‹ Clovis [microform]Chapitre 5 sur 41 · T^'''T ''''-'-''''■ ^pp-— t · texte numérisé non relu

T^'''T ''''-'-''''■ ^pp-— t

sonnel sT ^ "'"" " '" ""'"^'""^ '^^^ '^ ^«"t Personnel, s. le pays n avait joui au moins d'une tranquik

Mais la situation allait bientôt changer et !.« „ ir.testines des fils de Cnn^t^nf ''"^°^'''^' ^* ^^^ guerres uts iiis ae Constantin permirent aux Franco A^

faire reperdre à l'Empire tous ses avantages ant^eurs Const n, „, , ^„. ,,^.^ ^^^^^ ^^ ^^^^^ g ^eneurs^

r,ucri e conti e .son frère Constant f340) la Ganl^ ^..* * .l-elque temps sans maître, car on ne peu fupp serjutul se soit jetée d'emblée dans les bras du vainqC I 1 s uveram. Les Francs profitèrent de ce momen^de crise pour reprendre les armes, et dés l'année suivan e "es chroniqueurs nous signalent les combats que Cons'tâ::

(1) Fecunda malis suis natio \fn rnr^^;^ j • .

CLOVIS

h II)

eut à leur livrer. Ils remplissent les années 341 à 345, si la chronologie de nos annalistes est exacte, et il ne parait pas que la victoire ait souri aux armes impériales. On parle bien de succès remportés sur les Francs et de la paix qui leur aurait été imposée par l'empereur (1) ; mais ce sont là, chez les écrivains de la décadence, des formules presque officielles, sous lesquelles il n'est pas malaisé de discerner des réalités beaucoup moins flatteuses. La sécheresse même des notices et Tabsence de toute mention un peu précise attestent l'embarras des historiographes, et une ligne de la Chronique de saint Jérôme (2), disant qu'on a combattu contre les Francs avec des succès divers, montre ce qu'il faut penser des uniformes bulletins de victoire enregistrés par des contemporains moins sincères. Quand ceux-ci nous disent qu on a fait la paix avec les Francs, il faut entendre par là qu'on a traité avec un ennemi qu'on n'a pas vaincu, nullement qu'on lui a dicté ses conditions ; personne ne s'y trompera pour peu qu'il soit habitué au langage conventionnel de cette époque. Concluons que l'Empire a dû laisser les Francs en possession des terres qu'ils avaient envahies, et que tout son triomphe sur eux consista à leur faire pro mettre de lui fournir des soldats (3). Les barbares, on l'a

(1) Saint Jérôme, Chronic, ann. 34i et 34.;; I«lalius, ann. :i4l et 342; Cassiodore, Chronic, ann. ait; Socrate, HhL écoles., ii, 10; Sozoniène, Hist. eccles.y m, 6; Libanius, Orat., m, pages 138-131», éd. de Paris.

(2) Saint Jérôme, Chron.f 1. 1. : Vario evcntu adversuniFrancos a Constante pufjnatur.

(3) Cf. Amédée Thierry, Histoire de In Gmile sons la domination romaine, II. p. 211, suivi par V. Duruy, Hist. des Romains, vi. p. 223, et Ricliter, Annalen des Frankischen Reichs, i, p. 10. Fauriel, 1, pp. l*>fi et suiv.. induit en erreur par une fausse citation d'Idatius, admet Tannée 337, mais il ne se trompe que de quelques années, et rapporte aussi l'entrée des Francs en Gaule au règne de Constant, qu'il appelle à tort Constance. V. encore Dederich, Der Frankenbund, p. H 3 et Luden, H, p. 105, cite par Dederich*

LES FRANCS EN BELGIQUE ^5

VU, ne refusaient jamais un pareil engagement. Quant au territoire qui dut leur être abandonné, il n'y a pas de doute que ce fut la Toxandrie : c'est là, en effet, que nous les trouvons installés à la date de 358, et l'historien qui mentionne leur établissement dans cette contrée nous apprend qu'ils y sont déjà depuis quelque temps (1).

Ce qui confirme singulièrement cette conjecture, c'est qu'au dire des archéologues, la plupart des trésors romams enfouis en pays flamand datent des années qui sui. virent le règne de Constantin le Grand (2). Il en faudrait conclure que dès cette époque les Francs débordèrent sur toute la Belgique septentrionale, et qu'ils se répandirent depuis la. Gampine jusque vers les côtes de la mer du Nord. Ils durent trouver dans ces régions, à côté des Saxons qui occupaient les rivages, ceux de leurs compatriotes qui étaient venus s'établir en Ménapie du temps de Carausius, et que ni Maximien ni les autres empereurs de la maison flavienne n'avaient totalement délogés de cette province.

Cette seconde immigration des Francs dans la Gaule, qui eut pour conséquence la germanisation définitive de k Belgique septentrionale, a passé, comme la première, à peu près inaperçue des contemporains, parce qu'ils ne pouvaient pas en apprécier la portée lointaine. Qui leur eût dit que c'était le premier acte d'une prise de possession irrévocable du territoire romain par les héritiers de l'Em-

(1) Parlant de l'expédition de Julien contre les Francs Saliens en 338

TrandZr. ^f t'/^P'"^'"^'' ""'"^ "^^"^ ^^ ^^^'^^0 solo apud Toxiandnam ocum habitacula sibi figere praellcenter. .> xviii, 8, 3

sent Inmir T'"' "^'?'"''' ^'"^^^^^^ ^^'^^ ^ ^^^«^^^^^ ^^^ Présent en Handre finissent la plupart à Constantin le Grand » De Bast

CLOVIS

pire ? Sans doute ils éprouvèrent une certaine humiliation à voir la frontière violée impunément par des tribus rebelles ; mais FEmpire lui-même, depuis plusieurs générations, n'avait-il pas multiplié les colonies barbares sur son sol ? C'étaient, il est vrai, des vaincus qu'il y avait installés ; mais si les nouveaux venus acceptèrent, comme on peut le croire, l'obligation de se soumettre au service militaire, on n'aura pas vu une différence essentielle entre l'indépendance des uns et le vasselage des autres. D'ailleurs, les terres dont les Francs venaient de s'emparer étaient précisément celles dont Rome n'avait rien su faire, et qui, composées de landes stériles vers Test, vers Touest de forêts marécageuses, étaient restées depuis quatre siècles barbares et inhabitées. Aucune portion du sol effectivement occupé par la civilisation romaine ne leur fut abandonnée. Ils ne pénétrèrent dans aucune cité, dans aucune ville forte. Tongres et Tournai restèrent au pouvoir de TEmpire, avec les grandes chaussées stratégiques qui maintenaient les communications entre Cologne et la Gaule. Plus d*un optimiste de l'époque aura pu se dire, en renouvelant un mot de Gallien, que les sables de la Campine n'étaient pas indispensables au bonheur de l'Empire.

