L EMPLOYÉ
Je vous remercie, mais ça ne suffit pas. Avez-vous votre carte d'électeur ?
LA BRIGE
Non, mais je peux vous montrer ma quittance de lover et mon contrat d'assurance.
l'employé
Je m'en contenterai.
C'est heureux. Voici ces deux pièces.
l'employé, qui les prend.
Merci.
Long silence. L'employé examine les papiers de tout près.
COCO, i Oi 0 l. I min
Oe l'uni) <■ côlé du grillage auquel il repose son [ront, La Bi ige aliéna.
une décision en grinçant des mu.i illuii es.
I la lin :
l'empi oyé Je reconnais l'authenticité de ces documents. Seulement, ils ne prouvent rien.
I \ BRIGE
Pourquoi ?
L'i MPI <>\ É
Parce qu'ils concernent un nommé Jean-Philippe La Brige, domicilié I i bis, rue de Douai, alors que la lettre chargée, objel de votre démarche, intéresse un nommé La Brige, prénommé aussi Jean- Philippe, mais domicilié place Bfauvau, au Ministère de l'Intérieur.
LA BRIGE
Si bien que voilà le ministre obligé de me louer un bureau ou de m'assurer contre le feu, faute de quoi ce sera comme des pommes pour rentrer dans mes cent francs ?
i 'i VIPLO"} i:
Rassurez vous. I.;i lettre vous sera représentée.
LA BRIGl
Quand '.'
l'employé I lemain malin, à huit heures.
LA BRIGE
Bon ! Les bureaux n'ouvrent qu'à <lix.
l'empi "^ i.
Puis à midi.
LA BRIGE
De mieux en mieux. C'est le moment où je pars déjeuner.
l'employé
Puis à six heures.
LA BRIGE
Du soir?... Parfait !... Les ministères fcrmenl à cinq.
l'employé
Monsieur, j'en suis désolé : mais, avec la meilleure volonté du monde, il n'est pas possible à la poste de modifier les heures du courrier à seule fin de les faire concorder avec vos heures de présence au Ministère de l'Intérieur.
LA BRIGE
Mors '.'
l'empi oyé Uors...
I , le i ague.
LA BRIGE
Alors, c'esl bien ce que je pensais :
nous passerons, le facteur el moi, la moitié di noire existence à tenter de nous rencontrer, et l'autre moitié à flétrir la fatalité exécrable qui nous isolera, moi el lui. trois fois chaque jour, à heures fixes, sur des points différents du globe. Cependant, sciemment et de sang-froid, vous persisterez à détenir entre vos mains d'argent dont j'ai besoin et que vous savez être à moi au poinl de n'eu pouvoir dmiler ?
I 'employé
Monsieur '.'
LA BRIGE
Monsieur, cela esl trop absurde. Si je connais bien le règlement, le destinataire d'une lettre chargée entre en possession de sou dû moyennanl décharge au facteur par lui donnée sur un petit livre à cet effet '.'
l'empi oyé
Oui.
LA BRIGE
Ceci sans le concours d'aucun contrat d'assurance, d'aucune quittance rlc loyer, en un mot, d'aucune sorte de papici :iuthentique répondant de l'identité du signataire '.'
i 'empi oyé
\ou.
i A brige
C'est tout ce que je voulais savpir.
Vous trouverez donc bon, monsieur, que je donne la somme de vingt sous au concierge de mon Ministère afin qu'il réponde : " < "e~l moi » quand le facbelur, ma lettre à la main, viendra lui demander : « M. La Brige '.' »
l'empi oyé
Je n'y vois pas d'inconvénient.
I A BRIGE
Vous voudrez bien tenir pour excel- Ienle la griffe :« Jean-Philippe La Brige »
qu'apposera sur registre officiel ce pci sonnage nj >polé Pépin ?
Pourquoi pas '.'
LA BRIGI
Ce sera un faux.
L'employé se remet au travail. La Brige, lui. gagne (a sortie et retourne à son ministère, y acheté} à raison d'un (ranc la signature du concierge, <jui se fait d'ailleurs un niai sir de la lui donner pour
l'employé
Qu'est ce que vous voulez que j'y fasse ?
