‹ Coco le baraquerChapitre 1 sur 2 · Coco le baraquer · texte numérisé non relu

Coco le baraquer

Les personnages que nous venons de faire connaître à nos lecteurs, et auxquels ils commencent peut-être à s'intéresser, sont encore dans la position où nous les avons laissés à la fin de notre précédent chapitre.

Seulement, — ainsi qu'on le devine sans peine, — Jacques Bertrand est devenu l'amant de Julie. — La possession a fait évanouir l'amour ; aussi, bien que nul n'ait parlé de son duel avec le Baraquer (lequel, vivant ou mort, s'obstine k ne pas reparaître), il trouve toujours quelque raison pour voyager. . .

FA ses absences se prolongent déplus en plus.

Au moment où nous reprenons le cours de notre récit, la cliuiiiljre du soldat est vide depuis une quinzaine de jours, et le maître d'école et Julie ignorent ce qu'ils doivent dire ou penser.

Un jeudi matin, cependant, l'impatience de M. Galoppot arrive à son comble.

— Il faut que j'aille à Besançon, dit-il à sa femme ; je ne sais ce que fait mon cousin et je désire me renseigner.

Sur ce, M. Galoppot demande sou habit bleu barbeau, son chapeau des dimanches, ses souliers neufs; il donne un coup de brosse à tous ces splendides effets, et il monte dans la patache de Freysolles à Besançon.

Il se fait cahoter pendant cinq ou six heures, et, comme on arrive toujours une fois qu'on est parti, il finit par descendre de voiture h la porte de Battant.

Besançon n'est pas une bien grande ville. Elle a tous les vices des petites cités ; elle est cancanière, morose, sans amiiseraenls ; on ne voit dans les rues que des soldats, des prêtres et des horlogers.

M. Galoppot n'était jamais sorti de Freysolles que pour aller h Chanipcarré, et de Champcarré que pour aller à la préfecture de son département visiter le recteur de l'académie ou l'inspecteur primaire.

Aussi se trouva-t-il très-gauche lorsqu'il se vit dans la rue étroite et sale qui conduit au pont du Doubs.

— Orientons-nous... se dit-il.

Il se tourna vers les quatre points cardinaux :

— Voilà le nord, cosmographiquement !

coco LE BARAQUEE.

Et il désignait du doigt le sommet de la citadelle.

Mais cette orientation ne le tirait point de son embarras ; il se trouvait pins isolé que saint Jérôme dans le désert ou que saint Siitiéon Slylile au sommet de sa colonne.

— Voyons! se dit-il, tout le monde connaît ici Jacques Bertrand; un homiïie qui gagne six cenls francs dans un assaut doit être populaire, surtout pour les soldats.

Il avisa tin artilleur trsversant le pont; c'était un sousofficier gouailleur qui, depuis l'extrémité de ce ponl, examinait la binette hétéroclite de l'instituteur.

M. Galoppôt s'avhnça vers lui :

— Monsieur le niililaire, lui dit-il, auriez-vous l'exlrêrae obligeance de me dire si vous connaissez M. Bertrand!...

— Oh ! parfaitement, monsiéitr, répondit le sous-olTicier.

— ïl me semblait bien que ça devait èti'e.

— Seulement, j'en connais plusieurs.

— Ah I

— ^i votis voulez me suivre, je me ferai un plaisir de vous piloter. Vous n'êtes jamais venu ii Besançon ?.,.

— Une fois, monsieur ; j'avais deux ans.

— Alors, vous ne vous rappelez stins doute pas la configuration de la ville?

— Pas du tout, monsieur!

— Veuillez donc m'accompagner !

Jtls se dirigèrent vers la rue Saint-Pierre, lia, le sous-officier montra au maître d'école une pan- "éàrtesllr laquelle on lisait en lettres d'or : Bertrand, pé-

■'Ëst-ce votre monsieur Bertrand? demanda l'arlilleur.

"—-'t^édicure... 'pédicure... balbutia le maître d'école, ce'iiibt-lîi ne se trouve pas dans le vocabulaire... Je ne sais pas ce que c'est qu'un pédicure.

— Avez-vous des cors aux pieds?

— Beaucoup.

— Alors ce Bertrand se charge de ne pas les extirper.

— Jésus-Marie-Joseph!... ce n'est pas bien diflicile ! mon Dieu!... comme il y îi de drôles de métiers dans les villes! Et il gagiie beaucoup d'argent en n'arrachant pas les cors?

— Cinq mille francs par an.

— Oh ! bon Dieu ! j'ai envie de me faire pédicure. Mais s'il n'arrache pas les cors, qu'est-ce qu'il fait donc pour gagner tant d'argent.

— Il fait asseoir les gens sur une chaise ; leur ôte leurs chaussures, et.., leurs chaussettes, et leur fait croire qu'ils sont guéris.

L'instituteur Tiocha la tête :

— Il faut avoir été reçu bachelier au moins, car on doit étudier la rhétorique pour connaître l'art de persuader. Mais mon cousin ne fait pas connue cela ; il gagne beaucoup d'argent, c'est vrai ; mais c'est en donnant des assauts.

— Quels assauts?

— Des assauts d'armes.

— Diable! c'est un maître d'escrime?

— Oui! Il sort d'Afrique.

— Nous le trouverons! C'est sans doute au Ihéâlre qu'il donne ses assauts.

Us prirent une rue transversale et gagnèrent la rue du théâtre.

Contre l'une des colonnes de la salle de spectacle on lisait sur une énorme affiche : Bertrand et Raton.

Ces mots frapiièrent les y(nix du maîlre d'école.

— Jésus-Marie-Josepli ! dit-il, vous aviez raison, monsieur le niililaire. Je vois son nom.

Le doigt de M. Calo|)pot désigiuiil l'alliche. L'arlilleur étouffa un éclat de rire.

— Qu'est-ce que ce Raton dont on place le nom auprès du sien ? demanda l'inslitutcur.

— Parbleu! c'est le nom de sa femme... elle fait des ai'mes avec lui.

M. Galoppôt eut un éblouissement. Il tourna trois fois sur lui-même , et il serait tombé si le militaire ne l'eût retenu.

— lié! qu'est-ce qui vous prend donc?

— Je suis mort! Ah 1 le misérable!

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Aidez-moi à me ti'aîner dans ce café, nous boirons un verre de kirsch, pour me remettre.

L'arlilleur conduisit M. Galoppôt dans le café.

— Un bol de vin chaud vaudrait mieux, fit-il ensuite.

— Demandez donc un bol de vin chaud.

Tout en absorbant le liquide, M. Galoppôt conta au sous-officier les griefs qu'il avait contre son futur gendre.

— Ah ! diable! c'est plus grave que je ne pensais, murmura le soldat, ému par la jn-ofonde douleur qui éclatait sur le visage du maîlre d'école; mais peul-ètre vous êtesvons trompé on lisant celle affiche.

— Je ne me irompe jamais, monsieur, je suis instituteur du brevet supérieur.

— Oh ! ça ne fait rien ; Bertrand et Raton, c'est, je crois, le titre d'une comédie.

— Counnent?...

— Oui, venez lire de nouveau.

Le maîlre d'école bondit vers les colonnes du théâtre, et, après avoir lu, il revint tout rayonnant.

— Un second bol de vin chaud ! s'écria-l-il de sa voix de chantre.

El, se rasseyant auprès de l'artilleur, il s'écria :

— Vous me sauvez la vie!

— J'ai la permission jusqu'à l'heure du pansage; il suffit de ce temps pour découvrir votre cousin. Connaît-il quelqu'un h Besançon?

— Je ne crois pas... excepté peut-être le docteur Brochet. Il lui a écrit l'autre jour.

— Et où demeure-t-il, ce docteur?

— Je n'en sais rien.

— Ntms trouverons. Tenez, entrons chez le dentiste en face; il nous donnera son adresse.

— Fichtre!... quand on entre chez quelqu'un, il faut toujours acheter quelque chose; mais Ih, je ne sais pas trop ce que je pourrais acheter...

— Avez-vous une dent à vous taire arracher?

— Bigre!... mais tout le monde arrache donc quelque chose dans ce pays-ci. Je tiens k garder mes dents.

— C'esl bii'n, je me charge de la chose... Sortons. L'arlilleur fil semblant de chercher.dans sa poche : mais

le maître d'école l'arréla.

— C'esl nmi qui paye, dit-il.

Et il solda.

L'arlilleur monta chez le dentiste tandis que l'instilulcur restait à la porte ii regarder la montre.

]| redescendu au bout d'ini instant :

-— Je vais vous C(mduir(> jusque-là cl je vous quitterai, dit-il au maître d'école. Votre médecin demeure rue 'd'Arènes, tout prés de la caserne des chasseurs.

Us arrivèrent bientôt devant une assez belle maison dont la porte à gros clous était ornée d'un énorme marlcau du moyen ûge.

— Allendcz-moi, .s'il vous plaît, encore un instant, fil le maîlre d'écolo; si mon cousin n'est pus chez le docteur Brochet, je vous accompagnerai jusqu'à voti-e caserne.

— Je vous attendrai. Mais il ne fait pas bon au miiioii de là rue. Vous me rejoindrez dans cet estaminet...

— Bien !

Le maître d'école trouva le docteur assis dans son cabinet et lisant le journal.

— Que désirez-vous, monsieur? demanda le médecin de sa voix cassante.

Je cherche mon cousin Bertrand, monsieur le docteur.

— Qu'est-ce que c'est que le cousin Bertrand?

— Jacques Bertrand, monsieur, le fils de M. Leroux de Champcarré.

— Ah ! et qu'est-ce que vous lui voulez?

— Mais, monsieur le médecin, c'est poi;r savoir l'état de sa santé.

— Alors, mon cher, il faut aller h Beurre, à Chaniard, dans tous les villages qui environnent Besançon, et dans toutes les goguettes de la ville, il est probable que vous finirez par le rencontrer...

— Vous ne sauriez pas, monsieur, où il se tient plus particulièrement?

Ma foi non !... Comment voulez-vous que je le sache?

— Je vous remercie, monsieur.

Le maître d'école reprit son chapeau et se décida h sortir.

— Que lui veut-il donc? pensa le médecin. Il rappela le mai Ire d'école.

— Vous êtes de FieysoUes? lui demanda-t-il.

— Oui, monsieur! je suis l'instituteur.

— Ah ! je suis allé chez vous il y a quelque temps pour parler à votre cousin. Asseyez-vous.

Le maître d'école ne se fit pas prier.

— Quel rapport, fit le docteur, y a-t-il entre vous et M. Bertrand?

— Il doit épouser ma fille, monsieur le docteur.

— Bah! un garçon qui sera peut-être millionnaire. Je ne ra'élonne pas que vous le cherchiez avec tant d'empressement.

Le maître d'école rougit.

— Si vous croyez que c'est par intérêt...

— J'en suis sûr !... Les gens de Champcarré sont beaucoup troj) avares pour donner leur fille à un homme qui n'aurait rien.

— Mais monsieur, c'est notre cousin.

— Qu'est-ce que cela fait! Quand M. Leroux sera mort, il n'y aura plus de parenté.

Galoppot ouvrit de grands yeux.

— Sans doute, continua le médecin, M. Bertrand vous a fait une promesse ?

— Oui! monsieur.

— Eh bien ! il la reprendra.

— Connuent!

Le médecin ne répondit rien à la question du maître d'école.

— Est-ce qu'il vous doit de l'argent? ajoula-t-il impitoyablement.

— Oh ! ma foi non !

— Alors, je ne comprends pas l'insistance que vous mettez à poursuivre M. Bertrand.

Cette sécheresse de raisonnement, impliquant la sécheresse du cœur, fit perdre la patience au maître d'école.

— Mais, monsieur, dit-il, si c'est pour me vexer que vous me dites toutes ces choses-là, vous auriez mieux fait de me laisser partir.

— Personne ne vous en empêche, monsieur, la porte vous est ouverte.

— On dirait véritablement, monsieur le docteur, que vous avez une fille à marier.

Le médecin rougit ii son tour.

— Je suis célibataire, monsieur le pédant; du reste, je ne vous donne pas le droit de faire ici la moindre observation. Je dois, pour toute réponse, vous diie ceci : c'est que M. Bertrand s'inquiétera de vous quand il en aura le temps. Voilà !...

Le maître d'école, en entendant ces dures paroles, faillit s'évanouir de colère et de chagrin.

— Oh ! monsieur, murmura-t-il, vous m'arrachez l'ànie ; mais cela ne vous portera pas bonheur. Il est bien naturel qu'un père cherche pour sa fille le meilleur parti possible; et vous-même, si vous aviez une fille, vous agiriez de la même façon ; mais vous n'avez pas plus de cœur que votre bistouri, et Dieu vous punira.

— Dieu ! fit le docteur avec un sourire sarcastique, c'est l'argent!

— L'argent s'en va, monsieur le médecin. Dieu reste'

— Laissez-moi donc tranquille! et allez-vous-en !...

Le maître d'école tourna les talons pour sortir, mais il réfléchit.

— Comment, pensa-t-il, je ne dirai rien à ce coquinlîi ! Je ne l'insulterai pas ! !

Il surmonta sa timidité naturelle :

— Monsieur, — lui dit-il, — avant de m'en aller, je tiens à vous déclarer que vous ctes un brigand. Je suis pauvre, je n'ai pas un sou; mais je me moque de vous; tout ce que vous me dites est désolant ; mais ça ne prouve qu'une chose, c'est que vous ne valez rien du tout, et que, malgré ma pauvreté, je vaux dix fois mieux que vous. On a vu des médecins empoisonner leurs malades ; vous êtes un de ceux-là...

Sur ce, le maître d'école fit une pirouette, et avant que le médecin n'ait eu le temps de se mettre à sa poursuite, il se trouva dans la rue; de la rue, il ne fit qu'un bond jusqu'à l'estaminet où l'artilleur l'attendait en prenant un verre de cassis mêlé avec de l'eau-de-vie.

— Eh bien? demanda le soldat.

— Chut! regardez!...

M. Galoppot colla ses yeux contre la vitre. II vit le docteur Brochet qui descendait l'escalier dans un état d'agitation impossible à décrire.

— Il va chez le commissaire ! pensa-t-il.

La porte d'entrée n'était point fermée, M. Biochet franchit le seuil et se dirigea rapidement vers le poste de police.

— Fichtre ! les afTaires vont se gâter, fit le maître d'école. El il raconta brièvement à l'artilleur ce qui veçtiit de se passer.

— N'ayez pas peur, dit le sous-officier, je me charge de cela. Sortons, et vous allez voir !

Le maître d'école obéit machinalement au soldat. Ils se promenèrent de long en large dans la rue, nuiis ils ne virent rien d'inquiétant.

— Vous lui avez dit la vérité, fit le soldat; vous verrez qu'il n'aura pas osé aller à la police. ■

Une nouvelle idée était venue h l'esprit de M. Galoppot. La colère lui donnait de l'intelligence.

— Je vais, dit-il au sous-officier, m'étnblir dans le café jusqu'au soir. Je suis sûr que mon cousin Bertrand viendra voir le médecin. Je l'apercevrai.

— Vous n'avez plus besoin de moi ? demanda l'artilleur.

— Si ! quand vous serez libre venez me retrouver ici ; nous sou lierons ensemble : je vous invite.

Le soldat hésita :

— Au fait, dit-il, je viendrai.

GOGO LE BARAQUER.

— Ne craignez rien, j'ai de l'argent, et je sais que les militaires n'en ont pas beaucoup... quand ils ne donnent pas des assauts.

— C'est un peu vrai, fit le sous-officier en frappant sur son gousset, qui ne rendit aucun murmure argentin.

Il sortit, tandis que M. Galoppot se tenait en embuscade derrière la vitre.

Le client de M. Brocliet.

M. Galoppot resta longtemps à sa vitre.

Le soleil descendit derrière le fortBregille; l'ombre s'épaissit dans la rue d'Aiènes. — L'allumeur public fit rayonner les réverbères; M. Brochet ne reparaissait point, et Jacques Bertrand demeurait invisible.

— Je crains bien d'avoir perdu mon temps, murmura le maître d'école tout dépité. — Cependant je ne puis penser que mon cousin veuille me jouer un tour pareil. C'est un jeune homme ; mais je crois qu'il est honnête.

Bercé dans cette douce illusion, le pédagogue attendit avec plus de patience.

L'heure du pansage écoulée, le sous-officier revint h l'estaminet où s'ennuyait M. Galoppot.

A la vue du militaire avec lequel il avait fait connaissance d'une façon si brusque et si singulière, le maître d'école eut un mouvement de joie.

— Pardié, pensait-il, je serai obligé de le régaler; mais j'aurai du moins un joyeux compagnon, et au besoin un défenseur.

Il accueillit donc le sous-officier comme s'il eût été un ami de dix ans.

— Sapristi ! que je m'ennuyais ! lui dit-il. Nous allons dîner. Avez-vous la permission de dix heures?

— J'ai même la permission de minuit. Nous autres sousolllciers, on ne nous tient pas aussi sévèrement que les simples soldats : pourvu que nous ne soyons pas hors de la ville après l'heure de la fermeture des portes, c'est tout ce qu'il faut.

— Nous allons donc souper en paix.

Et se tournant vers le propriétaire de l'établissement :

— Ayez, lui dit-il, la conq)Iaisance de nous servir près de la fenêtre.

Et il ajouta en s'adressant au soldat :

— Rendez-moi un service. Examinez aussi la porte de M. Brochet, et si vous voyez quelqu'un, faites-moi signe.

— Bon!

Malgré les préoccupations du maître d'école, le repas fui assez gai. Mais h chaque instant le malheureux pédadogue se levait et courait au milieu de la rue.

Tout à coup il rentra brusquement :

— Je viens de le voir! dil-il.

— Qui, votre cousin ?

— Non ! le docteur !

— Est-ce que vous avez envie de lui chanter une nouvelle gamme ?

— Ma foi non! murmura naïvement M. Galoppot. Le soldat se pencha sur la rue.

— Tenez! dit-il! voilà probablement votre cousin

qui monte chez M. Brochet. Il a en effet l'air d'un maître d'armes en habit bourgeois.

On ne voyait que le dos du personnage que désignait le sous-officier.

Autant qu'on en pouvait juger dans l'obscurité croissante, c'était un homme d'assez haute taille.

— Il ressemble, pour la tournure, à mon cousin, fit le maître d'école; mais mon cousin ne se met pas si bien que cela.

L'homme qui frappait à la porte du docteur était vêtu d'une façon somptueuse — relativement.

Il portait une redingote grise qui paraissait toute neuve et dessinait des épaules légèrement anguleuses; — comme on entrait dans les mois d'été, il avait un pantalon blanc collant, se rabattant en forme de guêtres sur des souliers vernis. — Un superbe chapeau de soie à longs poils couvrait sa tête.

Au moment où le maître d'école attachait sur lui les regards de ses petits yeux gris, le personnage en question se retourna et fit voir à M. Galoppot la figure connue de Jacques Bertrand.

— Oh! Jésus-Maiie-Joseph, fit-il!... Vous ne vous êtes pas trompé. C'est bien lui!... c'est mon cousin !

— Vous allez lui courir sus?...

— Non! je vais attendre qu'il descende, et je lui parlerai.

Jacques Bertrand ii'Onta l'escalier du docteur et s'introduisit chez lui avec la familiarité d'un habitué. M. Brochet venait de rentrer.

— Ah ! je suis aise de vous voir, mon cher... Gomment vous appellerai-je ?

— A'olre client, docteur!...

— Client, soit!...

— Et de combien, docteur?

— Ne parlons pas de cela, mon cher client, cela se retrouvera plus tard...

— Parlons-en, au contraire; car je viens vous faire un nouvel emprunt...

— De?...

— Ce que vous voudrez ; vous savez que je ne suis pas exigeant. Un billet de cinq cents, plus cent francs en espèces, voilà tout !

— Je consens à vous les donner ; mais, seulement, il faut bien que j'agisse vis-à-vis de vous comme vis-à-vis d'un enfant. Vous jetez votre argent par les fenêtres. Hier soir vous avez perdu cent cinquante francs en jouant à l'écarté chez ma cousine.

— Ouil mais vous en avez gagné deux mille en accouchant la femme du receveur général.

— Ces aubaines-là n'arrivent pas tous les jours. Vous savez que ma clientèle se forme seulement... Je gagne à peine quinze mille francs par an.

— Fichtre!... c'est un beau denier!

— Remarquez que je vous ai déjà remis quinze cents francs que vous avez dévorés en trois mois.

— Vous savez aussi ce que je vous ai donné, moi...

— C'est bien ! nous nous entendons !

— Et à quand l'allaire?

— C'est grave! Il ne faut rien brusquer. Je me suis fié à vous; mais il faut être discret. Du reste, j'ai votre signature et je ])uis vous perdre. Quant à moi, toute ma fortune est en espèce. Je puis gagner la Suisse en trois heures; et une fois en Suisse, je suis à l'abri...

— Je le sais !

— - Alors ! suivez mes avis, et vous ne manquerez de rien. A propos, quand comptez-vous retourner à FreysoUes ?

— Moi?...

— Oui!

— Ma foi ! Vous faites bien de me rappeler cela ! Je n'y songeais pardicu plus!

coco LK BARAQIER.

— Diable ! Et cette pauvre fille?

— Quelle pauvre fille?

— Celle de l'instiluteur?

— Ma foi! je n'y songeais pas davantage. Mais qui diable a pu vous dire cela ?

— C'est le pauvre diable de maître d'école qui vous poursuit partout. Il est venu chez moi tantôt !

— Coiiiment, mon cousin Galoppot est ici?

— Il y était ; mais je lui ai dit qu'il ne devait pas compter sur votre alliance.

— Fichtre !... Je ne sais maintenant de quel front j'oserais me présenter devant lui!

— Bah ! une promesse ne tire pas à conséquence !

— Vous croyez ?

— Oui!...

— Alors, je n'ai pas à m'inquiéter ; vous êtes un grand casuiste, et je suis vos avis comme vous me l'avez ordonné...

— Ordonné, n'est pas le mot. Mais comment entendezvous suivre mes avis?

— Pardieu ! Je vais réaliser quelques économies. Pour cela, je retourne à Freysolles... pour une huitaine de jours.

— Cette fille est-elle jolie?

— Jolie comme une grosse paysanne ; bras rouges, figure rouge!...

— Une pataude?

— C'est le mot.

— Et comment trouvez-vous mademoiselle Désarbres?

— Ceci, c'est différent. — Mais mes séductions échouent contre sa froideur.

— Bah! quand vous serez riche, mon cher client, personne ne vous résistei'a; mais il faudrait, autant que possible, réformer un peu votre langage. Je ne dis pas que vous ne vous exprimiez pas très-bien quand vous le voulez. Vous avez de l'esprit, une certaine éducation ; mais vous n'avez pas vu le monde ; vous ne vous êtes pas poli à ce contact... — Croyez-moi donc!... renoncez à vos basses fréquentations. Lisez les bons auteurs, et vous verrez.

Le soldat souriait.

— Savez-vous , au moins, que vous êtes joli garçon, quand vous voulez !

Jacques Bertrand passa ses doigts sur ses moustaches de chat et prit un air de matamore.

— Voilà, maintenant, que vous n'êtes plus joli garçon. Voyons, c'est un mauvais air que celui- lii. Vous avez l'attitude d'un bretteur déguisé; d'un capitaine Spavento quelconque.

— Allons ! je ferai ce que vous voudrez ! Tenez ! si vous le désirez, je me courberai comme un moine qui demande l'aumône ou comme un portier la veille du jour de l'an ! Ai-je une belle tournure comme ceci?

Le soldat se mit à faire une collection de grimaces renouvelées des estropiés de Callot.

— Vous êtes hideux!

— C'est bien! mais donnez-moi l'argent que je vous ai demandé, et je serai superbe.

Le médecin s'empressa de compter cent francs en espèces à Jacques Bertrand, et il lui remit en même temps un billet de cinq cents francs.

Le soldat enfouit le tout dans une des poches de son pantalon.

— Maintenant, dit-il; je vais assurer ma place pour la patache et disparaître. Et soyez tranquille, je ne fréquenterai que des gens excessivement savants, y compris mon cousin Galoppot.

— Et sa fille, ajouta le médecin en souriant.

— Bien entendu !

Jacques Bertrand sortit en décrivant une pirouette de bon goût.

Dès qu'il fut dehors, le médecin tira d'un des tiroirs de son secrétaire une liasse de papiers jaunis par un Ion" usage. Il étudia les caractères avec ténacité, les calqua, en reproduisit une partie sur une feuille de papier blanc étendu devant lui.

— C'est à peu près cela, dit-il, avec une satisfaction visible ! Il n'y a que la signature qui n'est pas parfaitement imitée. Maintenant, il faut précipiter les choses.

Il prit sur une étagère une fiole pleine d'un liquide rougeàtre.

Après avoir examiné longuement le contenu de cette fiole placée entre les rayons de ses yeux et ceux d'une lampe que son domestique venait de placer sur son bureau, il murmura :

— Encore cinq ou six mois... peut-être moins, c'est S(?lon!...

Puis il déposa la fiole. Il cacha sa tête dans ses mains, et se mit à penser tout haut :

— Cent mille francs, d'un côté, dit-il ; deux cent mille de l'autre!... Oh! si j'avais pu corrompre un notaire ! Mais non! Ils travailleront aussi... pour eux... ceux-là!...

« Oh! avec trois cent mille francs!...

« L'or, en ce monde, est souverain. Il rayonne dans l'ombre. C'est la clef et c'est le verrou ! Bon Dieu ! ai-je déjà travaillé pour avoir de l'or!... Voilà vingt ans que je sue; que je lutte!... Cela arrivera-t-il?... Oui! non ! Terrible balance! perplexité sombre!...

« Et je sens que mon courage faiblit !... Il faut que j'aie toutes les joies de la vie après en avoir subi tous les combats! ou bien... ou bien... je jetterai ma cervelle au plafond le soir où je verrai qu'il faut que je me remette au travail pour vivre dans les conditions que j'ambitionne.

« Oh ! vivre de rien !... être toujours obligé de se courber, de demander des honoraires, de m'entendre dire par celui-ci : c'est trop cher ; par celui-là : vous ne m'avez pas guéri!...

« Puis la médecine!, . triste science!... comme elle corrompt l'àme!... comme elle dépoétise la vie!... Dire que d'un coup de scalpel je peux retrancher une existence ! Croyez en Dieu après cela ; ci'oyez en Dieu, quand moi, simple créature, je puis tranquillement supprimer son œuvre en appuyant la main sur un nerf, sur un viscère... Triste science!...

« Et dire que l'or me donnera des ailes, l'indépendance, la liberté!... que j'aurai le droit de baiser des lèvres de femmes, sans que personne me dise: aime! — que j'aurai toutes les jouissances sans en connaître les épines !...

« L'or est le vrai Dieu ! C'est être religieux que de chercher l'or! L'or est le grand Tout!

u Qu'est-ce que je ne pourrai pas avoir avec l'or?

« — L'honneur! la joie! l'amour! la paix! répondait la conscience!...

(( — Bah ! reprenait le mauvais ange... L'honneur ! c'est un peu de boue que l'on farde ! On a de l'honneur quand on est riche. Les hommes vous saluent. On vous nomme député! J'en connais qui ne sont que riches!...

« La joie? qu'est-ce que c'est? .N'est-ce point le sentiment intime que l'on éprouve lorsqu'on jouit de tout ce que l'on désire? Et les richesses ne le donnent -elles pas, ce sentiment intime de satisfaction!...

« Et l'amour, l'or ne l'achète-t-il pas? Et la tranquillité ne résulte-t-elle pas de la négation des exigences d'une vie tourmentée par le besoin?...

Le médecin se leva.

— De l'or ! s'écria-t-il. De l'or!... J'en aurai !...

Il retomba dans son fauleuil, les coudes appuyés sur son bureau, la tête cachée dans ses mains.

La porte s'ouvrit.

Une feiDuie qui paraissait avoir une trentaine d'années, une femme encore belle, parée comme une reine de Longchamps, entra familièrement dans le cabinet du docteur.

— Bonsoir, mon ami, lui dit-elle en l'embrassant avec le sans-façon d'une maîtresse devenue amie, comment vastu ce soir?

— C'est à moi de te demander cela, Henriette ; je suis médecin.

— Même aupi es de moi ?

— Auprès de toi surtout.

— Eh bien! donne-moi une consultation !

— Gratuite?

— Non ! je te la paierai.

■ — Je veux des arrhes !

La jeune femme embrassa de nouveau le docteur.

— Je suis prêt maintenant, dit-il.

— Eh bien! mon cher! je suis malade, et très-malade!

— Est-ce au cœur?

— Non ! c'est à la tête ! Je cherche en vain le moyen de trouver spirituel et possible l'ours que tu as bien voulu m'adresser.

— Bah!...

— Oui! c'est comme cela! J'ai beau avoir le cœur assez large pour y loger une foule d'alfections, celle-là ne veut pas y entrer.

— Il faut faire un effort, mademoiselle Désarbres.

— Tu devrais plutôt dire à ce sacripant d'être plus aimable. Sais-tu la jolie galanterie qu'il m'a faite?

— Je m'attends à tout.

— Il m'a dit qu'il m'appprendrait l'escrime !

Le docteur se mit à rire; mais il redevint bientôt sérieux.

Il ne manque cependant pas d'un certain esprit. Pour l'avoir dit celte lourde bêtise, il faut qu'il soit très-amoureux de toi.

— Tu crois?

— J'en suis sûr.

— Alors je n'ai plus la force de rire encore de ce pauvre garçon.

Tu as le droit d'en rire... entre nous! mais donnelui quelques bonnes paroles. Tu verras qu'il se formera... Il n'y a rien de si facile que de retourner un homme quand on esl jolie fennue.

— Tu ne m'aimes donc plus, toi?...

— Si! mais je ne t'épouserai jamais!

— Allons! l'eut-être ne voudrais-jo non plus l'épouser. Tu es pour moi une énigme indéchiffrable; mais je ne désire pas en avoir le mot.

— Tant mieux, ma chère, nous nous aimerons mieux et plus longtemps.

Retour à. Freysollcs.

Quand Jacques Bertrand sortit de chez le docteur, le maître d'école commençait h se la.sser de sa longue allenle. . .

A l'aspect du costume spleiidide de son cousin, sa timidité faillit s'emparer de lui ; mais le souvenir de sa Julie lui revint à l'esprit et il s'avança courageusement au devant du maître d'artnes.

— Monsieur? lui dit-il.

Jacques Bertrand regarda l'homme qui l'arrêtait et dont le visage était illuminé par les rayons d'un réverbère. Il n'eut pas de peine à l'econnaitre M. Galoppot.

— Tiens ! c'est vous, mon cher cousin ! et par quel heureux hasard êles-vous ici ?

— Mais, balbutia le maître d'école, je venais savoir de vos nouvelles...

— Vous étiez donc en peine de moi, mon cher cousin?

— Oui, moi d'abord ; ensuite Julie, qui demande avons revoir depuis que vous êtes parti.

— Cher ange ! J'étais bien chagrin aussi. Jlais les affaires avant tout. Vous comprenez, mon cousin.

— Entrons ici, je suis avec un artilleur qui m'a rendu quelques services et que j'ai invité à dîner. Nous prendrons quelque chose ensemble.

— Quel est cet artilleur?

— Je ne le connais pas !..

— Allons! ça ne fait rien, entrons tout de même... seulement, je tiendrais à retenir ma place au bureau des diligences.

— Jésus-Marie-Joseph !... Où allez-vous donc?

— Parbleu ! vous ne comprenez pas ?

— Ma foi non! à moins que...

— Eh bien! je retourne àFreysolles.

Le maître d'école sauta au cou de son cousin.

— Oh ! mon gendre!... Vous aimez donc encore ma fille?

— Je n'ai jamais cessé del'airaer. Et à cause de l'absence, je l'aime encore aujourd'hui davantage. Aussi, il me tarde de la revoir!

— Nous ne pouvons partir ce soir, dans tous les cas. — La pataclie ne s'en va que demain.

— Allons, entrons!

Le prévôt d'armes pénétra dans le café d'un pas grave. Il jela sur l'artilleur un coup d'œil qu'il essaya de rendre profond.

— Tiens, dit-il, après l'avoir toisé de la tête aux pieds, est-ce que vous ne sortez pas du train des équipages, camarade ?

— Pardon !... J'étais h la prise d'Alger.

— Il me semblait bien que je vous coniKiissais. Est-ce que vous ne vous nommez pas Moreau !

— Si, parbleu! Je me rappelle maintenant votre figure. Quand votre cousin m'a dit Bertrand, je ne songeais nullement k vous.

— Tonnerre!... Je suis heureux de vous rencontrer. Vous avez soupe ?

— Oui, avec votre cousin.

— Corbleu! nous allons renouveler connaissance, mon cher Moieau.

— Le cousin Jacques changea son billet de cinq cents francs; il prévoyait qu'il ne trouverait pas le moyen de le changer h. Freysolles.

Puis, tous trois, ils se perdirent dans l'ombre de la nuit.

Dire ce qu'il leur arriva ne nous esl pas possible. Nous sous-entendons donc celte nuit oigiaque pendant laquelle le maître d'école, hébété par l'ivresse, ne vil pas les horreurs qui se commirent autour de lui et qu'il commit peutêtre lui-même... innocemment.

Pauvre M. Galoppot!... Le destin qui le promena durant toute cette nuit, de la goguette au cale, du café au cabaret dans des lieux innomés, le prit au milieu d(! la double ivresse produite par la joie et par le vin, par le vin et par la joie.

Le philosophe dit : horrtur ! Disons : inditlijence !

Que le lecteur, lui aussi, soit indulgent pour les nombreuses bouteilles vidées par nos héros dans le courant de ce récit.

GOGO LE BARAQUER.

Au village, en Franclie-Comlé, eu Bourgogne, presque parloul, on s'enivre sous tous les préte.vies et sans aucun prétexte. — Il n'est si belle fête qu'elle ne se termine par une ébriété générale.

Au milieu des toasts sans cesse répétés, corauie certains tableaux qui se produisent toujours sur un niéuie fond, les passions s'agitent, les physionomies se dessinent, le grand but (le la vie s'accomplit sous l'œil de Dieu.

Qu'on ne nous dise pas que nous encanaillons les paysans; que nous ne respectons ni l'âge ni les fonctions, ni le caractère. — Nous diiguerréolyjjons. — Tous les masques que nous faisons passer sous les regards de nos lecteurs, ont les couleurs delà vie; ils palpitent; ils existent. Qu'importe que ces masques soient grotesques ou hideux, s'ils recouvrent des traits humains 1

Sur ce, revenons ii nos moutons...

Le lendemain matin, Jacques Bertrand et son cousin se trouvèrent daus la cour des messageries sans trop savoir comment ils y étaient arrivés.

Quatre heures après, ils descendaient à Freysolles, assez mal reposés par les intervalles de sommeil qui avaient entrecoupé leur voyage.

En rentrant daus le village, le soldat ne put s'empêcher de demander avec une certaine anxiété àson cousince qu'était devenu le Baraquer.

— Oh ! ne vous inquiétez pas de ce sauvage, répondit le maître d'école. Il reviendra au moment où nous l'attendrons le moins.

Ils regagnèrent la cour de l'école.

Au bruit de la patache, les deux femmes étaient sorties, l'une impatiente, c'était la mère; l'autre émue et tremblante, c'était Julie.

Mais la vue de son fiancé lui rendit plus de joie qu'elle n'avait eu de chagrin.

Klle s'élança tout en pleurs au cou du soldat qui fut ému lui-même... pendant quelques secondes... — Il embiassa la jeune fille avec etïusion.

— Enfin vous m'êtes rendu ! lui dit-elle tout bas.

— Je n'étais pas loin, ma bonne Julie! Et je songeais à vous.

— Oh ! en ce moment surtout, vous deviez bien songer à moi; car... car moi, je n'ai pas cessé un seul instant de songer <i vous.

— Est-ce qu'elle aurait du cœur? pensa le soldat; alors ce serait vraiment malheureux.

Il embrassa de nouveau Julie.

— Oh! murmura la jeune fdle à l'oreille du soldat, venez ce soir où vous savez! J'ai bien des choses h vous dire.

— J'y serai, Julie, soyez-en sûre,

— Oli ! mon ami!... que je suis malheureuse!

— Malheureuse, vous !...

— Je le prévoyais bien! c'est une femme qui m'a souhiiilé la bonne année la première... Signe de malheur! Le jour où je vous ai connu, j'ai renversé une salière, — en sortant, le lendemain, j'ai vu des pailles en croix!... tout cela nie fait peur...

— Julie, fit sévèrement le soldat, qui sentait battre en lui la fibre de la crainte, je te défends de songer à ces choses-là, entrnds-tu bien? C'est une folle superstition! une tradition slupide. Je t'aime, que peux-tu craindre!...

— Si tu m'aimes, je suis bien heureuse!

— Vrai!

— Oh, vrai! car maintenant surtout, j'ai besoin, j'ai soif de Ion amour...

Le maître d'école s'était retiré discrètement pendant l'entretien des deux jeunes gens.

En entendant la répétition d'une pensée que Julie venait d'exprimer un instant auparavant, le soldat frémit.

— Diable! pensa-t-il, si cela était, cela compliquerait la situation...

Il se rapprocha du maître d'école et de sa femme. Celleci le reçut également à bras ouverts.