Nous avons maintenant à exposer d'où venaient les peuplades franques qui s'établirent ainsi en Belgique. Toutes les deux, celles de la Ménapie comme celles du pays des Toxandres, sortaient de l'Ile des Bataves, qui était depuis longtemps devenue le vestibule de l'Empire pour toutes les tribus de la famille franque. Attirées par la richesse du sol provincial, ou poussées par les peuples cantonnés en arrière d'elles, elles passaient en Batavie, y absorbaient plus ou moins ce qu'elles trouvaient de population indigène, puis, après cette halte, se remettaient en marche et

LES FRANCS EN BELGIQUE gy

pénétraient en pays romain. Le souvenir de ces migrations nous a été conservé d'une manière un peu vague, mais exacte cependant, par un historien du cinquième siècle ; selon lui, c est pour échapper à la pression de leurs voisms les Saxons que les Francs se sont établis en Batavie (1). Une de leurs peuplades, celle des Saliens, a pendant quelque temps conservé son nom sur la rive gaucho I se retrouve en effet, au milieu du quatrième siècle, sous la plume des historiens contemporains (2), puis encore un peu plus tard dans l'Almanach de l'Empire (3). Après cela Il disparaît, ou du moins, les rares fois qu'il en est Mt mention. Il „ a plus, comme celui des Sicambres, qu'une vaeur purement poétique (4). Il n'est pas prouvé qu'il faille I. lentiher avec l'adjectif salique, qui semble désigner pluto la qualité du propriétaire libre. La loi salique, c'est selon toute apparence, la loi des hommes de condition salique, et non celle des hommes de race salienne

Les Saliens ne sont donc, en réalité, qu'une fraction du groupe occidental des Francs, qui comprenait encore des Bataves, des Gugernes, des Chamaves et des Tongres. Des le cinquième siècle, tous ces noms étaient oubliés, et le peup e sorti de leur fusion s'appelait, comme sur la rive droite le peuple des Francs. Les historiensont pris l'habitude de comprendre sous la désignation de Saliens les peuples francs autres que les Ripuaires (5). C'est une

(1) Zosime, m, :j.

(2) Julien, Ope™, éd. de Paris 1i!m .> -i'. » •

Zosime, ,.,, 6. ' ' ^^ "^^ ' •^'""'" Marcellin, xv„, 8 ;

.•ai::l:d:'::s:ï:;:;::r-;^^^^^^^

.~e de .a cavaiene de. «aule Jk::e t^Sl^rZ, -1':

(*) Ainsi dans Claudien, Oe lauUlùu, Sliliclwni., ,, 2H et dans Sidnin. Apollinaire, Cai-mina. vu, 237. ' !"aoine

,5) Le nom des Ripuaires apparaît pour la première fois dans Jordanes,

CLOVIS

erreur. Le peuple sur lequel régna la dynastie mérovingienne ne s'est connu lui-même que sous le nom de Francs, qui désignait également les Ripuaires. L'opposition entre ceux-ci et les Saliens est une conception assez tardive, ignorée encore des Francs de Glodion et de ceux de Glovis (1).

Ainsi, deux colonies franqucs, lune vers 287, l'autre en 341, ont osé, selon le mot d un historien, s'établir sur la rive romaine sans Taveu des empereurs, et s y sont ensuite maintenues avec leur permission. L'une s'est cantonnée sur le bas Escaut et s'est répandue dans les deux Flandres ; l'autre a pris pied dans le Brabant septentrional et dans la Campine actuelle. Fondues ensemble à un moment qui doit coïncider avec l'invasion de 341, elles ont constitué le noyau du peuple de Glodion. Le berceau de la monarchie française est dans les plaines des Pays- Bas.

C. 36, qui distingue entre Riparii et Franci, avec la même inexaclitude que, par exemple, Sidoine Apollinaire, Carm., vu, 236 et 237, oppose Salins h FrancHs.

(l) Depuis que ces Ii«(nes sont écrites, ma thèse a été rep: se et développée par M. O. Dippe. Der Prolog der Lex Salica (dan JUsloriscke \terleljahrschrift, 1899, pp. 178 et 186-188).

LES FRANCS EN BELGIQUE

[Suite.)

Plus d un demi-siècle va s'écouler sans que les colonies f anques de la Toxandrie et de la Flandre attirent l'attention de 1 histoire. Les rares fois qu'il sera question d'elles, on n en parlera que pour signaler leurs revers. On dirait qu elles cherchent à se faire oublier de lEmpire, ou aie reconciher avec leur prise de possession irrégulière et violente. Tout le poids de la lutte entre Francs et Romains pèsera sur leurs compatriotes restés en Germanie et qui a leur tour, essayeront de forcer le passage. Mais dans les assauts répétés qu'ils livreront à la frontière du Rhm ce seront des Francs encore qu'ils rencontreront en face d eux comme derniers défenseurs du monde romain Rien ne montre mieux la vitalité de ce peuple, et la place qu 11 prend des lors en Occident. Il „e s'agit déjà plus de savoir SI la Gaule sera romaine ou germanique; la seule question qm se pose, c'est si elle appartiendra aux Francs

CLOVIS

romanisés ou aux Francs restés barbares. De toute manière, sous l'uniforme romain ou sous les étendards de ses rois nationaux, le Franc sera le maître de la Gaule. Voilà ce qu enseignent les vicissitudes, souvent fort compliquées, du siècle dont l'histoire va passer sous nos yeux.

