‹ Clovis [microform]Chapitre 13 sur 41 · LA CONQUÊTE DE L ENTRE-SEINE-ET-LOIRE · texte numérisé non relu

LA CONQUÊTE DE L ENTRE-SEINE-ET-LOIRE

pense bien que le fils de Childéric, né lui-même dans cette Gaule centrale où son père a laissé de bons souvenirs, n y est pas le premier venu. Il est puissant, il est irrésistible, il n'est pas Tennemi de la religion, il est bienveillant; comment ne Taurait-on pas reçu ?

Un écrivain étranger, presque contemporain, Procope, qui se trompe naturellement sur les détails locaux, mais qui décrit avec netteté les situations générales, prononce ici une parole révélatrice : « Les Francs, dit-il, ne pouvant avoir raison des Armoriques par la force, leur proposèrent Talliance et des mariages réciproques. Les Armoriques (c'est le nom sous lequel cet auteur désigne les populations de la Gaule occidentale) acceptèrent cette proposition, car les deux peuples étaient chrétiens, et de la sorte ils n'en formèrent plus qu'un seul et icquirent une grande puissance (1). » Voilà le grand fait dans toute sa portée : un pacte d'égalité qui unit les Romains et les Francs, et bientôt après, la conversion des derniers aidant, une parfaite fusion des deux peuples, qui mêlent leur sang et leur nom dans une nationalité nouvelle.

On a voulu contester le témoignage de Procope, et Ton a cru trouver, dans certaines inexactitudes de cet auteur, la preuve qu'il n'y a pas lieu d'y ajouter foi. Rien de plus contraire à une bonne métliode historique. Qu'on refuse de s'en rapporter à lui chaque fois qu'il s'agit de choses locales, difficiles à connaître pour qui ne les a vues de ses yeux, ou n'y a été mêlé en personne, c'est parfait. Mais soutenir que cet historien remarquable, qui est venu en Italie, qui a été en rapport avec les Francs, dont l'attention était en éveil sur la situation politique des barbares, et qui avait d*ailleurs le plus grand intérêt à étudier le

(!) Procope, De bello f/nthico, I, xii. p. «a (Bonn).

peuple de Clovis, n'ait pu connaître le fait le plus général et le plus fécond de sa carrière, ou qu'il l'ait inventé de toutes pièces sans ombre de vraisemblance, voilà une prétention qui doit être repoussée énergiquement.

A supposer d'ailleurs que le témoignage de Procope n (existât point, les faits sont là, qui déposent avec une éloquence plus convaincante que la sienne. Cette parfaite égalité qu'il dit avoir existé en vertu d'un pacte entre les indigènes et les conquérants, nous savons qu'elle a existé en effet, et cela dès le premier jour de la conquête franque. Ou, pour mieux dire, — car le mot d'égalité suppose l'existence de deux êtres distincts, — il n'y avait plus aucune distinction, au moment où écrivit Procope, entre les uns et les autres : les deux peuples s'étaient fondus en un seul, dont tous les membres revendiquaient avec le même droit comme avec la même fierté le titre de Francs. Voilà ce que l'historien byzantin pouvait constater de son temps par le témoignage de la voix publique, de même que nous le constatons aujourd'hui par celui de l'histoire. Récuser l'explication qu'il en donne, ce serait non seulement une prétention téméraire et injustifiée, ce serait déclarer qu'il peut y avoir des effets sans cause. Ici, ou jamais, l'induction historique a le droit de réclamer sa place. Si, contrairement à la loi de toutes les conquêtes barbares de cet âge, les indigènes ont été reçus par les conquérants dans la jouissance de tous les droits politiques, c'est qu'au lieu d'une conquête proprement dite, il y a eu une prise de possession réglée par une pacte. Et nul ne contestera à l'épiscopat gaulois d'en avoir été le négociateur (1).

(1) Cf. W. Schultze, Das Merovingische Frankenreich,, p. 57 : « In den folgenden .Inhren wurden dann allmâlich, mehr noch duch' friedliche Unterwerfnng als duch Waffengewalt, auch die Gebiete zwischen Seine und Loire dem Heiche Clilodovichs einverleibt. »

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Nous n'irons pas plus loin; nous nous garderons surtout de vouloir ôtre plus précis. Nous ne prétendrons pas que ce pacte fut un traité en règle, négocié avant l'entrée de Clovis dans les villes de la Gaule centrale, et dont les clauses auraient été, au préalai)le, débattues entre elles et lui. Nous n'essayerons pas d'enfermer dans des dates, de traduire par des formules rinQuence morale toute-puissante que nous devinons dans ce grand mouvement. Nous ne la connaîtrons jamais que par ses conséquences les plus générales et les plus durables ; quant à ses manifestations vivantes dans le temps et dans l'espace, nous sommes réduits à les ignorer. Bornons-nous à rappeler que les indigènes de la Gaule n'avaient aucune liostilité préconçue contre les Francs; que, dégoûtés de l'Empire, ils voyaient plutôt en eux des libérateurs qui les affranchissaient à jamais du fantôme impérial ; ([ue, de leur part, les Francs ne venaient pas pour envahir et pour partager la Gaule, mais simplement pour la soumettre à leur roi ; que, dans ces conditions, rien n'empêchait les villes de les accueillir spontanément ; qu'au surplus, les cités s'inspiraient de leurs évoques, et que les évoques préféraient les Francs païens aux Visigoths hérétiques ; qu'ils durent se borner à demander des garanties; que Clovis, à l'exemple de son père, était trop déférent envers ces toutpuissants arbitres de la Gaule pour ne pas accueillii' leurs propositions, et qu'enfin, il avait tout avantage à les accepter. Si toutes ces données sont exactes, — et nous ne voyons pas qu'elles puissent ôtre contestées, — comment ne pas admettre l'hypothèse d'un accord pacifique au moyen duquel, soit avant, soit après l'entrée de l'armée franque dans l'Entre-Seine-et-Loire, ce pays serait passé sous l'autorité de Clovis? Et quand ce traité, suggéré presque impérieusement à l'esprit par l'étude des événe-

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ments, est ensuite attesté d'une manière formelle par un contemporain bien informé, comment refuser de se rendre aux deux seules autorités qui guident la conscience de rhistorien, le témoignage des hommes et le témoignage

des faits ?

Procope ajoute un renseignement trop précis et trop vraisemblable pour qu'il y ait lieu de le révoquer en doute, même si l'on pouvait en contester certains détails. « Il restait, dit-il, aux extrémités de la Gaule, des garnisons romaines. Ces troupes, ne pouvant ni regagner Rome ni se rallier aux ennemis ariens, se donnèrent avec leurs étendards et avec le pays dont elles avaient la garde aux Francs et aux Armoriques. Elles conservèrent d'ailleurs tous leurs usages nationaux, et elles les transmirent à leurs descendants, qui les suivent fidèlement jusqu à ce jour. Ils ont encore le chiffre des cohortes dans lesquelles ils servaient autrefois ; ils vont au combat sous les mêmes drapeaux, et on les reconnaît aux ornements romains qu'ils portent sur la tête (1). » Voilà, certes, un curieux témoignage. Qu'il soit entièrement inventé, c'est ce qu'on ne fera, certes, admettre à aucun historien sérieux.

Procope parlait de choses de son temps, et l'on ne voit pas bien comment il aurait pu se laisser abuser en cette matière. Son témoignage est d'ailleurs confirmé par des renseignements qui nous viennent d'un tout autre côté. Il est certain qu'il existait en Gaule, au cinquième siècle, un •^rand nombre de colonies militaires, formées par des barbares de toute nationalité, à qui l'Empire avait donné des terres en échange du sang qu'ils versaient sous les étendards des légions. Un document officiel de l'époque nous montre des lètes Bataves, des Suèves et des Francs ré-

(1) Procope, De bello f/olhico, I, xii, p. 64 ^Bonn).

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partis dans diverses régions de la Gaule, et principalement dans l'Entre-Seine-et-Loire, à Bayeux, à Coutances, à Chartres, au Mans, à Rennes et dans quelques cités au nord de la Seine ainsi qu'en Auvergne (1). Au témoignage de la même source, corroboré par un écrivain du quatrième siècle, il y avait des Sarmates cantonnés en Poitou, en Champagne, en Picardie et en Bourgogne (2). La colonie des Taïfales du Poitou nous est connue à la fois par ce document et par un clironiqueur contemporain (3). Enfin, la toponymie, de son côté, non seulement confirme l'existence des colonies de Taïfales (4) et de Sarmates (5), mais nous en révèle encore d'autres de Chamaves (6), de Hattuariens (7), de Marcomans (8), de Warasques (9), d'Alamans (10) et de Scotingues (11). Plusieurs de ces colonies, comme celles des Bataves, des Chamaves et des Hattuariens, appartenaient au groupe de peuples qui a constitué la nationalité franque. Ces barbares, qui avaient échangé leur patrie germanique pour les foyers que l'Empire leur avait donnés en Gaule, se trouvaient désormais sans maître et sans titre de possession. Ils retrouvèrent l'un et

(1) Solilia Dignilalum, 6(1. Seeck, XLti.

(2)0. c. lAMem, et Socrate, Hi»/ecc«. IV, H, 32.

(3) 0. c. ibidem et GréRoirc de Tours, llisl. Franc, v, 7 et VU. Pal,; x^.

(4) A Tiffauges et dans les environs.

(5) Localités du nom do Sermaise, Sermoisc, etc., dans divers départe-

ments français. i • » j„„ .

,6) Ils ont laissé leur nom au pagus liamam, dont le nom subsiste dan^

celui du Tillage de Saint-Vivant-cn-Amous. Cf. Lon^non, Allas historique de

la France, texte, p. 132.

(7) D'où le pays Attoariensis au pays de Langres. Longnono. c. p. «b.

(8) Une dizaine de localités françaises portent le nom de Marmagne, sur rorigine duquel v. Quicherat, Essai sur la formation française des

noms de lieu, p. 28. «n i t

(9) Vita Eustasii dans Mabillon, Acta Sancl, 0. S. B. Il, p. 109 ; ils ont laissé leur nom à Varais près de Besançon.