— Ah! vous revoici, dit-elle; tant mieiLx! Nous avons tué un mouton ces jours-ci; vous en profiterez.

La journée se passa en réjouissances de toute sorte; mais Julie attend lit le soir avec impatience.

Dès que les étoiles commencèrent à briller, elle prétexta un violent mal de tôle et se retira dans sa chambre.

Une heure après, le maître d'école et sa femme allèrent se coucher «i leur tour.

Jacques Bertrand vint à la fenêtre qui s'ouvrit ; il entra dans la chambre de la jeune fille.

Aux lueurs d'une veilleuse qui brûlait sur la table de nuit, le soldat put remarquer que Julie était un peu changée.

Elle n'était pas couchée.

Assise sur une chaise de bois, le coude appuyé sur son Ht, elle sangloltait.

— Qu'avez-vous, Julie? Qu'as-tu, mon ange? demanda le soldat en s'agenouillant devant elle.

— Regarde-moi bien, Jacques.

Julie n'était plus la robuste jeune fille d'il y avait quelques mois. Son visage s'était dépouillé de ses vives couleurs. Elle était pâle; mais ce qu'elle avait perdu en rougeur elle le gagnait en véritable beauté.

Cette métamorphose de l'amour la rendait intéressante.

— C'est vrai! dit-il, tu es plus belle que jamais.

— Hélas !

— Allons, petite folle, explique-moi ces hélas!... ces soupirs que tu pousses depuis le matin.

— Je n'ose!

Elle se jeta tout en larmes au cou de son amant.

— Tu es enceinte? murmura le soldat à voix basse.

— Oui! répondit faiblement Julie.

Et un nouveau sanglot déchira son gosier. Le soldat s'attendait à cette réponse de la jeune fille ; néanmoins, il tressaillit.

— Diable!... pensa-t-il, ma position devient de plus en plus difficile; il faut que j'écrive au docteur!...

Il releva sa maîtresse.

— Ne t'inquiète pas de cela, ma chère Julie, dit-il! Cet enfant sera le bien-venu; c'est un nouveau lien qui t'attache à moi, sois sûre que je ne l'abandonnerai point, ni toi non plus.

— Oh ! alors, je le répète : je suis bien heureuse ! Mais, hâte-toi!... fais tes affaires! Oh ! le jour de mon mariage sera le premier jour de ma vie. Je n'ai pas vécu jusqu'à présent. C'est comme si j'avais été morte ! Oh ! mon ami !.. . hàte-toi ! Tiens ! ces quinze jours que tu viens de passer loin de moi m'ont vieillie de quinze ans. Regarde encore comme je suis devenue pâle. Oh ! si tu t'éloignais de nouveau, j'en mourrais.

Jacques Bertrand prit un air navré.

— Il faudra bien cependant que tu te résignes, pauvre amie, fit-il avec un soupir ! Mes affaires ne sont pas encore terminées.

— Depuis si longtemps?...

— Oui, ma chère!... Et Dieu sait si j'ai travaillé! J'ai donné cinq assauts consécutifs; j'ai gagné plusieurs centaines de francs; mais cela ne suffit pas pour s'établir.

— Mais quand nous serons mariés, qui t'empêchera de donner autant d'assauts que lu voudras?

— Rien! certainement!... Mais pour un homme couve-

uable, c'est-à-dire marié, cette occupation n'est pas décente.

— Ah!...

— Du reste, mon congé définitif n'arrive que dans deux ou trois mois ; il me serait impossible de me marier avant cette époque.

— 0 mon Dieu !

— Mais, calme-toi, mon enfant. Je te jure sur tout ce que j'ai de plus sacré que tu seras ma femme !...

— Dieu t'entend, Jacques. Ah ! si tu m'abandonnais comme tant d'autres abandonnent les pauvres filles, je n'oserais pas te maudire, moi ; mais Dieu te maudirait et tu ne finirais pas bien. Crois-moi! sois fidèle au serment que tu viens de prononcer et tu ne t'en repentiras point !

Les premières douleurs de l'amour avaient donné une certaine éloquence à la jeune fille. — Le soldat se sentit touché malgré lui par ces paroles profondes. — Un instant l'idée lui vint d'abandonner tous ses ambitieux projets; la pensée d'une douce et simple union contractée loin des trames dans lesquelles il s'empêtrait, se présentait à son cœur et à son esprit.

Mais il réfléchit que tout ce qu'il avait dit aux parents de sa fiancée n'était qu'un leurre; qu'il ne savait pas gagner sa vie, qu'une fois marié, il se trouverait forcément à la charge de M. Galoppot.

D'un autre côté, il n'était à peu près certain d'hériter de M. de Champcarré qu'à la suite de la réussite d'un coupable projet combiné entre le docteur et lui.

— Je ne l'épouserai point pauvre, — se dit-il ; — si je suis riche, pourrais-je encore l'épouser? voilà la question.

Et il conclut en lui-même :

— Laissons mûrir les temps. Ne précipitons rien. La force des choses est la grande force. Le jour viendra où le sort se chargera lui-même de modifier une idée dans un sens ou dans un autre...

— Sois confiante, mon ange, ajouta-t-il à haute voix. Je ne jure jamais en vain : ce que j'ai promis, je le tiendrai.

Une heure après, Jacques Bertrand sortit de la chambre de Julie.

La lune commençait son ascension dans le ciel, ses rayons éclataient au-dessus des sombres nuages de la nuit.

Aux lueurs pâles de l'astre, Jacques Bertrand vil une ombre qui glissait autour des palissades du petit jardin, et semblait s'enfoncer, avec les ondulations lentes et solennelles d'un fantôme, dans les herbes épaisses qui croissaient autour de la maison d'école.

— Qui diable cela peut-il être ? se demanda le soldat en regagnant la roule. 11 faut que je le sache...

Il fil donc le tour de la maison de l'inslituteur auprès de laquelle la route du Mortard se tordait comme un long serpent grisâtre coupé çà et là par des buissons et des arbres.

D'abord , il ne vit personne. La roule était déserte comme une ûme sans amour. — Elle allait se perdre dans les biumes lointaines sans qu'un seul point mouvant apparaissant sur sa surface immobile, révélât la présence d'un être vivant.

Cependant, quand ses yeux se furent habitués à l'obscurité, il distingua dans l'éloigneraent une forme humaine qui se mouvait sur l'horizon et paraissait vouloir gagner la route.

— Le poursuivrai-je? pensa-l-il.

Avant qu'il n'eût délibéré avec lui-même, il se trouva sur le chemin du Mortard à la poursuite de l'être inconnu qui semblait le surveiller.

Mais l'apparition marchait avec rapidité; elle se dirigeait du côté de la Combe-aux-Chevaux.

— Tonnerre ! murmura le soldat, qu'est-ce que cela signifie ? où va-t-il ?. . .

Poussé par un vertige, il se mit à courir dans la même direction.

Il arriva bientôt non loin du théâtre de son duel avec le Baraquer.

L'apparition s'évanouit...

Alors, poussé par le même vertige, il se pencha sur le lugubre entonnoir.

Horreur!...

Le cadavre du Baraquer était étendu dans le fond du gouflVe. La lune éclairait son visage pâle sur lequel la mort avait imprimé son cachet.

Jacques Bertrand poussa un cri.

Comme Caïn poursuivi par la vengeance de Dieu , il courait, sa tète pressée entre ses- mains, ne sachant où il allait.

Il vint se heurter contre l'angle d'une maison située à l'une des extrémités du village de FreysoUes.

La sensation de douleur qu'il éprouva lui rendit la lucidité de son esprit.

Il reprit le chemin de la maison d'école, remonta dans sa chambre et se coucha tout grelottant, comme si l'on eût été dans les mois les plus durs de l'hiver.

Don ange et mauvais ange.

Le lendemain, Jacques Bertrand sentait dans ses veines une fièvre ardente.

Pendant le peu de temps qu'il avait dormi , de funèbres visions étaient venues visiter son sommeil.

Le spectre du Baraquer passait autour de ses rideaux. Il le voyait couvert du blanc suaire, portant le fer dans sa plaie el poussant des sanglots et des râles.

Quand le maître d'école entra dans la chambre, il fut étonné de la décomposition du visage de son cousin.

— Jésus-Marie-Joseph ! s"écria-t-il ; est-ce que vous êtes malade, mon cher Jacques?

— Oui! répondit faiblement le soldat. J'ai la fièvre. Je brûle et j'ai froid.

— Il faut appeler un médecin.

— Non ! ce soir je retournerai à Besançon.

Le maître d'école devint rêveur, et il demanda :

— Croyez-vous que ce soit bien nécessaire et pensezvous que vous pourrez supporlei- la voilure ?

— Je ne sais. Dans tous les cas , je ne veux pas obliger le docteur à venir s'asseoir à mon chevet.

Un combat se livrait dans l'âme de M. Galoppot. D'un côlé , il aurait voulu pouvoir conserver son cousin auprès de lui ; d'un autre côlé, craignant que sa maladie ne fût trop longue, il reculait devant les soins constants, intelligents el répétés qu'il serait obligé de lui donner.

Car, l'aspect du soldai lui faisait penser que celle maladie serait de longue durée.

En ell'et, jamais une seule nuit n'avait causé autant de ravages sur une figure humaine.

Jacques Bertrand n'avait à aucune époque brillé par l'embonpoint. Mais en ce moment son visage accusait une foule d'angles qu'on n'apercevait pas habituellement. Les pommelles de son front saillaient sous l'épiderme comme des os de mort sous un linceul trop étroil.

Ses yeux inisés d'une flamme sanglante sortaient h demi de leurs orbites, et roulaient avec de fauves lueurs. — Ses cheveux collés le long de ses tempes perdaient peu à peu leur ton roussàtre et semblaient avoir blanchi.

Le maître d'école n'ajouta pas un seul mot.

Il descendit au rez-de-chaussée.

— Fais un peu de tisane à ton cousin, dit-il à sa femme; je crains bien que le pauvre garçon ne soit sérieusement indisposé...

— Bah?

— C'est comme cela.

— Doux Jésus !... Lui qui se portait si bien hier soir.

— Ah ! on se porte bien la veille et on meurt le lendemain.

En entendant ces paroles, Julie faillit s'évanouir. Sans rien dire à son père ni h sa mère, elle monta rapidement dans la chambre de son fiancé.

— Mon Dieu, Jacques, que t'est-il donc arrivé ? lui demanda-t-elle, en le couvrant de baisers.

Jacques Bertrand n'avait point encore recouvré l'entier usage de ses facultés.

— Oh ! je l'ai vu ! je l'ai vu ! balbutia-t-il.

— Qui donc?

— Lui ! lui !

— Qui lui?

Le soldat se dressa sur son séant, à la voix de sa maîtresse qu'il reconnut enfin.

— C'est toi, Julie ? dit-il.

— Oui, mon ami!... qu'as-tu donc? qu'est-ce que tu as vu ? qu'est-ce qui t'a épouvanté?

La raison était revenue au soldat.

— Il faut que je retourne à Besançon, répéta-t-il.

— Toi? Tu veux partir!...

— Oui ! Le séjour de Freysolles me pèse. J'ai vu des choses effrayantes. Je ne veux pas rester ici!...

Julie se mit à pleurer en s' écriant :

— Quoi! Tu aurais le cœur de me quitter ?

— Non, non! balbutia Bertrand... Non! Tu viendras avec moi. Tu ne me quitteras pas ! Je t'emmènerai. Tu seras ma femme, ma compagne!...

— Comment 1 Jacques ! quitter ma famille avant d'être mariée. Oh ! marions-nous et je te suivrai jusqu'au bout du monde.

— Oui ! sois tranquille ! Nous nous marierons ! Mais mon Dieu ! dis un peu à ton père de monter auprès de moi, seul... tu entends... J'ai quelque chose h lui dire !...

Julie descendit et son père remonta.

— Ecoutez , lui dit Jacques. Hier au soir , vous savez l'heure à laquelle je vous ai quitté...

— Oui! quand je suis allé me coucher.

— Précisément. Eh bien! j'avais la migraine; au lieu d'aller me coucher de mon côté, je me suis promené.

— Jésus-Marie-Joseph !... vous auriez dû me le dire. Je vous aurais accompagné...

Un pâle sourire glissa sur les lèvres du soldat. — Il reprit :

— Machinalement mes pas m'ont conduit jusqu'à ce champ qui est au pied de la montagne... Comment le nommez-vous ?

— La Combe-aux-Chevaux.

— Oui!

— Comment, diable ! avez-vous pu aller jusque-là ?

— Je ne sais , vous dis-je ? Mais j'y suis allé. Là j'ai vu un spectacle horrible...

— Vous me faites peur! — Qu'est-ce que vous avez vu?...

— Dans le fond de la combe gisait un cadavre sanglant percé d'un coup d'épée!...

— 0 mon Dieu ! Il y a donc des assassins par là?

— Je n'en sais rien.

— Ce serait abominable ! Dans un pays aussi tranquille...

— Ce que je vous demande c'est d'aller jusque-là et de me dire ce que vous aurez vu...

— Je veux bien ! Ce serait le diable si l'on m'attaquait en plein jour ! J'y vais de ce pas, et gare à ceux qui viendraient se frotter à moi...

Tout en descendant J'escalier , le maître d'école se prit à réfléchir.

— Fichtre ! se dit-il, qui sait? Ces brigands sont si audacieux. On pourrait peut-être supposer que je suis cousn d'argent. Ah ! ah ! je n'irai pas tout seul.

Sur sa porte le maître d'école rencontra le père Grisey qui causait avec madame Galoppot.

— Vous ne savez pas ? lui dit-il.

— Non !

— Eh bien ! si mon cousin est malade , c'est parce qu'il a vu des voleurs cette nuit en se promenant près de la Combe-aux-Chevaux.

— Des voleurs! répéta le père Grisey. Diable! diable! C'est comme celui qui était au bois du Morlard ces temps derniers... Vous en avez entendu parler?

— Ma foi, non !

— Eh bien! il volait d'une drôle de façon. Profitant de l'été, il habitait ou plutôt se cachait dans le bois ; et quand les femmes passaient le matin pour aller porter du beurre au marché , il se déshabillait tout nu et bondissait sur la route.

— Ah! l'horreur... fit madame Galoppot scandalisée.

— Alors, continua le père Grisey , les femmes se sauvaient en laissant tomber leurs paniers. Le voleur s'en emparait et le tour était joué.

— C'était adroit !

— Tout nu ! tout nu ! répéta la dame Barbe avec une pudique indignation.

— Oh ! nu ! ce qu'il y a de plus nu ! Nu comme un serpent écorché !

— Sapristi. Et on l'a pris comme ça ?

— Ma foi, oui!

— Oh ! ces gendarmes n'ont point de pudeur.

— Il est question de choses plus sérieuses, fit l'instituteur ! Il s'agirait de savoir si ces voleurs sont en nombre. Et , je vous le confie à l'oreille , mon cousin m'a dit qu'il avait vu un cadavre dans l'entonnoir.

— Ah! diable!...

— Venez-vous avec moi, monsieur Grisey?...

— Certainement! Mais je veux prendre mon fusil!...

— Prenez! moi, il faut que je me munisse d'une arme aussi. Ah ! voici une tonne (l) à fendre du bois.

— Oh ! avec un pareil morceau il n'y a pas de crainte. Le maître d'école et le père Grisey se dirigèrent vers le

bureau de tabac.

M. Grisey prit son fusil , et les deux compagnons partirent pour la Combe-aux-Chevaux.

A la vue de ces deux hommes belliqueux qui semaient autour d'eux la nouvelle d'une apparition de brigands, tout le village fut en émoi.

Une douzaine de jeunes garçons armés de fourches , de piques et de faulx se mirent en marche sur les pas du buraliste et du maître d'école :

— Qu'est-ce qui g'nia? demandaient les femmes.

(1) Itfailtet de bois.

iO

— Lue volée de hrigands que nous allons tuer!...

— Ah ! ne vous en allez pas. Tas de faiilômes ! vous allez vous faiie esquinter.

— Bole!... Nous nous moquons bien d'eux. Nous sommes en nombre.

Mais plus ils approchaient de l'eiulroit fatal, plus leur ardeur diminuait.

Quand ils arrivèrent à la Gombe-aux-Clievaux, une longue file d'hommes, dont les derniers points apparaissaient auprès des dernières maisons du village, indiquait que la vitesse ou le coui'age n'avaient pas été les mêmes.

Comme dans le combat des lloraci^s et des Curiaces, les habitants de Fieysolles s'échelonnaient imprudemmenl.

Un mouvement de recul eut lieu lorsqu'on aperçut les. buissons qui enloiiraienl la Combe.

GepeudanI, le maître d'école, qui avait donné le branle à l'élan public, crut devoir s'élancer eu avant.

Pareil à la souris de La Fontaine, il fit un pas, puis deux, battit en retraite, revint, retourna.

Enfin, il se décida à regarder dans l'entonnoir.

Il ne vit rien.

— Relouriions k Freysolles, messieurs, dit-il avec solennité. Les voleurs vaincus par le saiig-froid, l'adresse et la vigueur de mon cousin Jacques Bertrand, se sont enfuis pour jamais de notre territoire !...

Eleclrisés par cette pompeuse harangue, les Froysolliens virèrent de boid et rentrèrent dans leur village en chantant le Chant du Départ.

Longtemps après cet événement extraordinaire on s'en entretenait encore, et Jacques Bertrand fut pendant plus d'un mois l'objet et le hi'ros de toutes les conversations.

Pendant ce temps, la maladie du soldat empirait. Ainsi que l'avait pi'évu le maître d'école, elle menaçait de traîner en longueur.

Néanmoins, Jacques Bertrand n'avait plus reparlé de son départ pour Besançon.

Environné des prévenances assidues de madame C.aloppot et des soins touchants de sa fille, il semblait ne plus s'occuper que de sa maladie et des hôtes chez lesquels il se trouvait.

Julie semblait heureuse de la sollicitude avec laqurlle elle veillait sur son malade.

— J'aime encore mieux qu'il soit ici , malade, pensaitelle, que de le voir loin de moi, entri' les mains de je ne sais qui. Du moins, ici, je l'entends, je puis le regarder à mon aise; peut-être aura-l-il quelque reconnaissance de mes soins.

Quant an maître d'école, il visitait fréquemment son cousin : mais dans les conversations qu'il avait avec lui, il ne pariait jamais ni de sa visite au docteur ni de la nuit qu'il avait ))assée h Besançon.

Cependant ces deux souvenirs lui levenaieut souvent h la pensée.

Quand il eut cessé de se préoccuper des voleurs, la réminiscence des paroles fatales du docteur l'cnvahil de nouveau.

Il aurait voulu pour beaucoup connaîtr(! la nature des relations de son cousin avec :\1. Brochet; mais il osait d'autant uu)ins inlenoger le soldat que celui-ci était pins discret à cet égard.

Un jour cependant, monsieur le docteur arriva luimême chez rinslituleiir.

Il sembla, d'après la manière dont il se présenta chez le maître d'école, qu'il avait oublié les griefs qu'il devait nourrir contre lui.

— M. Bertrand demeure-t-il toujours chez vous ? demanda-t-il avec assez de politesse au maître d'école.

— Oui, répoiulit sèchement M. Galoppol.

Le docteur n'ajouta pas un mot et il monta au premier étage.

A la vue de Julie assise familièrement sur- le pied du lit de Bertrand, un froncement de sourcils dessina audessus du nez du docteur le fer h cheval des Redganutlet.

Il fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots :'

— Quelle est cette jeune fille?

Le soldat l'épondit :

— C'est mademoiselle Galoppot.

M. Brochet examina Julie d'un air qui fit baisser les yeux à la pauvre fille :

— Vous êtes enceinte, mademoiselle, luj dit-il brusquement.

Julie ne répondit rien. Elle p;\lit et chancela sons le coup de cette parole inattendue.

Sans s'inquiéter plus longtemps de la présence de Julie, le docteur dit à Jacques :

— Je désirerais être seul avec vous.

Jacques lit un signe, et Julie, plus morte que vive, sortit machinalement.

Quand le brnit de ses pas se fut éteint dans l'escalier, le docteur constata que personne n'écoutait derrière la porte, puis il revint au lii du malade.

Il lui làta le pouls, lui fil tirer la langue : et après une auscidlation superficielle :

— Dans huit jours vous pourrez vous lever, dit-il; maintenant, parlons de choses sérieuses.

— Parlons, répéta le soldat comme uu écho.

— A quoi vous lésolvez-vous, maintenant?

— Ma loi ! je n'en sais rien.

— Je suppose que votre grand projet n'est pas abandonné?

— Lequel?

Le docteur fixa sur son client un œil étonné.

— Comment! lequel? demanda-t-il.

— Quand vous me l'aurez dit, je le saurai.

— Eh ! mais ce projet d'union?

— Ah ! mon cher docteur, je ne sais plus snr quoi ni sur qui je dois compter ! Mademoiselle Désarbres ne m'aimera peut-être jamais, tandis que...

— Oui ! tandis que celte péronnelle qui sort d'ici vous aimera beaucoup liop.

— Je ne vois i).is que ce soil un mal.

— Mon cher, l'excès d'amour engendre la jalousie I

— J'aime mieux qu'elle soil jalouse de moi, que d'être moi-même jaloux d'elle.

— Viuis êies un enfant et un fou. Voulez-vous répondre il mes questions?

— Je le veux bien.

— Qu'avcz-vous l'intention de faii-e lorsque vous aurez hérité?

— Je monterai ma maison, ■ — Bien ! Vous recevrez î

— Oui !

— Vous veri'ez i\»<i certaine société?

— Evidemment.

— Eh bien! mon cher, que diable voulez-vous qu'une l)etite paysanne de celte sorle fasse à la lêle de la maison d'un milliomirùre?

— Ma loi ! je ne vois pas trop. . . Mais si je n'hérite pas ?

— J(! vous a.ssure (|ue vous hériterez.

— Alors! cela fera changer mes idées.

— Il faut dans celte vi(! avoir les idées nellcmeiit arrêtées, sous peine de ne réussir en rien. Donc, répondez-

coco LE BARAQIEB.

moi : Si vous liérilez époiiserez-vous, oui ou non, madeinoisplle Cnloppot ou (iiildppin?... Ce nom ust aiïreiix!...

— Eh bien! si j'hérile, non! je ne l'épouserai pas! Le docteur serra la main de son malade.

— Je suis content de cette décision, mon cher! Vous vous en trouverez bien. D'ailleurs, la durée de votre attente ne sera pas aussi longue que vous le pensez!

— Ah!

— M. Leroux de Champcarré est atteint d'hydropisie compliquée d'une foule d'autres affections qu'il serait trop long d'énumérer ; qu'il vous suffise de savoir que sa vie ne se prolongera pas au-delà de deux mois désormais.

Consultation.

En quittant Jacques Bertrand, le docteur Brochet traversa le pont du Mortard et se rendit h Champcarré.

Le château était silencieux comme une tombe.

Aux alentours, dans les vergers couverts d'arbi-es chargés de fruits, pas un être humain, pas un bruit décelant la présence de l'homme.

Il semblait qu'un voile de tristesse s'étendît sur tout ce qui appartenait h M. Leroux.

Les oiseaux, seuls contempteurs éternels des douleurs et des crimes de l'humanité, chaulaient sur les giiouettes, au sommet des cheminées, sur les murs, dans les feuilles, partout, leur hymne sans cesse renouvelé de reconnaissance au bon Dieu. Ils se poursuivaient sons les voûtes ombreuses des pommiers ; leurs ailes frôlaient joyeusement les volets du château derrière lesquels le millionnaire traînait dans l'amertume et dans l'oubli les restes d'une existence douloureuse.

Au moment où le docteur entra, M. Leroux travaillait h son bureau ; car il travaillait toujours.

— Encore ! fit le médecin d'un ton de mauvaise humeur...

— C'est raa vie, lépondit M. de Champcarré en désignant un amas de papiers étendus sur la table.

— Dites plutôt que c'est votre mort! Car si vous continuez encore quelque temps, malgré mes prescriptions, cette besogne quotidienne trés-latiganle, je vous aflirme que vous ne dépasserez pas l'automne.

— Voili qui est rassurant!...

— Allons ! j'ai beaucoup de temps à vous consacrer aujourd'hui. Je veux l'employer îi étudier en détail les caractères de votre maladie ; et je vous promets de la combattre victorieusement, si vous me donnez des armes, c'est-à-dire si vous ne me cachez rien et si vous m'obéissez.

— IMon cher docteur, je dois tout d'abord vous dire ceci : c'est que je n'ai aucune confiance dans la médecine.

— Et encore moins dans les médecins?

— Distinguons!... Comme hommes, je puis les estimer, comme médecins, je n'en saurais que l'aire.

— Alors, fit sévèrement le docteur, ma visite est parfaitement inutile, car l'homme vous est étranger.

— Non pas; h force de voir le médecin, j'ai fini par ne plus pouvoir me passer de riiomme. ..

Brochet sourit :

— Vous êtes singulier ! Je crois que vous avez beau-

coup trop lu Molière, et vous finirez par mourir comme lui... faute d'un médecin.

— Alors, je n'en mourrai que plus tard.

— Bon ! vous êtes en veine d'esprit, ce n'est pas un mauvais symptôme. Mais si vous le voulez bien, vous laisserez un peu de côté tout ce clinquant, et vous me permettrez de traiter une plus sérieuse question.

Le ton grave du médecin en imposa au millionnaire :

— Quelle mauvaise nouvelle avez-vous h m'annoncer? lui demanda-t-il.

— Mauvaise, en efi'el, répondit le docteur, si vous mettez de la mauvaise volonté.

— Diable! ma volonté peut donc induer sur une nouvelle?

— Vous ne me comprenez pas, ou vous feignez de ne pas me comprendre... Il s'agit de votre santé ; et au nom de l'estime que vous avez, dites-vous, pour l'homme, je vous prie d'écouter le médecin.

— C'est donc grave.

— Très-grave. Voulez-vous que je vous en donne une preuve î

— Voyons.

— Eh bien ! vous êtes atteint d'hydropisie. M. de Champcarré fit un bond.

— D'hydropisie? s'écria-t-il en blêmissant.

— Oui!

— Bon Dieu!...

— Je vous disais bien que c'était fort grave !

— Vous pouvez vous être trompé?

— Non ! Je puis même préciser le caractère de celte affection; cesl une hydropisie passive, tout mêle prouve. La flaccidité de votre peau, votre débilité, votre prostration, votre affaiblissement progressif. Ce sont les symptômes réels, sérieux, de l'hydropisie passive.

— Mais alors, fit M. de Champcarré épouvanté, c'est la mort que vous annoncez?

Non pas; c'est une maladie dangereuse, et voilà tout.

— Mais puisque vous n'avez pas plus de confiance dans la médecine que dans les médecins, parlons d'autre chose, monsieur de Champcarré.

Le millionnaire tendit sa main sèche au docteur,

— Oubliez ce que je vous ai dit, mon cher docteur, et sauvez-moi!

M. Brochet triomphait :

Ah! vous vous moquez de la médecine... vous vous

voltahianisez de la science! Allez donc trouver plus habile, ou laissez-vous mourir.

— J'ai tort, mon cher docteur ; et tous ceux qui pensent comme moi ont tort également.

— Je le sais pardieu bien ! mais puisque vous le voulez, passons l'éponge là-dessus, et répondez-moi.

— Je suis prêt. Mais comment avez-vous découvert?

— Ne m' avez-vous pas envoyé une fiole?...

— Ah! c'est vrai! mais croyez-vous que ce soit incurable 7

— Incurable, non! Seulement ce sera long et il ne faudra pas faire d'imprudence. — Comment avez-vous passé la nuit dernière ?

— J'ai un peu dormi.

— Vous n'avez point d'appétit?

— Non !

— Qu'est-ce que vous avez mangé ce matin ?

— Un oeuf; et encore je ne l'ai pas digéré...

— Prenez-vous de la gentiane, comme je vous l'ai prescrit?

— Oui ! et du quinquina, et parfois de la digitale pourprée. ,

— Il faut ne rien boire autre chose que de l'eau ferrugineuse, et prendre une alimentation forte, substantielle; vous faire un peu violence. Un œuf ce n'est rien. Mangez des viandes rôties et ne vous inquiétez point des indigestions.

— Je le ferai...

— Bientôt nous aurons recours aux hydragogues; puis, s'il en est besoin, nous ouvrirons une issue à la sérosité...

Le millionnaire poussa un cri de douleur comme s'il eîit été en proie h quelque terrible opération chirurgicale.

La consultation achevée, le médecin accepta à dîner chez M. de Champcarré.

Pendant le repas, il essaya de toucher h une question qui l'intéressait plus vivement que la santé de M. Leroux.

— Vous avez bien soixante-deux ans, mon cher monsieur Leroux? lui demanda-t-il.

— Pas tout à fait... Soixante et un et demi.

— C'est déjà un bel âge !

— Vous voulez dire un grand âge.

— Je m'entends. Soixante-deux ans , ou soixante et un ans et demi, cela doit vous inspirer quelques réflexions.

— Sur le passé?

— Non ! sur l'avenir.

— L'avenir ! l'avenir ! voilà un grand mot qui est bien vide de sens! A quoi diable voulez-vous que je pense maintenant, sinon à la tombe?

— Pensez-y.

— J'y pense quelquefois.

— Il faut y penser souvent. Comme le dit le proverbe vulgaire : On ne sait ni qui vit, ni qui meurt.

— Bah ! Et après?

— Après quoi?

— Après la mort.

— Eh bien?

— Eh bien ! après la mort, c'est une affaire finie. On dort tranquillement sur un bon lit de terre sans avoir à s'inquiéter davantage de la haine des hommes et des petites passions de la vie.

— Ceci est très-joli comme point de vue philosophique; mais sortons un peu des nuages d'oulre-tonibe de Platon, Aristole, etc.. En quittant la terre, vous y laisserez quelque chose.

— Quoi? ma fortune.

— D'abord ! Il faut y songer.

— J'y ai déjà songé. Quand je ne sais que faire, j'écris des testaments.

M. Leroux paraissait en voie de confidence. Le docteur poursuivit :

— Comment, des testaments?...

— Cela vous étonne.

— Ma foi, oui! Habituellement, on ne fait qu'un testament.

— Moi, j'en fais un tous les jours, cela m'amuse. Vous ne vous figureriez pas comme je ris de bon cœur quand je lègue quelque chose comme cent ou deux cent mille francs à un avare ou à un pauvre.

— Mais le testament du lendemain annule celui de la veille.

— Je le sais; aussi, je ne fais ces testaments que pour me distraire...

— Diable ! mais s'il arrivait que vous mourussiez subitement, le testament de la veille serait valable.

— Qu'est-ce que cela me fait?

— Vous n'êtes donc pas un homme sérieux?

— Bah! qu'est-ce qu'un homme sérieux? c'est un

homme raide, composé, gourmé, busqué, musqué, corseté» cravaté de blanc, comme vous; cohirae j'ai été jadis moimême. J'ai renoncé à tout cela; je veux faire ce qu'il me plaît, et voilà tout.

— Vous êtes libre. Mais il faut songer à réparer... comment dirai-je cela?

— Je sais ce que vous voulez dire. J'ai des enfants...

— Des enfants?

— Oui!

— Je ne vous en connais qu'un.

— Ah ! lequel ?

— Jacques Bertrand, un militaire.

— Ah ! vous avez vu ce coquin-là. II y a six ou sept mois qu'il est à FreysoUes, vivant je ne sais comment.

— Il vit. Je crois même qu'il vit très-bien.

— Ah!

— Il paraît qu'il est fort adroit à l'escrime; il donne quelques assauts, et gagne ainsi beaucoup d'argent.

— Ce n'est pas une position, après tout.

— Il espère que vous ferez quelque chose pour lui,

— Bah !

— 11 y compte même...

— Eh bien ! vous pouvez lui dire qu'il n'aura rien du tout. C'est un drôle qui s'est permis de me menacer... même de me proposer un duel, et il espère que je ferai de lui mon héritier !

— C'est votre fils !

— Un gueux qui attend ma mort, comme un corbeau qui guette un cadavre, pour se jeter sur ma fortune...

— C'est votre fils !

— La loi ne m'oblige à rien.

— La nature parle plus haut que la loi.

— Mes griefs parlent plus haut que la nature.

— C'est bien ! N'en parlons plus, quoique Jacques Bertrand professe pour vous la plus profonde estime.

M. Leroux se mit à ricaner.

— Mon cher docteur, dit-il , je connais des détails que vous ignorez complètement. On se figure généralement que je ne vois pas les pantins qui s'agitent autour de moi, qu'on se détrompe; je vois non-seulement ceux-là, mais encore ceux qui font mouvoir les pantins et, puisque vous le voulez, mon testament sérieux sera fait dès demain et il étonnera bien des gens.

Une légère rougeur avait coloré les joues du docteur pendant que M. de Ciiampcarré prononçait cette phrase; mais il reprit bientôt son sang-froid.

— C'est un testament olographe que vous avez l'intention de faire ? dit-il.

— Oui! certainement.

— C'est le meilleur, du reste ; — on élabore un brouillon, puis on est sûr de sa rédaction.

— Je suis un peu homme de loi.

— Oui ! depuis le temps que vous éles en procès vous devez en effet connaître les lois.

— Je les connais; aussi, soyez persuadé qu'il n'y aura dans mon testament aucune nullité.

— Oh ! j'en suis sûr.

— Mais il y aura des clauses qui feront bien naître quelques petites difficultés.

— Si la certitude avait des degrés, je pourrais dire que je suis encore plus sûr de ceci. — Mais vous avez dit : des enfants; vous en avez donc plusieurs?

— J'en ai encore un.

— Je ne le connais pas. Il n'habile pas ce pays-ci?

— Non!...

— Et celui-là sera sans doute mieux avantagé que l'autre?...

coco LE BARAQLER

— Peut-être !

La séclieresse des réponses de M. de Champcarré fit voir au docteur que le millionnaire désirait conserver le secret sur ses relations avec cet autre enfant.

Il ploya donc sa serviette et se leva.

— Eh bien! monsieur de Champcarré, dit-il, quand désirez-vous que je revienne vous voir?

— Toutes les fois que vous viendrez, vous me ferez plaisir.

— Précisez. Vous savez que mon tenips est acquis à mes malades.

— Si vous voulez, dans huit jours !

— Dans huit jours je serai ici.

.AL Brochet sortait :

— Et vos honoraires? lui demanda le millionnaire.

— Plus lard, répondit le médecin.

Et il continua sa route.

Lorsqu'il fut arrivé sur le fmage de Fi-eysolles, il se prit à réfléchir.

— Irais-je revoir .lacques Bt-rtrand? se dit-il, que lui dirais-je? M. Leroux a un autre fds; cela modifie singulièrement mes projets. Diable!... il faudra fnire encore la part de ce bâtard-là! Allons! il faut absolument que je sache qui il est ! Et je le saurai.

M. Brochet rentra à FreysoUes et il alla frapper à la porte du père Mathieu au moment où la nuit commençait a descendre.

Le patriarche se trouvait seul.

Son frère, profitant des dernières chaleurs, était allé dans ses champs. — Quant à lui, selon son habitude, il gardait la maison.

Equilibrant sur rexliéiiiité de son nez une paire de lunettes qui paraissait remonter au temps de l'inventeur, il lisait attentivement un gros livre d'horticulture.

A la vue de M. Brochet, il déposa ses lunettes et son gros livre.

— Veuillez vous asseoir, monsieur le docteur, lui dit-il en se découvrant avec politesse.

— Ne vous dérangez pas, fit le médecin, ma voiture m'attend k l'auberge du pont du Mortard. Je n'ai qu'un simple renseignement à vous demander.

— Monsieur, je vous le donnerai avec grand plaisir, si cela dépend de moi.

— Vous êtes un des plus anciens habitants du village et vous devez connaître tout le monde de père en fils?

— A peu près, monsieur.

— Jacques Bertrand, votre cousin, a un frère. Il m'a chargé de vous demander si vous saviez où se trouve ce frère.

— Ma foi ! monsieur, j'ai entendu quelques cancans autrefois, mais j'ignore la valeur de ces cancans.

— Qu'est-ce qu'on a dit?

— Que Jacqueline Bertrand était allée accoucher en Suisse, dans le Vorarlberg ou ailleurs !

— Ah! Et on n'a pas reçu de nouvelles de l'enfant présumé?

— Non!...

— On ne s'est jamais douté de l'existence d'un autre enfant que Jacques Bertrand ?

-Non!...

— Je vous remercie, monsieur. Je dirai cela à M. Bertrand. Le pauvre garçon est si timide qu'il n'a jamais osé se présenter à vous.

— Dia'dle! je n'ai cependant pas l'air bien terrible! — Vous pouvez dire à ruon cousin que je n'ai aucune haine contre lui, et que je le recevrai toujours avec un plaisir infini.

Le docteur remercia le vieillard et sortit. Auprès du pont du .Mortard, il rencontra son domestique qui venait au-devant de lui.

— Tu as laissé mes chevaux seuls? demanda-t-il.

— Non, monsieur, répondit le domestique, je les ai confiés à un paysan; car j'étais inquiet.

Le docteur rejoignit son équipage et vit à la bride des chevaux un homme mal vêtu qui le regardait avec des yeux étranges.

Le testament.

Le lendemain, M. de Champcarré vint chez le père Mathieu et monta dans sa chambre.

— J'ai confiance en loi, dit-il au paysan; tu vas m'aider h faire mon testament.

— Déjà?

