L'ÉCOLE NORMALE SPÉCIALE ET LE COLLÈGE ANNEXE
a ville avait acquis, en 1801^ la galerie orientale du cloître, le corps de logis principal de l'Abbaye à l'est, et les deux ailes qui le terminent au midi et au nord. Le collège municipal occupait l'aile droite ; la mairie, la justice de paix s'étaient établies dans l'aile gauche. Les bâtiments qui bornent au nord la cour du jet d'eau, étaient devenus plus tard une propriété communale. La chapelle de la Congrégation^ dont les adjudicataires de l'Abbaye avaient enlevé déjà la toiture et les dalles, fut recouverte et convertie en grenette (1811); le premier étage, au-dessus de la galerie septentrionale du cloître, contenait les débris de la Librairie àe^ moines. Les autres galeries, revendues par les premiers acquéreurs à des particuliers, s'étaient remplies de magasins, et la cour était devenue l'une des places les plus importantes de Cluny; la rue Municipale^ se prolongeant sous les arceaux du cloître, la limitait à l'ouest.
Voilà ce qu'était devenue l'Abbaye qui avait fait si
longtemps la prospérité de Clunj. Elle avait été sauvée en grande partie, grâce aux sacrifices de la commune ; mais elle n'avait pas reçu la destination qui aurait été pour le pays une compensation méritée. La ville avait le droit de se plaindre, comme elle l'avait fait en 1790, de l'oubli où le gouvernement l'avait laissée. Avec les moines une partie de l'industrie locale avait disparu. Celle des potiers, celle des vanniers et des cloutiers subsistaient ; mais on ne fabriquait plus ces draps grossiers qui avaient donné pendant si longtemps au commerce une certaine activité. L'administration municipale essaya d'encourager l'industrie de la soie ; elle attira, elle établit dans l'Abbaye un certain nombre d'ouvriers. Cette tentative n'eut pas tout lo succès que l'on pouvait espérer.
Enfin l'occasion s'offrit pour Cluny de recouvrer une partie de son ancienne importance
Le ministre de l'instruction publique, M. Duruy, dont l'infatigable activité a laissé dans le pays des traces si fécondes, avait conçu le projet de créer un enseignement nouveau, qui répondit aux besoins jusqu'alors si imparfaitement satisfaits de l'industrie, du commerce et de l'agriculture. Il se proposait, suivant le système adopté en France, de fonder une Ecole normale. Le conseil municipal, présidé par M. Aucaigne Sainte-Croix, dans sa délibération du 6 août 18G4, décida d'offrir au ministre les bâtiments de l'Abbaye qui appartenaient à la ville.
L'enseignementspécialfutcrééparlaloi du21 juin 1865. L'offre du conseil municipal fut agréée. Le conseil général du département de Saône-et-Loire "^^j dans les
* Je ne change rien au texte de la première édition sur l'Ecole et le Collège de Cluny. Je sais bien que les choses ont changé, mais il n'est pas inutile de rappeler ce qui a été, et de montrer ainsi ce qu'il serait peut-être très facile de rétablir.
** M. de la Guéronnière éiait alors préfet de Saône-et-Loire.
séances du 26 août 1864 et du 26 août 1865, vota en faveur de TEcole normale de Cluny, une subvention de cent mille francs. Par une nouvelle délibération du 14 janvier 1866^ le conseil municipal de Cluny, à la demande du ministre, s'engagea à racheter, pour les céder à l'Etat, les propriétés particulières qui bornaient le cloître au midi et à l'ouest. Le 3 mars 1866, l'acte de cession fut passée ; nous nous contenterons de rapporter les deux principales conditions qui furent mises par la ville à cette cession :
« L'Ecole normale de l'enseignement spécial sera établie dans les bâtiments cédés et leurs dépendances^ qui seront affectés en totalité et à perpétuité au service de cette Ecole et à celui d'un Collège annexe entretenu aux frais de l'Etat.
« Dans le cas de la suppression de l'Ecole normale de l'enseignement spécial, les bâtiments présentement cédés, et ceux à rétrocéder par la ville, après qu'elle en aura fait l'acquisition, et leurs dépendances feront retour à la ville de Cluny dans l'état où ils se trouveront, et sans que celle-ci puisse exercer aucune répétition contre l'Etat qui devra enlever tout le mobilier garnissant à cette époque lesdits bâtiments ».
Cet acte fut approuvé le 10 mars 1866. Au mois de novembre de la même année, après des prodiges d'activité, l'Ecole normale et le Collège annexe étaient ouverts sous la direction de M. Roux.
L'Ecole normale, où se forment les professeurs de l'enseignement spécial, et un Collège du même enseignement occupent donc aujourd'hui les bâtiments claustraux^ Appropriés à leur nouvel usage, ces bâtiments ont conservé, comme on le pense, leur premier caractère. Ces grands vestibules, ces immenses galeries voûtées,
au rez-de-chaussée et au premier étage le loug desquelles se voient encore des deux côtés les portes pour la plupart condamnées maintenant des anciennes cellules, rappellent toujours la destination primitive de ces constructions monacales. Mais les galeries du premier étage ont été changées en un musée de technologie extrêmement remarquable. Les amphithéâtres, les collections scientifiques, les cabinets de physique et de mécanique ont remplacé les cellules. La science s'est emparée de ce vaste domaine.
