ÉTRANGER & AUTRES COLONIES
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Portraits d*hier
N» 22. — P^ Février 1910
Clovis Hugues a été un homme populaire. Il le fut dans le meilleur sens du mot. Il fut aimé du peuple parce qu'il l'aimait ; il en fut compris parce qu'il le comprenait. Il plut à des masses assemblées par sa parole, par un mélange de lyrisme et d'humour, par l'envol romantique d'une âme bouillonnante et par une sorte d'espièglerie virile, ardente. Il fut satirique, il fut éloquent ; tenter de retracer son caractère et de définir son image est chose ardue, car beaucoup de mes lecteurs l'aperçoivent encore aux horizons tous frais de leurs mémoires en son allure de poète-tribun. Ils revoient sa silhouette des derniers temps un peu lasse, les cheveux gris et le masque violent aux bons yeux doux, et dans le discours le redressement de toute la taille en un beau geste. Ici on chercherait à le décrire tel qu'en luimême en fin l'éternité le change, comme l'a dit d'Edgar Poë Stéphane Mallarmé, en un vers admirable par lequel peut débuter l'éloge de tous ceux qui ont cherché à laisser un nom illustré de vertu et de noblesse, de tous ceux qui ont voulu acquérir (aux dépens souvent des biens éphémères de la fortune) cette survie littéraire, cette consistance future, cette immortafité de l'âme conquise par l'âme ellemême, cette immortalité spirituelle et littéraire en laquelle peuvent espérer les libres penseurs résolus, tels que Clovis Hugues.
En général que demeure-t-il des poètes, une fois que leur stèle funéraire est dressée parmi les fleurs austères de la mort et du souvenir ? Ils lèguent une œuvre, des livres que les érudits et les curieux feuillètent longtemps, et surtout, une fois le livre clos, surgissent quelques poèmes qui restent dans toutes les mémoires humaines. Heureux parmi les fils d'Orphée, ceux qui ont pu condenser un jour en quelques
vers radieux l'essence même de leur génie ! Heureux ceux qui ont laissé quelque beau chant typique de leur âme et de leur volonté d'art ! Heureux ceux qui ont su graver un inoubliable camée que de mains en mains les générations passent aux générations.
Clovis Hugues est de ceux-là qui ont eu des pièces d'anthologie. Il en a plusieurs. Ce Droit au Bonheur, que Clovis a tant récité luimême, d'abord de sa voix forte habituée aux vacarmes de la réunion publique et aux vastes enceintes parlementaires, puis de sa voix chevrotante et un peu cassée, alors que l'excès de fatigue eut commencé à le briser.
Tout Marseille sait par c(Eur le Droit an Bonheur. Il le disait bien souvent à ses amis de là-bas qui le lui redemandaient souvent, à chacun de ses voyages, alors que n'étant plus député de là-bas, il repartait tout de même vers le sol provençal, pour y reprendre des forces en le touchant, et donner en échange à ceux de son pays l'exemple de sa foi robuste à la cité future, au meilleur devenir humain, à l'expansion totale et sereine de la joie de vivre.
A côté du Droit au Bonheur, il est dans ses écrits d'autres diamants et parmi eux cette Ode à Marseille qu'il aimait dire, qu'il aimait entendre parce qu'un coin de son âme s'y dévêtait au miroir charmant de la terre de Provence. Presque autant que l'ardent soleil de la liberté, flambant d'espérance les piques des drapeaux, iondant d'aurore les plis des drapeaux rouges et adoucissant l'horreur tragique des drapeaux noirs des jours de grève, il aimait ce soleil adorable qui dore les maisons de ^Marseille et ses navires et orne la mer provençale de merveilleux nuages et d'émaux incandescents.
Il est le fils de Marseille. Il fut prophète en son pays. Il aimait ceux de Marseille comme les spectateurs de ses premières luttes, et bien souvent au sortir des périodes électorales dans ce sombre quartier parisien de la Villette, où il se débattait contre les bandes des camelots et des bouchers du roy, il regrettait de n'être plus le député d'Athènes, c'est-à-dire de Marseille, colonie grecque et devenue colonie grecque sans doute parce que les Grecs avaient trouvé sur ce sol les éléments constitutifs de la patrie de la beauté, la sobre élégance des lignes et le miracle de la lumière.
Ces regrets que j'ai perçus dans ses conversations, je me les explique à merveille.
Il fut le député de Marseille. Toutes les villes ont des députés, qui sont des mandataires, des hommes à qui elles ont donné leur confiance. INIais on peut avoir confiance en quelqu'un sans lui donner toute son amitié. Or, il avait toute celle de sa ville. Il la représentait admirablement. Il la représentait tout entière. Il avait toute cette vieille âme libre de Marseille à laquelle ^Mistral rend si justement hommage dans
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Autographe de (llovis Hugues.
la Reine Jeanne, quand il montre en plein moyen âge la solidité républicaine des magistrats de la ville. Il avait les enthousiasmes de là-bas, cette précision à trouver, à improviser le mot juste, le beau mot typique, le mot de joie qui transporte les montagnes. Aussi il avait '.a galéjade. Il eut à côté de l'art du discours au Parlement, l'art spirituel du mot de couloir et de l'interruption. Des phrases vives de lui ont bien souvent dégonflé les ballons, arrondis à grand peine par les économistes. Il remettait souvent d'un mot la question en place ! Saine tradition française des Mirabeaux autant que des Champforts. Lui disparu, il a manqué à la Chambre un homme de cette nuance et de cette rapidité d'esprit. Ses adversaires lui ont parfois reproché de ne pas posséder entièrement toutes les questions de tarifs. Il n'y a pas que les tarifs dans le monde. Rouget de Lisle les ignorait, et dans l'histoire révolutionnaire qui a le plus d'importance, Rouget de Lisle ou le financier Cambon? Elle est égale! Qui eut l'influence, au Parlement, Victor Hugo ou Pouyer-Quertier ? Clovis Hugues ignorait les tarifs, mais les députés savants répétaient avec joie ses mots et en appréciaient l'importance. Il mit de la verve et de l'enthousiasme dans des questions qui la comportaient singulièrement, l'avenir de la France et de la Liberté ! Il apportait avec lui, partout, à pleines mains, les papillons diaprés de la verve, de la tendresse, de l'ironie ! Il les lançait à perte de vue dans les salles grises, il ouvrait la fenêtre des assemblées maussades pour y faire pénétrer de la claire lumière. Victor Hugo l'aimait d'être ainsi, d'être quelqu'un en qui se fussent fondus son inoubliable Gavroche avec son magnifique Enjolras et d'être tout à la fois ces deux saints de l'apogée des jours douloureux de la liberté.