— Oui ! malgré les assurances de mon médecin, je sens que je m'en vais. Je suis hydropique ; et, s'il faut subir une opf'ralion, j'aime mieux nie laisser mourir.

— Je ferais comme vous sous ce rapport-là, parce que j'espérerais toujours me guérir sans opération. Mais vous, c'est différent, votre existence est attachée à tant d'intélèls que vous devriez chercher à la prolonger par tous les moyens possibles.

— Tu sais que je suis télu.

— Oui!

— Eh bien! je n'en démordrai point. Je veux faire mon testament aujourd'hui même. As-tu de l'encre et une plume? j'ai du papier.

Le paysan donna au millionnaire les objets demandés. M. Leroux réfléchit pendant quelques instants:

— Par quoi commencerai-je? demanda-t-il en se parlant h lui-même.

— Ma foi ! fit Mathieu, il vous faut commencer par expliquer les principes qui ont dirigé votre vie ; faire en un mot votre confession publique,

— Bah ! tout le monde me connaît.

— On ne vous connaît qu'imparfaitement, et sous votre plus mauvais jour. Vous n'êtes pas aussi diable que vous en avez l'air. J'apprends tous les jours à vous connaître et

! sous votre enveloppe revêche, il y a un cœur.

[ Le millionnaire serra la main du père Mathieu.

{ — Voilà une bonne parole. Et c'est la première fois qu'on me l'adresse. Oui! j'ai meilleur cœur qu'on ne le suppose. Je vais en donner des preuves par ce testament. Tu connais tous les gens à qui je puis avoir des obligations...

— Je ne connais personne. Mais vous avez des enfants.

— Je ne les oublierai pas; ils feront l'objet de la dernière clause de mon testament.

M. Leroux se mit à écrire; et tout en écrivant il lisait à haute voix ce qu'il écrivait.

— « Au nom de Dieu,

« Moi, Jean-Nicolas Leroux de Champcarré, je déclare avoir rédigé ce testament moi-même, et l'avoir écrit tout entier de ma propre main, étant sain de corps et d'esprit, et n'étant sous l'influence d'aucune volonté que la mienne.

f Ce qui suit est l'expression dernière de cette volonté.

« Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine. Je crois au Dieu des chrétiens et à la sainte et universelle Église ; — je n'ai jamais douté. — Si je n'ai

point pratiqué le culte extérieur, je m'en repens, et c'est seulement parce que, faisant un sophisme, j'ai conclu du particulier au général ; en d'autres termes, ayant connu quelques mauvais prêtres, j'ai cru qu'ils étaient tous mauvais. — Je reviens aujourd'luii de celle erreur de toute ma vie, et je demande pardon au clergé de ma mauvaise opinion à son égard. »

M. Leroux se tourna vers le paysan :

— Ce paragraphe te paraît-il convenable? dit-il.

— Oui 1 seulement je crois que ce pardon que vous demandez n'est pas sufDsant; il faudrait vous confesser.

Le millionnaire se mit à rire.

— Mon testament, dit-il, sera l'œuvre la plus hypocrite de ma vie, du moins sous le rapport relijjieux. Je tiens à ce que l'on n'insulte pas ma mémoire. Aussi je fais devant les prêtres cette génuflexion d'oulre-tombe. — Mais je n'ai nullement riiilenlion de «:e confesser, parce que je ne veux rien donner aux curés...

Mathieu haussa les épaules :

— Conlinuez, dit-il au millionnaire.

M. de Champcarré écrivit:

« — On a pu blâmer ma conduite publique ; il est vrai qu'elle a été singulière, mais je n'ai jamais dépassé mon droit, et sous ce rapport je ne redoute pas plus la justice que la haine dont les hommes poursuivront mon cercueil.

« J'avais du reste un motif pour laissser mes champs en friche. — En butte k l'auimadversion de mes concitoyens, qui tout en me volant suppoilaient difficilement la vue de ma fortune, j'ai lutté contre eu\ et je les ai vaincus. — La preuve de cette victoire existe dans les divers actes que l'on trouvera après ma mort.

u Quant à ma conduite privée, elle a souvent été blâmable; mais si j'ai suivi l'impulsion parfois funeste de mes passions, je veux en mourant ré|)ai'er leurs résultais.

« Je ne m'éteiidiai pas davantage sur ce qui me concerne, priant ceux â qui j"ai fait du mal de me pardonner ; ceux à qui j'ai fait du bien , d'avoir quelquefois mon souvenir devant les yeux; ceux qui me sont resiés indillerents, de ne pas jeter insoucieusement des pierres â ma mémoire... »

— Vous oubliez quelque chose qui vous est aussi personnel que tout cela, monsieur de Champcarré ! dit le paysan.

— Quoi donc?

— Le règlement de vos funérailles!

— Oh ! c'est peu imporlant. — Je désire que l'on rie beaucoup ii mou enterrement et voilà tout. J'instituerai du resie un legs h cet égard.

Et il écrivit :

— Seulement j'ajouterai ceci : « Je lègue une somme de trois mille francs à M. le maire de Freysolles pour la célébration de mes obsèques ; — comme M. le maire de Freysolles sera obligé de se donner de la peine pour diriger mes funérailles, je lui lègue cinq cenis francs h litre de rémunération ; mais les trois mille francs devront être intégralement dépensés soit à payer le curé, le maître d'école, le clianlre et le fossoyeur; soit à donner du vin aux jeunes gens qui assisteiont à mon convoi ; soit à fournir les cierges, draperies, etc..

« S'il est possible, je désire que les ménolriers du village précèdent le convoi et jouent devant mon cercueil les airs les plus gais di' h.uir ré|)erloii-e. Je lègue h cet eiïet cent francs au curé pour (|u'il octroie sa permission; dans le cas où il refuserait, les cent francs retourneront â la succession. »

Ai)rès la lecture de cette clause, M. Leroux se mit 'i

rire de ce rire sec et strident qui découvrait dans sa bouche une rangée de dents semblables à des clous de girofle.

Le paysan haussa de nouveau les épaules. Il ne comprenait rien à l'hilarité du millionnaire, non plus qu'à la volonté plus qu'étrange contenue dans ce dernier paragraphe.

M. Leroux, après le libellé de cet article, se mit à réfléchir encore.

— Avez-vous, lui dit le père Mathieu, établi le chiffre approximatif de voire fortune ?

— Je n'ai lùen oublié. Mes propriétés foncières peuvent être évaluées à trois millions, au plus bas chiffre.

— Trois millions, fit le père Mathieu émerveillé... Je ne m'en serais pas douté.

— Plus, continua M. Leroux, j'ai deux millions en argent placé. Tous mes titres sont dans cette caisse.

— Cinq millions alors.

— J'ai cent mille francs d'argenterie.

— Jamais je ne vous en ai vu.

— Je l'ai enfouie dans un caveau où je vous conduirai. Plus j'ai deux cent mille francs en espèces! Je les ai conservés pour parer aux éventualités.

— Dans la première somme, vous comprenez sans doute le prix de vos maisons de Besançon et de Paris?

— Non! mais j'en ai disposé, par une donation |)articulière. Je les ai données à une de mes anciennes maîtresses.

— 'Voila une pièlre donation.

— Allons ! ne soyez pas si ligide. Ces pauvres êtres qu'on appelle les feujnies légèies sont assez malheureuses de subir les caresses de gens aussi laids, aussi vieux, aussi peu ragoûtants que moi. — Il est bien juste qu'on les paie...

Le paysan ouvrit de grands yeux.

— Ma foi, dit-il, je ne vous croyais pas Irempé de cette façon ; il me semblait que depuis la raoï-t de celte pauvre Jacqueline, vous ne vous étiez permis iuicune disliaclion de ce genre. Je vois que je m'élais trompé. Tous les hommes sont donc vicieux, même quand ils ont eu le repentir de leurs vices passés. Pauvre Jacqueline ! sou ombre a du tressaillir de honle et de colère dans sa tombe ignorée. Monsieur Leioux, vous avez mal fait, et vos pleurs n'étaient que des hypocrisies.. .

M. de Champcarré posa sa main sur le bras du père Mathieu :

— Tu as raison, mon bon ami, je n'ai point poussé l'impudeur jusque-là. Mais il me répugne de parler, vivant , de mes bienfaits. Tu verras dans les papiers que je t'ai laissés dans cette caisse, à qui j'ai légué mes maisons ; mais poursuivons...

M. Leroux se remit à écrire.

(( — Je nomme pour mon exécuteur loslanienlaire, M. Jean-Pierre Mathieu, cultivateur à Freysolles, mon meilleur ami... »

— J'accepte, fit le paysan, mais k une condition.

— Laquelle ?

— C'est que vous ne me léguerez absolument rien.

— Et pourquoi ?

— Parce que vous ne m'êtes point pareni, et que jamais je n'ai rien fait qui niérilâl une monlion sur votre testament...

— Vous ne pouvez, monsieur l'orgueilleux, m'cmpècher de vous donner ce (jue bon me semble.

— Je refuserai.

— Bah! vous ôles à votre aise ; mais vous avez dos neveux qui soûl pauvres.

— Alois, donnez à mes neveux si vous voulez. M. Leroux coiitinua le paragraphe :

— « Mon meilleur ami, et je lui lègue, pour être

partagée, s'il le juge convenable, enire ses quatre neveux, une somme de quatre cent nulle francs. » Le paysan se récria.

— Paix! paix!... puisque ce n'est pas pour vous, insista le millionnaire! Je conlinue :

« — Je lègue une rente de deux mille francs au sieur Claude Maillard, h charge par lui de nourrir mon cheval ! »

— Diodot Maillard! s'écria le paysan...

— Paix encore, vous dis-je ! Je sais ce que je fais. Laissez-moi achever ce paragraphe et vous verrez plus tard.

11 ajouta...

« — Si mon cheval vient il mourir, la rente en que.stion retournera au corps di' la succession. »

Celte fois le père Mathieu comprit et il ne put s'empêcher de rire.

M. Leroux continua :

« — Je lègue h Michel tout ce qu'il m'a volé, plus une rente de sis cents francs. Comme il a peut-èlre pour moi un certain attachement, je lui lègue également mon chien en souvenir de moi.

« Je lègue à mon notaire de Besançon une somme de vingt-cinq mille francs, attendu que ce notaire est un honnête honnue et qu'il a toujours mérité ma confiance.

« Je lègue mille francs au docteur Brochet pour les soins qu'il m'a donnés. — C'est un coquin ; mais il se dévoilera certainement un jour de lui-même.

« Je lègue vingt mille francs au jeune Millet , sculpteur à Besançon, pour qu'il aille se perfeclioiuier dans son art à Paris, et devienne une des gloires de ce pays. 11 y a de l'étoffe en lui, il ne faut pas que la pauvreté lui soit un obstacle. »

— Ceci est très-bien, fit le paysan ; mais à propos du docteur, il est venu hier me demander si je ne vous connaissais pas d'autre fils que Jacques Bertrand?

— Et que lui as-tu répondu?

— Que je l'ignorais ; et je l'ignore.

Le millionnaire devint rêveur.

Après quelques inslanis d'un sombre silence :

— Je crois qu'il médite quelque chose, dit-il. Mais peu m'importe! Je ne crains ni lui ni ses remèdes. C'est une face de marbre sous laquelle brûle une fournaise. Mauvaise àme!... ou je me tromperais beaucoup.

M. Leroux écrivit de nouveau :

— hem... Dix mille francs au fds de Justo Magnien, h qui son père étant ivre a cassé une jambe.

« Iliiin .. Cinq mille francs à chacun de mes fermiers, qui sont au nombre de soixante.

(; Item... Cent mille francs à la commune de Champcarré et Freysolles pour le rachat de tous les jeunes geus qui tomberont à la conscription l'année oîi je mourrai.

« Item... .)

— Pardon, fit le paysan ; il ne faudra pas cent mille francs pour racheter les jeunes gens d'une seule année.

— C'est juste, fit le millionnaire.

Et il ajouta :

« — Le reste de cette somme sera allèclé à la réparalion de l'abreuvoir de Freysolles.

ullcm... Trois mille francs à partager entre les deux bûcherons de ma forêt de Champcarré.

« Item.:. Mille IVaucs au sieur Giiscy, qui m'a souvent fait rire avec ses liisloires.

« Ileiu... Dix mille francs à la femme de Jean Biégaudel, à condition qu'elle ue donnera jamais plus de vingt sous à la fois à son mari.

— C'esl là une bonne œuvre, murmura le paysan ; mais je ne vois pas encore h qui appartiendra le gios lot.

— Patience!...

M. Leroux écrivit :

« — hem... mille francs à chacun des vingt pauvres qui viennent le dimanche manger du bouillon chez moi.

« Item... onze cenis francs de rentes à un pauvre ivrogne de professeur, le sieur Greuiaux, qui cire les bottes k la porte de mon hôtel, h Besançon.

« Je fonde en outre un prix de mille francs par an pour l'homme qui fera le nieilhmr trailê d'arboricullure, ou la meilleure notice sur la greffe ou l'écussonnage. La Société d'agriculture jugera. »

— Maintenant, fit le millionnaire, récapitulons.

— Cela fait h peu près un million et demi, dit le paysan.

— Tu calcules bien.

— Oui! hisloire d'habitude.

— Tu remaïques donc qu'il me reste à peu près trois millions et demi, plus trois cents raille francs; ce qui fait encore à peu près quatre millions.

— C'est juste.

Le millionnaire se remit à écrire.

— Je lègue tout le reste de ma fortune, argenterie, espèces, forêts, propriétés diverses, h mon fils Jean-Fi-ançois-Nicolas de Champcarré, fils aîné de feue Jacqueline Bertrand, lequel enfant a été reconnu par moi k sa naissance, comme il est constaté par le registre de l'état civil de la ville de Striisbourg.

Le père Mathieu était stupéfait.

— Mais ouesi-il donc, ce fils? dit-il.

— Vous le connaissez, répondit M. Leroux, vous le voyez chaque jour; c'est Coco le Baraquer.

La lumière se fit inslanlanénient dans l'esprit du paysan. 11 comprit dès lors l'apparente oisiveté de Coco, sa vie étriinge, ses mystérieuses relations avec son père.

MmIs ce qu'il ne comprenait pas, c'est que ce père l'eût ainsi laissé s'abrutir dans un village, lui qui voulait en faire son héritier.

M. Leroux se chargea de donner des explications au père Mathieu dont il devinait la pensée.

— Vous trouvez que jusqu'ici j'ai agi bizarrement, monsieur Mathieu, dit-il en se posant solennellement de-^ vaut son ami; je suis un peu philosophe à la manière de Rousseau ; j'ai élevé mou fils moi-même ; je lui ai appris lout ce que je pouvais lui apprendre ; je ne l'ai laissémanquer de rien ; mais je n'ai pas voulu qu'il se crût riche. Quand il a été grand, je lui ai dit que j'étais son père, mais je ne lui ai appris que fort récemment qu'il avait un frère... j'ai pu remarquer qu'il me portait une sincère affection. Celte affection seule me soulient après la perle que j'avais faite d'une maîlresse adorée et qui auiiiit été ma femme si elle n'élail pas morte si jeune. Longtemps je luttai contre moi-même pour i\)e décider à mettre mon fils au rang que lui assignail ma forlune. Mais la conscience de son illégilimilé le rendait peu hardi cl il se contentait de sa médiocrité. Ainsi, je n'ai pas cru devoir lui donner la richesse avant ma mort. Aujourd'hui, malgré sa gaucherie, son apparence de timidilé saiivage, François est un homme noble, intelligent, courageux et bon qui saura faire de sa fortune un digne usage. 11 a connu assez de misère pour n'être pas trop dur à l'égard des pauvres; il a toujours élé dans une aisance assez honnête jiour que les richesses ne lui fassent pas tourner la lête. Mais ce n'est pas lout.

Le codicille.

— Je vous écoute avec étonuement, dit le père Mathieu ; et je suis surpris que vous ne m'ayez pas fait plus tôt cette confidence...

— Je n'osais presque pas lue la faire à nioi-niêuie. . . Et si je ne te l'ai pas faite, ce n'est point par défiance; c'est par crainte.

— Je ne comprends pas quelle crainte vous pouviez avoir de moi.

— Je craignais que lu ne sois pas de mon avis.

— Certes, je ne vous aurais point applaudi; mais je ne vous aurais pas conseillé d'agir autrement. Je n'aime pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce; je redoute beaucoup trop d'être piucé.

— Avec moi ?

— Avec vous comme avec les autres et comme avec moi-mèiue; vous voyez que je vous rends la monnaie de votre pièce.

— Tu es méchant.

— Bah! achevez voire pensée.

— Je te disais donc que j'avais élevé mon fils dans ces principes, mais je ne t'ai pas dit que, grâce à lui, je savais tout ce qui se passait dans les environs.

— Coco ne fréquente que peu de monde.

— Oui, mais c'est un lempéramenl trisle. Il observe silencieusement dans la nuit... Figure-toi qu'il s'est amouraché de la fille de l'instituteur.

— Je savais cela.

— Mais M. Galoppot, qui le croit fils d'une mère Montant, nom que du reste j'avais fait prendre à Jacqueline pendant mes voyages, a repoussé les galanteries du Baraquer, et lui a signifié de ne plus reparaître dans sa maison.

— Et qu'a fait Coco?

— 11 s'est résigné, tristement c'est vrai, mais il s'est résigné. Je croyais que ce sentiment était éteint dans son cœur; je m'étais trompé.

— Bahl

— Ces temps derniers son amour lui est revenu avec plus de force que jamais; mais mademoiselle Galoppot, qui est l'esclave de son ambitieux père, a promis sa main à Jacques Bertrand. Jacques Bertrand est l'amant de cette jeune fille, et elle est enceinte...

— Enceinte?...

— Oui, de Jacques Bertrand. D'ailleurs, il sera question d'elle dans mon testament.

— Mais Jacques Bertrand l'épousera?

Le millionnaire secoua la tête.

— Non, répondit-il; d'après ce que j'ai appris, Jacques est un soldat abruti, sans pudeur, sans cœur; une espèce de spadassin qui ne connaît que son plaisir et son sabre.

— Vous avez bien mauvaise opinion de lui.

— Ecoutez : François s'est battu en duel avec lui; naturellement François a été blessé. 11 m'est revenu dans un état horrible ; mais. Dieu merci! il est guéri depuis longtemps. Je pardonnerai ii Jacques Bertrand; nuiis je ne pardonnerai i)oint au maître d'armes.

— On n'a rion su de cela h Freysolles.

— Non ! parce que j'ai engagé François ii garder le silence. Bien plus, pour éprouver son cœur, je lui ai révélé

que Jacques Bertrand était son frère. Alors il n'a voulu tirer de lui d'autre vengeance que de l'épouvanter un peu. ..

— C'est peut-être l'explication de cette stupide histoire de voleurs qui a tant remué le village, il y a quelque temps.

• — Précisément.

— Mais puisque vous comprenez mademoiselle Galoppot dans votre testament, il faut que vous la croyiez innocente de toutes ces menées.

— C'est une brave fille, plus bête que méchante, incapable d'autre passion que celle d'amour.

— Et vous pensez qu'elle aime sérieusement Jacques Bertrand ?

— J'en suis sûr. Elle lui prodigue non-seulement les soins d'une épouse, mais encore ceux d'une amante, ce qui est bien plui.

Le paysan réfléchit à son tour. Après un instant de silence :

— A quoi vous décidez-vous donc? dit-il.

— k faire un codicille singulier h mon teslamenl.

— Ah !

— Et je le remettrai ce codicille entre les mains.

— Pourquoi?

— Pour qu'il ne fasse pas corps avec le testament et encore pour ceci : ou l'enfant de mademoiselle Galoppot vivra, ou il ne vivra pas. Dans le premier cas, le codicille sera cxôculoire; dans le second cas, tu le déchireras.

— Alors, quand faudra-t-il ouvrir ce codicille?

— Deux mois après la naissance de l'enfant de Julie.

— C'est bien.

M. de Clianipcarré prit dans sin porlefeuille un nouveau papier, et écrivit :

(i Si le sieur Jacques Bertrand épouse Julie Galoppot, je lègue à l'enfant qui naîtra un million; dans le cas où il ne l'épouserait pas, je lègue le million à l'enfant seul. » .

Après la rédaction de ce codicille quelque peu redondant, comme style, M. Leroux ploya son testament et le plaça dans sa poche; puis il cacheta le codicille et le mit également dans sa poche.

— ■ Maintenant, dit-il au paysan, si tu veux me suivre au château, je te ferai voir où j'ai placé mon argenterie et mes espèces.

— Je le veux bien, dit le père Mathieu. Ils descendirent.

Dans la rue, ils rencontrèrent Jacques Bertrand, pâle, défait, appuyé d'un côté sur le bras du maître d'école; de l'autre, sur une béquille.

Ils passèrent auprès des deux cousins.

M. Galoppot se découvrit très-respectueusement, tandis que le soldat faisait, autant qu'il le pouvait faire, une démonstration de politesse.

— Eh bien, mon cousin, fit le père Mathieu en s'adressant au soldat, qu'est-ce que vous avez donc attrapé?

— La fièvre, mon cousin.

— Ah ! Et cela va mieux?

— Voilà ma première sortie.

M. Leroux s'approcha à son tour :

— Il faut vous soigner, mon ami ; si vous le voulez, je vous enverrai mon médecin.

—Merci bien, fit le soldat, j'en ai un et je crois même que c'est le vôtre.

M. Leroux et le père Mathieu tourn?'rent le dos.

Dès qu'ils eurent perdu de vue les deux cousins, le millionnaire se mit h rire.

— Il paraît, dit-il, que la vengeance de François a été

coco LE UAHAQUER.

plus grave qu'il ne le peusail; ce pauvre Jacques est loul à fait mal accoiiiiuodé.

El ils coiiliiuièrent leur chemin.

Arrivé dans sa cliarabre h coucher, le millionnaire poussa un ressorl dissinnil' dans la boiserie et ouvrit une large porte de fer peinte en couleur de bois et qui se lerniait sur une cachette extrêmement profonde.

Aux lueurs du pâle soleil se glissant par les fentes des volets dans l'intérieur de cette chambre, le pnysan ébloui put voir un amas d'argenterie disposé sans ordre et légèrement ternie par le ,temps.

Auprès de cette argenterie, sur le premier plan de la cachette, se dressaient plusieurs grands sacs en cuii- gonflés par leur contenu.

— Tout cela est de l'or, dit M. Leroux; mes doigts se sont fatigués cette nuit k le compter.

Et il poussa un gros soupir dont le père Mathieu lui demanda la cause.

— Hélas! dit-il, il faut abandonner tout cela. Je sens que le terme de Dieu apprbclie. Ce tern;e-lh est cher, on doit le payer, riche ou pauvre, avec tout ce que l'on possède, ce qui ne l'empêche pas de vous forcer à chercher une autre habitation.

— Bah ! quand il viendra m'appelei', je répondrai comme les soldats : Présent ! Et vous, qu'uurez-vous à regretter?

— Hien 1 Si j'exprime une pensée soudure, ce n'est pas que je craigne l'heure oii cette pensée éclora dans le domaine des faits. Non! malgré ma fortune, je n'ai pas été assez heureux pour que ce monde conserve pour moi quelques charmes; mais néanmoins, je voudrais bien savoir ce qui se passe au-delà de cette vie et quel usage mes héritiers feront de mes richesses.

— Elles s'en iront comme elles sont venues. Les foilunes humaines tournent dans un cercle unifoi'me et périodique. Il vient un homme qui s'empare k lui seul du bien

d'une foide d'autres. Il jouit longtemps de ce bien ; puis un jour la mort vide la main de ce riche ; les parcelles d'tuqui s'échappent de celte main se répandent sur la masse (les gens qui tendent la leur. Et c'est ainsi que tout retourne k la majorité des honunes.

Ce que tu dis là est assez juste. L'empire d'Alexandre et celui de Charlemagne ont été démembrés comme ma l'ortune le sera.

— Que désirez-vous donc de moi relativement à cette cachette?

— Il y aura sans doute des diflicultés l'elatives à l'exéculion de mes clauses testamentaires. Dans ce cas, tu ne divulgueras à personne, pas même à mon fds, le secret que je te conhe. Puis tu lemettras à François ce papier cacheté. 11 faut que j'ajoute encore un nouveau codicille.

11 se mit à écrire.

« Je veux que l'armoire de ma chambre à coucher ne soit pas ouverte avant que mon héritier soit régulièrement et légalement établi possesseur de ma succession. »

Le paysan n'osa point demandei' à M. deChampcarréce que renfei'mait cette aimoire. Il prit le papier et ce nouveau codicille, le plaça dans le gousset de son gilet, et, après avoir souliaili; le bonjour au millionaire, il retourna cliezlui.

Dès qu'il l'ut parti, M. Leroux ferma sa porte au verrou et ramena sur la fenêtre les volets intérieurs.

Puis chercha dans un trousseau de ciels rouillées, etprit une petite clef aussi rouillée que les aulnes qu'il placadans la serrure de l'armoire. La porte s'ouvrit avec dilliculté, faisant voler sur le plancher un nuage de poussière.

Avant de s'orienter an milieu de celle poussière, M. de Champcarré s'agenouilla |iieusement.

Son visage habituellement impassible, ses yeux secs, exprimaient une douloureuse émotion, une crainte respectueuse.

— Ombre de celle que j'aimais, dit-il d'une voix sourde, pardonne-moi de venir troubler encore ton repos. Tu sais bien, ombre chérie, qu'en gardant ton corps auprès de moi, je ne l'ai profané jamais par une action impure.... Nulle femme après toi n'a franchi le seuil de cette chambre.

« J'ai vécu avec ton image, ton souveiflr et ton cercueil ; c'est la vue incessante de ce qui reste de toi qui m'a rendu moins mauvais que je l'aurais été par natuie.

« Entouré de haines, de jalousies, pillé, volé par mes voisins, par mes fermiers, en but aux sarcasmes, aux moqueries, aux coups d'épingles, je sentais mon cœur s'aigrir ; c'est toi qui m'as soutenu, c'est l'amour survivant à la mort qui m'a fait triompher des haines et des jalousies.

(( Aujourd'hui, tout m'annonce que je vais bientôt te rejoindre; la vieillesse est venue, et avec la vieillesse les dégoûts, les infirmités ; je ne vis plus que par un souille, h défaut de force, le courage seul me fait exister encore.

(i Mais ce courage se brise, mes mains tremblent k supporter le poids de mes douleurs; mon pied hésite; à chaque pas que je fais, il me semble que je marche sur mon tombeau...

<i Prêt à paraître devant Dieu et devant toi, c'est à toi que je veux faire ma confession; ma conscience me condamnera ou m'absoudra...

(( Si des hauteurs des cieux tu ni'as suivi dans l'existence, iu sais ce que j'ai fait. J'ai paru avare, et je ne l'étais pas. J'ai répandu dans l'ombre mille bienfaits pour lesquels je n'ai demandé aucune reconnaissance.

« Ces bienfaits je ne les ai point prodigués autour de moi; car tous les hommes qui m'ont approché sont méchants et vils.

((J'ai longuement apprisiiles connaître; sijemesuis vengé d'eux, c'est au nom de la société et je n'ai p()inldereu:ords.

« Pour tout le reste, ma conduite a toujours été pure, et je ne crainS pas plus de montrer mes œuvres aux hommes que mon âme h Dieu !...

11 y avait dans cette confession beaucoup d'orgueil involontaire.

La vie de M. de Champcarré n'avait pas été à l'abri de tout reproche au point de vuedel'humanilé. Mais personne, en écoutant une aussi solennelle invocation, n'aurait pu douter de la francliise du millionnaire.

Après avoir formulé cette profession de foi, il se leva, et jeta les yeux sur l'armoire béante.

Un système de bandelettes pareilles h celles des momies égypiiennes, enveloppait un corps humain dont le visage, conservé par un procédé ingénieux, ollVait tous les caractères de la vie.

C'était la tête d'une femme encore jeune, qui paraissait avoir été belle ; un air de douceur infinie, (|ue la mort n'avait pu effacer tout 'i fait, était empreint sur sa figure.

M. de Champcarré déposa un baiser sur ce front glacé.

— Re<:ois mon dernier adieu, chère morte, dit-il; et h bientôt. J'irai te rejoindre tout-à-l'heure; fais-moi une petite place au ciel à côté de toi...

Il lui sembla que le cadavre avait renmé. Eperdu, il referma la porte de l'armoire.

— Oh ! s'écrJu-t-il ; lu mort a des mystères que nul vivant ne peut pénétrer ! J'irai bienlôt; oui! jeleré|)ète; j'irai bientôt voir de près le s|)hiux élernel (|ui pose les énigmes de la vie.

El il ensevelit longuement sa tête dans ses mains.

Quand il sortit de sa lugubre rêverie, ses yeux errèrent sur les lioles pleines de médicaments que le docteur J)rochel lui avait envoyés de Besançon.

Il les prit une, h ime et les jeta par la l'enêlre.

— Allez, dit-il ! Quand il n'y a plus de mèche dans la lampe, à quoi bon y mettre de l'huile?

Il prit le papier sur lequel le docleur avait écrit son ordonnance. Il le déchii'a et en jeta également les débris par la fenêtre.

Puis il appela son domestique.

Michel monta.

— Attelle le cheval, lui dit-il.

Dix minutes après, M. Leroux courait sur la roule de la ville.

En passant ii Freysolles, il prit avec lui quatre hommes pour lui servir de témoins.

Dans la ville, il alla tout droit chez son notaire. Là, il déposa son testament, après avoir prié le notaire d'eu prendre copie plus tard, quand il viendrait lui-même une seconde fois dans l'étude.

De cette façon le testament, d'abord olographe, devenait mystique ; il devait ensuite, selon la volonté du test-ateur, devenir authentique.

Mais M. Leroux, qui ne pouvait se dispenser de la formalité des témoins, et qui ne voulait pas que ceux-ci connussent par avance le contenu de ce testament, n'avait pas cru devoir fair(3 exécuter immédiatement la copie.

C'est pourquoi il avait dit ce mot: plus tard.

En sortant do. la maison du notaire, M. Leroux conduisit ses témoins chez un aubergiste auquel il donna quarante francs.

— Vous servirez à ces hommes tout ce qu'ils vous demanderont, — dit-il h l'aubergiste, — ces deux louis sont \m h-compte... — je payerai la dépense; quelle qu'elle soit.

— Ah ! Monsieur de Champcarré, s'écria l'hôtelier, — ma maison tout entière est à votre service !...

Le millionnaire retourna chez lui.

La légende de Saiut-Eloi.

Les mois s'écoulaient.

Peu à peu les aibres s'étaient dépouillés de leurs feuilles. Des flocons de neige poudraient les branches et rendaient les toits blancs.

— Quel rude hiver! disaient les paysans qui se rencontraient et soufflaient dans leurs doigts; on n'en a pas vu de pareil depuis 1817, oh les chieus ne voulaient pas de pain.

— Oh ! faisait un vieillard, 1817 n'était rien auprès de 1769. Si vous aviez vu cela, vous autres; on coupait le vin, non pas avec de l'eau, mais avec une hache. Mon père en a perdu quinze pièces qui n'avaient plus de goût après la gelée.

Ça ne fait rien, voici une terrible année. Le mois de décembre, ce n'était encore rien ; mais ce mois-ci, ça pique dur. •

— Cependant il n'est pas mort beaucoup de gens par ce ' froid-lh. J'ai vu en 1805, l'année de la bataille d'AusIerlilz,

deux gendarmes et leurs chevaux disparaître dans les neiges; on ne les a retrouvés qu'au |)rintemps.

— Encore vivants?

— Oh ! non ! irutrts.

— On dit pourtant qu'on .se réchauffe sous la neige.

— C'est un bruit ([lie les ours font courir.

— Et les Husses aussi, pour atlirei' les Français chez eux.

— Bioult!... on gèle ici. Enirez-vous un instant chez nous? Il y a du feu dans le l'oiirneau.

— Merci, monsieur Grisey, ce n'est pas la peine; il faut (|iie j'aille appointir mes paisseaux (I).

— Entrez tout de même.

— Vous savez quelque chose de nouveau ?

— Toujours!...

Deux ou trois paysans d'âges divers entrèrent chez le buraliste, et vini'ent se grouper autour d'un gros poêle en" faïence qui souillait et ronflait.

— Savez-vous, fit M. Grisey, que M. Leroux de Champcarré devient généreux sur ses vieux jours.

— Ah! ah!...

— Oui, il a donné une de ses forêts pour chauffer les pauvres gens pendant l'hiver.

— Avec les baliveaux ?

— Oui, avec tout, affouage, taillis, futaie, tout, excepté le sol.

— Matin!... II paraît qu'il va bientôt partir de ce monde... Savez-vous comment il va?

— Oh ! tout est mystère autour de cet homnie-lh. Ou dit qu'il va mieux ; moi je crois qu'il va plus mal. Voici quatre ou cinq jours que je vois passer le docteur Brochet; cela signifie quelque chose.

— Ma foi! ce ne sera pas une grande perte...

— Ah ! vous croyez ?

— Parbleu !

— Eh bien ! je ne suis pas de votre avis. Le père Mathieu, qui est très-malin, dit qu'on regrettera M. Leroux.

— Je ne vois pas comment,

— C'est bien ! vous verrez. Maintenant, on va dans ses bois, on rnviige ses étangs, on cueille ses pommes, ses poires, ses prunes, on abat ses noix, on vendange ses vignes, et l'on en est quitte pour graisser la patte au citoyen Michel. Mais que l'héritage advienne à plusieurs personnes, on verra des masses de gardes forestiers et d'autres escogriffes tomber sur les pauvres gens. Les procès-verbaux s'entasseront l'un sur l'autre. On nous traînera par les cheveux devant les tribunaux; on nous jettera en prison. Ah ! vous verrez.

— C'est un peu vrai.

— Et les redevances de fermage. Jean Brégaudel en a pour au moins cinq cents francs. On va les lui réclamer tout de suite, et gare lii-dessous !.. . La maison sera vendue. 11 y en a encore beaucoup d'autres Ji qui pareille histoire pend à l'oreille.

— C'est le testament que je voudrais bien voir.

— Ah ! et moi aussi ; mais je me doute un peu de l'individu qui aura la meilleure pari.

— Ce Jacques Bertrand ?

— Précisément. Il y a quelques temps, quand il était malade, M. Leroux lui a dit devant le père Mathieu et le maître d'école qu'il voul.iitlui envoyer son médecin.

— C'est significatif.

— Ouil mais il y aura des legs importants. Je suis sûr que ce père Mathieu aura un bon sac.

— Il n'est pas ambitieux.

— Ça ne fait rien.

— Il n'acceptera pas.

— Possible. Cependant on ne peut guère refuser de pareilles choses. Lue volée de coups de trique, je comprends qu'on ne tienne pas k la recevoir; mais des écus, c'est différent.

— Du reste, monsieur Gi'isey, je suis content que ça tombe sur le père Mathieu, pas les coups de trique, fai-

Échalas.

ceur, mais les écus; quoiqu'on en dise, c'est un homme qui a rendu de grands services à tout le monde.

— ()ui ! c'est un fin maréchal !

— Un vrai saint Eloi.

— A propos de saint Eloi, fit le buraliste, connaissezvous sa légende ?

— Non! Racontez-nous donc cela !

— Eh bien !... il faut vous dire que du temps du roi Dagobert, vous savez...

— Oui, j'en ai entendu parler, mais j'étais bien jeune ; c'était un roi qui mettait, sauf votre respect, sa culotte ii l'envers ; il était un peu timbré !

— Oui, justement.

— Il mettait peut-être sa culotte Ji l'envers parce qu'elle était trouée h l'endroit, comme celle de Diodot Maillard.

— Eh bien! continua le père Grisey; saint Eloi était éiabli comme maréchal-ferrant à Freysolles, dans la boutique du père Mathieu. Tout saint qu'il était, il avait un peu d'orgueil. Aussi, il avait une supei'be enseigne sur laquelle on lisait en grandes lettres d'or : Eloi maréclialferranl, iircmler maître et maître sur tous!

— Fichtre !... il ne se mouchait pas du pied!...

— Non ! Aussi Jésus-ChrisI, qui le voyait se rengorger dans la science de son métier, se dit ; « Il faut que je lui joue un tour à cette gueule-noire-\h ! »

— Ah!...

— Qui fut dit fut fait. Un matin qu'il pleuvait à verse, saint Eloi et le petit Oculi, son frappeur, regardaient au milieu de la rue.

« — Cré nom dit saint Eloi, quel temps de chien !

a — C'est vrai, répondit Oculi; c'est un chien de temps !

« — On ne mettrait pas un huissier h la porte, continua saint Eloi.

« — C'est vrai, fit Oculi, on ne mettrait pas deux huissiers h la porte.

« — Quel est le coquin qui mettra le pied dehors par ce temps-ci?

« — Il n'y en a guère.

« — Tu es de mon avis, Oculi?

« — Toujours, maître !

« — Et lu as raison.

« — Et vous aussi, maître.

« — Crois-tu que nous aurons des pratiques aujourd'hui?

« — Je crois ce que vous croyez, maître!

« — Et tu as raison, Oculi.

« — Et vous aussi, maître.

u — Il ne viendra sans doute personne.

« — Oh ! sans doute.

« Ils se mettaient tous deux le doigt dans l'œil.

« Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, la pluie redoubla. Le tonnerre tonnait ; les éclairs éclairaient.

« Saint Eloi sortit encore une fois.

« — Je ne vois personne, dit saint Eloi!

