut moyen âge. Les Ghattuariens venaient ensuite3, puis les Ampsivariens, que Tacite dit exterminés*, et que nous retrouvons encore au iv" siècle aux prises avec les légions romaines3. Venait encore la grande et florissante nation des Bructères, sur la Lippe, qui avait eu son jour de célébrité universelle lors de la guerre de Givilis, lorsqu'une fille de ce peuple, la prophétesse Velléda, rendait du haut de sa tour des oracles aux barbares soulevés contre le joug romain1'.

Les voisins méridionaux des Bructères étaient les Chattes, celui de tous les peuples barbares qui, après la soumission des Sicambres, inspira le plus de terreur aux Romains. A la différence des autres barbares, ils connaissaient la discipline militaire, chose qui ne se rencontrait que dans les camps des légions romaines; ils pratiquaient la guerre savante, et ils avaient des généraux qui valaient une armée. Chez eux, la passion des combats avait engendré des usages dont l'atroce barbarie était bien laite pour épouvanter les civilisés. Leurs jeunes guerriers laissaient pousser leur barbe et leur chevelure jusqu'à ce qu'ils eussent tué un ennemi, et, parmi ceux qui

1 G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, p. 528, cf. p. 3iiS. — - Tacite, Germania, c. :::!. ' /</., ibid, e. :!i. = ' Td . Annal., mît , 56. = :' Grégoire de Tours, n, 0. = 8 Tacite, German., 33.

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s'étaient acquittés de cette obligation d'honneur, beaucoup s'astreignaient par un vœu à porter aux bras et aux jambes des

Antiquités franques. — Un guerrier franc. — Essai de restitution au Musée des Invalides.

anneaux de fer qu'ils ne déposaient qu'après un nouvel homicide. Ces chevaliers de la mort formaient une milice d'élite, qui se reconnaissait à son extérieur redoutable, et qui jouissait, ausein de la nation, des plus larges privilèges: ils dédai-

gnaienl toute espèce de travail, et en temps de paix ils se faisaient nourrir à tour de rôle par leurs compatriotes '.

C'est ainsi que, de la mer du Nord à la forêt Hercynienne, les barbares d'outre-Rhin, reliés entre eux par le souvenir d'une origine commune, affirmaient leur unité par la fidélité aux mêmes coutumes nationales et par la pratique des mêmes vertus guerrières.

A ces peuples indépendants de la rive droite, nous devons en ajouter plusieurs qui s'étaient laissés transférer par les Romains sur la rive gauche, mais qui appartenaient au même groupe, ("étaient d'abord les Tongres, qui les premiers avaient porté le nom de Germains et l'avaient rendu fameux en Gaule2; les Ubiens, dont les Romains avaient fait leurs amis, et qui, comme on l'a vu, montaient pour eux la garde du Rhin3; enfin les Sicambres, qui, transplantés sur la rive gauche, au nombre de quarante mille, occupaient depuis le règne d'Auguste7', sous le nom de Gugernes5, une partie de la Gueldre actuelle dans le voisinage de la Ratavie. Nous l'avons déjà vu, aucun peuple germanique n'avait plus fortement frappé l'imagination des Romains. A plus d'une reprise déjà, ils s'étaient signalés par la hardiesse insolente avec laquelle ils s'étaient attaqués au colosse impérial, lorsque, sous le règne d'Auguste, l'attention du monde civilisé fut attirée sur eux par un acte d'une atrocité jusque-là inouïe dans les annales de l'Empire. Vingt centurions étant tombés dans leurs mains, on ne sait comment, ils les tirent périr sur la croix; puis ils contractèrent avec leurs voisins une alliance offensive contre les Romains, dans laquelle, partageant d'avance le butin avec leurs alliés, ils se réservèrent les captifs. Lorsque l'armée coalisée passa le Rhin, précédée de la sinistre réputation (pie venaient de s'acquérir les Sicambres, la terreur des provinces ne connut pas de borne. Les barbares

1 Tacite, Gcrman., 30 et 31. = - Id., ibid., 3. = 3 ld., ibid., 28. = « Sué-

ti , August., 21; Tacite, Annal., n, 20. = 5 Mûllenhoff, dans Zeitschrifi fur

deutsches Alterthum, xxm; Schroeder, dans la Historische Zeitschrift, xi.iii, p. I.

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saccagèrent tout sur leur passage, massacrèrent dans une embuscade les escadrons de cavalerie qui essayèrent de leur barrer le chemin, puis vainquirent en bataille rangée Lellius, gouverneur de la province, s'emparèrent de l'aigle de la 5e légion et regagnèrent leur patrie en triomphateurs. Ces événements se passaient en l'an 17 avant notre ère, environ un quart de siècle avant le massacre des trois légions de Vanis'. C'était la première fois (pie de pareilles nouvelles étaient

Antiquités franques. Guerrier franc dans son tombeau. Selzen, bords du Rhin. (D'après l'abbé Cochet. Le tombeau de Childéric, p. 1^7.