Presque tous les poètes du xix* siècle portent le reflet d'Hugo. Quelques-uns ont même confessé que cette influence avait été trop forte et qu'ils s'étaient endormis dans l'ombre propice mais léthifère du mancenilier. Ceux qui travaillaient pour le peuple et par le peuple, ceux qui avaient nativement en eux les deux tendresses qui font pleurer Hugo sur Fantine et créer Jean Valjean, ne trouvèrent point dans l'influence d'Hugo de point d'arrêt, car, comme lui, mais d'accent différent, ils écrix'aient la même œuvre et menaient le même combat.
Quelle stature de Titan, d'apôtre, de père pouvait prendre, sous l'Empire, aux yeux d'un jeune homme épris de l'idéal républicain, le Victor Hugo de Guernesey, le proscrit, le créateur d'art, le révolutionnaire de l'idéal, celui à qui l'art de notre heure par le ciseau de
Rodin érige des statues nues comme pour les dieux grecs qui représentent îes forces de la Terre.
Par la verve des Châtiments, par les poèmes de V Année Terrible, par le décor de la Légende des Siècles, Hugo suscitait des républicains. Les jeunes âmes venaient à lui, comme à un grand feu généreux. Clovis accourait vers cette flamme.
Hugo ! ! ! le reflet varié, pittoresque de la gloire d'Hugo, cet amalgame de grandeur politique et de grandeur poétique, cette magnificence du romantisme qui, partout où il y avait un mirage de beau lointain y campait de la passion et de l'amour et des funérailles héroïques et des cyclones de couleurs éclatantes, ce rayonnement d'Hugo!... im écrivain né en Provence qui, à côté des sillons d'Hugo, a fait, lui aussi, le geste auguste du semeur, du semeur d'avenir, Emile Zola, en a dit toute la magnifique beauté. — Que de fois on a relu, on relira les pages de VŒuvre, ce roman quasi autobiographique où Zola devenu le maître du Nationalisme, le successeur d'Hugo, raconte la vie intellectuelle de Zola enfant. Il dit comment dans les collines d'Aix, près sans doute du canal Zola, les gamins qui devaient être plus tard Zola et Cézanne (mettons Balzac et Delacroix) se plongeaient dans l'épopée et dans le drame d'Hugo, à pleines pages, à pleine joie.
De ce frisson que gardèrent d'PIugo ceux qui comprirent autrement que lui la beauté et le but de l'art, on peut induire l'amour que lui portaient les poètes qui furent ses fils intellectuels.
Clovis Hugues avait dû, dans son petit village natal de Ménerbes, dévorer l'œuvre d'Hugo. Il devait accourir sur celui qui lui avait appris la verve et l'ironie, et sa joie fut plus vive encore d'accourir vers Hugo, vers la clarté, vers le soleil qui s'y précipitait du fond obscur d'une prison. Clovis Hugues à vingt ans était détenu politique ! Clovis Hugues, poète de vingt ans, chantait dans une volière dont les barreaux étaient gros comme le poing ; l'ambroisie y était remplacée par la boule de son, le nectar par l'eau microbienne et typhique, et les dogues de garde interceptaient les nouvelles de l'art et de Paris.
Actuellement, la République a pour ses détenus politiques, à Paris du moins, des prisons où des portes art nouveau aboutissent à des couloirs hygiénisés, éclairés à la lumière électrique. Elle leur octroie des salles de bains ! Bonheur tout relatif d'ailleurs, car il n'est de bonheur que dans la liberté, mais alors les prisons étaient très dures. Le Spielberg de Silvio Pellico voisinait avec les Plombs d€ Venise, dans ces sombres geôles de province, telles que les connut Clovis Hugues.
A ce moment-là, tout ce qui était Autorité avait horreur de la République. On complotait contre elle dans ses Elysées, ses Palais-Bour. bon, ses préfectures, ses mairies, ses gendarmeries. Clovis Hugues fut
vissé solidement. Il y contracta des germes morbides. Ces années de jeunesse et de prison abrégèrent ses années de maturité et l'empêchèrent de connaître la vieilles.se. Il y souffrit ! Encore une fois il n'eut que plus d'élan, en en sortant, à courir vers Paris.» D'ailleurs je crois bien que pour tous les Provençaux, la grande colonie de la Provence, c'est Paris qui a rendu cet amour en gloire à tant de Provençaux qui se sont jetés dans ses bras.
Ce Paris provençal de 1874, il était superbe. Les Provençaux occupaient tout Montmartre et presque tout le quartier latin. La jeune littérature vivait leur gloire, l'out écrivain du nord avouera que la littérature française était à ce moment magnifiquement provençale. Zola était la force, Daudet la finesse, le charme, la subtilité ; Paul Arène, l'esprit, l'émotion railleuse ; Clovis Hugues, la verve, le lyrisme. Ces écrivains constituaient une face de cette admirable période de la Provence littéraire, dont l'autre face était sur le sol de la petite patrie, Mistral, Aubanel, Gras, Gelu, la Sinse. Et ces écrivains de Provence, ceux d'alors comme ceux de maintenant, sont plus riches que leurs frères du Nord, car magnifiques poètes français, ils sont poètes provençaux : tel fut Auguste Marin, tels sont encore Valéri Bernard, Raoul Gineste et tant d'autres qui heureusement pour eux et pour nous travaillent et créent tous les jours!
Bref, Hugues arrivant dans ce Paris où les flûtes et les tambourins de Provence sonnaient fort et juste, où la voix des poètes du Midi alternait avec celle des orateurs du Midi, Clovis Hugues à côté de Hugo le père, trouva un grand frère à la voix triomphale, Gambetta. Il fut de ceux qui aidèrent Gambetta à fonder la République, par le Midi lyrique et éloquent contre le Nord un peu conservateur.
Mais il n'y eut pas que le Midi qui fonda la République. Un. des premiers collaborateurs de Clovis Hugues fut un parisien; c'était André Gill, ce bon et fin artiste.