(10) Aumenancourt.

(11) Finot, Le pagus Scodingorum dans la Biblioth. de Itcoie ais

Chartes, t. 33.

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l'autre en saluant Clovis comme leur souverain, et, au prix de cet hommage qui ne devait guère leur coûter, ils conservèrent Tintégrité de leur rang et de leurs biens. Ils continuèrent, comme sous l'Empire, à former des corps militaires distincts sous des chefs à eux, et il n'est pas étonnant qu'ils aient gardé quelque temps, comme le dit le narrateur byzantin, leurs étendards et leurs uniformes traditionnels. Les Francs avaient, dès longtemps, l'habitude d'incorporer de la sorte tous les barbares qu'ils trouvaient établis dans leurs nouvelles conquêtes, en les admettant à la parfaite égalité des droits civils et politiques dans un temps où ils la refusaient encore aux indigènes. C'était ce que leur loi nationale appelait les barbares qui vivent sous la loi salique (1). Mais cette désignation même devint superflue le jour où tous les hommes libres, quelle que fût leur nationalité, jouirent sous le sceptre de Clovis d'une parfaite égalité de droits. Aussi ne la verra-t-on plus employée parles auteurs contemporains, qui n'ont pour tous, Romains ou barbares, que l'appellation générique de Francs.

Outre ces groupes épars, trop faibles pour échapper à l'absorption même s'ils l'avaient voulu, l'Entre-Seine-et- Loire contenait deux autres peuples plus compacts, plus nombreux, et qu'il n'était pas si facile de priver de leur indépendance. C'étaient les Saxons et les Bretons. Les uns et les autres constituaient de vraies nationalités fort distinctes des Gallo-Romains, avec lesquels ils n'avaient rien de commun que la participation au même sol. Quelles furent les relations de Clovis avec eux ?

Les Saxons étaient répandus tout le long du littoral de la Manche, depuis la Belgique jusqu'aux confins de la

(1^ Barbarus qui lege salica vivit. Lex Salica, passim.

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Bretagne; au delà de cette presqu'île, ils occupaient encore les rivages de la Loire à son embouchure. Toutes ces régions portaient dès le premier siècle, dans les documents de l'Empire, le nom de lUvarjo saxonîque. Nous distinguons sur cette vaste étendue trois groupes de ces barbares. Le premier était formé par les colonies saxonnes établies en grand nombre dans le Boulonnais et aux abords du Pasde-Calais : ils avaient été incorporés dans le royaum(3 franc, selon toute apparence, dès U temps de Glodion (1). Un second groupe, plus considérable, occupait le Dessin et avait pour centres les villes de Bayeux et de Goutances. Ici, les Saxons étaient tellement nombreux qu^ils semblent avoir formé la majorité de la population (2). Encore à la fin du sixième siècle, nous voyons qu^ils ont conservé leurs caractères nationaux et qu'ils forment comme une enclave germanique au milieu du royaume franc. Chose remarquable, ils avaient dans une certaine mesure germanisé les populations romaines au milieu desquelles ils vivaient ; du moins est-ce parmi le clergé de cette région que nous rencontrons les plus anciens noms germaniques (3).

Un troisième groupe de Saxons était établi, dès Tépoque romaine, à Tembouchure de la Loire, sur la rive gauche de ce fteuve et dans les îles qui forment Tarchipel de

(1) V. Ci-dessus p,74 et p. 180.

(2) Sur les Saxons de Bayeux (Baiocassini Saxones) v. Grégoire de

Tours, Hist Franc. V. 26 ; X, 9.

(3) Voici les plus .m.i. ns noms germaniques portés en Gaule par des évèques ; je les relève sur les listes Hes signatures des conciles du temps, et Ton verra qu'ils sont tous portés par des évêques ou des prêtres du LUI us Saxonicum : 511. Gildardus, évêque de Rouen, et Littardus, évêque de Sée/ ; 538, Lauto, évêque de Goutances, Theudobaudis, évêque de Lisieux, Baudastes, prêtre délégué par l'évt'que d'Avranches ; 5V1. Scupilio, prêtre délégué de Goutances et Baudardus, prêtre délégué d'Avranches. C'est seulement à partir de 549 que les listes conciliaires nous offrent des noms germaniques portés par des prêtres qui appartiennent à d'autres diocèses que la Normandie.

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son large estuaire. C'est celui-ci qui a le plus souvent fait parler de lui dans l'histoire : il a été la terreur de toutes les populations de la Basse-Loire. On a vu les combats acharnés que leur ont livrés les derniers comtes romains, assistés de Ghildéric, leur assaut sur Angers, leur défaite, la chasse que les Romains leur donnèrent dans leurs îles(l). Ces revers ne les avaient pas domptés. Quelques années après — c'était dans les commencements du règne de Clovis — ils menaçaient de nouveau la ville de Nantes. Nantes était un des centres du commerce gaulois ; elle ne le cédait qu'à Marseille et à Bordeaux. De plus, par Timportance de sa position stratégique, qui commande le cours inférieur de la Loire et qui ferme aux vaisseaux la porte (le la Gaule centrale, elle était un poste des plus précieux à garder ou à conquérir. Écoutons le récit de Grégoire de

Tours :

« Du temps de Clovis, la ville de Nantes fut assiégée par les barbares. Déjà soixante jours s'étaient écoulés pour elle dans la détresse, lorsque au milieu de la nuit apparurent aux habitants des hommes qui, vêtus de blanc et tenant des cierges allumés, sortaient de la basilique des bienheureux martyrs Rogatien et Donatien. En même temps, une autre procession, semblable à la première, sortait de la basilique du saint pontife Similien. Quand ces deux processions se rencontrèrent, elles échangèrent des salutations et prièrent ensemble, puis chacune regagna le sanctuaire d'où elle était venue. Aussitôt toute l'armée ennemie se débanda,^ en proie à la plus grande terreur. Lorsque vint le jour, elle avait entièrement disparu, et la ville était délivrée. Le miracle eut pour témoin un certain Chillon, qui était pour lors à la tête de cette

(1) Voir ri-dessus, pages 212 et 21'*.

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armée. Il n'était pas encore régénéré par Teau et par TEsprit-Saint, mais, sans tarder, il se convertit à Dieu dans la componction de son cœur, et né à une vie nouvelle, il proclama à haute voix que le Christ est le Fils du Dieu vivant (1). »

Ainsi les Saxons étaient restés le fléau de la Gaule, ei Ton peut croire que s'ils avaient eu une base d'opération plus solide, c'est-à-dire s'ils avaient gardé contact avec les masses profondes de la Germanie, ils auraient dispute avec quelque chance de succès la domination de hi Gaule au peuple franc. Essayèrent-ils de lui résister lorsqu'ils virent apparaître les soldats de Clovis dans les vallées de la Seine et de la Loire ? Ou bien, reconnaissant dans les conquérants des frères, et heureux de se mettre sous l'autorité d'un roi puissant de leur race, entrèrent-ils dans la nationalité franque au même titre et avec les mêmes droits que tous les autres peuples gallo-romains ou germaniques ? L'histoire ne nous en dit rien ; toutefois, si l'on peut s'en rapporter à quelques indices, il y a lieu de croire à un accord pacifique bien plutôt qu'à un règlement

(l) Grégoire de Tours, Gloria marhjrum, c. 59. Dans la première érlilion de ce livre, j'avais admis avec Ruinart, note à Grégoire de Tours 1. c, que Chillon était un Franc, ainsi que son armée. Après plus mûr examen, je me suis convaincu que cette opinion n'est guère soutenable. Grégoire de Tours n'a pu pensera nous présenter la délivrance de Nantes du joug des Francs comme un bontieur; il était Franc lui-même, et tns loyaliste, comme d'ailleurs tout le monde au sixième siècle en Gaule. De plus, devait-il considérer comme un miracle une délivrance qui n'en était pas une, puisqu'en fait Nantes tomba et resta sous l'autorité franqur comme toute la Gaule ? Les termes mêmes employés, tempore régis Clodovechi, semblent bien indiquer que l'événement n'a avec Clovis qu'un nipport chronologique. Combien, au contraire, tout l'épisode s'illumine vivement si Ton admet que les barbares qui essayent de prendre Nantes, mni> qui en sont chassés miraculeusement, sont les Saxons du voisinage, les éternels ennemis I Cf. Meillier, Essai sur l'histoire de la ville et des comtes de Nantes, publié par L. Maître, (Nantes. 1872, p. 25), et Arth. de la Borderic, Histoire de Bretagney t. I, p. 329.

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de comptes par les armes. Les Saxons gardèrent fidèlement, pendant cette période, leurs usages et leurs mœurs. Ceux du Dessin sont, de tous les groupes ethniques de la Gaule francjue, celui qui a le mieux conservé sa nationalité au sixième siècle, et encore au neuvième siècle, le pays qu'ils habitaient était désigné par leur nom (1). Les traces si nombreuses que l'immigration barbare a laissées dans la Normandie doivent être en bonne partie attribuées aux Saxons, et les Normands, qui pénétrèrent dans ce pays au dixième siècle, n'ont fait qu'y ranimer une vitalité germanique alors sur le point de s'épuiser. Quant aux Saxons de la Loire, rien ne permet de supposer qu'ils aient été troublés dans la paisible possession de leurs foyers. Ils restèrent païens jusque dans la seconde moitié du sixième siècle, et c'est à l'évêque Félix de Nantes qu'était réservé l'honneur de les introduire dans la communion catholique (2). C'est assez dire que les Saxons ont été traités par les Francs en peuple frère plutôt qu'en ennemis, et que vis-à-vis des l)arbares la politique du conquérant fut la même que vis-à-vis des Gallo-Romains.

Vis-à-vis des Bretons, cette politique s'inspira des mômes larges idées, bien qu'avec des modifications rendues nécessaires par des diiférences de race et de lieu. Les Bretons représentaient en Gaule une nationalité foncièrement étrangère aux deux grandes races qui se la partageaient, et avec laquelle les points de contact étaient fort rares. Installés dès le milieu du cinquième siècle, avec le consentement de l'Empire, dans la presqu'île à laquelle ils ont laissé leur nom, ils y furent tout d'abord des

(!) OtlitiQua Saxonin, Capilulaire de 853.