Le 18 janvier 350, le jeune empereur Constant, sous le règne duquel les Francs s'étaient établis en Toxandrie, périssait assassiné à la suite d un complot qui paraît avoir été ourdi par le parti païen. Dans cette tragédie, tous les principaux rôles furent joués par des Francs. L'usurpateur, Magnence, était de race barbare et très probablement d origine franque : il avait pour père un Lète et pour mère une devineresse (1). L'assassin fut un Franc du nom de Gaiso, et le dernier fidèle du malheureux empereur fut encore un Franc, nommé Laniogais, qui raccompagna dans sa fuite jusqu'au delà des Pyrénées. C'étaient les Francs aussi qui, avec les Saxons, formaient les éléments les plus solides de l'armée de Magnence, lorsque celui-ci dut aller défendre contre l'empereur légitime la couronne qu'il avait usurpée. Mais ce n'est pas tout, car Constance se procura à prix d'or l'alliance des Francs du Rhin, et c'est avec leur appui, intéressé mais efficace, que l'empereur franc fut renversé du trône. Enfin, l'homme qui, en passant du camp de Magnence dans celui de son adversaire, décida du sort des deux rivaux, c'était le Franc Silvanus. On cherche vainement le nom d'un Romain dans cette lutte où tous les intérêts de Rome sont en jeu. Vaincu à Mursa (351), Magnence s'enfuit jusqu'à Aquilée, et d'Aquilée jusqu'à Lyon. Là, il apprit que la Gaule s'était révoltée contre son frère Decentius, à qui il

(1) Julien, Cœsar., p. 20, éd. de Paris; Zosime u. 45 et 54.

LES FRANCS EN BELGIQUE \)i

en avait confié la garde pendant son absence, que Trêves lui avait fermé ses portes, qu'il avait été battu par TAlaman (]hnôdomar en voulant secourir la ville de Mayence, et que dans son désespoir il s'était tué. Tout croulait autour de lui : il n'avait plus qu'à imiter son frère, et il mit fin à ses jours par le suicide. Constance restait seul maître de l'Empire. *

Il paya de la plus noire ingratitude la fidélité du générai franc. Silvanus était né en Gaule, d'un père nommé Bonitus, qui avait rendu de signalés services à Constantin le Grand dans la guerre contre Licinius. Il était chrétien, et l'on peut le regarder comme le premier de sa race qui ait été conquis à la fois par le christianisme et par la civilisation romaine. Entraîné, sans doute malgré lui, dans le mouvement qui avait élevé Magnence, il s'en était dégagé à l'heure où la destinée était indécise encore, et où il y avait quelque courage à se prononcer comme il fit. Sa loyauté inspirait d'ailleurs tant de confiance, qu'aussitôt après la défaite de l'usurpateur. Constance l'avait renvoyé en Gaule pour y tenir les Francs en respect. Il s'était vaillamment acquitté de ce devoir, et de sa résidence de Cologne il ne cessait d'avoir Fœil sur ses compatriotes. Mais il était dit que l'Empire s'acharnerait à détruire tout ce qu'on faisait pour le sauver. Silvanus a ouvert la longue liste des barbares dont le bras est le dernier appui de l'Empire, et qui périssent par ordre des empereurs. La bouche des envieux et des intrigants, toute-puissante sous l'inepte Constance, eut bientôt fait de ruiner le crédit du fidèle serviteur dans l'esprit de son maître. Des lettres apocryphes attribuées à Silvanus et parlant de ses espérances impériales furent divulguées, et leurs prétendus destinataires arrêtés. L'imposture était évidente, mais tout le monde tremblait devant les combinaisons scélé-

CLOVIS

rates qu'avait ourdies l'intrigue, car chacun pouvait craindre d'en devenir à son tour la victime. Seuls les officiers francs, assez nombreux à la cour (l),et dont plusieurs étaient liés d'amitié avec Silvanus, eurent le courage de protester. L'un d'eux, Malaric, flétrit tout haut l'infamie des délateurs, convoqua ses collègues pour les associer à ses démarches, déclara répondre de la loyauté de son compatriote Silvanus, offrit même d aller le chercher et de le ramener à la cour, pour le mettre à môme de s'expliquer sur les accusations lancées contre lui. Il voulait laisser sa famille en otage et fournir, comme répondant, un autre de ses compatriotes, le tribun des armatures Mellobaud, ou encore envoyer Mellobaud à sa place et devenir lui-même sa caution.

Mais c'est en vain que ces généreux barbares se débattaient au milieu de ces toiles d'araignées, qu'ils essayaient, sans y parvenir, de trancher avec l'épée. Au heu de suivre la voie indiquée par Malaric, on imagina de dépêcher à Silvanus une espèce d'agent provocateur, nommé Apodemius. Ce misérable, pour le décider à la révolte, fit tout son possible pour lui laisser croire qu'il était déjà condamné. Pendant qu'il se consacrait à cette tâche odieuse, les calomniateurs de cour, mis en verve, s'avisèrent d'entraîner dans k chute de Silvanus celui-là même qui avait essayé de le sauver. Cette fois encore Malaric sembla venir à bout, à force de loyauté et d^énergie, de l'abominable complot : il rassembla les Francs, leur dévoila les nouvelles intrigues qui s'ourdissaient, leur montra que la cause de Silvanus était leur cause commune à tous et parla un langage tellement décidé, que l'empereur, plutôt par crainte que par esprit de

(l) Francis, quorum ea tempestate in palatio multitudo florebat. Amm. Marcell., xv, :i. 11.

LES FRANCS EN BELGIQUE 93

justice, se décida enfin à ouvrir une ehquête. L'enquête fit découvrir les faussaires et mit à nu toute la trame de intrigue. Néanmoins des influences puissantes sauvèrent les principaux coupables, et les autres ne furent punis que pour la forme. ^

Au milieu de tous ces légitimes sujets d'inquiétude et d indignation, Sdvanus, qui se sentait perdu, ne savait à quelle résolution s'arrêter. Un instant il rêva de se jeter dans les bras des Francs d'outre-Rhin, ses compatriotes après tout ; mais un ami fidèle lui exposa qu'il leur avait fait trop de mal pour pouvoir compter sur eux : « Ils vous tueront, Im dit-il, ou tout au moins vous trahiront à prix d argent » Et, sans doute, il lui rappela la tragique histoire de Proculus qui, Franc d'origine comme lui, et comme lui maître de Cologne, avait eu le malheur de se fier aux Francs et avait été livré par eux aux Romains. Silvanus se laissa persuader ; seulement, obligé de mettre ses jours en sûreté 11 recourut au moyen suprême des désespérés et 11 se fit proclamer empereur. Quelques lambeaux d étoffe rouge, arrachés à un étendard militaire, furent la pourpre de son inauguration.

