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PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 biSy RUE DE RICHELIEU, 28 bîs

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^^lensis

Jeanne Soubeyroux, étant enceinte de huit mois, ne pouvait plus se baisser pour ramasser les huîtres dans le vivier.

Elle était donc restée à la hutte, seule avec sa nièce Madeleine, âgée de sept ans ; elle était assise au bord d'un ruisseau canalisé, affluent de la Seudre, qui effritait le terre-plein de la maison, et Madeleine se tenait contre sa chaise, debout.

Toutes les deux regardaient, d'une façon vague, le vaste paysage, où rien de notable ne surgissait qui pût fixer leur attention :

car le pays d'Arvert et de Marennes est plat comme la Beauce, morcelé comme elle en parcelles rectangulaires, qui, au lieu d'être des cultures, sont des salines, des claires où les huîtres s'engraissent, des bassins cimentés où elles se dégorgent ; il n'y a, dans le quadrillé de la plaine, d'autres courbes que le cercle de l'horizon et les rives de l'estuaire ; et les uniques saillies sont le clocher de Marennes, deux cheminées d'usine, çà et là quelques huttes coiffées de tuiles, pareilles à celle où demeuraient les deux frères Soubeyroux, leurs femmes et la fille de l'aîné.

Les autres jours, il passe des gens sur les aboiteaux qui limitent les bassins, et des carrioles sur les taillais plus larges qui traversent les parcs ; puis les lointains sont animés par les silhouettes courbées, mouvantes, à demi nues, des sauniers qui fringuent l'eau des salines pour hâter la cristal-

lisation, qui écrément le sel blanc et qui râtellent le sel gris. Mais aujourd'hui le pays était dépeuplé aussi loin que la vue pouvait s'étendre : tous les hommes et toutes les femmes étaient partis ce matin, afin de récolter les huîtres mûres pour le parquage dans les viviers de la côte et de l'île d'Oléron, oii l'on puisait ce jour-là, comme chaque année en septembre, pour la première fois de la saison.

Cette fatale date de septembre, rappelée à Jeanne Soubeyroux par tous les détails environnants du silence et de la solitude, était la cause principale de sa mélancolie : parce que, dans peu de jours, toutes les femmes du pays allaient partir pour les villes du Midi, où elles font le commerce de leurs huîtres sous des portes qu'elles louent ; et elle-même ne partirait point pour Marmande où d'habitude elle tenait sa porte; et surtout, elle tremblait d'accoucher après le

départ des femmes , de n'avoir autour de son lit que la petite fille inutile et les deux hommes placides, gauches : ils sont ainsi dans cette contrée où ils restent sédentaires, tandis que leurs compagnes ont l'humeur voyageuse et des volontés indépendantes. Elles affectent des allures viriles, et ce matin, lorsque Jeanne les avait vues s'embarquer sur les filadières, mêlées aux hommes et vêtues comme eux, d'un pantalon relevé au-dessus du genou, les jambes nues, elle avait eu l'impression anticipée qu'il n'y avait plus là que des mâles et que les femmes étaient déjà parties.

« Les femmes sont parties... Les femmes sont parties... » murmurait-elle, chaque fois qu'un frisson de la fièvre qu'avaient entretenue durant toute sa grossesse les émanations marécageuses, la secouait de sa morne contemplation. L'enfant douce, obstinée, sans étonnement, lui répondait

chaque fois : « Non..., non..., » sans même tourner vers elle sa petite tête, que l'immense coiffe du pays, la kissnot, enveloppait et ombrageait toute.

« Yoici qu'elles reviennent, d dit Madeleine tout à coup, désignant la flottille des filadières au loin , pareille à une bande d'oiseaux blancs rayant la surface de l'eau avec une pointe de leurs ailes triangulaires. Mais Jeanne, muette d'abord, se reprit à délirer dès qu'elle put distinguer de nouveau les femmes travesties, et murmura : (( Hélas ! elles sont parties... elles sont parties... »

Sa douleur fut plus âpre lorsque réellement, une à une^ elles partirent, et l'angoisse devint terrible lorsque ce fut sa bellesœur qui disparut. Elle accoucha le lendemain, avant terme, d'un enfant très faible, déjà fiévreux, et dont la plainte continue

ressemblait au murmure de sa mère : « Les

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femmes sont parties... » C'était un garçon : on l'appela Henri.

Cet hiver-là et celui d'après, la hutte des Souheyroux fut la moins attristée du pays : c'était la seule oi^i une femme restât. La mère n'avait pu aller tenir sa porte à Marmande, ni à la suite de ses relevailles, ni Tannée suivante, voulant nourrir son fils longtemps. Mais en revanche la séparation fut plus dure la deuxième année, lorsqu'elle dut se résigner à reprendre sa vie habituelle.

A l'heure de l'adieu, l'enfant, qui était grave et calme, ne pleura point; il ne jeta môme pas les bras au cou de sa mère avec une ardeur excessive ; pourtant il avait l'air de comprendre ce qui arrivait : il était resté tout le jour assis tristement au bord d'une claire, à suivre des yeuxla circulation des anguilles fines et la marche oblique des crabes.

Mais le soir, quand il fallut souper dans la salle basse, il se jeta par terre dans un coin, s'accrocha de ses petites mains aux mailles d'un filet et refusa de manger. Une lueur de fièvre s'était allumée en ses yeux. Lorsque son père voulut le déshabiller pour dormir, il sembla répugner au contact maladroit de l'homme ; il eut d'abord une velléité inutile de résistance, puis des larmes et le visible regret d'avoir du céder. Une fois couché, il continua de pleurer silencieusement, mais sans colère, sans l'impérieux désir qu'affichent les enfants de tirer vers eux l'attention : si bien que le père, indécis et navré, eut l'idée de le prendre dans son lit; mais ce fut alors une fuite continuelle de ce petit corps loin des bras qui voulaient l'étreindre, et toujours, toujours des larmes, une révolte muette.

Le matin, aussitôt levé, il s'échappa; il

courut en titubant le long des claires, il s'assit à quelque distance de la maison et se remit à examiner l'eau comme la veille. On le cherchait avec inquiétude et on l'appelait pour le repas, mais il feignait de ne pas entendre. Il fallut que ce fût la petite Madeleine, sa cousine, qui allât le prendre par le bras ; aloi's il obéit tout de suite et revint cramponné à sa robe.

De ce jour, il ne la quitta plus, elle veilla aux moindres détails de sa vie, et les plus indifférents devinrent aussitôt pour lui des plaisirs savoureux. Elle lui mettait le matin ses vêtements, avec ses mains d'enfant déjà féminines ; elle le faisait manger et boire, et le soir elle le déshabillait : à cette heure, bien que ravi, parfois il affectait des boutades et de gros chagrins, parce que, pour le consoler, elle le prenait avec elle dans sa couchette, et il s'endormait alors délicieusement entre ses bras.

Grâce à Madeleine, au lieu d'être à l'abandon ou réduit à la compagnie des tout petits de son âge qui ne savent pas jouer, il fréquentait des filles qui avaient sept ans de plus que lui comme sa cousine, et qui lui faisaient l'effet d'être des femmes. Il passait toutes ses après-midi dans l'extase de les voir. Il ne parlait pas avec elles, mais il riait de leur gaieté; leurs jolis gestes le transportaient, et vraiment elles étaient exquises, car la race est affinée en ce pays riche, et toutes les femmes ont le teint et le regard faits avec la nacre des coquillages dont elles se nourrissent.

Et puis, s'il n'était pas admis à leurs jeux comme un égal, du moins elles jouaient de lui quelquefois. 11 était la vivante poupée que l'on portait et que l'on baisait. Tous les bras tour à tour se fermaient autour de lui, toutes les mains l'effleuraient, et cette comédie de maternité était d'autant plus

jolie qu'elle n'est pas une comédie dans les campagnes, où souvent les plus jeunes filles sont les mères adoptives des enfants qu'elles peuvent à peine soulever.

Mais bientôt Henri perdit celle qui était la source de toutes ses joies. Lorsque Madeleine eut douze ans, sa mère voulut l'emmener avec elle à Tarbes, où elle avait besoin d'une aide. Henri fut isolé. La compagnie des enfants aussi jeunes que lui ne lui procurait nul plaisir, et il n'osait point, sans Madeleine, se risquer parmi les filles : à l'exemple de tous ceux qui ont eu l'amour de la femme, il en avait également une peur qui se combinait avec un instinctif désir des frôlements.

Déjà même des instincts de pudeur s'étaient éveillés en lui, bien qu'il ignorât parfaitement toutes les réalités de l'amour ; car, si l'ignorance n'est guère possible aux enfants de la terre ferme, à qui la Nature

LES FEMMES SONT PARTIES. il

trahit par des spectacles quotidiens le secret de ses fécondations, elle est imposée aux enfants de cette région, où les unions se dissimulent dans le mystère fuyant de l'eau courante ou dans les profondeurs calmes de l'eau endormie.

Cette pudeur n'en était que plus charmante d'être injustifiée : c'était un adorable illogisme, pareil à celui de certaines âmes qui ne soupçonnent même point la possibilité de mal faire, et qui néanmoins, par le seul mécanisme de leur délicatesse native, ont des inquiétudes et des scrupules inconscients.

Ainsi, à présent que Madeleine n'était plus là pour provoquer cette hardiesse par son exemple, jamais il n'aurait osé, devant les filles, retirer ses souliers et ses bas au bord des claires, afin de mettre avec elles ses jambes dans l'eau. Et il n'aurait pas aimé à se dépouiller de presque tous ses habits

pour travailler dans les marais salants, craignant, avec une honte qui se doublait d'un désir inavoué, que le regard de quelque fille qui passerait à distance ne s'égarât sur lui.

Il ne fallait pas songer, d'ailleurs, à lui imposer une tâche : il n'était point paresseux, mais nonchalant et alangui ; la fièvre ne lui laissait de répit qu'à de rares intervalles. Lorsque l'on essaya de l'envoyer à l'école, le moindre travail l'étourdit; surtout il ne put supporter d'être parmi une aussi grande quantité d'enfants, car ceux qui ont besoin d'être réchauffés par de voluptueuses sympa-thies craignent la foule indifférente ; enfin la gêne d'être entouré uniquement de garçons suscita de sourdes révoltes dans son cœur étonné.

Le père Soubeyroux ne s'obstina point et garda son fils auprès de lui. Il avait compris dès les premières années le mal dont Henri

souffrait. Il savait confusément que certains hommes ont des poumons qui s'étiolent dans les atmosphères où aucune femme n'a respiré. Lui-même passait chaque année par des troubles analogues, lorsque Jeanne désertait son toit et son lit : ce n'était pas une déchirante douleur à l'instant de la séparation, non, il était résigné à l'accomplissement des choses nécessaires ; mais ensuite et durant plusieurs semaines, c'était un envahissant malaise, un spleen des sens, un engourdissement du cœur qui va s'endormir, comme certains animaux, d'un sommeil de tout l'hiver. Il le connaissait, ce mal, pour avoir causé tout un soir avec un parent qui avait navigué au loin, et qui lui disait les peines de la claustration errante et l'affadissement du désir continu toujours irréalisé.

Mais il sentait que le malaise de son fils était quelque chose de plus subtil encore

li CŒURS A PART.

que ce malaise , une quintessence de ce malaise : avec la tranquillité de son ignorance , avec sa santé précaire et la fièvre qui le rongeait , il ne pouvait y avoir là aucune précocité qui vînt du sexe même, et chez Henri la délicatesse du désir n'était pas compromise avec la grossièreté du besoin.

Puis il était impossible de ne pas deviner la noblesse de ce mal étrange, rien que par la transfiguration saisissante qu'il faisait subir à tout le corps : cette singularité d'un enfant de campagne brun, ce nez déjà busqué qui donnait tant de sérieux au joli visage, cette peau fine que les plus ardents soleils n'avaient pu piqueter de taches de rousseur, cette peau uniformément blanche et diaphane comme si la fièvre eût éclairé le corps par dedans, ces grands yeux noirs et cernés tout au fond desquels on apercevait un reflet du feu intérieur, toutes ces dis-

tinctions révélaient au père raffinement du fils et la qualité plus rare de sa maladie.

Mais la nature de cette maladie n'était point douteuse : elle était trop clairement indiquée par les phases mêmes de son développement. Chaque année, vers la fin de septembre, lorsque le départ des femmes était imminent, Henri était pris d'une agitation fiévreuse qui tombait le mois suivant. Il restait tout l'hiver dans la torpeur. Il renaissait au printemps, lorsque la première kissnot était signalée dans le pays; mais alors il vivait trop ardemment, il était prédisposé à la fièvre, il avait la fièvre dès que l'on vidait l'eau des claires et que le sol vaseux commençait à se craqueler au soleil ; puis c'étaient de nouveau ses inquiétudes de septembre, enfin la torpeur et l'oisiveté absolue.

Cette oisiveté, l'une des inévitables con-

séquences de son mal, en devenait aussi l'un des plus traîtres agents. Henri était quelquefois obligé de s'attarder au lit, ou même d'y demeurer toute une journée; et il y prenait un plaisir fâcheux, goûtant trop le laisser -aller du corps que nul vêtement n'embarrasse , trop les caresses du drap ; et il finissait par savourer sa langueur et par jouir de ses énervements. S'il allait mieux et si le temps était beau, tandis que les autres garçons, courant sur les aboiteaux qui séparent les claires comme sur des crêtes de mur, se font des jambes agiles et fortifient leurs poitrines en respirant l'ivresse du sel, Henri, après quelques pas, se couchait à la renverse, et laissait pendre volontiers dans l'eau son pied négligent et nu. Ou bien il se penchait vers son ombre flottant dans l'eau des claires, il approchait tellement son visage de la surface que l'image cessait d'être une ombre

en silhouette, se précisait, se colorait même un peu, et ses yeux qui s'aimaient, se contemplaient eux-mêmes fixement jusqu'à s'hypnotiser.

Toutefois ses vagabondages ne présentaient pas un charme uniforme. La nature lui paraissait capricieuse et changeante. Le paysage de la Seudre est extrêmement facile à interpréter en sens divers et passe à tout instant, grâce au moindre effet d'ombre ou de soleil, de la plus riante sérénité à la tristesse morne. C'est du moins ainsi qu'il le voyait, suivant l'état de plénitude ou la détresse de ses appétits voluptueux.

Aux époques d'absence des femmes, c'était presque toujours la terre en larmes, l'horizon sans intérêt, sans sollicitation et sans station pour le regard, l'immensité d'une plaine, mais d'une plaine inféconde, l'infini |d'une mer, mais d'une mer

morte, sans déferlement de flots, sans voix.

D'autres fois, c'était comme le pays symbolique de la femme, un pays où il y aurait de tous les côtés des miroirs au lieu de parterres, afin que sa beauté s'y mire à chaque pas; et le soir, le ciel se reflétait si parfaitement dans les claires immobiles que la terre était pleine d'étoiles.

Le paysage ne se mettait guère en fête de la sorte qu'au temps des femmes. Il y avait cependant de belles soirées en hiver. Henri savait en jouir ; seulement il ne pouvait alors se figurer que la sensation qu'il avait fût immédiate : cela lui faisait l'effet d'un souvenir. L'être voluptueux sortait un instant de sa torpeur et renaissait à la conscience, mais pas plus clairement que dans un rêve. Il était fatal en ces occasions qu'il songeât à Madeleine; non que ses instincts voluptueux s'attachassent à elle plus spécialement et tendissent vers une forme

d'amour particularisée : mais elle représentait à ses yeux la femme, et surtout elle l'avait pris par la main pour le conduire parmi d'autres femmes.

Aussi le jour où Madeleine revenait à la hutte des Soubeyroux, était-il chaque année pour Henri le seul jour d'équilibre et de santé parfaite. Mais, une année, cette émotion fut tout autre. Lorsqu'il se retrouva en présence de Madeleine, il reçut un coup. Il sentit qu'une barrière était entre eux. L'intimité n'existait plus. Madeleine paraissait fière et dédaigneuse. Désaccoutumée de son village, déformée par un semblant d'éducation , elle ne comprenait plus le charme de ce petit sauvage, et elle le malmenait avec un pédantisme enfantin.

Il reçut l'année d'après un coup plus terrible encore.

Un de ces baigneurs des plages voisines qui font souvent la partie de dé-

jeûner dans les parcs aux huîtres, s'était affectionné à Madeleine; il lui trouva une porte libre à Paris. Durant l'hiver, il courut sur elle quelques méchants propos, bien qu'en ce pays ou les huttes sont clairsemées, on ne cause et on ne médise guère. Aucun d'ailleurs ne revint aux oreilles d'Henri; mais son instinct était infaillible, et cette année-là, sans qu'il pût s'en expliquer la cause, il fut désespérément triste lorsque Madeleine reparut.

Dès lors, sa fièvre n'eut plus d'intermittences, et son mal sans périodes et sans phases distinctes devint incohérent. Sa consomption se poursuivait sans retours à la santé, sans alternatives. Le cœur ne souffrait plus, l'indifférence, l'inconscience même était complète. Ce n'était plus qu'un mal matériel qui achevait son œuvre sûrement. Des saisons se succédèrent. On n'espérait plus. Henri s'éteignait. Comme il

allait entrer dans sa dix-septième année, en septembre sa mère hésitait presque à partir, attendant la mort de son enfant, ainsi qu'il y a seize ans elle attendait sa naissance.

C'est alors que les Soubeyroux reçurent la visite annuelle des Forgerit. Les Forgerit, qui étaient leurs cousins, tenaient une cantine au Pavillon, près de la Bouverie, au centre même de la forêt de pins, plantée par la main des hommes le long de la côte d'Arvert, pour fixer les dunes mouvantes. Chaque année, au printemps, après le retour des femmes, les Soubeyroux allaient manger deux ou trois maigres poules chez les Forgerit et passer une journée en forêt ; à l'automne, avant le départ de Jeanne et de sa belle-sœur, les Forgerit venaient au

parc des Soubeyroux dévorer des cents

d'huîtres.

Lorsqu'elle vit son petit cousin si faible et la mère n'osant le quitter, la femme Forgerit proposa de l'emmener au Pavillon, pour le soustraire aux influences malsaines du climat, et pour lui faire respirer la vivifiante haleine des pins. L'offre fut accueillie, et comme on ne pouvait toujours aller et venir entre Avallon et la Bouverie qui était fort loin, Henri Soubeyroux partit avec ses hôtes le soir même.

La soudaineté de l'adieu ne lui causa aucune émotion, l'imprévu du voyage aucun plaisir. La traversée du bois, si grandiose au crépuscule , ne lui fournit pas même l'occasion d'un rêve pour la nuit. Lorsque l'on toucha au but, le contraste imprécisément senti d'un peu de lumière diffuse avec l'épaisse obscurité des futaies, ranima quelques secondes son attention

qui perçut deux ou trois détails : une sorte d'échafaudage dressé au milieu de l'esplanade, deux peupliers auprès; et la route qui aboutissait à la Bouverie était, depuis la lisière du bois jusqu'au centre de la clairière, encadrée, comme un pont rustique, d'un double parapet fait de branchages.

Au contraire, tout ce qui aurait dû plus immédiatement l'intéresser, lui échappa : il ne se soucia point de la grande salle nue où le repas fut servi; il se coucha sans tristesse dans une chambre où trois autres enfants couchaient ensemble dans un grand lit, vis-à-vis d'une cheminée monumentale et ruineuse qui tenait lieu de fourneau de cuisine.

Cette inertie des sens et du cerveau dura denombreusesjournées; mais le mal d'Henri était devenu trop complètement matériel pour que la guérison ne s'inaugurât pas d'elle-même par les seules influences phy-

siques; et il avait beau se renfermer comme un ombrageux malade qui ne voudrait pas guérir, les souverains remèdes que la nature avait disposés autour de lui l'assiégeaient et commençaient leur œuvre lente. Bientôt la conscience fut tirée de sa léthargie. Ce fut d'abord une souffrance de plus. Henri avisa aussitôt beaucoup de choses qui le froissaient : d'abord cette promiscuité de dortoir avec trois enfants inconnus. Puis la présence de plusieurs femmes dans la maison, qui aurait pu lui être salutaire, devenait un nouveau motif de mélancolie. Ces femmes — le cœur des paysans, même excellents, est borné comme leur intelligence — ces femmes avaient bien eu la charité de l'emmener avec elles pour le guérir; mais elles n'avaient pas la délicatesse de comprendre que leurs caresses maternelles ou féminines l'eussent guéri. Elles n'étaient plus que de vaines

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tentatrices, et il se sentait parmi elles à l'abandon comme clans son pays naguère aux époques sans femmes, mais avec une irritation de plus : car, au lieu d'être engourdi maintenant dans son habituelle torpeur de l'hiver, il subissait à leur vue les habituelles sollicitations du printemps.

La nécessité d'échapper à ce supplice l'attira dehors. Il se promena dans la clairière, et moins nonchalamment. Il y fureta même, ayant un secret besoin d'y remarquer autre chose que toujours ces deux peupliers , cet échafaudage et les parapets de la route. Les objets qui, sans être exceptionnels par eux-mêmes, ne demeuraient cependant pas continuellement sous ses yeux, commençaient à le requérir de préférence. Il guettait impatiemment l'arrivée des wagonnets de l'exploitation, traînés par des chevaux sur une voie ferrée qui s'enfonçait toute droite et à perte de vue

entre les arbres. Il passait des heures clans le hangar où l'on remisait ces primitives voitures à ciel ouvert et non suspendues. Il les étudiait. Il caressait les chevaux. Son imagination lente finit par se mettre en mouvement. Elle suivit le petit convoi dans sa route sous les pins; pour le suivre, elle fut obligée de créer de toutes pièces un décor qu'elle ne connaissait pas : il lui était naturel de le rêver charmant; et alors, par une espèce de cercle vicieux, ses instincts voluptueux furent excités par des images qui ne devaient qu'à eux-mêmes tout leur charme de volupté.

Ce fut l'invitation au voyage.

Il rompit donc un jour le silence que jusque-là il avait gardé farouchement, et il demanda au cocher la permission de monter auprès de lui.

C'était bien, à peu de chose près, la route qu'il s'était figurée : absolument droite, et

jusqu'à rinfini devant, jusqu'à l'infini derrière, on ne voyait que le parallélisme et le hérissement des pins maritimes. Nul sentier n'était pratiqué à travers la densité des arbres pour le promeneur; il n'y avait de chemin que la voie ferrée, tracée avec cette rigidité où l'on connaît le travail utilitaire de l'homme, entre deux murailles d'arbres alignés, avec un découpage du ciel pardessus. Et à mesure que l'on avançait, la vision nouvelle restait si parfaitement identique à la précédente vision, que le voyageur éprouvait à la fois l'impression de mouvement rapide, parce que l'attelage courait au grand trot, et celle d'immobilité, parce que son imagination demeurait stationnaire.

Mais, excepté cette inévitable sensation qui se serait également imposée à toute conscience, le cerveau d'Henri, cette construction neuve et sans meubles encore, n'était affecté en rien comme l'eût été l'un

des nôtres. Nous aimons les silencieuses et calmes forêts par contraste avec notre mouvement physique et avec le bavardage de notre imagination, tandis que le paysan les aime à cause de leur sympathie avec son âme muette et avec son corps apaisé. Nous ne goûtons leur monotonie qu'aux époques où une fantaisie nous prend de nous irriter nous-mêmes et de contrarier nos préférences, tandis que cette monotonie seule peut saisir et fortement frapper l'intelligence nue des rustres. Il leur faut des sensations compactes pour que leur attention ne se disperse pas. Quelques nuances dans une couleur unique suffisent à leur donner le sentiment de la variété. Le spectacle était vraiment bien assez divers pour occuper toute l'agilité intellectuelle d'Henri. Le terrain n'était pas uniformément plat. Les dunes, autrefois mouvantes, aujourd'hui figées, gardaient leurs ondulations, et même

leur inconsistante apparence, sous leur épaisse végétation noire. Autre part, les jeunes pousses étaient d'un vert à la fois tendre et cru, et il n'était pas très rare de rencontrer un arbre ou deux d'une autre essence que le pin maritime.

A la fin, la voie décrivait quelques courbes. Puis la mer se découvrit. La grève était immense, bordée en amphithéâtre de pins très sombres. Au loin, l'île d'Oléron, dont la pointe semblait aussi fort chevelue; entre l'île et le continent, ce terrible pertuis de Maumusson, où la mer n'est qu'un transparent d'écume jeté sur l'or des bancs de sable , et qui émet une plainte confuse , continue; et, très loin, le clocher, les cheminées d'usine, le village de Marennes, groupé dans une auréole de soleil. Mais, malgré cet aspect de terre promise, l'apparition du pays natal ne fit point battre le cœur d'Henri. Il n'avait aucune nostalgie,

car il savait qu'à présent les femmes étaient parties.

11 rentra sans regret dans la forêt ténébreuse, mais pour peu de temps, car, après être retourné en arrière jusqu'au tiers environ de sa route, le wagonnet obliqua de nouveau vers la mer. Il s'arrêta près de la pointe Espagnole, au pied d'une montagne de sable. Henri voulut y grimper : il y enfonçait parfois jusqu'aux genoux. Il se raccrochait à de maigres herbes élastiques et solides. Enfin, il découvrit la Côte Sauvage, immense et droite, tendue jusqu'à l'horizon. Chaque vague était aussi longue que toute la longueur de la côte : les flots qui déferlaient ici n'avaient brisé à aucun obstacle depuis des milliers de lieues leur rigidité parallèle. Il y avait plein la grève des squelettes de navires massacrés par la tempête. La vie n'était représentée en ce désert que par ses ruines. C'était le chaos

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primitif de tous les éléments qui ne produisent pas, la lutte éternelle des vents, de la mer inféconde et du sable aride.