(2) ' Munere Felicis de vepre nul a seges,

Aspera gens Saxo, vivens quasi more ferino Te medicante sacer bellua reddis ovem.

Forlunat, Cai^m. iii, 9

'* îi

ii;

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auxiliaires do Tarniée romaine, dont on se servait contre les barbares, et qu'on faisait passer où Ton avait besoin d'eux. Mais rEm|)ire ayant cessé d'exister, et les immigrés voyant grossir leurs rangs (Turi grand nombre d'insulaires fuyant devant les envahisseurs anglo-saxons, il arriva cpie les Bretons se trouvèrent à la lin plus de liberté d'une part et, de l'autre, |»lus de force pour la défendre, et telle était leur situation lorsque la fortune des événements les mit en contact avec les Francs. Y eut-il une lutte sérieuse entre les deux peu[)les? Encore une fois, il n'y en a pas d'apparence; tout, au contraire, nous porte? à croire qu'il intervint une espèce d'accord, mais cTune espèce particulière cette fois. Les Bretons gardèrent leur indépendance et leurs chefs nationaux ; ils ne furent pas, comme l'avaient été leurs voisins les Saxons, incorporés dans le royaume des Francs, mais ils reconnurent l'hégémonie de ce peuple et la suzeraineté de son roi. C'est ce que le chroniqueur du sixième siècle exprime d'une manière aussi concise que juste quand il écrit : « Après la mort de Clovis, les Bretons continuèrent de rester sous l'autorité des Francs, mais en gardant leurs chefs nationaux, qui portaient le titre de comte et non de roi (l). w Ainsi, de quelque côté que nous envisagions la conquête

(1) Nain seniper lirit-inni ^ub Kranroruni pole-stnlom post nhittim rpgis ClodcuTchi fuonint, ri roniilesnonrrpisappcllati sunl. (Orn^oiro rie Tours. Hist. Frnnr. IV, i.) CtnirluiT dt* re passade nvor M. A. dr la Hiirdrrir. Hififflire de Hretntfne, t. I. p. 2»»;i, «pio Irs Hrrlons nr reconnurent la suprématie des Francs i\napn's In inori «le (Uovis, e'esl, à mon sens, faire violence au lexle, car cela revient à lui faire dire rpic les Mrctons ont attendu cette mort pour faire leur soumission f)(»m îiobineau {llisfoiret/f Bvelague^ t. I, p. 9) se trompe lorsipiil ar^ue de labsencc des êviVfucs bretons au concile d'Orléans (îill) pcuir nier la soumission de la Hrela^ne à Clovis. V avait-il d'autre-^ sièges cpi^^copauv en Bretagne, à cette date, que ceux de Hennés et de Vannes? Si oui, etaient-ils assez nombreux pour qu'on ne soit pas autorisé à explifpier leur absence, comme celle d'autres évéques dont les noms manquent, par une circonstance purement fortuite?

LA CONQUETE DE l'eNTRE-SEINE-ET-LOIRE

de la Gaule romaine par Clovis, elle se présente à nous avec le même caractère essentiel, celui d'une prise de possession fondée pour le moins autant sur une convention que sur les armes. Si l'on fait abstraction de la situation toute spéciale des Bretons, cette conquête assura aux populations conquises une parfaite égalité avec les roncpiérants. On ne peut se lasser de le répéter : là est le secret de la vitalité déployée par le peuple franc dès le premier jour. Au lieu de souder ensemble des éléments disparates pour en faire un corps factice et sans vie, à l'imitation des autres barbares, le conquérant franc, guidé par un génial instinct et servi par d'intelligents collaborateurs, a fondu tous les métaux dans une même coidée et en a tiré un indestructible airain.

LA SOUMISSION DKS ROYAUMES FHANCS DE BEL<;iQlIE

La conquête du pays de la Loire n'était peut-être pas entièrement achevée, que déjà le conquérant était appelé à Tautrc bout de son vaste royaume par une nouvelle entreprise. L'histoire n'a consacré qu'une seule ligne au récit de cette campagne : <f La dixième année de son règne, Clovis fit la guerre aux Thuringiens, et les soumit à sa domination... » Voilà tout, et le lecteur aura une idée des difficultés contre lesquelles doit lutter ce livre, si nous lui disons que cette simple ligne contient autant de problèmes que de mots.

Le peuple contre lequel Clovis allait porter ses armes victorieuses, c'étaient ces mystérieux Thuringiens qui représentent pour nous, sous un nom défiguré, les conquérants barbares de la cité de Tongres (1). Voilà ce qu'on peut affirmer avec assurance, encore bien que tous les historiens ne veuillent pas en convenir. Mais le moyen

(1) Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens^ pp. 110-U9.

d'admettre qu'il faille penser ici aux Thuringiens de l'Allemagne centrale, desquels Clovis était séparé par toute l'épaisseur du royaume des Ripuaires (1), et qui, nous le savons, jouissaient encore de toute leur indépendance pendant les premières années du règne de ses fils ! D ailleurs, l'annaliste de la Gaule occidentale qui a fourm ce renseignement à Grégoire de Tours (3) ne connaissait pas la lointaine Thuringe allemande : son regard n'embrassait nue les peuples voisins de la Gaule, et. même dans cet horizon borné, il est loin d'avoir tout vu. S'il a nommé ici les Thuringiens, lui qui ne connaît pas quantité d'autres exploits de Clovis, c'est sans doute parce que ce peuple, établi en terre gauloise, et, en définitive, de même race que les Francs de Tournai, était à la portée de son regard et dans le cercle de ses notions géographiques assez restreintes. C'est peut-être aussi parce que cette expédition, pour des raisons qui nous échappent, frappa davantage l'attention de l'annaliste et fut mieux connue dans son

milieu.

C'est donc la Tongrie que nous avons à reconnaître dans la Thuringie de l'annaliste (3). Elle formait à cette date un des royaumes francs issus du morcellement de celui de Clodion. On ne peut pas entreprendre de tracer

■ m Pour ne pas parler de ceux de Cambrai, dont personne ne conteste re^ltercl, el Z\l.,re.,ue j'identifie avec .es -^^i^^:'^^;^ llPst vrai au'on pourrait soutenir que Clovis a eu tous ces royaum

anis ;:ur\:iLr mais encore faudr.>iNire la eau.^^^^^^ à combattre en un pays fort éloigné du s.en, ou .1 n avait aucun mter h. défendre, et qu'il ne pouvait garder dans ses mains. ,,,-„„.,..

,2) C'est selon toute vraisemblance, l'auteur des -^«'f Z' '<''"' ' G Kurth. Le. sources de VHisL de Clovis iHevue '^'^^J^^

(3) J'ai à peine besoin de faire remarquer au lecteur '» /^ '"^' "" J^^ ivuhlis ici entre la Thuringie et la Thuringe. comme je fais plus loin entre

: BU gondie elli Bourgogne. .1 y aurait -^ant ^.'^^^irs ^tile" fondre ces noms entre eux qu'à dire, comme on faisait au dix-septieme

siècle, les Français pour les Francs.

ti

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aujourd'hui les limites de cet état oublié. Se couvrait-il avec le territoire de la vaste cité de Tongres, ou le dépassait-il, ou encore n'en comprenait-il qu'une partie ? Nous ne le savons pas, et il est bien probable que nous l'ignorerons toujours. C'était le plus oriental comme le plus septentrional des trois royaumes saliens. Il touchait à l'est à celui des Ripuaires; à l'ouest, il était contigu à celui de Cambrai. A l'époque où nous sommes arrivés, il devait avoir à sa tête un descendant de Clodion, partant un parent de Clovis. Si l'on admet l'identité proposée par nous entre la Thuringie et le pays de Tongres, il ne sera pas impossible de découvrir le nom de ce souverain. Rappelonsnous qu'il n'y a que trois royaumes saliens attestés, et que, d'autre part, à la fin du cinquième siècle, il y a eu effectivement trois rois saliens connus, qui sont Clovis à Tournai, Ragnacaire à Cambrai, et Chararic dont le domaine n'est pas indiqué. Sera-ce abuser de la conjecture que d'attribuer au seul de ces rois qui n'ait pas de royaume connu le seul de ces trois royaumes dont nous ignorons le roi?

Les raisons qui mirent aux prises le roi Clovis avec son parent de Tongrie ne doivent pas être cherchées fort loin. Au dire de la légende, Chararic avait pris, lors de la bataille de Soissons, une attitude des plus équivoques. Se tenant à distance des deux armées, il avait attendu la fortune du combat pour offrir son amitié au vainqueur. C'est sous cette forme, d'une simplicité enfantine, que l'imagination populaire aime à se figurer les combinaisons des habiles. Croira qui voudra qu'à l'époque barbare l'habileté ait consisté dans la pire des maladresses ! Mais enfin, s'il est permis d'interpréter des légendes, la nôtre signifie peutêtre que Chararic, qui n'avait aucun intérêt engagé dans la lutte avec Syagrius, dont il n'était pas même le voisin, avait

décidé d'observer la neutralité entre les deux belligérants. Qui sait d'ailleurs si la légende elle-même n'a pas été imaginée pour donner à l'entreprise de Clovis contre son parent la couleur d'une vengeance légitime ?

Pour bien comprendre la guerre contre Chararic, il faut la mettre en rapport avec l'expédition contre Ragnacaire de Cambrai, qui est, dans Grégoire de Tours, delà même provenance populaire, et dans laquelle le caractère épique s'accuse encore plus ouvertement. Tout porte à croire, d'ailleurs, que la guerre contre Ragnacaire précéda l'autre, puisque le royaume de Cambrai, contigu à celui de Tournai, s'imposait entre celui-ci et le royaume de Tongrie. Ragnacaire était, avec Chararic, le parent de Clovis, et Ton ne peut pas douter que les deux royaumes saliens n aient été attaqués pour le môme motif et conquis dans les mêmes circonstances. L'ambition du roi de Tournai, démesurément accrue par ses récents succès militaires, la fierté jalouse des deux autres monarques, qui se considéraient comme ses égaux et peut-être, qui sait ? comme ses supérieurs, c'était plus qu'il n'en fallait pour provoquer tous les jours des conflits et pour amener enfin un dénouement tragique. Mais l'esprit populaire ne se contente pas des lois abstraites qui régissent les événements humains ; il lui faut présenter les choses sous une forme plus concrète et plus dramatique à la fois, et voici comment il nous présente l'histoire de la conquête des royaumes

de Tongrie et de Cambrai.