« — Ni moi non plus, fit Oculi !

« Saint Eloi jura un gros coup et lit sonner son enclume.

(( Oculi ht sonner sa bigorne (1) et jura un peu plus fort que le maître forgeron.

« Le maître et l'apprenti s'entendaient comme le soufflet et le marteau, comme la culolte et ce qu'elle recouvre,

« Saint Eloi voyant qu'il ne venait personne, mit son tablier sur son enclume, s'assit dessus et se croisa les bras.

« Oculi voyant que son maître ne voyait personne, se

(I) l>uuble uiicliiuif.

croisa les bras, mit son tablier sur sa bigorne, après s'être toutefois décroisé les bras; il s'assit sur son tablier et se recroisa les bras.

« Tout h coup le niaîtie tressaillit, Oculi tressaillit comme le maître.

« — Eulends-lu quelque chose? dit saint Eloi.

« — El vous, maître, entendez-vous quelque chose?

« — Oui !

« — Et moi aussi, fit Oculi!

« Ils prêtèrent roreiUe. Le pas d'un cheval sonna sur le pavé. Il faisait un tel bruit qu'on n'onleudait plus le vent, ni la foudre.

(I — Voilà un rude cheval qui arrive! dit saint Eloi.

«I — Voilà qu'il arrive un cheval bien rude, dit Oculi.

« Saint Eloi sortit de nouveau, et naturellement son ouvrier le suivit.

«Alors ils aperçurent tous deux (parce que saiiU Eloi l'apercevait) un hounue gigantesque monté sur un cheval colossal.

« — Cré nom! fit saint Eloi...

« — Nom de nom ! fit Oculi. ..

« — Cent dieux ! dit saint Eloi...

« — Mille dieux! dit Oculi...

(( L'homme et le cheval avançaient rapides comme la temi)ête. Les cailloux sautaient à cent pieds en l'air sous les sabots du cheval, et conlormémi'iil à l'usage du temps, le cavalier avait un sabre long de trois aunes qui se dégainait à demi k chaque saut du cheval.

« — Ne remarques-tu pas une chose? dit saint Eloi.

« — Si vous remarquez quelque chose, dit Oculi, je dois le remarquer aussi.

— Eh bien ! le cheval est déferré, dit saint Eloi, qui était comme je vous l'ai donné à entendre un fin maréchal.

« — Il doit être déferré, murnuira Oculi !

« — Il l'est!

« — Oui! il l'est.

« Le cavalier arriva devant la boutique.

« La pluie continuait ii choir comme si elle ne coulait rien. Les gouttes étaient larges autant que des pièces de six francs.

« Le cavalier s'arrêta.

« — Tu es maître maréchal ? dit-il h saint Eloi d'une voix qui ressemblait au fracns d'une catai-acte.

« — Oui, répondit saint Eloi !... en faisant le salut militaire... maître sur maiire et maître sur tous.

(I Oculi, répéta la phrase de son maîlre, en toisant le cavalier.

« — Ah ! ah ! fit celui-ci ! Eh bien ! lu vas ferrer mon cheval ; mais je veux qu'il ne se mouille pas les pieds.

« Saint Eloi se mit h rire. Et Oculi rit aussi.

« — Comment voulez-vous, seigneur cavalier, dit le maître, que votre cheval entre dans ma bouli(iue. Il est aussi gros que ma maison.

« — Oui, fil Oculi, la maison n'est pas plus grosse que lui!

(( — Vous êtes bien sots! dit le cavalier.

« 11 tira son grand sabre et coupa les quatre |)ieds du cheval, ix la hauteur du jarret; puis il les apporta dans la boutique.

« Saint Eloi ouvrait des yeux gros comme des billes de billard.

« Oculi ouvrit des yeux deux fois jilus gros.

(i Le cavalier ricanait.

« — Allons, dit-il! maîlre sur maître, et maître sur lous, fdites-moi le plaisir de me l'errer ces quatre pieds. Vous uc les mouillerez pas.

« Saint Eloi prit le pied hors montoir et le plaça entre les deux mâchoires de sou étau.

« Puis il mit le fer sur le sabot.

« Mais il eut beau frapper e frapperas-tu sur la tête des clous. Les clous pliaient et ne voulaient pas entrer dans le sabot.

(I Saint Eloi était de plus en plus stupéfait.

« — Ce sont des sabols en fer, dit le maîlre.

<( — Ce n'est cerlainement pas de la corne, dit Oculi.

u L'élranger rit de plus belle.

(( — Allons! dit-il de sa voix de cor de chasse, fra])pe plus fori, père Éloi!... que diable!... Tu n'as donc pas jjliis de nerf dans les bras qu'il n'y en a dans une balle de colon !

« Eloi frappa plus fort. Oculi qui ne pouvait frapper, attendu qu'on ne peut frapper à deux sur le même fer, faisait le geste d'un homme qui fraj)pe.

(( Vains elTorts!... Rien!... Les clous se tordaient!

<( — Ma foi, j'y renonce, dit saint Eloi !

« — Nous y renonçons, dit Oculi.

« Les bras de saint Eloi tombèrent inertes le long de ses cuisses. Puis, il essuya la sueur qui coulait de son front aussi drue que la pluie qui tombait au dehors. Oculi ne suait pas, mais comme le maîlre s'essuyail, 11 crut devoir s'essuyer aussi.

(I — Il faut donc, dit le cavalier, que je donne des leçons au maître des maîtres.

« Il prit alors huit clous tout neufs et les piaula dans le pied du cheval sans avoir besoin du marteau. Il agil de môme à l'égard des trois autres pieds.

« — Je l'attends, quand il faudra remettre les jambes, dit saint Éloi!

« — Ah ! ah ! dit Oculi ; c'est quand il faudra remettre les jambes, que je l'allends!

« Mais l'étranger, riant toujours, piit les quatre sabots du cheval et sortit.

« Aussitôt, les sabols rejoignirent les jambes; le cheval se mit k piaffer, à bondir, àcabiioler, si bien qu'il faillit casser sa longe.

« A la vue de ce miracle, saint Éloi s'agenouilla. Oculi en fit autant.

« — Seigneur, seigneur, qui êles-vous donc? dit le maîlre forgeron.

'I — Qui èlos-vous, seigneur? répéta fidèlement l'ouvrier.

« La tète du cavalier apparut dans une auréole lumineuse ; saint Éloi reconnut Jésus-Christ. Comme il le reconnaissait, Oculi le reconnut aussi.

« — Apprends, dit le Seigneur, que personne n'est maîlre que moi et que lu n'es pas digne d'êlre mon apprenti.

(( — Et moi. Seigneur, ne me direz-vous rien? fit Oculi...

« — Si, répondit Jésus-Christ; lu es un iiubécile!

« Saint Éloi et Oculi se prosternèrent l'un à côté de l'autre, le visage contre terre.

« Lors(pr'ils se relevèrent, cheval et cavalier , avaient disparu.

(I Quant au maîlre forgeron, il monta sur une échelle; et avec un pinceau treuq)é dans du noii' de fumée, il efiaça la moitié de son enseigne et ne laissa subsister que CCS mots : Elui, maréchal j'evrant.

« Oculi voulait mellre la même chose un peu plus bas, mais son maître l'en dissuada en lui adminislrant un couj) de pied par derrière, dans son haul-de-chausses.

(1 Pour imiter son maître, Oculi rendit le coup de pied

coco LE BARAQUEB,

à son maîlre, si bien qu'ils se bnllirent comme piiltre. » L'iiisloire du père Giisoy fut accueillie par des nccla-

iiialioiis et des cris universels.

En ce moment, le sou d'une cloclielte retentit.

— Qu'est-ce que c'est? firent les paysans en cliœnr.

— Ils sortirent.

In vieux prêtre, escorté par doux enfanis de rljanir et précédé par l'honorable M. Galoppot, passait sur la neij-'fi avec laquelle ses clievcnx rivalisaient de blancheur.

A son aspect, les paysans s'agenouillèrent.

Dès que le divin cortège se fût éloigné, ils s'cnquirenl du nom de l'individu à qui, selon la naïve expression du peuple, on portait le bon Dieu.

— Ma foi, c'est peut-être h M. Leroux, dit le buraliste; le curé prend le chemin de Cliarapc.irré !

Celte idée une fois tombée dai;s la foule fut recueillie comme une cerlilude.

Tout le monde se précipita sui- les pas dn prêtre.

ensuivit d'abord la roule du Mortard. — Deraiihe côté du pont, chacun s'engagea dans l'étroit chemin cpii conduisait au cl.àleau.

Le froid sévissait. — Les grands arbres, pareils à des squeletles desséchés, se balançaient an vent. • — Des buissons, des forêts, des profondeurs de l'espace jaillissaient et roulaient les lamenlalions navrantes de l'hiver.

La nuit venait.

Murt d'un riclin.

Ce jour-là, M. de Cliarapcarré avait fait dans ses domaines sa tournée babiluelle.

Il était revenu brisé; et s'était rais immédiatement au lit.

M. Brochet se trouvait au château.

A la vue du sombre docteur, dont le visage était pins pâle que d'habitude, le millionnaire qui doutait moins de la science que de la piobilé de son médecin, fut saisi d'un tremblement involontaire.

— L'heure est venue? murnnira-t-il, en jetant sur M. Brochet un coup d'œil plein d'anxiété douloureuse.

— Pas encore, répondit le médecin, mais je ne réponds plus de rien. Il faut vous préparer... Cependant je n'ai pas perdu tout espoir...

Les yeux du millionnaire roulèrent avec de fauves lueurs. Il sonna Michel, et lui ordonna d'aller chercher le père Mathieu.

— A quoi bon? fit le docteur en haussant les épaules.

— J'y tiens, répondit péremptoirement le malade.

M. Brochet tira de la poche latérale de sa redingote un journal dewédecine, et sans se préoccuper davantage de M. Leroux, il se mit à lire avec une attention affectée.

Le coude appuyé sur le bord de la fenêtre, il tournait le dos au lit, oii le millionnaire soulTiait à la fois de l'ûme et du corps.

Trois quarts d'heure se passèrent ainsi.

Le silence n'était interrompu que par le bruit de la respiration difficile du malade, le froissement des feuilles du journal, et le tic-lac monotone de la montre du docleuique celui-ci consultait à chaque minute.

Le père Mathieu arriva.

Le moribond parut éprouver quelque soulagement en apercevant son ami.

Il lui tendit alïeclueusement la main.

— Eh bien ! mon cher Mathieu, murmura-t il d'une voix faible comme le souille d'un enfant, tu viens à temps pour recevoir mes adieux.

Une larme brilla sous les cils du paysan.

L'afiection du père Mathieu pour le millionnaire n'était point entée sur l'estime. Il connaissait les défauts de M. Leroux, souvent il avait cherché vainement à les combattre; parfois les discussions du riche et du pauvre avaient dégénéré en querelles; mais leurs relations, resserrées par la solitude qui se faisait autour du château, étaient devenues une habitude. Aussi cette alTection étaitelle profonde et tenace comme une nécessité.

Mathieu serra îi son (our la main qu'on lui tendait. Il fut eiïrayé du peu de volume de cette main. — Les doigts de M. Leroux recouverts d'une pellicule sèche et roiigeà- Ire, ressemblaient h cinq osselets dépourvus de chair.

■ — Adieu, monsieur Leroux! dit-il. .Te vois bien que c'(,'st fini.

— Toi aussi, mon bon Malhieu !

— Oui! vous voilii maintenant au bout. Mais si, comme je l'ai toujours remarqué, vous êtes un homme, il ne faut pas vous épouvanter. Au bout du fossé la culbute. Il faut sauter à son tour comme des moulons quand ils travei'sent le Mortard. Ceux qui sautent le nneux, se fout le moins de mal. En d'anires tei-mes, ceux qui ne redoutent rien, soulTrent moins. — C'est le courage qui fait que l'on ne sent rien en passant de vie h trépas. Soyez fort, monsieur de Champcarré! Je serai plus fort, moi, devant ma mort que devant la vûlre. Sacrénom!... Je pleure comme un veau...

Les larmes du rude paysan firent jaillir des larmes pareilles des yeux du millionnaire.

— Merci ! dit -il ; oh ! toi tu ne me caches rien ! merci !.. Le médecin se rapprocha du lit, ets'adressant au paysan :

— Monsieur, lui dit-il, vous ignorez toute espèce de de précautions oratoires. On ne jette pas ainsi une nouvelle aussi fatale h la face d'un malade. Cela peut déterminer une crise funeste.

— IMonsicur le docteur, ré|iondit le paysan, je ne connais rien en elTetà tous les embrouillaminis des savants ; mais je crois qu'il vaut mieux avertir un homme de sa fin prochaine, que de le lanterner comme vous faites, si bien qu'après six ou sept mois de belles promesses, il finirait par mourir de mort subite.

Le médecin se mordit les lèvres.

— J'aurais pu presque répondre de M. de Champcarré, dit-il sèchement, maintenant je ne le puis plus.

— Bail ! fit audacieusement Malhieu, vous savez depuis longtemps ii quoi vous en tenir.

M. Biochet ne répliqua rien. Il alla se rasseoir à la fenêlre, son journal ii la main.

— Que dois-je faire, mon cher ami ? demanda le millionnaire au paysan.

— Ce que l'on fait en face de la mort, monsieur Leroux. Toutes vos alTaires temporelles sont terminées?

— Oui ! Fais venir mon fils que je lui dise adieu. Le médecin tressaillit.

— Faut-il faire venir Jacques aussi? demanda le paysan. Le moribond fit un geste de négation.

— Il ne viendrait pas! dit-il. Fais venir seulement François. Il est dans sa chambre.

Mathieu frappa contre la cloison.

Le Baraquer apparut bienlôt. Ses traits étaient pâlis; de grosses larmes roulaient sur ses joues. Le médecin reconnut l'homme mal vêtu qui avait tenu

la Ijride de ses chevaux lorsqu'il élail sorti de Freysolles, après la visite qu'il avait faite à Jacques Bertri>nd.

— C'est singulier, pensa-t-il.

Coco vint s'agenouiller au pied du lit de M. Leroux.

Il ne disait rien. De temps en temps des sanglots montaient à sa gorge; mais ne se faisant pas jour. Sa poitrine se gonflait. Cette douleur profonde, luuette, concentrée, faisait mal à voir; le sceptique médecin attribuait cette prostration à un phénomèi:e d'hypocrisie.

M. Leroux se souleva sur son coude.

— Viens, à côté de moi, François, dit-il.

Le Baraquer se traîna jusqu'auprès de la tête du lit de son père.

— Mon enfant, m'entends-lu bien? dit le millionnaire.

— Oui! répondit le Baraquer dans un sanglot.

— Je vais mourir, François, continua M. Leroux ! Je le sens. Dans quelques heures je serai sur le chemin qui doit me conduire auprès de ta mère.

Un gémissement fut la seule réponse du Baraquer.

— Écoute-moi, François ! .Moi mort, tu auras une grande fortune. Voici les conseils que j'ai k te donner. Use bien de tes richesses; ne m'imite pas. J'ai voulu me venger des hommes, j'ai eu tort, personne ne me regrettera. Fais en sorte que l'on te regrette. On n'emporte dans l'autre monde que le souvenir du bien que l'on a fait. Donne aux pauvres. Ne repousse personne du seuil de ta porte. Situ asdes enfants, élève-les chrétiennement. Je n'ai jamais eu beaucoup de religion ; mais elle est nécessaire.

Il baissa la voix :

— Quant à ce qui me concerne, j'espère que tu me pardonneras la conduite que j'ai tenue k ton égard, et que tu me regretteras un peu... Je ne peux plus parler.

Le père Mathieu sonna Michel.

Michel descendit.

Pendant ce temps, la mort frappait à la porte du château. Le front de M. de Champcarré pâlissait et se lézardait de plus en plus. Des bruits sourds grondaient dans sa poitrine, on eût dit, selon l'expression de Victor Hugo :

« L'atfreux coq du tombeau chantant son aube obscure. »

Le médecin restait impassible. Il consultait sa montre avec plus d'acharnement que jamais.

M. Leroux s'adressa k lui.

— Eh bien ! monsieur, lui dit-il, combien ai-je encore de minutes à vivre?

Le médecin ne se méprit pas au ton légèrement railleur du millionnaire.

— Cinq minutes, dit-il très-sérieusement. M. Leroux fut bouleversé.

— Oh ! je n'aurai jamais le temps!... cria-t-il.

Et il se mil à se rouler sur son lit comme un épileptique.

— Monsieur le docteur, dit sévèrement le paysan au médecin, c'est vous qui êtes cruel, cette fois.

— Allons! allons! fit le médecin, je n'ai aucune sorte de compte à vous rendre; et je cède la place.

Dès qu'il fut sorti, le Baraquer se tourna vers le père Mathieu :

— Merci, lui dit-il d'une voix sourde; les corbeaux s'en vont quand l'aigle est là.

L€ paysan ne comprit pas ou feignit de ne pas comprendre; néanmoins il tendit la main au Baraquer qui s'était agenouillé de nouveau.

Mathieu so mit k la fenêtre, et vit disparaître M. Brochet derrière les arbics desséchés de l'avenue.

C'était l'heure k laquelle les paysans s'étaient mis à la suite du prêtre qui portait le saint viatique.

Le vieillard ne tarda pas k voir le cortège déboucher d'un sentier creux qui conduisait à l'avenue. Il ferma la fenêtre qu'il avait entr'ouverte,

— Monsieur Leroux, dit-il, prépaiez-vous, voici le bon Dieu...

Le millionnaire ne s'agitait plus. Il avait tiré sa couverture sur sa tête. Il ne faisait plus aucun mouvement.

A la voix de son ami, il parut reprendre un peu d'énergie. Il se débarrassa de ses couvertures; sa tête se redressa sur les oreillers.

Mais cette tête était devenue livide en un moment. Les yeux s'étaient retournés; le blanc seul restait visible. — La bouche se contractait dans un pénible rictus.

Cinq heures sonnèrent lugubrement à l'église du village.

— Adieu ! murmura le millionnaire !

Il se tordit encore une fois, se mit sur son séant, tendit les bras vers le plafond, poussa un râle aigu, retomba sor sa couche et se roidit.

Il venait de mourir !

Le prêtre entrait en ce moment.

Le père Mathieu tenait le bras du millionnaire,

— Il n'est plus temps, dit-il au curé. Les morts ne se confessent pas.

Le prêtre donna néanmoins l'absolution au cadavre; et, après les prières des morts, il i-etourna k Freysolles.

La nouvelle de la mort de M. de Champcarré l'avait précédé. La cloche tintait lamentablement.

Au bruit de cette cloche, tout le village fut bientôt sur pied. Comme la nuit était venue, les lanternes furent allumées, et, pauvres étoiles humaines, elles ei'raient dans les rues du village, tandis que les étoiles de Dieu se cachaient derrière les voiles noirs du ciel.

Au château, ce silence avait pris un caractère farouche. Après l'ensevelissement de M. de Champcarré, 0|)ération dans laquelle le père Mathieu avait été aidé par Michel, les deux hommes s'étaient agenouillés auprès du lit avec le Baraquer.

Ils restèrent longtemps muets et recueillis.

Lorsqu'il eurent payé le tribut de prières que les vivants doivent aux morts, le paysan se leva :

— Monsieur de Champcarré, dit-il en posant sa main sur l'épaule du Baraquer, il y avait autrefois un usage fort répandu dans les cours. Quand Louis Xlll mourait, on disait : Vive Louis XIV! Ici, je dis la même chose. Relevez-vous donc, et |)renez vos fondions. Votre père vous a légitimé; c'est vous qui êtes maintenant le maître. Faites trêve à votre juste douleur, vous y penserez plus tard, dans la nuit, quand vous serez seul avec Dieu et avec le .souvenir.

Le Baraquer se redressa comme s'il eût été nui par un ressort.

— Oh ! j'avais tout oublié, dit-il. Est-ce vous qui veillerez mon père?

— Ouil

— Vous ne retournez donc pas à Freysolles?

— J'y retourne pour souper.

— Je vais avec vous.

— Alors, partons, Michel gardera ce pauvre corps... Les deux hommes sortirent. Le père Mathieu eut soin

de fermer toutes les portes.

Arrivé k Freysolles, le Baraquer prit congé du vieil ami de son père.

— J'ai un gravi! devoir à remplir, dit-il. P.udon de vous quitter; j'aniverai i)eut-ôtrc assez tôt pour empêcher un crime.

coco LE BARAQLER

— Puis-je vous aider?

— Non! Seulement je vous prie de ne rien faire pour me retrouver diuis le cas où je ne reviendrais pas.

— Ecoulez! François, s'il y a quelque daiiger, je vous défends de vous exposer. Vous n'êtes plus jeune. Mais je suis plus vieux que vous. Du reste , votre père vous a recommaiidé à moi.

Le Baraquer hésita.

— Mademoiselle Galoppot est enceinte! dit-il.

— Je le sais.

— Vous ne savez peut-être pas qu'hier elle était en mal d'enfant.

— Non!

— Jacques Bertrand est revenu de Besançon depuis quelques jours, et je crains...

— Vous avez une bien mauvaise opinion de votre frère.

— Je ne le crois pas foncièrement méchant; mais il est conseillé par un homme tenace et mauvais.

— Je crois connaître ce conseiller.

— Je le connais, moi.

— C'est le docteur Brochet?

— Oui.

— Défiez-vous, François.

— Il se trame quelque chose; mais, Dieu aidant, je pourrai peut-être briser les fils de celte intrigue infâme..

— Allez, mon ami, et que Dieu vous protège! Ils se serrèrent affectueusement la main.

Le Baraquer sortit.

Quant au père Mathieu, il se fil préparer son frugal repas du soir; c'est-à-dire une soupe aux légumes et une fruttée de lard, assaisonnée d'eau claire.

Dans les villages comtois, il est rare que les paysans, même les plus aisés, boivent autre chose que de l'eau. — Dans les pays de vignobles, et seulement pendant les bonnes années, on se permet le pinlet (1) do vin, mais habiluellement ce luxe est abandonné aux ouvriers; les cultivateurs s'en aCTranchissent.

C'est peut-être pour celle raison qu'on voit tant d'ivrognes le jeudi ou le mardi dans les marchés des villes.

Le père Mathieu se découvrit pieusement, et, après avoir dit son Benedicite, il se disposa à manger, tandis que sa belle-sœur préparait elle-même le repas de son niarl.

En ce moment on heurta k la porte.

Le paysan courut ouviir.

Un vieux pauvre, le front couvert d'un large chapeau ii travers les fentes duquel s'échappaient de longs cheveux fauves, un içendiant hideux, grêlé, ridé, velu, brêchedent, légèrement boiteux, large d'épaules, vrai type de canaille pittoresque avec un long manteau troué et rapiécé, se pi'ésenta tout hésitant sur le seuil.

— Qu'est-ce que vous désirez, mon ami? lui demanda le paysan.

— J'ai faim, et j'ai fioid, répondit le pauvre d'une voix rauque.

Mathieu jeta sur lui un couj; d'œil scrutateur :

— Qui i(ue vous soyez, dit-il, entrez, venez manger à ma table.

Et se tournant vers sa belle-sœur :

— Jeanne, lui dit-il, vous ferez un lit à cet étranger dans notre écurie.

El il vint se mettre à table.

Le mendiant ne se fit pas prier. Il s'assit vis k vis du patriarche et mangea silencieusement.

Mais ses yeux erraient dans tous les sens; nous disons

(t) Broc.

ses yenx, nous devrions dire son œil, car il était borgne, ou du moins son œil gauche disparaissait sous un épais sourcil retombant jusqu'au-dessous de la paupière.

La figure hétéroclite de ce personnage n'inspirait au vieillard qu'une confiance fort mitigée.

Néanmoins, il poussait si loin la charité, qu'il ne crut devoir adresser aucune question k son hôte.

Le repas fini, il conduisit le mendiant dans l'écurie où un bon lit l'atlendait.

— Dormez bien! lui dit-il. Vous parlez sans doute de bon malin?

— A quatre heures, répondit le mendiant.

Le paysan sortit après avoir tiré la porte a])rès lui.

— Il ne l'a pas fermée!... murmura le mendiant.

La Maison-Rouge.

A deux kilomètres de Freysolles, un peu au-dessous du bois du Mortard,*bn voyait encore, il y a quelques années, une maison de sombre appai'encc qui jouissait dans le pays d'une réputation mauvaise.

Dans des temps assez reculés, elle avait servi d'habitation h nn aubergiste cumulant avec ses fonctions celles de détrousseur patenté des voyageurs et des passants.

On racontait sur cette maison d'elTrayanles histoires; aussi, dans tout le canton, on ne l'appelait jamais autrement que la Maison-Rouge, en souvenir des flots de sang qui y avaient été répandus, au dire de la légende populaire.

Cette renommée sanglante s'iHail propagée de telle façon que personne ne voulait plus louer cet immeuble, appartenant du reste k M. de Champcané, lequel, par parenthèse, tenait fort peu k en tirer parti.

Cependant, quelques années avant l'époque où se passèrent les faits que nous racontons, un sieur Billaul, sorte d'industriel sans aveu, banqueroutier échappé des barrières de Paris, était venu s'établir à la Maison-Rouge.

Il payait une très-humble indemnité annuelle k M. de Champcarré; celui-ci s'en contentait, ne pouvant faire autrement.

Le sieur Billaut s'était empressé de fonder un débit de boissons.

Dans le principe, il vendait peu. — Les paysans passaient rapidement devant la lugubre demeure sans oser y jeter même un coup d'œil.

Et c'était assez raisonnable.

Celte maison avait l'aspect d'une nécropole en miniature. Le toit s'efTondrail; des panaches d'herbes sauvages pendaient sur les corniches : d'autres torchées d'herbes croissaient dans les fentes des murailles et semaient de taches verdAtres les murs gris et écaillés.

Les portes en chêne semblaient ne pouvoir s'ouvrir.

Dans l'élroite cour qui précédait ce bâtiment, autour d'un puils rempli d'eau saumàtre, l'herbe croissait, aussi louft'ue et luxuriante.

Disons tout de suite que l'intérieur répondait k l'extérieur.

La salle k manger, longue pièce carrée sans plafond, fillrait riiumidilé de la rue à travers ses murailles dépourvues de tentures.

Quelques tables boiteuses, en sapin ronge, flanquées

d'une douzaine de tabourets trébuchant de vétusté, deux ou trois ciiaises tirées des i)lns infimes friperies; un vieux coraploir parisien, en zinc oxidé, percé de lions, bosselé, caduc, sur lequel se dressait une colleclion de verres graisseux et de bouteilles écaillées, tel élnit l'aineublenient de cette pièce.

Mais, nous l'avons dit, pei'sonne n'avait pendant longtemps constaté l'état de ce mobilier.

Le sieur Billant, ne gagnant point sa vie avec son auberge, s'était jeté en ces basses spéculations usilées dans les villages comtois ; c'est-h-dire qu'il achetait des cendres pour les lessives, ramassait les os pour les fabriques de boulons, les chilTons pour les papeteries, les peaux de lapins, de fouines, etc.. pour les chapeliers.

En parcourant les villages, il fit quelques connaissances parmi la plèbe, ou, si nous pouvons nous servii' du diniinulif lalin, parmi h ])li'bécuh' qui vit on ne sait comment, dans la fainéantise et le vice, au milieu des populations liavaillenses dont elle est la plaie ot le cancer.

Ces connaissances ne tardèrent pas h visiter le di'bil de boissons, qui de ce jour ouvrit sa porte pour no plus la refermer.

La clientèle angnienla bien vile.

A cette plébécule, sale, grouillante, crasseuse, vinvoiil se joindre les hordes d'ivrognes revenant chaque semaine du marché des villes.

Ceux-ci se hasardèrent d'abord h jeter un coup d"œil entre les fentes des volets, puis ils burent la goutte sous !c pouce, c'est-à-dire sans s'arrêter; enfin, le sieur Billaut paraissait si gai, si bon enfant, il débitait sesliqueins avec des lazzis si spirituels, puis on était si loin du village, si à l'abri des criailleries des femmes, qu'on s'arrêta plus longtemps, et qu'enfin on ne sortit plus de l'établissement que parfaitement et complètement aviné.

Dès lors, la maison perdit son caractère lugubre ; mais on ne l'enveloppa pas moins dans une immense réprobation.

Les femmes de Freysolles, de Chanipcarré et des autres villages, tonnaient perpétuellement et avec beaucoup de raison contre le débit isolé oii allaient s'engloutir les économies de messieurs leurs époux.

Et Dieu sait si les femmes de tous les pays et notamment de la Fi'anche-Comté se font faute de piailler et de pester dans leurs moments de mauvaise humeur !

Les choses en vinrent à ce point, qu'on l'egreltait presque que le sieur Billaut n'assassinât pas quelque peu son prochain pour dégoûter les paysans d'aller s'asseoir autour de ses tables.

La Maison-Rouge conservait donc son nom , tiré de la couleur du sang: mais elle le tirait alors de la couleur du vin.

Or, le jour même de la mort de M. de Chanipcarré, cinq ou six gueux , aussi mal vêtus , aussi hideux que le mendiant qui avait demandé l'hospitalité au père Mathieu, se trouvaient réiniis dans l'établissement du sieur Billaut.

Mais ils avaient de secrètes confidences h se faire, car ils se trouvaient dans une salle i)arliculière (pii servait de chambre à coucher à l'aubergiste.

On imaginerait didicilement une plus belle collection de canailles.

Les bandits parisiens qu'Eugène Sue a mis en .scène, ont encore quelque chose dans le cœur et dans la tôle. Quelques-uns d'entre eux ))ossèdent des lettres ; mais ceux que nous |)laçons sous les yeux des lecteurs, n'ont pour prototype exact, fidèle, vrai, que les gueux de Callot, qui ne s'inspirait du reste pas à Paris.

Même tournure, — même costume, — mêmes drape-

ries de haillons maladroitement faufilés les uns aux autres, comme des échantdlons de teinturiers.

La misère, le' vice, l'idiotisme de l'abrutissement, les passions basses, mal éteintes, viles, se lisent conranunent sur ces visages couleur de briques, ou couleur de mortier.

Ils sont presque tous grêlés!...

Voici l'édifiante conversation i\ laquelle se livrent à voix basse ces majestueux personnages.

— Connais-tu la maison, lîocli?

— Oui! J'y ai demandié la charilé il y a-t-un mois.

— C'csl-y bien gardé?

— Le vieux est un brave hnnnm^ qu'a l'air encore d'un solide, le frère n'est pas si fort, mais c'i'sl tout de niêuie un luron.

— Ah ! mais s'il y a-z'-alanue! giif! tout le village va nous tomber dessus !...

— Il faut mettre de la prudence.

— Si le vieux vient se couchei'.

— Alors, faudra Vestrangouiller netle (-(Diimc lorrlu'Ue (l).

— S'il gueule?

— Faut p;:s qui gueule. On lui serre la vis... dur!...

— Je m'en charge. Seulement ce qui me chiiïonne, c'est pour entrer dans cette charabi'e.

— Bote!... On colle ime échelle contre le nnn-. Il y a- 1-un mur probahlenient. Bnch ?

— Oui! il y a-z-un mur qui donne sur le jardin, la fenêtre de la chambre du vieux est ])ercée dans ce mur.

— Ça va-t-alors comme sur des roulettes.

— Mais je crois que le vieux ne viendra pas se coucher. Donc il n'y aura personne au premier étage.

— Poui'quoi-t-est-ce que tu t'ingères de croire que le vieux ne rentrera pas. Est-ce que le bonhomme se permet quelquefois la découchée?

— Ce n'est pas cela. Tu as bien entendu ce que ce beau monsieui' l'a dit. Il est ti'ès-ami avec le seigneur de Champcarré et connue il est malade...

— Qui?

— M. Leroux! Le Mathieu le veillera sans doute.

— C'est probable.

— Mais comnienl feias-tn pour entrer chez lui?

— Oh ! c'est mon affaire. Il est très-charitable. Je suis sur qu'il me fera coucher dans son écurie el même qu'il me donnera-z'-à becqueter.

— Ahl

— Vous autres, vous viendrez (lainer autour de la maison, et quand je silllerai, vous apportei'ez l'échelle.

— Bon! gras! moelleux! C'est entendu!

— Oui ! mais avant, il faut se doimer un peu de ton!

— Ah ! farceur.

Un des gueux frappa sur la table ii grands coups de bâton et appela le père Billaut.

Celui-ci accourut.

— Nous n'avons plus rien l'i boire. Donne-nous encore \\w. bouteille d'eau-de-vie.

— En voilà d(''jà trois que vous absorbez, messieurs ; je (lois vous prévenir que je ne fais pas de crédit.

— Est-ce qu'on t'a démandé quelque chose à crédit, vieux filou ! cria celui qu'on avait appelé Roch.

Et il tira de sa ])0che un loins de vingt francs.

— De l'or! fit l'aubergisle émerveillé.

— Oui! c'est de l'or, repi-it le gueux, et de. la linuve

(i) L'cirangler tout net. Nette comme torchette est iuir locution populaire, usitée en Franclie-Comtii. Torcliette ne signifie lion et est probriblemcat mis là jionr la rinn'.

coco LE BARAOUER.

ar;

encore! flarde-la pour loi ; et lu nous donneras ii boire jusqu'à ce que nous ayons dépensé ce louis. Billaut enipoclia vivement la pièce.

— Je cours ! dit-il.

Il revint bientôt, portant dans chacune de ses mains mie bouteille d'atïreuse eau-de-vie de pommes de lerre, qu'il vendait à ses consommateurs h raison de Irois francs le litre.

— Voilà, messieurs! dit-il; c'est du velours sur l'estomac, avec cette boisson-là on vit cent ans, vrai comme je suis un Iionnèle homme.

— Alors, nous devons bieulùt mourii', fit Roch qui paraissait èlre le clief de la bande.

Le débitant sortit.

— Maintenant, camarades, dit l'ocli, il s'agit de nous entendre, comment allons-nous partage:-?

— Ma foi! nous sommes six ; il y a Irois mille francs, ça l'ait chacun cinq cents francs.

— Je n'entends pas cela !

— Comment! tu n'entends pas?

— Mais non ! Il me semble que c'est moi qui ni'exposi' le plus ; je dois avoir la plus forte part.

'— Roch, tu as envie de nous voler!

— Bah! c'eslànioi que ce beau monsieur a donné l'aigent. Il ne tiendrait qu'à moi de le garder.

— Fais-le ! et tu verras si nous ne le dénonçons pas tout de .suile.

— Je n'ai guère peur de vous. Vous ne savez lire ni l'un ni l'autre; c'est moi qui ai tous vos papiers, et ou n'écouterait que moi au pai'quel. Il vaut beaucoup mieux que vous m'écoutiez et que vous m'obéissiez; vous savez que je ne suis pas un chien.

— Ça, c'est vrai. Mais il ne faut pas tout de même nous flouer. Nous nous révollerions, mille tonnerres!...

— Tas d'imbéciles!... Est-ce que vous pouvez faire quelque chose sans moi? Si je vous lâchais d'un cran, ce serait une aO'aire finie ! Vous seriez obligé de renoncer à l'opéralion en question; et vous savez qu'il y a trois autres raille francs, si nous réussissons...

— Oui!

— Si je vous quille, \iar conséqiie)ice, vous ne touchez pas les trois mille balles.

La troupe de gueux hésila.

— C'est vrai, dit l'an d'eux, sans Roch, l'affaire est passée au bleu.

— Alors, pourquoi marchandez-vous mon concours?... voici ce que j'ai n^solii de faire. Je vous donnerai à chacun trois cents l'rancs... lout de suile. — Si nous réussissons, je vous en remellrai encore à chacun deux cents; ça fera cinq cents francs.

Un murmure de désapprobation circula dans le sombre conciliabule.

— Il aura trois raille francs pour lui tout seul!...

— C'est une abomination !

— Nous ne voulons pas entendre parler de cela!

— Alors, fit le chef, arrangez-vous. Moi, je m'en vais. Roch avait vu passer une Iroupe de paysans qui s'en

allaient à la ville.

— Au milieu d'eux, pensa-t-il, je serai en sûreté. Et il baltit en relraile.

— Le coquin ! dit un des gueux... Il nous prendra les Irois premiers mille francs, et nous n'aurons rien.

— J'ai envie de l'assouMnor.

— Bah ! il faut en passer par ce qu'il voudra. Il est bon iMilaul. Quand il aura ses Irois mille francs, nous trouverons bien le moyen de les lui barbotter. Il se saoule facilement.

— Déjà pas lant.

— Rappelons-le.

GOGO LE BARAQUER.

Un des personnagps de la bande sortit.

— Ohé !... père Koch? cria-t-il.

Le bandit se retourna.

— Quoi ! z-est-ce que tu me veux encore ? deraanda-t-il.

— Viens donc!

Le gueux passa autour de ses raains une couiroie de cuir qui relenait un énorme gourdin.

Il rentra ri'Solùnienl dans lu salle.

— Eli bien! dit-il, êles-vous prêts à m'obéir, maintenant?

■ — Oui, murmurèrent limideinent quelques voix.

— C'est bon, alors.

Rooh tira de sa poche un rouleau de mille francs.

— Mais, fit tout à coup observer un des gueux, Rocli se met encore avec nous pour partager les trois autres mille francs.

— Tiens! c'est vrai ! c'est six cents francs qu'il devrait nous donner au lieu de cinq.

— Nous sommes l'efloués,

— Vieille canaille!...