Il fut violemment séduit, lui qui n'avait jamais contemplé que l'eau calme des claires! Ce formidable spectacle fut à son cœur nonchalant et alangui comme une symbolique révélation de la passion et des fureurs. Il en demeura plusieurs jours abattu à la renverse dans son lit avec la fièvre; mais cette crise fut décisive.

Il ne demanda plus à monter dans les wagonnets : il erra librement à pied à travers la forêt sans routes; et comme l'hiver y est tiède, comme il n'y pleut presque jamais, comme personne d'ailleurs ne s'inquiétait de lui, il y put mener une vie saine de vagabondage, ainsi qu'une bête échappée.

Non seulement ses nerfs s'y détendirent, ses muscles et sa poitrine s'y fortifièrent; mais les souffrances indéterminées de son

cœur y trouvèrent un soulagement. L'influence de la lumière et des couleurs est très grande sur les esprits malades. Aussi fut-il particulièrement sensible aux colorations de la forêt. Les teintes poussées des végétations plurent à ses yeux mélancoliques. A l'exemple des consolateurs habiles qui pleurent avec nous avant d'attaquer nos chagrins, pour que les objets matériels prennent sur nous quelque autorité, il faut qu'ils commencent par requérir notre confiance en nous démontrant leur sympathie. La sympathie, du reste, s'établissait vite entre Henri Soubeyroux et les arbres qui l'environnaient : car sa mélancolie, au lieu d'être pensive comme celle des hommes raffinés, était végétative comme celle des plantes.

C'est ainsi qu'il se prit à aimer la forêt, et durant une période assez longue, ce fut à la fois une plénitude et une satisfaction en-

LES FEiMiMES SONT PARTIES. 35

tière de ses appétits voluptueux; car il l'aimaitvoluptueusement, à cause de ses tièdes brises, de ses pénétrants arômes, parce qu'elle l'enveloppait, le soignait et le caressait. Elle était maternelle. Elle était encourageante, car chaque fois qu'il s'agissait de la visiter, il avait du souffle et des jambes. Aussi lui était-il reconnaissant. Il la trouvait belle et jolie; et, ce qui complétait son amour, c'est qu'il l'aimait avec ce respect d'adoration, cet aveu d'infériorité, qui ne nous est plus possible à nous autres, parce que nous avons conscience de notre suprématie de penseurs, et que par suite nous perdons le sens des disproportions môme physiques existant entre les objets et nous, tandis que lui, humble fauve du bois, gardait intacte la conscience de sa petitesse comparée à la hauteur des futaies.

Un soir, il n'eut pas le cœur de rentrer au Pavillon. La forêt, qui était adorable, la

forêt qui commençait à pleurer ses larmes de rosée, le retenait avec des supplications. Il ne se refusa point. Il coucha toute la nuit avec elle sur un lit doux et glissant d'aiguilles sèches. Cette nuit fut véritablement une nuit d'amour, et son innocence extasiée savoura si délicieusement les émotions du crépuscule, la tristesse lassée des ténèbres, le frisson de l'aube, que le matin il n'osait plus retourner au Pavillon : non qu'il songeât aux reproches encourus pour s'être si longtemps absenté; mais il lui semblait qu'une trace des joies ressenties était restée empreinte sur son visage, et il serait mort de honte si quelqu'un de ses hôtes avait pu deviner son secret.

Tout entier à cette première passion, Henri n'avait regret ni souvenir de personne. La visite annuelle des Soubeyroux au printemps ne lui causa aucun plaisir : à peine y fit-il assez d'attention pour en

être importuné. Il ne leur rendit pas leurs caresses et répondit à leurs questions avec incohérence. Il semblait jaloux du temps qu'on lui faisait perdre, comme un amant qu'on vient troubler dans l'égoïste et calme possession de l'aimée, et qui, une fois les fâcheux partis, se replonge dans sa jouissance en bougonnant.

11 s'y replongea néanmoins d'une façon moins brutement heureuse qu'auparavant.

Déterminée par le printemps et par la renaissance de ses forces, la crise tardive de sa puberté s'achevait enfin, et toutes ses sensations en étaient modifiées. Yoici que, malgré sa bonne santé, il lui revenait, comme naguère, des mélancolies et des langueurs. 11 avait le cœur si plein qu'il croyait parfois avoir le cœur gros, et il se demandait s'il allait ou non pleurer, comme si cela eût dépendu de son bon plaisir. Et ce cœur, tout à coup, lui bondissait dans

la poitrine en se heurtant aux parois comme un oiseau prisonnier aux barreaux de sa cage. Tous ses muscles se tendaient et se raidissaient comme si un courant électrique les eût traversés, et la vigueur de ses reins prenait conscience . d'elle-même comme lorsque l'on y reçoit le jet glacé d'une douche.

Piien, dans cette vie sauvage, n'avait pu dissiper son ignorance absolue des pratiques amoureuses. Mais cette vie même, tout en rendant possible la prolongation d'une ignorance peu naturelle aux hommes de cet âge, avait en même temps développé chez lui les instincts, plus qu'ils n'ont coutume d'être développés chez les hommes; et à présent, lorsqu'il errait par la forêt, ce n'était plus un vagabondage sans but : il lui semblait être en quête de quelque chose qu'il n'aurait su dire.

Mais comme ilo.tait homme, malgré tout,

il fallait bien cependant que son imagination subît aussi la crise connexe aux métamorphoses physiques de la puberté. La sienne se peupla de fantasmagories. L'imagination est facilement mise en branle, dans ce pays oii la nature semble plus qu'autre part mobile, animée de sentiments et d'intentions, oii le « pertuis de Maumusson attire », où, poussées par le vent qui semblait méditer l'engloutissement des villages, les montagnes ont marché, jusqu'au jour où les végétations tenaces eurent trouvé le moyen de clouer leurs fondements.

A présent, c'est la mer surtout qui requérait Henri, cette mer épileptique, ruisselant d'une bave et d'une sueur d'écume, que l'on essaye d'éclairer de tous les points de la côte avec des phares, que Ton sème de bouées sifflantes et de feux flottants. Il se faisait conduire par les wagonnets jusqu'à la pointe Espagnole, franchissait la

montagne de sable en s'accrochant aux herbes, et restait sur la plage jusqu'à la tombée de la nuit.

Le soleil d'été rayonnait implacablement sur la Côte Sauvage, et c'était le Sahara morne au bord de l'Océan furieux. Lorsque la marée était basse, on eût dit que "la mer, toute en écume blanche, n'était que la fumée du sable surchauffé. Si l'eau était assez calme pour refléter l'azur du ciel, en le barrant seulement de quelques traînées de bave, l'œil pouvait croire à un mirage, et l'impression du paysage ne perdait rien de son aridité.

Égaré par l'incohérence de ses sensations, Henri était entraîné vers les hypothèses merveilleuses. Il ne pouvait croire que cette épouvantable lamentation du pertiiis fût simplement le fracas des flots. 11 y percevait une parole : peut-être la plainte des innombrables engloutis; ou plutôt —

LES FEMMES SONT PARTIES. ii

car sa fantaisie était encline surtout aux images gracieuses — plutôt quelque voix féminine qui l'aurait appelé; et son imagination populaire, apte à créer des légendes, inventait une fable pareille à celle des sirènes antiques.

- Il fallait alors qu'il se dépouillât de tous ses vêtements, comme s'il avait dû obéir à la voix qui l'appelait et se confier à la mer terrible ; mais jamais il n'osait s'y résoudre, et il restait des heures couché dans le sable ardent qui gardait ensuite le moule de ses vaines caresses, jusqu'à ce qu'un souffle du large en pulvérisât la trace inconsistante, comme l'éphèbe grec au gymnase, en se mettant debout pour prendre part aux exercices, balayait du pied l'impudeur de son empreinte dans l'arène où il s'était assis nu.

11 était impossible que , poussée à cet excès, son irritation sensuelle fut leurrée

plus longtemps. Il fallait que des personnes réelles devinssent les objets de ses désirs précisés : celles qui l'entouraient avaient trop habituellement vécu autour de lui sans être remarquées pour qu'il les remarquât maintenant. Puis, son imagination avait besoin d'être fixée d'abord par un sentiment d'humilité, de s'attacher à quelques brillants et fugitifs météores. C'est le rôle que jouèrent auprès d'elle les nombreux baigneurs des plages voisines qui venaient durant la saison se promener dans la forêt. Gomme, à cet âge, l'homme, souffrant moins parfois de ses ardeurs sentimentales que de sa timidité, souhaite plutôt un ami qui connaisse les blessures de son cœur qu'une maîtresse qui les guérisse, les premiers regards d'Henri Soubeyroux allèrent à des jeunes gens qui devaient avoir seize ans comme lui. Il offrit d'abord à plusieurs passants inconnus les tendresses

inexprimées d'une amitié impraticable. Puis il tourna autour des femmes : c'étaient d'éclatantes Bordelaises, et même des Parisiennes. Plus de cent fois il commença d'aimer. Toutes ses aimées disparurent à l'automne.

De nouveau il fut seul, et maintenant la solitude lui pesait. Pourquoi l'avait-on distrait de son adoration exclusive pour les arbres? Il ne pouvait plus les aimer, et il ne les comprenait plus. Il n'interprétait plus leurs bruissements comme une voix ; ses yeux s'étaient ouverts sur leur indifférence et leur insensibilité. Il était poursuivi dans ses courses par la tristesse d'être banni et abandonné ; et l'hiver qu'il passa fut comme dans son pays naguère, dans son pays privé de femmes, un hiver de torpeur et d'accablement.

Le printemps ne dissipa point ces ombres; mais sa vigueur en fut accrue et ses

ardeurs se renouvelèrent, plus impérieuses que jamais. Son imagination surexcitée lui représenta les traits de toutes les femmes qu'il avait connues : elles étaient de retour, sans doute, car avril venait de finir. Et il se fit aussitôt à lui-même une charmante représentation de son pays à miroirs peuplé de femmes. Il en eut une image nostalgique, en même temps que s'effaçait à ses yeux prévenus tout le charme de la contrée où il vivait depuis dix-huit mois, et qu'il composait, avec le deuil de la forêt et les terreurs de la Côte Sauvage, un tableau synthétique et symbolique de l'exil.

(( Les femmes sont revenues. . . Les femmes sont revenues..., » se disait-il du matin au soir. Un jour de mai, il fit un paquet de son linge et de ses vêtements, et, sans dire adieu à personne, il repartit pour le village d'Avallon, où les femmes étaient revenues.

Sa cousine Madeleine était arrivée le même jour. Bien qu'elle menât à Paris une vie déréglée, elle n'eût jamais consenti à passer autre part que dans sa famille les cinq mois du chômage, et c'est avec une joie sincère qu'elle renfermait sa jolie tête dans l'ample et honnête kissnot.

Ses parents n'avaient contre elle aucun soupçon; et ce soir, comme chaque année, on lui faisait fête. L'oncle et la tante étaient hien un peu tristes , à cause de l'absence d'Henri; mais on les consolait en vantant la bonne mine qu'il avait voilà un

an passé, et en ne cloutant plus de sa guéri son.

Il entra comme on parlait de lui : Madeleine en fut saisie. 11 avait les lèvres pincées, avec un entêtement visible de ne pas répondre aux questions. Il se raidissait d'avance contre les reproches, et le froncement de ses sourcils annonçait nettement sa détermination de ne jamais retourner là-bas.

Avec ses joues creuses, ses cheveux châtains un peu longs et plus soyeux que des cheveux de rustre, avec ses admirables yeux, dont la lumière était si profonde et si lointaine qu'elle ne débordait point des paupières sur le visage mat complètement imberbe, Henri Soubeyroux avait la physionomie fanatique de ses ancêtres protestants ; mais il y mêlait le charme sauvage qu'il avait acquis dans la fréquentation des forêts, et toute sa grâce native de voluptueux timide et vierge.

Il vit Madeleine, et il eut aussitôt les

joues en feu. Il lui jeta un regard suppliant pour qu'elle le protégeât. Mais personne ne songeait à le gronder. Son retour déjà était admis, avec cette placidité des gens de campagne, que n'émeut aucun imprévu; et il reprit tout tranquillement sa place dans la maison.

Gemme celle-ci était fort petite et les contacts perpétuels, son intimité avec sa cousine fut étroite. Leurs chambres se touchaient, et, lorsqu'ils ne se voyaient pas, ils s'entendaient. Madeleine, qui n'y avait pas même pris garde les années précédentes, en fut troublée; et Tallure continuellement discrète que ce voisinage lui imposa, tout en lui rendant à elle-même plus sensible la scrupuleuse probité du milieu où elle rentrait, lui donna aux yeux d'Henri, sans qu'il s'en rendît compte, un attrait nouveau qui rafhnait son plaisir d'avoir la circulation d'une femme autour de lui.

Ce qui augmentait ce plaisir encore, c'est qu'il n'avait pas autre chose à faire que d'en jouir. Leur vie à tous deux était absolument insoucieuse et inoccupée. Il n'y avait plus d'huîtres dans les claires, et on n'expédiait plus de bourriches. Les vannes qui retenaient l'eau dans les bassins demeuraient ouvertes, et la mer y pouvait entrer, en pouvait sortir librement, au gré des marées. Henri et Madeleine se promenaient donc ainsi qu'au temps de leur enfance oisive ; mais ils ne recherchaient plus les camaraderies comme alors : ils se suffisaient l'un à l'autre.

Henri, toutefois, ne profitait que médiocrement de toutes ces délices; il se portait beaucoup moins bien qu'au printemps dernier. L'excitation de l'été, l'ennui profond de l'hiver, la brusque décision prise de rompre son ban, tout cela lui avait laissé une fébrilité à laquelle ses bonheurs d'au-

jourd'hui semblaient apporter un aliment plutôt qu'un remède. Sans qu'il se formulât en lui aucun désir net, il se trouvait en l'état d'esprit d'un homme qui a une idée fixe. Il se demandait parfois instinctivement quelle pouvait bien être cette idée fixe, qui échappait à sa conscience et qui pourtant le tourmentait, qui l'empêchait de s'endormir le soir et qui la nuit le réveillait : car il avait des insomnies, mais des insomnies sans énervement, et il était assez consolé de ne pouvoir dormir lorsque l'acuité anormale de ses sens lui permettait d'entendre, au travers de la cloison, la respiration douce de Madeleine endormie.

Alors, le matin, en se levant, il était fatigué. Il avait la tête si lourde qu'il la laissait aller nonchalamment sur l'épaule de Madeleine en lui disant bonjour. Et elle, qui pourtant s'était aperçue que l'enfant devenait homme, goûtait sans arrière-pensée

50 GŒUHS A PART.

cette caresse, la jugeant même plus pure et plus filiale que d'autres, et se reprenant alors à sa maternité d'autrefois.

C'était la saison dangereuse où l'on referme les vannes, et où le sol desséché des claires se fendille au soleil. Henri, transplanté de nouveau dans son pays natal, y devait reprendre ses habitudes périodiques de fièvre. Il resta couché plusieurs semaines .

Il subit une maladie bizarre, pleine de traîtrise et de charme, dont la langueur était mortelle mais exquise, et dont la fébrilité intermittente ne faisait qu'exalter les sensations. Madeleine ne quitta plus son chevet. Leur intimité de plein air devint sédentaire et tièdement renfermée. Madeleine se levait et venait plusieurs fois chaque nuit anxieusement le regarder dormir. Il s'apercevait dans un demi-sommeil ou dans un demidélire qu'elle passait et repassait, qu'elle le maniait, qu'elle essuyait ses mauvaises

sueurs, qu'elle entr'ouvrait sa chemise trop rêche à la peau énervée.

Longtemps après, à l'époque où le fond des claires, de nouveau emplies, se velouté des algues dont le suc verdira le manteau des huîtres, la fièvre d'Henri tomba : était-ce guérison ou suprême faiblesse? Il quitta son lit. 11 fit quelques pas dans sa chambre. Il était tout de suite las, et il s'asseyait sur les genoux de Madeleine, qui pouvait facilement le porter.

Cependant il se sentit bientôt capable de marcher dehors. Il essaya quelques brèves promenades. Dès qu'il acquit un peu de confiance, il eut le désir entêté d'aller avec Madeleine dans la forêt : parce que tous les souvenirs atténués des troubles éprouvés l'année dernière dans ses courses à travers la forêt et sur les grèves, s'associaient, sans qu'il en devinât la raison, avec toutes les idées et toutes les images actuelles qui s'a-

gitaient en son âme autour de la personne de Madeleine.

Un matin d'août, ce projet put être mis à exécution. Ils partirent tous les deux dans la carriole avec des vivres, pour ne pas être obligés de déjeuner au Pavillon. Le voyage fut silencieux. La chaleur les écrasait. Lorsqu'ils pénétrèrent sous les pins, Madeleine fut tellement saisie par le grandiose aspect des arbres qu'elle sentit à peine le rafraîchissement de l'ombre : comme dans une crypte où la fraîcheur des pierres humides est sans bien-être, parce qu'elle est moralement combattue par l'étouffement du mystère.

Henri, au contraire, se ranimait en retrouvant les spectacles familiers. Son ancienne sympathie avec les choses se renouait. Il se sentait pour ainsi dire de complicité avec elles pour séduire ou pour épouvanter Madeleine. Il y gagnait sur elle une sorte de

supériorité enthousiaste. Pour la première fois auprès de lui elle se reconnaissait femme, elle était faible, elle avait besoin d'une protection; et si maladif que fût le jeune homme, elle avouait que l'être mâle et fort, que le maître, c'était lui; elle n'oubliait plus que l'heure de sa virilité avait sonné. Elle se rappelait en même temps qu'elle avait de tout son cœur et de bonne foi joué la maternité avec lui, et ce sentiment lui paraissait d'autant plus touchant qu'elle en comprenait la périlleuse fausseté. Toutes ces contradictions et ces incohérences provoquèrent en elle un émoi extraordinaire. Son cœur battit violemment.

Lui, debout sur la grève déserte et ensoleillée, vis-à-vis de la mer écumante et hurlante, resta longtemps immobile, muet, comme un homme qui est seul ou qui a oublié sa compagne. Puis il jeta les yeux, ci,vec un attendrissement, vers les herbes

qui hérissaient la dune comme des cheveux rares, ces maigres herbes auxquelles il avait dû ses premières impressions de pitié : car elles l'avaient distrait de son égoïsme bestial en révélant à son humanité compatissante la misère et la détresse. Puis il promena ses regards sur le sable où il s'éait couché nu et ardent, et ses ardeurs ressuscitèrent par la suggestion du souvenir. Il éprouva de nouveau le besoin d'embrassements âpres; mais, au lieu de refermer ses bras sur la poussière insaisissable, c'est au cou de Madeleine qu'il les attacha, avec un gémissement sourd. Elle y répondit par un de ces sanglots désespérés, avec lesquels l'instinct des êtres éperdument amoureux semble exprimer la souffrance des excessives voluptés, et les pressentiments pessimistes de la fécondation prochaine.

Qu'aurait-il pu lui dire ? Tous les mots qui signifient l'amour lui étaient inconnus.

Mais comme il sentait bouillonner au fond de lui le mystère que si souvent la nature environnante lui avait paru confusément exprimer, il dit seulement : « Ecoute..., écoute... » croyant peut-être que la voix des éléments et la formidable plainte de Maumusson devaient être interprétées par Madeleine comme par lui-même.

(( Écoute..., écoule... » répétait-il toujours avec une impatience, avec une obstination autoritaire d'enfant. Et c'était le cri unique de son amour. L'aurait-elle compris, elle restée si peu campagnarde et si peu en contact avec la nature, elle, gâtée par sa misérable existence de grande ville, l'auraitelle compris si elle ne l'avait aimé, et si par une de ces concordances qui semblent réservées aux harmonies de l'amour, sa tendresse n'était devenue consciente et n'avait débordé juste au même instant que celle d'Henri?

Elle fit, pour lui répondre, son geste habituel de le prendre sur ses genoux. Il était léger, nonchalant et souple. Elle saisit la jolie tête entre ses deux mains et l'approcha de ses lèvres. Mais elle ne risqua point d'autres caresses : elle ignorait toutes celles qui sont chastes, et l'idée même des autres ne lui venait pas. Elle reposa ensuite la tête d'Henri sur sa poitrine. Ils demeurèrent ainsi très longtemps affolés et immobiles : de sorte qu'en rentrant à la hutte des Soubeyroux, ils n'avaient aucune faute à se reprocher.

ÏV

Le soir, pendant le repas, après le repas, Henri éprouva toutes les impressions que donne l'ivresse lorsque son excès même ne l'égaré point : c'est-à-dire qu'il était physiquement satisfait, et que sa félicité matérielle, consciente d'elle-même et se plaisant à l'être, n'aurait pas été fâchée cependant de s'anéantir dans le sommeil pour se reposer.

Mais lorsque l'heure de se coucher arriva, il fut comme les insomnieux, qui sentent le besoin et la certitude de dormir tant qu'ils sont levés, et qui en reconnaissent

58 CŒURS A PAHT.

l'impossibilité dès qu'ils sont au lit. Non, certainement il ne serait jamais assez calme pour goûter aucun repos : cela le déchirait trop de quitter Madeleine après le bonsoir accoutumé.

Elle dormait pourtant bien près de sa chambre, puisqu'il entendait son souffle égal. Mais ce qui l'avait contenté jusqu'alors ne lui suffisait plus à dater d'aujourd'hui : ce n'était plus assez de l'entendre, il fallait la voir; ce n'était plus assez de la voir, il fallait la toucher; et jamais encore elle ne pourrait être suffisamment touchée par lui, même si toute la longueur de son corps était appliquée contre toute la nudité du sien. Tant que l'un des sens d'Henri, tant qu'une seule parcelle de chacun d'eux serait privée de Madeleine, il lui manquerait quelque chose de tellement indispensable à sa vie, qu'il se sentirait défaillir jusqu'à mourir.

Gomme il y rêvait, allongé sur sa couchette, avec les couvertures loin rejetées, il réfléchit que bientôt ce ne serait plus seulement le toucher de ses mains ou la vue de ses yeux qui seraient privés de Madeleine, mais tout son être sensible et sensuel, car le mois d'août finissait, le mois de septembre passerait vite, et alors elle partirait : et comment supporterait-il cette séparation absolue, lui qui ne pouvait même pas -admettre qu'elle fût dans la pièce voisine avec une muraille entre eux et une porte close?

Il se dit : « Le temps presse », et une bouffée de fièvre lui monta aux joues. Il fallait causer de cela ensemble et tout de suite arranger les affaires, pour que la séparation inacceptable n'eût pas lieu; tout de suite, tout de suite, car il distinguait, à la brièveté saccadée de sa respiration, que Madeleine ne dormait pas.

Naïvement, innocemment, il appela :

(( Madeleine! Madeleine! » Elle fut aussi naïve que lui; elle ne prit même pas une jupe; elle apparut presque aussitôt dans la porte entr'ouverte.

Il se souleva un peu sur le coude pour la voir entrer. L'ombre avait des éclaircies qui ne provenaient que de la sérénité nocturne, car la lune était nouvelle. Madeleine approchait. Son pas avait la discrétion et la grâce des démarches nues. Henri n'eut d'abord qu'un très grand et très doux plaisir et une chaleur par toute la poitrine, comme si son cœur avait rayonné. Mais lorsqu'elle le frôla, il fut envahi par un trouble inexprimable. Madeleine avait gardé de sa vie mauvaise certains raffinements que dissimulaient ses vêtements de paysanne, mais que le désordre de la nuit trahissait. Son linge était d'une toile moins rude, et festonné. Sans doute, cela n'était

qu'un pauvre luxe; mais quelle merveille pour ce petit sauvage! Et quel enivrement que le relent de ce parfum à bon marché qui imprégnait toute la peau de Madeleine ! Mais vraiment ces sollicitations étaient trop violentes. Elles ne flattaient plus les appétits voluptueux d'Henri : elles éveillaient son sexe, et il était trop faible, trop languissant pour subir un pareil assaut. Il eut le cœur tellement bouleversé qu'il crut qu'une main le lui prenait et le lui retournait dans la poitrine. Un frisson convulsif et continu le secoua.

Il se méprit sur les causes de cette agitation qu'il attribua au chagrin du prochain départ. Il posa son front sur l'épaule découverte de Madeleine; et, comme si elle eût été au courant de ses pensées intimes, il lui dit : a Tu vois bien, Madeleine, que tu ne peux partir comme les autres années : ou bien alors je mourrais. Tu sais combien

62 CŒUKS A PArxT.

je souffrais autrefois lorsque les femmes s'éloignaient. Pendant plusieurs années, tu me les as remplacées toutes, et je n'ai plus été malade; puis tu es partie comme les autres, et j'ai dépéri. La forêt m'a rendu vigoureux. Mais ensuite mon mal m'a repris aussitôt que je t'ai vue : car j'ai pensé aussitôt que je ne t'aurais pas auprès de moi toujours. Et j'ai bien peur d'en mourir : car, lorsque seulement tu passes dans une autre chambre et que le mur m'empêche de te regarder, cela me serre le cœur autant que jadis lorsque toutes les femmes partaient. Et tu vois bien : j'ai été obligé de t'appeler, je ne pouvais pas dormir. »

Aucune de ces paroles n'étonnait Madeleine. Elle n'en écoutait d'ailleurs que la caresse. Et puis elle souriait à la pensée qu'elle aimait pour la première fois et qu'elle aimait Henri. Voici donc celui que la destinée de son cœur lui désignait!