Il y eut entre ces deux hommes, André Gill et Clovis Hugues, plus qu'une amitié. Au moment du 16 mai, ils forgèrent à eux deux une arme de liberté, une petite revue vaillante, la Lune Rousse. Ils envoyaient à eux deux, contre les Bastilles, les flèches du vers et tendaient aux oppresseurs leur image au fond d'un miroir cruel. Je les ai vus passer à ces temps héroïques, Qovis, petit, trapu, chevelu, simple comme Phocion ou Camille Desmoulins, Gill, fastueux, héroïque, castillan, par le feutre et la cape, fraternels dans leur dissemblance physique. Déjà, au Rappel de A^acquerie, Clovis Hugues avait publié
Io6 PORTRAITS d'hier
le dimanche, d'alertes chroniques rimées, parfois amères pour cet autre provençal M.. Thiers, alors que M. Thiers n'avait point alliance complète avec les gauches. Oui, il taquinait M. Thiers, son amour de la liberté étant plus fort que son amour du clocher ou plutôt du pignon de la maison du peuple du pays natal.
La Ln)ic Rousse, cette petite revue-journal jwrtait loin, fort et dru. Poè^e social, familier, verveux, ironique, Clovis avait rendu d'immenses services à la laïcité, à la liberté. C'est pourquoi on le fit député. Ses services, il les avait rendus par la vigueur de son inspiration populaire. Ce tribun du peuple était peuple. Il était bien peuple avec toutes les vertus du peuple. Il était brave, vigoureux et sans fiel. Il réalisa cette merveille d'être un pamphlétaire aimé. Il fut, dans le ])amphlet en vers, l'archer divin. Il ne fut jamais grossier. Il ne jeta jamais l'ombre ni la boue. Il tirait ses ennemis à la pleine lumière. Tant pis pour eux sî cette lumière faisait ressortir leurs dififormités. Ce ne fut que bien longtemps après lui que le pamphlet devint cette chose limoneuse et trouble, louche et policière qu'en ont fait des gens sans fixité et presque sans aveu. Clovis maniait le pamphlet en maître, il choisissait la place de sa flèche et ne frappait que les idées.
Déjà, aux temps des Soirs de Bataille, il y avait dans l'œuvre ardente de Clovis Hugues, comme il y a des clairières fleuries parmi l'épaisse forêt, d'adorables trêves de douceur. Clovis avait dit en beaux vers, en beaux sonnets, sa tendresse humaine et affirmé sa sereine passion pour celle qui fut la compagne de sa vie.
La vie du poète n'est point qu'une efflorescence lyrique. Il faut vivre, il faut gagner le pain quotidien. Les poètes ont de nombreuses qualités et presque toutes les vertus enthousiastes. Ils n'ont point toujours l'habileté qui permet de vivre, de placer l'œuvre adjacente à la poésie, l'humble prose des articles, dans des journaux honnêtes et solides.
Si souvent il se fonde des feuilles pour qui la politique est un appel aux caisses publiques et privées, où l'agent de publicité est le roi de la tédaction. La caisse et le bureau de l'administration y sont admirables et vastes. La salle de rédaction est infiniment moins confortable. A peine s'y trouve-t-il une table sur le coin de laquelle on peut écrire. On n'y pourrait manger, surtout si l'on comptait, pour ce faire, sur l'ouverture régulière des somptueux guichets de la magnifique salle où on trouve un caissier toujours prêt à recevoir, jamais à donner, sou-
riant comme Aphrodite à l'abonné, aboyant comme Cerbère au rédacteur.
Le jour où devaient se réaliser les espérances légitimes des écrivains, le caissier, que l'on prétendait parti vers les banques magnifiques où il n'avait aucune raison de se présenter, vaquait dans un café écarté aux soins de la manille, cependant que la rédaction se morfondait. Clovis Hugues rentra souvent sans avoir tenu dans son gousset la part prévue de Pactole. Il s'en consolait par la fermeté qu'il trouvait autour de lui, à soutenir la vie et alors se penchant sur les berceaux de ses petites filles dont l'une s'appelait Ma'rianne comme la République, et l'autre Mireille comme l'âme arlésienne, il écrivait ces charmantes berceuses, ces délicates chansons d'enfant qui mettent dans son œuvre comme un art d'être père ingénu et délicieux.
Et parce qu'il était père, si amplement l'école devait lui être une préoccupation. Sans doute, député socialiste, il en eut toujours la hantise', songeant à l'améliorer, à la rendre plus efficace, à y préparer de plus en plus des générations futures solides contre la réaction, bases inébranlables d'une République sage, prospère et généreuse. Il y pensa comme homme poHtique. Mais les poètes dans la vie politique sont toujours un peu les préposés au luxe de l'avenir. Comme on sait qu'ils chantent, on leur demande des chansons, on s'adresse à eux pour l'accompagnement rythmé du travail. Clovis Hugues pensait souvent à la place que devait occuper dans l'Ecole la poésie. Puisqu'il voulait que dans la Démocratie la poésie fût d'usage quotidien, et qu'on l'appelât à toutes les fêtes, il essaya de l'assouplir aux rythmes enfantins, comme il savait la. grandir à l'épopée familière, comme il savait écrire des poèmes qui puissent servir de Marseillaises et enfiévrer les réunion publiques. Quand la mort le vint surprendre, il réunissait les poèmes d'un livre qui se serait appelé la Chanson, de l'Ecole. Il comptait y réussir ce que dans son œuvre il trouverait de déjà fait, de déjà imprégné de tendresse émerveillée devant la grâce frêle et toute puissante des tout petits, et y joindre les dons nouveaux que pouvait faire éclore chez lui l'idée d'écrire un volume de poèmes pour les enfants, plein de gentils mirages, de menues merveilles, de belles histoires, de lyrismes agiles et de légendes toutes neuves. Ces légendes n'ont pas bsoin d'être probables. Le caractère même de la légende est de n'être en aucune façon croyable. Il ne faut même pas que l'enfant y croie; le tout à obtenir c'est qu'il hésite un moment, qu'il écoute le récit de la grosse merveille et puis qu'il rie, pour ne se souvenir, s'il se souvient plus tard de quelque chose, que d'un instant de joyeuse surprise et d'un conseil donné en passant sans appuyer. D'ailleurs assez d'autres avaient écrit pour l'enfance des choses ennuyeuses et morales.