— Allons, vous aurez six cents francs, fit le vieux Roch qui voyait l'orage s'amonceler autour de lui. Je vais vous en compter à chacun trois cents, ce qui équivaut pour vous cinq à quinze cents francs.

Le mendiant creva deux rouleaux de mille francs et donna trois cents francs ii chacun de ses complices.

— Maintenant, dit l'un d'eux, il s'agit de si; concerter. Toi, Roch, tu te charges de prendre la caisse et de la descendre.

— Oui ! si elle n'est pas trop lourde.

— ^ Rah ! un ancien crocheteur de Brest !...

— Je ne suis plus aussi fort qu'autrefois ; mais ça ne fait rien.

Et le père Roch secoua ses robustes épaules comme pour s'assurer qu'elles jouissaient encore d'une élasticité convenable.

Puis, voyant qu'on l'examinait avec une certaine admiration, il fut pi-is d'un accès de générosité.

Il donna encore à chacun de ses complices une pièce de vingt francs.

— Remarquez, ajouta-t-il, qu'il vaut mieux être bien que mal avec moi. Du reste, vous le verrez plus tard ; je m'entends...

■ Sur ce, le vieillard mit sur son dos une liolte de chilïonnier, fripa davantage encore ses vètemenis, enfonça d'un coup de poing son chapeau sur sa têle, prit une alluie cassée, et après avoir fait un léger signe d'intelligence Ix ses complices, il sortit.

En traversant le bois du Morlard, le vieux Roch rencontra ([uelques paysans isolés qui se délouinèrent de lui avec frayem-.

Il eut beau multiplier les saluts, les courbettes, réciitr Ji haute voix des bribes de ]iater, personne ne s'approcha de lui pour lui faire la charilé.

De l'auli'e cAlé du bois, dans la |)laine doublement éclairée par le pâle crépuscule du soir el les rellels de la neige, il aj)ei'çut un homme vôtu do noii', dont la sombre siiliouette se détachait en vigueur sur le fond blanc du sol.

C'était le docteur Biochel qui revenait de Glu'.mpcarré.

Mais celui-ci n'évila point le mendiant.

Il marcha résolument au contraire au-devaiil de lui et le reconnut.

— C'est vous, père Roch? lui dit-il.

— Oui, uionsi(!ur, répondit le bandil.

— Je vous attendrai chez le sieur Rillaul jusfpi'.'i deux heures du malin.

— C'est bien, monsieur! je serai revenu à cette heurelà... si je réussis.

Un mystère. — Le mendiant. — Tentative avortée.

Julie était parvenue à cacher son état de grossesse à ses parents.

Mais le moulent critique allait arriver.

Jacques Bertrand habilait toujours Besançon. Il était retourné dans lu ville quelques jours après sa guérison. Depuis ce temps, il avait régulièrement donné de ses nouvelles chaque semaine.

Lorsque Julie avait senti que le ternie approchait, elle s'était empressée d'écrire à son fiancé. — Jacques Bertrand arriva, comme nous l'avons dit, huit jours avant la mort de son père.

Mais, pour un motif ou pour un autre, il n'avait pas voulu se loger dans la maison d'école.

Il avait loué une polite bicoque située à l'une des extrémités du village, non loin du pont du Mortard.

Il passait là la plus grand(; partie de ses journées avec deux ou trois viveurs de Freysolles, attirés chez lui par la perspective de bombances qui ne leur col!itaient rien.

Cette maison, jusqu'alors silencieuse, s'était conséquemment remplie loul h coup de bruits orgiaques, de chocs de verres et de chants bachiques.

La police de Freysolles ne remédiait nullement au désordre qui réguait dans celte demeure, et qui chaque soir se faisait tapage et sortait par boulTées dans la rue, car, la police se composait uniquement d'un garde chanipêlre ; et ce garde champêtre était le convive assidu du pi'évôt d'armes.

Jacques Bertrand avait fait preuve de sagacilé, on le voit, en choisissant ses compagnons de ripaille. — Aussi, personne ne l'inquiétait. — Les fonds généreusemeut donnés par le docteur, dansaient donc dans la sécurité la plus profonde leur sarabande désordonnée.

Cependant la situation de Julie tourmentait Jacques.

lise repentait beaucoup d'avoir contracté les obligations qui le liaient à la jeune fille.

Ces liens lui pesaient particulièrement en ce moment. Il rêvait aux moyens qu'il devait employer pour éviter les tracas qui le menaçaient à la suite de l'accouchement de Julie.

Depuis son retour d'Afrique, il avait vécu au milieu de gens si misérables au point de vue de la moralité, si dépourvus do délicatesse, si pleins de mauvaises passions; puis il av;iil dans l'Ame tant de germes de vices cflVoyables, qu'il ne reculait devant l'idée d'un crime qu'en vue des peines infligées aux coupables par la justice humaine.

11 ne s'agissait iiour lin que de trouver la manière de couimellre ce crime sans courir le risque d'être découvert ol puni...

Aussi, depuis qu'il avait appris que la grossesse de Julie toucluiil à son terme, il avait discontinué de donner ses soirées bruyantes.

11 allait souvent chez M. (Jaloppot qui était aus.si conililMemeiil aveuglé que jamais. — Ses promesses devenaient d'autant plus posilives, d'autant plus fréquentes qu'il était plus près de l'époqiu! h laquelle il devait en rcfu.ser la réalisation.

Ol-, le jour de la mort de M. de Champcarré, îi l'heure du souper du père Mathieu, Jacques eidra chez l'instilu-

leur... Cnminn nous l'avons dit, celui-ci était à Ciiainpcarré avec le curé de Fieysolles. Il ne restait à la maison que madame Galoppol et sa fille.

Uiiecouversalion décisive venait d'avoir lieu entre elles. La mère, plus intelligente que le maître d'école, s'était, selon l'expression vtilgaire, depuis louglemps doutée de quelque chose. — Mais rien n'avait pu jusque-là confirmer ses soupçons.

De peur de blesser par nn mot imprudent cette chatouilleuse vertu qu'on appelle la pudeur, elle n'avait osé interroger sa fille. D'un autre côté celle-ci s'était bien gardée de faire k sa mère la confidence de sa situation.

Cependant, les douleurs devenaient tellement vives, qu'il ne fallait plus songer à les dissimuler. — Julie, en pleurant, avait donc profité de l'absence de son père pour tout raconter à sa mère.

— Eli bien! mon Dieu, avait répondu madame Galoppot, c'est une grande faute que tu as commise; mais celui qui l'a poussée à la commettre h réparera. Il faut se hâter de conclure ce mariage.

Jacques Bertrand arriva au moment où la femme de l'institeur venait d'exprimer cette opinion.

Julie se jeta dans ses bras.

Le soldat jugea d'un coup d'ceil que la mère était dans la confidence.

— Rassurez-vous, ma cousine, dit-il à madame Galoppot , dont il comprenait lus regards suppliants, tout ira bien. .. — Mais ce que nous avons de plus pressant à faire, c'est d'appeler le médecin ou la sage-femme.

— Oh! je ne voudrais pas que mon père siil la moindre chose, fil la jeune fille toute éplorée; il me tuerait.

— Alors comment faire? objecta la mère. On ne peut cependant lui cacher les douleurs. Il va revenir dans une heure ou deux. Qu'est-ce qu'il dira s'il t'enlend crier?...

— J'ai une idée, si Julie veut venir chez moi, c'est-h-dire dans la maison qu'elle habitera bientôt, elle sera mieux qu'ici.

La mère entra immédiatement dans ce plan.

— Oui! dit-elle, c'est un peu éloigné du village; personne ne l'enlendra. Je dirai à son père qu'elle est couchée; et comme il ne va que très-rarement dans sa chambre, il ne se doutera de rien...

Julie hésitait.

Était-ce un pressentiment? L'instinct maternel, en s'éveillant, ne faisait-il pas taire tous les senlimenls de pusillanimité ! Julie avait-elle depuis quelque temps mieux appiis il connaître son amant?

Quoiqu'il en fût, elle s'adressait toutes sortes de raisonnements, à haute voix, comme si elle eût été seule et qu'elle se fùl parlé sans crainte d'être entendue.

— Mon Dieu, se disait-elle! m'en aller dans une autre maison!... Cette idée m'épouvante... Je ne seiai ni chez mon père, ni chez mon mari.

Le soldat et madame Galoppol ne comprenaient rien à la délicatesse de ce sentiment.

Ils parvinrent après bien des discussions ii vaincre l'obstination de la jeune fille.

Elle prit donc le bras de son fiancé, et ils se dirigèrent ensemble, en choisissant les sentiers détournés, vers la maison louée par Jacques Bertrand.

Chemin faisant l'ex-soldat n'ouvrit pas une seule fois la bouche. — Il soulenait la jeune fille qui marchait péniblement, tremblante, h la fois de froid, de douleur et de crainte.

Le vent soufflait avec ce sifflement de l'hiver qui donne le frisson. — A chaque pas des tourbillons de neige s'en-

volaient autour des deux amants comme des volées d'oiseaux blancs sous le ciel noir.

Ils arrivèrent h l'habitation de Jacques Bertrand.

Un petit paysan, misérablement vêtu, pieds nus sur la glace, était assis sur un banc de pierre devant la porte. — Il ôla son bonnet de coton ou plutôt fit un mouvement qui l'enfonça davantage sur ses yeux, lorsqu'il aperçut le soldat et sa cousine.

— Petit-Réné, lui dit Bertrand, va-t-en chez le père Billaut, lu ramèneras sans relard le docteur Brochet. Il est \h qui attend son équipage.

Petil-Réné partit comme un trait, tandis que Jacques et Julie entraient au rez-de-chaussée, le premier d'un pas résolu, la seconde timide et hésitante comme la jeune fille qui franchit pour la première fois le seuil d'une maison criminelle:

Quand le docteur arriva escorté par Petit-Réné, Julie était couchée, et l'heure critique sonnait.

La pauvre fille se tordait dans des douleurs étranges, douleurs physiques, douleurs morales. — Elle comprenait qu'il se passait autour d'elle quelque chose de sombre comme un drame.

L'enfant vint au monde.

Celait un garçon. — Le docteur, qui venait d'échanger avec le prévôt d'armes un suprême coup d'oeil, prit cet enfant et le déposa sur l'appui de la fenêtre qu'il entr'ouvrit.

Jacques Bertrand comprit. — Un instant ses bons sentiments se réveillèrent. — Il voulut s'élancer vers la fenêtre et la fermer, afin que le fioid ne supprimât pas dans I la pauvre innocente créature la frêle existence qu'elle ve- ! nail de recevoir; mais un coup d'œil sévère du docteur le retint.

-* Le sort en est jeté! murmura sourdement le soldat.

Il se laissa tomber sur une chaise, tournant le dos h la fenêtre.

Pendant ce temps, le médecin soignait l'accouchée.

Tout il coup le vent s'engoull'ra violemment dans la chambre. La fenêtre était ouverte tout au large.

— Mon enfant ! s'écria la pauvre mère avec une voix si décliiranie que Jacques Bertrand se leva et courut à la croisée.

L'enfant n'était plus où le docteur l'avait placé.

Le soldat et le médecin cherchèrent au pied de la fenêtre, en dehors. — Ils ne virent rien qu'une trace de pas d'ho:!îme imprimée sur la neige.

Les deux complices se regardèrent avec efl'roi.

Minuit venait de sonner.

La lune, jusqu'alors cachée par des nuages noirs, se dégageait par intervalles ileson voile ténébreux, et les rayons de son disque d'argent eflleuraient lentement la terre, le sommet des toits et la cîme des arbres.

La maison du père Mathieu, sur laquelle se projetait l'ombre des maisons voisines, restait encore plongée dans une demi-obscurité blafarde, rendue presque visible par les refiets phosphorescents de la neige.

En dehors du cercle d'ombre, c'est-ii-dire dans le jardin contre lequel s'adossaient les écuries, on aurait pu remarquer une sorte de mouvement de corps opaques qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient de la muraille du bâtiment.

C'étaient les gueux dont nous avons esquissé la silhouette dans nn chapitre précédent.

N'entendant point le signal convenu, ils cherchaient à se dissimuler le mieux possible, soit derrière des arbres, soit dans quelque angle obscur des haies de clôture.

Expliquons la cause de ce retard.

A peine le vieux Rocli venait-il d'enlrer dans l'écurie, qu'ail lieu de se coucher, il s'était mis ii cheiclier une autre issue que la porte.

Il avait iniinédiatement remarqué que la fenêtre percée au bout de l'étioit corridor qui servait de passage derrière les bestiaux était assez large et assez basse pour qu'il pût, sans iuconvénienls, sortir par là.

Aussi s'élait-il étendu sans plus de précautions sur le lit ([ui lui avait été préparé.

A'ers onze heures il se leva, se dirigea à pas de loup vers la porte latérale qui communiquait avec la grange et de la grange avec la cuisine.

.11 regarda par le trou de la serrure, et il vit le père Mathieu, une lanterne ii la main, faisant sa ronde accoutumée dans toutes les parties de sou habitation.

La figin-e du patriarche paraissait soucieuse.

11 examinait tout avec une attention minutieuse, comme si quelque pressentiment lui eût révélé la présence d'un ennemi secret.

Et, il chaque instant, ses yeux se tournaient avec une expression inquiète vers la porte de l'écurie.

Le mendiant se méprit sur la signification de ces regards; mais il battit néanmoins en retraite, dans la craii.te d'une visite inattendue.

Malgré ses préoccupations, le père Mathieu, dont les idées au sujet de l'hospitaliié étaient d'une droiture antique, ne s'approcha point de l'écurie.

Il sortit de la grande, éteignit sa lanterne et reprit le chemin de Champcarré.

Hocli, rendu h une sécurité à peu près complète, alleuT dit encore un quart d'heure. — Il allait sortir, lorsqu'un nouveau bruit se fit entendre dans la cuisine.

— Encore maugréa le mendiant... On ne se cdliche donc pas dans celte diablesse de maison-ci !...

C'était le frère du père Mathieu qui lentrait.

Il fit ti son tour la visite de la grange et du grenier, jeta du foin aux bœufs et aux vaches, et rentra sans avoir remarqué ou voulu remarquer le prétendu mendiant.

— Enfin ! murmura le vieux Roch en entendant les souliers du paysan tomber l'un après l'autre sur le plancher du poêle.

Il se leva silencieusement et prêta longtemps l'oreille. Dès qu'il eût constaté qu'aucun bruit ne s'élevait ni dans la rue, ni dans la maison, il ouvrit la fenêtre, ainsi que cela était convenu, au moment où les douze coups de minuit venaient de l'etenlir au milieu du silence.

Il escalada l'appui de la fenêtre avec une certaine vivacité et se mit k l'amper le long du mur jusqu'au-dessous de la fenêtre de la chambre occupée par le père Mathieu.

Là, il siffla d'une façon particulière. AussitAl les gueux, cachés dans les coins d'ombre, se réunirent h pas silencieux autour de leur chef.

L'un d'eux trahiait une longue échelle dont les moulants inférieurs labouraient la terre du jardin.

Roch, après s'être assuré que personne ne j^ouvait le voir, adossa l'échelle contre le mur et moula lenteuienl.

Arrivé h la hauteur des vitres, il trouva un volet accroclié intérieurement h l'aide d'un morceau de fer l'ecourbé. — Roch passa son couteau par un interstice du volet et fit sauter le crochet.

Puis, à l'aide de ce même couteau, dont la lame était brisée au milieu ,11 enleva le mastic d'une vitre, détai'ha le verre et ouviit l'espagnolette.

Il bondit dans la chambre.

H ne tarda pas à .s'assurer que la caisse élait placée sous une petite table appuyée contre un des angles de la

chambre; mais, dans les derniers moments de sa vie, M. de Campcarré avait fait de fréquentes visites au père Mathieu ; et, chaque fois qu'il venait à Freysolles, il enfouissait dans sa caisse de nouvelles liasses de papier, de sorte que, sans avoir augmenté de volume, la caisse avait presque doublé de poids.

Roch éprouva donc i:ne très-grande difliculté ;i soulever celle caisse. Il parvint cependant îi la poser sur la table et de là sur le rebord de la fenêtre.

Puis il escalada de nouveau l'appui de la croisée, descendit jusqu'au troisième ou quatrième échelon et attira la caisse sur ses épaules. Mais il n'avait pas calculé les lois de la pesanteur. Placée sur un plan incliné, la caisse glissa ra|)idement et avec luie telle foice que l'échelon sur lequel s'appuyaient les pieds du bandit se brisa avec fracas. — Roch ])erdit l'équilibre. Il tomba tout meurtri sans pouvoir retenir un horrible cri.

Les g.iieux s'empressèrent de déguerpii'.

Un seul, ])liis imprudent ou plus avisé que les autres, courut au blessé, et, sous prétexte de constater la situation de son complice, il passa l'inspection de ses poches et s'empara de la somme donnée par le docteur au père Roch.

Au moment où le dévaliseur s'échappait par une brèche de la haie de clôture, deux figures pâles, vivement éclairées par la lueur de deux lanternes d'écurie, apparurent sur le seuil de la porte dii jardin.

C'étaient le père Mathieu et son frère.

Averti ])ar un pressentiment, le vieillard avait quitté le cadavre aussitôt que le Baraqucr élait rentré au château. 11 élait revenu l'apidement h Freysolles. — En passant auprès de sa maison, il avait entendu le cri de Roch. Il avait éveillé son frère, et tous deux, armés chacun d'une canar- (Uère, s'étaient introduits dans le jardin.

Ils s'avancèrent résolument jusqu'au pied de l'échelle.

Roch, afi'reusement mutilé, gisait sur le sol , les jambes écrasées par la lourde caisse , le visage couveit de sang, les mains frémissantes et crispées sur l'un des montants de l'échelle.

D'un coup d'œil le père Mathieu i-econnut le mendiant à qui il avait donné l'hospitalité, et la caisse que lui avait confiée le défunt .M. de Champcarré.

\]n instant la colère lui monta au cerveau. Il fit un ])as vers le bandit, la crosse haute, mais son inaltérable bonté le relint.

— Il faut remonter cette caisse chez nous, dit-il à son frère, et replacer ce coquin dans son lit. Demain nous aviserons.

Le frère du père Mathieu avait pleine confiance dans le jugement de son aine. — Il ne fit aucune observation, et il l'aida successivement h rentrer la caisse et à rentrer le faux mendiant.

Un quart d'heure ajirès , la maison du patriarche avait repris son aspect tranquille.

Encore chez In lniraliste.

Huit jours après la scène que nous venons de raconter, un certain nombre de pac.vns étaient réunis, selon l'usage auliqiui et peu solennel, chez M. Crisey. — La conversali(ui qui avait lieu enli'c; ccsdi\ei's personnages expliquera aux lecteurs la ])osition de quelques-uns de nos héros et servira de transition entre ce qui pi'écède et les deriuères liéiipélics qui vont se dérouler avec rapidité jusqu'à la fin de ce premier épisode de notre élude siw les paysans frau('coiutois.

Naturellement le dé de la coiiversalion éUiit tenu par le buraliste.

Ce grave fonctionnaire était allé chez le père iMathieu, chez M. Galoppot, chez tout le monde. — A part quelques hyperboles qu'il fallait réduire aux proportions d'une réalité moins aventureuse, ses paroles étaient à peu de chose près l'expression de la vérité.

Le vent de la faveur populaire s'était, hélas ! retourné. — 11 ne soufflait plus du côté de Jacques Bertrand, qui était devenu en très-peu de temps l'objet du blànie universel.

— Enfin, dites-nous voir un peu, monsieur Grisey, fil un des paysans, comment cette alfaire-li s'est arrangée. — On a dit que la fille du maître d'école devait se marier avec ce Bertrand; on a même raconté qu'elle était grosse; crac! voilà qu'on annonce que le mariage est cassé et que cette mijaurée de Galoppot n'a pas plus d'enfant que ma petite qui n'a que dix ans...

M. Grisey leva les bras vers le ciel.

— Le bon Dieu, répondit-il, perdrait son latin à vouloir débrouiller tout cela. — Ce qu'il y a de sur et de certain, c'est que Jacques Bertrand est une canaille fieffée. Il a enjôlé la petite Galoppot en lui promettant le mariage ; et aujourd'hui il ne veut pas s'exécuter. Il prétextait tantôt une chose, tanlùt une autre, pour ajourner le moment du conjungo ; mais enfin, le père Galoppot, d'après mes conseils (vu que c'est un ami et que, quoique savant, il est de lui-même bête comme deux ânes), le père Galoppot, dis-je,

voulu avoir avec Jacques Bertrand une explication décisive.

— Ah ! et qu'est-ce qui est arrivé?

— Pas grand'chosede bon, comme vous allez voir. Jacques Bertrand a ri au nez du maître d'école; puis il l'a agonisé de sottises en lui disant que sa fille avait des amants et qu'il ne voulait pas d'une femme comme cela; qu'il l'avait surprise en têle-!i-tête avec un liounne pendant la nuit, dans le jardin de la maison commune ; qu'en somme il n'en voudrait point pour cirer ses bottes...

— Le père Galoppot n'a rien répondu?

— Eh! pardine!... mettez-vous ii sa place... qu'est-ce qu'il pouvait répondre? Il a fait simplement voir qu'il n'était pas content, et il a quitté Jacques Bertrand, qui était à moitié ivre, comme c'est du reste son habitude.

— Mais où cela se passait-il '?

— Dans la maison de Jacques Bertrand , s'il vous plait.

— Bah ! Le maître d'école y est allé?

— Oui ! Et pour comble d'insolence , Jacques Bertrand l'a invité h souper le même soir.

— Il n'y est pas allé?...

— Galoppot est un peu porté sur sa bouche ; mais cependant il n'y est pas allé.

— Ç-i ne m'étonne point... après un tour pareil... Moi, on sait bien que je ne suis pas uiéchant; mais cependant, si pareille chose m'était arrivée, je ne sais pas ce que j'aurais fait à ce coquin-lfi...

Un autre paysan s'interposa.

— Bah ! Lili , dil-il , tu aurais fait tout comme les autres. Le maître d'école a été puni comme il le méritait. Il voulait faire épouser sa fille à Bertrand , parce que Bertrand devait être riche. C'est de l'ambition, ça, ou je ne m'y connais pas. Et si Julie a été prise au traquenard,

.c'est tant pis pour elle, et tant mieux pour son père, qui est un vilain moineau...

— On voit bien que tu n'aimes guère M. Galoppot.

— Je crois bien, fichtre!... J'ai mon fils qui va en classe près de lui ; il est revenu de l'école l'autre jour avec Ici oreilles toute ensaignées.

— C'est à peu près tout ce qu'il sait enseigner, fil le buraliste, qui sacrifiait, comme Voltaire, un ami à un bon .. . mauvais mot.

— Ah! il la bonne heure, voilà une fière parole!... M. Grisey prit un air sérieux.

— Quoiqu'il en soit, dit-il, je ne saurais admettre qu'on put porter ainsi le malheur et la honte dans une famille sans que cette famille eût elle-même le droit de rien exiger en écliange. .. A ce compte-là nous retombons sous la loi des chiens : le plus fin ou le plus fort est le maître.

— C'est pardié vrai !

— Mais laissez aller les choses ! le père Galoppot aura des gens inlluents pour le soutenir.

— 11 me tarde bien de savoir, moi, dit celui ([u'ou avait appelé Lili, le contenu de ce fameux testament; c'est aujourd'hui qu'on doit l'ouvrir chez le notaire.

— Oh ! on sait déjà à la ville ce qu'il en est.

— Nous le saurons aussi tout à l'heure. Le père Boyon est à la ville. Il reviendra bientôt.

— Mais, monsieur Grisey, il y a une chose qui m'étonne; c'est qu'on ne voit plus ce Jacques Bertrand à Fieysolles, ni à Champcarré, i)as plus que le docteur...

— Il y a quelques choses là-dessous, c'est évident; on le saura aussi. Tout le monde autour de nous prend des allures mystérieuses; il faut que cela finisse... — Le père Mathieu lui-même a l'air de ne plus savoir de quelle main se mouchei". Lui qui était toujours par voies et par chemins, il s'enferme chez lui connue un ours gris.

— Moi, je l'ai vu hier courir avec le Baraquer à la tombée de la nuit. J'ai passé à côté d'eux, et j'ai entendu qu'ils parlaient du maître d'école.

— Entre nous , je crois que Coco n'a jamais été si bête qu'on a bien voulu le dire.

— J'ai toujours pensé cela aussi.

— Vous voirez dans quelque temps qu'il va faire des siennes. C'est moi, Grisey, qui vous le dis, et je suis un malin.

— Pour cela, c'est certain.

Un paysan passait en ce moment sur le pont du Mortard.

— Tiens ! fit l'assemblée en chœur ! c'est le papa Boyon. M. Grisey sortit de sa boutique et hèla le paysan qui se

dirigeait d'ailleurs du côté du bureau de tabac.

— Ah ! ah ! s'écria le nouveau venu , vous voudriez bien savoir ce que je sais ?

— Asseyez-vous, père Boyon ; je vais faire servir la goutte et vous nous direz ce qu'il en est...

— C'est qu'il y a du nouveau, cette fois-ci; mais buvons un coup et nous allons voir.

Les assistants rapprochèrent leurs chaises de celle du ])ère Boyon. Suivant l'expression antique, ils étaient tout oreilles ; mais comme pour manifester visiblement l'attention on ne peut pas dilater le pavillon des oreilles, ils ouvraient la bouche.

Boyon vid son verre.

— Voici, dit-il !... Je suis entré chez le notaire où se trouvait déjà tout plein de monde. On a ouvert une grosse liasse de papiers et on a lu le testament.

— Ah! ah!...

— Vous ne devineriez jamais qui est-ce qui est nommé héritier universel !

— Ma foi non !

— Ni moi non plus.

— Je donne ma langue aux chiens.

— Je donne ma part aux chats.

Le paysan reprit au milieu d'un silence si profond (^u'on aurait entendu sangloter une fourmi.

— Eli bien, messieurs, c'est Coco le Baraquerl Une clameur énorme s'éleva.

— Hein ! j'avais bien raison ! cria triomphalement le buraliste. J'avais prévu cela !...

— Un instant, fit le père Boyon. Dans ce testament-lh, il y a des donations particulières.

— Pour qui ?

— D'abord, il y a le père Mathieu qui a quatre cent mille francs.

— Oh !...

— Qu'il n'a pas voulu accepter pour lui...

— Vieille bête!...

— Oiii, mais il les a acceptés pour ses neveux qui auront chacun une bonne somme.

— Ces enfants-lii ont toujours eu de la chance.

— Silence encore un peu, messieurs. 11 y a encore autre chose. Vous êtes porté dans ce testament vous, monsieur Grisey.

Le buraliste pâlit de joie.

— Moi, moi balbutia-t-il!...

— Oui vous ! mais je ne me rappelle plus, si c'est pour mille ou deux mille francs.

— Sapristi ! je ferai reboucher mes gouttières. Encore un petit verre, père Boyon.

— Ce n'est pas tout. M. de Champcarré a fait une rente il Diodot Maillard... douze cents francs, je crois, pour qu'il garde son cheval.

— Bah I

— Oui ! mais vous n'avez pas encore tout entendu. Au moment où la lecture finissait, voici deux hounnes qui entrent. L'un était le père Mathieu. Il apportait un codicille dont on ne veut donner lecture qu'aux intéressés; l'autre, qui était un étranger a remis au notaire un second testament par lequel le premier est annulé et qui donne tout à Jacques Bertrand et au docteur Brochet.

M. Grisey poussa un soupir qui ressemblait k un beuglement.

— Ce testament est faux! s'écria-t-il.

— Ma foi, je n'en sais rien, on a fait sortir tout le monde. Il n'est resté avec le notaire que Coco, qu'on appelle M. de Chau)pcané gros comme le bras, le père Mathieu et l'étranger. Et je ne sais plus rien..,

Le buraliste leva brusquement la séance,

— Je vais mettre mes souliers, dit-il, et aller à la ville m'assurer de tout cela.

Que le lecteur veuille bien se transporter avec nousdans une vaste salle meublée d'un gros poêle en faïence qui ronfle comme une chaudière d'usine, de trois ou quatre bureaux en noyer, surmontés de pupitres recouverts de drap verdàtre, d'une vaste bibliothèque qui occiqie toute la largeur des murs.

C'est l'étude du notaire Vacherot, oii vient d'avoir lieu la lecture du testament de M. de Champcarré.

Nous connaissons déjà la plu|)art des personnages qui se trouvent en ce moment dans l'étude.

L'étranger, porteur du second testament, n'a point encore l)aru dans le cours de cette véridique liisloire; mais comme il n'est qu'un comparse dans noire récit, nous dii-ons simplement (|iie c'était un de ces hommes d'alfaires dont l'existence est tant .soit peu problématique ot qu servent d'intermédiaircs entre le notaire et sou client, l'avoué l't sa pratique.

Au physique, celui-ci semblait n'exister qu'il l'état de porte-lunettes. — En elfet, de quelque côté qu'on se plaçât

pour l'examiner, on n'apercevait de lui quç les montures

luisantes ou les verres de ses besicles.

En revanche on l'entendait beaucoup trop.

Depuis son entrée dans l'étude, il n'avait l'ait quebavai'der bavarder, bavarder, ii tort et h travers, avec une de ces voix grêles qui vous tympanisent comme un solo de cymbales.

M' Vacherot, les mains derrière le dos, se promenaitde long en large dans lasalle, en attendant que cette cataracte de paroles fut épuisée.

Mais l'homme d'affaires continuait toujours.

En sa qualité de premier intéressé, le Baraquer crut devoir mettre un terme à ce ilux verbal.

— Monsieur, dit-il, vous n'avez jusqu'à ce moment fait preuve que d'esprit; dans toute autre circonstance, je vous écouterais avec le plus grand ])laisir; mais il s'agit maintenant d'une chose tort grave. Voulez- vous répondre âmes questions ?

— Volontiers, monsieur, volontiers.

— Alors qui vous a remis ce testament ?

— Que vous importe, monsieiu'? Il s'agit de savoir simplement si ce testament est valide ou non. Or, vous n'avez qu'à jeter un coup d'œil sur l'écriture, il remarquer le style à vérifier la date; et voilii tout. — Dans le cas où vous ne jugeriez pas convenable de reconnaître la validité de ce testament, on plaidera, monsieur.

Une telle impudence révoltait le père Mathieu. Quant au notaire, il se contenta de murmurer.

— 11 faut une expertise...

— Mais enfin, monsieur le notaire, dit à son tour le père Mathieu; vous qui connaissez les lois, vous devez bien savoir qu'on ne peut pas plaider sans connaître son adversaire...

— L'adversaire, c'est moi, interromjtit l'homme d'alfaires.

— Bien, fit le paysan; alors vous représentez naturellement MM. Berfcrand et Brochet.

— Oui !

— Eh bien, moi, ajouta solennellement le père Mathieu, je vous dis que ce testament est faux.

— Comment! comment, monsieur, osez-vous !... Le Baraquer mit la main sur le bras du vieillard.

— Vous savez ce que j'ai promis, dit- il tout bas, Jacques est mon frère, je ne veux pas qu'il soit inquiété...

— Mais répondit le vieillard également â voix basse, vous perdez tout alois.

— J'aimerais mieux tout perdre que d'en venir â l'effroyable extrémité d'envoyer au bagne le fils de mon père.

Le vieillard haussa les épaules.

— Pauvre enfant, dit-il, pensez-vous que piu' ce généreux abandon, vous obtiendriez quelque chose de votre frère? Mais c'est bien ! ce que vous faites est beau ; je ne puis pas vous en blâmer... Néanmoins, avant d'en venir lii, laissez-moi agir.

11 se tourna vers l'homme d'alfaires.

— Pouvez-vous nous domier l'adresse de M. Brochet ou de M. Bertrand.

— Je ne la connais pas.

— Très-bien! moi je me charge de la trouver, maintenant vous pouvez faire suiver son eours au jjrocès que vous nous inlcnlez.

— Je vais immédiatement trouver mon avoué. liO notaire arrêta l'iininme d'affaires.

— Monsieui', lui dit-il, jiuisque vous représentez MM. Brochet et Bertrand, ainsi que vous me l'avez prouvé, je dois vous donner lecture du codicille,

— Très-bien, monsieur.

Le notaire lut.

Dès qu'il eut teruiiné, l'Iiouime d'allaires parut pieiidre une nouvelle iléteiniinalion.

— Je vais, dit-il, donner connaissance de ce codicille à mes deux clients.

— Alors, fit le père Mathieu frémissant de colère, vous mentiez donc en disant que vous ne saviez pas leur adresse.

— Oui, monsieur, je mentais, dit effrontément l'iionnue d'affaires. Et après ?

Le vieillard, tout étourdi de ce cynisme prit le bras du

Baraquer :

-- Allons-nous-en, lui dit-il, j'éclaterais!... Dès qu'ils furent dans la rue, le père Mathieu baissa la

voix.

— Ecoutez-moi, dit-il au jeune homme ; ce coquin ne veut pas écrire à ses clients, comme il les appelle : parce qu'une indiscrétion des employés de la poste nous ferait connaître leur adresse. Il est certain qu'il ira chez eux. Il n'y a pas d'autie moyen que de le suivre. Vous êtes jeune. Vos jambes valent mieux que les miennes. Tâchez de le joindre. Surtout ne le perdez pas de vue, et écrivezmoi ou envoyez-moi un exprès pour me dire où ces deux hommes se sont retirés. J'irai vous rejoindre.

Quant à moi, ajouta-t-il encore plus bas, je vais me faire votre ambassadeur h Freysolles ; je préparerai tout, et quand le moment sera venu, je vous le dirai.

— Excellent ami, excellent père, fit le jeune homme en serrant la main du vieillard. Oh! je compte sur vous.

— Allez, François, ne perdez pas de temps, mon ami. Ils se quillèrenl.

Comme ils tournaient l'anfçle de la rue, ils aperçurent M. Verlux (c'était le nom de l'agent d'affaires) qui sortait de l'élude de M' Vaclieiot.

Le Baraquer remonta la rue sans affectation, comme s'il eut eu l'intention de revenir h l'élude ; mais il la dépassa et s'engagea dans une petite rue latérale, et il entra dans un café.

Un instant après, M. Verlux passa devant ce café en marchant à grand pas et il courut au bureau des diligences.

Dès qu'il en fut sorti, le Baraquer alla lui-même dans ce bureau.

— La voiture de Besançon est-elle au complet? dit-il.

— Ma foi non, — fit le contrôleur ; il n'y a qu'un voyageur, qui sort d'ici, et encore s'arrêle-t-il h Brazin?

— C'est bien, voilcideux francs d'arrhes, fit le Baraquer en jetant sur la table une pièce de quarante sous. Mais si je ne viens point h l'heure, vous ne m'attendrez pas.

La Ferme Brazin.

A quelques lieues de Besançon, dans la direction du nord, on voit un village moitié suisse, moitié comtois, pauvre, délabré, misérable, avec des murs en pisé lézardés par l'âge et les pluies, avec des toitures dont le chaume pourri forme une sorte de fumier, d'où le soleil de juillet lui-même ne peut extraire complètement l'humidité.

C'est Brazin.

Un sentier qui enveloppe cette triste agglomération rurale grimpe tortueusement autour d'une montagne conique du sommet de laquelle on aperçoit le pic éternellement neigeux du Mont-Blanc.

Là, le sentier se perd sur l'un des versants : on se penche pour chercher ii le retrouver de l'œil et l'on découvre une vaste construction noirrttre qui semble avoir été bfttie

par un architecte moderne, sur les fondations d'une forteresse du XIV siècle.

De loin, ou dirait un château; de près elle offre l'aspect d'une ferme helvétique dont les habitants auraient fui devant la menace d'une avalanche.

Car ce bâtiment ne paraît pas habité. Les cours sont désertes, pas d'aboiements. — Le chat, ce tigre familier à qui la domesticité n'a point encore fait oublier les jungles, ne se promène point sur le couronnement des murs qui, à cette époque de l'année, sont moirés par le verglas et les cristallisations de la neige.

Pourtant, si l'on s'approche plus encore, après avoir préalablement tourné la partie supérieure du cône de la montagne, on remarque deux fenêtres dont les volets sont ouverts et dont les rideaux agités intérieurement à des intervalles irréguliers décèlent la présence d'êtres animés.

C'est dans ce sombre édifice en effet que nous retrouverons Jacques Bertrand et le docteur.

Effrayé de la disparilion de l'enfant et ne recevant aucune nouvelle de Boch, M. Brochet avait cru prudent de gagner la frontière, prêt à la traverser au premier bruit inquiélanl. — Redoutant aussi les indiscrétions du prévôt d'armes, il l'avait décidé k l'accompagner, démaiche que le soldat s'était empressé de faire pour éviter des poursuites qui lui paraissaient imminentes.

Mais cette séquestration apparente n'empêchait point M. Brochet de suivre le cours de ses ténébreuses menées. — M. Verlux le tenait au courant de tout. — Ainsi, deux jours après son arrivée k la ferme de Brazin, il avait reçu des mains de son affidé quelques lettres parmi lesquelles se trouvait un billet ainsi conçu h l'adresse de Jacques Bertrand :

" — L'enfant est eu sûreté, on en prend soin. »

M. Brochet avait remis ce billet iison destinataire, dont la conscience s'était subitement rassurée et qui avait repris sa bonne humeur habituelle.

Il n'en était pas de inènie du docteur.

