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de croire que les choses ne se passèrent pas avec la simplicité qu'y voit Grégoire. Le chroniqueur ne connaisssit de riiistoire de Glovis que les grandes lignes, et n'avait plus qu'une idée fort lointaine de la manière dont les populations germaniques résolvaient d'ordinaire le problème de leur conversion. Nous serions assez portés à nous figurer la scène qu'il résume comme un pendant de hi célèbre délibération qui devait avoir pour résultat, un siècle plus tard, la conversion de la Northumbrie au christianisme (i). A coup sûr, si un contemporain, si un témoin oculaire nous en avait conservé le souvenir, elle se présenterait à nous avec un caractère moins légendaire et avec un intérêt historique plus vif encore (2).
Pour le reste de l'armée franque, elle n'eut pas à se prononcer, et la conversion du roi n'avait pour elle qu'un intérêt général. Cette armée, qui depuis la conquête de la Gaule romaine comprenait au moins autant de chrétiens que de païens, puisqu'elle se recrutait parmi les indigènes aussi bien que parmi les barbares, avait été licenciée dès la fin de la campagne. Les soldats étaient rentrés dans leurs foyers : ceux-ci avaient regagné les villes gauloises qui étaient leur patrie, ceux-là étaient allés retrouver leurs
(1) Beda le Vénérable. Uixf. eccl. Anq(. ii, 13.
(2) M. dArbois de Jubainville se figure les choses niilrenient. Selon lui. Clovis était le grand prêtre des Francs, « et les prêtres inférieurs étaient les chefs de famille ; ceux-ci, subordonnés à Clovis au point de vue religieux comme à celui de la justice et de la guerre, suivirent en religion l'ordre du maUrc; ils obéirent avec la même ponctualité que s'il avait été question d*un jugement prononcé par le roi, en matière soit criminelle, soit civile, ou que si à la guerre ils avaient entendu son commandement. Avant de se faire baptiser, Clovis avait eu, en vrai politique, la politesse de leur demander avis. Mais il y a une fa(;on royale de poser les questions qui n*est qu'une manière habile «le donner un ordre »» [Elude sur la langue des Francs à Vépoque Mérovingienne, Paris, 1900, p. 15.) En réalité, comme on le verra plus loin, les rois mérovingiens se gardaient de violenter leurs guerriers dans leur conscience religieuse, et Clovis n'avait pas le pouvoir de leur imposer sa propre foi .
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familles sur les bords de l'Escaut et de la Meuse, dans les vastes plaines des Pays-Bas. Les soldats chrétiens, apparemment, se réjouirent comme autrefois les contemporains de Constantin le Grand ; quant aux barbares païens, ils restaient étrangers aux préoccupations de la conscience individuelle de leur roi, et ne se laissèrent pas gagner par son exemple. Ils continuèrent d'ignorer Jésus-Christ et de sacrifiera leurs dieux jusqu'au jour où des missionnaires zélés, pénétrant chez eux au péril de leur vie, leur apportèrent la bonne nouvelle du salut. Il fallut plus d'une génération pour les convertir. Ceux de Cologne étaient encore en grande partie païens un demi-siècle plus tard, et ils faillirent faire un mauvais parti à saint Gallus de Glcrmont, malgré la faveur dont il jouissait auprès du roi Thierry I, parce qu'il avait osé détruire un de leurs sanctuaires (1). Quant aux Saliens, plusieurs continuèrent de pratiquer le culte païen à la cour de leurs propres rois (2). Au septième siècle, ils jetèrent leurs premiers apôtres dans l'Escaut (3), et ils restèrent longtemps rétifs à l'Évangile. La Toxandrie, leur patrie primitive, comptait encore des païens à la fin du huitième siècle, et les rivages de la Flandre ne furent entièrement débarrassés du paganisme que pendant le onzième. Cette lenteur du peuple franc à suivre son roi dans les chemins où il venait d'entrer s'explique par la torpeur morale de toute barbarie : elle n'était pas le fait d'une opposition de principe, et rien n'eût été plus éloigné de l'esprit des Francs, à cette heure, que de prendre ombrage de la vie religieuse d'un monarque aimé et victorieux (4).