« Clovis se dirigea contre Chararic. Celui-ci, appelé au secours par Clovis lors de la bataille contre Syagrius, s'était tenu à distance, sans prêter main forte à aucune des deux armées; il attendait le résultat des événements pour offrir son amitié au vainqueur. Voilà pourquoi, rempli d'indignation, Clovis prit les armes contre lui. Une ruse

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lui ayant livré Chararic et son fils, il les fit jeter en prison et tondre, puis il fit ordonner le père prêtre et le fils diacre. On raconte que Chararic s*affligeant de cette humiliation et versant des larmes, son fils lui dit : « On a coupé les feuilles d un arbre vert, mais elles repousseront bientôt ; puisse périr avec la môme rapidité celui qui a fait cela! » Ce propos ayant été rapporté à Clovis, il fît trancher la tête au père et au fils, après quoi il s'empara de leurs trésors et de leur royaume (1).

(c A Cambrai régnait alors le roi Ragnacaire. Il était d une luxure si effrénée qu'à peine il respectait ses plus proches parents. Il avait pour conseiller un certain Farron, souillé des mêmes turpitudes que lui. Tel était l'engouement du roi pour ce personnage, que lorsqu'on lui apportait un cadeau, que ce fût un aliment ou autre chose, il avait, dit-on, l'habitude de dire que cela suffisait pour lui et pour son Farron. Ses Francs étaient remplis d'indignation. Clovis, pour les gagner, leur distribua de la monnaie, des bracelets, des baudriers, le tout en cuivre doré qui imitait frauduleusement l'or véritable. Puis il se mit en campagne. Ragnacaire, à diverses reprises, envoya des espions, et, quand ils revinrent, leur demanda quelle était la force de Farmée de Clovis. « C'est un fameux renfort pour toi et pour ton Farron, » lui répondirent-ils. Cependant Clovis arrive, et la bataille s'engage. Voyant son armée vaincue, Ragnacaire prit la fuite; mais, fait prisonnier, il est

(1) Grégoire de Tours, H. F., ii, 41. Un lecteur peu expérimenté pourrait me demander si ces mots : et Chararicum quidem presbitemm, filium vero ejus diaconum ordinari jubel, ne marquent pas que ces rois et Clovis lui-même étaient déjà chrétiens : ils marquent tout au plus que les auteurs de la légende Tétaient. Au surplus, la fable se laisse en quelque sorte toucher du doigt grâce à cette différence hiérarchique observée jusque dans les rigueurs que Ton inflige au père et au fils. Rien de plus hautement invraisemblable et de plus profondément épique.

amené à Clovis les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. « Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant enchaîner? Mieux valait pour toi mourir! » Et d'un coup de hache il lui fendit la tête. Puis, se retournant vers Richaire : « Si tu avais porté secours à ton frère, on ne l'aurait pas lié. » Et, en disant ces mots, il le tua d'un coup de hache. Après la mort de ces deux princes, les traîtres s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était faux. Ils s'en plaignirent à lui, mais on dit qu'il leur répondit en ces termes : <( Celui qui livre volontairement son maître à la mort ne mérite pas un or meilleur que celui-là ; qu'il vous suffise qu'on vous laisse vivre, et qu'on ne vous fasse pas expier votre trahison dans les tourments. » Et eux, pour obtenir sa grâce, ils protestèrent que cela leur suffisait en effet. Les deux princes avaient un frère nommé Rignomer, qui, sur l'ordre de Clovis, fut mis à mort au Mans. Après quoi, le roi prit possession de leur royaume et de leurs

trésors (1).

Il est aujourd'hui acquis que les traditions sur la mort de Chararic, de Ragnacaire et des siens, de même que certaines autres dont il sera question dans la suite de ce livre, ne sont que des légendes tirées probablement de chants populaires. A leur insu, les poètes qui ont créé ces chants y ont peint les hommes et les événements, non pas tels qu'ils étaient, mais tels qu'eux-mêmes les concevaient à distance, dans une imagination qui idéalisait les personnages et qui les transformait en types. Mais ces types n'étaient pas d'un ordre fort relevé : s'ils personnifiaient l'énergie de la volonté et la souplesse de l'intelligence, c'était en poussant l'une jusqu'à la férocité, jusqu'à la du-

(1) Grégoire de Tours, ii, 42.

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plicité Tautre. Toutes les facultés humaines étaient exaltées, sans préoccupation de la loi morale qui doit limiter leur exercice. Glovis devint une de ces figures chères aux barbares : ils en firent un Ulysse qui n'était jamais à court de ressources, et qui assaisonnait d'une jovialité sinistre les scènes de carnage et de trahison. Ils ne se doutaient pas qu'ils rabaissaient leur héros, ils croyaient le glorifier en le peignant tel qu'ils Tadmiraient. Quand les historiens sont venus, ils se sont trouvés en face de ces traditions, qu'ils ont accueillies à défaut d'autres sources, et aussi à cause de leur incontestable intérêt dramatique. De nos jours, on les a étudiées de plus près ; on les a décomposées selon un procédé qui ressemble à celui de l'analyse chimique, et on est parvenu à en dégager dans une certrine mesure l'élément légendaire. On ne pourra jamais, sans doute, faire le départ exact et complet de la fiction et de, la réalité, et ce serait une tentative stérile que de vouloir, à quatorze siècles de distance, ramener à la précision de la vérité scientifique des notions défigurées par l'imagination dès leur entrée dans le domaine de l'histoire.

On nous demandera peut-être de quel droit nous avons modifié la date de ces faits, que Grégoire de Tours place dans les dernières années du règne de Glovis. Notre réponse sera simple. Rapportées par la voix populaire, les traditions dont nous venons de nous occuper ne portaient pas de date. En les accueillant dans sa chronique, Grégoire de Tours les a placées à l'endroit qu'aujourd'hui encore les érudits réservent aux faits non datés, je veux dire, à la fin de son récit. Peut-être aussi faisaient-elles partie d'un seul tout avec une autre tradition qui raconte des histoires de meurtre analogues, et que nous sommes obligé de placer entre les années 508 et 511. Dans ce cas encore.

l'historien des Francs se sera vu amener forcément à les consigner sur les dernières pages de son histoire de Glovis. De toute manière, il faut admettre que lui-même ignorait la date de ces événements poétiques, et que son classement est le résultat d'une conjecture. Nous ne sommes donc nullement tenus à l'ordre chronologique suivi par lui.

Gela étant, si nous nous décidons à faire reculer ces épisodes jusqu'au delà du baptême de Glovis (1), ce n'est nullement à cause de leur couleur barbare et de la difficulté de les concilier avec les sentiments d'un prince qui s'est converti spontanément à l'Évangile. Qui ne sait, en etfet, que cette couleur barbare est précisément l'apport de l'imagination populaire? Ge n'est pas non plus parce que les dernières années du règne de Glovis seraient singulièrement encombrées, si l'on admettait qu'après 509 il eût fait périr les roitelets barbares en même temps qu'il organisait l'administration de l'Aquitaine vaincue et préparait le concile d'Orléans. Ge qui

(1) Je tiens à dire que je ne suis pas le seul de mon avis sur cette question épineuse. Junghans, pp. 119 et 120, récuse la chronologie de Grégoire» croit qu'elle a été arrangée par lui ou par sa source poétique, et suppose que les royaumes saliens auront été annexés peu après la bataille de Soissons. Richter, Annalen d^^ fraenkischen Reichs im Zeitalter der Merovinger, Halle, 1873, p. 44, pense que la conquête des royaumes saliens a dû précéder celle du royaume ripuaire, et qu'on ne peut placer ces événements dans les dernières années de Glovis. Binding, p. 111, place l'annexion des royaumes saliens avant le mariage de Glovis avec Clotilde. Giesebrecht, Deutsche Kaiserzeii, t. I, p. 72, croit même qu'elle est antérieure à la guerre de Syagrius. Loening, Geschîchte des Deutschen Ki?'chenrechtsy t. II, p. 9, montre l'impossibilité d'admettre la chronologie de Grégoire, et ne croit pas que Glovis ait attendu vingt ans pour punir la trahison de Ghararic. Dahn, Urgeschichle der gennanischen und romanischen Voelker, t. III, p. 64, admet que tous les épisodes ne sont pas de la fin du règne de Glovis. Enfin, tout récemment, Levison, Zur Geschîchte des Frankenkoenigs Chlodovech (Bonner Jahrbuecher 103, année 1898j, reconnaît de son côté le bien fondé des objections faites à la chronologie de Grégoire de Tours.

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nous touche davantage, c'est que les deux royales victimes de Clovis apparaissent tout au commencement de sa carrière, en 486, et ne jouent plus, par la suite, aucun rôle dans ses campagnes, alors qu en 507 encore, le prince de Cologne combat à côté de lui. Sans doute, il n'y a là qu'une présomption et non une preuve ; mais cette preuve sera faite pour Chararic, tout au moins, si l'on accorde, comme nous l'avons supposé, qu'il était le roi des Thuringiens vaincus en 401. Quanta Ragnacaire, nous trouvons dans l'histoire de Clovis deux faits qui nous font croire que ce dernier doit avoir été assez longtemps en possession du royaume de Cambrai avant sa mort. D'une part, nous savons qu'il a fondé l'abbaye de Baralle, dans le voisinage de Cambrai ; de l'autre, la rédaction de la loi salique suppose que tous les Francs établis au midi de la forêt Charbonnière, et par conséquent ceux du Cambrésis également, vivent sous l'autorité de Clovis (1). On le voit, il est tout au moins difficile que Ragnacaire ait péri dans les dernières années de ce prince, à moins qu'on ne veuille supposer, sans preuve, que les faits allégués par nous doivent être eux-mème ramenés le plus près possible de

la mort de Clovis.