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Clovis Hugues aborda pour eux la chimère et la légende. Son volume la Chanson de l'Ecole comprendra cet amusant poème, ce lyrisme imprévu, VOiseau recueilli, dont voici en leur intégralité les belles strophes.
L'oiseau recueilli
Il était une fois une petite fille, En un hameau perdu dans le pays des loups. Avec son coeur aimant, avec ses grands yeux doux. Elle était le trésor de sa pauvre famille. Elle habitait un burg à moitié démoli Lonli.
Un matin elle vit, en ouvrant sa fenêtre, La neige, linceul blanc déroulé par l'hiver. Oh ! le pauvre orphelin tremble, nu comme un ver. Oh ! les chers oiselets meurent de faim peut-être ! Un passereau frileux survint et lui parla Lonla.
L'oiseau lui dit : « Bonjour, petite demoiselle. J'ai bien froid, j'ai bien faim, hier mon père est mort, Et la neige cruelle a comblé jusqu'au bord Le creux d'arbre où la nuit je reposais mon aile. » L'enfant donna son pain à l'oiseau recueilli Lonli.
Et voilà que le temps redevint beau, la terre Rouvrit son sein de mère aux oiseaux rassemblés ; Et le soleil, hâtant l'éclosion des blés. Se mit à rire au creux de l'arbre solitaire. L'oiseau remercia l'enfant et s'envola Lonla.
Un soir, quand l'autre hiver fut venu, la fillette Traversait le bois plein de bruits mystérieux. Un loup bondit sur elle en ouvrant ses gros yeux; Et la petite eut peur, étant toute seulette... Mais jamais un bienfait n'est tombé dans l'oubli Lonli.
Le loup lui dit : « Ma belle, il faut que je te mange! Quand la froide saison nous aiguise les dents, Les enfants qui s'en vont tout seuls sont imprudents. » Elle lui répondit : « Je retourne à la grange. O raessire le loup, ne faites point cela ! » Lonla.
Tout juste en ce moment, sur le tronc d'un vieux saule, Le gentil passereau s'abattait, triomphant. Il entendit le loup, il reconnut l'enfant; Et le petit oiseau vola sur son épaule. Puis il chanta : « Prends garde ! elle m'a recueilli ! » Lonli.
« Paix, drôle ! dit le loup^ il faut que je la mange. » Alors l'oiseau serrant le bec et frappant fort, Creva les yeux au loup et sauva de la mort CeHe qui dans la peine avait été son ange. Et le loup, en hurlant de fureur, s'en alla Lonla.
L'enfant est à la fois le plus facile et le plus difficile des lecteurs, un rien le prend, l'intéresse, le saisit. Mais ce rien se trouve dans un petit sentier difficile à trouver. Un peu plus sérieusement dit, un peu trop naïvement conté, ce rien, ce petit fait, cette menue mervçille ne l'intéresse plus. 11 s'agit surtout d'éveiller en lui par une métaphore heureuse la série de phénomènes cju'il conçoit, et de les lui présenter sous une lumière qui lui paraisse plus belle que la lumière ordinaire de la vie. Pour cela, il faut autour de lui animer toutes choses. Les classiques qui se sont occupés de lui ont tous suivi La Fontaine. Ils se sont adressés à son espièglerie, à sa jugeotte, à son instinct d'égalité, à ses peurs, à ses timidités, à sa jeune avidité. Ils lui ont donné des leçons d'égoïsme, d'habileté, de narquoiserie ; ils ont tenté de lui fournir une sauvegarde contre ce que son âme pourrait contenir d'entrain inné, de générosité impulsive. Parfois le fabuliste, si un grand de la terre l'a trop froissé, s'oublie jusqu'à prévenir l'enfant des réalités de la vie et lui dira: Notre ennemi, c'est notre maître... ou bien, lui dévoilant la distribution humaine des responsabilités, lui contera les Animaux malades de la Peste, mais la pluplart du temps le fabuliste cherchera surtout à enseigner une utile cautèlc. Il donne à l'enfant la comédie. Le xix* siècle a .sans cesse tenté de donner à l'enfant la féerie. C'est du tem])s de la Restauration «jue dérive de l'ojjéra une
IIO PORTRAITS D HIER
machinerie amusante, on commence à enclore pour l'enfant de naïves péripéties d'action dans des amusements de décors, dans des transformations de personnages. Le xix* siècle oublie dans l'éducation lyrique des enfants le classique La I-'ontaine, il revient au merveilleux de Perrault, cette voix obstinée du merveilleux moderne en un temps de merveilleux classique, ce champion de l'imagination populaire contre celle que les lettrés dérivent d'Esope et de Phèdre. En même temps qu'on cherche à amuser l'enfant on cherche à l'émouvoir. La fable qui voulait l'instruire est remplacée par l'éducation littéraire et scientifique. La féerie se chargera de le distraire. Il reste à l'émouvoir. On tente d'y arriver aux temps romantiques, par la même méthode qui a réussi à tant émouvoir les hommes faits, les grands enfants, par le pittoresque, par l'animation de tout autour de lui. Ce panthéisme littéraire qui s'allie si bien au matérialisme philosophique a pénétré Clovis Hugues comme les autres poètes de son temps. Alais plus qu'aucun autre il a aimé l'enfant. Il lui cherche dans la nature de petits drames; il évoque pour lui la spiritualité des choses. Il croit à l'âme, momentanément, pour faire de l'âme un ressort dramatique qui puisse éveiller et captiver l'imagination de l'enfant et faire fleurir en une petite larme sa sensibilité. Il faut aussi, et c'est une des difficultés qu'il y a à écrire pour les enfants, que le poème qui les passionnera plaise infiniment aux grandes personnes, aux parents dont il dépend. Ainsi la clientèle du poète qui veut émouvoir les tout petits s'accroît énormément. C'est à la famille entière qu'il faut plaire et aux éducateurs. Il faut au poème émotif une vertu singulière pour qu'il arrive à se faire agréer par tous, à fixer cette attention rebelle du petit garçon ou de la petite fille pour qui tout est prétexte à digressions interrogantes, à fuites fantaisistes dans le souvenir, et il faut évoquer pour les grandes personnes une de leurs anciennes émotions. Clovis Hugues y arrivait en détaillant de la tendresse par toute la nature, en en imprégnant ces arbres, ces arbustes, ces existences, ces forces, que les écrivains d'autrefois évoquaient, si raisonneuses," et qu'il donna, lui, toujours fleuries d'une rosée exquise ou imprégnées d'une brise douce et bienfaisante. Ce jeu des passions humaines parmi les êtres et les forces de la nature inanimées, du ciel, du sol, et parmi les parures de la terre, sa faune et sa flore, ce petit poème, la Mort de Liseron, raconte bien comment il l'entendait.