apportées à Rome, depuis le commencement de sa lutte avec les barbares. Bien que l'affront fût plus grand que le désastre, l'Empire en ressentit douloureusement toute l'humiliation, et il u'y eut pas désormais, dans le monde civilisé, de nom plus tristement fameux que celui du peuple qui avait battu un consulaire, crucifié ses officiers et profané la majesté jusqu'alors intacte des aigles romaines2. Dans ce seul nom, comme autrefois dans celui des Germains pour les Gaulois, se résuma pour les peuples de l'Empire tout ce qu'ils connaissaient, tout ce qu'ils craignaient de la race germanique. Longtemps après que la nation des Sicambres, transportée sur le sol de la Gaule, eut cessé d'avoir un nom à elle et une existence indépendante, elle continua de survivre dans les hexamètres des poètes

1 Dion Cassius, uv, 19, 1; Florus, iv. 12, 24; Scholiaste d'Horace à Cnrm., iv, 2, 34 et suiv. = - Strabon, Gcogmph., vu, 2, 4.

et dans le souvenir des multitudes comme l'incarnation de la barbarie elle-même, et l'on disait un Sicambre quand on voulait dire un barbare1.

Les peuples que nous venons d'énumérer étaient ceux qui composaient le groupe occidental des nations germaniques, connu dans la tradition populaire sous le nom d'Istévons. La même tradition appelait Ingévons les peuples qui habitaient plus au nord sur les rivages de la mer, et Herminons ceux qui occupaient l'intérieur du continent. Ces trois groupes descendaient de trois ancêtres mythologiques: Istion, Ingon et Herminon, qui étaient frères, et qui avaient pour père Mannus, l'ancêtre commun de la race humaine 2. Sans doute , celte légende généalogique établissait entre les divers peuples istévons un lien plus étroit que celui qui les rattachait aux autres tribus germaniques. On peut croire qu'ils se rencontraient auprès des mêmes sanctuaires, qu'ils écoutaient les mêmes oracles, qu'ils étaient en général plus portés les uns vers les autres par le sentiment de leur fraternité primitive et par la communauté des dangers et des inimitiés. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'ils fussent organisés en une vraie confédération, bien que, leurs intérêts étant les mêmes en face de Rome envahissante, ils fussent souvent dans le cas de marcher la main dans la main contre le même ennemi.

A partir d'un moment qu'il est difficile de déterminer avec exactitude, ces peuples, ou du moins ceux de la rive droite, apparurent sous une nouvelle appellation collective : ils cessèrent de s'appeler Istévons et prirent le nom de Francs, qui

1 C'est ce dont il est facile de se convaincre par la lecture des poètes et des orateurs romains. V. Horace, Carm., iv, 2, 36, et iv, 15, 51; .lu vénal, Satir., iv, 147; Ovide, Amores, i, 14, 15; Properce, Eleg., iv, 6, 77; Martial, De Theatris, m, 9, et quantité d'autres passages. Au ivc et au Ve siècle, dans Sidoine Apollinaire et dans Claudien, le nom de Sicambres n'éveille plus absolument aucune idée etbnique et n'est qu'un simple équivalent poétique de barbare. C'est dans ce sens que le mot a passé à la langue mérovingienne. Cf. Godefroid Kurtb, Histoire poétique des Mérovingiens, p. 525. =- Tacite, German., 2; Pline, Ilist. mit., iv, 28.

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était réservé à de plus brillantes destinées. A l'époque où ce nom mémorable retentit pour la première fois dans les annales de l'Empire, c'est-à-dire vers le milieu du m' siècle, il est indu- Intable qu'il existait déjà depuis assez longtemps comme désignation ethnique, et ce n'est pas être téméraire d'en faire remonter l'origine au ue siècle de notre ère. Voici dans quelles circonstances il l'ait irruption dans l'histoire.

Aurélien, réservé à l'Empire, était, en 211, tribun de la 6e légion, qui portait le nom de Gallicana, et qui ('lait campée à Mayence'. Or, en cette année, les Francs, nous dit le biographe de ce prince, s'étaient répandus à travers toute la Gaule. Aurélien eut avec eux une rencontre dans laquelle il leur tua sept cents hommes et lit trois cents prisonniers, qu'il vendit à l'encan. Cet exploit devint le sujet d'une chanson militaire dont un vers nous a été conservé par les historiens. « Nous avons tué un millier de Sarmates, chantaient les soldats d' Aurélien en partant pour l'Orient, nous avons tué un millier de Francs, nous cherchons maintenant un millier de Perses2... »

Ces Francs dont les légionnaires étaient si satisfaits d'avoir triomphé, je crois pouvoir affirmer qu'ils appartenaient à la nation des Chattes, car les Chattes étaient les voisins immédiats des troupes campées à Mayence. Le nom de Franc était-il, dès ce moment, donné à toutes les tribus istévonnes, ou bien ne se communiqua-t-il à elles que plus tard et d'une manière successive? Nous ne sommes pas en état de répondre à cette question, et nous ne pouvons pas même affirmer que les Chattes aient été les premiers à porter le nom nouveau, bien qu'ils soient les premiers qui l'aient fait redire par l'histoire. Le combat n'eut pas d'ailleurs les proportions d'une bataille; ce fut l'engagement d'une seule légion contre un ennemi de