(1) Grégoire de Tours. Vif sa Pa/rum, VI, 2.
(2) Vifa sancfi Vedasti, r. 7, S H M, 111, HO.
(3) \'i/>( mncii Amandl, par Baudcmiind.
(4) Cependant Dubos, II, p. 5:{8 ; Fauriel, H, p. 59; Pétigny, II, p. 418; Loebeil, 2« édit., p. 329, Leblant, Inscriptions chrétiennes de la
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L'instruction religieuse des hommes de Clovis fut menée rapidement, et il fallut fixer la date de la cérémonie du baptême. Une antique tradition, qu'on disait remonter jusqu'aux Apôtres, voulait que ce sacrement ne fût administré que le jour de Pâques, afin que cette grande fête pût être, en quelque sorte, le jour de la résurrection pour les hommes et pour Dieu (1). Mais le respect de la tradition ne prévalut pas, dans l'esprit des évoques, sur les raisons majeures qu'il y avait de ne pas prolonger le catéchuménat du roi et des siens. En considération des circonstances tout à fait exceptionnelles, on crut devoir s'écarter pour cette fois de la règle ordinaire, en fixant la cérémonie à la Noël. Après la fête de Pâques, la Nativité du Sau-
Gaulc t. I, p. xLvii, suivis do ,|H.u.lilO ,l'ùriv,»ns qui parlcnl .l'aprCs eux. af.i™>ent ,,ue lors du l..,p..hnc .le Clovis. les l-rancs ,|n, voulurent resler païeus se séparèrent ,1e lui et allèrent se mettre sous les ordres .le Roitnacaire de Cambrai. Péligny va même plus loin en afl.rnuinl .lu a ceHe occasion Uagnacaire se sépara ouvertement de .-.lovs X supposer mie RaBnacaire existât encore i. cette date (on a vu plus haut <|uc 1.- ron- Uaire est probable), il y alà une jrrave erreur, résultant de l mterprelat.on ,'cieuse du passade dllincmar ,,ue voi.i : Multi deni.p.e ,1e l.ran,„nm> eiereilu necdum ad fidem cmversi, euni régis parente Hai^.mano ultra
Sumnamlluvium aliquamdiu dcgerunt. ,lonec "''-if .f.™'^ ;°2nnum Kloriosis potitus victoriis, eundeu. llaganarum. Ilag. ..s lurpitudmum fuservientem vin.lun. a Fn.n.is silu In.dilum rcx r.hlo.lo^ uus oeoul. , et omnem Francoru.n populum per beatum Remigiun. ad l.dem converti et baptizari obtinuit. Lidce dilin.mar est très .laire. smon bien exac e : il se ligure que tous les Francs de C.b.vis se sont converlis avec I», et , ajoute que ceux ,,ui faisaient partie du royaume de Hagnaca.re restèrent païens comme leur roi) jusc,uà la conquête de ce royaume l«'r Uovis Il n'esl pas question là de soldats de Clovis qu. lauraienl quitte pour protester con re sa conversion, et .[ui seraient allés servir Uagnacaire. C„ quesi llincmar ne non.n.e ici que Ragnacaire et non . l.aranc c'est parce qu'il considère ce dernier comme étant deja couvert ams que son fils, sur la foi de la légende qui montre Clovis les introduisant de force dans l'ordre du clerf?é.
(1) Voir, pour la Gaule le canon 18 du concile d'Auxerre et le canon 3 du deuxième concile de Màcon. Toutefois il y a des exemples que dans la Gaule du sixième siècle on administrait le baptême a Noël (Grégoire de Tours, vm, 9).
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veur était assurément, dans toute Tannée liturgique, celle qui, par sa signification mystique et par la majesté imposante de ses rites, se prêtait le mieux au grand acte qui allait s'accomplir.
