‹ Cluny, la ville & l'abbayeChapitre 1 sur 23 · CLUNY · texte numérisé non relu

CLUNY

Renaud-Bressoud, Libraire-Editeur

Cluny. — Imp. J.-M Demmiie

Je ne souhaite rien de mieux à cette seconde édition que le succès de la première. M. Léopold Delisle l'avait signalée avec bienveillance dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes ; d'autres recommandations, non moins flatteuses, s'étaient ajoutées à celle-là; tout ni encourageait à rééditer sans retard ce petit volume promptement épuisé. Pourquoi ai-je attendu si longtemps? Les lecteurs, sans doute, ne se soucient guère de ce détail, et il importe peu.

En le réimpiimant aujourd'hui, dans un nouveau format, avec des dessins qui le feront encore mieux accueillir, je n apporte au texte lui-même que les changements strictement nécessaires. Et cependant il y manque peut-être un chapitre l — C est assurément un guide exact, minutieux, tout plein de son sujet; mais il ne parle que de la ville et de l'abbaye. Or, à la distance oii. me voici, le parf um de toute cette archéologie vénérable s'est plus qiCà demi évaporé, et le souvenir au contraire de ce pays si gracieux et si frais m'est resté tout entier et me ravit encore après dix années d'absence !

Nous avions formé, à quatre ou cinq, une espèce de petit club alpin; au gré de nos loisirs, dès que le temps le permettait, souvent même en dépit du temps, nous nous mettions en campagne. Les buts d' excursions ne manquaient pas. C'est le charme des environs de Cluny que cette infinie variété de sites dcms ces vallées qui se déroulent ou s' enchevêtrent à la suite et autour de la vallée de la Grosne. Tantôt, franchissant par des sentiers rapides, caillouteux, cette croupe boisée, qui s arrondit à l'est — au matin, comme on dit là-bas, — nous allions à Igé. C'était assez de faire ces cinq ou six kilomètres pour nous sentir dépaysés, pour éprouver quelque chose du plaisir des grands voyages. A-t-on respecté le petit bois de pins que nous trouvions à mi-chemin, tout au haut? — Je ne l' oublierai jamais. On le traversait alors par une

allée ouverte dans la direction du Mont-Blanc, et, dès tentrée, le sommet neigeux , si facile à reconnaître, apparaissait tout à coup, resplendissant sur un fond cVazur, entre deux rangées d arbres verts. Tantôt, à travers les prés, où de grands troupeaux de bœufs paissaient, tous orientés dans le même sèns — - c était du moins une de nos théories, — sans nous soucier des Jiaies ou des fossés, nous marchions droit aux roches blanches de Cortambert, et nous leur dormions F assaut. Nous traversions Boutavent, Blanot et Var anges, pour revenir, sous bois, par quelque chemin qui nous gardait jusqu'à la nuit. D'autres fois, notre fantaisie, ou plutôt tme sympathie particulière nous conduisait à Château, dont l'église semiféodale semble, de so7i sommet isolé, présider un concile de montagnes . Nous descendions sous les noyers jusqu'au village, et là, abuscuit, peut-être, de la pjlus aimable hospitalité, on s'oubliait volontiers à écouter les récits du temps passé ou les jugements d'aujourd'hui.

C'étaient là des courses faciles ; j'en pourrais rappeler vingt autres.

Aux grands jours, notre petite troupe ne s'en contentait pas; elle allait ou bien au mont de Siiin, dont les sources partagent leurs eaux entre la Méditei^ranée et l'Océan, ou bien au bois de buis de Cruzille, par la forêt de Goulaine, par ce chemin cpà serpente sur le flanc intérieur de la dernière colline et aboutit si brusquement à une sorte de haute fenêtre ouverte sur la vallée de la Saône. C'est un monde nouveau : d'abord les plaines dit Mâconiiais jusqu'à la rivière d'im bleu argenté, les plaines et les plateaux de la Bresse au delà, et puis, dans le lointain, couronnant cet immense paysage, la. chaîne des Alpes. Si l'heure est favorable, si le soleil s'est abaissé derrière le spectateur , dans cette atmosphère un peu humide qui rapproche les objets, toute cette chaîne et les sommets qui la dominent, dressant leur puissant relief, accusant leurs moindres détails, font flamber aux derniers rayants leurs roches et leurs glaciers, comme dans un gigantesque incendie.

Mais les environs immédiats de Cluny n'ont pas ce caractère grandiose. La grâce y domine. C'est la patrie

de Pmcïhon; cest aussi, ou peu s'en faut, la patrie de Lamartine, qui repose, tout auprès, dans la vallée de Saint- Point. Peut-être les ondulations de ces collines, les lignes si flexibles qui encadrent ces prairies et ces bois, diraient-ils, à qui saurait les interroger, le secret du génie de l'artiste et du poète. — Je liai pas eu la prétention de le leur demander; mais je regrette de n'avoir pas cédé au charme de ces paysages, de n'avoir pas résigné les vives impressions d'autrefois, dans un chapitre qui répondrait si bien aujourd'hui à de chers souvenirs. Je suis trop loin maintenant pour pouvoir même songer à [écrire.

Revenons donc aux antiquités. Elles ont bien, 'elles aussi, leur poésie.

Douai, le W avril 188i

CHATEAU DE BERZÉ

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