1 Comme Aurélien est parti pour la Perse en 24'2, sous le règne de Gordien III (Capitolin, Vita Gordiani , c. 23), c'est en 241 au plus tard que se place sa lutte contre les Francs. = '2 Vopiscus, Aurelianus, c, 7, d'après le chroniqueur grec Theoclius.

forces probablement égales, el il ae resta que trois cents barbares sur le carreau. L'importance de la victoire a donc été grossie par des vainqueurs qui, en fait de succès militaires, commençaient à ne plus se montrer fort exigeants. Du reste, ce ne fut pas la seule rencontre de cette campagne : l'historien nous dit en termes formels que les Francs s'étaient répandus

Aurélien. D'après le buste du Musée du Vatican. [Braccio nuovo, ir 122. i

sur toute la Gaule. Et quelque exagération qu'il puisse y avoir dans ce langage, il faut bien qu'Aurélien ait remporté sur eux d'autres succès encore, puisque le titre de pacificateur de ht ('mule lui fut officiellement décerné par l'empereur Valérien, dans sa lettre au préfet de Rome1.

On a beaucoup discuté pour savoir quel sens précis attachaient à leur nom collectif les premiers peuples qui se tirent appeler les Francs. La question n'en est pas une, si nous nous en tenons aux témoignages rendus à une époque où il était

Vopiscus, Aurelianus, i . 9.

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encore possible de le savoir. Le mot ne veut pas dire homme libre, comme on l'a souvent soutenu par erreur; Franc était une épithète exprimant bien la valeur insolente que le barbare considérait comme la première qualité de l'homme, et que nous traduirions le plus exactement en français par le double adjectif fier et hardi. En d'autres termes, les Francs étaient le peuple des braves ' ! Par ce qualificatif qu'ils se donnaient à eux-mêmes, les Istévons semblent avoir voulu marquer cette exubérance de vitalité guerrière qui fermentait

Aurélien et Séverina, sa femme D'après une monnaie de billon , au Cabinet de France. — Cf. Visconti, Iconographie romaine, pi. 59, n° 6.

dans le sein de leur race, et qui allait les mettre pour plusieurs siècles aux prises avec les maîtres du monde.

Les circonstances qui ont amené l'apparition du nouveau nom des Istévons ont-elles eu aussi pour résultat de resserrer les liens qui les unissaient entre eux? En d'autres termes, la confédération dont nous n'avons pas trouvé de traces chez les Istévons a-t-elle existé chez les Francs, et peut-on considérer l'ensemble des peuples groupés sous ce nom comme ayant formé une ligue offensive ou défensive contre l'autorité romaine? On l'a tour à tour soutenu et contesté, mais, en l'absence de tout témoignage positif, la question reste indécise. D'un côté, nous voyons que des peuples compris à l'origine dans le groupe des Francs ont plus tard cessé de lui appartenir, comme les Bructères et les Chauques, que nous retrouverons parmi les

1 G. Kurth, la France et les Francs dans la langue politique du moyen âge (Revue des questions historiques, t. LVII , pp. 357 et suiv.).

Saxons. De l'autre, les peuplades franques, chaque fois qu'elles sont en lutte avec les Romains, nous donnent le spectacle d'alliances au moins partielles1. 11 faut bien d'ailleurs qu'un puissant principe d'unification les ait travaillées dès l'origine, puisque, d'une génération à l'autre, nous voyons que leurs différences nationales vont s'effaçant, et que leurs noms distinctifs se perdent l'un après l'autre dans celui de Francs, comme pour attester la fusion de tous ces petits groupes nationaux en une seule nationalité plus large et plus compréhensive. A la fin du vc siècle, il ne restera plus que trois royaumes francs; au commencement du vi°, ils se seront fondus en un seul. Ce grand mouvement de concentration ne s'accuse pas moins dans l'apparition d'un nouveau nom géographique, celui de Frauda, que la carte routière de l'Empire écrit au travers de tous les territoires occupés par des tribus de race franque. 11 y a désormais un pays des Francs, comme il y a un peuple des Francs2. Au reste, pour que cet harmonieux nom de France, qui a fait battre tant de cœurs, traversât le Rhin et passât des contrées barbares de la Germanie aux provinces de la vieille Gaule, il a fallu tout l'ensemble des événements racontés dans ce livre.

Parallèlement au travail d'unification qui s'ébauche parmi les peuplades germaniques établies sur le cours inférieur du Rhin, nous voyons se produire le mouvement qui entraîne dans le même sens celles qui occupent le cours supérieur du fleuve. Ici encore, un nom nouveau, celui d'Alamans, devient la désignation collective des diverses peuplades voisines, et un rapprochement plus intime, sinon une confédération en forme, se produit entre elles sous l'action de la même cause qui a agi parmi les Francs. C'est, de part et d'autre, une notion plus claire de leur parenté et un progrès de leur vie sociale qui a déterminé ces groupements spontanés,

1 G. Kurtli, lu France et les Francs dans la langue politique du moyen àr/e, pp. :i.")9 ci suiv. = • Ri., ibid,, pp. :î:îs et Buiv.

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