DES REVES
Les rêves sont des impressions unilatérales qui arrivent à lame sans le secours des objets extérieurs.
Ces phénomènes si communs et en même temps si extraordinaires , sont cependant encore peu connus.
La faute en est aux savans qui ne nous ont pas encore laissé un corps d’observations suffisant. Ce secours indispensable viendra avec le temps , et la double nature de l’bomme en sera mieux connue.
Dans l’état actuel de la science , il doit rester pour constant qu’il existe un fluide aussi subtil que puissant, qui transmet au cerveau les impressions reçues par les sens, et que c’est par l’excitation que causent ces impressions que naissent les idées.
Le sommeil absolu est dû à la déperdition et à l’inertie de ce fluide.
11 faut croire que les travaux de la digestion et de l’assimilation , qui sont loin de
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s’arrêter pendant le sommeil , réparent cette perte; de sorte qu’il est un temps où l’individu, ayant déjà tout ce qu’il faut pour agir , n’est point encore excité par les objets extérieurs.
Alors le fluide nerveux, mobile de sa nature, se porte au cerveau par les conduits nerveux ; il s’insinue dans les mêmes endroits et dans les mêmes traces. Puisqu’il arrive par la même voie , il doit donc produire les mêmes effets , mais cependant avec moins d’intensité.
La raison de cette différence me paraît facile à saisir. Quand l’homme éveillé est impressionné par un objet extérieur, la sensation est précise , soudaine et nécessaire; l’organe tout entier est en mouvement.
Quand, au contraire , la même impression lui est transmise pendant son sommeil , il n’y a que la partie postérieure des nerfs qui soit en mouvement; la sensation doit nécessairement être moins vive et moins positive; et pour être plus facilement entendus, nous dirons que chez l’homme éveillé il y
a percussion de tout l’organe, tandis que chez l’homme dormant il n’y a que l’ébranlement de la partie qui avoisine le cerveau.
Cependant on sait que , dans les rêves voluptueux, la nature atteint son but à peu près comme dans la veille : mais cette différence naît de la différence même des organes ; car la génésique n’a besoin que d’une excitation , quelle qu’elle soit , et chaque sexe porte avec soi tout le matériel nécessaire pour la consommation de l’acte auquel la nature l’a destiné.
Quand le fluide nerveux est ainsi porté au cerveau , il y afflue toujours par les couloirs destinés à l’exercice de quelqu’un de nos sens : et voilà pourquoi il y éveille certaines sensations, ou certaines séries d’idées préférablement à d’autres. Ainsi , on croit voir , quand c’est le nerf optique qui est ébranlé , entendre, quand ce sont les nerfs auditifs , etc. , et remarquons ici comme une singularité , qu’il est au moins très-rare que les sensations qu’on éprouve en rêvant se rapportent au goût ou à l’odorat.
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Ce serait un travail digne des plus savans, que de rechercher pourquoi deux de nos sens n’impressionnent point l’ame pendant le sommeil ; tandis que les quatre autres jouissent de presque toute leur puissance. Je ne connais aucun psycologue qui s’en soit occupé.
Remarquons aussi que plus les affections que nous éprouvons en dormant sont intérieures , plus elles ont de force. Ainsi les idées les plus sensuelles ne sont rien auprès des angoisses qu’on ressent , si on rêve qu’on a perdu un enfant chéri, ou qu’on va être pendu. On peut se réveiller en pareil cas, tout trempé de sueur ou tout mouillé de larmes.
Quelle que soit la bizarrerie des idées qui quelquefois nous agitent en dormant, cependant , en y regardant d’un peu près , on verra que ce ne sont que des souvenirs, ou des combinaisons de souvenirs. Ainsi, je suis tenté de dire que les songes ne sont que la mémoire des sens.
Leur étrangeté ne consiste donc qu’en ce
que l’association de ces idées est insolite , parce qu’elle s’est affranchie des lois de la chronologie, des convenajices et du temps *, de sorte qu’en dernière analyse, personne n’a jamais rêve à ce qui lui était auparavant totalement inconnu.
On ne s’e'tonnera pas de la singularité de nos rêves si l’on réfléchit que, pour l’homme éveillé, quatre puissances se surveillent et se rectifient réciproquement, savoir : la vue, l’ouie, le toucher et la mémoire ; au lieu que chez celui qui dort, chaque sens est abandonné à ses seules ressources.
Je serais tenté de comparer ces deuxétats du cerveau à un piano, près duquel serait assis un musicien qui , jetant par distraction
* Les songes sont le véritable type du romantisme. Je gagerais qu’il est arrivé aux classiques les plus déterminés , à M. Raynouard , à M. Léon Thiessé , à M. Andrieux lui-même, de composer en rêvant une pièce romantique , peut-être même chacun de ces messieurs était- il son propre héros :
Enfant au premier acte et barbon au dernier.