La tradition conservée par Grégoire de Tours rapporte qu'outre ces princes, Clovis fit encore périr un grand nombre d'autres rois, qui étaient également ses parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent son royaume. Et les historiens ont voulu voir un de ces souverains dans Rignomer, frère de Ragnacaire et de Richaire, qui fut tué au Mans comme on vient de le dire (2). Mais Grégoire de Tours ne dit nullement que Rignomer fût roi du Mans, et

(1) Sur ces deux faits, voir plus loin au chapitre xii.

(2) Quorum fraler Rignomeris nomine apud Cœnomannis civitatem ex jusso Chlodovechi est interfectus. (Grégoire de Tours, ii, 42.)

on ne l'a supposé que parce qu'on se faisait une fausse idée de la valeur du titre royal chez les Francs. Ce qui faisait le roi, ce n'était pas le royaume, c'était le sang. On s'appelait roi quand on était fils de roi, et c'était le cas de Rignomer. 11 serait contraire à tout ce que nous savons de l'histoire de supposer qu'au cœur de la Gaule celtique soumise par Clovis, un de ses parents eût pu se tailler un royaume (1). Que Clovis ait fait périr plus d'un de ses parents à l'époque où il avait à affermir son autorité dans son peuple, c'est possible ; mais il faudrait pour nous le faire croire une autorité que ne possèdent pas les légendes épiques.

L'épiphonème qui termine l'histoire des meurtres de Clovis est bien dans la tonalité de toute cette poésie populaire. On prétend, raconte Grégoire, qu'ayant rassemblé un jour les siens, il leur dit : « Malheur à moi, qui reste maintenant comme un étranger parmi les étrangers, et qui n'ai plus un seul parent pour venir à mon aide en cas d'adversité ! » Mais, ajoute le narrateur, il disait cela par ruse et non par douleur, dans l'espoir de trouver encore quelque membre de sa famille qu'il pût tuer (2).

La naïveté de ces paroles suffit pour en trahir la provenance populaire, et leur couleur toute particulière est un indice de leur origine germanique. Des barbares seuls, restés étrangers à l'immense mouvement qui, en une gêné' ration, avait fait du roitelet de Tournai le souverain de toute la Gaule, pouvaient mettre de telles paroles dans la

(1) Comme l'admettent Dubos, III, p. 184, et Fauriel, II, p. 2. Pétigny» 11, pp. 223-225, conteste à vrai dire la royauté mancelle de Rignomer : mais il suppose que les Francs du Mans sont les Lètes francs de la Notice de V Empire, qui, refoulés par les barbares, se seraient repliés sur le Maine. Cette conjecture ingénieuse est réfutée d'avance par la parenté de Rignomer et de Clovis, qui prouve qu'ils sont venus l'un et l'autre du même pays salien.

(2) Grégoire de Tours, iij 42.

ff

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bouche de Clovis. Et ce serait partager leur naïveté que de les lui faire prononcer au moment où il était devenu le plus puissant monarque de TOccident.

Pour conclure cette aride discussion, nous nous résumerons en disant que ce qui reste d'historique dans la légende de Chararic et de Ragnacaire, c*est la défaite de ces rois francs et Tannexion de leurs royaumes par Clovis. Nous ne savons pas si les deux événements s'accomplirent à la fois, comme c'est vraisemblable, mais nous sommes portés à croire que le premier tout au moins se produisit en 491, c'est-à-dire, selon toute apparence, immédiatement après la conquête de l'Entre-Seine-et-Loire.

L'annexion des deux royaumes de Cambrai et de Tongres à la monarchie de Clovis ne fut pas chose indifférente pour les destinées ultérieures du peuple franc. La conquête de TEntre-Seine-et-Loire avait presque romanisé le jeune roi, et imprimé à son royaume un cachet pour ainsi dire exclusivement romain. Les provinces romaines en étaient devenues le centre de gravité. Etabli à Paris ou dans les nombreuses villas disséminées dans les environs, Clovis avait perdu à peu près tout contact avec son vrai peuple, avec les Francs de Belgique qui, depuis la soumission de la Gaule, rentrent dans la pénombre et sont oubliés de l'histoire. Il avait été conquis par sa conquête. S'il n'avait, par un énergique retour de ses armes vers les régions de ses ancêtres, rattaché à son royaume tous les centres germaniques de Tancien domaine de Clodion, son royaume aurait sans doute partagé au bout de quelque temps les destinées de tant d'autres créations barbares en pays romain : il se serait étiolé sur le sol provincial, il n'aurait pas renouvelé les sources de sa vitalité. Il en fut autrement grâce à l'accession des provinces belges. Elle maintint le contact entre la monarchie mérovingienne et le

monde germanique ; elle versa dans cette monarchie le sang jeune et impétueux de tant de barbares faits pour de grandes entreprises. On ne devait pas s'apercevoir tout de suite des bienfaits de cette nouvelle conquête. Les Francs de Belgique continuèrent de dormir le pesant sommeil de la rusticité pendant le règne de Clovis, mais lorsque plus tard la monarchie périclita, ils la sauvèrent en lui envoyant les Carolingiens. A deux reprises, ces barbares sans culture tinrent dans leurs mains les destinées de la Gaule et de l'Europe. La réaction salutaire, tout comme l'impulsion conquérante, devait partir de ces masses profondes que le travail agricole courbait sur les sillons de la Flandre et de la Hesbaie.

MARIAGE DE CLOVIS

MARIAGE DE CLOVIS

Le nom et le prestige de Clovis avaient franchi rapidement les frontières de la Gaule. Toute l'Europe avait les yeux fixés sur ce brillant météore qui venait d'apparaître dans le ciel septentrional. Ceux qui avaient rintelligence des événements comprirent qu'il était né une force nouvelle, et que le monde civilisé allait peut-être trouver son arbitre dans le jeune barbare des bords de TEscaut. Il y avait alors, en Occident, un homme qui se frayait sa voie vers la puissance et vers la gloire dans une lutte sanglante et souvent atroce : c'était le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand. Encore au fort de sa guerre contre Odoacre, qui tenait toujours à Ravenne, mais déjà solidement établi dans la haute Italie, Théodoric, inaugurant le système d'alliances politiques auquel il dut plus tard l'hégémonie du monde barbare, se tourna vers Clovis et lui demanda la main de sa sœur Aldoflède (1).

(!) Jordanes, c. 51; Anonymus Valesianus63 ; Grégoire de Tours, m, 31. ^ous savons par le premier de ces auteurs que le mariage eut lieu la

Nous ne connaissons de cette princesse que le nom. Lorsqu'en 492 elle fut recherchée par le héros, elle n'était probablement pas encore chrétienne ; mais tout porte à croire qu'elle aura embrassé l'arianisme à l'occasion de son mariage. L'alliance proposée à la famille de Mérovée était trop flatteuse pour ne pas être accueillie : Aldoflède devint donc la femme de Théodoric. L'histoire la perd de vue aussitôt après : elle paraît être morte jeune et du vivant de son époux. Une tradition, colportée au sixième siècle par les Francs, voulait qu'après la mort de Théodoric elle eût été empoisonnée par sa propre fille, dont elle avait gêné les relations criminelles avec un esclave (1) : légende sinistre et mensongère qui montre avec quelle rapidité, dans la bouche du peuple, l'histoire se transformait alors en fiction ! Ce qu'on peut affirmer, c'est que le rapprochement ménagé, à la faveur de ce mariage, entre les deux plus grands monarques barbares de ce temps fut un bienfait pour la civilisation. Pendant de longues années, les relations des deux puissances furent marquées au coin de la courtoisie et des égards mutuels, et lorsqu'enfin elles s'altérèrent sous la pression des circonstances, le conflit n'eut pas l'âpreté qu'il avait d'ordinaire, quand deux ambitions et deux intérêts se trouvaient aux prises à cette époque. Bien qu'elle passe inaperçue et silencieuse à travers la vie des deux illustres beaux-frères, Aldoflède a donc rempli d'une manière utile sa mission d'intermédiaire et de conciliatrice : il convient d'en faire la remarque avant que le voile de l'oubli, un moment levé devant sa figure, retombe sur elle à jamais.

troisième année de l'entrée de Théodoric en Italie, donc en 492. Je ne sais sur quoi se fondent les historiens qui admettent une autre date, et il n'existe aucune raison pour nous écarter du témoignage formel de Jordanes.

(1) Grégoire do Tours, m, il.

Hi

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Un événement plus important va d'ailleurs solliciter notre attention.

Clovis venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, et il y avait dix ans qu'il régnait avec gloire sur le peuple des Francs. Il n'était pas encore marié ; mais d'une de ces unions inégales et temporaires qui ne répugnaient pas aux chefs barbares, il avait eu un fils nommé Théodoric. De la mère on ne sait rien ; mais l'enfant resta cher au roi, qui, conformément aux usages de son peuple, ne cessa de le traiter en toute chose comme s'il était de naissance légitime. Théodoric fut admis plus tard à partager l'héritage paternel au même titre que les trois fils de Glotilde, et sa part ne fut inférieure à aucune autre. L'histoire a gardé son souvenir ; mais c'est la poésie populaire surtout qui s'est montrée généreuse envers lui, car elle a tissé autour de son nom toute une couronne de fictions épiques. Sous le nom de Théodoric le Franc (1), qui lui a été donné pour le distinguer de Théodoric de Vérone, il est resté un des héros favoris de l'épopée allemande, et tout le moyen âge s'est passionné pour ses dramatiques aventures.

Devenu, par ses conquêtes, l'un des arbitres de l'Europe, Clovis voulut avoir pour épouse une personne de sang royal. Étant depuis quelque temps, à ce qu'il paraît, en relations assez suivies avec les Burgondes, et rêvant peut-être dès lors de se faire de ce peuple un allié contre les Visigoths, il arrêta son choix sur une jeune princesse de la cour de Genève, dont ses ambassadeurs lui avaient plus d'une fois vanté les charmes. Comme le mariage du roi franc avec Clotilde a pris, par ses conséquences, une place capitale dans la vie de Clovis et dans l'histoire des

(1) Hugdietrich. Sur le nom de Hug, porté par les Francs dans les chants populaires de leurs voisins, voir VHhtoh'e poétiqve de.^ Mérovingiens, p. 528.