CLOVIS HUGUES m
La mort du liseron
Un peu pensif, presque morose, J'errais sous les rameaux penchants; Je vis dans le soir pâle et rose Mourir un liseron des champs.
Au gré de l'air qui chante et vole, La fleur avait sur le vieux mur Ouvert sa tremblante corolle Comme une clochette d'azur.
La tige, ayant aux fentes grises Roulé ses doigts menus et verts.
L'avait ojEferte au vol des brises, Dans le triomphe des cieux clairs.
Le papillon, lumière ailée, X'ivant bijou qui brille un jour, L'avait si tendrement frôlée Qu'elle avait défailli d'amour.
Radieuse et battant de l'aile.
L'abeille avait pieusement Sonné dans la clochette frêle Son bourdon berceur et charmant.
Douce fleurette énamourée !
Sur ses bords qui pendaient un peu
Midi l'avait comme dorée
Du bout de ses ailes de feu.
C'est en passant qu'il incendie Le ciel vaste oii le jour décroît ; Et l'heure s'étant refroidie, Le liseron avait eu froid.
Alors, déjà presque fanée, Triste et pâlissant lentement, La pauvre fleur s'est inclinée Avec un léger tremblement.
PORTRAITS D IMER
La blonde abeille est revenue, Les papillons sont revenus ; Mais ils ne l'ont pas reconnue, Elle qui les a reconnus.
Les grillons cachés sous la pierre, Le long des sentiers bruissants.
Ont tout seuls chanté la prière Qu'on dit pour les agonisants.
La tige aux feuilles triomptiantcs, Qui dominait les rochers nus, A vainement au creux des fentes Crispé ses doigts verts et menus.
La nuit tombait, comme éplorée ; Et j'ai cru voir, en m'approchant, Une petite âme azurée Monter vers le soleil couchant.
Il est dans l'œuvre de Clovis Hugues un petit parterre fleuri auquel j'aimerais nous arrêter un instant, Ouvrons les Roses du Laurier, lui de ses livres les plus proches de nous, presque récent (1903).
Tout de suite après le poème dédicatoire qui ouvre ce livre et le tend à son ami Rossi, un de ceux qui lui rendirent si attirante Embrun, un de ceux qui furent les vaillants promoteurs de son monument, c'est, sous ce titre, devant l'es Piédestaux, une série de beaux poèmes.
L'occasion, pour ces vers-là, lui amenait l'inspiration. Ce ne sont pourtant pas des poèmes de circonstance. D'ailleurs, est-il des poèmes de circonstances ! Théodore de Banville prétendait que le bon poète devrait être un artisan du verbe, prêt à tout ce que l'on puisse indifféremment demander ou commander de la joie, de la tristesse, du sourire, de l'ode, du madrigal, du plaisant, du divin, de l'héroïque. Clovis Hugues était un peu de cet avis-là. Pour lui, la poésie c'était une parole supérieure, et devant les Piédestaux, devant les statues de ceux qu'il aimait, il parlait, il parlait en vers, en poèmes d'une magnifique éloquence.
La candeur de son âme en qui l'admiration tenait le plus noble langage, la fraicheur de son enthousiasme pour les hauts penseurs, la franchise de son affection et de sa pitié pour les malchanceux, ces frères en art, qu'il faut mieux aimer, parce qu'ils furent malheureux, sont cause qu'en ces poèmes qu'éveillait lors de l'érection d'un buste
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C/oi>/5 Hitgîies, par Forbery.
Daprcs une photographie faite à la prison .le Tours, 1S72.
OU d'une statue le vœu d'un comité toujours fraternellement accueilli, Clovis Hugues a réalisé de telles œuvres.
La plupart du temps, les poèmes de ce genre, même sous la plume des meilleurs artistes, ont quelque chose de guindé, de cérémonial, d'ennuyeux. Chez Clovis Hugues, au contraire, le jaillissement du mot, la largeur du vers, et surtout, surtout l'émotion vraie qui l'étrcignait à chanter un de ses amis ou un des héros de sa pensée, font que ces poèmes sont précieux.
Il en a adressé d'épiques et de familiers à Hugo, à Lamartine, à Baudelaire, à Aubanel. Il en a dédié à Hégésippe Moreau, et aussi à Pierre Dupont et aussi à J.-B. Clément, ce qui est quelque chose.
Pierre Dupont, Clément, Moreau, sont des chanteurs populaires, issus du peuple, reflet du peuple, naïfs et profonds comme lui. Les lettrés qui rendaient justice à Pierre Dupont parce que le recul du temps avait déjà transformé ses chansons en poèmes ne connaissaient pas Clément. L'avoir mis à une place si haute n'est point de la part de Clovis, simplement un trait d'amicale bonté. Il revendiquait la place due pour le poète du Temps des Cerises. Il disait qu'un homme dont un poème a été chanté par toutes les lèvres du monde, fredonné par toutes les foules et a incamé aussi l'émotion discrète de tant de jeimes cœurs, était un vrai poète. Le premier, consciemment, Clovis Hugues poète de grand style, a fait place à côté de lui, parmi ses émules et ses maîtres, à des poètes à qui on pourrait appliquer l'expression de Sainte-Beuve, à propos de Lamartine :
Un poète ignorant qui ne sait que son cœur !
Savoir son cœur, savoir l'écouter, savoir transcrire ses battements, n'est-ce pas tout l'art ? N'est-ce pas tout ce qu'il faut pour la gloire d'un poète. Ainsi Clovis Hugues amenait le poète populaire à la grande gloire et par la main, conduisait Clément et le faisait asseoir parmi les demi-dieux qui entourent dans son apothéose le songe d'Homère. Il est bien que le regard qui montait respectueux vers Hugo se soit arrêté avec affection sur Clément méconnu.