Est-il vrai qu'en attendant ce jour, Clovis voulut s'y préparer par un pèlerinage au tombeau de saint Martin, le patron national de la Gaule? Saint Nizier, évêque de Trêves, parle de ce pèlerinage à une petite-fille de Clovis, comme d'un fait qui est dans toutes les mémoires (1), et Ton sait la dévotion particulière de Clotilde pour le sanctuaire de Tours, auprès duquel elle voulut passer ses dernières années. Les miracles de l'illustre thaumaturge avaient été un de ses grands arguments au temps de ses controverses religieuses avec son époux : serait-il étonnant qu'au moment où il allait devenir chrétien comme elle, elle eût voulu témoigner sa reconnaissance au saint en lui menant sa royale conquête ? C'était, en môme temps, procurer à Clovis lui-même la grâce d'être le témoin oculaire des prodiges que la miséricorde de Dieu réalisait tous les jours auprès du glorieux tombeau, et aviver sa foi au spectacle de tant de merveilles. Il ne serait donc nullement invraisemblable que Clovis eût inauguré la nombreuse série des pèlerinages de souverains aux reliques du confesseur de la Touraine. Il est vrai que Tours appartenait pour lors aux Visigoths ; mais le roi de ce peuple, qui ne savait pas même défendre la tête de ses hôtes contre les exigences de son puissant voisin,
(1) Audisti ava tua, domna bone memorie Hrodchildis, qualiter in Francia venerit, quomodo domnum Hlodoveum ad legeni caiholicam adduxerit, et cum esset homo astutissimus, noluit adquiescere antequam vera agnosceret. Cum ista quae supra dixi (il s'agit des miracles des saints) probata cognovit. humilis ad domni Martini limina cecidit et baptizare se sine mora promisit. M, G. H. Epistolœ Merovinf/lci et Karolini œvi, t. I, p. 122. Sur le pèlerinage de Clovis à Tours, voir l'ingénieuse interprétation de M. Lecoy de la Marche, Saint Martin, p. 362.
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aurait-il voulu s'opposer à ce que Clovis vînt faire ses dévotions auprès d'un sanctuaire qui était le rendez-vous des fidèles de toute l'Europe? C'est à peine, d'ailleurs, si le roi des Francs s'y trouvait en pays étranger : il n'avait que la Loire à passer, et il pouvait visiter le sanctuaire sans entrer dans la ville même, qui était éloignée d'un quart de lieu environ.
Toutefois, il faut bien l'avouer, le silence gardé sur un événement de cette nature par Grégoire de Tours, qui était le mieux placé pour le connaître et le plus intéressé à le racontçr, ne permet pas à l'historien de se prononcer d'une manière catégorique à ce sujet (1).
Cependant le grand jour de la régénération de Clovis approchait. L'auguste cérémonie devait avoir lieu à Reims, qui était la métropole de la Belgique seconde et la ville de saint Rémi. Quelle autre ville était plus digne d'un tel honneur, et à qui son prélat eût-il consenti à le céder? Grégoire de Tours, il est vrai, ne nomme pas expressément Reims comme théâtre de ce grand événement, mais ce silence même est une présomption en faveur de la tradition rémoise, car le rôle attribué à saint Rémi implique celui de sa ville épiscopale. S'il en avait été autrement, l'historien n'eût pu se dispenser de nommer la ville préférée à la cité champenoise, à moins d'induire gratuitement la postérité en erreur (2). Tous les chroniqueurs ont
(1) J'ai fait droit aux judicieuses réserves formulées par le R. P. Chérot dans l'un des articles qu'il a consacrés à la première édition de ce livre. {\, Éludes Religieuses, t. 67, (avril 1896) p. 639 et suivantes.