Comme il était fragile ! Il n'avait que le souffle ; et sans doute l'amour qu'elle éprouvait ne servirait qu'à lui mettre un peu plus de deuil au cœur lorsque cet enfant achèverait de s'éteindre. Mais ces tristes pensées, au lieu de lui gâter sa joie d'aimer, la faisaient plus attendrissante et plus savoureuse; et elle ne comprenait plus que sa vie pût désormais avoir d'autre objet que de bercer entre ses bras de forte fille ce mourant, et de mourir elle-même, quand elle ne parviendrait plus à lui réchaufter les lèvres avec ses baisers.

Elle murmurait : « Dors. Ne sois pas malade. Tais-toi. » Mais il ne se taisait pas. Il voulait toujours parler, il disait une foule de choses au hasard, et elle répondait de même; si bien que sans y prendre garde ils se promirent l'un à l'autre. Ils se promirent sans penser à rien de pratique : cela ne tranchait pas la question du départ,

6i CŒURS A PART.

puisque toutes les femmes d'Avallon, même mariées et mères, quittaient bien leur mari et leurs enfants. Et puis, tout le pays ne se soulèverait-il pas d'indignation contre la fille déjà suspecte que l'on accuserait d'avoir, avec l'expérience de ses vingt-cinq ans, débauché, achevé peut-être le fils mourant des Soubeyroux?

Car elle avait vingt- cinq ans, lui n'en avait pas encore dix-huit, et il faudrait attendre, pour célébrer le mariage, qu'il eût atteint l'âge légal. Ils n'y songèrent que le lendemain matin : Henri en avertit Madeleine, et elle fut émue aux larmes d'aimer un enfant auquel il ne lui était pas encore permis de toucher. Ils convinrent alors de n'annoncer leur projet aux parents qu'à la dernière extrémité, lorsque Madeleine, sur le point de partir, devrait avouer qu'elle différait son départ jusqu'au jour oii le mariage serait possible. Ils partiraient ensuite

tous les deux, car Henri ne pourrait plus vivre dans ce pays de marécages.

Toutes ces secousses hâtèrent le progrès de son mal; mais il n'y paraissait point : le bonheur calme et l'espoir des jours meilleurs le préservaient des ruines dernières. La fièvre même lui donnait une miraculeuse énergie : et plus malade, plus mourant qu'au temps où il ne pouvait quitter son lit, il trouvait moyen de se lever et de sortir.

Il n'allait du reste qu'à l'entour des claires les plus voisines. Il avait tant de plaisir à lesvoir de nouveau remplies et miroitantes. Il se couchait au bord comme autrefois, et il exigeait que Madeleine -fît de même, pour voir dans l'eau la faible coloration de son image réfléchie de tout près.

Maintenant que l'algue nourricière était poussée, on pouvait puiser aux viviers de la côte et de l'île d'Oléron, et transporter dans

les claires les huîtres mûres pour le parquage. Henri voulut accompagner les pêcheurs au vivier parce que Madeleine aussi les accompagnait.

Ce matin-là, il peina plus que d'ordinaire pour se lever. Sa tête tournait. Il mit un long temps à s'habiller. Quand il fut prêt, il appela Madeleine. Elle ne répondit point, car elle était déjà sortie. Il se traîna hors de la hutte, et presque aussitôt il l'aperçut parmi les hommes et vêtue comme eux, d'un pantalon relevé au-dessus du genou, les jambes nues. Sa mère, sa tante, d'autres femmes, au bord du canal, portaient aussi un costume masculin. Alors le pouls d'Henri battit violemment. Il eut un vertige. Il se laissa tomber assis sur une pierre, délirant, murmurant des paroles que l'on n'entendait point.

Madeleine s'approcha pour le caresser; mais il ne sembla pas la reconnaître, et elle

entendit qu'il disait : a Les femmes sont parties... Les femmes sont parties... »

Elle le prit entre ses bras, l'emporta dans la maison, déshabilla ce corps misérable mais toujours gracieux, qui sans doute ne lui appartiendrait jamais plus qu'à présent par le regard et par le toucher. Elle fut surprise, en soulevant ses bras inertes, de lui trouver sous les aisselles une température de fièvre si élevée.

Une fois couché, il se tut, les yeux ouverts et fixes. Elle crut qu'il était mort et cria en pleurant : « Henri ! Henri ! » H reprit sa plainte: «Les femmes sont parties... Les femmes sont parties... » Alors un instinct du cœur avertit Madeleine qu'elle devait disparaître quelques instants et ne reparaître qu'avec ses vêtements de femme.

Lorsqu'elle rentra, il avait déjà le souffle rauque et embarrassé. Pourtant son râle s'interrompit. Ses grands yeux furent plus

grands. Il reconnaissait enfin Madeleine. Il fit avec ses deux bras un geste mou et vain pour l'embrasser. Puis il murmura, d'une voix extasiée : « Oh !.. . Les femmes sont revenues... » Et il expira en souriant.

Royan, J888.

Sur la route de l'Herbergement à Saint- André-Treize-Voies, il n'y avait, à cette première heure de la matinée, que deux choses vivantes et mobiles, qui paraissaient emportées l'une vers l'autre par les vagues longues et arrondies du terrain : une paire de bœufs attelés à un chariot massif, conduits vers riierbergement par un homme en bras de chemise ; et, vis-à-vis, un piéton aux vêtements lépreux de poussière, portant une casquette de soie, sur le dos une musette de soldat, au cou un fichu en pointe, où

des vignettes àlégendes, encadrées de rouge, formulaient et illustraient les diverses médications prescrites en cas de maladie soudaine ou d'accident.

Comme c'était sa première rencontre d'aujourd'hui, le piéton voyait avec joie s'avancer, dans un retentissement de ferrailles dont sans doute il était chargé, le véhicule non suspendu, bas sur roues, les bœufs bas sur pattes, et le garçon qui les dirigeait, très jeune, fort, blanc de peau, avec des cheveux roux comme leurs poils et de grands yeux purs comme leurs yeux. Lorsqu'ils furent tout près, il reconnut que le charretier piquait ses bêtes de l'aiguillon, tour à tour, en mesure, et les interpellait ainsi : « Hé! Gaston... Hé! Merlet... » Alors son plaisir d'entendre une voix humaine fut si vif qu'il ne put se tenir de faire sonner la sienne dans la campagne, et cria des paroles de bienvenue à ce jeune garçon qu'il ne con-

naissait pas. Mais celui-ci, qui était fier, timide et méfiant comme un sauvage, rougit, ne daigna point répondre, et passa, murmurant : « L'homme n'est pas de chez nous. D Après qu'ils se furent croisés, ils se retournèrent tous les deux : le gars, une main au-dessus des yeux, à cause du soleil, vérifiait la route suivie par l'inconnu; lui, regardait avec effroi maintenant le lourd chariot, et songeait, à le voir ainsi mettre en poudre les cailloux du chemin, que rhomme sur qui passerait une de ces larges roues serait terriblement coupé en deux tronçons.

Cette vision de mort tragique s'imposait à Michel Trépagne, justement parce qu'il avait faim de vivre ce matin : c'était son premier jour de liberté; hier soir on avait ouvert devant lui les portes de la Maison Centrale, à la suite de plusieurs années de réclusion, dont le compte échappait à son

"li CŒURS A PART.

abrutissement, ainsi que la mémoire et le remords du crime commis. Après une nuit de vagabondage en troisième classe sur des voies ferrées aux embranchements multiples, il avait débarqué ce matin à l'Herbergement^ en Vendée, entre Nantes et La Roche-sur-Yon, avec la permission d'orienter sa marche à son gré vers la droite ou vers la gauche; et c'est pour en abuser qu'il allait ainsi d'un bord à l'autre de la route, avec le mépris de la ligne directe et les allures d'un homme ivre, bien qu'il eût gardé son pas de promenade autour du préau, son pas de cheval au manège, et la moue des lèvres condamnées au silence, collées Tune à l'autre comme par une de ces pinces où les chirurgiens prennent le bout des artères ouvertes pour les empêcher de cracher leur sang.

Ivre, il était ivre, mais d'une ivresse qui ne ressemblait guère à celle prévue au

temps OÙ son intelligence, vivace encore, escomptait par des conjectures les joies à venir de sa libération, imaginant d'ardentes folies assaisonnées par les rancunes du souvenir, des galops en plein air qui seraient la revanche de la cellule, et des gambades ironiques loin du regard des surveillants. Rancunes, souvenirs, besoins de revanche, il s'était vidé de tout cela peu à peu, à mesure que sa notion d'être quelqu'un s'oblitérait; et les magnifiques sensations de la campagne avaient trouvé la place nette et vide en faisant irruption ce matin dans son reste d'âme, comme un fleuve détourné qui se jette dans un lit de hasard. La surprise de ce débordement achevait d'égarer la conscience déjà diffuse de sa personnalité. 11 ne savait plus assister au cours des choses j avec la sérénité des entendements lucides, dont le torrent du devenir n'emporte pas les fondations. La digue minée qui marquait

encore une barrière entre son individu et le monde extérieur s'écroulait, et, en recouvrant la vue de la Nature, il s'était perdu dans son infini.

Aussi, depuis l'aurore, sa communion avec l'Être universel imposait à sa vie un règlement suivant les lois physiques, aussi strict que l'était hier le règlement des prisons : et comme le soleil rayonnait à présent de très haut, Michel, ardent et en sueur, éprouvait ce besoin d'expansion et de dépense qui est la fatalité de midi.

Comme s'il était las par avance de l'avoir satisfait, il se laissa choir à plat ventre derrière une de ces haies qui servaient jadis d'abri aux Chouans guettant les Bleus. Il entendit sur la route sèche le triple pas d'une béquille et de deux pieds inégaux qui clopinaient. Il se souleva sur ses coudes, et il aperçut entre les branchages un homme plus pauvre que lui-même — car il men-

(liait, et plus malheureux — car il était infirme.

Alors, ce besoin d'expansion, qui n'était qu'un instinct de brute, se métamorphosa et fut humain : Michel eut pitié; il tira de sa besace une bourse qui contenait son pécule : six pièces d'argent; il en choisit une et franchit la haie.

Le mendiant avait fait un geste de sa béquille pour se mettre en défense. Les deux misérables se regardèrent. Trépagne présenta son écu de cent sous au mendiant, qui hésita, puis le saisit, sans un remercîment, sans un mot; et ils continuèrent leur chemin, chacun en sens divers. Mais, après quelques pas, le mendiant se retourna, et, une main au front pour se garantir du soleil, suivit des yeux avec méfiance l'étrange bienfaiteur qui lui avait fait cette aumône.

Comme la route descendait, il le perdit

cle vue bientôt. Il murmura: « Celui-ci n'est pas (le chez nous. » Puis l'homme reparut, au flanc de l'autre côte abrupte, très petit et ayant l'air de grimper en s'aidant de ses mains. Le mendiant dit : « Il va sur Saint- André-Treize-Voies, à cette heure. » Gela fit qu'il se demanda l'heure qu'il était : il consulta le soleil et reconnut que onze heures approchaient. Il quitta donc le grand chemin pour les sentiers de traverse, couverts en voûte de verdures, et se hâta clopin-clopant vers le bourg d'ïzereau, afm d'être engagé au repas plantureux des gens de làbas, qui vendangeaient aujourd'hui.

Or la course de Michel Trépagne devait aboutir au même lieu : car, à Saint-André, il ne put faire halte, n'étant pas rassasié encore de marche libre; il traversa le village dans sa longueur, changea de direction deux fois, et fut enfin à Izereau, où les volailles errent à l'aventure par les ruelles

et sur la place, comme clans une basse-cour de ferme.

Mais il ne s'arrêta pas encore, et sortit du village vers les champs. Bientôt il fut aux vignes, plantées sur de larges espaces plats, de part et d'autre de la route. D'étroits sentiers les divisaient, obstrués par les chariots attelés de bœufs, où l'on apportait un à un les tonnelets emplis de grappes jusqu'au bord. On voyait remuer entre les ceps le dos horizontal des gens qui coupaient les raisins. Seuls debout çà et là, deux ou trois hommes tassaient à grands coups de pilon les grappes dans les tonneaux afin qu'il en pût tenir davantage. Les cris et les rires des vendangeurs inaperçus semblaient jaillir de la terre même, comme si la vigne eût été joyeuse.

Michel voulut sa part de cette joie. Il escalada le talus, et il cria de toutes ses forces: « Holà! vous... Holà!... » Mais nul

ne fît attention à lui. [1 saisit un échalas qui gisait à ses pieds et le brandit en Tair, criant toujours : « Holà! vous !... Ilolà!... » On lui demanda enfin ce qu'il désirait ; mais lorsqu'il supplia ces gens qu'on lui permît de travailler à la cueillette, il lui fut répondu : « Non, non ; nous sommes assez de garces et de gars dans le pays pour choser nos vignes nous-mêmes. »

Il s'éloigna, gardant à la main l'échalas qu'il avait ramassé. Une femme se dressa entre les plants de vigne, et ouvrant sa main droite au-dessus de ses yeux que le soleil éblouissait, elle suivit du regard l'inconnu, disant : « 11 n'est pas de chez nous. » Elle observa qu'il retournait vers le village d'Izereau.

A la première maison, Trépagne vit, par la porte ouverte d'un pressoir, des hommes aux pieds nus qui piétinaient le raisin dans la cuve, et qui étaient jusqu'à mi-jambes

ensanglantés par le jus. Il eut une si violente envie de danser comme eux sur les grains mûrs, que ses pieds se frottaient l'un

contre l'autre, comme font ceux des enfants

pour arracher leurs souliers. Il appela un des hommes et lui demanda comme une grâce de l'admettre à peiner avec lui dans le marc humide. L'homme répondit : « Passe ton chemin », et même il alla vers la porte pour la fermer. Alors il remarqua que Tinconnu sortait une fois encore du village, et se dirigeait vers l'endroit où la rivière coule sous le pont de la route. Il tira sa montre d'argent, et dit : « Voici la demie de onze heures; dans une demi-heure, nos gars reviendront de la vigne pour le dîner. »

Michel s'était éloigné sans amertume et sans regret, car il suffisait du moindre obstacle pour détourner le cours indifférent de ses désirs; puis chacune de ses sensations l'absorbait trop entièrement tour à tour.

pour que jamais celle qui était actuelle laissât une place à la mémoire de celle qui était passée. Et déjà, oubliant ses récentes velléités de travail, il était repris par la campagne, et il souhaitait de s'y allonger à l'ombre dans une oisiveté absolue, parce qu'une retraite de paresse et d'ombre s'offrait à lui.

La route franchissait une rivière qui n'était encore, à cette époque de l'année, qu'un ruisseau trop au large dans un lit de torrent. Les deux berges et le fond même étaient tapissés d'herbes, de cressons et de mousses. Aux crêtes de la tranchée, il y avait des buissons et des arbres si luxuriants que leur aspect seul donnait l'impression anticipée de fraîcheur humide, si désirable aujourd'hui et à cette heure : car cette journée de vendange était plus éclatante et plus lourde qu'une journée de moisson.

Michel fut heureux de quitter le chemin battu. Il descendit le talus escarpé jusque tout au bord de l'eau, et y marcha péniblement , rattrapant parfois son équilibre à l'aide de l'échalas ramassé tout à l'heure, et qu'il se félicitait à présent d'avoir gardé.

Au premier tournant, il entendit tout à coup le claquement d'un battoir : là, un autre ruisseau venait grossir le premier, et la rivière s'élargissait. Une femme y lavait son linge. Elle n'entendit pas venir Trépagne, qui put s'asseoir inaperçu tout près d'elle et derrière, sous les arbres. Il était sur son séant, le buste droit, les jambes raides. Elle battait son linge régulièrement, et de l'écume voletait comme de la neige en plein soleil.

Michel tourna la tête et vit, au sommet d'une butte qui mordait dans la rivière, deux garçons très jeunes paresseusement

installés comme lui-même : l'un, ramassé, retenant avec l'entrelacement de ses deux mains ses genoux remontés jusqu'à son menton; l'autre à la renverse et raidi sur la plate-forme de la butte, et puis les genoux plies, les jambes à l'abandon sur la descente de la berge. Ni l'un ni l'autre ne bougeaient, accablés jusqu'à la mélancolie par la gravité de ce lourd midi.

Le regard de Michel s'égara, et ensuite suivit la fluidité lumineuse de l'eau sous la transparence des herbes vertes. Et peu à peu chacun de ses sens s'éblouissait et s'assourdissait. Il lui sembla que les coups du battoir étaient moins distincts; mais en môme temps il perçut dans la campagne, qui jusqu'alors lui avait paru silencieuse, des murmures variés et d'innombrables frémissements. Tous les insaisissables bourdonnements d'insectes et tous les frissons de feuilles additionnés frappaient sa con-

science étourdie , communiquant à son corps la fièvre de la matière vivante et à ses nerfs les vibrations continues des infiniment petits. Et toute sa peau avait une trépidation à l'entour des bras et sur la face large de sa poitrine. Des haleines tièdes l'effleuraient. Il y avait quelque chose qui lui caressait les épaules, et le délice de son oppression allait jusqu'à la douleur.

A cet instant, l'un des jeunes garçons se leva, et comme il était sur une crête, il parut très grand. Il se dépouilla de tous ses vêtements; et la beauté de l'homme apparaissant au milieu de celle des choses en sa nudité originelle , il sembla aussitôt que tout ce qu'il y avait d'instincts amoureux épars dans la campagne arrivait à la conscience par l'àme de cet homme, qui en renonçant à l'exception du costume, reprenait sa place dans l'ordre naturel des êtres, et s'affirmait en même temps comme celui

en qui la Nature alluma le flambeau de sa

pensée.

Il se laissa glisser dans l'eau, et il exprima toute la nonchalance alourdie du paysage par la lenteur de son mouvement. Puis il resta immobile, les bras croisés derrière sa tète, ne songeant point à folâtrer, comme cela eût été de son âge, et n'appelant point son compagnon, qui demeurait étendu sur la plate-forme de la butte, avec les genoux plies et les jambes à l'abandon sur le revers du talus.

Très mollement maintenant la laveuse battait son linge. Parfois on eût dit qu'elle oubliait en l'air son bras, qui ne retombait plus qu'assez longtemps après; et lorsqu'elle redressait son torse pour donner de l'élan à son coup, c'était avec un tel laisseraller qu'il semblait qu'elle dût tomber en arrière. Fixement Michel la regardait, si près de lui. Elle abandonna son battoir, et

lui, par instinct d'imitation, laissa glisser son éclialas.

Comme si elle étouffait, elle arracha le mouchoir qu'elle avait au cou, et le jeta pardessus son épaule, de sorte qu'il vint tomber sur les pieds de Michel. Alors il sentit lui-même qu'il étouffait et se débarrassa de son fichu à vignettes.

Mais bien qu'il eût le cou libre, il suffoquait toujours. Son trouble était extraordinaire; ses sensations, vagues; tout s'en allait...

Il fut réveillé en sursaut par un cri.

Un cri tout ensemble aigu et rauque, anormal pour la durée comme pour la violence ; puis, brusquement, un manque d'air sans doute dans la poitrine qui l'émettait: alors , un râle , et ensuite l'antithèse du silence.

L'effet de ce cri sur Michel fut terrible. Ses yeux s'exorbitèrent. Ce cri, ce cri suscitait en lui pis que le souvenir, l'hallucination du crime commis il y a des années, ce crime oublié durant la longue détention, ce viol en pleins champs par une journée chaude comme celle-ci : car ce cri était

90 cŒuns A iwriT.

pareil, exactement, à celui qu'avait poussé la femme inconnue sur laquelle il s'était rué ce jour-là comme une bête.

Il promena autour de lui le regard circulaire de l'homme qui vient de faire un mauvais coup, et qui constate l'absence de tout témoin. Il était bien seul. Cette laveuse avait disparu, et les deux garçons dont l'un se baignait. Il vit quelque chose par terre, un mouchoir: il le noua machinalement à son cou, sans faire attention que c'était celui de la fille et non le sien. Il oublia son échalas. Il grimpa jusqu'à la crête du talus avec une agilité de chat. Et puis il se mit à courir, à courir follement comme un homme que l'on poursuit.

Il évita la traversée du village; puis il quitta la route au premier tournant, sur la gauche, et passa devant la Maison-Neuve, courant toujours. Mais ses pieds s'embarrassèrent dans quelque chose, il trébucha

et il entendit d'affreuses plaintes d'animal, mêlées aux protestations d'une vieille qui geignait : « Oh ! mon oie, ma pauvre oie ! Mon Dieu ! ma chère bête ! » Il s'arrêta brusquement. Il avait heurté du pied dans sa course une oie de grand âge, déplumée, paralytique, qui se chauffait au soleil en plein milieu de la route, sous les yeux d'une vieille également chauve et ankylosée, qui tricotait.

Alors il rit silencieusement. Pourquoi s'enfuir? Les choses qui l'avaient effrayé étaient des choses d'autrefois ; à présent, il était innocent et libre. 11 dit à la vieille : (( On vous l'aurait payée, votre bête. » Elle répondit lamentablement : « Ah! Dieu, oui, ah ! Dieu, oui. » Mais quand il eut passé, marchant la tête droite à cause de l'orgueil qui lui venait à reprendre conscience de sa liberté, elle se remua un peu sur son fauteuil de paille, dont les bras et le dossier de

bois s'arrondissaient en corbeille ; et de ses yeux à lunettes elle suivit longtemps l'inconnu, disant : « Cet autre-là n'est pas de chez nous. ïl va sur Mormaison à cette heure : mais s'il n'est personne qui l'attende à souper, il ne trouvera plus de soupe nulle part, car voilà qu'il est bien midi passé. »

Cependant Michel allait par des chemins creux, ombragés, aussi étroits et aussi fangeux qu'une ornière. De part et d'autre, les champs étaient bordés de haies si touffues et si hautes qu'on ne voyait jamais qu'un seul carré de champ à la fois. Les uns étaient de la terre nue, déjà retournée et ensemencée ; les autres, des pâturages où les bœufs couchés ruminaient, et où les chevaux dormaient debout, tout contre les haies de bordure, et dans l'ombre courte des arbres qui en jaillissaient çà et là.

A l'angle d'un champ où des chevaux étaient gardés par un petit, comme eux

debout et immobile contre la haie et dans l'ombre courte d'un arbre, un sentier partait vers la droite, et Michel se demanda s'il se dirigerait de ce côté ou s'il poursuivrait sa route devant lui. Comme il hésitait, l'enfant glapit, avec une voix de catéchisme : « Bonjour, monsieur le Curé, » et Michel vit un prêtre qui arrivait par là. Il lui sembla qu'il ferait véritablement acte d'indépendance en ne saluant pas ce prêtre comme le petit l'avait salué suivant la mode du pays ; ce qui leur suggéra cette réflexion à tous deux : « Voilà un républicain qui n'est pas d'ici. » Puis l'enfant et le curé, le suivant des yeux, virent de quel côté il se dirigeait.

A Mormaison , il eut d'abord l'idée de chercher un gîte pour manger et pour dormir ; mais depuis l'aventure mystérieuse de la rivière il n'avait plus faim, et il se persuada qu'il dînerait de meilleur appétit

s'il marchait encore. Seulement il voulut se pourvoir de tabac, et il entra dans une boutique où Ton en tenait, en de grands pots de faïence qui se faisaient pendant sur le comptoir, et oi^i Ton vendait aussi des merceries, de la papeterie, des légumes secs et autres comestibles, et des étoffes d'indienne ou de lainage.

Tandis qu'il payait son cornet de caporal, il avisa une exposition de mouchoirs à vignettes et à formules médicales, pareils à celui qu'il possédait. Cette coïncidence le surprit; mais aussitôt il conçut un inexplicable soupçon et dénoua le fichu qu'il avait au cou : il reconnut que ce n'était plus le même, et, sans rien y comprendre, il en fut vivement contrarié. Gomme il tenait au sien, il plia celui-ci, le mit dans sa musette et acheta l'un de ceux qui étaient exposés dans la boutique.

11 demanda ensuite à la marchande de lui

LE VERTIGE DE L'EVlDEiNGE. 95

indiquer un gros bourg, et elle lui enseigna le chemin de Rocheservière ; mais comme il ne paraissait point reconnaître le nom de ce village, qui est pourtant un chef-lieu de canton, elle ajouta, méfiante : «Vous n'êtes donc pas du pays ? » Il répondit : « Non. »

La route était longue et dure, et plusieurs fois il regretta son échalas de vigne oublié au bord de la rivière, et sur lequel il aurait pu s'appuyer. Pourtant sa lassitude n'était point dépourvue de charme; et même, cette oppression et cette angoisse qu'il éprouvait aux régions de l'estomac et du cœur, étant analogues à celles qui sont causées par les trop magnifiques prodigalités d'énergie , impliquaient un souvenir illusoire, mais flatteur, d'activité dépensée.

Lorsqu'il entra dans Rocheservière, il sentit en ses veines comme la circulation d'un élixir fortifiant. En effet, ce petit cheflieu de canton développé en amphithéâtre

sur un flanc abrupt et joliment éclairé de face par le soleil, avait cet aspect de montagne promise qui nous fait sentir, à Tarrivée en de certains pays, que nous touchons à un but, qu'il ne faut vraiment pas chercher un autre asile ni marcher plus loin.