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Francs, il importe d'en bien connaître les circonstances, d'autant plus que nul autre épisode de sa vie n'a été plus défiguré par la légende populaire.

Les Burgondes étaient alors partagés en deux royaumes sous l'autorité de deux frères, seuls survivants des quatre fils du roi Gundioch. L'aîné s'appelait Gondebaud et régnait à Vienne; l'autre, Godegisil, avait pour résidence Genève (1). Un troisième frère, du nom de Godomàr, était mort sans postérité ; un quatrième, Chilpéric, qui avait été roi de Lyon, avait également disparu de la scène au moment où s'ouvre cette histoire. C'est ce dernier, père de la femme de Clovis, qui doit nous arrêter quelques instants.

Chilpéric, roi de Lyon, et revêtu par l'Empire du vain et fastueux titre de maître des milices (2), n'a guère laissé de trace dans l'histoire de ces temps obscurs. Il sert de peu d'entendre des rhéteurs proclamer sa puissance et sa bonté (3), mais il est plus intéressant de voir l'ascendant qu'a sur lui sa femme Carétène (4). Cette chrétienne accomplie, épouse catholique d'un monarque arien (5), donnait sur le trône l'exemple de toutes les vertus (6), et était auprès de son mari la patronne des opprimés (7). Chilpéric lui permit d'élever selon le rite catholique les

(1) Dès 494 nous trouvons Godegisil à Genève : Genovae ubi Godigisclus germanus régis larem statuerat, dit le Vita Epiphanii d'Ennodius. Dom Bouquet, III, p. 371.

(2) Sidoine Apollinaire, Epist., v, 6.

(3) Virum non minus bonitate, quam potestate praestantem. Id., ibid., vu, 7.

(4;Fauriel, I, 318, l'appelle Agrippine, par une distraction pardonnable pour qui connaît le langage prétentieux et tourmenté de sa source, qui est Sidoine Apollinaire, Epist., v, 7, où la femme de Chilpéric est tour à tour la Tanaquil de ce Lucumon, l'Agrippine de ce Germanicus.

(5) Leblant, Inscriptions chétiennes de la Gaule, n° 31, t. I, p. 69.

(6) Sidoine Apollinaire, Epist., vi, 12, et Leblant, /. c.

(7) Sidoine Apollinaire, ibid., v, 7.

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deux iilles nées de leur alliance : Clotilde et Smdeleuba (1), qui porte aussi le nom de Ghrona (2). Lui-même, à partir de 480, on ne le voit plus participer à aucun acte public, ce qui permet de croire qu'il sera mort vers cette date (3).

La veuve et les enfants de Chilpéric semblent avoir été recueillis par Godegisil à Genève. Du moins c'est là que nous retrouvons les deux princesses au moment du mariage de Clotilde. Sa^deleuba prit le voile (4), et on ne sait rien d'elle, sinon qu'elle a fondé Téglise Saint-Victor (5) dans un faubourg de la môme ville. Quant à Clotilde, dont on célébrait la beauté et les vertus, elle ne quittait pas sa mère, adonnée comme elle aux pratiques pieuses qui ont rempli Texistence de toutes les deux. La mère vécut jusqu'en 506, sanctifiant son veuvage par un redoublement d'austérités et d'œuvres charitables, et ne dédaignant pas, dit le poète qui a fait son épitaphe, de porter le joug du Christ après le diadème royal (G). Elle eut le bonheur de voir ses petits-enfants grandir dans la foi catholique, ajoute le poète, et ce fut sans contredit la plus grande joie que cette âme sainte éprouva ici-bas.

Les relations avaient toujours été bonnes entre les membres de la famille royale de Burgondie. Des légendes franques, inspirées par l'antipathie nationale et nées sur les lèvres des poètes populaires, ont représenté Gondcbaud comme le meurtrier de son frère Chilpéric, dont il

(1) Frédégaire. m, 17.

(2) Grégoire de Tours, ii, 28.

(3) Bindtng, p. lU.

(4) Grégoire de Tours, /. c. C'est à cette occasion qu'elle aura reçu le nom de Chrona; le texte de (irégoire l'insinue d'ailleurs : Quarum senior mutata veste Chrona... vocabatur.

(3) Frédégaire, iv, 22; Jahn, 11, p. 163, conteste que Sn'deleuba ait pu bâtir cette église à Genève, où elle était une pauvre exilée, mais il fournit par là une preuve de plus que cet exil n'est qu'une légende.

(6) Leblant, Inscriptiom chrétiennes de la Gaule, t. I. n" 31, pp. 08-71.

MARIAGE DR CLOVIS

aurait encore fait périr la veuve et les fds, en même temps qu'il reléguait ses fdles à Genève. L'histoire donne un éclatant démenti à ces traditions, si anciennes qu'elles soient. Chilpéric n'eut pas de fils, et ses filles ne furent pas reléguées en exil. Sa veuve Carétène, on vient de le voir, 'mourut dans une heureuse vieillesse en 506. Loin d'être le meurtrier de son frère, Gondebaud l'avait regretté sincèrement, et saint Avitus, le grand évêque de Vienne, atteste lui-même la piété fraternelle de ce prince hérétique mais digne de sympathie (1). Ses relations avec son frère Godegisil paraissent avoir été. satisfaisantes aussi ; plus tard, il est vrai, elles furent troublées ; mais ce fut Godegisil et non lui qui ouvrit la guerre fratricide, et l'on peut croire que c'est la jalousie qui en fut le principal mobile.

Gondebaud, en effet, avait sur son frère une supériorité qui n'était pas seulement due à l'aînesse. Longtemps avant que les événements eussent fait de lui le seul souverain de tous les Burgondes, il semble avoir déjà tenu cette place dans l'estime de ses voisins (2).

Étant donnée cette espèce d'hégémonie de Gondebaud, il n'est pas impossible que, comme le disent les légendes, Clovis ait eu à négocier avec lui à l'occasion de son mariage : cela n'empêche aucunement qu'il ait dû demander la main de la jeune princesse à son tuteur, le roi de Genève. Tout permet de croire que la famille royale de Burgondie fut flattée d'une alliance qui la rattachait à un prince désormais puissant, et en qui elle trouvait un allié éventuel contre les Goths d'Italie et d'Espagne. Les seuls scrupules vinrent de la jeune fille, qui était catholique

(1» Flebatis quondam pielate ineffabili funera germanorum. S. Avitus, Epistolœ ad Gundobadum, 5.

(2) Cr. Ennodius, Vlfa mncl't Epiphnnii.

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fervente, et qui tremblait devant les hasards d'un mariage avec un païen. Les unions de ce genre, sans être précisément défendues par l'Eglise, étaient généralement envisagées par elle avec une certaine défiance, et Glotilde ne pouvait pas Tignorer. Sans doute, dans le trouble de sa conscience, elle se sera adressée aux pasteurs de Téglise de Burgondie, et Ton aime à se persuader que de grands esprits comme saint Avitus ont participé à la solution du problème moral qui préoccupait la future reine des Francs. En considération des intérêts suprêmes qu'ils voyaient en jeu, ils auront rassuré cette âme craintive, et ils lui auront rappelé que plus d'une fois, selon la parole de TApôtre des nations, Vhomme infidèle a été sanctifié par la femme fidèle (1). Mais en même temps ils auront voulu que la vierge chrétienne ne fût pas exposée à devenir la mère d'une famille païenne, et ils auront stipulé, se conformant à l'esprit de l'Eglise catholique, que les enfants issus du mariage projeté recevraient le baptême (2).

L'union de Glovis et de Glotilde fut donc conclue en 492 ou 493. L'imagination populaire s'est singulièrement intéressée, chez les Francs, à cet événement de la vie privée du héros national. Elle en a fait l'objet d'une multitude de fictions poétiques, elle en a remanié le récit à diverses reprises, elle a fini par en faire un véritable poème nuptial. Ge poème a été pris longtemps pour de l'histoire : c'est l'étude des vieilles littératures germaniques et romanes du moyen âge qui a permis à la science de lui restituer sa vraie nature, et à l'histoire de le rayer de ses pages (3).

(1) s. Paul, I Ad Corinth., vu, 14.

(2) La conjecture est de Dubos, III, p. 78.

(3) Je renvoie, pour la démonstration de ce point, au chapitre intitulé : le Mariage de Clovis, dans VHistotre poétique des Mérovingiens^ pp. 225 à 251.

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MARIAGE DE CLOVfS

Nous ne reproduirons pas ici les naïves inventions de l'épopée populaire. Non que nous méconnaissions l'intérêt réel qu'elles présentent pour l'historien : au contraire, rien n'occupe une place plus légitime dans l'histoire des faits que l'impression qu'ils ont produite dès le premier jour sur les peuples. Mais, présentée à cette place, la légende, par rintérôt même qui s'attache à ses fictions, attirerait seule les regards du lecteur et ne lui permettrait pas de voir la réalité. Et il se trouve que cette fois la réalité est bien plus belle que la fiction. L'épopée, en effet, ne grandit pas toujours les héros chrétiens ; elle rabaisse les personnages que leurs vertus placent au-dessus de la foule, en leur attribuant les actions et les mobiles du vulgaire (1). Nul n'a plus pâti de cette tendance que la figure de sainte Glotilde. En présentant ici son histoire dégagée de tous ses ornements poétiques, nous substituons à l'héroïne romanesque de la tradition la suave figure historique d'une sainte trop longtemps méconnue.

Une ambassade solennelle alla, selon l'usage, chercher la jeune fiancée et la ramena à son époux, qui était venu à sa rencontre à Villery, près de Troyes, aux confins des deux royaumes (2). Il la conduisit lui-même à Soissons, où, selon toute apparence, eurent lieu les fêtes du mariage (3). L'union fut heureuse. Dès les premiers jours le

(1) Léon Gautier, les Épopées françaises. 2« édit., t. III, pp. 785 et suiv.