La nouvelle de la révolte de Silvanus tomba comme un coup de foudre sur la cour imbécile qui avait tout fait pour pousser cet honnête homme à la défection. Lorsqu'elle arriva le soir au palais de Milan, le conseil impérial fut convoqué d'urgence, et l'on siégea au milieu de la nuit pour délibérer sur la situation. Tout le monde fut d'accord qu 11 n y avait qu'un homme pour la rétablir : c'était un vieux général du nom d'Ursicinus, que de basses intrigues avaient récemment dépouillé de son commandement m,htaire en Orient. On convint que l'empereur ferait semblant d ignorer la révolte de Silvanus, qu'il lui prépenterait Ursicinus comme son successeur, et qu'il le

CLOVIS

rappellerait à la cour par une lettre conçue en termes des plus flatteurs pour lui. Ursicinus avait carte blanche pour le reste. On ne lui donna pas seulement le temps de prouver qu'il était innocent des prétendus crimes qui avaient entraîné sa disgrâce, tant on était pressé de le voir partir, et tant on croyait peu à sa culpabilité. Les conseillers de l'empereur étaient heureux d'avoir mis aux prises les deux serviteurs les plus méritants de leur maître ; de toute manière, ils avaient gagné quelque chose. Ursicinus partit en toute hâte, accompagné d'une escorte dans laquelle se trouvait l'intègre narrateur auquel nous devons la connaissance de ce triste épisode (1). Il voulait arriver assez tôt pour que Silvanus put le croire parti de Milan avant que la nouvelle de sa révolte y fût arrivée. Ursicinus trouva Cologne dans une animation extraordinaire ; elle était remplie de soldats, et agitée par les préparatifs que Silvanus faisait pour recevoir l'assaut des troupes impériales. Il vit bien qu'il était inutile d'attaquer de front un homme si bien entouré, et qu'il ne fallait compter, pour réussir, que sur la ruse. Lui qui avait été récemment encore victime des intrigants et- des calomniateurs, il recourut, pour perdre Silvanus, aux basses et honteuses manœuvres dont il avait eu à souIVrir lui-même. Il faut remarquer qu' Ursicinus passait pour avoir du mérite, et qu'il travaillait pour son maître légitime ;mais c'est le propre de la décadence de marquer d'une tare de dégradation les vertus les plus respectables, en les employant à des œuvres indignes d'elles. Ursicinus gagna la confiance de Silvanus en affectant de se plaindre avec lui des procédés de la cour, et de l'ingratitude qui était la seule récompense des honnêtes gens. Pendant que de la sorte il endormait

(1) Lire toute Thistoire de Silvanus dans Ammien Marcellin, xv, 5 et 6«

LES FRANCS EN BELGIQUE

Silvanus et le plongeait dans une fausse sécurité, sous main il gagnait ses officiers et préparait sa chute. Un beau matin, au lever du soleil, le comJ)lot éclata. Attaqué par une bande de rebelles qui massacrèrent sa garde du corps, Silvanus, qui se rendait à la messe, fut obligé de se réfugier en toute hâte dans la chapelle chrétienne ; mais il y fut poursuivi et massacré.

Ainsi périt cet infortuné, qui avait mieux mérité de l'Empire, et dont la cour était parvenue à faire un usurpateur malgré lui. Il laissait une mémoire sans reproche, et le silence de l'historien qui fit partie de l'ambassade envoyée pour le perdre est un éloquent témoignage rendu à ses vertus d'homme et à son honneur de guerrier. Il avait su inspirer des amitiés fidèles, comme fut celle de Malaric, et de nobles dévouements, comme celui dont on va parler. Parmi ses domestiques, il y avait un chétif petit homme du nom de Proculus, qu'on avait mis à la torture après sa mort pour lui faire avouer les crimes imaginaires de son maître, et révéler les noms de ses prétendus complices. Tout le monde tremblait que le malheureux, vaincu par les souffrances, ne dénonçât une multitude d'innocents. Mais Proculus supporta les plus cruels tourments sans accuser personne, et, pendant que le bourreau lui brisait les membres, il ne cessa de protester de l'innocence de Silvanus, qu'il établit par des arguments sans réplique. Un dévouement aussi sincère, mais moins pur, fut celui de cette esclave de Silvanus qui était échue, après la confiscation de ses biens, à l'un des auteurs de sa mort, nommé Barbation. Elle le dénonça avec sa femme pour crime de lèse-majesté, et, les ayant fait condamner à mort, elle eut la satisfaction d'offrir ces têtes odieuses aux mânes du maître qu'elle pleurait.

Il était juste de nous arrêter un instant devant la figure

CLOVIS

|i il

de Silvanus; il montre ce qu'on pouvait faire, au quatrième siècle, d'un barbare converti, et quelle somme de ressources morales les peuples germaniques mettaient à la disposition de l'Empire, qui s'acharnait à les gaspiller de la manière la plus criminelle. Que fallait-il attendre de souverains qui, n'ayant p is de meilleurs défenseurs que leurs volontaires barbares, plongeaient eux-mêmes le poignard dans ces vaillantes et loyales poitrines, et qui, aussitôt après, tremblaient de peur en s'aperce vant de ce qu'ils avaient fait ? 11 n'y a rien de plus misérable, et c'est un spectacle que Rome ne se lassera plus de donner jusqu'à la fin.

Les Francs d*outre-Rhin se chargèrent de faire de sanglantes funérailles au compatriote qui leur avait été un voisin si redoutable (1). A peine avait-il disparu, qu'ils se précipitèrent sur la Gaule désormais sans défense. Cologne, le boulevard de la Germanie, soutint quelque temps leur assaut à l'abri de ses solides murailles ; mais, sans doute parce qu'ils y trouvèrent des intelligences parmi les lidèles de Silvanus qui voulaient le venger, elle finit par tomber dans leurs mains, et ils y mirent tout à feu et à sang. La porte des Gaules leur était toute large ouverte maintenant, et le pont de Constantin, qui jusqu'alors avait été un ouvrage avancé de la défense, devint pour eux la triomphale chaussée par laquelle ils passèrent en masses compactes sur la rive gauche. Pendant le même temps, le haut Rhin était forcé par les Alamans, et, depuis ses sources jusqu'à son embouchure, le beau fleuve ne vit plus sur ses deux rives que des déprédateurs barbares, qui détruisirent quarante-cinq villes sans compter une innombrable quantité de châteaux forts et de fortins. Rien ne

(1) Amm. Marcell.i xv, 8.