Aussi, dès qu'il fut à la place principale, oi^i le marché se tenait aujourd'hui, sans réflexion il entra dans la grande salle de l'auberge. Il y avait là, dans la fumée des pipes, dans l'arôme de l'eau-de-vie et du café, une assemblée de paysans graves, en blouses bleues. Tous ces gens, qui se connaissaient, firent silence, examinant l'inconnu avec une curiosité méfiante. Lui aussi les examina; et, parce que ce monde et ce bruit l'importunaient, il lui vint en l'idée que mieux valait demeurer seul avec les êtres et les choses de la campagne, qu'il trouverait aisément un coin oii couper en

longues tartines la miche qui était dans sa musette, et où dormir ensuite à la belle étoile.

11 sortit donc sans avoir prononcé une parole. Les paysans commentèrent longuement l'apparition inattendue ; plusieurs même se mirent à la porte, et observèrent que Michel traversait le village pour s'en aller vers les champs.

Dès qu'il fut aux dernières maisons, il se réjouit d'avoir pris cette décision, car une campagne nouvelle s'ouvrait devant lui, plus grandiose que celle où il errait depuis le matin. La route était une chaussée très élevée, dont le soutènement dévalait à droite vers la rivière, beaucoup plus large ici et plus profonde, bien qu'enchevêtrée d'herbes, mais qui semblaient couler avec l'eau. Yisà-vis, le coteau se relevait tout de suite, et il y avait un mamelon régulièrement arrondi, que couronnait un château.

A quelques pas de là, le terrain en pente qui séparait la route de la rivière, était revêtu d'arbres serrés les uns contre les autres comme dans un bois ; une clôture en fils de fer indiquait un domaine réservé, et Ton distinguait entre les branches que des sentiers étaient tracés à travers les divers étages d'arbres soutenus par des terrassements et des fascines, avec de belles ondulations et des descentes hardies, tapissées de verdures et de feuilles sèches.

Trépagne enjamba sans être vu la clôture en fds de fer, s'y prit les pieds, s'étala dans l'intérieur sur de la terre molle qui laissa des traces contre ses habits. Il se releva en riant et s'engagea dans l'étroit chemin.

Malgré les détours de labyrinthe, la descente était si rapide qu'il atteignit bientôt la rivière, ici presque morte, si bien que les feuilles sèches tombées à la surface remontaient, au moindre souffle, le courant moins

fort que la brise. Au bord àe cette eau endormie, le sentier s'élargissait et devenait route, avec la rivière à droite, et à gauche une muraille de verdures où plusieurs niches étaient pratiquées, encadrant, chacune, des constructions bizarres, et, la dernière, une grossière image en plâtre de Vierge à ceinture bleue.

Un bateau vermoulu était amarré à un tronc d'arbre. Michel fut tenté de s'y coucher au fond. Mais quelque chose le poussait, et il marcha jusqu'au bout du parc. 11 y trouva un pont dont le tablier était fait de bûches, et les parapets de grosses branches noueuses entrelacées. Ce pont aboutissait à une île en rond-point avec des bancs circulaires et un banc central ; et il semblait qu'une Providence eût ménagé à Trépagne cet abri secret et ombragé.

Et comme un cerf apprivoisé, qu'un coup de pierre avait rendu boiteux, vint se frotter

le front contre les genoux de Michel et partager avec lui sa boule de son, cela lui donna tout à fait une sensation de miracle : de sorte qu'après son maigre repas, il se coucha sur le dos et s'endormit en souriant vers le ciel, comme les enfants dont les rêves mettent en scène des contes de fées.

A Izereau, en plein air, six tables étaient dressées bout à bout, avec des chaises autour et des bancs pour une cinquantaine de vendangeurs; et auprès, la barrique pleine jusqu'au bord du vin de l'année, qu'ils boivent tout entière en un seul repas.

Le mendiant était déjà là, et il guettait avec impatience le retour des travailleurs. Mais le premier qui arriva fut le fds Renaud, orphelin de père, parti ce matin de bonne heure pour l'Herbergement avec son chariot à bœufs, afin de vendre les cercles de futailles hors d'usage et d'en rapporter des

neufs. Il parut à Fopposé du chemin par où les gens de la vigne devaient revenir. 11 était jeune et fort, en bras de chemise, avec la peau blanche, les cheveux roux, les yeux clairs. Et il piquait ses bêtes de l'aiguillon tour à tour, en mesure, et il les interpellait ainsi : «Hé ! Gaston... Hé! Merlet... » Bientôt, annoncé de loin par les cris alternatifs : « Pu! Hè!... Pu! Hê !...)) un autre chariot déboucha en face , portant les tonnelets pleins de grappes, et celles des filles qui étaient lasses. Le reste marchait derrière à petits pas.

Quand on fut pour s'asseoir, le fils Renaud, ne voyant point sa sonir, en demanda des nouvelles à la Picnaude sa mère ; et celle-ci lui répondit qu'ayant toute une lessive à rincer, la fille aux Renaud n'était point venue à la vigne. Sans doute elle oubliait au bord de la rivière qu'il était l'heure du repas.

Un gars complaisant se leva pour l'aller quérir. Mais il revint tout effarouché et rougissant comme une fille, disant qu'il avait vu de loin la fdle aux Renaud, couchée tout de son long, et si haut troussée, qu'il fallait que ce fussent les femmes qui l'approchassent.

Tous demeurèrent tremblants et interdits, et la Renaude hurla sans bouger. Mais le fils Renaud, qui était un gars déterminé, malgré son jeune âge, déclara qu'il fallait voir, et il partit sans attendre le bon plaisir des autres. Alors on prit courage, et on le suivit à quelque distance.

Il trouva bien sa sœur comme on lui avait dit, et presque froide, étranglée, avec deux marques de doigts au cou, toute la langue dehors, les paupières si largement ouvertes que c'était comme le bâillement d'une bouche : et il était clair qu'on l'avait prise de force, et tuée après.

i04 CŒURS A PART.

On la rapporta au logis et on la déposa sur sa couche; puis, comme la Renaude se lamentait inutilement, Renaud, qui pleurait de tous ses yeux, mais qui avait grand cœur, comme il sied à un orphelin chef de famille, dit : « La mère veillera le corps, et nous, nous battrons toute la campagne pour trouver l'assassin. » Et il s'arma d'un joug de bœuf, si martial avec sa douceur de visage, que tous, prêts à lui faire escorte €t oubliant la faim comme la fatigue, s'équipèrent de fourches, de faux, de pilons à fouler les raisins, et même plusieurs filles, de ciseaux à couper les grappes.

Alors le mendiant leur dit : « N'avez-vous point vu l'homme par ici? » Et sans qu'il le désignât autrement, tous devinèrent de quel homme il entendait parler, tant on avait remarqué l'Inconnu suspect qui errait dans Je pays ce matin.

« Ne venait-il point de l'Ilerbergement,

dit Renaud, avec une casquette en soie et une musette de soldat sur l'épaule? »

Le mendiant repartit : (( Oui; et il m'a fait une *aumône, par remords de quelque vol; et puis il est allé sur Saint-André-Treize- Yoies : il était onze heures au soleil.

— Après, dit une femme, il a passé par les vignes, et il nous a demandé à vendanger avec nous. Puis il est allé sur Izereau.

— Et nous, dit l'un des hommes du pressoir, il nous a priés qu'on lui permît de faire le vin; et ensuite, comme midi approchait, il est sorti du village vers la rivière. »

Les charges parurent accablantes, et Ton retourna au bord de l'eau. Là, les soupçons se confirmèrent : car on trouva dans l'herbe un échalas, et la femme qui avait signalé le passage de l'homme à la vigne se rappela qu'il en avait ramassé un pour faire des appels aux vendangeurs. On trouva aussi un mouchoir avec des images et des lignes

écrites; mais on n'aurait point juré qu'il appartenait à l'homme qu'on accusait, et puis on attachait à cette pièce une moindre importance parce que personne ne savait lire ce qu'on y voyait imprimé.

Par où le meurtrier s'était-il enfui? 11 n'avait pas repris la route des vignes, dirent les vendangeurs : et certes, il n'avait pas non plus retraversé le village, où il n'aurait point passé inaperçu. Une seule direction était plausible; mais à cent pas d'Izereau le chemin bifurquait à la Maison- Neuve, et l'incertitude des paysans était sans remède, si leur fougue ne les eût poussés à marcher droit devant eux sans réfléchir. Heureusement, l'un des gars, s'écartant un peu par la traverse, heurta du pied une oie paralytique et déplumée, qui se chauffait au soleil sous la surveillance d'une vieille à lunettes; et la bete, comme la femme, se mit à se plaindre si bruyam-

ment que la troupe fit halte. Alors, la vieille, cessant de gémir, interrogea ces hommes et ces femmes armés d'outils, et qui semblaient partir pour quelque chouannerie nouvelle. Et quand elle connut le détail du crime, elle s'écria : « C'est Thomme, à coup sûr! Il a passé devant ma porte au douzième coup de midi, tout essoufflé de courir, et il allait sur Mormaison. »

Ils marchèrent plus loin. Mais, à l'angle d'un champ, oii des chevaux dormaient debout, immobiles, tout contre les haies de bordure, et dans l'ombre déjà un peu moins courte des arbres qui en jaillissaient çà et là, il y avait encore un carrefour. De nouveau ils hésitaient, quand un enfant qui gardait les chevaux, comme eux debout et immobile contre la haie, leur cria : « C'est l'homme que vous cherchez? » Ils répondirent : c( Oui. » Le gamin repartit : « J'ai bien vu que c'était un homme de peu et qui

n'était pas de chez nous, parce qu'il ne saluait pas monsieur le Curé. » Puis il affirma que l'homme était bien allé sur Mormaison.

Ils y trouvèrent facilement sa trace, et même un indice de plus : la marchande de merceries et de tabac leur montra un mouchoir pareil à celui que Michel avait acheté, et ils le reconnurent pareil au fichu de cou ramassé sur le lieu du crime. Mais lorsqu'ils apprirent qu'il fallait marcher encore jusqu'à Rocheservière, tous les paysans, affamés et las, méditèrent de renoncer à la poursuite, a J'irai donc seul, » dit Renaud. Ils eurent honte, et ils marchèrent plus loin.

A Rocheservière, dans ce gros bourg, ils n'auraient pas eu grand'chance d'apprendre rien de celui qu'ils cherchaient, si ce n'eût été le jour du marché. Mais il y eut tout de suite un rassemblement autour d'eux, et on leur conta comment l'homme était bizarrement entré dans l'auberge, puis ressorti

sans dire un mot. Par exemple, lorsqu'on ajouta qu'il était reparti vers la campagne où il y a tant d'abris, et qu'il fallait encore marcher plus loin, tous furent découragés. Ils suivirent toutefois le fils Renaud sans murmurer; mais ils se disaient entre eux qu'ils déserteraient un à un à chaque tournant de sentier, afin de regagner Izereau par les traverses. Et sur la route en chaussée, au-dessus du val étroit où la rivière s'encaisse, vis-à-vis du mamelon arrondi dont le sommet est couronné d'un château, ils traînaient si nonchalamment leurs sabots qu'on les aurait pris pour ces gens de la ville qui, en leurs promenades, visitent^ la campagne comme s'ils ne la connaissaient point.

Renaud, lui, qui était comme un bon chien à la piste, vit du premier regard qu'on avait endommagé la clôture du domaine réservé. Il poussa une grande excla-

no CŒURS A PART.

mation : « C'est là! C'est là! Il est là! C'est lui qui a tordu les fils de fer; car il n'y a certes pas un homme dans le pays qui entrerait ainsi chez monsieur le Comte sans permission et par le chemin des voleurs. »

Et il enjambait lui-même la clôture; mais ses camarades l'empoignèrent par le bras, car il avait bien dit : pas un n'eût osé s'introduire ainsi chez monsieur le Comte et sans être sûr de son agrément. Renaud courut tout d'une haleine jusqu'aux bâtiments de la ferme et de l'habitation. Une petite servante lui ouvrit péniblement la porte charretière, et il fut dans la vaste cour; mais la servante ne put lui donner elle-même la clef qu'il demandait, il dut la demander au maître, dans le salon, et il était si fort enhardi ou égaré par le chagrin, qu'il ne défit point ses sabots pour marcher sur le tapis.

Le maître ayant écouté son récit, qui

fut net et bref, voulut accompagner les paysans dans leur chasse à l'homme. Renaud le conduisit à Tendroit de la route où les autres attendaient. On retrouva, puis on suivit les empreintes du bandit dans la terre molle jusqu'à la rivière, et tout le long de la rivière jusqu'au bout du parc. Enfin, le fils Renaud jeta un cri de formidable joie : le meurtrier de sa sœur était couché sur le banc de l'île. Il s'éveilla au bruit; il se souleva sur un coude, hébété, riant à la meute d'hommes qui le forçait.

Ce fut aussitôt un tapage d'accusations croisées, inintelligibles, que Trépagne écoutait avec une sérénité ahurie. Heureusement, le maître était là : il imposa silence aux paysans, et il formula lui-même Taccusation, en exhortant le coupable aux ayeux et en l'appelant son ami.

Michel comprenait; mais il ne se troublait pas, et il souriait toujours. Il était au courant. 11 se rappelait très bien la chose dont on lui parlait : une fille avait été prise de force et tuée. Oui. Il n'en avait rien vu, mais il ne se trompait pas au cri : il avait

114 CŒLRS A PART.

bien deviné tout de suite que, près de lui, au bord de la rivière, une fille était prise de force et tuée. On ne lui apprenait rien. Cela lui avait même fait assez grand'peur au premier instant; mais à présent, il avait retrouvé son sang-froid : il savait bien que ce n'était pas lui l'auteur du viol et du meurtre, et il souriait moins placidement, avec l'expression maligne d'un homme bien informé.

Un instant il s'inquiéta, il fronça les sourcils : il savait par expérience qu'on n'échappe point aisément aux griffes de la justice, et il était avare de sa liberté récente. Mais ayant passé en revue la troupe qui l'enveloppait, il n'y aperçut point de gendarmerie : personne n'avait songé à la requérir, car les paysans ne l'aiment point, surtout ceux de Yendée qui sont fils de chouans et qui ont l'aversion des uniformes bleus.

Alors il reprit confiance, et il fut brutal en paroles. Il entendait qu'on le laissât tranquille. Il n'avait pas tué. Il dormait et il ne faisait de mal à personne.

Monsieur le comte l'interrompit et lui fît observer, en homme du monde, qu'il s'était introduit par effraction dans une propriété privée. Sur ce, le fils Renaud, à qui le deuil de sa sœur morte faisait perdre le sens du respect pour les maîtres, coupa la parole au comte et se campa devant Trépagne, droit, terrible avec son joug de bœuf dans sa main d'enfant. Il dit : a Tu me reconnais?

— Oui, dit fhomme sourdement.

— Tu m'as parlé sur la route de l'Herbergement à Saint-André-Treize-Voies. Il était dix heures.

— Oui.

— Et après, tu as rencontré un mendiant et tu lui as donné l'aumône.

— Oui, » répondit Michel d'une voix plus

sourde, ne s*expliquant point que ce garçon pût connaître ainsi les choses qu'il disait. Mais Renaud le surprit et Teffraya bien davantage, en lui répétant ses plus indifférentes actions de la journée, et en lui retraçant heure par heure tous les détours de sa longue promenade, jalonnée depuis le lever du jour par la méfiance des paysans. Il le conduisit ainsi jusqu'à la rivière oii la fille aux Renaud rinçait la lessive, et il le jeta sur le corps de sa sœur, il lui mit les mains au cou de la victime.

(( Non!... » Michel se révolta : ça, par exemple, ce n'était pas vrai, ça! Non!...„,Et il regardait tout autour si l'on ajoutait foi à ses dénégations. Nullement. Et cela le faisait rager, cela le faisait souffrir, car enfin, il savait bien que ce n'était pas vrai, et il ne pouvait pas réussir à les convaincre. Il reprit d'une voix humble et câline : « Puisque je vous dis que ce n'est pas vrai, »

comme si l'on pouvait croire un vagabond sur sa parole.

Alors, Renaud l'accabla : « Et Téchalas que nous avons trouvé dans les herbes, et que voici? N'en avais-tu point ramassé un dans les vignes pour faire des signaux aux vendangeurs? Et ce mouchoir à images?

Et celui-ci qui était à ma sœur? » dit-il, arrachant de la musette le fichu de la fille aux Renaud.

Un autre dit, lui touchant la main : « Et cette main qui était bien assez large pour faire au cou de la fille ces marques de doigts écartés que nous y avons vues.

— Et son pouce ! ajouta monsieur le comte. Il a véritablement le pouce des assassins. »

Trépagne jeta un regard sournois sur cet homme bien habillé qui semblait plus intelligent que les autres, et il dissimula ses deux pouces révélateurs dans ses poings

fermés. Il sentit qu'il avait là un ennemi avec lequel il fallait compter, et qu'il ne s'agissait plus de nier, mais de se défendre. L'analogie des circonstances réveilla en lui l'homme qu'il était jadis, avant l'abrutissement des prisons, le criminel madré qui soufflait des idées à son avocat; et il se mit à examiner de sang-froid les preuves de son crime prétendu.

Aussitôt leur échafaudage s'ajusta d'un seul coup dans son raisonnement, si bien charpenté qu'il en fut saisi. Sa présence au lieu et à l'heure du crime, les objets qu'il avait oubliés si mal à propos, et ceux en la possession de qui on le trouvait, tout cela le désignait sans discussion possible, et ce qui était indiscutable pour les autres demeurait inexpliqué pour lui-même. De plus, à ses propres yeux, il y avait des raisons morales de soupçon qui étaient terribles : ses antécédents, le crime analogue, si tous

ces hommes avaient connu jour par jour les étapes de son passé, comme ils avaient noté ce matin heure par heure l'itinéraire de son vagabondage! Mais non, rien qu'avec le peu de preuves réunies, on en tenait assez pour que la cause fut impossible à défendre. Il se découragea immensément.

Et en même temps il devenait indulgent pour ses accusateurs, qui avaient bien raison de l'accuser; indulgent surtout pour ce jeune gars si fièrement campé devant lui, appuyé à son joug de bœuf, avec des larmes et des éclairs dans les yeux. Il lui vouait aussi une reconnaissance, d'avoir été le premier homme libre que libre il eût rencontré ce matin, jouissant comme lui du clair soleil et renouvelant sa jeune force aux brises vivifiantes de la campagne.

Certes, il fallait bien que le cher petit se trompât aux apparences : sans quoi il n'aurait pas été de sens droit. Mais Tré-

VIO CŒURS A PART.

pagne aurait voulu le prendre à part, le raisonner doucement et paternellement, lui expliquer les choses, avec une caresse du bras jeté autour de son cou, et aussi avec des paroles de consolation, car enfin c'était une sœur qu'il avait perdue : et il souhaitait moins d'ailleurs de se disculper que de le convaincre, de ne plus être pour lui un ennemi.

Aussi, maintenant, il ne se débattait plus contre les impitoyables preuves avec les grands gestes effarés d'un homme qui se noie : il les attaquait froidement, en raisonneur consommé; il les discutait de bonne foi, comme un juge, non comme un plaideur. Si bien que, pris au piège de son raisonnement désintéressé, il fut obligé de reconnaître que la défense n'ébranlerait jamais l'édifice de l'accusation. Il laissa pendre ses deux bras, en signe involontaire et machinal d'abandon.

Il eut une révolte, dans un éclair de lucidité : c'était trop fort, à la fin ! Voilà que sa conscience d'être innocent chancelait ! Pourquoi? Pour ce misérable mouchoir de cou, tenez, ou pour je ne sais quel échalas de vigne qui traînait dans l'herbe au bord d'une rivière! Le sang lui monta au visage. Il ne pouvait pas pardonner à ces choses de démontrer sa culpabilité : car ces choses la démontraient bien, c'était lui, il n'y a pas à dire, c'était lui qui avait tué, qui avait violé. Et Ton vit bien qu'il était fou, capable de prendre les filles par force et de les étrangler avec ses mains, car il se jeta sur le mouchoir et le déchiqueta, le mordit comme un chien enragé. Puis il retomba sur le banc, haletant, égaré.

Le fils Renaud lui dit : a Viens. » Michel obéit, mais en jetant à Renaud un regard de reproche, parce qu'il lui avait parlé durement. On traversa le parc jusqu'à la route.

Trépagne marchait au milieu des paysans, docilement, sans être lié, ni surveillé sauf par Renaud ; et il était dans le groupe comme un d'entre eux, sauf qu'il ne portait point d'armes.

Il se répétait, tout en marchant : a II est donc sûr que j'ai commis ce meurtre, et je sais pourtant que je ne l'ai point fait; » et au lieu que sa conscience, qui était pure, se révoltât, il essayait de concilier ces deux affirmations incompatibles, également justes à ses yeux. Mais si brut que fût son entendement, il se trouvait si mal à son aise parmi ces contradictions, qu'il fit effort pour en sortir coûte que coûte par un biais ; et, comme il n'avait pas été assez habile tout à l'heure pour protéger contre les preuves déduites la certitude de l'innocence que la conscience affirmait, il tenta de faire admettre à la conscience trouble l'hypothèse de la culpabilité.

Il feuilleta le dossier de ses souvenirs. 11 planta dans son imagination le décor du paysage et de la rivière. Il retrouva dans les échos de sa mémoire la sonorité du cri qui lui avait donné Thallucination du crime passé, du crime analogue. Cette hallucination même ressuscita en lui, affaiblie mais nette; et, comme les impressions réelles qu'il éprouvait alors s'étaient trouvées si vagues qu'elles n'avaient pas même pu combattre et rectifier l'image illusoire, maintenant, il avait beau s'exciter aux souvenirs, il n'en pouvait ranimer aucune, de sorte qu'il y avait un trou dans la réalité, et que l'hallucination pouvait boucher ce trou. Et déjà, la conscience n'osait trop dire non lorsque le raisonnement disait oui : le raisonnement tout-puissant lui démontrait ce paradoxe qu'elle pouvait bien être un faux témoin et lui donnait le vertige de Vévi- (lence.

124 CŒUUS A PART.

La troupe marchait en file, dans un chemin creux. On entendit une voix d'homme qui disait à des bœufs attelés : « Héi Gaston... Hé! Merlet... » et au premier détour apparut un chariot qui tenait toute la largeur du sentier. Il fallut donc se garer en montant sur les talus de revers. Lorsque le chariot passa devant Michel Trépagne, il se laissa choir entre les deux roues. Et celle de derrière lui creusa une ornière en travers du corps, à la hauteur des reins, tandis que les deux tronçons, de part et d'autre de la jante large qui les séparait, se cambraient et retombaient à plat d'un mouvement sec et vif, comme les deux bords d'une feuille de papier qui brûle par le milieu.

Izereau, 1887.

LE YERBE

LE YERBE

Les origines etladestinée de Louis Chazalet présentaient un si ingénieux arrangement de contingences, que l'observateur superficiel eût difficilement résisté à l'hypothèse d'une Providence bienveillante, s'amusant à faire sur lui un essai loyal du bonheur.

Unique enfant d'une femme hautement esthétique et du chimiste MarcellinChazalet, dont l'imagination inductive possède une si prestigieuse puissance, créatrice de généralisations, Louis n'avait pas eu le crâne transverbéré par cette épée de Damoclès de

la médiocrité ou de la folie, qui semble habituellement suspendue au-dessus des cerveaux héritiers de cerveaux exceptionnels. Certes, en cette collision de deux intelligences d'élite, d'oii celle de Louis était issue, l'équilibre de toutes deux avait dû se rompre; mais l'hérédité se trouvait, en fin de compte, favorable, et un bel équilibre nouveau des facultés se manifestait chez le fils adolescent.

Louis apparaissait ainsi comme le type accompli d'une aristocratie de l'intelligence : car il était un intellectuel par droit de naissance, et ensuite par éducation. Il n'avait pas eu la rude tache de s'abstraire d'un milieu bourgeois pour se hausser jusqu'à l'idéalisme et il gardait, même parmi des contemporains plus éminents, la distinction aisée de ceux qui ne sont point des parvenus. Il n'avait point la fonction de produire, et il ne faisait que jouir de ces capitaux

intellectuels, péniblement acquis, mis en œuvre, par le père savant et par la mère artiste.

La composition même de sa physionomie était d'une heureuse originalité : l'excessif développement de son crâne se tournait en charme féminin, par une analogie avec les têtes de femmes chargées en arrière de chevelure noire; il avait de gros traits et un nez brutal, cassé en ébauche de rostre ; mais la lumière orientale d'un regard toujours alangui, même en l'expression des plus vives malices, coulait de ses yeux très allongés entre des paupières à peine entr'ouvertes, et noyait les angles de ce visage dans un rayonnement et dans des reflets.

Vers la fm de sa vingtième année, il eut plusieurs mois de liberté absolue, sans nulle gêne pécuniaire, sans nul souci d'avenir : enfin toutes les entraves sociales semblaient provisoirement supprimées pour lui. Afin

de mieux économiser les jouissances de cette mise hors les lois momentanée, il résolut de compléter son impression de libre isolement par des moyens artificiels, en voyageant à l'étranger, chez un peuple dont il n'entendrait pas la langue. D'ailleurs cet état d'insoumission aux gênes sociales et de béatitude rendait urgente sa transplantation en quelque Éden factice. Aussi fit-il élection du lac Majeur, malgré la banalité classique de cet Eldorado.

Il s^établit au village de Stresa, parce que, juste en face, la ceinture des montagnes, rompue par le milieu, s'ouvre sur un infini, où la nappe d'eau, allongée vers le nord, s'abîme dans un éblouissement d'aube.

Mais le régime de l'hôtel, le confortable, la population anglaise atteinte de spleen et de manie errante, glissèrent une discordance telle en son idée de retraite etde doux

pays, que même ses plaisirs visuels en furent corrompus.