Tandis que Jacques battait la campagne avec un vieux fusil de garde national, épouvantant les lièvres et les bartavelles, le créateur du drame que nous racontons travaillait silencieusement dans son cabinet, songeait, rêvait, combinait.

Il ne sortait que le soir; encoi'e ne s'éloignait-il que de quelques centaines de pas, soit pour guetter le passage de la voiture de Besançon, soit pour respirer k son aise.

Si l'on eût pu le voir marchant pensif, le front courbé, les joues livides, on eût été frappé de sa rapide décomposition physique. — En quinze jours, il avait vieilli de quinze ans.

Quelle était la cause de cette métamorphose étrange?

L'idée du crime qu'il avait failli 'commettre ne le tourmentait point. — Il ne songeait qu'à son projet qu'il sentait échouer. — Il n'avait travaillé qu'en vue d'un seul but, et il voyait qu'il allait manquer ce but.

Celte demi-cerlitude avait commencé son supplice.

Et plus le temps marchait, plus les complications du testament s'enchevêtraient, plus ce supplice devenait intense.

Le soir de la lecture du testament, le docteur se promenait selon s'in habitude. — Jacques Bertrand n'était point encore rentré.

Un vent froid, ne venant d'aucun des points cardinaux, mais de tous à la l'ois, silllait comme un millier de serpents et emportait jusqu'aux nuages des flocons de neige qui, en tourbillonnant, ressemblaient ii de gigantesques colonnes de granit blanc.

Absorbé par sa pensée, M. Brocliet ne s'occupait ui de la bise, ni de la neige, ni de l'obscurité croissante.

Ses bras croisés sur sa poitrine, la lèle pencliée en avant, il niarcbnit comme une de ces funestes apparitions que l'on voit en songe quand on est menace d'une catastrophe, car, selon l'expression d'Homère, le rêve vient aussi de Dieu.

Et, tout en marchant, il entendait l.i voix de son ambition qui se lamentait dans son âme.

Peu ti peu, cependant, ses traits se détendirent. — Lu pâle sourire crispa ses lèvres. — Il releva la lète comme le vaincu qui seul la revanche prochaine.

— Après tout, se dit-il, rien n'est perdu. Si Roch avait été surjiris, je le saui-ais. — On l'aurait conduit en piisou. Je n'entends point parler de lui, donc il s'est échappé. Peut-être même, prévoyant des dillicullés, n'a-t-il i)as l'ait le coup. — C'est bien raisonné. — l.c coquin a trouvé plus convenable de manger ti'ois mille francs qui ne lui coûtaient rien, que de hasarder sa liberté pour trois autres mille francs qu'il n'était pas sûr de tonclii'i-. En somme, je suis volé simplement de mille écus. lîien en conséquence ne peut ra'inquiéter de ce coté.

11 avança de quelques pas; il réiléchissait de nouveau. Tout à coup il se frappa le front :

— Eurêka... j'ai trouvé, s'écria-t-il 1...

Et il s'achemina rai)idement du côté de Braziu.

Comme il anivait à l'angle d'une des pi-emières masures du village, le claquement d'un fouet retentit ; il entendit le grelot des chevaux, et il ajierçiitau loin la lanterne d'un véhicule, laquelle brillait comme une étoile du ciel tombée sur la terre.

C'était la voiture de Besançon qui portait cette étoile déchue.

Le docteur, que ses nouvelles réflexions enhardissaient outre mesure, s'avança résolument au-devant de la voiture.

Lepatachier, Ji l'aspect d'un homme bien velu, mit ses chevaux au pas :

— Venez-vous à Besançon, monsieur? lui deraanda-t-il.

— Non pas, mon brave, répondit le docteur, seulement, j'attends quelqu'un, et justement, c'est monsieur.

M. ■\'erlux sautait de la diligence. — Il vint serrer la main an docteur :

— Ah! mon cher monsieur, lui dit-il; vous avez donc abandonné votre solitude; comme Siméon Stylite vous descendez de votre colonne; vous dites adieu ii volic Théba'ide. Comment vous portez-vous? L'horizon politique se rembrunit, mon cher docteur. — Lisez-vous les journaux? Je ne crois ])as! aussi j'en ai apporté beaucoup, le Munileur, la Quotidienne, ludlobe, puis des feuilles de médecine... i\Ion cher docteur, Louis-Philippe fde un mauvais coton. — A projios de vos alTaires, nous en reparlerons; il y a espoir, espoir réel ! Je vous accompagne. — Passez devant, docteur. A propos, il est ariivé divers accidents. 11 y a eu des gens ensevelis dans la neige. Ah! docteur, la mauvaise année!... Quel froid! Les laboureurs se plaignent. Marchez ! je vous suis...

M. Brochet, tout étourdi de la volubilité de son homme d'aiïaires, et ne sachant comment répondre à tant de questions, prit le parti de ne rien dire...

— 11 rebroussa chemin en faisant signe à M. Verliix de le suivre.

Lorsqu'ils furent arrivés en face de la ferme, riionnnc d'affaires avait sans doute épuisé son répeitoire, car il .se lut. M. Brochet profita de ce moment de silence pendant lequel M. Verlux en réalité s'occupait k respiicr et non ii se taire.

— Il faut, lui dit-il, que je vous charge d'une nouvelle

mission qui exige la plus grande célérité et la plus grande discrétion.

M. Verlux avait respiré.

— Vous savez, répondit-il, mon cher docteur, que l'on peut se fiei' ii moi. Je suis l'être qui expédie le plus rapidement et le plus sûrement les alfaires qui...

— Je sais, je sais tout cela, mon cher monsieur ; mais il s'agit en outre de ne rien dire a M. Bertrand lui-même.

— Je serai uuiet... du moins, à cet égard, vis-;i-vis de W. Bertrand.

— Eh bien ! écoutez-moi.

L'agent d'all'aires se rapprocha du docteur.

— Je vais vous confier un secret, continua .M. Brochet, secret qui n'en sera plus un i)our personne dans quelques jours; mais les circonstances m'obligent à passer par-dessus les bornes de la convenance...

— Il y a dans la vie, disait Pascal...

— Donc, continua le docteur, il est arrivé ceci. La tille du maître d'école de Freysolles, mademoiselle (ialoppol, vient d'accoucher d'un garçon. Jacques Bertrand est le père de cet enfant. Or, lorsque l'enfant naquit, il fut placé sur l'appui d'une fenêtre, pendant que moi, l'accouclieui', je donnais k la mère les soins que l'éclamait sa position.

— Je comprends... L'enfant n'a pas vécu.

— Vous vous trompez. Un hounne ouvrit la fenêtre qui n'était du reste qu'entrebâillée, il enleva l'enfant.

— Diable ! VoilJi qui est audacieux !.., Le docteur sourit.

— J'ai lieu de croire, ajouta-t-il, et même je suis certain que cet enfant a été enlevé par celui qu'on appelle aujourd'hui M. Fjançois de Champcairé.

— Ah ! sac k papier ! s'écria l'homme d'affaires ! La lumière se produit dans mon esprit. Je vois clairement le fond, le milieu et la surface de cette intrigue. Tenez, voici la copie d'un codicille qui vous expliquera tout.

Et il remit un fragment de papier entre les mains de M. Brochet.

Celui-ci s'empressa de lire.

— Pardieu , dit-il, voilà le mobile parfaitement révéh''. — M. de Champcarré, père, constitue une certaine somme pour celui qui élèvera l'enfaut et prendia soin de la mère; c'est très-clair!

Puis une léllexion poignante vint rembrunir le front du docteur.

— Oh! se dit-il, si ce Bertrand, alléché par l'argent, allait renoncer à poursuivre... S'il allait épouser celte |)etile tille!... où en seraient mes all'aires? il divulguerait tout!... je serais perdu. Jl faut k tout prix que Jacques ne sache rien avant quelque temps.

Il se toui'ua du côté de M. Verlux qui s'abandonnait en ce moment k une savante dissertation juridique au sujet de la recherche de la paternité, et qui lacontait aux échos ce qui s'était passé k la leclme du nouveau testament, chose (jne le docteur coiniaissait déjà ou avait devinée.

— 'l'ouïes réilexions l'allés, mon cher monsieur, lui dit-il, il vaut mieux que vous passiez la nuit à Braziii qu'à la ferme, vous êtes sans doute affamé, et, ne prévoyant pas votre arrivée, je n'ai donné aucun ordre ii ma cuisinière.

— Oh ! vous savez que je suis la .sobriété même ; et j'ignore si je pourrais trcuiver un gîte à Brazin.

— Je vais vous y conduire, et on même temps je vous donnerai un ii-compte sur vos honoraires.

Le docteur rebroussa chemin, et M. Verlux le suivit bon gré maijiré. Ce qui lui mettait un peu debeamne dans

coco LE BARAQLER.

le cœur, c'était la dernière parole de M. Brochet. Elle vibrait à ses oreilles avec des sons argentins.

— Combien me donnera-t-il ? — pensait l'homnie d'affaires.

Et cette question qu'il s'adressait eut pour résultat de le laisser un instant muet.

Le docteur remarqua que le coup avait porté.

— A quel chiffre, monsieur, lui dit-il, évaluez-vous les dépenses que vous avez faites pour moi?

— Hé! hé! balbutia M. Verlux, quelque chose comme 150 francs.

Le docteur tira de son portefeuille un billet de oOO francs.

— Prenez toujours ceci, dit-il. Si nous réussissons, je vous décuplerai ce billet.

M. Verlux empocha vivement le papier soyeux de la Banque de France, non sans avoir constaté de visu qu'il était bon.

Et ils continuèrent leur route.

Arrivés à Brazin, ils entrèrent dans une sorte de bouge, étroit, enfumé, où une vieille femme assise sur un escabeau au coin d'un grand feu, faisait rôtir dans une poêle un lapereau tout entier.

— Avez-vous un souper et un lit? demanda le docteur.

— Oui, monsieur, répondit la vieille. Nous avons déjà un voyageur, ce monsieur partagera son souper, si ces messieurs veulent passer dans le poêle I...

Le docteur précéda son homme d'affaires dans une cliRiiibre un peu plus propre que la première, mais qui n'ulnit éclairée que par un globe de verre posé sur un chandelier.

Dès que la porte se fut refermée sur eux, M. Brochet acheva de dévoiler sou projet à M. Verlux.

— Lorsque vous serez de retour chez vous, lui dit-il, — rendez-vous immédiatement chez le procureur du roi et intentez au sieur François de Champcarré une action devant le tribunal correctionnel, pour l'enlèvement dont il s'agit. — Vous ne prononcerez que le nom de Jacques Bertrand, père de cet enfant; comme vous avez sa procuration, cela ne souffrira aucune difficulté. — Ne craignez ni le scandale, ni la publicité. — Nous en avons au contraire besoin. — Qu'importe l'honneur d'une petite fille, quand il s'agit d'aussi grands intérêts... Vous me comprenez?

— Sans doute.

— Je vous quille alors. A la moindre nouvelle, éerivezmoi : ou plutôt venez me trouver.

M. Brochet serra la main de l'homme d'affaires et se relira.

Comme il sortait de l'auberge, un personnage enveloppé d'un long manteau et chaussé de bottes h éperons, secouait sur le seuil de la porte ses vètemenls tout blancs de neige.

La tète de cet liomiue, cachée par l'ombre des murs, n'apparut point au docteur.

Mais, dès que celui-ci se fut enfoncé dans la brume, le voyageur fit un geste.

— Oh! oh! dit-il; voilà Satan, son damné n'est pas loin !...

Et il entra dans l'auberge.

A la vue de l'homme d'alïaires, à qui l'on venait de servir la moitié du lapereau, l'étranger fit signe à la vieille femme qu'il ne voulait pas manger au poêle.

— Vous avez une chambre et un lit, ma bonne dame, lui dit-il à voix basse?

— Oui, monsieur, répondit l'aubergiste ; la chambre où vous coucherez...

— Eh bien I conduisez- moi. Vous m'apporterez-ià ce reste de lapeieau et une bouteille de vin.

Et il ajouta en glissant un écu dans la main de la vieille :

— Voili pour votre peine.

L'aubergiste se glissa devant lui et le fit entrer dans une sorte de soupente où il devait passer la nuit.

M. Verlux ne l'avait pas aperçu.

Pendant que celte petite scène de cache-cache avait lieu, le docteur rentrait à la ferme.

Jacques Bertrand l'y avait précédé de quelque minutes seulement.

Le prévôt d'armes, transi de froid, crotté comme im barbet, se tenait dans la cuisine, les pieds étendus sur les chenets du foyer, dans l'attitude d'un homme qui s'ennuie mortellement.

— Eh bien, mon cher, fit le docteur, d'un Ion dégagé, quoi de iwuvean ?

— Voui voyez, docteur, je suis entrain de me dégeler...

— Et la chasse?

— J'ai tué le temps... plus un lièvre. — Mais vous, qu'avez-vous fait?

— Je viens de terminer ma promenade accoutumée.

11 y eut un instant de silence, qu'inlerrouii)it aubout de quelques secondes M. Brochet,

— A propos, dit-il, j'ai vu notre homme d'affaires. J'oubliais de vous en parler.

— Ah!

— Les choses sont en bonne voie, seulement il faut vous résigner à rester encore quelque temps ici.

— Penh !

— Pour vous remettre en bonne humeur, je vous raconterai le tour que nous allons jouer à votre prétendu frère, l'ex-Baïaquer.

— Voyons '....

— Nous le traduisons eu police correctionnelle pour avoir enlevé l'enfant de Julie.

— Oh!

— !N'est-ce pas que c'est bien imaginé? Le soldat se leva de sa chaise.

— Mille Dieu.x ! s'écria-t-il, vous êtes un grand homme, docteur! On le condamna. — Condamné, il aurait mauvaise grftce à revendiquer la moindre portion de l'héritage; et uQiis voilà en pied, comme on dit au régiment! C'est magnifiquement combiné, en vérité !

— Mais pour cela, mon cher, il faut laie condition.

— Ah !

— Il faut que vous m'obéissiez entièrement et aveuglé; ment.

— Ne suis-je pas tout à vous ? Vous me nourrissez ; vous m'hébergez ; vous me donnez tout ce que je veux ; de l'argent, etc.. Jo serais un ingrat cl un imbécile si je me révoltais contre vous...

Les deux coniplices échangèrent une cordiale poignée de main.

Parti»» cari(>p.

Le lendemain M. Verlux |iarlit au point du jour. Coco (tous nos lecteurs l'ont leconm^ ne crut pas devoir se présenter à la ferme dont la porte lui auiait été

inipitoyablement fermée. Il remit donc sa visite à l'aprèsmidi, comptant un peu sur le hasard pour se trouver en face de son frère, et résolu d'un autre côté à attendie l'arrivée du père Mathieu à qui il avait écrit avant son départ de la ville.

Il est inutile de dire que sachant le voyage de l'honnue d'affaires îi Brazin, il avait loué un cheval et était arrivé k sa destination aussitôt que M'. Verlux.

Donc, vers une heure, le Baraquer se mit en campagne.

Il longea d'abord la base de la montagne; mais, n'apercevant personne, il gravit le sentier dont nous avons parlé et se trouva bientôt h qui'lque toises au-dessus de l'habitation du docteur.

Un pâle rayon de soleil mordorait la neige.

M. Brochet, la tète découverte, le crâne tout luisant aux reflets de l'astre d'or, se tenait debout sur un halcon chancelant, adossé cl l'une des fenêtres du premici' étage.

Le Baraquer n'eut pas de peine à le reconnaître. — Penché vers le bâtiment, il étudiait attentivement tous les gestes, tous les mouvements de son ennemi.

Il le vit tour h tour passer sa main sur son front comme pour chasser une idée pénible, puis baisser la tète comme s'il eût voulu étudier quelque chose dans l'herbe.

Les mouvements du docteur étaient lents et pénibles : parfois l'épiderme de son crâne dévasté par une calvitie précoce se plissait de rides laborieuses.

Mais tandis que Coco disait : remords; le docteur disait combinaison.

L'étude de cette tête absorbait de plus en plus l'attention du Baraquer.

Un coiq) de fusil le tira de sa rêverie.

Il se jeta brusquement en arrière et dès qu'il ne fut plus exposé aux regards de M. Brochet , il se dirigea du côté d'un petit bois de sapins qui couronnait un des mamelons de la montagne.

C'était de là qu'était partie la détonation.

A l'angle de ce bois, un hon>uie accrou])i. le dos tourné k la ferme, cherchait fort minulieusemeut dans un las de neige un gibier quelconque qu'il venait sans doute de tirer.

— Mon frèie, murmura Coco.

Il s'avança vivement vers le chasseur et lui fra])pa sur l'épaule.

— Jacques, dit il, d'un ton iilïeciueiix!...

— Bertrand se retourna, montrant à Fi'ançois sa face rougeaude sur laquelle s'épanouissait et se hérissait sa moustache féline. Cette physionomie ne témoignait que la mauvaise humeur; mais, dès que le pi'évôt d'arfues eut recoimu Coco, sa figure prit des teintes violettes, un grognement s'échappa de sa poitrine.

— Que me veux-tu? scélérat? s'éciia-t-il.

— Te parler, Jacques, répondit le Baraquer avec calme.

— Que diable as-tu donc à me dire!... Mille dieux! lu aurais mieux fait de restera Freysolles.

— El pourtpioi cela?

— Mais, monsieur, pin-ce qu'il pourrait arrivei- que je m'emportasse un peu, pour parler comme M. Caloppot, et (|ne je cassasse d'im coiq) de crosse de fusil la vilaine boule (pie vous avez la fatuité de nommer voire tète.

— Et après ?

— Ma foi, après, je me laverais les mains.

— C'est bien 1 tu me casseras la tête si tu vi'ux tout à l'heure, cela m'est iudilTéreul ; mais je l'en prie au nom de iiolie mère i|ui nous regarde peut-être en ce moment du haut du ciel, mon frère, écoule-iuui!

Jacques fit un geste de baladin.

— Fichli-e! dit-il, comme cela vous manie la phrase!.. Je vous ferai observer, monsieur le Baraquer, que vous ne failes en ce moment que prouvei' une chose : c'est que la terre tourne, allenda que, si ia pauvre femme qu'on a mise dans 1.1 terre est en ce moment au ciel, c'est grâce k un mouvement de rotation...

— Silence, Jacques! Insulte-moi, tue-moi si tu as envie de me tuer, mais ne plaisante pas avec le souvenir de celle qui t'a porté dans son sein !...

Bertrand balbutia un blasphème et sembla plus que jamais s'occuper de la recherche de son gibier.

— Es-tu prêt à m'écouter ? demanda Coco.

— Je te répèle que tu me fatigues et que je l'engage à passer ton chemin.

— Tu ne veux donc pas savoir de nouvelles de ton enfan l ? Jacques se retourna une seconde fois et se mit à rire :

— Mon enfant, dit-il ! ah ! c'est comique !. . qu'est-ce que cela me fait, l'enfant d'une pareille drôlesse ? Elle avait de singulières dispositions, la demoiselle; j'en ai piofilé ! Vois-tu, Coco, je vais te donner un conseil. Avec des raargotons (le cette espèce, on ne s'amuse pas commet toi à rimer des vers plus ou moins bêtes, on va droit nu but et voilii tout! J'ai fait comme ceb. Tant pis si l'oiseau s'est laissé prendre. Tu aurais, dans l'occasion, agi comme moi ; il est donc inutile de parler de cela.

Le Baraquer avait les bras croiséssur sa poitrine. Il écoutait son frère avec un élonnement qui tenait ne la stupeur.

— Jacques, reprit-il, avec une fermeté solennelle, je te croyais égaré mais non pas aussi profondément vicieux. Tu n'as pas de cœur de parler ainsi ! Tu i:e veux pas t'occuper de celte femme ni de cet enfant. Prends garde qu'un jour l'un ou l'autre ne soit ton châtiment...

— Je te savais idiot; je ne te savais pas prophète. Du reste, ça se comprend. Les Arabes prétendent que les imbéciles ont le don de voir dans l'avenir.

— Que m'importent les impertinences, Jacques; ce n'est pas de moi qu'il est ici question, mais de toi.

— Eh bien ! que me demandes-tu ?

— Est-ce que tu ne m'as pas compris?

— Non!

— Alors tu mérites h un plus jaste titre que moi l'épithète d'idiot dont tu m'as gratiflé tout ii l'heure.

Jacques Bertrand rougit de colère :

— Ah çà ! c'est donc pour ra'insulter que tu es venu me déterrer ici. Prends garde que je n'aille pas chercher un châtiment pour toi chez une femme ou chez un enfant et que je le trouve dans la paume de ma main.

— Bah ! Je ne le crains pas. Tu as au fond de ton àme de bonssenliments endormis, je ne suis venu que pour les réveiller.

— F.lqui donc t'a dorme ce droit ?

— Je suis ton frère.

— Qu'est-ce que cela fait? Des frères comme toi, j'en trouverais en ."jibérie aussi bien qu'ici. J'ai des amis, et Dieu ou le diable me gardent de ra'adresser jamais aux parents!...

— Des amis!... j'ai beau chercher autourde toi,jen'en vois qu'un seul,

— El qui donc, s'il te plaît?

— Moi.

— Toi? ah ! la bonne plaisanterie!... Tu es ma foi Irèsdrôle...

— Oui, nvoi ! et je ne demande qu'à le prouver,

— Je serais curieux de savoir comment?

— Ecoute-moi donc.

Jacques Rertrand bourra silencieusement sa pipe, l'allu-

ma et s'assit surunlronc d'arbre en tenant son fusil étendu sur ses genoux.

— Ai-je besoin, dit le Baraquer, de te rappeler tout d'abord les liens naturels qui nous unissent. ..non! Tu n'en fais aucun cas; passons. Je dois néanmoins te donner à entendre que dans le grand ordre du monde les Eléocleet les Polynice ne sont quede regrettables exceptions...

— Discours ! discours que tout cela ! Laissons la rhétorique, fit Jacques Bertrand devenu sérieux malgré lui.

— Devons- nous parler du passé ? reprit Coco.

— A quoi bon ?

— Tu te rappelles donc la conduite à mon égard? Tu sais que toi, maître d'escrime, lu as consenti ii me laisser baltie avec toi? Comment appeile-t-on cela au régiment?

Jacques avait mis sa tête dans ses mains :

— Continue! dit-il.

— J'ai été blessé très-grièvement. J'aurais dû mourii-, Dieu ne l'a pas voulu. Il me mettait sur tes pas chaque fois que tu voulais commettre une mauvaise action. Ma convalescence a été malheureusement trop longue, autrement j'aurais pu prévenir un autre malheui'; malheur qui frappe une honnête famille et une jeune lllle jusqu'alors pure, que tu as flétrie feuille par feuille et que tu rejettes aujourd'hui comme une rose qui n'a plus de parfum.

Bertrand poussa un soupir intraduisible. — Il se retourna du côté delà forêt commes'il eût entendu quelqu'un venir.

— Bien que je n'eusse pu prévenir ce raalheui', reprit le Baraquer, j'en ai empêché un autre. Veux-lu que je le dise lequel ?

— Val...

— C'est que celui-Ifi ressemble beaucoup à une chose que l'on n'est pas convenu d'appeler malheur... il porte un autre nom devant les hommes et devant Dieu...

Les yeux de Jacques Bertrand se fixèrent avec anxiété sur la figure pfile de son frère comme s'ils eussent pu lire la pensée dont le Baraquer enveloppait l'expression de tant de réticences.

— Et de quel nom, murmura-t-il, appelle-t-on cet accident, ce malheur?..

— On lui donne le nom de crime.

Cette fois le prévôt d'armes bondit de son tronc d'arbre.

— Que veux-tu dire? s'écria-t-il tout effaré. Le Baraquer baissa légèi'ement la voix :

— Je veux dire qu'on voulait assassiner un enfant.

— Frère, je t'en prie,rit Jacques en se retournant delous les cùlés, on peut nous entendi'P.

Et le complice du docteur donnait les signes de la plus violente terreur.

Coco lui tendit la main.

— Non ! continua-t-il, je ne t'ai jamais cru capable de ce crime. Non ! si tu as renié ton enfant, tu ne l'aurais point tué ! Cela est une œuvre infAme qui ne peut être conçue que par un monstre et exécutée par un misérable comme ce docteur,

Ln cri, suivi d'un froissement de branches, interrompit le Baraquer.

Le médecin apparut entre les deux frères.

— Ah! tu sais nos secrets! cria-l-il, ens'avançant vers Coco.

Celui-ci recula et regarda le docteur.

La colère, la soif de vengeance, toutes les mauvaises passions remuées par les paroles du Baraquer dans ce bourbier infect qui servait d'àmeîiM. Brochet, s'étaient transformées en torrent de bile et avaient jailli att vi.sage de rinfàme coquin.

Sa figure, habituelleiucnt iuij)assible, s'était revêlue de

celle rougeur sombre, qui a la couleur du sang d'un liouiiiie frappé d'un fer empoisonné.

Ses yeux vilreux. sortaient de leur orbite; un tremblement nerveux agitait ses lèvres pâles et faisait palpiter et se gonller les veines bleuâtres de ses tempes.

— Ecoule-moi, à Ion tour, continua-t-il. Tu dis que lu connais le crime. Mais ce que tu ne sais pas, c'esl que Ion frère est au moins aussi coupable que moi.

Jacques Bertrand rechargeait son fusil.

— Recharge, c'est bien, âme basse et vile! lui dit le docteur, moi mort, lu crois que lu échapperas à la destinée. Non! J'ai deux papiers accusateurs chez moi, et lorsqu'une balle m'aura tué, trois mois après, ta tèle roulera sur l'échafaud ou le bagne s'ouvrira devant loi.

Le prévôt d'armes retomba anéanti sur son tronc d'arbre.

— Du reste je ne le crains pas, reprit M. Brochet! c'est plutôt âvous deux de trembler, âloi surtout, stupide mendiant que la bâtardise a fait riche. .. Baraquer des baraques du diable !..,

Et le docteur lira de sa poche deux petits pistolets.

— Hein ! dit-il ! à moi la partie, messieurs ! Ah ! vous croyez vous jouer de moi tous les deux ! vous laviez votre linge sale en famille! Ce bon cœur de Bertrand!.. On lui pardonnait tout! On lui donnait cent mille francs, une petite femme laborieuse, féconde et fécondée, un beau petit enfant tout blond comme monsieur son papa et cet affreux docteur endossait tout ! — Il a bon dos! On l'envoyait faire un tour aux galères! que sais-je, moi? Charmant projet !.. Ah ! monsieurBertrand était au moment de se repentir!.. Mon arrivée soudaine a suspendu un bien touchant entretien qui allait se t(!rminer par une belle réconcilialion ! Mille chaudières de Salan! je ne suis pas précisément un niais, grâce au diable!!. — Je ne l'ai pas bourré d'argent, toi ridicule tireur de bottes, comme la sacoche d'un banquier américain, pour que tu me payasses un jour en monnaie de singe... avec une grimace de sensiblerie fraternelle !.. Ah ! ah!..

Coco, les bras croisés, la bouche presque souriante, semblait n'être qu'un s])ectateur désintéressé de celle scène.

Quant à Bertrand, il se releva une seconde fois et il eut un mouvement de fierté :

— Monsieur, dit-il, je vois clair dans toutes vos intrigues. S'il me revienl quelque chose un jour, je vous paierai ce que je vous dois et nous serons quittes pour cela. En ce qui concerne vos menaces et vos insolences, si Dieu me prèle vie, je vous les ferai rentrer dans la gorge!

Le docteur se prit â ricaner, et voyant que Bertrand coulait de la poudre dans son fusil, il lui appliqua l'un de ses pistolets sur la poitrine.

— Celui-ci est pour toi, dit-il, et celui-là pour Ion frère. Ah ! ma combinaison n'est-elle pasmagnilique! on connaît votre haine l'un pour l'autre; chacun dira : lisse sont tués en duel. Ali ! ali ! ah ! mon projet se léalise mieux que je ne j)ensais. Plus d'ennemi, plus de complice !

— Oui! fil tout il coup une voix ; mais il y aura un témoin.

Le docteur voulut se retourner; deux mains de fer avaient saisi les siennes et les deux pistolets étaient lombes dans la neige.

Bertrand s'empnîssa de les ramasser.

— Mathieu ! mon bon I\lalhieu! s'éciia le Baraquer en s'élançant vers le vieillard.

Et une larme s'échappanl de ses yeux roula sur ses joues pâlies.

— Mathieu! répéla-t-il, vous nous sauvez hi vie. Vous faites plus: vous enq^èchez un double crime I

— Dieu m'a conduit, mon cher enfant, fit le patriarche, c'esl h nous maintenant à parler en maîtres.

— Lâchez-moi, fit le docteur d'une voix altérée.

— Bah ! répondit le paysan, pour la première fois que nous nous voyons depuis si longtemps, vous ne me permettez pas seulement de vous serrer la main...

Jacques avait chargé son fusil.

— C'est bien, monsieur Mathieu, dit-il, iâchez-le, s'il bouge, je le lue comme un chien.

El s'adressant à son frère, il ajouta :

— Auparavant, François, laisse-moi l'embrasser, — tu es non-seulement indulgent et bon, mais encore tu es un brave !

Les deux frères se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Heureux paysan ! fit le docteur, en retrouvant son ricanement diabolique qu'il avait un instant perdu ! Heureux agriculteur; c'esl vous qui êtes \cDeits ex machina! Soyez content, voilà un beau dénouement, c'est tout âfait pastoral! genre Némorin... Bravo, je trouve la comédie superbe.

— Prenez garde qu'elle ne dégénère en drame, dit Jacques Bertrand.

— Sapi'isli! — reprit le vieillard, — comment se failli, monsieur le médecin, que vous jouiez du pistolet pour assassiner le monde, vous qui avez si beau jeu avec vos médicaments !

M. Brochet se mit à siffler un air de chasse,

— Allons, mon ami, dit le Baraquer, cessons loute plaisanterie, à quoi vous résolvez-vous?

— J'ai encore quelques mots à confier au docteur. El se tournant vers lui :

— Mon bon monsieur, j'héberge en ce moment un coquin de vos amis qui aurait bien voulu me voler une caisse contenant divers papiers, actes, etc. Ce drôle se nomme Roch, si vous voulez lui faire une petite visite vous n'avez qu'à me suivre.

— C'est bien, murmura le docteur, que voulez-vous de moi ?

Le Baraquer s'interposa:

— Allez, monsieur, lui dit-il, vous êtes libre, ce n'est pas moi qui vous inquiéterai. — Seulement, ayez le bon esprit de retirer le testament, autrement on ne sait ce qui peut arriver.

Le docteur se mit à rire d'un rire strident, sec, funèbre, comme celui de Mépliislopiielès; tandis que Bertrand et Mathieu lui-même regardaient le Baraquer avec étonnenient.

Le premier moment de stupeur passé, le père Mathieu pressa la main du jeune homme et s'écria, dans un élan d'orgueil bien légilime :

— François, vous valez encore mieux que moi!...

— Je suis votre discijjle, dit le Baraquer en pressant les deux mains du patriarche; ô mon maître ètcs-vous content?

— Oui, mon fils, répomlil h; vieillard; mais qui sait ce qui arrivera?... Peut-èlre cette générosité... Enfin vous avez eu raison, parlons maintenant. Venez, Jacques ! j'ai bien des choses à vous dire.

Le docteur resta seul adossé contre un sai)in. — Pendant que les trois hommes s'éloignaient, sa figure prit une expression de profond désespoir.

Le récit du pati'iai'clic.

Les deux frères et le patriarche soupèrenl à l'auberge de Brazin.

coco LE BARAQUEK.

Au dessert, c'est-à-dire lorsque la vieille hôtesse eut placé sur la table une poignée de noix sèches, et un morceau de fromage de Gruyère, Jacques Bertrand raconta ii son frère comment le docteur avait dénoncé l'enlèvement de l'enfant au procureur du roi.

— Voici qui est d'une audace inouïe, fit le père Mathieu en souriant ; mais, avec l'aide de Dieu, cela aui'ait tourné h sa confusion, attendu que l'enfant est chez sa mère. Les deux frères se regardèrent avec stupéfaction.

Je vais vous raconler la chose, reprit le patriarche.

En vous quittant, hier, je me suis rendu immédiatement h Freysolles. D'abord, je me suis assuré que le vieux brigand de Roch n'avait pas profilé de mon absence pour déménager, car ses blessures étaient peu dangereuses : quelques contusions, quelques meurtrissures et voilà tout.

(( J'ai trouvé le susdit coquin fumant gravement sa pipe dans le jaidin, et ne songeant nullement à s'en aller. (( — Tiens ! lui dis-je, vous ne vous êtes pas sauvé? (, — Bah ! nie répondit-il avec celte impudence insouciante qui forme le fond de son caractère. Et pourquoi donc? je suis très-bien ici.

,( — Il y a autre chose.

(, — Certainement! si j'avais de l'argent je ne serais pas resté là à ra'ennuyer comme une vieille besace accrochée à un mur. Mais, dans ma chute, mes honorables collègues m'ont dévalisé. Je n'ai plus un sou.

<; Le docteur avait donné trois raille francs à ce bandit. C'était un à-compte, celui-ci les avait partagés avec ses complices, en conservant naturellement la plus grosse part. « Comme j'allais sortir, il me rappela: (( — Ecoutez, me dit-il, si vous voulez que je fasse des révélations complètes, comme on dit au tribunal, il me faut une bouteille d"eau-de-vie, avec cela on me fait dire tout ce que je sais et encore plus... »

Je ne pus m'empècher de rire en pensant à la naïvelé de nos pères qui appliquaient aux accusés la question de l'eau, tandis qu'ils auraient pu, avec une très-petite quantité d'alcool, obtenir gaîment des aveux...

Je m'empressai donc de mettre contenant et contenu à la disposition de mon hôte qui me narra en détail tout ce qu'il savait relativement à M. Bi'ochet.

Ce n'était pas la première fois que le docteur avait eu recours à son ministère ; aussi, c'est un peu grâce aux paroles du bonhomme Roch, que je me suis hâté d'aller vou3 rejoindre. Et vous voyez que je n'ai pas eu tort...

— En effet, murmura le Baraquer avec un regard profond de remercîment.

— Mais, continua le vieillard, si M. Brochet avait pris ses précautions, j'avais aussi pris les miennes. 'Vous allez en juger.

Et le père Mathieu tira de la poche de sa veste un long pistolet chargé jusqu'à la gueule.

— Voilà, dit-il, ce qui m'assurait une victoire facile. Je ne m'en serais, je l'avoue, servi qu'à la dernière extrémité, mais avec des gens comme ce médecin, il ne faut l'ien négliger. J'en sais de belles sur son compte, allez!...

Il se retourna vers Jacques Bertrand.

— Pour ce qui vous regarde, dit-il, le docteur vous avait préparé quelque chose de drôle.

— Quoi donc? fit le prévôt d'armes.

— Vous avez connu à Besançon une certaine demoiselle ou dame, très comme il faut...

— Mademoiselle Désarbes, ou Désornieaux?...

— C'est quelque chose comme cela.

— Eh bien ?

— Eh bien ! le docteur voulait vous la faire épouser. Et savez-vous ce que c'est que cette femme?

— Non !

— C'est l'ancienne maîtresse de tout le monde, du public et du docteur. C'est une créature adroite, rusée, profondément corrompue, qui, après s'être jouée de Dieu et des hommes, après avoir été condamnée deux fois pour escroquerie et pour détournement de mineurs, a voulu faire une fin en se mariant avec un futur millionnaire...

— Ahl canaille de docteur, s'écria Jacques Bertrand, j'ai envie de retourner à la ferme et de...

— Bah ! reprit le vieillard, laissez l'ours dans sa tanière. Je suis persuadé qu'après cette aventure, il n'osera plus en bouger... Je continue.

« Eu sortant de chez moi. j'allai chez le cousin Galoppot. Il y avait longtemps que je ne l'avais aperçu de jour qu'aune certaine distance; le dimanche au lutrin, par exemple, — sa figure me frappa. Son profil ressemblait habituellement au tranchant d'une serpe. Maintenant c'est une véritable lame de canif.

« On ne voit plus qu'une peau jaunâtre maladroitement collée sur des petits os pointus et toujours en mouvement. Ses lèvres pendent. Il n'a plus de dents, ou, s'il en a encore, elles sont cachées dans le fond de la bouche. Ses yeux sont rouges comme s'il avait épluché des oignons lonle sa vie. — Lui qui se faisait raser deux fois par semaine, il a laissé pousser une grande barbe sale pareille à celle du blé de Turquie.

« Vous ne sauriez croire, en un mot, comme toutes ces affaires-là l'ont changé, et c'est à peine si ceux qui l'ont vu il y a deux ans peuvent le reconnaître.

« Il était en ce moment occupé à faire des modèles d'écriture pour ses élèves ; mais sa main tremblait tellement que je doute fort de la beauté de ses jambages, de ses pleins et de ses déliés. Après tout, je ne m'y connais pas... « Quand il m'er.tendit marcher dans sa cuisine, il leva doucement la tète, sans toutefois la retourner de mon côlé. « Je lui mis la main sur l'épaule. Il tressaillit. « — Ah ! c'est vous, mon cher cousin, me dil-il ; donnez-vous la peine de vous asseoir. C'est drôle comme ma vue s'affaiblit ? Je ne vous voyais pas ! mille excuses ! »

« Le chagrin avait tellement broyé cet homme que pendant tout le temps que dura la conversation que je vais vous rapporter, il ne fit pas un assc ni un tisse. La douleur lui a fait oublier sa grannnaire. ..