Et cette affection donne encore un caractère plus touchant aux derniers labeurs de Clovis Hugues. Son dernier livre, celui qui parut plusieurs mois après que nos discours eussent dit à Paris, à la gare de Lyon, notre salut dernier à la bière close, ce dernier roman s'appelle
CLOVIS HUGUES ll<y
Le Temps des Cerises. Hugues avait emprunté à Clément le printemps de son titre pour en parer la mise en œuvre d'impressions de jeunesse. Ce livre fait avec des échos du passé, avec des fleurettes de la jeune verdeur de son esprit et de sa mémoire, il l'écrivit aux dernières semaines de sa vie. Ce roman projeté un jour d'espoir et de vigueur, il le finissait parmi les affres de la maladie. Il ne l'écrivait plus, il le dictait au fils de son vieil ami Pollio qui portait au journal les derniers feuillets noircis. Ce fut bien peu de jours après qu'il en eut dicté le poignant dénouement que lui-même s'affaissa et commença de mourir. Avant que de s'enfoncer dans la nuit lourde de l'agonie sans doute, il avait, en mettant le point final, revu d'un coup d'œil tout ce décor d'Embrun parmi lequel il a égrené les scènes de son livre. Il a dû ressentir au moment où, dans la lourdeur de Paris, sa respiration s'oppressait davantage, comme un souffle d'air pur venu de ces hauteurs auxquelles il demandait la prolongation de son effort. En même temps il devait revoir tout ce livre, et du titre cliantant l'espoir et l'amour, peut-être en même temps parvint-il encore jusqu'à lui par dessus les cours et les toits parisiens la voie fraîche d'une grisette, lui apportant le réconfort d'un bruit de jeunesse, et toute la poésie latente en ces jolis mots, le Temps des Cerises, toute la poésie populaire et la tendre émotion que ces mots entraînaient pour lui.
C'est d'une inspiration parallèle, c'est de son amour du peuple que lui est venu son amour de Jeanne d'Arc, disons mieux, sa dévotion à Jeanne d'Arc.
Jeanne d'Arc est le désespoir des poètes. J'entends que c'est le sujet le plus difficile à aborder. L'héroïne si touchante a rarement donné lieu à une belle œuvre lyrique ou dramatique. Il y a là quelque chose d'assez extraordinaire. Rien n'est magnifique comme la chevauchée de Jeanne. Rien n'est douloureux et poignant comme son procès et sa mort. Michelet, Anatole France dans des pages d'histoire, arrivent au plus haut intérêt. Le livre même de simples documents, les pièces du procès publié par Quicheral sont d'une lecture passionnante, et pourtant Jeanne d'Arc n'avait pas donné le thème de belles œuvres d'art.
Cela tenait à ce que tous les poètes, que tous les dramaturges qui voulaient toucher à Jeanne d'Arc compliquaient la simple merveille qu'est cette histoire. L'un donnait à Jeanne dArc un annjureux, l'autre des pensées poHtiques. Seul Clovis Hugues, avec la simplesse de son cœur, avec sa naïveté vraie de poète, avec son instinct sijr du peuple, la vit bieti, juste, simple et peuple.
Il6 PORTRAITS d'hier
Sa Jehanne, c'est une fille des champs, simple, franche, héroïque. Elle sait très bien où en est le royaume et en raisonnerait comme un homme d'Etat, s'il était besoin d'en raisonner, car la France souffre, et la souffrance cela se sent trop bien pour qu'on ait besoin de comprendre et d'analyser. Jehanne souffre et réagit.
Il y a parmi le peuple bien des jeunes filles qui lorsque le père et le frère sont malades et réduits à l'impuissance du travail, tâchent par leur labeur de ramener dans la masure ou le pauvre logement, sinon l'abondance, au moins un peu de feu et de pain. Jehanne est de celleslà. Les hommes, las de la guerre, laissent tomber l'outil de lutte, l'épée. Elle la ramasse.
L'ennemi est fort et puissant. On ne peut le vaincre. Mais si d'un élan désespéré on se jetait sur lui, peut-être cet élan donnerait-il la victoire ? Jehanne le pensa comme le pensaient les chefs des soldats de l'an II qui voulurent utiliser l'élan de l'enthousiasme et la sage témérité du désespoir. Elle triompha. L'opinion d'alors croyait au Roy ! Le seigneur qui pressurait était tout près. Le peuple qui a besoin de se figurer la justice sous forme concrète, croyait que le roy était juste, uniquement parce que le roy était loin. Le peuple se formulait cette idée sans doute, parce qu'on ne lui rendait jamais justice ! Il situait donc la justice surtout au ciel et un peu dans les palais royaux, dont il avait entendu parler comme en rêve.
Jehanne souleva le symbole royal de ses mains frêles et fortes et fit descendre les huiles du ciel sur le front du roi à Reims. Elle vit alors que les choses n'allaient guère mieux, et aussi qu'elle avait fait ce qu'elle pouvait.
Améliorer encore, adoucir le sort du peuple, c'était l'œuvre à venir des siècles. Elle était seule en son grand élan de ferveur. Elle se troubla, tâtonna. Elle hésita, elle succomba, et le martyre commença car les rudes vaincus ne lui pardonnaient pas de les avoir terrassés.
Elle possédait en effet un sortilège ; c'était d'avoir eu l'âme et le cœur peuple, d'avoir été au niveau de tout, du sublime et du misérable, d'avoir été le symbole de toute la douceur et de toute la force, et de toute la détresse en marche vers l'avenir et la liberté. Elle avait été toute la simplesse. C'était faute d'avoir été simples que les lettrés et les plasticiens ont fait tant de Jeannes d'Arc inutiles et fades.
Clovis avait aussi son sortilège, qui était d'être simple et peuple. Il comprit, il saisit qu'il y avait là un évangile de la simplicité et de la douceur à raconter simplement.
Il n'avait pas à se mettre en peine de savoir si les voix étaient des mirages sonores, des échos, des hallucinations, si le miracle avait fait surgir des saintes, ou des fées déguisées en saintes, il n'avait point à donner la raison de ces sursauts mentaux de Jeanne d'Arc. Etait-elle
Caricature de Clovis I/iigucs, par Kt. Cakjat.