LES FRANCS EN BELGIQUE

leur résistait, ni enceinte ni armée ; au seul bruit de leur arrivée, les villes étaient abandonnées par les populations affolées (1). Mis en appétit par l'odeur du carnage, les Lètes cantonnés dans l'intérieur de la Gaule sentirent se réveiller leur instincts barbares ; ils voulurent avoir leur part de la curée, et comme de nouveaux Bagaudes, ils promenèrent le fer et le feu jusqu'au fond des provinces les plus éloignées de la frontière (2).

Que pouvait faire dans de telles conjonctures la cour de Milan, sinon de nouveau recourir à un de ces hommes qu'on tenait à l'écart tant qu'on n'avait pas besoin d'eux, et à qui l'on confiait les destins de l'État aussitôt qu'il était menacé ? Il fallut bien que l'empereur se résignât, malgré ses répugnances, à s'adresser à son jeune parent Julien, dernier survivant des neveux de Constantin le Grand massacrés au lendemain de sa mort.

Julien était alors un jeune homme à l'esprit sérieux et réfléchi, avec assez de talent et de caractère pour faire honneur à son origine dans tous les postes où il plairait à la fortune de l'employer. Il avait gardé jusque là l'attitude effacée qui convenait à ses malheurs et à sa dignité : il vivait dans la solitude, n'ayant d'autre société que celle de ses livres, trop timide et trop gauche d'ailleurs pour se faire valoir, même s'il l'avait voulu, dans un monde prosterné devant tous les caprices de Tétiquette. On ne se doutait guère, à la cour, de ce qui se cachait sous ces dehors réservés. On le savait passionné pour la littérature, et plein de vénération pour les rhéteurs qui avaient été ses maîtres, et parmi lesquelles brillait le sophiste Libanius. Ce qu'on ignorait, c'est que cette imagination ardente, refoulée sur elle-même et condamnée à ne trouver

(1) Julien, Lettre aux Athéniens: Zosime, m, 1- (2; Amm. Marcell., xvi, H.

Ilia-

de satisfaction que dans la vie purement intellectuelle, avait été conquise entièrement par les grandeurs du monde antique, entrevu à travers la splendeur sans pareille dont Fentouraient ses poètes et ses philosophes. Les Muses l'avaient ramené devant les autels des dieux oubliés; il s'y était épris du charme d'une mythologie que d'ailleurs les lettrés de son temps rajeunissaient au moyen d'ingénieux symbolismes. Son besoin d'idéal trouva une satisfaction dans ces poétiques rêveries ; la grandeur morale du christianisme, compromis à ses yeux par les royaux meurtriers de sa famille et par les sophismes de l'hérésie, ne fit pas d'impression sur cette âme d'écolier trop bien doué. Toutefois, dissimulé comme le sont d'ordinaire les opprimés, il cacha soigneusement au fond de son cœur les sentiments qui le remplissaient, et seuls les confidents les plus intimes de sa pensée purent entrevoir ce qui était réservé au monde, le jour où il serait donné à Julien d'en occuper le trône (1).

Tel était l'homme sur lequel Constance venait de jeter les yeux pour délivrer la Gaule des barbares. On le tira de sa solitude, on lui fit déposer le manteau de philosophe pour la pourpre impériale, on lui donna la main d'Hélène, sœur de l'empereur, puis, sans lui révéler la terrible nouvelle de la chute de Cologne, on le dirigea vers la Gaule avec la mission de faire rentrer cette province sous l'autorité impériale. Il partit sans joie, l'àme pleine de sombres pressentiments, se considérant comme une victime vouée à une mort certaine. Lorsque, revenant de la cérémonie de

(1) Il faut lire sur Julien l'Apostut les pages pénétrantes où M. Paul Allard analyse avec un remarquable talent de psychologue les divers éléments qui se sont réunis pour faire l éducation littéraire et théurgique de ce personnage, et pour le faire retomber dans les bras du paganisme. V. Julien VApostaty tome l, Paris 1900. livre qui paraissait>u moment où je corrigeais les épreuves de cette seconde édition.

entrer dans le palais de Constance, on l'avait entendu d un héros : et c'est par cette lugubre prophétie enve-

E^sra^rs:^^"---''-— -^

Il fut d'ailleurs à la hauteur de sa mission. De Vienne

ouvi^^^ors,u'ilseprésenta.l'i:;r^^^^

vous a ses troupes, et de Reims, s'avançant avec les dIu, grande précautions, eten rangs serrés,'à travée uZ

maten e t! !■ "^"'^^^'^"'^ ^-'^-^ I« ville d! Brama en, et, après en avoir nettoyé la contrée tant bien aue mal, il courut en toute hâte •, r„i«^ ^ , ^

SMS égale, qui commanjail à Ja fois le cou™ du Rhi„ ., . grande ehaus.ée de Rei„,. Voilà pourquoi mÔ.wI le. .tapes, sans prendre le temps de détLo 1.7

.Hs::rre,eX= ^ituSi'- -f ^

et de, désastres qu'ils avaient à vên" 1'". l'T T' Rhin, les villes e, les ehàteau,-fort°°n.é Jl , ^"^ f' .|n.s de déeo^bre. ; seule, ^..^.IZtXZ:

SpTéiririt:::,::: :r:rr ^™-" pe"P^.sdéserte,q„el..H.rwe.n'e*:;7^d':^l'

CLOVIS

ils n'avaient pas encore déposé leur aversion pour les enceintes muraillées, qu^ils regardaient comme des tombeaux, et ils ne savaient que faire des ruines qui étaient leur œuvre. Le général romain s'y établit avec ses soldats ; il en releva les murs, la remit en état de défense, et sans doute y rappela la population. Une série d'opérations militaires contre les Francs répandit la terreur parmi eux ; leurs rois furent forcés de faire la paix, et de respecter la sécurité du boulevard de l'Empire, Ce grand résultat obtenu, Julien revint par Trêves, et alla prendre ses quartiers d'hiver à Sens, au cœur de la Gaule.