(2) Vilariaco in qua Chlodoveus residebat in territorio Trecassino. Frédégaire, m, 19. C'est Villery, (Aube), au sud de Troyes. V. Longnon, Geographie de la Gaule au VI* siècle, pp. "75, note 1 et 333. Cette indication, il est vrai, nous est fournie par la légende, qui a enchâssé cette fois un détail réel. Le village de Villery a été l'objet d'une intéressante délibération au congrès archéologique de Troyes en 1853 ; v. le compte rendu (Paris, 1854), pp. 178-179.

(3) Le Chronicon sancti Benigni Divionensis (Dachéry, Spicilegiumji.il) dit à tort Chalon-sur-Saône. Sur les solennités d'un mariage royal chez les Francs, comparer celui de Sigebert d'Austrasie avec Brunehaut.

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jeune roi barbare s'attacha d'un cœur sincère à Tépousc de son choix ; il lui laissa prendre sur sa vie un grand et salutaire ascendant, et Glotilde devint le bon génie de ce héros sauvage. Il lui resta fidèle : nulle part on ne voit que, comme tant de ses successeurs, il lui ait infligé Tinjurieux partage de son affection avec des rivales. Elle fut la reine de son cœur comme elle était la reine de son

peuple.

Le rôle des femmes chrétiennes dans la conversion des peuples barbares est un des plus admirables aspects de rhistoire de la civilisation. Partout on les voit qui s'en vont seules, pleines d'une touchante confiance, à la cour de leurs époux barbares, apportant le parfum de l'Evangile dans les plis de leur voile nuptial. Leur amour, leur sourire, leurs vertus plaident avec une éloquence muette la cause de leur Dieu dans l'intimité de leur foyer domestique. Lorsque les missionnaires arrivent, ils trouvent la voie frayée et les obstacles aplanis. Une reine chrétienne va au-devant d'eux et leur enseigne le chemin du cœur du roi. Souvent elle en a fait d'avance un chrétien à son insu, en lui apprenant à admirer et à aimer, dans la compagne de sa vie, l'idéal de l'épouse et de la mère.

La conversion de Clovis, telle fut aussi la mission que s'attribua Glotilde. Dans cette œuvre, ce n'est pas sur les débats dogmatiques qu'elle compta ; celui que Grégoire de Tours suppose entre elle et son mari n'eut probablement jamais lieu. Ge qui dut toucher bien plus le cœur de Glovis, c'est l'exemple de la piété et des vertus de sa femme, muette et persuasive prédication qui entrait à la longue dans son intelligence. Toutefois il était bien loin encore de la conversion, et la naissance de leur premier enfant, Jnf^omiiL. vint donner quelque chose de plus poignant à la dissidence religieuse qui les séparait. Allait-on baptiser

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MARIAGE DE CLOVIS

l'enfant? Gette question dépassait de beaucoup Thorizon du foyer royal. Si l'héritier du trône de Glovis devenait l'enfant de l'Église catholique, Tavènement d'une dynastie catholique au trône des Francs n'était plus qu'une question de temps, et le germe de la conversion du peuple tout entier était jeté. Glovis consentit au baptême de l'enfant. Qu'il s'y fût engagé lors de son mariage ou qu'il n'ait fait que céder, le moment venu, aux sollicitations de Glotilde, on peut voir dans cette concession la preuve du grand ascendant que la jeune reine avait déjà acquis sur son époux.

Glotilde ne négligea rien pour que la cérémonie, outre la majesté de ses rites, fût entourée de toute la pompe d'un baptême royal. L'église où eut lieu la solennité, — peut-être Notre-Dame de Soissons, alors cathédrale (1), — fut tendue de voiles et de tapis précieux : il s'agissait de trouver, dans l'éclat imposant de la fête, un moyen de frapper l'imagination du roi. Dans sa sainte ambition, la jeune femme voulait que le baptême du fils devînt le salut du père. Une cruelle déception devait bientôt mettre à l'épreuve la foi de son âme : l'enfant n'avait pas encore déposé la robe blanche du baptême qu'il expirait. La douleur du père se traduisit par des paroles pleines d'amertume : « G*est votre baptême, dit-il, qui est la cause de sa mort ; si je l'avais consacré à nos dieux, il serait encore vivant. » Mais Glotilde n'eut que des accents de soumission et de reconnaissance envers la volonté divine qui venait de briser ses jeunes espérances, et qui semblait

(1) Elle ut construite, au iv» siècle, sur les ruines d'un temple d'Isis, en rhonneurdes SS. Gervais et Protais, auxquels fut adjoint le patronage de la sainte Vierge. V. H. Martin et P.-L. Jacob, Histoire de SoissonSy t. I; Leroux, Histoire de Soissons, t. I, pp. 135-137; Poquet et Daras, Notice historique et archéologique de la cathédrale de Soissons, p. 10,

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donner un argument aux convîctîons païennes du roi. « Je rends grâces, dit-elle, au Dieu tout-puissant et créateur de toutes choses, qui ne m'a pas trouvée indigne d'être la mère d'un enfant admis dans son céleste royaume. La douleur de sa perte ne trouble pas mon âme ; sorti de ce monde avec la robe blanche de son innocence, il se nourrira de la vue de Dieu pendant toute Téternité (1). »

L'année suivante, un autre fils, Clodomir, vint consoler les jeunes époux de la perte de leur aîné. Malgré la catastrophe de l'année précédente, le roi, par loyauté ou par tendresse, ne s'opposa point à ce que Clodomir fût baptisé aussi. Mais l'épreuve de Clotilde n'était pas terminée. Comme si tout se fut conjuré pour abattre le cœur de la courageuse chrétienne, l'enfant commença à languir peu après son baptême, et Clovis revint à ses raisons. « Pouvait-il lui arriver autre chose qu'à son frère ? dit-il. Il a été baptisé au nom de votre Christ, il faut donc bien qu'il meure. » Cette sinistre prédiction ne se réalisa point. La foi de Clotilde triompha de la tentation, et le Ciel accorda la guérison de l'enfant à ses ferventes prières.

Voilà, dans toute sa simplicité un peu naïve, cette page de la vie domestique de Clovis et de Clotilde. C'est la seule que nos sources nous aient conservée, et il n'y en a pas dans toute l'histoire des Francs qui présente autant d'intérêt. Combien elle est touchante dans son rôle d'épouse et de mère, cette jeune femme catholique placée auprès du roi barbare comme son ange gardien, et qui doit disputer son mari à l'idolâtrie et son enfant à son mari ! Elle n'a d'appui que son Dieu, mais son Dieu la passe au creuset des douleurs les plus amères ; il semble vouloir briser son cœur et confondre sa foi, sans qu'elle cesse de le glorifier

(1) Grégoire de Tours, u, 29.

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au milieu de ses tribulations, jusqu'à ce qu'enfin tant de vertu obtienne sa récompense ! Telle est cette âme sainte et douce qui, éprouvée et bénie tour à tour, a été choisie pour ouvrir au peuple franc les portes du royaume de Dieu. Arrière les ineptes légendes qui profanent la beauté sacrée de cette noble physionomie, et qui mettent sur la figure sereine de la sainte les passions de l'héroïne de roman !

La mère était consolée : l'épouse continuait d'attendre avec patience et avec foi. Clovis résistait toujours aux instances de sa femme. Ceux qui dédaignent de s'intéresser à la vie religieuse des personnages historiques, et qui croient pouvoir interpréter toutes leurs actions par les calculs de l'ambition et de l'intérêt, se trouveront bien embarrassés pour rendre compte de cette attitude. Les raisons d'ordre politique qui ont pu décider Clovis à se faire chrétien ont existé de tout temps : pourquoi donc a-t-il fallu des événements extraordinaires pour l'amener aune mesure si profitable à ses intérêts ? La réponse à cette question est bien simple : Clovis n'avait pas la foi, et il n'entendait pas s'agenouiller aux pieds d'un Dieu auquel il ne croyait pas. Comme Théodoric le Grand, comme Gondebaud, qui auraient sauvé leur dynastie et assuré l'avenir de leurs peuples s'ils avaient embrassé à temps la religion catholique, Clovis restait en dehors de l'Église parce que l'Église n'était pas pour lui l'épouse du Dieu vivant, parce que, comme le lui fait dire l'historien, Jésus-Christ n'était pas pour lui un Dieu. C'était sa conscience qui refusait de se rendre à la vérité ; tant qu'elle n'était pas illuminée par la grâce, Clovis restait plongé dans les ténèbres du paganisme.

Cette situation n'aurait pu se prolonger sans donner les plus légitimes inquiétudes à Clotilde. L'arianisme, qui avait déjà fait tant de victimes dans la famille de son père,

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venait de pénétrer dans celle de son mari. Le mariage d'Aldoflède avec larien Théodoric avait été précédé de la conversion de cette princesse au christianisme ; peut-être des prêtres ariens étaient-ils venus la baptiser à la cour môme de Clovis. Ce fut Foccasion d'une propagande religieuse dont une autre sœur de Clovis, Lantliikle, fut la première conquête (1). Certes, un pareil résultat était bien fait pour encourager le clergé arien dans ses efforts auprès des Francs païens, et notamment auprès de leur roi (2). L arianisme était, en quelque sorte, le credo national des Germains. Le catholicisme, professé par les provinciaux, semblait n'outre qu'une religion de vaincus. Ne fallait-il pas craindre que Clovis à son tour, si jamais il reconnaissait la nécessité de se faire chrétien, n'acceptât que rÉvangile mutilé auquel adhéraient jusqu'alors tous les peuples barbares, et qui était celui de son beau-frère Théodoric ?

D'autre part cependant, le cercle des inttuences qui devaient enfin pousser Clovis dans les bras de la vraie Eglise se resserrait de plus en plus. L'exemple des rois barbares, d'ailleurs ses rivaux ou ses adversaires, et dans tous les cas éloignés de lui, n'avait pas une force de persuasion suffisante pour neutraliser l'action quotidienne de son milieu. Il trouvait les missionnaires catholiques partout : à son foyer, sous les traits d'une femme aimée ; au dehors, dans ses relations avec les plus éminents personnages de la Gaule romaine. Il était en partie le protégé,

(1) Selon von Schubert, o. c. p. 37, Lnnthilde aurait accompagné sa sœur lors de son mariage en Italie, et en serait revenue arienne.