Il se faisait promener en barque, des heures, autour des îles Borromées; mais il refusait obstinément d'y aborder, irrité par les enthousiasmes de guides, dégoûté de loin par le puéril étagement des jardins en pyramide hérissée de rocailles, à la pointe de VIsola bella. Même, sa curiosité habituelle était si noyée dans son indifférence, qu'il ne songea point à mettre à part de son mépris l'Ile des Pêcheurs que le Bœdeker ne recommande pas. Il fallut le hasard d'une sensation vive pour attirer sur elle son attention.

Un jour, vers midi, de la barque à peine balancée, ne nageant plus, il remarqua que les étroites plages de l'île semblaient semées d*un gravier d'argent. Elle émergeait du lac ainsi que le dos métallique d'un poisson endormi, allongeant derrière soi une queue

excessive, également armaturée de papillotantes écailles. De cette queue jaillissaient deux rangées parallèles d'arbres. Sur la région centrale et renflée du corps, des bâtisses, avec des carapaces de tuiles accidentées, s'entassaient; et au sommet de la tête, un clocher conique, insuffisamment effilé, rappelait ces couvre-chefs très bas que porte le peuple.

Aussitôt, Louis avait eu le pressentiment des lois organisatrices qui durent présider à la distribution des bâtisses dans file. Il était certain que sur l'épine dorsale de l'animal immergé, une rue médiane s'était tracée, non point rectiligne, mais un peu hésitante dans sa direction, et qu'à cette voie des voies secondaires s'articulaient comme des cotes à une colonne de vertèbres, dirigées vers le lac, à gauche et à droite, symétriquement.

Cette persistante vision d'un sable argenté

l'irrita; il fit, avec beaucoup de peine, comprendre au batelier qu'il désirait une explication. Il lui fut répondu par le mot agoni, et il comprit que c'étaient les minuscules poissons ainsi nommés, qui dispersés le long des rivages causaient cette jolie phosphorescence diurne. Puis, tâchant à oublier cet incommode besoin de savoir le mot de toute énigme, il s'imposa quelques minutes de pure sensation ; et l'île avec la tuile des toits et la lumineuse poussière des grèves, lui fit l'effet d'un scarabée repliant deux ailes de pourpre sur un corps d'argent.

Mai^ vite sa machine à conjectures se remit en action : cette île close, où de rares habitants devaient vivre avec des usages primitifs, et environnés de tous côtés par de merveilleux spectacles naturels, n'était-ce point l'Éden requis?

Il aperçut, tout près de l'église, une hôtellerie peinturlurée d'ornements en trompe-

l'œil. Son regard fut un moment distrait vers la trace d'un îlot noyé entre les deux îles, mais d'où s'érigeaient quelques arbres fins, très légers, d'une verdure pâle, rejoignant avec le bout de leurs branches flexibles et tombantes comme des cheveux, le frisson de leurs ombres dans l'eau. Puis il sentit que sa résolution était prise de louer une chambre dans l'hôtellerie pour un nombre de jours indéterminé.

Il débarqua dans un rudiment de port, oi^i d'autres barques, lourdes, étaient rangées, encagées de cercles où se tendait une toile blanche. Les maisons en face étaient très ornées, l'une même décorée de faux bustes peints en des perspectives de fausses niches. Il semblait que tous les logis fussent les parties d'un édifice unique, dont l'unique façade était celle de l'île.

Louis, suivant les bords, alla jusqu'au bout de l'allée d'arbres ; il évitait de piétiner

les poissons, encore agrafés aux mailles rouillées des filets, qui séchaient étendus. Puis il revint sur ses pas, le long de l'avenue, et se trouva engagé entre les maisons, dans une étroite rue dénommée via del Mezzo, qui se prolongeait jusqu'à l'autre pointe de l'île. Cette disposition, qui confirmait les pressentiments de Louis, le flatta, l'encouragea <le plus en plus à ourdir des raisonnements, et lui inspira une confiance aveugle en ses propres déductions.

La voie irrégulière était embarrassée à chaque pas d'escaliers extérieurs ; des greniers en loggia surplombaient; des toits avancés se rejoignaient parfois. Les voies latérales pressenties descendaient à droite et à gauche vers le lac, presque symétriquement, les unes en voûte, les autres à ciel ouvert ; leurs extrémités s'éboulaient en pierres informes ou en masses de terre boueuse, pauvrement vêtues d'herbes : et

déjà Louis y installait des retraites d'idylle, bien que, ne rencontrant pas une àme et ne percevant pas un bruit, il eût des velléités de craindre que l'île ne fût déserte.

Un morceau d'art populaire le fixa, d'aspect vraiment primitif, bien qu'entouré de plaques d'assurance : c'était, au chambranle d'une porte, une fresque, où la Vierge avait un front blessé d'où coulaient des gouttes de sang, et levait la main droite qui tenait trois roses jumelles. L'enfant, posé sur ses genoux, faisait avec sa main droite le même geste exactement. Il était vêtu d'une robe verte, elle, d'une robe rouge; tous deux regardaient en face, très loin. Au-dessous était inscrit un vers latin faux.

La rue aboutissait à l'église, dont les murs, pareils à ceux des maisons pour la nudité, s'en distinguaient par deux excroissances : l'une, poussée au flanc droit, ornementée de moulures, indiquait une saillie de cha-

pelle; Tautre était le porche, à trois arcades plein-cintre, une en façade et deux en retour, portées par deux colonnes de granit rose et par deux pilastres de plâtre qui les répétaient de chaque côté de la porte, enduits d'une peinture imitant le grain rose et les micas du granit. Accolé au flanc gauche de la nef, le clocher à quatre faces, coiffé d'un cône d'ardoises, apparaissait plus émoussé encore par la perspective de bas en haut. Sur une face de la tourelle était peint un carré bleu, avec un segment inscrit de cercle rougeâtre et les chiffres des heures qu'une seule aiguille désignait. Par une défaillance inhabituelle de sa curiosité, Louis n'entra point, poursuivit distraitement, se heurta" enfin à une porte en palissade qui ouvrait sur le cimetière. Mais là son attention fut réveillée en sursaut par l'attendrissement et la surprise de trouver le champ de repos si extraordinai-

rement petit. L'unique allée contournait l'abside, réservant à peine entre le mur de l'église et les buis géants de la bordure la place d'une ligne unique de tombes. Vis-àvis, dans un champ un peu plus vaste, deux monuments jumeaux, à intentions gothiques, s'adossaient à la clôture. Il y avait aussi, quelque part, un fût brisé, avec la croix et le linge en marbre. Mais la plupart des morts dormaient en communauté à même la terre; les renflements qui indiquaient les tombes étaient effacés et confondus. Une foule de souvenirs — écussons de métal, croix et couronnes en perles, couronnes de distribution de prix en papier vert ou doré — étaient partout disséminés; mais, au lieu de les employer à la parure de tombes particulières, les mains pieuses, les avaient naïvement accrochés en rang le long des murs, quelques-uns aux rameaux du buis qui pliaient. Ce n'était donc point

notre dégoûtante fosse commune; mais toutes les tombes se réunissaient en une seule tombe, comme toutes les maisons de l'île en une seule maison, et affirmaient ainsi une fois de plus la solidarité patriarcale de cette famille qui, gardant tout près d'elle ses chers ensevelis, les couchait tous non pêle-mêle, mais ensemble, leur rendait à tous le même culte sans acception de personnes, les enveloppait tous dans une tendresse vague et anonyme.

Fort peu de noms, en effet, étaient inscrits sur les couronnes et sur les murs; et ces noms d'ailleurs étaient toujours les mêmes : Louis, qui les releva, ne trouva que trois familles différentes. Comme les prénoms se répétaient aussi, à cause des parrainages, il comprit pourquoi il était inutile de distinguer les morts par des inscriptions qui les eussent confondus davantage.

Et sa verve conjecturale se ranimait. Il

1/tO CŒURS A PART.

supposait que, dans cette tribu, à peine divisée par branches, les amours devaient avoir le charme des premiers incestes.

Puisque ces perpétuels mariages entre parents très proches n'avaient point détruit la race isolée, sans doute un équilibre d'une stabilité exceptionnelle s'était établi à la longue entre son organisation et les conditions de sa vie. Ses qualités originales avaient dû s'accentuer à chaque génération nouvelle; peut-être même un peu d'affmement s'était indiqué, une tendance aristocratique, fort plébéienne, fort simple, puisque jamais élément étranger n'était intervenu pour la compliquer. Et Louis soupçonnait que cette tendance était marquée par un développement populaire du sens esthétique et des instincts religieux.

Mais si un étranger, au lieu de passer, se fixait ici, qui fût apte à rompre cet équilibre prolongé, à introduire chez la famille

LE VERBE. Ul

stationnaire l'inéluctable complexité, quelque femme de l'île ne se sentirait-elle pas impérativement attirée vers lui par la fatalité des sélections? Et Louis était trop jeune, d'une trop puissante virilité, pour que cette théorie ne lui suggérât point de séduisantes images. Déjà l'édifice du raisonnement se métamorphosait en l'édifice d'une intrigue, appropriée au décor de cet Éden villageois, et où il se réservait le principal rôle.

Il souriait un peu du dogmatisme de ses conclusions, puis il se répliquait à luimême qu'elles reposaient non sur des rêves, mais sur de la logique et de la vraisemblance, et il se détaillait si rigoureusement la physionomie de la femme prédestinée à lui par l'évolution et l'hérédité , que la vision hallucinatrice devenait une irréfutable preuve de ses raisonnements, et lui troublait les sens comme une présence réelle.

Il descendait vers le lac, par une rue faite alternativement de pentes et d'escaliers à très larges marches, très basses. Au coin de la rue, sous Técriteau qui portait le nom officiel : Via Gottardij on avait écrit à la main : Via Garibaldi.

Comme il avait soif, et que surtout il était irrité de ne rencontrer personne, il souleva la toile qui tombait devant la porte ouverte d'une trattoria. Il aperçut dans l'ombre fraîche une sorte d'Auvergnat porteur d'eau, rasé comme un soldat, et une vieille à cheveux blancs en bandeaux, à petits yeux de jais blanc et noir, dans un visage d'un jaune sans nuances, avec de fines et profondes rides empoussiérées.

Elle portait une robe d'un noir verdâtre, le tablier d'un joli rose, sur la tête un fichu de cotonnade, carrelé de jaune, de noir, de blanc et de rouge, noué sous le menton, avec la pointe à la nuque.

Tout de suite l'homme s'empressa autour du voyageur, l'ahurit de son expansive politesse, lui offrit à boire, eu un charabia où se détachaient le mot italien birra et le mot français gazeuse. Il le conduisit dans une pièce voûtée, misérablement crépie de chaux, mais revêtue d'un treillage-illusion, où grimpaient des verdures peintes.

Lorsque le disgracieux personnage se retira, Louis se sentit mortifié du démenti que l'expérience infligeait à ses raisonnements; mais sa logique s'obstina; il ne put s'empêcher d'avoir plus de foi en ses déductions qu'en le témoignage des faits, et il se remit à plaider au tribunal de sa conscience en faveur de ses hypothèses ébranlées. Quel argument pouvait fournir contre elles Texhibition de deux êtres déformés par la vieillesse, et dont la finesse de traits n'était plus appréciable parmi l'embrouillement des rides, dans le dessèchement de l'épi-

derme cuit au grand air et au grand soleil? Il différait le prononcé de son jugement jusqu'à la rencontre d'une toute jeune femme que n'eût point défigurée encore la décrépitude précoce des rustres et des pauvres.

La porte se rouvrit, et elle entra, si prodigieusement conforme à la théorie de son rêve, que Louis eut un tressaillement brusque.

Les cheveux étaient crêpelés sur le petit front d'un dessin net, et les sourcils étaient une ligne au pinceau. Les yeux effilés se bridaient imperceptiblement vers les tempes, et cela fixait sur le visage le spirituel d'un sourire continu. Le nez était fin, légèrement busqué, un peu long; mais ce n'est pas la pointe qui semblait trop descendue, c'étaient les ailes qui semblaient remontées en un voluptueux, dédaigneux reniflement; et ce retroussis des ailes, similaire

au bridement des yeux, systématisait l'iiarmonie du visage.

Mais vraiment , la volonté logique de Louis avait été obéie au delà même de tout espoir : car il eut la joie de constater — avec le regret de n'en point découvrir le pourquoi — que, malgré la finesse de chaque détail, l'ensemble accusait une grossièreté native, que la jeune fille, en sa distinction, restait peuple.

De nouveau, il demanda compte à plusieurs détails de la raison d'être de leur charme. Le menton, un peu gras, tout rond, était fort comme une côte de fruit. Les joues de pêche gardaient leur enfance, bien ([u'elles ne fussent point soufflées d'un coup comme les joues d'enfants, et que le sillon de la maturité s'y dessinât. Les savoureuses lèvres — assez fortes pour être mal à l'aise autour de la toute petite bouche, et forcées à une moue qui fixait

im CŒURS A PART.

là l'indication du baiser, comme les commissures tirées des paupières fixaient aux yeux l'indication du sourire — n'étaient cependant point de la chair crue, par trop répugnante d'énergie matérielle, sous de la peau tendue.

Bien que, par mécanisme d'habitude, et sans intervention de sa personnalité réfléchie, Louis se fût mis tout de suite à l'analyse de ce visage, il demeura longtemps encore en état de stupeur. Après avoir tenu bon pour ses raisonnements en l'air malgré un démenti de la réalité, il s'étonnait jusqu'à l'effroi de palper la réalisation de son rêve, dont il affirmait à présent, par réaction et avec excès, l'invraisemblance de rêve et la prétentieuse puérilité. A l'instant même où sa fatuité raisonneuse devait triompher, le positiviste sentait le frisson du surnaturel lui courir sur la peau et lui rebrousser le poil. Il savait bien qu'il avait

prévu cette apparition , et il se félicitait d'avoir calculé juste : mais l'instinct, qui, indépendant, travaillait à part, flairait le miracle, la prédestination amoureuse, et toutes les fibres sentimentales de Louis vibraient déjà confusément , s'accordant pour le jeu.

Il s'était dressé, puis cédant à une attraction simplement physique, il s'était penché vers la jeune fille peu à peu, lentement, tant qu'il avait pu se pencher sans tomber. Ses yeux s'étaient baissés par pudeur et par embarras ; il examinait, sans intérêt d'ailleurs, le costume de toile bleue à pois blancs, le tablier en madras noir avec un semis feu, et il ne voyait pas plus haut que le lainage attaché autour du cou.

Elle se penchait comme lui, vers lui, un peu moins inclinée pourtant, et ne baissant pas les yeux, puisque les yeux de Louis ne se posaient pas sur elle. Au contraire même.

obéissant à l'instinct qui nous fait, sur une face nouvelle, quêter d'abord un point sympathique, elle s'était sentie requise par les yeux de Louis, qui étaient identiques aux siens, moins retroussés vers les tempes, mais longs, mais étroits ; et elle les regardait avec un naïf plaisir, ces yeux à peine entr'ouverts qui ne la regardaient point, comme s'ils n'avaient eu que la fonction égoïste de verser leur nonchalante lumière, pour noyer de beauté cet anguleux et brutal visage.

Elle posa devant lui le siphon, le verre, et disparut. 11 éprouva une subite et immense mélancolie d'être seul. Sa bouche se dessécha, sa gorge se contracta ; il eut une soif intense et il ne pouvait plus boire. Il but cependant, coup sur coup, les deux verres que contenait son siphon, pour en finir et pour s'en aller; car il était pris d'une douloureuse pitié pour la décoration

de cette pauvre salle déguisée en treille, et il voulait en sortir vite, d'autant plus qu'il y était seul.

Il sortit; en payant la vieille, il revit la jeune fille à qui, depuis qu'elle lui avait apporté son verre, il n'avait pas songé un seul instant. Il eut regret de la quitter pour toujours. Il conçut l'absurde projet de remmener avec lui, et il se mit à chercher un prétexte, sérieusement. Il se rappela le mot chiesa, fit comprendre, en le prononçant plusieurs fois et en multipliant les gestes, qu'il demandait le chemin de l'église. La fille se présenta pour l'accompagner.

Mais dehors, il fut gêné : son prétexte, d'ailleurs, était sottement choisi, car l'église se voyait au bout de la rue. Pour se débarrasser de sa compagne, il lui indiqua du doigt le clocher, avec un regard d'interrogation. Elle lui fit signe que oui. Alors il

lui dit adieu et merci, d'un autre signe

OÙ malgré lui toute sa supériorité sociale s'affirma. Toutefois, il ne modifia pas ses projets, et il prit une chambre à l'hôtellerie.

La jeune fille, qui s'appelait Giacomina Ruffoni, s'était éloignée à pas retenus. Sans dessein arrêté, au lieu de rentrer à la trattoria, elle s'était oubliée jusqu'à la via del Mezzo. Elle descendit vers le lac et s'immobilisa tout au bord. Trois heures sonnaient. L'infini était monochrome , et dans une intention évidente d'harmonie, le lac prêtait sa limpidité au ciel, qui lui rendait son azur.

Trois enfants jouaient, les jambes nues dans l'eau. Le curé surgit, vieux et vert, de stature despotique. Sa soutane était notablement propre. Il était coiffé, non du cha-

152 CŒCUS A PART.

peau à grandes ailes, mais de ce bonnet carré à houppe de soie que portent les prêtres à l'autel même, en certaines occasions. Il mit le pied dans une barque, se plia, lava ses mains avec une majesté simple dans l'eau tiédie au soleil, se redressa, s'en retourna, disparut.

Alors il semblait à Giacomina que sa pensée oscillât et se balançât comme dans une ivresse, mais avec une sérénité paresseuse, régulièrement, entre deux points symétriques.

La cause de cette impression, qui était tout bonnement une intuition d'analogie rythmique entre d'obscures sensations d'autrefois et d'obscures sensations actuelles, demeura , ainsi que ces sensations ellesmêmes, dans l'inconscient.

Ce même instinct, si bien pressenti par Louis Chazalet, qui avait tout de suite attiré la RufToni vers le voyageur une fois aperçu.

et apte à intervenir dans l'évolution de sa race, l'avait attirée naguère, à l'éveil de sa puberté, vers ce prêtre qui était le maître et qui était un étranger.

Ni alors, ni aujourd'hui, elle n'avait eu le soupçon des impraticables désirs qui s'agitaient en elle. Le premier avait avorté sans laisser une trace. Celui d'aujourd'hui s'éteignit de même; et lorsqu'elle rentra, elle avait si bien oublié l'inintelligible trouble de cette rencontre, qu'elle ne se souvenait plus d'avoir inutilement erré par les rues et de s'être arrêtée au bord de l'eau.

Le soir pourtant elle fut oppressée. Elle était assise avec le père et la vieille devant la trattoria; elle se leva et descendit jusqu'au lac; l'autorité d'un souvenir qu'elle ne comprenait pas exigea qu'elle se mît à genoux et qu'elle se mouillât les mains.

Elle entra dans l'avenue d'arbres et marcha jusqu'à l'extrême pointe. Elle n'avait

tout autour que rimpression d'immensité abstraite , sans aucune vision d'objets.

Aucun réverbère ne s'allumait dans les villages des rives. Toutes les étoiles étaient à la fois dans le ciel et dans le lac, et les agoni semés par terre étaient pareils aux étoiles et à leur image réfléchie ; de sorte que la confusion devenait absolue entre l'eau, la terre et le ciel, puisque tous trois ne se révélaient plus dans les ténèbres que par ce même pointillé d'argent.

L'ombre d'un pêcheur allait et venait.

Puis Giacomina ne la vit plus. Elle en vit une autre qui s'approchait, qui fut si près bientôt, si hardiment près que, sans la nuit qui ne permettait pas de se reconnaître à moins d'être tout près l'un de l'autre, elle aurait eu peur et se fût reculée. Et tout contre son visage, elle eut le visage de Louis, qui, devenu subitement distinct, lui fit l'effet de s'illuminer.

Le soupçon de miracle qui avait effleuré la rationnelle intelligence du jeune homme, traversa victorieusement l'âme superstitieuse de lajeune fille. La semence d'amour qui avait été jetée avec si peu d'espoir dans son cœur y germa et s'y développa tout d'un coup. L'amant exotique et inconnu lui fut imposé par cette fantasmagorie d'une transfiguration.

Lui-même fut brusquement ravi, épouvanté. Sa puissante raison se diffusa dans la nuit. Son cerveau vide fut envahi tout entier par le désir éternellement primitif, et Louis Ghazalet fut ainsi , une minute , l'égal de cette simple fille.

Un bouillonnement terrible et désorganisateur travaillait en eux, arrachant à l'unité de leurs corps ce que la Nature exige de matière vivante et de force nerveuse pour l'œuvre d'un enfantement. La plénitude même de leur cœur gonflé signifiait qu'ils

avaient détourné à leur profit plus que leur part de puissance vitale, et les sommait de restituer, dans l'efTort d'une création, les énergies accaparées.

Ils ne subirent même point le retard des prières et des consentements, puisque le Verbe leur était refusé. Lentement, par des gestes que dirigeait le jeu des attractions et des répulsions, et où la volonté n'était pour rien, leurs bras s'étaient ouverts en croix. Ils étaient vis-à-vis l'un de l'autre ; et elle glissait vers lui, sa robe enlevée par une très légère brise, qui, sans doute, la portait et la poussait aussi : car elle avançait ne marchant point. Leurs mains s'unirent et ne cessèrent pas d'être étendues, et ce fut comme deux crucifix qui s'accoleraient.

Elle fut droite contre lui, puis elle le suivit, car il se courbait en arrière ; et il semblait prêt à tomber, comme s'il eût reçu en pleine poitrine une blessure, et que les bras ou-

verts, il s'abattît. Et, la tête renversée, il but le baiser avec ses lèvres, tandis que ses yeux buvaient la lumière des étoiles à grandes gorgées.

Mais ce contact ne les exaspéra pas soudain jusqu'aux étreintes éperdues. Ils ne désiraient et ils ne délibéraient rien avec précision. Aucune distinction n'était réelle entre la tendresse qui battait dans leurs cœurs et les vibrations fiévreuses de leurs chairs soulevées. Tous les éléments de l'amour, la part de la sentimentalité pure et celle du brutal besoin, s'unissaient en l'harmonieuse confusion des amours primitives, et leur conscience nageait parmi des atmosphères indéfinissables, qui étaient comme de la douceur illimitée.

En ce vague, la barrière de l'individualité cessa d'exister entre eux, sans qu'ils eussent un étonnement et un frisson. Ils éprouvèrent seulement que leur horizon se reçu-

lait et que leur pensée voyait deux fois plus loin. Puis le champ de leur vision s'élargit encore. Ils étaient véritablement en communion avec le Tout. Il leur sembla un instant qu'ils partageaient l'immensité de la nuit, qu'ils avaient pleuré tout le lac répandu à leurs pieds, et qu'ils avaient conscience de l'infini voluptueux.

Ensuite ils se détachèrent du Tout, puis ils se détachèrent l'un de l'autre, et ils se retrouvèrent enfermés dans la prison un instant ouverte de leur moi. Ils étaient assis sur un filet de pêcheur; et comme ils regardaient le lac stupidement et ne se regardaient pas l'un l'autre, Louis ne s'aperçut pas que la jeune femme se levait et s'éloignait, secouant quelques-uns des lumineux poissons restés épars aux plis de sa robe.

Tout à coup, Louis Chazalet reprit possession de lui-même; un choc violent lui

tamponna le cœur, et il eut un transport de joie surhumain.

D'un coup d'œil, avec son merveilleux pouvoir d'intuition, il saisissait toute la beauté poétique de l'aventure. Il était très sensible à l'harmonie des péripéties avec le milieu et avec ses propres désirs qu'il n'ignorait point : ses désirs un peu sceptiques de quelque félicité paradisiaque, pleinement satisfaits contre toute attente.

La conscience de son invraisemblable bonne fortune en décuplait le prix. Toujours privilégié, par une persistante veine, à la rouge ou noire du hasard, il avait la chance de s'en tenir là, et de ne point pousser jusqu'à l'analyse, qui, en retranchant la naïveté de ses impressions actuelles, en eût anéanti toute la valeur esthétique.

D'ailleurs le décor de la nuit l'entretenait dans une incapacité d'analyse : car tandis qu'en plein jour le spectacle même de la

nature immédiate nous sollicite à l'anatomie de nos impressions, en morcelant l'attention par la variété infinie des nuances^ la nuit continue est propice à la longévité des sensations unes et intenses.

Ainsi la mémoire rythmée qui, à des intervalles de la durée presque rigoureusement égaux, rejouait en lui toute cette aventure d'amour, la ressuscitait chaque fois tout entière, et chaque fois si puissamment que le souvenir s'animait jusqu'à l'hallucination.

Il se leva. Il fut conduit par l'automatisme de ses membres à travers la solitude du village, sans que sa pensée fût distraite de la félicité récente, et dût se reprendre, pour diriger volontairement ses pas, aux ténèbres bleues de la nuit où elle était éparse.

Lorsqu'il s'allongea dans son lit, une fraîcheur le baigna; il eut de l'orgueil d'être

vigoureux. Ses yeux se fermèrent en souriant, et il prit une pose charmante du corps et des bras croisés, dont l'habitude était depuis longtemps perdue : grâce à la réaction des attitudes et des expressions physiques sur les états d'âme, cela suffit pour faire refleurir en lui les sentiments de son enfance. Il fut candide. Il fut remporté en arrière aux années vierges, et cela venait en somme d'avoir lâché la bride à ses plus troubles instincts, et souillé une virginité !