L'enseignement secondaire spécial, en effet, qui serait mieux nommé enseignement secondaire français ou enseignement secondaire industriel, est surtout un enseignement scientifique. Il exclut les langues* anciennes et il a pour principal objet les sciences, et les sciences au point de vue de leurs applications. Des ressources importantes permettent de donner ici à ces études la plus grande valeur pratique. Ainsi les laboratoires de Chimie**^ bien pourvus de tout le matériel nécessaire, sont assez étendus pour que quatre-vingts élèves puissent s'exercer ensemble à des manipulations. Les dépendances de la Physique, les salles de travaux pratiques, sont un peu moins considérables ; le cabinet de physi({ue contient un assez grand nombre d'appareils, dont quelques-uns tout nouveaux et d'un grand prix.
L'Histoire naturelle dispose de belles collections de zoologie et de minéralogie qui ne le cèdent à aucune collection des Facultés de province. Si elles n'offrent rien d'absolument rare^ elles sont du moins fort complètes'*^'*''^ déjà pour l'enseignement et admirablement
* Aujourd'liiii, on enseigne le latin pour arriver au baccalauréat.
** L'Amphilhéàlrede cliimie(v.le plan) peut contenirdeuxcentséléve.s.
*** Ces collections se sont eiuMchies, dès l'origine, des dons du Muséum, de la Société d'émulation du Uoubs^ de M. Milne Edwards [ils, etc., etc.
disposées pour l'étude. Le même musée possède aussi deux herbiers d'une grande valeur : l'un d'eux contient près de 10^000 plantes recueillies et généreusement données par un professeur de l'Ecole. Un grand jardin botanique sert en outre aux expériences et aux démonstrations pratiques.
La mécanique possède de nombreux modèles de machines fabriqués dans la maison même, ou donnés à l'Ecole par la ville de Paris. Des ateliers de mécanique,, des tours, une forge, etc., sont installés dans l'ancienne boulangerie de l'Abbaye.
Les exercices d'arpentage, de topographie, se multiplient pendant la belle saison, dans les prairies du voisinage ; l'outillage est assez considérable pour permettre aux élèves de l'Ecole et du Collège de faire sur le terrain les études de ce genre les plus sérieuses et les plus complètes. Un bâtiment spécial, au nord du cloître, est affecté aux travaux graphiques.
Le dessin tient ici une grande place. Il est enseigné d'après la méthode Hendrickx, qui donne tous les ans les résultats les plus remarquables. Un atelier de modelage a été construit à côté de la salle de dessin.
Les études littéraires ne sont point négligées non plus. Elles comprennent les langues vivantes qui ont dans renseignement spécial une extrême importance^ la littérature, la législation usuelle, la morale, l'histoire et la géographie à laquelle sont donnés les plus utiles développements. On voit, dans la galerie des Cours, cinq grandes et belles cartes en relief, exécutées par le professeur même de l'Ecole : trois cartes de France et deux cartes du département de Saône-et-Loire.
La bibliothèque compte déjà un assez grand nombre d'ouvrages de littérature et de sciences. Ellle s'enricliit tous les jours.
Nous ne pouvons donner ici qu'une faible idée de la diversité et de la valeur de cet enseignement tout moderne. Les grands progrès de l'industrie et du commerce, les services que les applications intelligentes de la science doivent rendre à l'agriculture démontrent assez l'opportunité, et assurent la vitalité de cette grande réforme universitaire.
L'Ecole normale spéciale comptait cette année (1871- 1872) cent élèves répartis inégalement en deux sections, celle des sciences, de beaucoup la plus nombreuse^ et celle des lettres.
Le Collège annexe de Cluny renferme déjà plus de quatre cents pensionnaires, et l'achèvement des nouvelles constructions lui permettra d'en recevoir davantage encore. C'est qu'il est peu d'établissements secondaires mieux pourvus de ce qui peut en assurer le succès, et mieux situés, avec ces magnifiques jardins où l'horizon n'est borné que par des collines boisées, ombragés de beaux arbres^ au-dessus desquels s'élève le légendaire tilleul d'Abélard*.
Ainsi la ville de Cluny possède maintenant un établissement d'instruction publique de premier ordre. Plus heureuse en 1866 qu'en 1790, elle a trouvé à utiliser comme il convient les vastes bâtiments de l'Abbaye. Sans doute elle s'est imposé de lourds et longs sacrifices; elle s'est privée de la plus belle de ses promenades publiques; elle s'est engagée à payer la somme de soixantedix mille francs pour racheter les propriétés particulières qui entouraient le cloître. Mais si elle n'est plus,, à proprement parler , propriétaire aujourd'hui des
• Le tronc de cet aibre séculaire a environ cin(i mètres de circonférence. M. Dargaudestle premier qui l'ait appelé le tilleul (VAbélard; niais la beauté de cet arbre donne (lueltjuc vraisemblance à la légende.
bâtiments cédés et de leurs dépendances, elle trouve du moins comme un riche loyer dans les nombreux avantages que lui a rapportés déjà la création de l'Ecole et du Collège. Le commerce s'est accru, l'activité sous toutes les formes s^est développée, les salaires se sont élevés dans la même proportion; cette prospérité ne peut que s'augmenter de jour en jour. Enfin Cluny est appelé de nouveau à contribuer pour une bonne part aux progrès de l'instruction dans notre pays.
CLEF RELIQUAIRE DE L'ABBAYE (xive siècle)