Il venait de fermer ce pays à de nouveaux envahisseurs ; mais il y avait enfermé les anciens, et ils restaient terribles. Les provinces étaient sillonnées dans tous les sens par des bandes de Francs, dWlamans et de Lètes, qui tenaient la campagne, qui coupaient les communications entre les villes, et qui, servis par des quantités d espions et de traîtres, fondaient à l'improviste sur les endroits qui semblaient le plus en sûreté. Julien, qui avait cru pouvoir disperser ses troupes dans leurs cantonnements fut lui-même assailli à Sens par ces hardis pillards, et pendant trente jours il dut soutenir leur siège, sans que duranttout ce temps, soit trahison, soit impuissance, les troupes romaines des villes voisines pussent venir à son secours. Il se défendit tout seul, et finit par repousser rennemi. Au printemps de 357, il reprit l'offensive ; cette fois, cY^ait le haut Rhin qu'il s'agissait de reconquérir, et les Alamans qu'il fallait humilier. Mal servi, trahi môme par un lieutenant inepte que Constance avait attaché à ses flancs, Julien parvint cependant à rebâtir Saverne, qui commandait la route du Rhin vers l'intérieur de la Gaule; il arriva ensuite jusque près de Strasbourg, où il livra une sanglante bataille à sept rois alamans. Dans cette journée.

dont les principaux honneurs furent pour les auxiliaires barbares, Julien se couvrit de gloire, et il poursuivit les vaincus au delà du Rhin pour achever leur soumission.

Les Francs avaient profité de son absence pour reprendre le cours de leurs déprédations en Gaule Belgique. Sévère, maître de la cavalerie de Julien, allant de Cologne à Reims, était tombé sur eux dans le pays de Juliers, et il put rapporter à son général en chef les ravages qu'ils commettaient dans cette contrée de Belgique toujours éprouvée. La chose parut assez importante à JuHen pour qu'au lieu de prendre pendant la mauvaise saison un repos mérité, il donnât tout de suite la chasse à ces insolents pillards. Ceux-ci, apprenant son arrivée, se jetèrent à la hâte dans deux forts à moitié ruinés sur les bords de la Meuse, dont l'histoire ne nous a pas conservé les noms, et, pendant près de deux mois d'hiver (décembre 357 et janvier 358) ils y résistèrent aux efforts qu'il fit pour les réduire. Comme le fleuve était gelé, et qu'il pouvait craindre que les assiégés ne s'échappassent à la faveur des ténèbres, il y fit circuler nuit et jour des bateaux qui ne cessaient d'en casser les glaces. Enfin la constance des Romains triompha de la fermeté des barbares ; épuisés de faim et de fatigue, ils furent obligés de se rendre, et Julien les envoya à l'empereur. Une armée de ravitaillement qui venait à leur secours rebroussa chemin en apprenant cette nouvelle, et le jeune César alla passer le reste d'une année si laborieuse dans une ville des bords de la Seine pour laquelle il avait une vive prédilection, et qu'il appelait sa chère Lutèce.

L'immense capitale qui est aujourd'hui le rendez-vous de l'univers entier n'avait alors rien de ce qui a fait la grande destinée de Paris, si ce n'est l'étonnante ampleur de son site prédestiné et le charme souverain de son beau fleuve.

■ il ,'r»

CLOVIS

Les forêts et les marécages en occupaient les deux rives : au bas de Ménilmontant s'étendaient des eaux croupispissantes ; le bois de Boulogne arrivait jusqu'au Louvre ; la Bièvre se frayait son chemin jusqu'à la Seine à travers des forêts de roseaux. Paris n'était encore que l'îlot de la Cité. Là, enfermée dans la double enceinte que lui faisaient les flots et les murs romains du troisième siècle, la ville surgissait comme une de ces citadelles de la civilisation qui sont à la fois un arsenal et un atelier. L'élément principal de la population était constitué par une puissante corporation marchande, celle des nautes parisiens, dont les barquettes sillonnaient incessamment la Seine et dont le souvenir est resté dans les armes de la ville : un navire aux voiles gonflées. Paris avait dès lors, si l'on peut ainsi parler, le caractère cosmopolite et international qu'il devait prendre au cours des siècles. Dans son étroite enceinte se dressaient les monuments de toutes les religions. Le dieu Esus y avait ses autels, ainsi que Cernunnos, le dieu aux cornes chargées d'anneaux, et le taureau Trigaranos qui portait trois grues sur son dos ; Jupiter y présidait au cours des flots, du haut de l'autel que les nautes lui avaient consacré sous Tibère ; Mithra y avait ses adorateurs, et, depuis longtemps, le Dieu qui devait détrôner toutes les idoles y possédait, sous le vocable de saint Etienne, un sanctuaire qui est aujourd'hui Notre-Dame de Paris. Au surplus, la ville, riche et pleine d'habitants, avait débordé sur les deux rives de son fleuve, où l'on a retrouvé ses monuments et surtout ses tombeaux. La rive gauche était particulièrement recherchée : c'estlà que Constance Chlore, à ce qu'il parait, avait bâti le palais des Thermes. Ce gigantesque monument, alimenté par l'aqueduc dont Arcueil garde encore les ruines et le nom, était le centre d'un vaste quartier romain qui s'échelonnait le long des voies cou-

les FRANCS EK BELGIQUE

duisant à Orléans et à Sens. Julien, qui y demeurait, achève lui-même cette description ; il faut laisser parler ici la première voix qui ait présenté Paris au monde civilisé : » J'étais alors en quartier d'hiver dans ma chère Lutèce : les Celtes appellent ainsi la petite ville deParisii. C'est un îlot jeté sur le fleuve, qui l'enveloppe de toutes parts. Des ponts de bois y conduisent des deux côtés. Le fleuve diminue ou grossit rarement ; il est presque toujours au même niveau été comme hiver ; l'eau qu'il fournit est très agréable et très limpide. L'hiver y est très doux, à cause, dit-on, de la chaleur de l'Océan, dont on n'est pas à neuf cents stades, et qui, peut-être, répand jusque-là quelque douce vapeur : or, il paraît que l'eau de mer est plus chaude queTcau douce. Quoiqu'il en soit, il est certain que les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. 11 y pousse de bonnes vignes, et quelques-uns se sont ingéniés d'avoir des tiguiers, en les entourant, pendant l'hiver, d'un manteau de paille ou de tout autre objet qui sert à préserver les arbres des intempéries de Tair. Cette année-là, l'hiver était plus rude que de coutume : le fleuve charriait comme des plaques de marbre (1). »

C'est là, dansla future capitale du royaume des Francs, que le dernier des empereurs païens passa l'hiver à former des plans de campagne contre ce peuple. Sa tête roulait de vastes projets. Avoir remis la Gaule dans l'état où elle se trouvait avant la mort de Silvanus ne lui suffisait pas. Ce qu'il rêvait, c'était de faire rebrousser chemin aux événements qui avaient amené l'établissement des Francs en Gaule, et de rejeter au delà du Rhin ces audacieux violateurs du territoire impérial. Il y avait un intérêt capital pour l'Empire à redevenir le maître du cours inférieur de

(1) Julien, M isopognon, irad. Talbot, clans les Œuvres complètes de Julien, p. 29'* et 295.