(2) Déjà Frédégaire III, 21 (Script, rer. Merov, ii, p. 101 \ (m, p. 408), et le Vila S, Vedasti c. 3, (0. c. III, p. 408) ont interprété le témoignage de Grégoire de Tours dans le sens favorable à Reims. M. Kriisch
. le reconnaît, mais au lieu d'en conclure que c'était le sens le plus obvie du texte, il croit au contraire que cette interprétation est contredite par Varcessire de Grégoire (V. le passage en question ci-dessus, p. 316, n. 3). Mais Tobjection de M. Krusch est aujourd hui énervée
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été unanimes à reconnaître Reims dans la ville baptismale de Clovis, et jamais aucune autre cité gauloise ne lui a disputé son titre d'honneur.
Il est probable que Clovis vint s'établir à Reims avec Clotilde quelques jours avant le baptême, si Ton ne préfère admettre qu'il y séjourna toute l'arrière-saisonpour se préparer au sacrement. Selon toute apparence, le couple royal prit un logement dans le palais qui surgissait alors audessus de la porte Basée. C'est là, dans le voisinage d'une église Saint Pierre mentionnée par d'anciens textes, que le roi des Francs passa les derniers jours de son catéchuménat (1).
Bien que déchue alors de la splendeur qui l'entourait à l'époque romaine, la métropole de la deuxième Belgique restait une des plus belles villes du royaume franc. Le vaste ovale de son enceinte muraillée, qui datait du troisième siècle finissant, englobait le centre et la partie la plus considérable de la cité primitive. Elle était percée de quatre portes correspondant à deux grandes rues qui se coupaient à angles droits, et ornée, à ses extrémités méridionale et septentrionale, de deux arcs de triomphe dont le dernier est encore debout aujourd'hui. Son amphithéâtre,
par la conjecture du P. Jubaru. (V. ci-dessus p. 316 avec la note 2). La thèse de M. Krusch repose sur une interprétation vicieuse de la lettre de saint Xizier de Trêves à la reine Glotsinde, femme d'Alboïn. Dans cette lettre, (V. p. 323, note) l'évoque ne se propose nullement de raconter le baptême de Clovis, mais il se contente d'y faire allusion en passant pour trouver dans cette histoire un exemple édifiant pour le roi des Lombards. Comment M. Krusch peut-il écrire : « Die Ansicht dass die Taufe Chlodovechs in Reims erfolgt sei ist also ein fur aile mal aufsugeben. » (Krusch, Zwei Heiligenleben des Jonas von Susa dans Mittheilungen des Instituts fur ostreichische Geschichte, XIV, p. 441.
(1) Jubaru, 1. c. p. 331. Malgré 1 érudition et la sagacité déployées par M. Louis Demaison dans la dissertation dont il a bien voulu enrichir la première édition de ce volume, pour établir que Clovis a habité le palais archiépiscopal situé près de la cathédrale, je n'ai pu résister à la force de l'argumentation du P. Jubaru.
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ses thermes opulents, fondés par Constantin le Grand, les riantes villas disséminées dans ses environs, en un mot, tout ce que ne protégeait pas Tenceinte rétrécie élevée sous Dioclétien avait souffert cruellement pendant les désordres des derniers siècles (1). Toutefois, une florissante série de basiliques chrétiennes, tant àTintérieur qu à Textérieur de la ville, la consolait de ses revers et était pour elle le gage -de jours meilleurs. Depuis que la paix avait été rendue à rÉglise, les tombeaux des saints et des martyrs de Reims, alignés le long de la voie Césarée, qui sortait de la ville parla porte du sud (2), sY^aient transformés en opulents sanctuaires où les fidèles se complaisaient à multiplier les témoignages de leur piété. Là se dressait Saint-Sixte, la plus ancienne cathédrale de Reims, élevée sur le tombeau 4e son premier pasteur. Voisine de Saint-Sixte, l'église dédiée aux martyrs Timothée et Apollinaire gardait des souvenirs chers à la dévotion et au patriotisme des Rémois. Saint-Martin, non loin de là, surgissait entouré d'hypogées chrétiens remplis de peintures murales symboliques, dans le style de celles qu'on retrouve dans les catacombes àe Rome (3). De l'autre côté de la chaussée, et presque en face de ce groupe, l'œil était attiré d'abord par Saint-Agricole, bâti au quatrième siècle par l'illustre préfet Jovin; là se trouvait le beau sarcophage en marbre blanc de ce grand homme de guerre, et aussi celui de saint Nicaise, l'évèque martyr du cinquième siècle, substitué plus tard à saint Agricole dans le patronage de ce sanctuaire. A côté de Saint-Agricole était Saint-Jean, qui avait été probablement le baptistère de Reims à l'époque où Saint-Sixte en
(1) L. Demaison, les Thermes de Reims {Travaux de l'Académie de Reims, t. LXXV, année 1883).