Le sommeil ne ralentit point son activité cérébrale et ne modifia pas la direction de ses idées; mais le milieu où son imagination travaillait, au lieu de s'obscurcir une fois les paupières closes, s'éclaira tout au contraire d'une lumière reposante aux yeux.

Lentement, la scène, dont les grandes lignes étaient fixement présentes à sa pensée, se métamorphosait. L'Éden où elle se

jouait se conformait à l'essence du rêve, •jusqu'à perdre tout caractère accidentel qui en permît la réalisation. Les personnages même, dépouillant leur individualité, tendaient à l'archétype, et le baiser qu'ils se donnaient, finissait par n'être plus qu'une représentation schématique des primitives amours.

Louis peuplait en même temps le lac bleu de toute une mythologie anadyomène :

car, en ce réveil d'enfance, le cerveau retrouvait ses besoins et ses pouvoirs créateurs de la quinzième année, alors que, parmi la préoccupation des études classiques, les visions sculpturales de l'Antiquité nue satisfaisaient confusément et tout ensemble ses aspirations artistes et sa sexualité qui s'éveillait.

Et l'on s'aimait avec les couleurs, avec les sons, avec les parfums; mais la voix humaine se taisait : le Yerbe n'était pas.

Les premières surprises du réveil furent séparées de ces rêves par une brutale discontinuité. Le soleil était déjà haut dans le ciel, et brûlant. La nappe colorée de l'eau, que Louis pouvait voir sans même se soulever dans son lit, n'était déjà plus voilée par les brouillards, et les profils de montagnes s'accusaient.

Il se leva, et la montée en lui de cette chaleur, de cette lumière, lui imposa une conscience de virilité mûre , chassant de lui toute l'enfance de son sommeil, dont une matinée brumeuse aurait prolongé l'impression.

16i CŒURS A PALIT.

Il sortit, à peine vêtu, sur la terrasse de l'hôtel, en treille plafonnée de verdure; et penché, il vit que le lac n'arrivait pas jusqu'à la muraille, mais mourait à quelques pas parmi de grosses pierres en chaos, et qu'une langue de terre était réservée, sans doute recouverte lorsque le niveau montait à la fonte des neiges. Ce terre-plein joignait, à l'angle gauche du mur, l'une des rues qui descendaient vers le lac du côté de Pallanza. Et là, Giacomina était debout comme une sentinelle.

Louis ne pouvait guère avoir passé la nuit autre part. Elle l'avait deviné. Elle était venue. Il lui fit signe qu'il allait descendre aussitôt vers elle; mais il fut obligé de faire un assez long détour.

Il craignit durant ce trajet que les choses ne s'arrangeassent pas aujourd'hui aussi parfaitement que la veille. Certes, la soudaineté de cette réapparition était bien

restée dans la note d'hier; mais la physionomie de la jeune femme l'offensait : pourquoi cette inquiétude dans le regard, alors que lui-même éprouvait justement la plénitude absolue du bonheur tranquille et s'asseyait aux plus inaccessibles sommets de la sérénité? Pourquoi cette coquetterie intempestive de costume, et cette mantille du dimanche sur les cheveux, alors que lui, nu-tête et le cou libre, passait les mains sur ses yeux, mal réveillés encore de leurs rêves nus? Il pressentit une menace de banalité. Et puis ces diverses actions vulgaires de faire signe que l'on va venir et qu'elle attende, de repasser par la chambre et d'y achever une toilette, ces formalités du bonjour et de la main touchée l'irritèrent comme des attentats à l'originalité jusqu'alors intacte de l'aventure.

Toutefois, lorsqu'ils furent de nouveau assis au bord du lac, si près de la rue où

les pêcheurs circulaient et pourtant seuls, sans crainte de rencontre, toutes les joies du dernier soir furent retrouvées. Certes le plein jour leur ôtait du charme mystérieux; mais en revanche, il y avait un peu de plaisir pervers à s'aimer aussi franchement en présence de l'espace large où tant de barques passaient, promenant à portée des yeux et de la voix le cant des voyageurs, pour la plupart Anglais; cela ne déplaisait nullement au goût raffiné de Louis, qui y trouvait encore un assez savoureux assaisonnement de naïveté pour ne plus soupçonner que rien fût changé à la fabulation primitive de cet étrange roman sans paroles. Ainsi Giacomina, qui était joueuse et lascive comme une chèvre, ne pouvait pas rester assise longtemps. Gomme elle avait les pieds nus en des socques faits d'une semelle de bois et d'une lanière de cuir, elle s'amusait à marcher dans l'eau parmi les

grosses pierres, riant et appelant le jeune homme avec des rires qui étaient comme les appels chantés des oiseaux.

Tout à coup elle pâlissait comme une fleur qui a soif, elle s'abattait entre les bras de son amant, et les sensations du dernier soir ressuscitaient. Mais à présent elles avaient des contours exacts, un commencement et une fin. Elles étaient coupées par des repos; et ces repos, pour Giacomina, semblaient marqués, à en croire la bestialité de son regard, par une suspension de toute vie intellectuelle; pour Louis, par un retour offensif de la raisonneuse intelligence, par des accès de fièvre intermittents du cerveau qui se demandait furieusement à lui-même : « De quoi est fait le bonheur dont tu jouis? »

C'est ainsi que fut restauré l'empire de l'analyse. D'abord, chaque fois que l'attention de Chazalet s'attaqua, pour l'analyser,

au bonheur en question, elle s'y éblouit, et le seul effet de ses tentatives fut une exaspération du désir aveugle et un sursaut de l'ardeur. Mais son attention était un regard d'aigle qui eût fini par analyser elle-même la volupté de fixer le soleil.

Il sut apprécier en connaissance de cause le bizarre privilège qui lui était accordé, de goûter, avec un cerveau arrivé au degré actuel de l'évolution, des sentiments amoureux actuellement en désuétude, adaptés à des organisations cérébrales antécédentes.

Le plaisir de sa découverte fut si vif qu'il eut besoin de le partager avec son amie. 11 sourit, comme déjà il cherchait des mots. Oubliait-il donc qu'il ne pouvait pas lui parler, et qu'elle ne pouvait pas lui répondre? Et c'était justement cette absence du Verbe qui, supprimant toute convention entre eux, avait pu les réduire aux libres conditions de la nature.

LE VERBE. i69

Néanmoins un peu de tristesse l'offusqua. 11 dévisagea la jeune femme comme une vivante énigme; puis la contemplation sans but de ce visage lui rappela diverses expressions qu'il y avait saisies, et enfin cette extraordinaire inquiétude qu'elle manifestait ce matin — pourquoi?

Cette idée lui survenant, sans que l'idée, fixe désormais, de la suppression entre eux de tout langage, cessât de le hanter, il les associa par hasard, et rien que ce rapprochement fortuit lui révéla le lien de causalité qui les unissait. Oui, elle ignorait absolument les desseins inexprimés de son ami, et cela équivalait à croire que chaque fois qu'elle s'abandonnait à lui, c'était la dernière fois. L'amertume des séparations devait empoisonner chacun de ses baisers; le réveil surtout avait dû être terrible, et c'est pour cela qu'il l'avait trouvée dès le matin, guettant sur le rivage, comme une sentinelle

inutile, presque sûre que celui qu'elle guettait était déjà parti.

Louis eut à ce moment la vision si nette de son propre départ, que la série de ses images dévia, et aboutit à un désir passionné de partir sur-le-champ. Mais à cette vision succéda celle de la femme pleurante et abandonnée, et Louis eut alors un élan vers elle, l'aimant avec toute la tendresse de la pitié, avec la fierté aussi que ce désespoir supposé lui inspirait. Il voulut lui faire entendre qu'il ne partirait pas. Il éprouva le besoin, bien humain, de le lui jurer.

Il la regarda profondément, comme un magnétiseur. Il lui indiqua l'autre côté du lac, en faisant des signes négatifs. Il étendit la main en geste de serment. LaRufToni faisait tous ses efforts pour comprendre ce subit accès; mais aucune illusion n'était permise : visiblement elle ne comprenait rien; et Louis, arrivé peu à peu jusqu'à

l'angoisse de ne pouvoir parler pour ôter à cette femme l'angoisse de le voir partir, comprit que ce drame du Verbe qu'il jouait depuis la veille n'était pas seulement un drame esthétique, consistant en la renaissance d'une situation archaïque et de sensations périmées. C'était un drame sentimental pour le cœur incertain de la jeune fille. C'était un drame intellectuel pour luimême, qui se révoltait malgré lui d'être soumis à un mutisme incompatible avec le développement moderne de ses facultés.

A peine eut-il conçu la synthèse de cette fabulation complexe que la qualité de l'élément sentimental le choqua. Il se rappela la Ruffoni, dressée au bord de l'eau comme une sentinelle, et avec des revenez-y d'opéras-comiques, il la compara aux femmes de matelots qui guettent du rivage la barque attardée. Il eut de nouveau et plus pénible l'impression de banalité, qui était pour lui

infailliblement destructive de toute admiration et de tout sentiment affectueux.

Mais flatté d'avoir si sûrement dégagé cette impression, il fit un retour orgueilleux sur lui-même. Quel artiste délicat il était! Et quelle grande cervelle! Alors des formules de système lui bruirent aux oreilles. 11 se demanda brusquement, avec un haut-le-corps, si cette aventure amoureuse de Paradis retrouvé était bien réellement un jeu exceptionnel et amusant des contingences, ou une fantaisie impraticable . avec une cervelle comme la sienne, et qui lui procurerait, pendant sa durée illégale, toutes les gênes réservées aux individus qui s'égarent hors de leur milieu propre.

Il y eut alors, en son intelligence, une violente et brève scène : il était si dogmatique et si raisonneur que cette hypothèse avait toutes les chances possibles pour être changée en affirmation; et, comme sa mo-

raie pratique, d'un stoïcisme renouvelé, professait l'inutilité de la résistance au fatum de l'évolution, ç'allait être pour lui un devoir d'en finir immédiatement. En revanche, toute son accumulation de souvenirs voluptueux réclamait en faveur de la jeune femme, et Louis, par une demi-défaite de ses principes, se raccrochait à elle, mais sans espoir, comme s'il n'eût pas dépendu de lui-même de la garder, comme si une volonté extérieure dût la lui ravir, contre son gré. Aussi forçait-il délibérément l'intensité de son amour pour elle, comme au chevet d'un mourant qu'on tâche d'aimer davantage durant les minutes suprêmes, ne fût-ce que par décence ou par un compromis avantageux, pour être autorisé aux oublis futurs.

Mais l'énergie intellectuelle de Ghazalet, une fois mise en action, ne s'arrêtait plus. Elle eut d'abord cette sournoise habileté de

m CŒURS A PART.

poursuivre son travail sans bruit, dans les galeries de mines de l'inconscience; et elle provoqua de la part de Louis des gestes et des sons instinctifs, qui avaient si évidemment pour objet d'établir une communication de pensée entre lui et cette femme, qu'il finit par s'en rendre compte lui-même, et haussa les épaules.

Gréer un langage? Louis fut distrait par des souvenirs de son érudition : il songeait aux comiques erreurs des philosophes du dernier siècle, qui, ne soupçonnant aucune différence de leurs contemporains à l'homme préhistorique, attribuaient à celui-ci des arrangements de locataire nouvellement emménagé dans le monde, des fondations de codes raisonnes à la Voltaire, un contrat social, un contrat du langage.

Appartenait-il à Louis Ghazalet, initié aux lentes modifications de l'espèce, de verser dans ces puérilités? Alors il se représenta

la gestation du langage dans les premiers cerveaux. Il essaya de concevoir une de ces vastes idées où les ancêtres devaient embrasser en des contours lâches le pêle-mêle de mille détails inaperçus. Il espéra presque, avec cette inouïe tentative, obtenir l'inspiration d'une de ces onomatopées primaires, par elles-mêmes intelligibles, et dont le cri révélateur était comme l'étincelle jaillie entre les électricités rapprochées de deux consciences.

Hélas ! il dut constater que nos belles machines étaient incapables de produire artificiellement l'œuvre si facilement accomplie par des âmes végétatives, mais débordantes de sève créatrice. Quel rapport entre nos moi murés et clos dans leur individualité, et ces âmes encore mal détachées de la nature, dont elles avaient moins que les nôtres le sentiment, mais bien davantage le contre-coup ; de sorte que le choix, comme

l'interprétation, des mots, s'imposait peutêtre à tous par une commune intuition de certaines harmonies objectives, dont le secret, faute de besoin, s'est perdu pour nous à jamais.

Comme une brute qui vient de donner plusieurs fois du front dans un mur inébranlable, Louis restait immobile et en arrêt, farouche. Il amassait en silence de la rancune contre cette femme.

Mais comme elle reflétait sur son visage toutes les ombres qui couraient sur le visage de son ami, Louis leva les yeux, l'examina anxieusement : souffrait-elle comme lui, et du même besoin? La violence du désir qu'il en eut lui en imposa la certitude; et il conçut alors une estime véritable pour cette fdle du peuple qu'il reconnaissait son égale en ceci devant l'Idée.

Aussitôt son amour se ralluma, et son amour voulut parler. Les pénibles efforts

recommencèrent : des gestes, des syllabes incohérentes, des hoquets de bègue, de muet, toute une télégraphie pouvant prêter à rire aux gens qui n'admettraient point que les tortures de l'intelligence soient à l'occasion aussi atroces et d'un aussi passionnant spectacle que celles du cœur.

Et longtemps ils oublièrent que l'essentiel, pour eux, était d'échanger des baisers : ils partageaient tout leur temps entre les essais douloureux d'expression et les inquiétants silences; leurs moindres mouvements avaient des intentions de signes, et la malice de la fatalité voulait que le sens même des plus simples ne fût jamais pénétré.

Beaucoup d'heures s'écoulèrent. Les amants se quittèrent pour le repas, et se revirent ensuite. Pendant ce répit, Chazalet se contraignit à envisager les choses d'un autre point de vue : il se félicitait à présent de trouver cette barricade naturelle entre

son intelligence et celle de la femme possédée, parce que cela lui permettait, grâce à une sorte d'abstraction pratique, de goûter un amour sans nul mélange de spiritualité.

C'est dans cet ordre d'idées qu'il posséda Giacomina le reste du jour. Mais ce goût d'exclusive matérialité était beaucoup moins sincère que son appétit antécédent de voluptés naïves, savourées hors de toute analyse dans le milieu d'un Éden restitué miraculeusement.

Toutefois cette conception nouvelle suffit pour qu'il terminât la journée avec un parti pris optimiste. Seulement il était brisé. Il se dit : « Je pourrai donc recommencer demain ; » mais ce mot, qui ne lui aurait pas échappé la veille, trahissait une lassitude sous l'hypocrisie d'un désir obstiné. Il se félicita d'être libre, de pouvoir prolonger son séjour dans l'île indéfiniment, et cela dénotait une velléité inavouée de fuite.

Mais le lendemain une réaction se produisit : à cause de sa solitude en un pays

inaccoutumé, Louis était, depuis son départ de Paris, très sensitif, impressionnable aux moindres caprices de l'atmosphère ; or la beauté de cette journée-là fut tout à fait exceptionnelle.

L'éclat de la lumière matinale le réveilla comme un chant de coq. Il courut à l'angle de la terrasse, et comme la veille, il trouva la jeune fille qui guettait. A la vue de Louis, les yeux de Giacomina s'éclaircirent. Il était visible que le trouvant ici ce matin encore, elle ne pouvait plus s'empêcher d'être certaine qu'elle le retrouverait de même tous les autres matins. Ainsi commencèrent-ils leur journée en une complicité de bonheur calme, qui n'était pas sans analogie avec la teinte unie du lac et avec la sérénité du ciel.

Ils étaient assis comme hier, et leur pensée, que l'attention ne fixait nulle part, nageait dans ce bain d'azur salutaire et dé-

licieux, avec une jouissance de liberté pareille à celle du corps qui s'est dépouillé de tous ses vêtements pour le bain.

Mais, à mesure que le soleil s'élevait, la nappe d'eau monochrome subissait de frissonnants et fugitifs papillotages, qui étaient comme des coups de pinceau d'essai avant la différenciation infinie des nuances.

Peu à peu les bleus limpides de l'eau s'épaississaient vers les lointains, et s'alourdissaient. Une cernure violacée se promena le long des rivages et s'y établit. Une ternissure verte se déposa vers le milieu de la surface d'eau, comme une haleine sur une glace.

Puis, entre la pointe de Pallanza et le bord opposé, il se dessina une ligne blanchâtre de moutons. Sans doute une brise fraîchissait là-bas et soulevait de minuscules vagues ; mais à cause de la découpure nette du lac, l'agitation partielle était maintenue

dans le bassin supérieur comme par un barrage invisible, parallèle à l'horizon, et d'abord l'immobilité des eaux que Giacomina et Louis avaient immédiatement sous les yeux, n'en fut pas même inquiétée.

Ensuite, brusquement, le lac se mit à clapoter de partout, sans toutefois être souillé par des baves d'écume et sans que le vent du large parvînt à souffler jusqu'ici. Les couleurs ne s'altérèrent point ; mais, au lieu d'être largement étendues, elles semblèrent posées par petites touches successives pour un eft'et de chatoiement.

En quelques instants, la souple nappe se tendit de nouveau ; mais elle apparut alors plus diversement nuée. Par places, des taches vaguement circulaires étaient pareilles à la surface d'une cuve où un métal fondu va refroidir : ici un métal simple et d'un uniforme brillant, là un métal composite, un airain de Gorinthe à filons d'or rou-

geâtre ou d'acier bleuté. Autre part, ces taches, au lieu d'être fixes, couraient comme des gouttes d'hydrargyre, ou bien comme la lumière qui aurait soubresauté à fleur d'eau, si un joueur surhumain et gigantesque, armé d'un miroir, s'était amusé à projeter le soleil sur le lac du haut d'un sommet. Et lorsque la couche étamée de Teau se ridait, le revêtement métallique se divisait en étincelantes parcelles et imitait un fragment de cotte de mailles. Autre part, les touches de couleurs étaient si variées de tons et si capricieusement assorties, et si fines, si soyeuses, que l'on eût dit un immense parterre de toutes petites fleurs en fouillis. Autre part enfin, au lieu que la lumière pénétrât l'eau, il semblait que l'eau se fût évaporée complètement et que la lumière en eût pris la place ; et cela faisait de véritables trous, des gouffres d'éblouissement

18i CŒURS A PART.

Enchâssée au milieu de cette palette, l'Isola Madré, pyramide de verdures, aux arêtes légèrement courbes, avec une maison rose au sommet, faisait l'effet d'un cabochon vert cuirassé à la pointe de corail rose. La distinction entre ce premier plan et celui des montagnes qui bornaient la vue était si tranchée, qu'elle choquait presque, comme trop conventionnelle. Les silhouettes du fond paraissaient ombrées à la main, suivant des règles.

Malgré le voile uniforme qui les recouvrait, l'œil, dont la puissance de vision analytique était surexcitée par les différenciations plus facilement saisissables du lac, finissait cependant par y découvrir des variétés de tons simultanées, des jeux, puis des métamorphoses de couleurs.

Aux premiers rayons du matin, elles s'étaient enveloppées d'une si blanche gaze, que cette matité, par trop identique à celle

des neiges, interdisait absolument la perception des glaciers. Mais ensuite le brouillard, devenant d'une extrême ténuité, s'était teinté de gris-perle, et l'on avait commencé à en discerner les neiges éternelles, moins à une différence de coloris qu'à une différence d'éclat, parce qu'elles étaient opaques et satinées. Alors, au lieu d'être toutes confondues sur le même plan, les montagnes apparurent, les unes plus lointaines, les autres plus proches, sur une infinité de plans accusés avec autant de précision que de délicatesse, rien que par des dégradations de pâleurs.

Puis, à une minute déterminée, il se trouva que tout brouillard était anéanti, bien que certains effets de fondu aux flancs et aux croupes de montagnes en fissent persister l'illusion : alors les glaciers s'animèrent d'un peu de rose, et cela détruisit complètement et tout à coup les impres-

sions attristantes d'univers refroidis et d'astres morts qui planaient encore sur l'horizon dans le voisinage inquiétant de leur lividité.

Cette coloration moins neutre, risquée d'abord et comme timidement, aux pointes neigeuses, se propagea par une lente descente jusqu'aux montagnes les plus basses. Leur gris-perle uni se mua peu à peu en un lilas fort tendre, qui ensuite se décomposa en traînées multicolores comme le rayon solaire décomposé par le prisme : et à cette vue, les souvenirs de fleurs étaient si impérieux qu'il devenait irrésistible d'attribuer la coloration des choses à une neige fleurie, dont les flocons tourbillonnants seraient des débris de corolles effeuillées.

Mais il sembla que ces pétales trop pressés ne pouvaient plus s'accumuler sur les hauteurs, qu'ils s'écroulaient, qu'ils ruisselaient vers le lac, qu'ils flottaient à la sur-

face depuis l'horizon jusqu'au bord; la nappe d'eau, surtout métallique et qui ne présentait cet aspect de parterre qu'en quelques rares coins , fut toute semée comme de géraniums et d'héliotropes, avec çà et là des grappes d'acacia rose et des boules d'hortensia bleu , et partout des points de soleil qui étaient ici du mimosa essaimé, là une poussière dorée d'étamines.

Les rives les plus éloignées pâlirent ensuite comme si cette production de couleurs les eût épuisées. Certains profils évoquaient des souvenirs du corps féminin : ceux-là parurent s'abandonner en des poses lasses, comme après l'amour. Il y avait une jolie et frêle montagne qui était un sein naissant de jeune fille : elle se cerna au contour et toute sa carnation se marbra; elle eut la fièvre, elle frissonna.

Et enfin le lac parut calciné à force d'absorber de la lumière ; ce n'était plus une

masse d'eau, mais un Sahara où le sable adoptait toutes les variétés possibles de nuances — vaste décor au pastel.

Bien qu'il fut accoutumé à la lucidité de sa propre vision, Louis ne put méconnaître que sa faculté de discerner les détails dans un objet était singulièrement accrue ; mais quel fut son étonnement lorsqu'il devina, à l'acuité de pénétration manifeste dans le regard actuel de la jeune femme, qu'elle voyait en ce moment aussi vivement et aussi subtilement que lui-même !

Tous deux eurent alors l'impression que leurs intelligences, qui s'étaient heurtées jusqu'ici , se fondaient et se possédaient enfin. Puisque les mômes séries d'images se déroulaient en eux et les affectaient pareillement, cela n'établissait-il pas entre eux une communication aussi parfaite que celle du langage, pour le petit nombre de sentiments ou de désirs qu'il leur était indis-

pensable d'exprimer? Tout à l'heure, lorsque la gracieuse forme de montagne qui rappelait un sein de jeune fille, avait eu ce frisson et cette pâleur presque humaine, leurs yeux dirigés vers le même point et ensuite croisés ne s'étaient-ils pas compris à merveille, en l'échange d'une pensée confusément faite d'inquiétude, de défaillance, d'oppression, d'extase, et si fragile que le Verbe l'eût réduite en poussière en essayant de l'encadrer avec des mots, que même une mélodie vague en eût précisé les contours trop grossièrement ?

Mais à peine Louis avait-il fait cette heureuse découverte que la Ruffoni se leva, s'éloigna lentement, avec un désir évident d'être suivie. Elle l'emmena vers l'église. Il se laissa conduire, surpris, incapable de former la moindre conjecture au sujet des motifs de cette visite : car véritablement son intelligence finissait par être oblitérée à la

suite des fatigues iinaginatives de cette journée trop encombrée de sensations.

Obéissait-elle à quelque superstitieuse pensée? Un sourire de méprisante indulgence passa sur les lèvres de Chazalet. Mais un sentiment plus aigu dominait en lui : il en voulait sérieusement à Giacomina d'avoir si mal à propos rompu le charme.

Il boudait. Il entendait ne s'intéresser à rien, ni à la place dénivelée, ni au modeste portail, ni au naïf clocher conique. La Ruffoni poussa la porte de bois, qui était trouée de deux trous ovales, vitrés de vitres dépolies, avec des chiffres dessus et des mots italiens peints en bleu.

Louis baissa les yeux par un instinct de respect héréditaire, et aussi par un parti pris de mauvaise humeur. Il s'aperçut d'abord qu'il marchait sur une fort jolie mosaïque blanche, noire et rosée, avec des mots encore, inscrits en des rosaces.

Son regard involontaire se redressa, et fut arrêté aussitôt par le maître -autel qu'enveloppaient les pans d'un manteau de pourpre, dont le collet s'accrochait au cercle d'or d'une couronne fermée. Deux étages de flambeaux d'argent en écrasaient la caisse massive, sculptée en fort relief de têtes d'anges, avec des rehauts d'or. La face de l'autel, en mosaïque florentine, était évidée, le vide fermé par une grille quadrillée en fer, d'un vert doux, avec, derrière, un voile rouge tendu. La rampe, en demi-ellipse, était une large main-courante en marbre, portée par de solides balustres carrément taillés.

Autour, les parois du chœur étaient peintes en tons de marbre vert affreusement crus, avec des incrustations imitées d'un marbre noir veiné de jaune. Et à mesure que les yeux de Louis, cette fois intéressés, poursuivaient leur examen, partout un

pareil mélange de magnificence et de faux les amusait. La chaire était moitié sculptée, moitié peinte en trompe-l'œil. Une grappe de petits amours s'y pendait, coloriés de tons verdàtres et bleuâtres luisants, comme ceux des vernis Martin. Des verres dépolis remplaçaient aux fenêtres les vitraux, avec des emblèmes peints en rouge : calices, cœurs saignants, livres ouverts, avec des légendes peintes en noir.