CLOVIS

ce fleuve. C'était la plus importante voie de communication entre la Gaule et la Bretagne. Les flottilles qui revenaient tous les ans de l'île avec le blé nécessaire à la subsistance des troupes remontaient le Rhin et ses affluents, et déchargeaient leur cargaison dans les localités qui s'élevaient sur leurs rives ; de là, elles étaient distribuées facilement dans les divers campements de leurs vallées.

Mais depuis que les barbares occupaient les deux bords du fleuve ainsi que ses embouchures, rien n'était plus difficile que le ravitaillement des garnisons de Belgique et de Germanie. Il fallait tout décharger à Boulogne et dans d'autres ports de la Manche, d'où, au prix de difficultés considérables, et non sans grands frais, on faisait les transports dans l'intérieur au moyen de chariots. Outre cette difficulté vraiment capitale, qui devait être très vivement ressentie par les gouverneurs de la Gaule, on devine les embarras du commerce paralysé par la fermeture des principaux débouchés. Telle était la détresse, que le préfet du prétoire des Gaules, Florentins, avait olTert aux Francs deux mille livres d'argent s'ils consentaient à rétablir la liberté de la navigation sur le Rhin.

Julien trouva cette négociation indigne d'un général romain : il résolut d'ouvrir le Rhin de vive force, en mettant à la raison ces orgueilleux Saliens qui prétendaient en interdire la navigation aux flottilles romaines. Faisant prendre à ses soldats des approvisionnements pour vingt jours, il se dirigea avec une célérité extrême du côté de la Toxandrie, au sud du Rhin et de la Meuse, où ils étaient établis depuis 341. Les barbares le croyaient encore à Paris que déjà il était à Tongres, et l'ambassade qu'ils lui envoyèrent le trouva dans celte ville. Leur arrogance était tombée : ils ne demandaient plus que la faveur de vivre en

LES FRANCS EN BELGIQUE 105

paix dans leurs nouvelles demeures, et, pour le reste, ils promettaient sans doute fidélité et service militaire à l'Empire. Julien crut à bon droit qu'on ne pouvait pas compter sur ces natures mobiles, tant qu'on ne leur aurait pas fait sentir le poids des armes romaines. 11 renvoya donc leurs ambassadeurs avec une réponse évasive ; puis, rapide comme l'éclair, il apparut immédiatement dans leur pays avec une portion de son armée, pendant que l'autre partie, qui s'avançait le long de la Meuse sous la conduite du maître de la cavalerie, venait les prendre à

revers.

Surpris et désorganisés, les Saliens ne purent songer à la moindre résistance, et furent trop heureux de voir le général romain, victorieux sans avoir combattu, accorder enfin la paix à leurs instantes supplications 11 va sans dire que la libre navigation du Rhin fut pour les barbares la condition et pour les Romains le plus précieux résultat de la paix (1). Julien, qui avait fait construire quatre cents barques en Bretagne, et qui en avait rassemblé deux cents en Gaule, disposa, dès le lendemain de sa victoire, d'une flottille nombreuse, qui rétablit immédiatement les communications de l'Empire avec sa grande province d'outremer. Pour un demi-siècle encore, grâce à ces opérations, la frontière de l'Empire fut ramenée au mur d'Adrien, et les Francs semblèrent redevenus un peuple tributaire enclavé

dans ses frontières (2).

Il restait à dompter une autre peuplade franque, les Chamaves, qui, ayant pénétré en Gaule les armes à la

(1) On le voit, les Saliens occupent tout le cours inférieur du bas Rhin sur la rive gauche, et une victoire remportée sur eux en Toxandrie suffit pour ouvrir ce fleuve. 11 n\y a donc eu qu'un seul peuple franc sur cette rive, du moins à partir de 341.

(2) Sur cette campagne, lire Julien, Lettre aux Athéniens ; Ammien

Marcellin, XVII, 8; Zosime, m, 7.

CLOVIS

main, venaient de s'établir à Test des Saliens entre le Rhin et la Meuse. Julien, qui avait laissé aux Saliens leurs résidences, parce qu'ils les occupaient depuis deux générations avec la tolérance de TEmpire, ne pouvait user de la même longanimité envers ces nouveaux venus : ceux-ci ne devaient pas être domptés, mais chassés. Les Chamaves, prévenus par l'exemple des Saliens, avaient eu le temps de se mettre en garde, et ils opposèrent une vigoureuse résistance. Julien engagea à son service une espèce de géant barbare du nom de Charietto, qui, à la tête d'une troupe de Saliens, fît beaucoup de mal à Tennemi, par dés expéditions nocturnes d'où il rapportait quantité de têtes coupées. Après avoir tué ou pris un grand nombre de ces barbares, le général romain eut enfin la satisfaction de voir leurs envoyés lui demander la paix à genoux (1). Alors il les traita avec générosité, et rendit à leur roi Nebisgast son fils prisonnier, que le père tenait déjà pour mort; mais il insista sur l'évacuation du sol de la Gaule, et il leur fit repasser le fleuve (2).

Cette double expédition, au dire d'Ammien Marcellin, avait été achevée en moins de vingt jours, et les seuls barbares que Rome gardât désormais sur son territoire, c'étaient des tributaires ou des vassaux. Julien crut devoir affermir ces résultats en allant, au delà du Rhin, porter une terreur salutaire chez les incorrigibles envahisseurs. Deux expéditions, l'une en 359 et l'autre en 360 contre les Hattuariens, un autre peuple du groupe franc, les mit pour longtemps hors d'état de nuire. La pacification de la frontière était complète, et Julien put descendre le Rhin de Bâle jusqu'à son embouchure, rencontrant partout, le long de ses rives, les traces de ses victoires. On peut se

(l)Zosime, m, 1.