LA BRIGE
Rien du tout. Nous voici d'accord el vous m'en voyez plein de joie. Monsieur, à l'honneur de vous revoir ! Mes amitiés à voire sœur.
l'employé
Serviteur de tout mon cœur !
rien : gens honnêtes cl simples, gens de bien, personnes estima blés qui doivent se mettre à deux, afin de ramener à la raison — grâce à une imposture grossière — la sottise des règlements, laquelle serait sans limites, si la bèlise des luanmes chargés de les appliqua ne la déliassait de cent coudées.
lOi
LiE PIA^O
LA BRIGK
J'avais emménagé rue de I (ouai depuis une huitaine de jours, quand le bonhomme qui m'avail loué un piano me tomba sur le poil comme un coup de bâ ton. flanqué de deux déménageurs aux maillots rayés blanc et bleu d'où ressor laiciit de formidables biceps aussi gros que des traversins et gonflés comme des boudins blancs.
L'homme n mil qu'un mot :
— Mon piano ?...
Après quoi, ayant aperçu la nappe lumineuse que rcflétail l'instrument en une encoignure de la pièce :
- J'arrive à temps ! soupira I il sou lagé, en séchanl de son bras sur son front la sueur d'angoisse qui y perlait. Oh ! là ! vous autres, enlevez moi ça '.
J'étais stupéfait.
Je demandai :
— Est-ce que ça vous prend souvent '.' Mais comme il demeurait sourd à mon
interrogation, fouettant le zèle des déménageurs, leur criant : « Hardi, là ! hardi !... Soulevez-le par les poignées ! » et disant qu'il avait apporté une corde :
— En vérité, je ne vous comprends pas, déclarai-je. Je vous ai loué, il \ a un an, ce piano, à raison de quinze francs par mois, que je vous ai payés avec ponctualité. Le respect que j'ai toujours eu de la propriété des .-mires m'a fail lui prodiguer des - s pour ainsi dire maternels : jamais une autre main que la mienne n'en a passé les dorures à l'eau de cuivre, n'en a frotté le palissandre à l'encaustique japonais. Sans doute, s'il m'eût appartenu, je m'en fusse moins mis en peine. Quelle mouche vous a donc piqué ? Quelle fureur s'est emparée de
vous? Pourquoi me priver de ce meuble dont je vous paie la location, que j'entre liens en bon étal et dont je me sers poui jouer des airs qui me distraient quand je m'embête ".'
Il répondit:
\ ous ne de\ iez point demi sans mon autorisation expn ne loue point de piano que le concierge du locataire n'appose d'abord sa signature au bas de l'acte de location. C'est pour moi une garantie indispensable. • >r vous avez quitté votre ancien domicile pour en venir occuper un nouveau. A celle heure, je suis dans vos main- : il vous est loisible de dire que mon piano est à vous et de vous l'offrir si l< vous en dit. Je ne vous connais pas, ;iprès tout. Est-ce que je sais jusqu'à quel poinl \ ous n'êtes pas un malhonnête hoi Qui me prouve que vous pavez vos del tes, si ce n'est contraint et forcé V Qui me dit que vous n'avez pas des trait - i souffrance chez les huissiers du voisinage et que vous ne serez pas saisi demain, vous, vos frusques cl votre mobilier... donl mon piano fail .1 présent parlie ? D'ailleurs, ce n'est pas tout ça : vous me l'aile/ rendre, mon piano : vous me l'allez rendre à l'instant même, ou j'envoie chercher les agents et je dépose une plainte en abus de confiance entre les mains du procureur de la République.
Tout en discourani de la sorte, le loueur de piano me foudroyait de ses regards, des regards noirs, chargés de haine. Que j'eusse pris de satisfaction à lui casser -.1 sale gueule! Seulement, voilà, je suis un homme d'intérieur, je me complais à l'intimité du chez moi cl j'aime charmer la longueur des mornes
|(Mi
COI 0, COCO ET TOTÛ
soirées de L'hiver en jouanl au piano le /'</// Suisse, Mon Rocher de Sainl-Malo el l'air charmanl de Loïsa Pugel :
l H coup d' piéton !
Moi j'm'en Dche, V laul que j'iiche :
La perspective d'une dépossession cruelle me Iroublanl plus que je ne saurais dire, je ravalai le flot indigné que je -entais me prendre à la gorge.
- Voilà bien des histoires, dis-je. \u reste, puisque ma parole ne vous semble pas une garantie suffisante, je vais envoyer ma domestique prier le concierge de venir parapher de sa griffe le contrai de location du...
Oual ! Je n'eus point le temps d'achever.