(2) C'est aujourd'hui la rue du Barbâtre.
(3) Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 448.
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était la cathédrale, et Saint-Celsin, placé plus tard sous l'invocation de sainte Balsamie. Enfin, en arrière du premier groupe et en s'éloignant de la chaussée, on voyait encore, au milieu des tombeaux, un modeste oratoire dédié à saint Christophe, auquel était réservé l'honneur d'abriter les cendres de saint Rémi. Ce grandiose ensemble d'édifices religieux avait poussé, comme des fleurs suaves, sur les tombes des martyrs et des confesseurs; les fidèles étaient venus grouper leurs habitations à Tombre de leurs murailles vénérées, et une seconde Reims, entièrement chrétienne, avait surgi en dehors et à côté delà vieille cité romaine. Au surplus, l'intérieur de la ville s'était lui-même enrichi, depuis la fin des persécutions, de plusieurs nobles monuments, qui racontaient les triomphes de l'Eglise et la foi des fidèles. Dès 314, l'évèque Bétause y avait bâti l'église des Saints-Apôtres, qui s'appela plus tard Saint- Symphorien, et, dans les premières années du cinquième siècle, saint Nicaise avait élevé et dédié à la sainte Vierge le sanctuaire qui, depuis cette date, est resté en possession du siège cathédral de Reims. C'est, on s'en souvient, au seuil de cette église qu'il avait succombé, en 407, sous les coups des Vandales, et Reims conservait avec émotion le souvenir de son martyre, dont on montre encore aujourd'hui la place au milieu de la basilique agrandie. Avec tous ces monuments sacrés, que desservait un nombreux clergé, la ville était donc un centre religieux considérable, et si l'on tient compte du prestige qui entourait son évêque saint Rémi, on n'aura pas de peine à se persuader que la métropole de la deuxième Belgique était aussi, à certains égards, la métropole religieuse du royaume des
Francs.
De concert, sans doute, avec le roi des Francs, saint Rémi veilla à ce que la fête eût tout l'éclat religieux et pro-
fane qu'elle comportait. Tout ce qu'il y avait de personnages éminents dans le royaume y fut convié (1), et le» invitations allèrent même chercher les princes de l'Église au delà des frontières (2). Le baptême de Glovis prenait la portée d'un événement international. La Gaule chrétienne en suivait les préparatifs avec une attention émue ; les princes de la hiérarchie catholique tournaient du côté des Francs un regard plein d'espérance, et un tressaillement d'allégresse parcourait au loin l'Église humiliée sous le joug des hérétiques. En môme temps, de sérieuses préoccupations durent visiter les hommes d'État de Tarianisme, en particulier dans les cours de Toulouse et de Ravenne. Qu'annonçait, en effet, pour la famille des monarques barbares, cette diversité de confession religieuse qui allait se produire pour la première fois au milieu d'eux ? Et que réservait au monde l'espèce de complicité morale qu'ils sentaient sourdre entre le roi des Francs et les populations catholiques soumises à leur autorité?