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les doigts sur les touches , y formerait, par réminiscence , quelque mélodie, et qui pourrait y ajouter une harmonie complète , s’il lisait de tous ses moyens. Cette comparaison pourrait se pousser beaucoup plus loin , en ajoutant que la réflexion est aux idées ce que l’harmonie est aux sons, et que certaines idées en contiennent d’autres , comme un son principal en contient d’autres qui lui sont secondaires, etc., etc.
DE l’influence DE LA NUTRITION SUR LE REPOS, LE SOMMEIL ET LES SONGES.
Que l’homme se repose, qu’il s’endorme ou qu’il rêve, il ne cesse pas d’être sous la puissance des lois de la nutrition , et ne sort pas de l’empire de la gastronomie.
La théorie et l’expérience s’accordent pour prouver que la qualité et la quantité des alimens influent puissamment sur le travail , le repos, le sommeil et les rêves.
L’homme mal nourri ne peut long-temps
suffire aux fatigues d’un travail prolongé ; son corps se couvre de sueur , bientôt ses forces l’abandonnent, et pour lui le repos n’est autre chose que l’impossibilité d’agir.
S’il se livre à un travail d’esprit , les idées chez lui naissent sans vigueur et sans précision ; la réflexion se refuse à les joindre, le jugement à les analyser ; le cerveau s’épuise dans ces vains efforts, et il s’endort sur le champ de bataille.
J’ai toujours pensé que les soupers d’Auteuil , ainsi que ceux des hôtels de Rambouillet et de Soissons, avaient fait grand bien aux auteurs du temps de Louis XIV , et le malin Geoffroy (si le fait eût été vrai) n’aurait pas tant eu tort quand il plaisantait les poètes de la fin du dix-huitième siècle sur l’eau sucrée qu’il croyait leur boisson favorite.
D’après ces principes , j’ai examiné les ouvrages de certains auteurs connus pour avoir été pauvres et souffreteux, et je ne j leur ai véritablement trouvé d’énergie que quand ils ont dû être stimulés par le senti-
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ment habituel de leurs maux, ou par l’envie, souvent assez mal dissimulée, x Au contraire , celui qui se nourrit bien, qui répare ses forces avec prudence et discernement, peut suffire à une masse de travail qu’aucun être animé ne supporterait.
La diète et les excès de table ont une égale influence sur le sommeil et sur les rêves.
Celui qui a besoin de manger ne peut pas dormir; les angoisses de son estomac le tiennent dans un réveil douloureux , et si la faiblesse et l’épuisement le forcent à s’assoupir, ce sommeil est léger, inquiet et interrompu.
Celui qui , au contraire , a passé dans son repas les bornes de la discrétion , tombe immédiatement dans le sommeil absolu.
S’il a rêvé , il ne lui en reste aucun souvenir, parce que le fluide nerveux s’est croisé en tout sens dans les canaux sensitifs. Par la même raison , son réveil est brusque , il revient avec peine à la vie sociale; et quand le sommeil est tout-à-fait dissipé , il se res-
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sent encore long-temps des fatigues delà digestion.
On peut donner comme maxime générale que le café repousse le sommeil. L’habitude toutefois affaiblit et fait même totalement disparaître cet inconvénient.
Quelques alimens, au contraire, provoquent doucement au sommeil : tels sont ceux où le lait domine, la famille entière des laitues, la volaille, le pourpier, la fleur d’orange, et surtout la pomme de reinette, quand on la mange immédiatement avant ’ de se coucher.
En général , tous les alimens qui sont légèrement excitans, font rêver : tels sont les viandes noires, les pigeons, le canard, le gibier et surtout le lièvre.
On reconnaît encore cette propriété aux asperges, au céleri , aux truffes, aux sucreries parfumées , et particulièrement à la vanille.
Ce serait une grande erreur de croire qu’il faut bannir de nos tables les substances qui sont ainsi somnifères ; car les rêves
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qui en résultent sont en général d’une nature agréable , légère, et prolongent notre existence même pendant le temps où elle paraît suspendue..
Il est des personnes pour qui le sommeil est une vie à part, une espèce de roman prolongé, c’est-à-dire que leurs songes ont une suite; qu’ils achèvent, dans la seconde nuit , celui qu’ils avaient commencé la veille , et qu’ils voient en dormant certaines physionomies qu’ils reconnaissent pour les avoir déjà vues , et que cependant ils n’ont jamais rencontrées dans le monde réel.