Il8 PORTRAITS d'hier
vésanique ou visionnaire ? disent les savants. Cela importait peu à Clovis. Souvent, au cours de sa vie politique il avait vu des premiers mouvements généreux saisir les humbles, les pousser à l'héroïsme, à l'éloquence, et ces humbles, pour expliquer ce bel élan, souvent ils disent : « Il m'a semblé que quelque chose me poussait, que quelqu'un me disait : « Dévoue-toi, sacrifie-toi. »
Cela suffit pour caractériser l'afflux nerveux qui dresse devant les humains en une forme concrète l'allure même de leur pensée intime, profonde, de leur idée fixe, et pour Hugues il ne s'agissait pas de savoir s'il y avait eu des voix, mais simplement comment Jehanne prétendait les avoir entendues, comment, selon les possibilités de son temps et les images qu'elle pouvait concevoir, elle illustrait les élans de son cœur, et comment les chants des Trouvères et les propos des gens de guerre et les lamentations du pauvre se synthétisaient en elle.
Clovis a ajouté à la littérature française une épopée. On dit encore dans les histoires littéraires que nous n'avons pas d'épopées. C'est faux. Nous en avons. Il faut dire que nous en avons surtout depuis qu'on ne cherche plus à en faire. Les contes épiques sont de l'épopée et certains poèmes en prose aussi.
La Légende des Siècles, les Poèmes antiques, les Poèmes barbares, les Exilés, la Tentation de Saint-Antoine, Salammbô, La Fortune des Rougon, Germinal, Vamireh, voci des façons d'épopées et voici des épiques, Hugo, Leconte de Lisle, Banville, Zola, Flaubert, Rosny.
La Chanson de Jehanne est une belle épopée familière, populaire et tendre. Plus qu'aucune elle innova, et si elle innova ce fut traditionnellement. Rien n'est plus nouveau, et d'un autre côté rien n'est plus vieille France, plus exactement vieille France.
Et pourtant jamais Hugues n'imite le vieux parler, il a éloigné la forme traînante et narrative mais il a écrit son poème comme les vieux enlumineurs, ces enfants du peuple aussi, ornaient leurs manuscrits, avec piété. Empruntons un mot au vocabulaire de la pastorale provençale. Clovis fut le ravi de Jeanne d'Arc. Les vers de son poème, ces vers courts, chantants, auxquels il refuse tout ornement excessif et comme faisant saillie, sont le vêtement même de l'épopée populaire. Il n'y avait plus d'épopée, disaient les pédants, parce que la simplicité d'âme et la douceur d'émerveillement et la force d'enthousiasme naïf qui permettaient aux Primitifs d'écrire des épopées, sont morts. Il n'y a plus de merveilleux, plus de foi, l'épopée est morte. On ne fera plus d'IUiades, ni à'Enéides, ni de Chanson de Roland, ni rien de pareil.
Eh bien ! soyons fiers, ceux de la gauche littéraire et politique, c'est le député socialiste de la iBelle-de-Mai et de la Villette qui a rendu l'épopée à la France parce qu'il est la douceur, la simplesse, la naïveté, l'âme fraîche et l'étincelle du sfénie.
La variété des aptitudes chez Clovis Hugues était considérable. Des revues ont publié des dessins malicieux, des caricatures légères et mordantes que sa plume jetait parfois au cours des longues et mornes séances où le budget luttait contre ses éplucheurs. Ce sont jolis travaux de passe-temps, faits sans y trop réfléchir, mais où souvent tout de même la carrure nette et cursive de la silhouette indique en même temps que l'aspect physique du modèle, un peu de son caractère moral et psychologique. Ses fusains sont plus importants. Des allées de peupliers ou d'ormeaux, ressouvenirs des larges routes blanches du \'aucluse ou de Provence, des roseaux, des herbes, des lointains arborescents naissaient facilement, prodigieusement sous son fusain. Il a peint aussi et bien. Je me souviens d'un paysage de Ville-d'Avray suspendu dans l'atelier de sculpture de M™^ Clovis Hugues et qui au premier coup d'œil frappe par un faire juste et net, voisin de celui drs Impressionnistes, par l'harmonie des tons et par la structure. Ainsi Clovis Hugues était né peintre. Il a préféré la poésie et la lutte sociale et cela sans doute était sa voie puisqu'il fut davantage tenté, mais enfin il comptait vis-à-vis de la peinture, et ce violon d'Ingres de son art du fusain a été au moins sous son archet d'une sonorité jolie.
Il eut d'ailleurs comme critique d'art de jolies notes. Non point qu'il ait assumé de joindre à tous ses labeurs et à toutes ses écoles buissonnières, parmi les chemins creux de l'art, la tâche des comptes rendus de Salons et d'Expositions. Sans doute, s'il l'eût fait, un nom de plus se serait inscrit à cette liste des critiques d'art poètes qui en somme contient les meilleurs noms de la critique d'art : Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Théodore de Banville.
Mais Clovis Hugues, pour donner son avis et motivé sur les peintres, n'avait point besoin de recourir à la formule sombre et grise du compte rendu critique. Il avait justement dans son arsenal de formules lyriques, un mode joli, preste et alerte, un timbre (diraient les musiciens) tout argentin et charmant, on ne saurait dire à mi-côte entre la poésie et la prose parce que la strophe agile court toujours portant sur l'épaule la svelte amphore de la poésie.
Parmi les peintres, de ceux que Clovis Hugues, (jui était paysagiste, aima le mieux, comptait Corot. Il y avait bien des raisons pour que Clovis Hugues admirât Corot, d'abord le génie de Corot, j^iuis le goût de Clovis Hugues pour la nature et le paysage, puis l'infinie douceur de caractère de Corot et sa simplicité d'âme, aussi le fait f|ue
la grande douceur et la simplicité d'âme de Clovis Hugues se reconnaissaient en l'âme de Corot ; il y avait aussi cette ressemblance obscure entre l'âme méridionale, paysage latin encore hanté de nymphes et de dryades, décor habituel et palrial des Païens innocents, comme dirait Babou en parlant de ces Méridionaux qui vénèrent encore Pan sous l'écorce presque transparente de quelque ermite à la joyeuse légende, il y avait cette ressemblance entre les visions premières de Clovis Hugues et le paysage vaporeux mais classique, ému, intime, mais arrangé du père Corot. C'est pourquoi, mais c'est surtout parce que Corot était le type du bon brave homme simple et cordial, mais grand artiste, que Clovis Hugues dédia à sa gloire les vers que nous citons ici. Nous les donnons pour le représenter comme critique d'art, et aussi parce que écrits pour célébrer une gloire d'art et décrire une vie simple ; ils sont moins connus que tant d'autres beaux poèmes de Hugues, et aussi parce qu'ils donnent, plus que bien de poèmes de Hugues, plus sonores et plus célèbres, le ton même de son esprit.