Au milieu de l'allégresse des uns et de l'inquiétude des autres, se leva enfin le grand jour qui devait faire de la nation franque la fille aînée de TEçlise catholique. Ce fut le 25 décembre 496, jour de la fête de Noël. Jamais, depuis son existence, la ville de Reims n'avait été témoin d'une
(1) C'est ce qui ressort du passage suivant de la lettre de saint Avitus à Glovis : Conferebamus namque nobiscuni tractabamusque, quale esset illud, cum adunatorum numerosa pontificum manus sancti ambitione servitii membra regia undis vitalibus confovcret, cum se servis Dei inflecteret timendum gentibus caput. On ne connaît toutefois aucun de ces prélats, sauf saint Soleine de Chartres (v. Appendice). Il est parlé aussi de saint Vaast {yUa Vedastli, c, 3) et des saints Médard et Gildard {Vita sancti Gildardi, dans Analect. Bolland.^ t. VIU, p. 397).
(2) S. Avitus, EpistolaSy 46 (41) : Si corporaliter non accessi, gaudiorum tamen communione non defui, quandoquidem hoc quoque regionibus vestris divina pietas gratulationis adjecerit, ut ante baptismum vestrum ad nos sublimissimse humilitatis nuntius, qua competentem vos profitebamini pervenerit.
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solennité si grandiose; aussi avait-elle déployé toute la pompe imaginable pour la célébrer dignement. De riches tapis ornaient la façade des maisons ; de grands voiles brodés, tendus à travers les rues, y faisaient régner un demi-jour solennel ; les églises resplendissaient de tous leurs trésors; le baptistère était décoré avec un luxe extraordinaire, et des cierges innombrables brillaient à travers les nuages de l'encens qui fumait dans les cassolettes. Les parfums, dit le vieux chroniqueur, avaient quelque chose de céleste, et les personnes à qui Dieu avait fait la grâce d'être témoins de ces splendeurs purent se croire transportées au milieu des délices du paradis (l).
Du palais de la porte Basée, où il avait pris sa résidence, le roi des Francs, suivi d'un cortège vraiment triomphal, s'achemina à travers les acclamations enthousiastes de la foule, jusqu'à la cathédrale Notre-Dame, où devait avoir lieu le baptême. « Il s'avance, le nouveau Constantin, écrit une plume contemporaine, il s'avance vers la piscine baptismale pour se guérir de la lèpre du péché, et les vieilles souillures vont disparaître dans les jeunes ondes de la régénération (2). » Ce fut un défilé processionnel selon tout Tordre du rituel ecclésiastique. En tète venait la croix, suivie des livres sacrés portés par des clercs ; puis s'avançait le roi Glovis, dont l'évêque tenait la main comme pour lui servir de^uide vers la maison de Dieu (3). Derrière lui marchait Glotilde, la triomphatrice
(1) Velis depictis adumbrantur platea;, eclesi* rurtinis albentibus adurnantur, baptistirium componitur, bals.ima difunduntur, micant flagrantes odorem cerei, totumque templum baptistirii divino respergeretur ab odore, talemque sibi gratiani adstantibus Deus tribuit, ut œstimarent se paradisi odoribus coUocari. Grégoire de Tours, ii, 31.
(2 Procedit novos Constantinus ad lavacrum, deleturus lepne veteris morbum, sordentesque maculas gestas antiquitus recenti latice deleturus. Grégoire de Tours, ii, 31.