(2} Ammien Marcellin, xvii, 8.

LES FRANCS EN BELGIQUE

figurer ce voyage comme une tournée d'inspection entreprise par le César pour reconnaître et activer les travaux de restauration de la frontière rhénane. Sous ses auspices, la ligne du Rhin se reformait rapidement ; les légionnaires encouragés et stimulés par lui, échangeaient l'épée contre la truelle ; les soldats auxiliaires eux-mêmes, si dédaigneux du travail manuel, s'en chargeaient pour faire plaisir au général, et les Alamans pacifiés s'employaient au charriage. Sept villes fortes se relevèrent ainsi de leurs ruines avec leur ceinture de murailles : ce sont Bingen, Andernach, Bonn, Neuss, Tricensimum, Quadriburgium et Castra Herculis. De vastes greniers y surgirent pour abriter les approvisionnements que les flottilles radoubées ou nouvellement construites apportaient de Bretagne. A l'abri de la frontière bien gardée, les villes de l'intérieur sortirent à leur tour du lit de cendres dans lequel elles gisaient. Fidèle à la tradition de Drusus, Julien rétablit la seconde ligne de défense de la Gaule sur la Meuse, et, sur les hauteurs qui dominent le cours de ce fleuve, il releva trois châteaux forts qui devaient en garder la vallée. Quant aux Saliens et aux Chamaves, ils furent obligés de fournir des auxiliaires à l'armée romaine, et leurs contingents nationaux, qui sont mentionnés dans la Notice de VEmpire (1), existaient encore du temps de l'historien Zosime (2). Tels furent les principaux résultats d'un gouvernement de quatre années qu'on peut résumer en trois mots : la Gaule pacifiée, la Germanie tenue en respect, et la Bretagne rattachée à l'Empire (3).

(1) Notilia Dign., éd. 0. Seeck, Oc, v. 62, 177, 2i0: vu, 129.

(2) Zosime, m, 8.

(3) Les meilleures sources pour l'histoire du gouvernement de Julien en Gaule sont sa Lettre aux Athéniens, où il résume les actes de son gouvernement, et Tample récit qu'en fait Ammien Marcellin dans ses livres XVI, XVll et XVIII. L'exposé de Zosime, au livre III de sa chronique, est un

Le malheur du monde voulut que l'homme qui brillait d'un si vif éclat au second rang fût élevé subitement au premier. On sait le reste, et comment, à ce sommet des choses humaines, le vertige impérial s'empara d'une tête que les strictes obligations d'un rôle subalterne avaient jusque-là protégée contre elle-même. On voudrait savoir ce que devint la Gaule après son départ, et si les mesures qu'il avait prises suffirent pour lui assurer le repos, au moins pendant les premières années. Mais l'attention de l'histoire se détourne d'elle au moment où Julien la quitte, et ne s'y laisse ramener que par le nouvel empereur Valentinien. Encore l'intérêt des événements qui se passent sur ce théâtre a-t-il singulièrement baissé pour l'historien qui les raconte, depuis qu'il n'y rencontre plus son héros de prédilection. Il déclare passer sous silence quantité de conflits avec les barbares, parce qu'ils n'eurent pas de résultats appréciables, et parce qu'il n'est pas de la dignité de l'histoire de se traîner à travers des détails oiseux (1). Il est certain toutefois que le départ de Julien avait enhardi les barbares transrhénans au point qu'ils recommencèrent leurs incursions. Valentinien se hâta de ravitailler et de fortifier les villes du Rhin (2). Mais la preuve éloquente des inquiétudes que les barbares, et en particulier les Francs, inspirèrent pendant ce règne à l'Empire, nous la trouvons dans ce fait que la capitale de l'Occident fut de nouveau transférée, et cette fois de Milan à Trêves, en quelque sorte au seuil de la barbarie. Valentinien y passa presque tout son règne, et ses successeurs également.

sommaire beaucoup moins digne de foi, et particulièrement défectueux au point de vue de la chronologie

(1) Amm. Marcell., xxvir, 2, 11. Cf. ce que raconte Zosime, iv, 3. Cela n'empêche pas ce méchant historien de dire plus loin fvi, 3) que depuis Julien jusqu'à Constantin (illU rien ne fut fait sur le lUiin.

(2 .\nini. Marrell. , xxvii, 8, :i.

Cette mesure était imposée par les circonstances. Depuis le milieu du troisième siècle, c'était sur le Rhin, soit a Colocrne, soit à Trêves, que se trouvait le centre de la résistance à la barbarie. Les empereurs gaulois l'avaient compris en prenant position à Cologne ; les tétrarques de Dioclétien le comprirent aussi, en s'établissant à Trêves. Tous les malheurs de la Gaule étaient dus à l'abandon de ces postes sous le règne de Constance, et il était d'une sage politique de retourner, comme fit Valentinien, a une str^atégie qui avait donné de bons résultats.

Trêves redevint donc, pour un nouveau demi-siècle, la capitale de l'Empire dOccident. De là, pendant plusieurs rudes années, Valentinien dirigea la lutte contre les Alamans qui rentrèrent les premiers en campagne, contre les Franc's qui reparurent peu de temps après, et contre les Saxons qui, partie leurs rivaux et partie leurs complices, semblent associés alors à toutes leurs expéditions par terre

et par mer (1).

L'empereur, homme énergique et consciencieux, paya vaillamment de sa personne. Nous le voyons un jour enlever leur butin aux Saxons; un autre, courir d'Amiens a Trêves, sans doute pour refouler les Francs (2). Ce sont les Mamans qui lui donnèrent le plus de souci. En 36b, Us s'emparèrent de Mayence, où ils massacrèrent la population réfugiée dans l'église chrétienne (3). Les Romains se débarrassèrent de leur roi Vithicab par un perfide assassinat (4), de leur roi Macrianus par un traité qui en faisait un allié de l'Empire (5). Plus tard, de nouveaux soulèvements s'étant produits parmi ces peuples, Gratien alla

(il Amm. Marcel!., xxvii, 8, h.

(2; Id., xxvii, 8, 1,

(3) Id., xxvii, 10, 1.

(4) Id., xxvii, 10,3.

Page 1