« — Oui, c'est moi, mon cher Galoppot, moi que vous négligez suitout eu ce moment-ci où vous devez avoir hnsoin des consolations d'un ami...

« — Pai'don, mon cousin, de ne pas être allé chez vous, mais que voulez-vous? tout le monde me jette la pierre. On dit : Ah ! Galoppot a voulu être ambitieux ; tant mieux ; ce qui lui ari'ive, il ne l'a pas volé!...

« — Ceux qui disent cela sont de mauvais cœurs! Ils vous verraient tomber du ciel une bourse de cent louis qu'ils se mordraient les doigts ; ces gens-là ne savent rire que du malheur...

« — C'est bien vrai! Encore s'ils ne s'adressaient qu'à moi ! Mais figurez-vous que d'après les dires de ce Bertrand qui s'est moqué de moi, ils font courir toutes sortes de bruits sur le compte de ma fille...

(I — Et quels bruits peuvent-ils faire courir?

« — Ils disent... est-ce que je sais... des bêtises, quoi!...

« — Mais enfin?...

« — Ils prétendent que Julie est enceinte. »

Jacques Berli'and interrompit le vieillard.

— Comment, dit-il, il ne le savait pas?

— Non !... — Je lui répondis : « Mon cher, il faut laisser bavarder le monde. Plus on cherche à ét(uilïer un bruit, plus ce bruit devient intense. Vous connaissez l'ai-

légorie antique. Les joncs criaient : Le roi Midas a des oreilles d'âne !

Galoppot secoua higiibreinent la tête.

Je repris :

« — Supposons un instant que Julie ait l'ait une fau'e !

« — Oli ! non ! je ne veux pas supposer cela...

« — Vous n'êtes donc pUis ni religieux ni philosophe. La philosophie apprend à supporter stoïquement toutes les adversités ; la religion pardonne à tontes les péchere.sses, sur la foi de Jésus-Christ qui fit descendre le pardon sur le front de Magdeleine et sur celui delà femme adultère...

« — Voyez, mon cousin, il y a, i\ Freysolles, deux filles qui ne se sont pas bien conduites. Aujourd'hui elles se sont amendées... Je les estime aulant que les autres. Mais je sens bien que si Julie en faisait autant je ne lui pardonnerais jamais...

« — C'est de l'égoïsme, cela, mon cousin. Si Julie avait fait une faute, qui donc la lui pardonnerait, si son père, c'esl-k-dire celui qui doit l'aimer par-dessus tout, la soutenir dans ses défaillances, la relever après sa cliiile, donnait lui-même le signal du mépris et lui enlevait la ressource du repentir!...

(I — Hélas! je me perds dans toutes ces questions!.., Je suis plus faible qu'un enfant, plus flottant qu'un roseau ! Je ne sais pas pourquoi je dis cela... Certes je pardonnerais, mais j'aurais au fond du cœur un serpent qui me rongerait nuit et jour. Je ne pourrais rester dans ce pays-ci... Dequel droit irais-je donner aux petits enfants des leçons de morale, moi qui aurais laissé perdre ma fille:... Oserais-je punir dans ma classe? On me jetterait à la figure mon déshonneur ; car les enfants n'ont pas de pitié. Oh 1 non, mon cousin!... écartez celle supposition! Non!... plutôt la mort qu'un pareil déshonneur!. .

« Cette douleur profonde me touchait. — Par quel prodige de tendresse maternelle et conjugale, madame Galoppot était-elle parvenue à dissimuler aux yeux de son mari les suites de la grossesse de sa fille î C'est ce que je ne sais pas...

« En fait, Caloppot ne se doutait de rien.

« Ce qui causait sa douleur, c'était les paroles que vous aviez prononcées, Jacques; — c'était la rupture d'un mariage ardemment désiré, — c'était... que vous dirais-je?.,. Le maître d'école avait bâti sur ce mariage mille châteaux en Espagne. 11 ne rêvait que cela. C'était sa joie, son bonheur, sa passion!.,,

« Et voilà que tout s'était écroulé au bruit des silllets et des sarcasmes. Voilà que la réalité aiïreuse remplaçait le songe d'or,..

« Jacques Bertrand, vous avez mal fait.

«Vous avez ruiné deux existences, peut-être trois, peutêtre quatre. Vous avez plongé tout une famille dans les larmes et dans la honte..,

« C'est que, voyez-vous, l'honneur d'une fille n'est pas ce que l'on pense dans les régiments où l'on n'a foi qu'en son drapeau,,. Ce n'est point une bagatelle, un hochet que l'on brise après s'en être servi, un plaisir d'une heure, dont on se dégoûte l'heure suivante,,.

«Non !... mille fois non !...

« C'est la gloire et la joie du foyer, c'est le .sourire de la mère et l'orgueil du père, c'est la dot de celle qui n'en a pas... c'est le drapeau de la famille ! Où l'honneur n'est pas, il n'y a rien ! — Séduire une fille, c'est voler; c'est plus que vuler, c'est assassiner...

« liepentez-vous, Jacques!... »

Le prévOl d'unnes, la tôle dans ses mains, ne répondit

pas, — un long soupir s'échappait de sa poitrine â inter-

régulieru, La sainte voix du vieux laboureur avgit

fait remonter les bons sentiments à la surface de celle âme que les fanges du vice avaient obstruée jusqu'à ce moment.

Le vieillard continua :

— Il y eut enlre nous un instant de silence. Des larmes longtemps comprimées coulaient sur les joues du pauvre maître d'école,,.

Je repris:

« — Ce que vous venez de me diie ne peut arriver que dans le cas où tout le monde connaîtrait la faute de Julie, — mais si l'on devait se borner â des conjectures?,., si le secret était religieusement gardé jusqu'au jour d'une éclatante réparation, que diriez-vous?

« — Ah ! s'il en était ainsi? s'il y avait espoir d'une réparation? si l'enfant qui viendrait ne devait pas être bâtard!... »

« Un sourire pâle illumina comme un reflet le visage de Galoppot.

« J'étais résolu à frapper le grand coup :

« — Eh bien ! mon cousin, lui dis-je, consolez-vous, Julie sera mariée avant un mois.

« Galoppot se leva d'un bond.

B — Diriez-vous vrai, mon cousin ? s'éciia-t-il.

« — Je n'ai jamais menti ! L'enfant qu'elle a mis au monde aura un père!,,

« Il retomba comme anéanti. Mais les larmes qui coulaient plus abondantes sur son visage le soulagèrent. Il me tendit la main sans me regarder.

« — Oh ! mon cousin,,, balbulia-l-il !.. c'élait donc la vérité... oh! Julie !.„ où sont les principes que je l'ai donnés?,. Merci... mon cousin.,, merci!...

(( — Voyons ! que diable ! ne soyez pas abattu comme une fennne ! Dans ce monde il faut du courage, et le bon Dieu n'abandonne jamais les siens... quand vous vous laisseriez péiir de douleur, ça ne vous avancerait â rien.,,

n — Elle sera mariée dans un mois, dites-vous !.. Oh ! répétez-moi cela, mon cousin !

« — Je vous le répète, que désirez-vous de plus?..

« — Rien !.. rien !.. mais Julie m'a tout de môme bien trompé... Elle !.. un enfant !...

«—Eh oui! un gros garçon encore!., qui se porte comme un charme et qui ne demande pas uiieux que de grandir et de bien aimer son grand-père...

« — Oh I je comprends !.. toutes ces absences !.. je ne la voyais presque plus, mais je voyais bien que ça allait mal !.. ma femme savait ce qui en élait!.. elle ne médisait rien !.. mais, elle qui est si bavarde habituellement, son silence m'élonnait... — Où est-elle donc raainlenant !..

« — Qui ?

« — Julie !..

« — Elle est dans ma maison. Elle attend le résultat de mon entretien avec vous. Elle viendra si vous voulez lui parler. . .

« — Je ne sais; mais amenez-la tout de même! »

(I Comme je sortais, Galoppot me rappela :

« — Au moins, vous ne m'avez pas abusé? me cria-l-il.

« Je pris un air courroucé :

« — Je ne répète jamais, lui dis-je, une assurance que j'ai déjà donnée une fois. »

« Kt j'allai chercher Jidie.

« La pauvre fille élait plus morte (|ur vive, elle vint â moi et me sauta au cou :

« — Qu'est-ce qu'il vous a dit? me demanda-(-elle.

.; — J'ai h peu piès réussi, lui ré|)ondis-je. Vous en serez probablenienl quille pour une semonce... venez avec moi.

« — 0 mon Dieu ! me disait-elle en chemin, je sens que

mes jambes ne veulent plus me porter ! Je donnerais vingt ans cïe ma vie ])OMrêlre arrivée h ce soir... soulencz-moi, père Mathieu, j'ai peur de me trouver mal...

(( Je ne vous dirai rien de la scène qui eut lieu chez le niaili'e d'école. 11 faudrait y avoir assisté.

(i Julie n'osait se jeter dans les bras de son père, et son père ne vonlait pas faire le premier pas...

« Je me chargeai de les conduire l'un vers l'autre.

» Ils mêlèrent leurs larmes et leurs sanglots; puis Julie s'agenouilla el se releva pardonnée.

B — Maintenant, dis-je à l'instiliiteur, il faut préparer pour Julie la chambre de Jacques. — Elle s'établira \h avec son enfant; elle l'allaitera, elle ne sortira point; personne ne pouria se douter de sa faute. »

« Julie se défendit :

(, — Non ! dil-elle. Je ne mettrai pas le pied dans cette chambre : je serai plus près de mon père dans la mienne. Je tiens à y rester. Me le permettez-vous, mon père?..

(i — Fais comme tu voudras, dit l'instituleur. »

« Il me prit par le bras, après s'être lavé les yeux, et nous sorlimes ensemble.

(, — On ne voit pas que j'ai pleuré? me demaudu-l-il.

« — Non ! lui répondis-je. »

Il vint souper ii la maison.

A la nuit, Julie, chargée de son enfant que François avait mis en nourrice, vint s'installer dans la petite chambre que vous connaissez tous deux...

Le vieillard se tut.

Jacques Bertrand se leva:

— Vous m'avez bien jugé, dit-il an vieux paysan. Avant un mois, je serai le mari de Julie.

— Je ne sais, fit le vieillard, avecun sourire triste. Mais enfin tout cela s'arrangera... 11 faut attendre le retour de la voiture de Besançon, et repartii- pour Freysolles. D.uis tous les cas, Jacques, c'est votre rei-enlir qui en refaisant de vous un honnête homme vous rouvrira le cœur de votre frère et le mien. Vos fautes sont grandes; mais les pleurs que vous verserez dans l'ombre les laveiont.

Us quittèrent la table.

Avant de sortir de l'auberge, François glissa un rouleau de pièces d'or dans la main de son frère.

— Je ne te demanderai pas un crime ou une bassesse pour l'intérèl de ceux-ci, lui dit-il.

A propos du testament.

Les trois hommes arrivèrent le lendemain dans la ville où devait se dénouer le procès relatif au testament.

Par un sentiment de pudeur que l'on comprend, le Baraquer ne voululpointsemèler de celle affaire. — Il délégua, pour le représenter, le père Mathieu qui n'élait pas intéressé personnellement dans la queslion.

Il se rendit d'abord chez l'avoué conslilué par le docteur Brochet. — Jacques Bertrand l'accompagnait.

Ils trouvèrent chez l'avoué M. Verlux qui discutait un point de droit avec sa volubililé liabituelle.

Mais, à la vue du prévôt d'armes, l'honnie d'affaires ne sachant que penser de ce voyage dont il n'élait pas prévenu, et surtout de l'air sombre de son ancien client, balbutia quelques parobs incohérentes, perdit tout à fait le fil de son argumenlalion el finit par se taire.

Jacques s'avança vers jui :

— Monsieur, lui dit-il, le docteur Brochet vous a sans doute rerais ma procuration...

— Oui, monsiein-, répondit M. Verlux.

— Alors, je vous seiais leconnaissaut de me la rendre. L'honnne d'afiaires regarda Jacques Bertrand d'un air

profondément boideversé; mais reprenant bientôt son aplomb ordinaire ;

— Avez-vous, dit-il, une lettre de M. Brochet, ou plutôt un acle par lequel ledit M. Brochtit consent à ce que je vous rende ce document?

— Mais, monsieur, il me semble que mes intérêts sont parfaileuient dislinçls de ceux de M. Brochet el que vous ne pouvez agir malgré moi.

— Mille pardons!., laprocni'alion étant coUi'Clive, etpai* acte public, vous ne pouvez me la retirer que par acle également public el du consentemeut de M. Brochet. Lisez k cet égard les articles 1984 à 2010 du code civil, et vous serez convaincu que je suis dans mou droit.

— Je ne connais absolument lien à voire grimoire. En tout cas je me passerai bien de voli'e morceau de papier.

Il se tourna vers l'avoué.

— Veuillez, monsieur, ajoula-l-il, inscrire cette déclaration. Je renonce complètement au bénéfice du testament l'ail en ma faveur ; d'un autre cùlé, je le considère comme faux dans son entier...

— Ah i monsieur, fil l'avoué, ce que vous diles-là est excessivement grave. — C'est une queslion de Iravaux forcés, savez- vous, car ou pouirail poser en ])rincipe que la falsification de ce leslamenl est un faux en écriture publique.

— Ce que j'ai dit est vrai ; et M. Verlux qui a déposé ce testament olographe sait peut-être à quoi s'en tenir à cet égard.

— Oh ! monsieur ! vous vous abusez étrangement. Si j'avais su qu'il y eût quelque chose de louche dans cette allaire, je ne m'en serais pas chargé. Ma réputation est audessus de toutes les insinualions perfides. Il y a Irente ans que j'exerce mon ministèi'e, qu'on poui'rait appeler un sacerdoce, et jamais je n'ai prêté mes lumières à des hommes capables de... Mais je m'entends! Du reste, numsieur, je tiens peu k celte affaire.

u Je vais vous en donner la preuve. Veuillez m'atiendre ici. Je cours chercher votre procuration...

M. Verlux descendit rapidement l'escalier de l'élude. On l'entendit encore pendant deux ou trois secondes péiorer toul seul dans la rue, puis sa voix s'éteignil.

Le père Mathieu s'était penché à la fenêtre.

Tout à coup il rentra brusquement.

— Bon Dieu! regardez donc.

Jacques se pencha h sou tour à la fenêtre.

Une foule de gamins et d'oisifs s'élaient attroupés. Us suivaient en riant et en vociférant deux gendarmes qui conduisaient un homme chez le procureur du roi.

— Sacrebleu, fil le soldat, de celle belle voix de basselaille qui plaisait tant à M. Grisey, c'est mon frère qu'ils emmènent!.. Esl-ce qu'ils le conduisent en prison? Ah ! je comprends toul. Ce Verlux l'aura dénoncé. Suivez-moi, père Mathieu.

En deux bonds il fut dans la rue.

Le vieillard le suivit.

Ils allèrent droit aux gendarmes,

— Où le conduisez-vous? demanda Jacques Bertrand.

— Ca ne vous regarde pas, répondit ini des agents de la force pul)lique, dont le bras orné d'un galon d'argent indiquait le grade.

— Pardon, brigadier, répondil Jacques Bertrand, cela me regarde d'autant plus que cet homme est mon frère.

— Ne répliquez pas, monsieur, reprit le gendarme, ou je verbalise; appr.'nez que je représente la loi.

iO

COCO LE BARAQLIER.

Jacques Beriraïul ne put s'empêcher de sourire.

— Voilh une loi bien représentée, dit-il.

— Gendarme, fit le bi'igadier, arrêtez-moi cet homme là! il m'invective dans l'exercice de mes fonctions.

— C'est bien ! il est inutile que vous m'arrêtiez. Je vous suis.

— Nous allons chez le procureur du roi, fit le Baraquer en riant. Venez avec nous.

Mathieu et Bertrand se joignirent au corlége. Et les gamins disaient :

— Tiens! ces deux-là, ce vieux-là et puis l'autre, c'est les brigands qui vont avec leur chef. Le jeune surtout, que drôle de tronche .'... A-l-il l'air d'un gueusard!..

— J'aime mieux la tête du gendarme, disait un autre. Hein! c'ie boule de quille ! . H a les yeux bêtes comme tout et il pose pour le torse !..

— Et puis le brigadier !.. oh c'te balle !.. il a des joues comme des talons de bottes, son chapeau a fait la guerre de Russie ! Il est roide sur sa tête comme s'il était encore gelé!

Le brigadier objet de ces commentaires peu griicieux se retournait de temps en temps, lançant aux espiègles des coups d'a^il pleins de colère furibonde.

C'est au milieu d'un feu croisé de pareils propos qu'on arriva chez le procureur du roi en son parquet.

L'important magistrat était un petit homme, chétif, sec comme une allumette et prenant feu aussitôt qu'elle.

— Approchez, inculpé, dit-il ; on vous accuse d'une chose grave. Vous auriez enlevé un enfant'?

— Oui, monsieur, répondit le Baraquer.

— Greffier, consignez cet aveu. Et dans quel but enleviez-vous cet enfant ?

— L'accoucheur voulait lui donner la mort.

— Dites-moi le nom de cet accoucheur.

— Le docteur Brochet.

Le procureur se gratta le front.

— Diable! diable! fit-il. Un homme influent ! avez-vous des preuves de ce que vous avancez?

— Oui, monsieur, voici le père de l'enfant, qu'il me démente !

Jacques Bertrand s'avança.

— Mon frère a dit la vérité, — murmura-t-il.

— Monsieur est votre frère?

— Oui.

— Vous êtes monsieur Jacques de Chanipcarré ?

— En personne.

— Ali ! pardon ! veuillez vous asseoii', monsieur; et l'affaire du testament, comment va-t-elle?

— Voilà le légataire universel.

Et Jacques désignait Coco.

— Ah ! monsieur, je vousen fais mon compliment. Veuillez vous asseoir. Gendarmes, qu'est-ce que vous l'ailes-là. Retirez-vous s'il vous plaît. Au moins avez- vous conduit monsieur avec le respect qui lui est dû?

Le brigadier balbutia et se retira, après avoir salué profondément le procurein-, le greflier, l'inculpé, Jacques Beilrand et même le père Mathieu.

Le patriarche, n'osant se livrer à d'autres démonstrations, jeta un regard mélancolique sur un grand Christ d'ivoire pendu à l'une dos parois de la salle.

Le procureur reprit :

— En ce qui concerne cet enfant, qu'cst-il devenu';"

— Il est chez sa mère.

— Comment se' fait-il donc que l'on vous ait accusé d'un pareil délit? C'est singulier! votre frère me dit qu'il est père de cet enfanl et c'est précisément au nom du père,

un certain Jacques Bertrand, que cette plainte a été déposée.

Le prévôt d'armes s'interposa de nouveau.

— Nous sommes tous deux enfants illégitimes, dit-il; et noire père ne nous ayant pas permis de porter son nom, j'ai pris celui de ma mère, c'est moi qui me nomme Jacques Bertrand.

Le magistrat rougit.

— Ah ! pardon! Et comment se fait-il?

— J'avais donné ma procuration au docteur Brochet , il en a abusé!...

— Votre procuration?...

— Oui! pour nos intérêts communs, dans le testament de mon père ou plutôt dans un faux testament; car le leslament mystique est le seul vrai; l'autre a été fabriqué par le docteur Brochet...

Le procureur se mit à trépigner sur son fauteuil.

— Voilà, dit-il, de singulières complications. Il est étonnant que je n'aie pas apprécié plus tôt ce médecin! 11 me semblait bien d'ailleurs qu'il devait s'occuper de ténébreuses intrigues. Enfin, nous éclaircirons tout cela. Savezvous où est maintenant le sieur Brochet?...

— A la ferme de Brazin, répondit Jacques Bertrand.

— Très-bien! Greffier, préparez un mandat d'amener que je signerai ce soir... Vous ferez ensuite partir immédiatement la gendarmerie pour Brazin...

Le magistrat se leva.

— Ces messieurs me feront-ils l'honneur de dîner avec moi? dit-il.

— Nous dînerons avec notre bon ami M. Mathieu, de Freysolles, répondit le Baraquer. Et cet ami le voilà.

Le magistrat salua le paysan :

— Vous ne serez pas de trop à notre table, vénérable vieillard, dit-il. Et vous me ferez un véritable plaisir en acceptant.

— Ah! fit le malicieux paysan, un pauvre homme comme moi! cela vous ferait honte...

Coco coupa la parole au père Mathieu.

— J'accepte pour lui, monsieur le procureur du roi, dit-il.

— Ali! merci, mon cher monsieur de Champcarré, merci!... mais je vous dois une réparalion. Les gendarmes vous ont conduit dans les rues. Nous allons faire le tour de la ville ensemble, puis je vous accompagnerai au tribunal où se débat votre afi'aire... Je ne siège pas aujourd'hui.

Ils sortirent, le vieillard donnant le bras à Jacques Bertrand , et le Baraquer donnant le bras au procureur du roi...

La foule était toujours rassemblée devant le parquet, attendant le retour du prisonnier.

— Les voilà! s'écria-1-on.

Mais le désappointement fut grand lorsqu'on aperçut le Baraquer causant familièrement avec le magistral.

Et les gamins, ces critériums vivants des opinions de la foule, disaient:

— Tiens! c'est drôle! il me semblait bien que cet individu-là n'avait pas l'air canaille...

— Le vieux a l'air très-respectable.

— Mais comment se fait-il ([ue la gendarmerie ait emmené celui-là tout ii l'iunire?...

— Bah ! dans le grand inonde on n'y riigardo pas de si près. Il ne voulait peul-êlre pas aller dîner avec le procureur, et il l'a fait prendre par ses lanciers...

— Ah! les lanciers du procureur!... c'est très-joli!... Je connais un gendarme, tu sais, celui qui a le nez si eu-

lotte, eh bien! je ne veux plus l'appeler que le lancier du procureur du roi.

Et les attroupements se dissipèrent.

Après cette promenade triomphale, on entra dans la salle du tribunal.

Le président parlait.

— Il n'y a plus de doute, disait-il, sur l'authenticité du testament mystique. — Je vais donner lecture d'une lettre que je viens de recevoir du docteur Brochet, le fabricateur du second testament.

Il déploya une feuille de papier couverte d'une petite écriture qui paraissait avoir été tracée par une main tremblante.

Et il lut :

« — Monsieur le Piésident,

« Je suis arrivé au bout d'une carrière assez longue et trop remplie.

(( Une main que je ne vois pas s'appesantit sur moi dans l'ombre. — Appelez- la la main de la Providence, main du sort, de tout ce que vous voudrez, peu importe. On ne di.spule pas un axiome. Je sens celte main et voilà tout...

«Elle me pousse lentement, siîrement vers l'abîme, vers la dissolution de mon êlre, vers le néant.

« A cette heure suprèuie , je ne uie repens que d'une chose, c'est de n'avoir pas réussi dans les projets qui ont fait l'occupalioii et le malheur de ma vie.

« Même k celle heure oii tout se dévoile parfois , les grands mois qui expriment l'idée religieuse, morale ou civilisatrice, me paraissent plus que jamais vides de sens.

« Mon culte à moi, c'est la salisfaclion des appétits. Que ces appétits soient nobles ou vils je ne m'en inquiète pas, — je les suis.

« Ils me font défaut aujourd'hui.

«Je n'ai plus que l'appélil de la mort, appétit farouche, inexorable, qu'on ne peut assouvir qu'une seule fois.

« Avant de me rassasier, je veux jouer une dernière cunédie; et celle-là je la jouerai pour la première fois, c'est celle de la bienveillance.

« J'ai connu dans la vie bien des hommes, j'ai analysé bien des passions, sondé bien des âmes. La médecine n'étail pas simplement pour moi une science physique, c'était un sujet de profondes études psychologiques et morales.

H Je regardais plus loin que la plaie, plus loin que le corps, je lisais dans l'àme.

« Eh bien ! je n'ai jamais trouvé ce qu'on est convenu d'appeler vertu sans inlérèl, charité sans ostenlation, esprit sans fausseté, piété sans hypocrisie.

« Des deux éléments, le mauvais domine.

« J'ai été formé de l'élément mauvais. Pour être conséquent avec mon tempérament, ou plutôt avec ma nature, il faudrait que je jetasse des accusations à la face de tous, accusations qui feraient frémir bien des gens.

«Mais non ! Puisque je veux jouer la comédie, je la joue.

« Que l'on n'inquiète personne à mon sujet ; j'ai été plus méchant, plus criminel que personne.

« C'est moi seul qui ai fabriqué le faux leslamenl déposé par .M. Verlux.

« C'est moi seul qui ai voulu, pour mes projets, faire voler par un gueux une caisse placée chez M. Mathieu, à Kreysolles.

« C'est moi seul qui ai voulu attenter à la vie d'un enfant dans le même village de Freysolles.

« Sur ce, vous tous à qui on lira celle lettre, vous dont ! j<! connaissais les secrets, applaudissez et dites : Cet excel- ''• lent docteur !

« Pendant que j'y suis, j'ajoute une ligne de testament très-olographe et non susceptible de falsification.

(( Je donne tout ce que je possède à Jacques Bertrand pour qu'il en fasse le plus mauvais usage possible. Je lè-'UG en outre mon cadavre à l'amphithéâtre de Besançon", à charge par lui de le disséquer convenablement et de ne pas m'élever de statue ; enfin, monsieur le Président, je vous donne ma bénédiction.

« De Brazin, ce... n

La lecture de cette lettre avait désagréablement ému l'auditoire.

« Messieurs, dit le Président, — quand il se présente sur la terre un homme doué comme l'auteur de celle cvnique déclaration de principes, une créature de Dieuqui jette jusqu'à son créateur le défi de Julien l'apostat, nous qui repoussons dans l'enfer l'idée du suicide', nous sommes content qu'un tel- homme s'arme contre lui-même du pistolet ou du poit,'nard... C'estune consolation pour l'humanité de voir qu'un pareil honnne n'a pu vivre avec elle, et c'est un plus terrible exemple que celui que donne la lèle d'un criminel en tombant sur l'échafaud...

« Toutefois, connue cette lettre pourrait n'èlie qu'un leurre, c'est-à-dire écrite dans le but de distraire les poursuites de la justice, nous concluons à ce que M. le Procureur du roi ordonne les démarches nécessaires pour s'assurer, si faire se peut, de la personne du sieur Brochet.

« Quant à l'afi'aire du leslament, elle est jugée. Le nommé François de Champcarré prendra possession des biens de son père, à charge par lui d'acquitter les legs faits par le testateur. »

Après ces paroles dont les premières furent couvertes par les applaudissements, l'audience fut levée et chacun se retira.

La fin couronne l'œuvre.

Le docteur était rentré dans la ferme.

Pendant toute la nuit qui snivit le départ des deux frères et du paysan, M. Brochet se promena dans sa chambre avec l'agilalion de la fièvre.

Il ne savait à quoi se résoudre.

Un monde d'idées fourmillait, roulait, se heurtait dans son esprit, sans qu'il put s'attacher à l'une d'elles, la dompter, en trouver l'expression.

A tiavers la vitre glacée, il regardait parfois la campagne blanche pleine des rayonnements de la neige dont les ténèbres du ciel ne pouvaient éteindre complètement l'éclat.

Un vent violent s'était élevé.

Les arbres se balançaient l'un vers l'autre en gémissant. Des lamentations sériaient des vieux antres, des chemins des maisons, des forêts de sapins.

Des masses de neige arrachées du sommet des montagnes tombaient dans les ravins et les vallées, avec un bruit pareil au galop d'une troiqie de chevaux.

Les volets de la ferme giinçaient et claquaient contie les murs. — Il semblait que la maison allait s'écrouler, ou qu'une invisible main poussait le battant des fenêtres pour aller saisir le criminel.

Un moment la tempête efi'raya le docteur.

Il se jeta dans un fauteuil, les yeux fermés, la main aux oreilles. Mais ainsi isolé des bruits du dehors il assistait à une autre tempête: celle qui grondait dans son âme, avec un tumulte de pensées contraires, avec des éclairs d'intelligence éteints aussitôt qu'allumés, avec ces tourbillonnements de résolutions diverses.

Quand il eut écouté longtemps le retentissement de cet orage intérieur, il se leva tout effaré.

— Oh ! j'aime encore mieux Tniitre! se dit-il.

Il s'avança lêle nue vers la fenêtre, l'ouvrit tonte grande et se plaça sur le balcon, l'œil perdu dans les profondeurs de riioriznn, les mains crispées sur la rampe en fer.

Le vent le souffletait, marbraitses joues, entrait danssa lête par tous les pores. Des flocons de neige battaient son front comme des ailes de vautour! — L'âpre rafale le gelait jusqu'h la moelle des os, — le fer de la rampe brûlait ses doigts et en enlevait la peau ; il ne remunit pas.

Et dans son Aine la voix, de l'orgueil s'élevait encore.

— 0 Dieu, disait-elle, ô Dieu, si tu n'es pas un vain mot; si tu existes dans quebpie lieu de l'espace, soit derrière ce voile sombre h qui les brouillards enlèvent ses étoiles, soit dans les profondeurs des goufTres qui se lamentent, créateur, regaide ta créatuje!...

« Tu n'as rien inventé qui puisse l'effrayer. — L'écroulement du monde la trouverait sans crainte, — impavidum ferlent riiinœ! — Elle sourit dans la force de son ame, quand la colère embouclielatrompelte des aquilons! — Qu'as-tu fait de ton infini, toi qui ne peux vaincre un être tiré du limon? où est la puissance, ô Tout-Puissant?...

« Tu peux renverser les chênes, jeter les montagnes dans les plaines, faire monter jusqu'aux astres, ces yeux de tes satellites, les flots livides de la mer... Tu peux envoyer la mort sarcler le champ des hommes , tarir les sources de la vie dans le cœur des méchants et des bons, mais ton éternité se bi'ise sur un grain do sable ; tu ne peux arracher de ce coin du monde qu'on appelle l'unie, ce brin d'herbe qu'on appelle la pensée !... »

Le vent souillait toujours, lanlôl avec les foudroyantes intonations dn tonnerre, tantôt avec des silflements aigus qui ressemblaient à des ricanements de cyclopes.

Peu à peu les idées du docteur prirent une teinte plus lugubre. — Une mélancolie amère, désespérante, s'empara de lui. Il essaya de secouer ce lourd manteau qui tombait sur son âme; il s'agita, reprit sa promenade monotone, saccadée, puis il essaya de. s'endormir.

Le sommeil ne vint pas, ni le calme non plus.

Dès que le docteur fermait les yeux, il était pris de vertige; il voyait devant lui un abîme immense, profond, ténébreux, sourd ; au fond de cet abîme peuple de figures grimaçantes et terribles, un doigt lui faisait signe de venir; et sa tôle s'abaissait de plus en plus vers ce gouffre.

Alors il se redressait en sursaut.

Mais les mêmes visions le poursuivaient; seulement ce n'était plus le même abîme. — Celui-ci, c'était l'idée du néant qui germait dans son esprit.

Vers le matin, l'ouragan cessa au dehors. — Le vent tomba.— Mais la paix ne revint pas dans l'âme du docteur.

Ses luttes, ses cauchemars, ses rêves, ses méditations de la nuit, l'avaient conduit progressivement h l'idée du suicide.

Lue fois celle idée enli'ée dans son cerveau, elle s'y ancra ; elle en clnissa toules les autres pensées. — Sous l'empire de cette monomanie fatale, il se mit â son bureau et écrivit la lellreque nos lecteurs connaissent.

Puis il sonna sa servante.

— Que l'on porte immédiatement ceci <i son adresse, dit-il. Il y a dos chevaux h Brazin ; il faut qu'elle arrive à destination ce malin nu^'Uie. C'i'sl uni; alfairede deux heures...

Pendant le reste de la journée, le docteur mil ses alïaires en ordre; ensuite il prit sou fusil (!l s'en alla dans la campagne après avoir donné à sa servante toutes les clefs de ses meubles.

Il se dirigea vers la sapinière.

Arrivé auprès du tronc d'arbre qui avait servi de siège la veille h Jacques Bertrand, il se mit à réfléchir de nouveau. Plus il approchait de l'instant fatal, plus il sentait sa résolution chanceler.

— Serais-je lâche ? se dil-il. Comment ! je n'ose pas placer sur mou front le canon de ce fusil...

11 approcha le tube de sa chair, mais l'impression de froid qu'il ressentit lui fit éloigner vivement l'arme.

— Allons, continua-t-il, les philosophes sont des imbéciles. Ils prétendent qu'il y a lâcheté k se suicider, ils ont tort, car la mort est le plus grand malheur, le seul vrai, le seul réel, le seul irrémédiable.

«On sort de prison, on échappe à la misère. — La guerre, la peste, les révolutions des hommes et les révolutions de la nature font bien des victimes; mais on survit, c'est l'essentiel; tandis qu'on ne sort pas de la tombe.

Le docteur posa son fusil contre un arbre.

— Cependant, lepritil, voir ses piojels avortés, son ambition échouer contre un iniranchissable écueil, sa vie s'emplii' d'amertume connue une coupe de vin qui s'aigrit, n'être plus qu'un objet de mépris et de haine, traîner eu tout temps derrière soi, comme un boulet, la malédiction de la foule! Oh! n'est-ce pas plus teriible que la mort? Quand on esl mort, on repose. Beati movtui, disait Luther, quia qiiu'scufit! Rien ne vient vous déranger quand vous dormez sur une couche de terre ; la tombe, c'est l'oubli, c'est le bonheur.

Il saisit de iiouveau son fusil, fit jouer la batterie, s'assura que la capsule élail bien d'aplomb sur la cheminée.

— Allons! dit-il, il faut en finii'!

Il approcha le canon de sa bouche.

Le soleil longtemps caché se dégageait du son enveloppe de brouillard. — Un rayon tomba sur le front du misérable.

Le fusil s'échappa de ses mains.

— Oh ! pourtant, se dit-il, le soleil est bien beau. Quand l'hiver sera passé, le bon air que je respirerais ici ! Connne tout est heureux de vivre, même l'insecte, même le mollusque, même l'atome !

11 se leva brusquement, ramassa son fusil, le jeta brusquement sous son bras et retourna à grands pas vers la ferme.

— Déjà! fit la servante en le voyant arriver.

Le docteur ne répondit rien. Il monta dans sa chambre. Sa domestique l'avait suivi.

— Monsieur, lui dit-elle, vous paraissez souffrant. Depuis quelques jours vous n'êtes plus le même. Vous ne buvez ni me mangez...

— Femme, je suis médecin, par conséquent personne ne sait mieux que moi les soins qui me sont nécessaires.

— Cependant, monsieur, cela me fait de la peine de vous voii' comme cela, surtout en ce moment-ci...

— Pourciuoi en ce moment-ci jilutôt que dans un autre?

— C'est qui!... vous ne vous rappelez donc pas? C'est demain l'anniversaire de voire naissance. A Besançon nous avions l'habitude de célébrer cet anniversaire conmie une fête...

Le docteur poussa un profond soupir.

— J'ai pensé, continua la cuisinière, que ce serait la même chose celle année. Aussi je vous ai apprêlé un souper... aux petits oignons... c'est k se lécher les babouines api'ès.

Ce rapprochement de d.ites lit frémir M. Brochet.

— C'est vrai, dil-il, j'aurais demain quaranle-deux ans, hélas! ,

— Pardienne, monsieur, moi j'en aurai bien cinquantecinq à la Saint-Jean d"élé et je ne rae plains pas pour cela. Je suis encore solide au poste; et je ne nie changerais pas avec une autre. Seulement, ce qui me fait de la peine c'est (pie vous dépérissez à vue d'œil.

— Tu Tus remarqué, Nanette?

— C'est pas malin. Vous n'avez plus de mine du tout. Vous vous tuez à lire continuellement dans d'alVieux gros livres dont je ne pourrais pas décliilTier un feuillet dans dix ans...

— La science, vois-tu!...

— La science, je m'en fiche pas mal! La santé avant tout. La vraie science, c'est de vivre bien et longtemps, et je parierais toutes mes casseroles contre un bonnet de coton que vous mourrez avant moi qui ne sais lien du tout. Ah! si vous vouliez m'écouler un peu !...

— Eh bien !

— Je vous donnerais un bon remède ou plutôt deux bons remèdes contre la maladie qui vous ronge!... quoique je ne sois pas médecine, le m'y connais tout de même aussi bien que le premier venu,

— Voyons les remèdes?

— D'abord, vous vous ennuyez tout seul. A votre place, moi, je me marierais.

Le docteur se mit ii rire.

— Ensuite? dil-il.

— Ah! ensuite, je mangerais comme deux et je boirais comme quatre. Quand on a bien mangé et bien bu, les soucis s'en vont; je le sais par expérience; on voit tout en rose et le diable ne serait pas votre maître. Puis à la longue on reprend des couleurs, on se porte comme père et mère; et vogue la galère!...

La veive de la cuisinière avait chassé momentanément les sombres idées du docleui-. Il se repentit d'avoir adressé la lettre au président du tribunal, mais il n'était plus temps de vouloir la reprendre.

— Bail ! pensa le docteur ! Je me retirerai ru Suisse et personne ne songera à moi; on croira que je me suis jeté dans un piécij)ice, et peut-être qu'un joui- je pourrai me venger tout k n.on aise... Vive la vie! ii quarante-deux ans on est jeune; on a devant soi un long avenir !...