— Inutile ! braillait mon interlocuteur. ,1c me moque de votre concierge. Je veux mon piano, voilà tout. Oh ! hisse ! les déménageurs! Enlevez-le avec précaution ! Un peu d'huile de bras, s'il vous plaît !
C'était à la fois le plus féroce et le plus perspicace des hommes ; si bien qu'ayant lu dans mes yeux mes secrètes inquiétudes, il n'hésitait point un seul instant à sacrifier sa rapacité au plaisir de nie faire du chagrin en me privant d'une distraction qu'il devinait m'être précieuse. Crapule, va ! — Il finit cependant par céder... non sans avoir exigé de moi une augmentation mensuelle de huit francs sur le prix de location de la misérable épinette dont il me laissait la jouissance. Encore feignit-il d'en user avec beaucoup de grandeur d'âme.
Le différend tranché, je hélai par-dessus la rampe le concierge Arnoult, qui monta, cl je lui expliquai ma requête.
Vbsurde à l'égal d'un sophisme, aussi bête qu'un troupeau de cochons et plus bpuché .1 soi tout seul (pie cent flacons
d'éther I» :hés à l'émeri, le concierge
M" pomprit pas : mais pressentant que l'en appelais à sa bonne grâce, il n'eut pas une hésitation.
Simplement :
— Non ! déchira t— il, je ne ferai pas ce que vous me demandez.
Pourquoi ne le voulut-il pas faire ?
Mon Dieu, pour rien! pour le plaisir!
pour la seule el unique raison que je souhaitais qu'il le fît !
En vain, j'insistai :
— Je vous prie, signez cet acte, mon- -nui' Vrnoull ! Quel avantage trouvezvous à ne pas me rendre ce petit service ?
— Point ! hurlait Arnoult. Point !
point ! point ! Ce piano fait partie de l'ameublement qui me répond de voire solvabilité et je ne le laisserai pas sortir. Sais-je si vous paierez votre terme. quand je vous présenterai la quittance ?
— Et ma salle à manger ".'
— Je m'en fiche !
Et ma garniture de cheminée, d'une valeur de douze cents francs?
— Je me fiche de votre garniture !
- Et ma bibliothèque de poirier noici, que j'ai payée deux cent louis '.'
— Je me fiche de votre bibliothèque.
Le piano ne sortira pas : voilà tout ce que j'ai à vous dire.
Ainsi parla Arnoult, le concierge, el brusquement mes yeux s'ouvrirent à la réalité des choses. Je compris que les hommes sont méchants, et mon cour, exempl de souillures, mon cour pur, mon cœur ingénu, s'emplit soudain contre eux de rancœurs irréconciliables. Pincé ainsi qu'en un étau entre ces deux êtres infâmes, également acharnés, et cela sans aucun motif, à me vider l'innocent plaisir que je goûte à faire chanter au clavier les inspirations de Loïsa Puget, j'imaginai soudain de neutraliser ces forces et de les réduire à néant par l'application du principe similia similibus.
Enlevez l'instrument; je n'en veux plus ! criai-je au loueur de pianos.
— Je m'y oppose ! hurla aussitôt le concierge.
— Je m'en emparerai pourtant, dit le premier, car il garantit ma créance.
.le v ons en empêcherai, répliqua le speond, par toutes les voie- de droit et
COCO, COCO E'J l'OTO
même d'injuslice, car il me répond du lu\ er.
El voilà Irois ans que cela dure ; trois ans que ces deux imbéciles, victimes de leur complicité, disputenl d'une propriété dont je suis seul à jouir el \ < »<ifèrent : « ce piano est mon bien » avec un touchant unisson, ce pendant que moi, dé-
sormais désintéressé, je j<>\i<- (U- la musique pour rien, sur un piano qui se trouve ne plus être à personne, en louant la -a gesse du Seigneur Notre Dieu qui a su faire, de la bêtise insondable des hom mes, un contrepoids à leur surprenante méchanceté.
TABLK DES MATIÈRES
Pages.
Le Maître de Forges .,
Les choux 7
L'île 8
Les loculions complaisantes 10
Le pornographe 13
Ma femme est en voyage 15
Les amputés I!»
Une envie -2\
L'amour de la paix - J
Cochon de Coco 25
Un coup de fusil 28
Le petit malade 'il
Invite Monsieur à dîner .' :;»
Premier en anglais 36
Le nez du général Suif
Monsieur Félix 39