La Tournée de Corot
Corot est parti pour les champs, Tout guilleret et l'âme prise Au frisson des rameaux penchants Dans la brise.
C'est un homme simple et très doux.
Qui pense au mystère des choses En marchant à travers les houx Et les roses.
La pipette aux dents, comme il dit, Le bon artiste se recueille Devant l'arbre qui verdit Feuille à feuille.
La marguerite et le genêt Leur font leur gentille risette ; Le vieux chêne le reconnaît Et le fête.
C'est pour lui que l'herbe fleurit, .^
Ivre de soleil et de sève; Et tout le paysage rit Dans son rêve.
A l'ombre rose d'un pêcher.
Voilà qu'il s'est assis très digne.
Comme un bourgeois qui va pêcher A la ligne.
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Zt? /^« cfg cartes (laissé inachevé).
Autographe de Clovis Hugues.
Sous le ciel vague et dentelé Toute la forêt se dévoile :
Déjà le fusain a tremblé Sur la toile.
La couleur s epand, et les bois Semblent dans les lueurs éclore :
Telle la clarté pleut des doigts De l'Aurore.
Un toit, visible à peine, fuit Au ras de l'or bruni des gerbes ; L'eau pâle et verdoyante luit Dans les herbes.
Un rayon furtif et trcnblant S'accroche à des ^yt\\\.?> de charmille. Tout le long d'un joli mur blanc Qui scintille.
122 ruKTUAlTS D IIlLIi
Une femme passe, elle accourt, Et, sous le feuillage qui bouge, Voici fleurir son jupon court Et rouge.
Sur la branche où le nid se tait La lumière coule et déferle, Comme si tout le bois n'était Qu'une perle.
Le lointain vaporeux et clair, Les obscurs taillis où l'œil plonge ' S'estompent en un baiser d'air, Dans du songe.
Le mont, le pré, le bois dormant Troublent si bien le doux poète Qu'il laisse éteindre à tout moment Sa pipette.
Mais, quand il sort du champ vermeil Avec son rêve qui l'escorte.
C'est la forêt et le soleil Qu'il emporte !
Et dans son œuvre circule tout l'amour de la nature. Il la ressent et l'admire surtout comme la formidable éclosion des forces. La nature qu'il aime a ses repos de travailleuse qui lasse s'est réfugiée dans le sommeil ; elle a aussi ses sursauts violents ; mais ce qu'il en aime le mieux dire, ce sont les forces permanentes, les grandes merveilles simples, les grandes ondes créatrices. Si le peintre qu'il eut pu devenir se confond avec le poète qu'il est, avec l'amoureux de force cosmique qu'est l'artiste,^ avec l'amoureux de mouvement humain équilibré, progressif, triomphal, qu'est l'homme politique de progrès, le tribun qui aime saisir dans l'humanité le frémissement d'une marche ininterrompue vers le meilleur devenir. Quelques-unes de ces qualités fondamentales du lyrisme de Hugues se, trouvent dans ce poème de la Sève, un des derniers qu'il ait écrits.
La Sève
Soit qu'elle collabore au j-et des rameaux verts,
Soit qu'elle donne un sourd baiser à l'âpre écorce,
La sève est ici-bas l'emblème de la force
Devant l'énormité des firmaments ouverts.
Elle est dans le frisson de l'artiste qui rêve,
Dans les branches du chêne et dans l'ampleur du vers.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Elle gonfle tes flancs à les faire éclater, Maternelle matière, ô puissante nature ! Quand elle veut monter, monter vers l'aube pure, Qui donc l'empêcherait de monter, de monter ? Pas plus que l'Océan se tordant sur la grève, Pas plus que la tempête on ne peut la dompter.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Elle fait son travail formidable, sans bruit.
L'ombre immense l'étreint, veut la mordre, qu'importe?
Elle monte, elle monte, elle sait qu'elle porte
L'éclosion des fleurs et la gloire du fruit !
Elle a pour nourriciers le soleil qui se lève
Et la profonde terre aux seins gonflés de nuit.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Elle abreuva les pins plus durs que les granits,
Les vieux ormes debout dans leur cuirasse épaisse;
Elle jaillit, bondit, court, avec une espèce
D'amour dans les rameaux .chargés du poids des nids.
Elle aspire le gouffre et se nourrit sans trêve
Des souffles, des éthers, des germes infinis.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Elle puise la vie aux creusets ignorés; Elle bouillonne, elle est le sang de l'arbre, comme Le sang, le beau sang rouge, est la sève de l'homme; Car tout est né du choc des éléments sacrés. Rien ne naît, tout s'enchaîne, et le sourire d'Eve S'épanouit encor dans l'humble fleur des prés.
Elle monte, elle monte, illc monte la sève !
• Sang de l'homme, elle fait éclore sous les fronts L'Idée au large vol, messagère des mondes ! Sang de l'arbre, elle fait sous les branches profondes Tressaillir les fruits d'or qu'un jour nous cueillerons! Elle ne craint pas plus la hache que le glaive Et les rois de vingt ans que les vieux bûcherons.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Clovis Hugues est surtout un poète lyrique. Ses romans Madame Phacton et le Temps des Cerises n'équivalent pas aux Evocations ni aux Roses du T ^:::i:i en intérêt d'art. Son œuvre théâtrale s'est bornée à un Sommeil de Danton, grand drame révolutionnaire que le public de rOdéon accueillit mal et qui pourrait en appeler de cette décision d'auteur plus politique que littéraire. Une petite pièce inédite, le Bandit, mi-pièce mi-proverbe, évoque par sa gaieté et son franc jaillissement, le Théâtre en Liberté de Victor Hugo. Mais tous ces à-côtés de l'œuvre ne sont que les délassements d'un homme qui voulut avant tout être un poète social.
Il faut se souvenir, en lisant ses poèmes, de leur but, car ils sont une manière de contribution aussi à l'histoire de la Liberté et de la Civilisation.
Gustave Kahn.
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