Çà et là, des oripeaux rouges, dentelés en stores, drapaient, soit les deux grandes baies du fond, soit des jours de souffrance. Le long des murs, des tableaux enfumés étaient cloués à plat, et, sous chacun des cadres, deux chandeliers d'argent étaient disposés sur des consoles, que revêtaient de petits tapis au crochet bleus ou rouges. Et à toutes les places où il n'y avait point d'ornementation rapportée , des choses peintes : rosaces, dentelles ogivales, fleurs.

remplaçaient des sculptures absentes; tout cela vert d'eau ou rose très lavé.

Louis avança d'un pas seulement : il avait à sa droite une travée, bouchée jusqu'à hauteur d'appui par une cloison sur la crête de laquelle des pointes de fer alignées attendaient les cierges. A sa gauche, dans la travée symétrique, et derrière le confessionnal en bois contourné, le baptistère était une vasque de granit fruste, à couvercle pyramidal de bois sculpté qu'habillait une ample chemise de toile blanche, agrafée avec des plis à une croix d'or qui était plantée au sommet. Toute la muraille autour, peinte à fresque, représentait la draperie d'une soie blanche sur un ciel bleu étoile d'or, que ses retroussis permettaient d'apercevoir un peu au-dessous et un peu au-dessus; et l'étoffe était censée relevée avec des embrasses, de chaque côté d'une petite lucarne creusée dans le mur.

19i CŒURS A PART.

Dans la travée voisine était un autel particulier que surmontaient trois vitrines, habitées par trois personnages différents : au milieu un évêque en pied, à droite le buste d'un pape ; celui de gauche était revêtu d'un costume indéfinissable. L'autel d'ailleurs semblait assez abandonné : point de tapis, pas une fleur; et ce coin devait servir de débarras, car le dais poussiéreux des processions y était logé.

Mais Louis se reprocha d'oublier sa maîtresse. Il tourna la tête vivement. Il aperçut Giacomina en face, abîmée sur un banc devant l'autel de la Vierge, non pas en prière, mais en contemplation.

Lui-même demeura saisi, car le décor était chargé là jusqu'à l'absurde, et c'était un prodige de luxe primitif et barbare. Pour faire plus d'honneur à l'idole, on y avait adopté simultanément les deux procédés d'ornementation employés tour à tour dans

le reste de Tédifice : le relief et la peinture en trompe-l'œil ; et les saillies réelles de la sculpture, exagérées par des ombres factices, s'y boursouflaient jusqu'à donner l'impression d'une tension pénible de muscle. De plus, on n'avait pas voulu ménager la peinture, et au lieu de continuer sur les pâtisseries les jus pâles étendus sur les autres surfaces de l'église, on les avait vigoureusement fardées de bleu, d'ocre et de carmin.

La rampe était pareille à celle de l'autel principal. Chazalet lut dans la mosaïque le moi Purità. Une misérable carpette, jetée à terre, faisait tache. L'autel, stratifié de plusieurs marbres où dominaient le noir et le jaune rougeoyant à grandes veines, portait le chiffre en or de Marie. Le mannequin de la Vierge s'érigeait au-dessus dans une vitrine, enrobe blanche brodée, d'argent ; le Jésus qu'elle portait pliait sa tête de cire sous une

lourde tiare du même métal. Le cadre de la vitrine en marbre noir et incrusté d'une flore ornementale en marbres de couleur, était enchâssé entre des pilastres de marbre à chapiteaux de bronze doré, qui supportaient un entablement de marbre. Deux amours nus en plâtre s'y allongeaient obliquement, élevant avec leurs petites mains un diadème; et derrière, une vitre dépolie où était peinte une couronne d'étoiles couleur feu, ménageait un effet de mystérieuse lumière.

Il y avait encore, à côté des pilastres, deux statues coloriées des pieds à la tête : un prêtre et une sorte de chevalier. A droite et à gauche, sur les deux pans de mur en retour, deux tableaux mal éclairés faisaient des flaques noires parmi le fouillis en guirlande des fruits, des fleurs et des nudités bouffies d'enfants.

Et comme cet inattendu déploiement de

magnificence religieuse, en un village de masures, émerveillait même les yeux de Louis blasés par des excès d'art, comme il voyait sa maîtresse agenouillée en contemplation et non en prière, il comprit enfin pourquoi elle l'avait amené ici.

Une fois de plus il avait présumé juste, en attribuant à cette fille d'un clan accidentellement affiné, un rudimentaire développement esthétique et une énergie virtuelle vers le Beau. En cet univers restreint, hors duquel jamais sa pensée ne prendrait son vol par delà les montagnes de l'horizon, il n'y avait que deux objets pour suffire à l'aliment de ses appétits : la beauté naturelle du lac et la beauté artiste de l'église ; et celle-ci devait les satisfaire infiniment plus, parce que l'homme simple qui n'a pas encore de scepticisme à l'égard de l'effort humain, tendra toujours à méconnaître les qualités esthétiques de la nature

brute, et n'appréciera dans le monde que ce qu'il a déformé lui-même ou fabriqué de toutes pièces, avec sa volonté libre. Alors, par un effet de la loi encore ignorée mais certainement fondamentale, qui établit des relations et des dépendances entre tout ce qui touche l'amour et tout ce qui touche la beauté, il y avait eu nécessité pour la Ruffoni d'introduire celui qui lui avait révélé l'amour, dans le sanctuaire radieux et barbare de son idéal artistique.

Rien ne pouvait éveiller chez Louis Chazalet de plus vives sympathies; mais hélas ! ce furent des sympathies tout intellectuelles. L'Intelligence rentrait en scène et revendiquait son rôle, et voulait parler : ce fut pour Louis une souffrance aiguë de ne pouvoir parler.

Il sortit accablé, elle courut à lui. Ils retournèrent vers le rivage, et ils tombèrent assis l'un près de l'autre. Le lac allait-il

redevenir pour eux, à présent, un interprète muet? Louis s'aperçut qu'il lui importait peu ; en somme il n'avait rien à dire à cette fille, et il n'avait guère besoin de la comprendre ni d'être compris par elle : il avait simplement besoin de parler pour parler, parce que l'homme actuel ne peut vivre ni aimer sans remuer les lèvres et sans arti* culer des mots, et ne saurait plus être sevré du Verbe, fùt-il incohérent.

Il se mit à murmurer les paroles qui lui venaient, au hasard, s'efforçant de ne pas les enchaîner en phrases; et tout de suite cela lui fit du bien. Il était charmé — et un peu effrayé, parce qu'il lui semblait qu'une pensée extérieure et indépendante de la sienne s'exprimait par sa bouche, allait répondre par celle de Giacomina, sans qu'eux-mêmes, instruments aveugles et voix involontaires de cette pensée, fussent admis à en pénétrer le secret.

La valeur des mots prononcés était uniquement mélodique, et Louis avait des tentations de les chanter au lieu de les dire, de les accommoder à un motif indéfiniment répété de berceuse; mais il s'en défendait par une peur du ridicule, assez puérile en cette conjoncture. Pourtant il traînait les syllabes finales avec des accents de mélopée.

Il se tut, et Giacomina lui répondit. Estimant sans doute que peu importait à son amant l'exacte orthographe de sons inintelligibles pour lui, elle gazouillait ses mots tellement bas, qu'il n'en percevait que des vibrations musicales. C'est à peine même s'il pouvait distinguer quelle était la source de cette musique : cela montait autour de lui d'une profondeur inexplorable, comme ces préludes fort légers de Wagner, qui s'évaporent au-dessus d'un orchestre dissimulé.

Ils parlèrent ensemble quelques mesures, comme dans un duo; mais cette musique par trop imprécise finit par fatiguer Chazalet. Son imagination ne lui fournissait plus de sonorités dépourvues de sens. De la musique il ne retint alors que le rythme, et il se mit à réciter tous les vers qu'il retrouvait en sa mémoire : elle écoutait charmée, la tête penchée un peu, comme un oiseau.

Puis ces paroles trop pleines des idées d'autrui réveillèrent en lui le besoin d'une idée personnelle, et il déclama des vers qu'il avait faits lui-même, des vers insaisissables, où l'alcool de la pensée, trop subtil, était presque volatilisé.

Mais ce fut une fatale transition : cela le ramenait à la pensée pure, puis à la prose qui veut tout dire. Il s'affola. Il supplia la Rufîoni de le comprendre. Elle lui jeta un regard stupide. Dès lors, ce fut fini, et il

conçut un irrémédiable mépris pour l'infime amoureuse.

Mépris? Plus que mépris: dégoût. Les plus antiques instincts héréditaires exaspérèrent en lui le chauvinisme intellectuel des ancêtres Aryas, qui, ayant seuls le privilège du beau langage et en appréciant toute la valeur, insultaient d'une même dénomination les gens de race différente et les gens qui balbutient ou qui bégayent. Il allait même, par contre-coup, jusqu'au dégoût physique, cédant à d'ineptes préjugés sociaux, ne reconnaissant plus en son roman, dépouillé maintenant de toute poésie, qu'une banale intrigue avec une plébéienne exotique, et détournant ses délicates narines du parfum de cette pauvreté.

Non pourtant, non, elle n'était pas absolument indigne de son. estime, ou tout au moins de sa curiosité : il fallait qu'elle fût bien fine, car elle comprit, à cet instant

même, que tout était brisé. Son adieu fut triste, à la dernière heure de cette journée qui avait si brillamment commencé, qui était à la fois la plus sereine et la plus dramatique journée de leur amour; et l'instinct qui l'avertissait qu'elle ne reverrait plus son ami, n'était peut-être pas seulement un instinct de bête.

C'est le soir même, craignant sans doute les suggestions du matin et l'autorité du soleil levant, c'est le soir que Louis Ghazalet repartit pour Stresa, dès que Giacomina Ruffoni se fut séparée de lui, à l'heure du repas.

Le lac Majeur était charmant au crépuscule, encore nué de toutes les nuances possibles le long des bords, et tout le milieu teinté d'un rose triste : le rose des roses mortes.

Mais Louis Chazalet ne tourna qu'une seule fois la tête vers l'île, qui, en s'éloi-

gnant de lui, reprenait, avec la tuile des toits et la lueur des agoni épars sur les grèves, son aspect de grand scarabée repliant des ailes de pourpre sur un corps d'argent.

Stresa, 1882-1888.

Au milieu de la plaine, modelée d'ondulations pareilles à des muscles sous une peau vivante, le sentier se marquait comme le sinus d'un dos énorme : un dos de géant vautré, dont ce bouquet d'arbres, à l'horizon, représentait la tête et la chevelure. Et tantôt il se plissait profondément, tantôt il affleurait les buttes voisines, soulevé comme par des vertèbres; puis il coulait tout d'un coup sur la grande route, écrasé par les chariots qui avaient creusé là leurs ornières, entre deux mamelles de terre éboulée, velues d'herbes grises.

Sur le terrain inégal, dont sa jumenttâtait les pierres et les bosses du bout des pieds, avec des arrêts, des descentes de main, des déhanchements et des glissades, le chasseur Doremus s'avançait avec une affectation de prudence et une lente solennité. Gomme le sous-lieutenant l'avait détaché en vedette, à cause de son intelligence particulière, pour observer les deux côtés de la route, il était fier, timide et souriant. Il se rappelait les articles du règlement et les recommandations de ses chefs : tels les enfants qui sortent seuls dans la rue pour la première fois se répètent les conseils des mères à propos des traversées et des voitures. Il avait la joie émue d'être libre et à l'abri des punitions, mais l'inquiétude d'être isolé. Sa tenue était à la fois irréprochable et fantaisiste, et il caressait les flancs de sa bête avec une branche de pommier brisée.

Pour le service en campagne, le premier

demi-régiment était sorti en bourgeron, le deuxième en veste : Doremus portait la veste bleue. Son profil, malgré la silhouette actuelle du képi, semblait frappé à cette effigie de Louis XI, que reproduisent avec une fiidélité numismatique certains types ruraux. L'austérité de ce visage s'atténuait d'ailleurs par la douceur pâle des yeux bleus et par la niaiserie juvénile de la bouche entr'ouverte.

Au tournant de la route, il jeta sa branche de pommier, fit passer par-dessus la tête sa carabine qu'il portait à la grenadière, et la plaça en travers de la selle. Puis, avec conscience, il se mit à observer à droite, et ensuite à gauche, faisant, toutes les cinq minutes environ, quelques pas d'un côté, et ensuite de l'autre, et revenant s'embusquer contre celui des mamelons oii il y avait encore un peu d'ombre pour les quatre pieds de sa jument.

Mais l'ombre se raccourcissait de plus en plus, annonçant l'approche de midi. Doremus ne chercha plus à s'abriter du soleil : il demeura complètement immobile, poussant parfois un grand soupir.

Et maintenant, il oubliait d'aller à droite et d'aller à gauche. Il ne regardait plus. Il rêvait; son cheval rêvait comme lui; et pour occuper tout entières ces deux intelligences de bêtes, c'était assez de la chaleur qui tombait sur leur immobilité résignée, de l'éclat de lumière qui éblouissait leurs yeux, du bourdonnement d'insectes qui chantait à leurs oreilles la vitalité diffuse dans les souffles brûlants de l'été.

Soudain, le cheval bougea, dressa la tête dans le prolongement de son cou tendu et fronça les naseaux. Doremus ajusta les rênes, approcha les jambes, puis retint son cheval qui se mettait en marche paresseusement; et comme il apercevait trois cava-

liers au bout de la route, il se dissimula, essayant de voir sans être vu.

Mais, ayant reconnu que ceux qui s'approchaient portaient la veste bleue comme lui, il s'avança : c'était une patrouille, un brigadier avec deux hommes. Leur trot rapide avait un retentissement lointain dans la plaine, et les fourreaux des sabres faisaient un grand cliquetis en heurtant les étriers et les éperons.

Doremus demanda au brigadier s'il avait reçu l'ordre de le relever. Et comme celui-ci <i n'en avait pas connaissance », il reprit sans se troubler : « C'est drôle tout de même, vu que c'est bientôt l'heure du ralliement pour la soupe... Oii que vous allez?

— Par là, )) dit le gradé avec un geste vague. Et la patrouille repartit au grand trot. Lorsque, de nouveau, on n'entendit plus dans la campagne que le bourdonnement invisible des insectes, Doremus mur-

mura tranquillement : « Le capitaine, il m'aura oublié. »

Son cheval tenta de s'échapper vers les autres, et Doremus lutta contre lui brutalement. Mais ensuite il lui caressa l'encolure à grandes tapes, penché sur lui en camarade, comprenant que les inquiétudes de la bête étaient sympathiques aux siennes.

Il consulta sa grosse montre d'argent.

L'heure fixée pour le repas avait sonné depuis longtemps. Mais on devait manger, ce jour-là, des conserves, dont une boîte suffisait à plusieurs hommes, et ce n'était pas lui qui avait reçu en consigne la boîte dont une portion lui revenait. Il comprit que ce matin il ne mangerait pas, et cela l'attrista, bien qu'il n'eût pas faim.

Cependant, avec une mobilité d'enfant, il

^ se consola tout de suite, à la pensée que sa tâche était finie. A présent, le régiment tout

-entier devait être occupé à manger, et la

vedette recouvrait la libre disposition de ses mouvements et de ses yeux. Comme on lui avait commandé d'observer la droite et la gauche de la route, dans son obéissance passive il n'avait regardé qu'à droite et à gauche, et pas une fois en face de lui.

En face, la route était bordée par une haie épineuse, aux feuillages rares et salis de poussière, taillée carrément; mais de jeunes pousses avaient jailli çà et là, rigides et tendres, d'un vert très doux, avec un mépris pour la régularité des coupes. Derrière, les pommiers en quinconce, déjetés et rugueux, baignaient dans l'herbe ; et plus loin, on apercevait une façade en terre jaunâtre, avec des poutres en X d'un gris blanc, une porte basse, deux fenêtres étroites, placées= trop haut, grillées de fer, et une gi'ande coiffure de chaume où le printemps avait brodé une végétation neuve sur la pourriture des moissons passées.

Le tintement de deux seaux métalliques jeta une discordance aiguë parmi les vibrations graves de la campagne et dans la sieste du paysage. Une fille se montra audessus des aubépines, étalant à même la haie des pièces de linge, qu'elle déployait d'un geste en avant. La toile, d'une blancheur bleue, ramassait en flaques lumineuses tout l'étincellement du soleil, et on la sentait se contracter et se raidir sous les rayons, comme quelque chose de vivant qui se réchauffe à un foyer.

Doremus ne fit pas attention à la fille, mais il eut le regard pris par la violence de cet éclat blanc; et ce fut une sensation excessive, comme en ont les gens des champs lorsque, par hasard, un effet de leur décor quotidien les frappe.

Mais il sentit que la vue de cette femme était posée sur lui, et ses paupières se baissèrent craintivement ; ensuite, il se contrai-

gnit à la regarder aussi, par un vague instinct de politesse. C'était une blonde très fraîche avec les deux bras nus jusqu'aux coudes, et gercés par le lessivage. Gomme ses cheveux étaient tordus avec soin et qu'elle ne portait point de bonnet, Doremus lui trouva un air de distinction. Elle était habillée d'une jupe noire mauvais teint, avec un tablier bleu, la taille abandonnée; mais sa poitrine soutenait l'étoffe et donnait une forme au corsage.

Enfin elle se tourna sans hâte et marcha vers la maison. Alors le cavalier mit son cheval au pas et chercha l'entrée de l'herbage. Elle ne s'étonna point d'être suivie.

Doremus demanda un seau d'eau fraîche pour la bête, et, sans attendre la réponse, mit pied à terre, fouilla dans les fontes, d'où il tira la provision d'avoine, passa la corde de la musette par-dessus les oreilles dressées de sa jument, et la regarda manger.

debout, immobile, muet, parce qu'il était inutile de dire un mot et de faire un mouvement. Debout près de lui, la fille, également muette, examinait son uniforme. Elle avait déposé à terre un de ses deux seaux rempli. Lorsque le cheval renifla, la toile de la musette collée aux naseaux, Doremus le débarrassa du sac vide, prit le seau sans dire merci et le présenta au cheval qui fit des façons pour boire. Il coupa l'eau avec sa main, la présenta longtemps, patiemment, et enfin le cheval y mouilla ses lèvres. Ensuite, Doremus lava la musette, la tordit, et jeta en cercle ce qu'il restait d'eau, dans l'herbe où des volailles qui dormaient s'enfuirent en battant des ailes et en poussant des cris.

Une vieille femme sortit de la maison et dit : « Catherine, demandes-y donc s'il aurait pas faim aussi. »

Doremus répondit : a Merci, en payant. »

La vieille reprit : k Qu'est-ce que vous mangeriez bien?

— A votre convenance, » dit-il poliment.

Puis il enleva son képi et se mit à rire par petites saccades.

On le fit entrer dans une salle qui prenait presque toute la surface de la maison, rétrécissant, à gauche, la chambre sans jour où tout le monde couchait. Catherine approcha une chaise de la table et posa devant le chasseur une platée de soupe, il remercia en disant : « Vrai! une pochetée!... » Et il se mit à manger, épanoui, les yeux fichés sur son assiette épaisse, par discrétion ne regardant pas autour de lui et ne disant rien, puisqu'il était entré pour manger, non pour causer.

La vieille femme reprisait un talon de bas bleu chiné, tendu sur un œuf de bois. La fille servait, et le soldat se laissait servir. Lorsqu'il eut mangé suffisamment, il fut

embarrassé de sa contenance; il finit par se lever et faire le tour de la pièce, passant l'inspection des murs. 11 y avait, sur le rebord de la hotte qui surplombait la cheminée, des chandeliers luisants. Une planche était clouée à coté et supportait ces volumes longs et maigres, d'un bleu et d'un vermillon crus, gaufrés d'or, que l'on donne en prix dans les écoles. Puis Timage de première communion de Catherine Lefrançois, un ouvrage d'art en tricot, la photographie d'un cousin en artilleur, et une très belle photographie, dans un cadre noir et or. Sur le carton étaient imprimés ces mots :

M. Thiers

et, dans le coin : Photographie Braun.

Le député de l'arrondissement avait ajouté, à la main : A mon brave Lefrançois, et signé illisiblement.

SURMENAGE SENTIMEiNTAL. -219

Tout à côté, dans un cadre pareil, mais d'un goût moins moderne, un homme jeune encore et de tournure aristocratique était gravé. Au-dessous des deux jambes, coupées par le cadre, on lisait :

Monseigneur le comte de Chambord.

Une autre signature de député s'écrasait au coin gauche, dans l'auréole d'un parafe, sous ces mêmes mots : A mon brave Lefrançois. La présence de ces deux images, offertes par des hommes politiques, trahissait l'influence électorale du père Lefrançois sous tous les régimes.

Enfin Doremus arrivait devant la photographie d'une tête à favoris. La vieille dit : « Ça, c'est Monsieur le Préfet. Catherine est la filleule à sa dame, qu'est bien bonne pour nous. »

Alors la conversation fut engagée. Cathe-

rine dit : « Vous ne venez pas souvent par ici : c'est la première fois que je vois dans la campagne des militaires de la ville. »

Doremus s'étonna. D'ailleurs il ne pouvait pas d4re, vu qu'il n'était au service que depuis sept mois. On lui demanda son nom, dont la terminaison parut étrange; et un instant après, Catherine, sans être interrogée, ajouta : « Moi, c'est Catherine Lefrançois que je m'appelle. » Ils se regardèrent.

A la fin, il se trouva gêné; il reprit : (( J'vas voir si Acacie elle n'a besoin de rien... Acacie, c'est ma jument. » Dès qu'il fut dehors, après une hésitation, il sauta en selle, essayant de s'enlever sur les poignets avec agilité. Il hésita encore, et dit : (( Mam'selle, combien c'est?

— C'est le plaisir, » répondit-elle en rougissant.

Il répondit : « Ah ! » puis, après une

pause : « Alors, merci et bien le bonjour. » Et il partit au grand trot, ayant hâte de ne plus sentir sur lui le regard de Catherine. Il ne se retourna point. La chaleur était toujours accablante. Sa digestion lente lui rappelait avec un attendrissement la bonne soupe qu'il avait mangée. Mais l'oubli du capitaine et ce retour solitaire l'emplissaient d'une mélancolie qui l'affecta jusqu'à la grille du quartier. Il se coucha sur son lit, sans écouter les camarades qui répétaient interminablement, parmi le grincement des rires, le récit de son abandon, et il dormit ou rêva jusqu'à la soupe du soir.

Doremus n'était pas le soldat attaché au régiment comme le serf à la glèbe. Né dans les champs, l'air de la grande cour ne lui suffisait point, et chaque soir il sortait avec une permission de dix heures. Le pli était pris : jamais le chef ne lui déchirait son titre, car jamais Doremus ne méritait une punition ; placide et patient , tenant ses effets propres, faisant toute sa besogne exactement et rien de plus, n'attirant l'attention de personne, sachant presque parler à ses supérieurs comme un homme qui a reçu de l'éducation, il se ménagait une existence très douce, un peu à part.

L'espionnage mutuel des bonnes sociétés n'existant pas dans la troupe, il était libre en son isolement, bien vu de ses camarades, sans camaraderies particulières. 11 sortait toujours seul et sans autre but que de se promener au hasard par les rues, parfois jusqu'à la Seine, sur les ponts et le long des quais.

Un soir, il poussa plus loin sa flânerie, il remonta jusqu'à la Cathédrale. Comme la nuit tombait, toute l'architecture de la vieille église était brouillée; mais des raccords de pierre blanche, des coins de moulures, des morceaux de statue restaurés, jetaient sur la façade de mystérieuses taches blafardes comme des reflets de clartés lunaires. Cet effet de crépuscule, qu'aucun rayonnement de gaz ne contrariait, troubla obscurément l'âme sensitive du soldat.

Il fit le tour de la place où beaucoup de gens assis sur des chaises qu'on avait tirées

des boutiques, parlaient et riaient trop haut. Puis il descendit vers la Seine, bien qu'il fût loin encore de dix heures; et, à rentrée de la rue, il fut frôlé par une femme qu'il ne reconnut point. Il passait; mais il entendit son nom murmuré : « Monsieur Doremus », et il reconnut Catherine Lefrançois. Elle portait un tablier qui paraissait très blanc.

(( Ah ! fit-il, vous voilà? »

Elle répondit : a Me voilà. »

Et comme ils marchaient tous les deux en sens inverse, le chasseur fit demi-tour et accompagna la femme silencieusement.

Mais bientôt il jugea convenable de lui poser des questions, afin qu'elle ne doutât point de son intérêt. Il s'étonna de la rencontrer à la ville. Catherine expliqua que la dame du préfet l'avait envoyé quérir, pour remplacer la bonne de ses enfants, en congé de trois mois. Elle ajouta : « Est-ce

que vous vous promenez souvent par ici? Moi, j'ai une heure tous les soirs, une fois les enfants couchés. »

Il reprit : « Trois mois... Vous voilà donc à la ville pour jusque pendant les grandes manœuvres. »

Puis il se la représenta, soignant des enfants riches et vêtus de linges fins; cela l'émut. La paysanne lui parut élevée à une dignité singulièrement respectable. Il eut un accès de timidité. Il dit tout à coup, impérativement : « Mais, c'est qu'il est l'heure que je rentre, et bonsoir, mam'selle. » Et il partit avec la même allure de fuite que le jour de leur première rencontre, quand il avait mis son cheval au grand trot.