(3) Sicque praecedentibus sacrosanctis evangeliis et crucibus, cum
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de cette grande journée ; elle était accompagnée de Théodoric, le fils aîné du roi, et des princesses ses sœurs, Alboflède et Lanthilde, celle-ci arienne, celle-là plongée jusqu'alors dans les ténèbres du paganisme. Trois mille Francs, parmi lesquels toute la bande du roi, et un certain nombre d'autres hommes libres de son armée (1), s'acheminaient à la suite du monarque, et venaient, comme lui, reconnaître pour chef suprême le Dieu de Clotilde. Les litanies de tous les Saints alternaient avec les hymnes les plus triomphales de l'Église, et retentissaient à travers la splendeur de la ville en fête comme les chants des demeures célestes. « Est-ce là, aurait demandé Glovis à saint Rémi, le royaume du ciel que tu me promets ? — Non, aurait répondu le pontife, mais c'est le commencement du chemin qui y conduit (2). »
Arrivé sur le seuil du baptistère, où les évèques réunis pour la circonstance étaient venus à la rencontre du cortège, ce fut le roi qui, le premier, prit la parole et demanda que saint Rémi lui conférât le baptême (3). « Eh bien,
hymnis et cantiris spiritualibiis Jilr(iie liPtaniis, sanotoriimqiic nominis acihimutis, sanctus pontifex inanuiii tenons régis a domo re/^'ia permit ad baptistoriuui, subséquente re«,nna et populo, llincmar, Vifa saticli liemir/ii (Bouquet, III, pp. 376-377). On ne s'étonnera pas de nous voir emprunter ces détails descriptifs à-Hincuiar: Tordre liturgique d'une cérémonie de ce genre était sans doute le même au ix* siècle qu'au vi«.
(1) Grégoire, ii, 31. suivi par le Ufier historlœ, c. 15, se borne à dire d'une manière générale : De exercito ejus... amplius triamilia. Frédégaire, III, 21, dit : sex niilia Francis. Hincmar, Vita Remigu, parle de trois mille sans compter les femmes et les enfants. D'autre part, la Vie de saint Soleine de Chartres connaît trois cent soixante-quatre nobles baptisés avec Clovis. Il faut s'en tenir au témoignage de Grégoire.
(2; Dum autem simul pcrgercnt, rex interrogavit episcupum, dicens : Patrone, est hoc regnum Dei quod mihi promittis ? (^ui episcopus : Non est hoc, inquit, illud regnum, sed initium xim per quam venitur ad illud. Hincmar, Vita sancti Remigii {^ouqneiy UI, p. 377).
(3) Rex ergo prior poposcit se a pontifeci baptizare. Grégoire de Tours, II, 31. Ce prior semble trahir une liturgie un peu ditférente ne l'actuelle : Sacerdos interrogat : Que nomme vocaris ? Catechumenus respondct: N...
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Sicambre, répondit le confesseur, incline humblement la tête, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré (1).» Et la cérémonie sacrée commença aussitôt avec toute la solennité qu elle a gardée à travers les siècles. Répondant aux questions liturgiques de Tofficiant, le roi déclara renoncer au culte de Satan, et fit sa profession de foi catholique, dans laquelle, en conformité des besoins spéciaux de cette époque tourmentée par l'hérésie arienne, la croyance à la très sainte Trinité était formulée d'une manière particulièrement expresse. Ensuite, descendu dans la cuve baptismale, il reçut la triple immersion sacramentelle au nom du Père, du Fils et de TEsprit-Saint. Au sortir du baptistère, on lui administra encore le sacrement de confirmation, selon l'usage en vigueur dans les baptêmes d'adultes. Les personnages princiers furent ondoyés après le roi ; Lanthilde, qui était déjà chrétienne, n'avait pas besoin d'être rebaptisée, et on se borna à la confirmer selon le rite catholique (2). Quant aux trois mille Francs qui se pressaient sous les voûtes sacrées, il est probable que le sacrement leur fut conféré selon le mode de l'aspersion, déjà pratiqué à cette époque. Tous les baptisés revêtirent ensuite la robe blanche, en signe de l'état de grâce où ils entraient par la vertu du sacrement de la régénération.
La légende n'a pas voulu laisser passer le souvenir de la grande journée du 25 décembre 496 sans y suspendre
Saccerdos : Quid petis ab Ecclesia Dei? R. Fidem, etc. V. le rituel romain, Ordo haptismi adullorum. Ou bien a-t-on voulu marquer que dans son impatience Clovis n'a pas attendu la question liturgique, mais qu'en vrai barbare il a passé par-dessus les formalités ?