(2) Saint Avitus seml)le faire allusion h cette propagande quand il écrit à Clovis: Vcstraî subtilitatis acrinioniam quorumcumque schismatum sectatores sententiis suis variis opinione, diversis multitudine, vacuis veritate Christiani nominis visi sunt obumbratione velare. S. Avitus, EpiS' ioUe, 36 (4i).

en partie le protecteur des évêques ; il avait sans doute des relations d'amitié avec plus d'un. Parmi les fidèles d'origine gallo-romaine dont il était entouré, il ne rencontrait que des catholiques. Et déjà surgissait à côté de lui le grand homme qui devait être, avec Clotilde, le principal instrument de sa conversion.

Il est permis de croire que saint Rémi, archevêque de Reims, était dès lors le confident des espérances et des préoccupations de la reine des Francs. Depuis la mort de saint Loup de Troyes, qui avait été pendant un demisiècle le patriarche de la Gaule, ce pays n'avait pas, à cette date, un personnage plus éminent, ni le clergé un dignitaire qui lui fît plus d'honneur que le métropolitain de la deuxième Belgique. Fils d'une famille noble du pays de Laon, qui paraît avoir été une des maisons viitrées de la Gaule septentrionale, Rémi avait sans doute fait ses études littéraires à l'école de Reims, qui jouissait d'une vieille célébrité. Les contemporains vantaient sa science et son éloquence : c'était, disaient-ils, un orateur accompli, possédant toutes les ressources de son art, et il n'y avait personne qui l'égalât (1). La collection de ses discours, rapportée à Clermont par un amateur qui l'avait achetée chez un libraire de Reims, y excita l'admiration des plus fins lettrés (2), et valut à saint Rémi une épître des plus flatteuses/le Sidoine Apollinaire. Dans ce curieujC document, où s'épanche le style prétentieux et maniéré de l'époque, Sidoine relève avec une précision pédantesque les principaux mérites de la rhétorique de décadence, dont

(!) Non extat ad pra^scns vivi hominis oratio, quani pcritia tua non sine labore Iransgredi queat ac supervadere. Sidoine Apollinaire, Epistolx, IX, 7. Erat auteni sanctus Reinigius episcopus egregiœ scientiœ et rethoricis ad primum imbutus studiis. (Grégoire de Tours, ii, 31.)

(2) Omnium assensu pronuntiatum pauca nunc posse similia dictari. (Sidoine Apollinaire, l. c.)

il fait honneur à son vénérable correspondant (1). Mais Rémi dépasse de toute la tête les chétifs lettrés qui le saluaient comme une de leurs gloires. Élevé à leur école, il s'inspirait à d'autres sources, et il avait des préoccupations plus hautes. Ce puissant ouvrier de Dieu se souciait peu de cette gloire littéraire qui faisait battre le cœur de Sidoine, et c'est dans son généreux dédain pour les vanités d'une civilisation mourante qu éclate son incontestable grandeur. Il faut comparer ces deux évêques pour avoir une idée du départ qui se faisait alors, dans TEglise, entre les hommes de l'avenir et ceux du passé : ceux-ci, s'attardant aux jeux frivoles d'une littérature usée, ne se résignant ni à la disparition d une civilisation sans laquelle ils ne pouvaient vivre, ni à l'arrivée de ces barbares chez lesquels tout leur répugnait, la taille (2), la langue et même l'odeur (3); ceux-ci, oubliant qu'ils sont des Romains, des nobles, des lettrés, pour courir à cette plèbe barbare qui arrive, qui va avoir le sceptre du monde, et qui tiendra dans ses mains les destinées de rÉglise catholique. Il ne fallait que du talent pour être un Sidoine ; il fallait du génie pour être un Rémi. Ce génie, à vrai dire, c'était le génie de la sainteté. Ses vertus étaient glorifiées à l'égal de son éloquence ; on lui attribuait des miracles, et l'admiration des peuples l'entourait, dès son vivant, de Tauréole des élus.

Tel était l'homme que la Providence avait envoyé à Clotilde pour l'aider à remplir sa grande tâche. Les relations entre la reine et le pontife étaient anciennes sans doute : voisin de Soissons, qui était la capitale du royaume,

(1) w., ibid.

/2) Spern'u senipedem stUnm Thalia.

Ex quo scptipedes videt patronos.

Id., Car m. xn, 18.

(3j Id., Cann. xii, 13.

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et où son frère Principius occupait le siège épiscopal, il avait plus d'une occasion de visiter la cour, et il ne doit en avoir laissé échapper aucune. On a vu avec quelle décision, à une heure où l'avenir était douteux encore, Rémi avait salué dans le jeune Clovis le futur maître de la Gaule. Certes, le cœur de l'apôtre avait eu plus de part à cette démarche que le calcul de l'homme politique, et l'on peut se figurer avec quel zèle Rémi continuait dans l'ombre, auprès de Clovis devenu son roi, l'œuvre d'apostolat indirect commencée par la lettre de 481. Son influence grandissait et s'affermissait ; le roi païen apprenait à s'incliner devant la supériorité morale du prêtre de Jésus-Christ. L'heure allait sonner où les larmes de Clotilde et les enseignements de Rémi porteraient leurs fruits. L'homme à qui la voix populaire attribuait la résurrection d'un mort allait devenir Tinstrument de la résurrection d'un peuple.

LA CONVERSION DE GLOVIS

L'extension prodigieuse qu'avait prise en quelques années le petit royaume des Saliens l'avait mis en contact ' avec tous les peuples qui se partageaient la Gaule. Grâce à la conquête de Verdun et d'une partie de la Belgique première, il était devenu le voisin des Alamans, et une lutte avec cette nation belliqueuse était imminente. Elle éclata en 496.

Les Alamans (1) avaient été depuis le troisième siècle, avec les Francs, les plus redoutables adversaires de l'Empire, et c'étaient leurs assauts combinés qui avaient brisé sa force de résistance. C'était à qui de ces deux peuples porterait les plus rudes coups à l'ennemi commun. Les Alamans y mettaient une fougue et un acharnement

(1) Sur les Alamans il faut lire : Zeuss, Die Deutschen und die Xachbarstàmme, Munich, 1837; Geschichte der Almnannen und Franken bis zur Griindung der frànkischen Monarchie durch Kônig Chlodwig, Sulzbach, 1840; Merkel, De republica Alamannorum, 1849; von Schubert, Die Unterwerfung der Alamannen unler die Franken, Strasbourg, 1884.

LA CONVERSION DE CLOVIS

incomparables. Comme des essaims furieux, ils passaient le Rhin tous les ans, et venaient désoler les provinces de la Gaule. Pendant tout le quatrième siècle, les empereurs eurent sur les bras la lutte contre leurs tribus toujours renaissantes, et la guerre alémanique se déroula parallèlement à la guerre franque, avec les mêmes péripéties et les mêmes épuisements. Plus à portée du regard des historiens romains, les envahisseurs alamans ont même pris, dans les annales de l'Empire, une place particulièrement en vue. Les écrits du temps sont pleins des noms de leurs chefs, qui portaient l'épouvante jusqu'au fond des provinces. L'histoire doit une mention spéciale à ce vaillant Chnodomar, le monarque aux bras musculeux et à la taille gigantesque, qui apparaissait à la tête des siens, monté sur un cheval écumant, et agitant sur sa tête un panache couleur de flamme, pendant que deux cents guerriers de choix, qui composaient sa garde du corps, combattaient autour de lui, prêts à le suivre dans la victoire, dans la prison ou dans la mort (1). Des flots de sang alémanique inondèrent les provinces envahies ; des milliers d'Alamans succombèrent tous les ans sur le sol gaulois dans des batailles meurtrières. Dans celle de Strasbourg, en 354, ils combattirent au nombre de trente-cinq mille, sous la conduite de sept rois et de dix princes royaux, et ils laissèrent cinq mille des leurs sur le carreau (2). A Châlons-sur-Marne, en 367, le brave Jovin leur infligea un désastre non moins cuisant (3). Enfin, à Colmar, en 374, leur armée, qui comptait quarante mille hommes selon les uns, soixantedix mille selon les autres, fut entièrement exterminée, et tout au plus cinq mille trouvèrent leur salut dans la

(1) Amm. Marcell., xvi, 12.

(2) irf., 1. c.

(3) Id., xxvii, 2.

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fuite (I). Mais, chaque fois, la nation, qui semblait anéantie, revenait à la charge, nombreuse comme si elle était restée intacte pendant des siècles, ardente comme si elle n'avait jamais connu la défaite (2). Devenus les maîtres, après une lutte acharnée, de la trouée de l'Entre-Rhin-et-Danube, que ne protégeait plus le Limes tombé en ruines, les Alamans se répandirent dans la belle et riante contrée que les Romains appelaient les Champs Décumates, ils entrèrent victorieux dans la grande ville d'Augsbourg, et occupèrent toute la région comprise entre le Lech et le coude que fait le Rhin à partir de Bâle. De là ils pouvaient a leur gré descendre dans la haute Italie; dès 392, on les vit apparaître sous les murs de Milan (3), et plus d'une fois depuis lors, séduits par un charme toujours nouveau, ils reprirent le chemin de la terre ensoleillée. D'autre part franchissant la ligne du Rhin abandonné, ils se déversèrent en masses torrentueuses sur les provinces orientales de la Gaule, si longtemps l'objet de leurs ardentes convoitises. L'Alsace tombait. en leur pouvoir avec ses plaines fécondes ; ils foulaient en vainqueurs ces champs qu'au siècle précèdent ils avaient engraissés des rtots de leur sang, et la vieille Argentoratum, témoin de leur premier désastre, empruntait maintenant à leur langue son nom nouveau de Strasbourg. Après la mort d'Aétius, le dernier défenseur de la Gaule, la première Belgique fut également à leur merci. Toul et Metz leur ouvrirent leurs portes, Langres et Besançon devinrent des villes alémaniques,' Reims trembla plus d'une fois devant eux.

En même temps qu'ils se dilataient ainsi, menaçant à la fois l'Italie, la Gaule centrale et la Pannonie, les Alamans

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