11 frappa sur l'épaule de sa servante.

— Je crois que tu as raison, Nanette, lui dit-il, du moins sons le second lapport. Je me marierai plus tard ; mais je veux commencer tout de suite à manger connue deux et à boire comme quatre.

— A Id lionne heure! J'aime vous voir comme cela et non pas ciminie vous étiez il y a un instant. Aoici qu'il va bientôt être tard; je vais apprêter le repas

— Tu mettras deux couverts.

— Est-ce que vous attendez quelqu'un?

— Non, le second sera pour toi.

— Ah! c'est trop d'honneur, monsieur.

— Bah ! pour deux que nous sommes ici, il ne faut pas faire deux tables.

— C'est bien alors, vous verrez que je vous tiendrai tête, pour tout.

— Je n'en doute pas.

Agile comme à vingt ans, la vieille cuisinière s'élança dans l'office, bouleversa maimiti'S, chaudrons et casseroles, fit flamber un fagot, mit enfin tant d'activité dans la confection du banquet annoncé, qu'il put être servi au bout d'une heure à peine.

Les deux convives se mirent à table l'un vis-à-vis de l'autre. D'abord le silence ne fut interrompu que par le bruit des mâchoires, des fourchettes, des plats, etc.; mais dès que la seconde bouteille fut vidée, la langue de Nanette se dilia.

Elle se mit à raconter à son maître une foule d'histoires burlesques, en entrelardant le tout de sentences pittoresques, de proveibes à la Sanclio.

Le docteur écoutait en souriant ce verbiage grotesque, épicé comme une sauce k la vinaigrette, incisif, moqueur, rabelaisien, qui fait le fond du langage des villages comtois.

Remarquons en passant que malgré la dévotion qui règne dans cette bonne province, malgré l'inlluence dont jouissent les prêtres, c'est toujours à eux qu'on attribue les mésaventures les plus ridicules; ce sont toujours eux que l'on caricaturise avec le plus d'acharnement.

Conséquemment, les histoires de dame Nanette avaient des curés pour héros, ce qui les rendait plus piquantes, sinon de meilleur goût.

Pendant ces récits, le docteur versait à plein verre et buvait sec.

Nanette racontait comment le curé de Brazin avait été culbuté par des béliers, lorsque le verre que tenait le docteur s'échappa de ses mains et se brisa sur le plancher.

— Eh ! lit la cuisinière ! Est-ce que vous seriez déjîi en ribote'!

M. Brochet était devenu tout pâle. Il étendait le doigt dans la direction de la porte.

— Quelqu'un vient! dit-il.

Nanette courut ouvrir la porte. Mais elle recula précipitamment en poussant un grand cri.

— Les gendarmes! les gendarmes! — balbulia-t-elle. M. Brochet s'élança dans l'escalier qui conduisait au

premier étage, tandis que les deux agents de la force publique pénétraient dans la salle k manger.

Coiiime le docteur avait laissé la porte de l'escalier ouverte, le brigadier (celui que nous avons déjfi mis en scène) ne tarda pas à deviner par où le docteur s'était échappé,

— Gendarme, dit-il à son soldat, suivez-moi!

Soit terreur, soit bonne volonté de rester, soit impossibilité, le docteur ne s'était point enfui.

Il alluma lui-même i\nG bougie, prit sur sa cheminée une petite fiole pleine d'un liquide incdlnre, la plaça dans le gousset de son gilet et (it signe aux gendarmes de s'approcher.

— Je ne me défendrai pas, dit-il; seulement soyez assez bons pour me laisser le temps d'ajouter un codicille à mon testament...

— Je vous octroie cette autorisation, dit solennellement le brigadier.

M. Brochet écrivit sur une feuille de papier coupée en deux :

« — Mon légataire universel devra fournir à Nanette Pichoii, ma cuisinière, une rente annuelle de six cents francs. »

Puis il signa et lut le codicille aux gendarmes.

— Vous servirez au besdin de témoins, ajouta-t-il. Et il remit le papier entre les mains du brigadier.

— Maintenant, messieurs, repiit-il, si vous avez faim et soif, parlez, tout ce que j'ai ici est k votre disposition...

Le gendarme regarda son chef.

— Nous acceptons, dit celui-ci, mais à condition que vous ne chercherez pas k vous enfuir et que vous resterez entre nous deux.

— C'est inutile, je ne fuirai pas, et je vais vous le prouver.

Le docteur tira froidement de sa poche la fiole qu'il avait cachée. Il en avala le contenu tout d'ua trait.

Avant que les deux gendarmes eussent eu le temps de l'empêcher de boire, l'ellet se produisit. Le docteur tomba foudroyé.

Le brigadier, muni de la bougie, se iienclia sur le corps de son prisonnier. — Déjà ce corps n'était plus qu'un cadavre.

Le gendarme avait ramassé la fiole :

— Relirons-nous, dit-il, c'est de l'acide prussique. — Dans quelques minutes, le malheureux sera en putréfaction...

La cuisinière qui avait tout vu, tout entendu, .s'était évanouie sur le haut de l'escalier.

Le brigadier la secoua par le bras.

— Allons, ma bonne dame, lui dit-il, nous mourons de faim et de soif, réveillez -vous un peu ; corbleu ! votre maître a très-bien agi... vous avez des rentes... Si ça vous va, je vous épouse...

Une péripétie inattendue.

La nouvelle de la désignation du Baraquer comme héritier universel de M. de Champcarré l'avait précédé à Freysolles.

Chacun s'abandonnait à des suppositions de toutes sortes à l'égard du possesseur futur de l'immense fortune du défunt. — Comme rien n'est aussi versatile que la population d'un village, si ce n'est la population d'un empire, le pauvre de la veille, entouré du prestige de ses écus, apparaissait aux yeux de tous sous un autre jour.

Ou lui attribuait mille qualités qu'on n'avait pas soupçonnées en lui jusqu'alors. — L'un vantait sa douceur, l'autre la pureté de ses mœurs, celui-ci sa bienveillance, celui-là son peu de fierté. — Enfin on s'accordait à dire qu'il ne laisserait pas regretter son prédécesseur, et que s'il ressemblait à son père c'était par le bon côté.

Puis, on cherchait à prévoir l'avenir; on se demandait s'il continuerait à résider h Freysolles, ou s'il habiterait le château paternel. — Les intéressés n'osaient pas hasarder une opinion. En disant les intéressés, nous parlons de ceux qui avaient contracté quelques obligations envers M. de Champcarré et dont les quittances n'étaient pas au complet.

Le besoin de se concerter, de discuter, de s'éclairer, fit naître naturellement de petites assemblées, qui tinrent ce jour-lii une séance d'autant plus longue que la mauvaise saison ne permettait pas h la population agricole de se rendre dans les champs.

D'un autre côté, on était curieux de savoir comment le nouveau millionnaire ferait son entrée à Freysolles. — Les badauds, qui composent la majeure partie des réunions publiques et qui ont en général l'esprit aussi étroit que le cœur, penchaient h croire qu'il arriverait dans un somptueux équipage traîné par quatre chevaux.

Ils avaient même imaginé de bourrer leur poche de fusées pour les brider en l'honneur du nouveau chiltelain.

Les hommes sensés, qui ont une mauvaise opinion des parvenus, raisonnaient à peu près dans le même sens que les badauds, sans avoir toutefois fait de leurs hauts-dechausses un arsenal de projectiles pyrotechniques.

Tout le monde fut trompé.

Coco entra dans le village comme il en était sorti, c'està-dire simplement, sans ostentation de sa richesse récente, sans afi'eclation de modestie.

Mais ce qui frappa surtout d'étonnement les paysans, ce fut de le voir accompagné de son frère.

Personne n'ignorait les propos qu'en maintes circonstances Jacques Bertrand avait tenus contre le Baraquer. — Ou savait qu'ils ne se voyaient jamais, que non-seulement il existait enti-'eux de rindilTérence, mais encore de la haine. — Aussi celle subite réconciliation inspira-t-elle il presque tout le monde une mauvaise opinion du prévôt d'armes.

Les mots d'hypocrite, fesse-mathieu, circulèrent dans la foule, — et lorsque le maire, accompagné d'une partie du conseil municipal, vint au-devant de l'héritier de M. de Champcarré pour le féliciter de sa nouvelle position, personne ne serra la main de Jacques Bertrand, à l'exceptioi' du garde-chaujpêtre qui, h défaut d'autre vertu, avait la reconnaissance du ventre.

Jacques ne s'aperçut pas de la froideur généiale. — 11 était contre son habitude taciturne et rêveur. — Cette ré- CL'ption à laquelle il devait s'attendre paraissait l'ennuyer outie mesure.

— Je vais chez moi, dit-il i\ voix basse à son frère. Tu me prendras quand tu voudras aller chez le maître d'école...

Et il s'esquiva sans pins s'occuper des Iwrangues de M. le maire.

Ce fonctionnaire venait d'adresser au Baraquer une homélie en forme sur les devoirs que Dieu et la société imposent h l'opulence. — Il lui avait dépeint en termes pathétiques l'étal d'épuisemenl de la caisse municipale, lequel épuisement empêchait la connnuue de faire exécuter une foule de travaux d'ulililé première. — Il lui avait leprésenté la misère des pauvres de la paroisse pendant un hiver aussi rigoureux et aussi long, — et il concluait j)ar ceci : qu'une somme d'une vingtaine de mille francs n'était rien pour un homme aussi riche, tandis qu'entre les mains de la municipalité elle se transformerait en fontaines pour les besoins de tous, et en pain et bois de chauffage pour le besoin des indigents.

Au fond, ce discours était fort sagacement pensé; il y aurait bien eu quelque chose à dire quant à la forme, mais le maire d'une commune de sept cents âmes ne peut pas toujours être un Démoslhène ni un Berryer.

Le Baraquer, qui tenait à se débarrasser de cette cohue de personnages encore plus importuns qu'importants, promit tout ce qu'on voulut, et prit le bras du père Mathieu, en manifestant le- désir d'aller chez lui.

Mais sa généreuse conduite l'avait immédiatement élevé au rang d'idole populaire. — Il fui entouré par une certaine quantité de pacaiis qui le placèrent bon gré mal gré sur leurs épaules et le portèrent ainsi jusque chez le père Mathieu, tandis que les badauds dont nous avons parlé jetaient en l'air des acclamations et des fusées.

Pendant plus d'une heure les groupes stationnèrent devant la porte du patriarche. Mais le Baraquer en avait assez des ovations; aussi, pour ne pas être exposé à un second triomphe, remit-il h la nuit sa visite au maître d'école.

Du fond de sa petite chambre, Julie avait entendu tous les bruils qui saluaient le millionnaire, — mais elle ne s'élait point enquise de leur cause. — Ils l'impatientaient seulement, car leur retentissement venait d'éveiller son enfant endormi.

La malernilé, celte suprême révélation de la femme, avait chassé bien loin du cœur de Julie les petites passions de curiosité.

Avec cette intuition d'un nouveau devoir, intuition qni se manifeste au premier vagissement de l'enfant qui vient au monde, Julie avait compris que toutes les futilités devaient disparaître devant la gravité de sa position; aussi, s'élail-elle facilement résignée h ne point sorlir, à ne voir que son petit chérubin blond, dont la bouche s'ouvrait aux gémissements en môme temps qu'à l'allaitement de sa mère.

Assise dans un vieux fauteuil vermoulu qni servait habituellement de chaire à M. Galoppot dans l'exercice de ses fonctions, le sein découvert et pressé par les frôles mains de son fils, Julie n'était plus la plantureuse créature qui avait été si facilement séduile par les grâces de caserne du prévôt d'armes.

Elle était devenue belle à force d'être blanche.

Ses mains s'étaient effilées. — L'habitude de pleurer avait donné à ses yeux une ravissante expression de mélancolie. — Comme elle pensait, son front s'était élargi; sa figure si insignifiante autrefois, s'illuminait d'un rayori d'intelligence.

Son père, toujours sombre et dévoré de chagrin, ne la quiltait presque pas. — Lorsque Julie rarangeail le berceau, c'était lui qui tenait l'enfant. — Il le regardait avec des yeux étranges, et quand l'enfant souriait, le grandpère pleurait.

Celle scène pleine d'ombre et de silence, celle scène qin durait tout le jour et presque une partie de la nuit, avait quelque chose de tendre et à la fois de navrant. — Elle aurait inspiré à un grand artiste un tableau saisissant.

Ce caractère de mélancolie |)rol'onde se révélait surtout le soir, lorsque la veilleuse posée sur la lable de nuit projetait autour du veiro qui la contenait ses lueurs tremhlotanles; (juc l'oudire lampait et dansait sur les rideaux blancs, ([ue la lune, curieuse comme une femme, dont les îinciens lui donnaient le nom, penchait son disque argenté vers les barreaux de la fenêtre.

Alors, ce contrasle de la clarlé et des ténèbres, ce demijour et cette demi-nuit accusaient plus fortement les physionomies, les angles des meubles, et faisaient, pour ainsi dire, nager la petite chambre dans quelque chose de vague et d'indistinct, comme im canot de pêcheur qui traverse un brouillard.

Vers sept iieures du soir, le Baraquer, accompagné de son frère et du père Mathieu, entra chez le maître d'école.

— Voici la réparation que je vous ai promise, mon cousin, dit le vieillard : Jacques épousera Julie aussitôt que vous le voudrez.

M. Galoppot se leva :

— Merci, mille fois merci, vous me rendez l'honneur! dit-il. Oh! Dieu vous bénira, mon cousin!...

Et prenant le prévôt d'armes par la main :

— Jeune homme, reprit-il, vous m'avez causé bien du chagrin; mais voire démarche d'aujourd'hui me fait tout oublier. Viens, ma fille...

Julie, assise dans le fauteuil, la tète ensevelie dans ses mains, ne répondit rien. Un sanglot souleva sa poitrine avec effort.

Le Baraquer s'approcha d'elle :

— Ma cousine, lui 3it-il d'une voix qu'il essayait en vain de rendre ferme, mon frère vient h. vous loyalement, sajis y avoir été contraint par qui que ce soit. — J'avais sa promesse écrite, la voilîi, je ne la lui ai pas montrée. — Elle est h vous, Julie, prenez-la!...

Julie leva machinalement la tète. Elle jeta un coup d'oeil sur la promesse. — Puis, sans l'avoir lue jusqu'au bout, elle la déchira et en alluma les morceaux Ji la flamme de la veilleuse.

— Que fais-lu lii? s'écria le maître d'école,

Julie se leva pâle et grave, et s'avançant vers le berceau de son fds, la main étendue sur le front du petit ange qui dormait :

— Mon enfant me tiendra lieu de tout !... — dit-elle. Et elle se laissa glisser dans son fauteuil.

La foudre tombant aux pieds de M. Galoppot ne l'eût pas stupéfié davantage.

11 Voulut s'élancer vers sa fdle, mais le père Matliieu le retint.

Coco s'adressa de nouveau à la jeune mère :

— Certes, ma cousine, dit-il, Jacques a bien des torts envers vous .. mais il est revenu ii de meilleurs sentiments. Jamais, du reste, il n'a eu mauvais cœur. Egaré par des conseils perfides, il a commis une grande faute; mais il est prêt à la réparer; je suis persuadé que vous n'aurez qu'à vous louer du mari, si vous avez eu à vous plaindre du fiancé...

— Je ne me plains pas, mon cousin. La faute est de mon côté, c'est moi qui l'ai commise. J'en subirai les conséquences. La réparation arrive trop tard.

— Comment, trop tard?...

— Je n'oublierai jamais la nuit fatale oii ce pauvre enfant est ariivé en ce monde. Il faisait bien froid. Oh ! Jacques! je ne t'ai jamais aimé comme je saurais aimer aujourd'hui! J'étais naïve, ignorante... — Je vous aimais, monsieur, comme toute jeune fille aime un mari qu'elle n'a jamais vu... c'est-à-dire par curiosité... Je m'étais habituée à vous aimer autrement après... mais cette nuit-là a brisé dans mon cœur votre image.

Elle ajouta tout bas :

— Pour en mettre une autre h la place...

Le prévôt d'armes s'appuya livide contre le chambranle de la porte; mais il ne ré])ondit rien. Coco reprit :

— Il est une crainte que vous n'auriez plus, Julie, en

épousant mon frère; — ce serait de voir plus lard votre enfant montré au doigt par ses camarades... L'illégitimité est une tache d'huile : plus votre fils grandira, plus la tache s'élargira. Songez à cela, Julie.

— La tache sera sur la mère, répliqua la fille du maître d'école avec un geste péremptoire.

Le Baraquer était devenu très-pàle aussi; néanmoins, il fit un effort sur lui-même :

— Sous un autre rapport, conlinua-t-il, vous n'aurez pas à craindre la misère; Jacques est millionnaire...

Le maître d'école fit un bond. Toutes ses vieilles idées d'ambition se réveillèrent plus intenses, plus profondes que jamais.

— Millionnaire? s'écria-t-il.

— Oui! reprit le Baraquer; nous partageons la succession de M. de Champcarré, notre père.

— Millionnaire ! répéta le maître d'école qui tournoyait comme un homme ébloui.

Julie se leva de nouveau.

— Quand il posséderait la fortune de Louis-Philippe, murmura-t-elle, ce serait la même chose : ma résolution est prise. 11 ne sera jamais mon mari.

M. Galoppot était anéanti.

Le silence se fit autour de lui. Ce fut Jacques Bertrand qui rinlerrompit :

— C'est bien, Julie, — dit-il. — Je vous ai méconnue; vous vous vengez, c'est votre droit; je sais que je ne suis pas digne de vous, aussi je me retire; mais, auparavant, je veux faire un acte de justice. Le docteur Brochet m'a légué toute sa fortune, je n'en veux point. — Elle revient de droit à notre enfant. Je la lui donne...

Il y eut encore un moment de silence pendant lequel on entendit soupirer le prévôt d'armes.

— Maintenant, reprit-il, laissez-moi embrasser mon fils; ce sera la première et peut-être la dernière fois...

Il s'approcha du berceau sans que la mère s'y opposât et il déposa un baiser sur le front de l'enfant qui s'éveilla et se mit à pleurer.

— Il pleure, fit Jacques Bertrand navré. Il pleure à ma première caresse, hélas!

Il mit la main sur ses yeux et sortit de la chambre avec le père Mathieu.

Le mailre d'école s'était assis sur une chaise de bois, les bras pendants, l'œil fixe. — Il regardait quelque chose d'invisible dans l'angle de la chambre.

Le Baraquer lui frappa sur l'épaule.

— Savez-vous ce que le père Mathieu vous a promis ? lui dit-il.

Le maître d'école tressaillit.

— Un père pour mon petit-fils! répondit-il.

— Eh bien ! ce père ce sera moi, — reprit le Baraquer. Il alla s'agenouiller aux pieds de Julie.

— Je sais, lui dit-il, combien vous êtes pure, malgré la faute que vous avez commise, Julie, et je vous aime comme je vous aimais avant votre chute; mieux encore, ma cousine, car vous avez été malheureuse, et le malheur du passé est le garant de l'avenir; vous avez besoin d'un cœur dévoué pour reposer votre front. Je viens vous relever de l'opprobre, Julie. Voulez-vous être ma femme?

Julie sanglotait.

— Je n'en suis plus digne... — umrmura-t-elle.

— C'est à moi de juger, ma cousine ; je veux donc qu'il ne soit plus question entre nous de ce qui fait couler vos larmes...

— Hélas !

— Votre enfant est déjà mon neveu ; il sera mon fils ; Julie, encore une fois je le répète, voulez-vous être ma femme ?..

Julie sejelaau cou du Baraquer.

— Oh ! je vous aime, dit-elle, depuis cette nuit-lii ! moi seule je vous ai vu à la fenêtre.. . Vous êtes grand el bon...

— Vous voyez doue bien, Julie, que reniant est ii moi.

— Oui, vous lui avez sauvé la vie... — Son père, son vrai père, c'est vous...

r^elendemain, Jacques Bertrand botté, ciré, frotté, brossé, épousseté, une valise à la main, vint trouver le Baraquer.

— Je m'en vais ! lui dit-il.

— Où donc? — demanda François.

— Je n'en sais rien... tout droit devant inoi... Si tu veux me donner quelque chose, donne-le moi. — Je manque tout à fait d'argent...

— J'ai contracté che: un banquier de Besançon, un emprunt de cent mille francs. Je t'en donnerai cinquante mille.

— C'est trop.

— Gomment?

— Oui ! Je vais recommencer une nouvelle vie. Voilà l'acte par lequel je donne h mon enfant tout ce qui me reviendra de M. Brochet. Je veux seulement dix mille francs pourm'établir dans une villequelconque, et travailler...

— Que prétends-tu faire?

— Changer de nom, d'aboi-d, puis donner des leçons d'escrime pour gagner ma vie.

— Tu auras soin de m'envoyer ton adresse?

— Je t'écrirai chaque année.

Le Baraquer insista pour que son frère restât avec lui au moins quelques jours, mais Bertrand fut inflexible. Muni de ses dix mille francs il partit le jour même, pédesirement, le sac sur le dos, comme il était arrivé, il y avait quelques mois.

Nous le retrouverons un jour.

Les douze cents Iraues de Diodol .Maillard.

Six mois avaient passé.

Le nouveau châtelain de Charapcarré s'était marié avec sa cousine, et le ciel bénissait cette union en accoidant la santé et la joie aux deux époux.

Déjà le sombre château de feu i\L Leroux avait changé totalement d'aspect. Il était reconstruit à neuf, non pas dans les proportions grandioses et pittoresques qui font les délices de l'artiste, mais dans le style sévère et gracieux du confort moderne.

C'était une maison animée comme une ferme; c'était une ferme spacieuse comme un palais.

A une portée de fusil du château, sur le |)lan incliné des champs de Freysolles, les ouvriers travaillaient k un autre édifice qui devait être affecté à la destination d'un hospice pour les vieillards.

François de Champcarré avait voulu que dans toute l'étendue de ses domaines les vieux laboureurs trouvassent une retraite assurée et paisible aj)rès trente ou quarante ans de travaux pénibles.

C'était lui qui avait donné le plan de l'hôpital et qui en avait dressé le règlement.

Les habitudes simples de sa femme n'avaient pas changé.

Elle nourrissait elle-même son enfant et s'occupait de tous les détails du ménage avec l'aide de sa mère, que le Baraquer avait élevée à la dignité d'intendante.

L'être le plus heureux de celte petite colonie agricole c'était le vieil instituteur.

Il s'était empressé de donner sa démission ; ladis il n'a-

vait voulu accepter aucune fonction régulière au château. — Sa vie se passait ii courir d'une maison à l'autre. — Il était l'hôte assidu de M. Grisey. — Pni'fois il faisait un voyage à Besançon, pour se donner de l'exercice et apprendre quelque nouvelle. — Quand il revenait, il avait ries provisions de récits suffisantes ii défrayer pour huit jours les habitants de Freysolles. L'astre de M. Grisey commençait à pâlir devant celui du maître d'école.

Inutile d'ajouter qu'il avait repris son ancienne diction tout hérissée d'imparfaits du subjonctif.

La culture de ce mode lui avait même inspiré une passion bien innocente, c'est vrai, mais qui ne laissait pas de coûter fort cher à son gendre.

Sous prétexte de composer une bibliothèque instructive et morale, M. Galoppot collectionnait à grands frais toutes les grammaires françaises depuis celles de Arnaud Nicole et Lancelot, Bégnier-Desmarais, Buffior, l'abbé Dangeau, l'abbé Giiard, d'Olivet, Duclos, Dumarsais, Condillac, de Brosses, Beauzée, Destutt de Tracy, de Sacy, jusqu'à celles de Lamare, Demarle, Girault-Du vivier, Burnouf, Outrez, Lhomond, etc.

Il avait réuni sept à huit éditions de chacune de ces grammaires; chaque jour il en portait une sous son bras. Le dimanche, il avait encore une autre occupation. Il conservait sa place au lutrin, mais il nechantait que connue amateur, et surtout quand il s'agissait de relever un couac ou une fausse noie faits par son successeur.

Aussi, dans celte période de bien-être, il avait considérablemenl engraissé et l'on pouvait dès lors prévoir que dans quelques années il passerait pour un phénomène d'embonpoint, lui qui n'avait jamais passé que pour un phénomène de maigreur.

Disons qu'en ce qui concernait la commune, Coco avait tenu toutes ses promesses et au-delà.

Une somme de vingt mille fruncsavail été déposée à litre de don entre les mains du maire, qui s'en servait pour des travaux d'utilité publique.

Freysolles fut pourvu de fontaines et de rigoles pavées; ou consolida le pont du Mortard qui menaçait ruine depuis longtemps ; les chemins de défrichement furent empierrés ; les voies de gi'ande communication amélioi'ées.

On s'accordait à dire que dans vingt ans le village serait un des plus beaux du déparlement, comme il en était un des plus fertiles.

Aussi la reconnaissance publique ne faisait-elle pas défaut au Baraquer. Il y avait bien eu par-ci par-là quelques petites jalousies se manifestant en pointes légères, principalement contre le maître d'école et sa fille; mais le père Galoppot était devenu si bon entant, et Julie avait si peu de (ierlé et tant de bon cœur, qui' les mauvaises langues finirent par se taire.

Le nouveau seigneur se trouvait d'autant mieux disposé à favoriser les dmix communes (pie, lo maire étant mort, le préfet du déparlement avait presque littéralement forcé le père Mathieu à siiccédei' à ce magistral.

Le patriarche, à qui les fonctions de maire répugnaient un peu, avait accepté par égard pour le préfet et iiour le Baraquer, et la commune n'avait jamais été administrée avec autant de sagesse et de dé.sintéres.semenl.

Sa besogne faite, le vieux laboureur se rendait presque chaque soir à Chain j)carré, auprès de si-s amis el cousins. — Ces veillées étaient très-gaies, bien (pie parfois lo souvenir des jours passés vînt assombrir un peu les expansions miitui'lles.

Mais on était piesque en famille; aussi ces nuages passa-

gei's s'eiivolaicnt-ils aussi rapidement (pi'ils étaient venus.

On était presque eu famille, disons-nous. Eu ellul, mai-

gié son immense forluoe, le Baraquer rec lail peu de visites. Et quand il jecevait, c'était à des jours fixes.

On voyait alors dans son salon quelques i)ersonnages quasi-importants, le préfet, le prociiteur du roi, le président du tribunal, le vieux curé de Freysolles et d'autres encore.

Ces jours-là, le père Mathieu n'apparaissait pas. La raideur magistrale des invités pesait ii cet esprit libre et même un peu moqueur. — Il craignait de les blesser par un mot il double entente ou par une répartie trop acérée, lancée dans ce langage à demi |)atois qui serait alFreusenient trivial s'il n'était pas avant tout très-spirituel.

Mais, comme conclusion de ce premier épisode, venonsen au fait qui motive le litre de ce chapitre.

Un soir, le père Mathieu arriva au château, ix son heure accoutumée.

Dans une vaste salle du rez-de-chaussée, éclairée par une double lampe suspendue au plafond, une dizaine de personnes étaient réunies autour de la cheminée, grâce h cette habitude de l'hiver qui fait qu'en été même, lorsqu'il n'y a pas de feu dans l'àtre, on ne se groupe pas moins auprès de lui.

C'étaient le maître et la maîtresse de la maison, le père Galoppnt, toujours flanqué d'ime de ses grammaires, jiuis les valets de charrue, et les domestiques mâles et femelles.

Le Baraquer remarqua tout de suite que les lèvres du vieillard étaient plissées par un sourire qui ne lui était pas habituel.

— Qu'y a-t-il de nouveau? — lui deinanda-t-il. Le paysan s'assit et répondit :

— Une chose fort curieuse! C'est tout l'ue histoire.

— Alors, racontez-nous cette histoire...

— Vous connaissez tous Diodot Maillard, un cuisti'o, un ladre qui aurait écorchè une puce pour en avoii' la peau... Hais il ne faut pas médire des morts...

— 11 est donc mort?

— Il y a deux heures. Enfin, écoulez...

Tout le monde se rapprocha du père Mathieu ; le maître d'école lui-même ferma momentanément sa grammaire. C'était la première édition de la grammaire de, Guérouet.

— Votre père, François, continua le vieillard, avait une profonde sagacité. En léguant à feu Maillard une l'ente de douze cents francs po'ir avoir soin de son cheval, il savait parfaitement ce qui devait en résulter; et il doit rire dans sa tombe de voir qu'il avait deviné juste.

« Lors de la délivrance du legs, Diodot ne se sentit pas de joie. — J'étais lii. — Il fit un saut qui endommagea notablement sa culotte, sa vénérable culotte autrichienne. — C'est la première fois que, pareille chose lui arrivant dans son haut-de-chausses, il n'ait pas juré connne un crorheteur qui se laisse tomber une biiche sur le pied...

« Ou lui amena le cheviil.

« C'était une bête de dix ans, capable d'aller jusqu'à la trentaine. D'un coup d'oeil Diodot s'assura de cela. — Puis il fil mille caresses au cheval, l'appela Loulou, Bibiche, etc.. Il avait l'air de retrouver un frère qu'il aurait cru mort et qui serait revenu d'Amérique... avec de l'argent...

« Ensuite il emmena la bête dans sa maison. Un de ses neveux voulait enfourcher l'animal, mais Diodot lui rebouîa des yeux capables d'épouvanter le diable lui-même. Il aurait craint que ce gamin n'éciasât le cheval.

M II avait préparé dans son écurie une excellente litière haute de trois pieds, avec de la paille que je lui avais prêtée et qu'il s'est bien gardé de me rendre.

« Le bidet s'étendit voluptueusement là-dessus.

i< Mais il fallait du foin et de l'avoine.

(I Diodot fit le tour du village en prétextant qu'il n'avait pas encore eu le temps de se pourvoir. Il oljtint ainsi chez l'un et chez l'autre de la nourriture pour son cheval pendant plus d'un mois.

M 11 faut lui rendre cette justice; c'est que pendant ce mois le cheval ne manqua de riirn. — Comme Maillard battait en grange pour les gens jusqu'à quaire heures du soir, à peine arrivé chez lui, il s'occupait du quadrupède. Il le menait promener par le licol en ayant soin de le faire passer dans les prés pour qu'il ne se blessât pas les pieds et aussi pour qu'il prît gratuitement le vert.

» Quelqu'un s'avisa de lui demander son cheval pour une journée: Diodot ne répondit rien. Il tourna le dosa cet individu qui était son ami ; et depuis il ne lui adressa plus la parole.

« Au bout de ce premier mois, Bibiche était devenu gras... comme mon cousin Galopol.

« Diodot toucha cent francs de rentes; et voyant que personne ne voulait plus lui donner ni foin ni avoine, force lui fut d'en acheter.

« Il serait superflu de dire que le cheval ne fut pas aussi heureux le second mois que le premier, Diodot lui ayant retranché à peu près le cinquième de sa pitance. Mais les prés étaient là. — Maillard y conduisait plus que jamais son cheval ; si bien qu'il ne maigrit pas visiblement...

« Ce que voyant Maillard, il se trouva dans la tête, un beau matin, une idée.

« — Si ce cheval travaillait .un peu, se dit-il, ça ne lui ferait point de mal; puis voici le moment du labour, je réaliserais avec lui quelques bénéfices. — Tiens! pourquoi pas? Il y en a qui n'ont qu'un cheval pour tout potage. Ils mènent du sable, des cendres, de la mine (I) ; ils sont gras comme des quartiers de lard, et ronds comme des futailles. — Donc ils gagnent de l'argent...

« Celle conclusion déduite, Diodot commença à faire Irimer Bibiche. Il conduisit à la ville le déménagement de je ne sais plus qui. Ça lui rajjportaun écude six fiancs.

« Alléché par ce bénéfice, il fit concurrence au père Billaut.

« Deux fois par semaine, il conduisait à Besançon une voitui'ée de cendres pour les lessives, de guenilles pour les chilTonniers, etc., et, comme il ne dépensait presque rien dans ses voyages, il avait tout bénéfice.

« Une telle réussite l'enhardit h un si haut point qu'il acheta une supeibe culotte à peu près neuve dans un de ses voyages. — Dès lors le treillis autrichien fut oublié; on n'en parla plus que pour son oraison funèbre.

« Le cheval était bien reposé ; aussi ce travail inaccoutumé n'exerça-t-il sur son économie aucune action fâcheuse, ce qui mit le condile à la jubilation du vieil avare.

(I Mais à force de marcher les souliers s'usent.

« Maillard ne s'occupait pas des siens. Il les prenait avec lui, mais c'était pour parade, il ne les mettait à ses pieds que pour entrer dans les villes. — Tout le long de la route, malgré les pie'rres et le froid, il marchai! nupieds.

« Il n'en était pas de nièn)c du cheval.

« Un jour, Diodot s';:perçut avec effroi que Bibiche était déferré. — Il fallut recourir au maréchal qui lui demanda pour quatre fers la somme exorbitante de trois francs dix sous. — Maillard marchanda longtemps et finit par donner tiois francs neuf sous au forgeron. Puis il

(t) Du iniuerai Je fer.

vendit pour neuf sous les vieux fers h un ferrailleur, de sorte qu'il ne dépensa en réalité que trois francs.

« Ce fut Bibiclie qui en pâtit, — il fallut faire un voyage en sus pour rattraper cette somme. — Le cheval s'en tira gaillardement; dès lors sa période de décadence commença.

« Diodot supprima d'abord sa ration d'avoine, prétendant que ce grain est très-échauffant et peut causer de graves perturbations dans les intestins. — D'ailleurs, l'avoine coûtait cinquante sous le boisseau et Bibiche en mangeait facilement un quart par jour.

« Bibiche maigrissait :

« — C'est l'elTet de l'été, — se dit Diodot. — Je maigris toujours en été. — 11 ne faut pas y faire attention.

« Et il continua ses pérégrinations en chargeant de plus en plus la pauvre bêle et en lui donnant de moins en moins à manger.

« Quelques semaines plus lard, un mauvais plaisant fit entendre à Maillard que son cheval paraissait échauffé.

« — Vous lui donnez du foin ; je le parierais, lui dit-il.

« — Ma foi ouil répondit Maillard.

« — Eh bien ! c'est un tort que vous avez, sentez-moi un peu ce foin, il pue le vinaigre; il n'y a rien qui dessèche comme cela. — Si vous continuez, votre cheval périra...

« Diodot fut effrayé.

« — Du reste, ajouta le bailleur de conseils, les foins sont très-mauvais celte année.

« — Que faut-il donc lui donner? — balbutia l'avare.

« — De la paille ! de la paille bien fraîche.

« La paille coûte moins cher que le foin, Diodot donna de la paille à son cheval, si bien que le pauvre animal desséchait sur pied, et ne projetait plus d'ombre au soleil.

« — Ça se remettra, disait tranquillement Maillard. La paille est Irès-rafraîchissante.

« Enfin, un jour on ne vit pas sortir le cheval. — Maillard sortait toujours et battait de nouveau en grange, mais il était pâle, défait, abattu.

« — Vous avez renoncé à vos voyages? lui dit-on.

(( — Oui, répondit le vieux grigou. Je laisse reposer mon cheval.

« Mais on s'aperçut bientôt que Diodot Maillard n'achetait plus ni paille ni foin ; puis en passant devant sa maison, toujours hermétiquement close, on sentait une odeur fétide comme celle qu'exhale un charnier.

(( On ne savait à quoi attribuer ce fait étrange.

« Enfin le vétérinaire chargé de donner au cheval un certificat de vie, vint un jour chez Diodot Maillard. Celuici voulut s'esquiver; mais le praticien le menaça et il ouvrit la porte de son écurie.

» Le cheval, debout sur ses quatre pieds, la tête tournée du côté du râtelier, se tenait immobile. Une odeur infecte s'épandait autour de lui.

« Le vétérinaire se boucha les narines et approcha [ilus près.

(( Horreur! le cheval était mort depuis près d'un mois! Mais Diodot Maillard l'avait tellement élançonné qu'il avait la position d'un animal parfaitement portant.

<( Le vétérinaire fit son rapport et hier l'ordre arriva qui reversait les douze cent francs de rentes dans le corps de votre succession, François!

« Diodot Maillard ne put survivre <i celte perle !

(( Il y a quelques heures un de ses parents entra dans son taudis. — 11 trouva le vieillard mort au milieu d'une rivière d'écns qu'il avait empilés /un h un par la corniche de son armoire et qui avaient enfin crevé les portes vermoulues de leur cachette.

« Il y avait lâ-dedans plus de quarante mille fiancs'...

— Ma fui, fit le maître d'écolo, il serait bon que des traits semblables arrivassent h U\ cnnnai.-snnce du public et que les hommes d'aujourd'hui ivftujeassciit comme les anciens un blâme sévère aux cendres des avares et des gens mauvais! — Il suffirait d'une mort pareille tous les ans, pour que les pères élevassent leurs enfants dans de bons senlimonls, leur inspirassent dès leurs plus Icndies années le goût des vertus généreuses et leur inculquassent l'instinct de la charité. Je souhaiterais, mon cher gendre, que vous gravassiez cet exemple sur l'airain et que vous le donnassiez à lire plus tard à vos enfants, pour qu'ils s'en imprégnassent le cœur, i[ii'i\s s'étudiassent h ne i)as l'imiter, qu'ils s'en éloignassent et enfin qu'ils méritassent que leurs contemporains les considérassi'nl connue des citoyens utiles à leurs concitoj'ens,..

Page 1