(1) Gui ingresso ad baptismum sanctus Dei sic infit ore facundo : Mitis depone colla Sicamber, adora quod incendisti. incende quod adorasti. Grégoire de Tours, ii, 31.
(2j Grégoire de Tours, ii, 31.
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ses festons, et pendant longtemps le peuple n'a connu le baptême de Clovis qu'à travers ses récits merveilleux. On racontait qu'au moment d'ondoyer le roi, saint Ilemi s'aperçut que le chrême qui devait être, selon les prescriptions liturgiques, versé dans l'eau aussitôt apr«*s la bénédiction do celle-ci faisait défaut, parce que le prêtre chargé de l'apporter n'avait pu se frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se pressait aux abords. Alors il leva les yeux au ciel dans une supplication émue, et voilà qu'une colombe, tenant dans son bec une ampoule remplie du précieux onguent, descendit jusqu'à lui, la laissa tomber dans ses mains et disparut. Telle était, dès le IX® siècle, la tradition rémoise. Plus tard, lorsque l'usage se fut introduit de sacrer les rois de France, on se persuada que le chrême miraculeux avait été apporté du ciel, non pour le baptême, mais pour le sacre de Glovis, et cette croyance a valu ensuite à Téglise de Reims l'honneur de sacrer tous les rois. On aurait tort de sourire de ces légendes : elles ne manquaient pas de grandeur, et elles possédaient même une vraie valeur nationale en un temps où le peuple français vénérait la couronne de ses rois comme l'emblème de la patrie. Celle-ci lui semblait plus sainte quand il en croyait les représentants consacrés par Dieu même, et il faut respecter les poétiques fictions dont il a entouré Torigine de son obéissance.
Immense fut dans tous les milieux Teffet produit par le baptême de Glovis. Partout où la vie chrétienne avait ouvert les yeux aux hommes sur les intérêts généraux, on comprit que quelque chose de grand venait de se passer. Les populations catholiques du royaume franc se sentirent du coup relevées et rassurées : elles pouvaient regarder l'avenir en face, maintenant que la framée de Glovis faisait la garde autour de leurs sanctuaires ; elles étaient désor-
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mais, sous tous les rapports, les égales des barbares, qui partageaient leur foi et qui se rangeaient sous la houlette des mêmes pasteurs. La journée de Reims mettait donc le sceau à la conquête de la Gaule, en enlevant le dernier obstacle qui s'opposât à la parfaite fusion des éléments indigènes et étrangers. Elle rendit possible l'étonnant spectacle offert pour la première fois au monde par un royaume barbare : des Romains adhérant à l'autorité d'un roi germanique, non avec résignation, mais avec enthousiasme, et jetant le vieux nom national dont ils étaient si fiers pour se parer, comme d'un titre plus beau, du nom nouveau de Francs. Une nation catholique était née, indestructiblement unifiée dans la même foi et sous le même roi, par un ciment tellement fort que jamais les siècles n'ont réussi à l'entamer.
Et ce royaume, sujet de joie et d'orgueil pour les fidèles qui l'habitaient, devenait en même temps un sujet d'espérance pour ceux qui portaient le joug des hérétiques burgondes ou visigoths. Ghaque fois qu'un acte d'injustice ou de violence venait révolter les consciences catholiques dans les royaumes ariens, les yeux des opprimés se tournaient instinctivement du côté où ils voyaient sur le trône un souverain catholique. Les royaumes ariens ne laissaient échapper aucune occasion de multiplier ces tentations pour leurs sujets orthodoxes, et quand ils assistaient à l'explosion de leurs sympathies franques, ils s'indignaient de démonstrations qu'ils avaient follement provoquées. Au fond, eussent-ils mis à ménager la conscience des orthodoxes le même soin qu'ils semblaient avoir pour l'exaspérer, la création d'un grand royaume catholique à côté de leurs constructions hybrides était par elle-même un phénomène redoutable et menaçant, dans une époque où la religion était la base principale, pour ne pas dire unique.