Mais il avait perdu l'insouciance de sa flânerie. Lui qui, d'ordinaire, ne pensait à rien , était hanté maintenant d'une idée fixe. 11 s'étonnait outre mesure de cette rencontre inattendue, car la monotonie de

son existence ne l'avait point préparé aux péripéties fantaisistes du hasard. Il se répétait à satiété les explications de Catherine, et il s'étonnait encore de les trouver simples et naturelles, car la surprise de cette rencontre ne lui paraissait justifiable que par des motifs compliqués et presque miraculeux. Et soupçonnant, sans toutefois formuler ce doute avec précision, que Catherine Lefrançois n'avait pas dit absolument la vérité, il attribuait à son sourire un certain caractère de mystère et d'ironie, significatif d'une intelligence supérieure : de sorte que la paysanne transformée en femme de chambre, devenait, pour le rustre soldat, énigmatique, comme une Joconde pour un artiste rêveur et raffiné.

Mais une chose que son entendement n'admettait pas encore, malgré le témoignage des sens, c'était l'identité de la fille qui déployait son linge par-dessus la haie

228 CŒUllS A PART.

et de cette personne presque distinguée, les mains dérougies, le \isage défloré de son hâle. Les deux figures surgissaient tour à tour devant cette intelligence lente, inhabile à improviser les associations d'idées. Il allait de l'une à l'autre sans réussir à confondre leurs traits, évoquant avec un effort la première rencontre, puis la rencontre de ce soir, et revenant à la première, avec la patience inépuisable de l'écolier qui se répète, pour l'apprendre, une leçon qu'il ne comprend pas.

La première apparition, avec le décor de la haie et des toiles blanches, s'élait gravée profondément dans ce cerveau où les images rares avaient leurs aises et n'entraient pas en concurrence. Il retrouvait dans sa mémoire la scène tout entière, avec un fini prodigieux de détail : comme ces souvenirs des premières années qui ressuscitent trente ans plus tard, découpés en

tableaux nets, dans un cadre de teinte neutre qui semble fait avec l'oubli de tous les événements contemporains. La pensée du beau temps qu'il faisait ce jour-là, du ciel dur et bleu, du soleil brûlant, de la transparence qu'avaient les ombres et du relief qu'avaient les objets, éclaboussait son souvenir d'une lumière plus intense que nature ; et son image interne l'éblouissait lui-même comme les peintures sincères du Midi éblouissent les gens du Nord qui n'ont jamais voyagé.

Puis il se rappelait aussi les portraits de M. Thiers et du comte de Ghambord, et il était plein de considération pour la famille Lefrançois.

Cette haute estime du père qu'il ne connaissait point lui rendit intelligible la métamorphose que la fille avait subie, métamorphose dont il s'exagérait l'importance et qui le troublait comme une transfiguration.

Une fois que l'habitude prise de confondre les deux filles successivement rencontrées eut calmé son inquiétude cérébrale, il fit même un effort d'invention : il ne se contenta plus de se rappeler des choses vues, il imagina des choses qu'il ignorait. Il essaya de se représenter Catherine Lefran çois dans le luxe inouï de la Préfecture. Il construisit autour d'elle un palais de fées qu'il décora magnifiquement, avec des instincts d'art rudimentaires. Il mit à la portée de Catherine des objets multiples, d'un usage agréable et superflu, qu'il n'avait jamais aperçus nulle part, mais dont il soupçonnait l'existence. Il lui attribua des habitudes de propreté extrême et le goût des parfums. Il n'osait point songer à la finesse de ses vêtements ; mais il ne pouvait oublier la douceur de sa main qu'il avait touchée. Une à une, il lui ajoutait toutes les j)erfections et toutes les délicatesses qu'il

était capable de supposer. Aucun des désirs que la belle santé blonde de Catherine pouvait inspirer ne s'éveilla en Doremus. Elle l'excitait encore moins par ses mines et sa vivacité de soubrette. La réelle Catherine, la simple fille de campagne , n'existait d'ailleurs plus pour lui. Elle était remplacée par une sorte d'idole qui ne la rappelait que très imparfaitement, déformée par une idéalisation naïve, presque caricaturale.

L'idole une fois sculptée, parée, peinte, Doremus n'y travailla plus. Ces âmes simples n'ont point besoin, comme les nôtres, de retravailler à l'infini les fantômes de leur imagination par des touches successives : elles savent encore achever. Catherine idéalisée resta, dans la pensée de Doremus, immuable, et en une sorte de raideur hiératique. Mais elle habita en lui désormais. Il portait partout avec lui l'Apparition.

Sa vie n'était plus, dès lors, indifférente

ni vide. Il n'éprouvait plus le besoin d'aller par les rues. Il respirait au quartier, dont les quatre murs lui paraissaient élargis maintenant. Une grande gaieté vivante se répandait, pour lui seul, à cause de cette image de femme , sur ces bâtiments moroses, où l'ennui de ne rencontrer que des hommes l'avait accablé plusieurs mois.

Après la soupe du soir, il rêvait couché sur son lit, dans la chambrée silencieuse, où il sentait la présence invisible de Catherine. Elle l'accompagnait aux exercices et aux corvées. Elle le distrayait des fatigues, et il ne pouvait s'empêcher d'avoir pour cette vision bienfaisante une certaine reconnaissance, qui ne s'adressait pas encore à la personne même de Catherine Lefrançois.

Un jour il fut puni, à cause d'elle encore qui le distrayait, pour un mouvement irrégulier. Sa pensée fixe prit alors une teinte de tendresse, et il lui sembla que Cathe-

rine venait le consoler sur la planche où il dormit deux nuits. Mais ensuite il fut honteux de la faute légère qu'il avait commise, honteux à cause d'elle, qui cependant n'en savait rien, et il se surveilla plus que jamais pour éviter le retour de cette honte qui lui avait été extrêmement pénible. Aux classes à pied, ce fut Catherine qui présidait à la correction de son maniement d'armes. Il élevait son cœur vers elle, lorsqu'il rectifiait sa position à cheval, s'efforçait de ne chausser l'étrier qu'au tiers du pied, ou donnait, en sautant l'obstacle, le coup de reins qu'on lui avait prescrit.

Mais ce sentiment de gêne, de honte, qu'avait déterminé une première fois la conscience d'une faute commise, subsistait en lui obscurément. Il commençait à souffrir, au bout de sept mois, des promiscuités, et, la pensée de Catherine Lefrançois survenant^ il rougissait du couchage pêle-mêle.

Catherine lui inspirait un dégoût de la gamelle qu'il attaquait naguère avec un si bel appétit. L'odeur bestiale de la chambrée le réveillait parfois la nuit et Toffensait par le contraste avec un parfum de femme, plutôt deviné que senti. Il conclut, en généralisant, que sa vie quotidienne était grossière, et il conçut pour lui-même un souverain mépris.

Toutes les blessures qui, aux premiers jours de leur vie militaire , font saigner les pauvres bleus, et qui, sur son épiderme de rustre, n'avaient été que des égratignures aussitôt cicatrisées, se rouvrirent. Il eut des souvenirs d'enfance et des regrets de la vie civile. Il écrivit une lettre filiale à la mère Doremus, et, plusieurs jours de suite, il demanda au brigadier de semaine si le vaguemestre n'avait point apporté pour lui de réponse. Le hochement de tête et le haussement d'épaules du brigadier lui don-

SURMEiNAGE SENTLMENTAL. 235

liaient chaque fois un serrement de cœur, moins douloureux qu'effrayant pour ce gars lymphatique, un peu mou, étranger à toute espèce d'accidents nerveux. Et il eut alors la sensation désolante d'un abandon complet: encore une sensation des premiers jours, qui s'était atténuée, puis éteinte à mesure que sa conscience personnelle se fondait dans la conscience totale du Régiment, et qui se réveillait aiguë, à présent qu'il redevenait une individualité capable de pensée, de sentiment, de souffrance.

Mais il se retournait vers l'image toujours présente de Catherine, et il était apaisé, comme s'il eût retrouvé en elle à la fois le père et la mère jamais revus, la terre qu'il ensemençait, les bœufs qu'il ramenait à retable le soir, tous les objets de ses affections natives et profondes.

Et moins que jamais il cherchait à revoir la fille deux fois rencontrée. Elle

n'était véritablement pour lui qu'une image, dont la vision miraculeuse pouvait seule calmer son pauvre cœur, sa pauvre intelligence surmenés par cet afflux de sensations trop délicates et d'idées trop élevées.

Enfin il s'aperçut avec surprise que, justement depuis le jour où le dégoût de la vie militaire lui était revenu, il s'était cloîtré obstinément au quartier. Il sortit de nouveau; mais il n'osa point passer les ponts, craignant de rencontrer Catherine.

Le lendemain, il sortit encore, et il alla tout droit jusqu'à la place de la Cathédrale, en se répétant le long du chemin, afin d'étouffer son émotion, qu'il avait toutes les chances possibles pour ne pas la rencontrer.

Depuis le service en campagne, Catherine Lefrançois avait pensé àDoremus amoureusement.

Avec réclat prodigieux de l'uniforme, avec ce luxe de passementeries inutiles, avec les lavages et les astiquages imposés par la discipline, le Soldat devient pour les femmes du peuple ce que Catherine ellemême était devenue pour Doremus : l'être soigné, capable de satisfaire aux instincts de raffinement qui parfois s'éveillent chez ces gens. Le Soldat prête au travail sentimental qui accompagne la naissance de

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toute affection, et qui fait que jamais nous n'aimons une personne réelle , mais une sorte de personnage légendaire créé par nous-mêmes, à la ressemblance lointaine de quelqu'un souvent à peine entrevu.

Puis, Catherine qui avait une teinture d'instruction primaire, qui avait lu et relu ces petits volumes gaufrés d'or, distribués à l'école solennellement, avec une embrassade du Préfet, retenait certaines idées imprécises et générales, de bravoure, de chevalerie et de batailles. Et comme cette instruction rudimentaire n'avait fait entrer en sa tête aucune notion de la différence des époques et de la couleur locale, elle ne savait pas distinguer entre les héros vagues de l'histoire et le chasseur Doremus. Le cavalier de deuxième classe était encore pour elle un guerrier. Et notez qu'il avait surgi à ses yeux tout à coup avec un appareil particulièrement martial , guettant à

SURiMENAGE SENTIMENTAL. 239

un coin de route des ennemis, tàtant du doigt la détente de sa carabine.

Ensuite, il avait, devant elle, soigné d'une manière touchante sa jument, ne se rappelant qu'il avait faim et soif qu'après lui avoir donné à manger et à boire.

Et enfin il était survenu de nouveau, traînant son sabre sur les pavés, en grande tenue de sortie, avec des gants roches de peau blanche.

Alors elle avait éprouvé pour lui, comme lui pour elle, de l'admiration, du respect et des sentiments d'une exceptionnelle élévation. Mais elle était allée à lui plus franchement qu'il n'était venu lui-même, avec une conscience nette de son désir; car elle n'était point factice comme le soldat : c'était une fille saine et simple à qui pesait sa virginité déjà mûre pour être cueillie.

Chaque soir, elle revenait à la même

heure, sur la place de la Cathédrale, quêtant des yeux dans le crépuscule, tressaillant lorsque dans la rue voisine retentissait la cadence d'un pas militaire, et qu'elle apercevait le dolnian de chasseur, d'un si joli bleu pâle à cette heure du jour, que les hommes de troupe semblent vêtus de drap fin comme les officiers.

Et le jour où Doremus se décida enfin à revenir, cette rencontre leur parut si naturelle à tous deux qu'ils se mirent à marcher côte à côte, sans songer à s'accueillir par des paroles d'étonnement.

Ils allaient sans presque rien dire, incapables de trouver des mots pour rendre leur émotion trop compliquée. Parfois, afin de se donner une contenance, ils affirmaient l'un ou l'autre, d'une phrase brève, la fraîcheur du soir après la lourde journée de juillet, ou la beauté continuelle du temps depuis plus d'un mois; ou bien ils s'émer-

SURMENAGE SENTIMENTAL. 2il

veillaient qu'il n'y eût encore qu'une seule étoile allumée dans le ciel pâle.

a Et ça va toujours? » disait Doremus d'une voix tremblante.

Elle répondait doucement : « Toujours. » Après un silence qui ne les embarrassait point, car ils ne soupçonnaient point qu'il y eût une nécessité quelconque à ne jamais laisser tomber la conversation, elle reprenait : (( Et vous? » Doremus répondait : « Ça va, merci... » Et ils étaient parfaitement heureux.

Ils sentaient tous les deux un invincible besoin d'être aussi près que possible l'un de l'autre. Elle s'était placée du côté où il portait son sabre, et le long fourreau frôlait sa jupe, heurtait ses jambes. Chaque coup qu'elle recevait lui faisait plaisir.

Lui, souffrait de ne pouvoir la tenir par le bras; mais il craignait de se compromettre, car on pouvait rencontrer des officiers. Ils

marchèrent tout droit devant eux jusqu'à un endroit désert, et là Doremus prit le bras de Catherine. Ensuite ils revinrent sur leurs pas, et il la lâcha, avec un soupir. Gomme ils se retrouvaient sur la place où ils s'étaient rencontrés, Doremus dit : (( Bonsoir donc. » Elle répondit : a Au plaisir, » et il s'éloigna.

Aussitôt qu'il l'eut quittée, ses dernières timidités tombèrent. Il descendit la rue d'un pas triomphal. Il songeait qu'il n'était plus abandonné, vu que maintenant « il avait une femme ».

Mais le lendemain il réfléchit posément.

Quelques-uns de ses camarades c( avaient des femmes », parmi celles casernées dans les maisons mal famées de la ville, et se vantaient d'en tirer profit. N'ayant jamais eu sous les yeux d'exemples que ceux-là, Doremus ne pouvait se faire de l'amour aucune autre idée, bien qu'il eût le pressentiment

d'autres plaisirs inabordables, réservés aux boinmes d'une essence supérieure, comme les officiers. Et certes, en sa simplicité, il ne voyait à la conduite de ses égaux aucun reproche. 11 aurait fait comme eux au besoin, s'il avait eu coutume de fréquenter les mauvais lieux. Mais il lui était impossible de concilier ces notions grossières de l'amour avec les sentiments que lui inspirait Catherine; et comme il n'était point capable d'apprécier la nature spéciale de ces sentiments, comme il ne remarquait en elle aucune provocation et en lui-même aucun désir, il lui sembla qu'il y avait là une sorte d'anomalie dont il se jugeait un peu humilié, et qu'ils étaient tous les deux des êtres à part, sans doute déshérités.

Cette inquiétude sourde atténua sa joie, mais il crut naïvement qu'il était obligé de demander à Catherine un rendez-vous autre part que dans la rue, et il emprunta deux

francs à un engagé conditionnel de son escadron, pour louer une chambre.

Ce soir-là, lorsqu'il rencontra Catherine, il lui dit simplement comme tous les soirs : «Ah! vous voilà... » et elle répondit : « Me voilà. » Mais lorsqu'ils se touchèrent la main, ils comprirent, elle que ce serait pour aujourd'hui, et lui, qu'elle consentait.

Ils se mirent en route, et ils paraissaient marcher au hasard, mais en réalité ils se dirigeaient vers une rue écartée, où Doremus savait trouver un abri pour leur pauvre amour, et un nid à bon marché.

A mesure qu'ils approchaient de la misérable rue hospitalière, toujours muets, ils ralentissaient le pas et n'avançaient plus qu'à regret. Doremus reconnut la nécessité de poser à Catherine une question précise, et chercha des mots. Il dit enfin : « Peut-être bien que vous êtes fatiguée. » Elle ne devina pas l'intention et secoua la tête. Doremus

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ne se découragea point et reprit doucement : (( Peut-être bien que vous aimeriez à vous reposer dans une chambre. » Elle rougit. Alors le cavalier changea complètement d'allures, et inhabile à rendre par ses manières comme par son langage les nuances de son sentiment, il prit à faux les airs vainqueurs d'un troubade en bonne fortune. Il souffla son haleine au visage de Catherine et lui parla dans le cou, d'un bon lit. Elle fut blessée sans bien démêler pourquoi, mais elle répondit tout bas : « Oui.» Aussitôt, violemment ému par ce consentement exprimé, Doremus redevint timide, gauche; et ils se turent tous les deux, dans une grande tristesse.

Ils étaient arrivés au bas de la rue, qui tout à coup se dressait devant eux en perspective montante, entre deux murs noirs, troués de fenêtres dont le flamboiement

avait des rougeurs de fournaise, et semai.

blables à ces vieux murs , seuls restés debout, qui masquent des ruines effondrées dans un incendie.

Ils s'arrêtèrent un instant, mais ni l'un ni l'autre n'osa reculer ; et ils se mirent à monter la rue à pas comptés, marchant au milieu de la chaussée, l'un à droite, l'autre à gauche du ruisseau.

Ils passèrent devant une maison où deux croisées étaient ouvertes au premier étage, laissant apercevoir des gens attablés dans une salle commune, laissant tomber dans la rue une musique de bastringue. Doremus murmura : « Voulez-vous entendre de la musique une minute? » Elle répondit un peu plus vivement que de coutume : « Oh î non. » Et il répliqua : « Ah! pardon. » Puis ils redescendirent toute la rue sans se presser.

Ils errèrent encore quelques instants.

Doremus hasarda: «Voilà bientôt qu'il est

SURMENAGE SENTIMENTAL. Ul

l'heure de rappliquer. » Elle répondit: « Neuf heures seulement qui vont sonner.

— Oui, dit-il; mais j'ai mes bottes encore qui ne sont pas astiquées pour demain l'école de régiment.

— Ah ! » fit-elle. Et elle s'arrêta.

Alors il lui prit la main, balbutiant : a Ce sera donc pour une autre fois. » Elle sourit et dit : « Ce sera pour une autre fois. »

Ils se promenaient ensemble tous les soirs. Pour quitter plus tard son étrange amoureux, Catherine l'accompagnait maintenant vers le quartier jusqu'à la rive gauche de la Seine. Les quais absolument déserts de ce côté, lui plurent, et dès lors, ce fut là qu'ils se rencontrèrent, car elle venait au-devant de lui.

Ils allaient le long des trottoirs. Ils s'accoudaient parfois au parapet et regardaient le fleuve couler, sensibles encore à la poésie des clairs de lune.

Souvent la lumière des ciels d'été était si

2t0 CŒimS A PART.

crue et si pénétrante qu'ils se garaient des passants comme en plein midi. Alors ils poussaient jusqu'aux ombrages du Cours-la- Reine, qui, à quelque distance, se massaient. L'étendue et la largeur de l'allée étaient superbes, et le balancement des vieux arbres inquiétait comme le geste d'un géant qui s'étire. C'était une vague impression de grandiose et de nocturne; et là, les vivants qui pensent et qui aiment se sentaient égarés parmi les mystères d'une vie végétative, que trahissaient des bruissements emportés par des souffles.

Soudain, un sifflet strident, le passage, entre les troncs et les branches, d'une lanterne rouge, le halètement d'une locomotive asthmatique. Et c'était comme en ces allées de vieux parcs, qu'une voie de chemin de fer a coupées. D'ailleurs, pour Doremus, le voisinage des wagons et des machines ne gâtait rien. Il ne s'apercevait même point

que cela troublât la paix de cette grande allée illuminée par la lune, et où l'ombre portée des objets ressemblait plutôt à une réverbération dans une eau parfaitement tranquille.

Catherine grandissait encore à ses yeux. Elle empruntait quelque chose à la majesté des plantations et à la religion de la nuit.

Quelquefois, ils franchissaient la rangée des arbres et s'avançaient jusqu'à la berge. Ils goûtaient alors des sensations très fines à la vue d'une feuille détachée, qui tournoyait un instant, puis se posait sur l'eau comme un oiseau et se laissait emporter sans bruit. Ils écoutaient, l'oreille tendue, l'imperceptible froissement d'étoffe des herbes. Et cela leur faisait presque mal. Gela les écœurait comme des friandises trop douces. Un soir qu'il faisait très chaud, ik s'étreignirent un instant et ils eurent des larmes dans les yeux, parce qu'un gamin

s'était déshabillé sur la rive et barbotait dans l'eau voluptueusement.

Le glissement muet des trains de bois et des grands bateaux plats leur donnait l'impression d'une douceur universelle, d'une entente des choses entre elles pour ne pas se heurter, et pour ne pas faire de fracas. Et lorsqu'ils voyaient ces bateaux s'amarrer, ils étaient émus à la pensée du profond sommeil où allaient tomber enfin ces paisibles mariniers de rivière, qui tout le jour avaient plongé dans l'eau leur gaffe d'un mouvement infatigable et régulier.

La sympathie des deux amants s'adressait même au bateau qui allait dormir aussi, après avoir glissé au fil de l'eau tout le jour.

Ils finirent ainsi par espérer qu'ils pourraient un soir être l'un à l'autre, sous le dais de ce ciel pur, en présence de cette eau qui coulait.

Ils osaient maintenant s'asseoir sur la rive, dans la fraîcheur humide, et ils se prenaient les mains pour s'essayer aux enlacements; Doremus frôlait de sa joue la manche de Catherine pour s'enhardir aux baisers.

Oh! pourquoi ne s'oublièrent-ils pas jusqu'à s'aimer complètement? Pourquoi le jour où Doremus ouvrit ses bras plus grands afin de prendre tout entière celle qu'il chérissait et de la serrer contre lui, le jour où ses lèvres rencontrèrent celles de Catherine et non plus l'étofTe de sa robe, pourquoi eut-il la vision des amours vagabondes exilées dans les fossés de fortiiications et sur les bancs de promenades publiques, pourquoi son désir étouffé par la pudeur d'une passion trop purifiée méconnut-il les encouragements et la complicité de l'ombre, des brises, des parfums, dans cette nuit où il était contagieux de s'aimer?

Car enfin, s'ils avaient échangé une fois le baiser des bêtes , leur amour serait retombé à terre, à la portée de leurs cœurs humbles, et ils auraient joui du bonheur qui était fait pour eux : au lieu qu'ils continuèrent à souffrir de leur appétit inconscient d'exquises tendresses et de leur extraordinaire surmenage sentimental.

Cependant Catherine, dont le désir était plus précis, ne renonçait pas à se donner. Et puisqu'ils n'avaient pu se posséder encore ni dans l'inacceptable bouge ni sous les ombrages déserts du Cours-la-Reine, elle l'introduisit un soir dans sa chambrette de bonne.

Doremus s'était laissé conduire sans étonnement et sans peur jusqu'au palais officiel. 11 monta docilement l'escalier de service, derrière Catherine, souriant des précautions qu'il fallait prendre et tenant son fourreau de sabre tout droit, pour ne point

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heurter les barreaux de la rampe. Mais devant la porte entr'ouverte, il s'arrêta court. « Entrez vite, » dit-elle. Il entra. Elle ferma la porte. Il resta debout, tenant toujours son sabre comme dans l'escalier, conservant d'ailleurs une position militaire, et n'osant enlever son lourd shako, puisque les soldats doivent attendre, pour se découvrir. Tordre de leurs chefs. Et l'œil fixe, il ne distinguait rien dans la modeste chambre à peine aérée par un vasistas, écrasée par le toit en mansarde, éclairée par une seule bougie dans un chandelier de cuisine en cuivre. Il avait en face de lui le lit tout blanc, un lit de fer presque pareil à celui où il couchait lui-même dans la chambrée. La muraille aussi était blanche, vêtue d'un crépi de chaux immaculé.

(( Débarrassez-vous donc, monsieur Doremus, » insista Catherine d'une voix douce.

Il répondit très bas : « Oui, mademoi-

selle, » et il retira son shako et son sabre par obéissance. Mais il était encore plus embarrassé avec ces deux objets à la main. Il chercha où les poser, et avisa une caisse carrée en bois blanc. 11 s'assit sur le couvercle, tout à côté de ses effets, très loin de Catherine.

Puis il déplaça un peu son siège, parce qu'il avait contre lui une robe pendue — cette robe que portait Catherine, le jour oii elle lui avait servi à manger.

Et enfin il fut installé, les bras ballants, ju&te en face d'elle; alors ils se regardèrent en souriant, et comme de coutume ils ne trouvèrent rien à se dire. Elle vit tout de suite que ce serait ici comme ailleurs, et aussitôt elle fut désespérée de l'avoir amené.

«Vous savez, dit-elle, vous ne pourrez pas rester ici longtemps. »

Il répondit tranquillement : a Oh! non... )^ et soulagé, il fit pour la première fois des

frais de conversation : a Vous êtes bien commodément... C'est gai, ici... » 11 se mit à jouer avec son sabre, puis s'apprêta à rattacher le ceinturon.

« Voulez-vous que je vous aide? demandât-elle.

— Merci. »

Il se leva. Elle l'accompagna jusqu'à la rue, mais ne le suivit point.

Avec cette logique des enfants, qui est étroite et irréfutable, Doremus conclut qu'il n'avait pas d'amour pour Catherine Lefrançois, et cessa de la voir. 11 accepta cette conclusion sans révolte, mais avec tristesse. Il était de nouveau à l'abandon. Il avait perdu à la fois sa prétendue maîtresse et tout ce qu'elle avait un instant remplacé pour lui : la femme elle-même lui manquait, à lui naguère sobre d'amour et de vin, comme la plupart des soldats.

Il avait perdu la ressource de ses vieilles habitudes. Il ne se promenait plus, car il

ne -rencontrait plus dans ses flâneries que l'ennui et l'isolement. Le dégoût des choses militaires , qu'avait déterminé en lui son accidentel affmement, était irrémédiable.

Il s'était, sans utilité, détaché du Régiment comme une branche qu'on a cueillie pour rien et ensuite jetée à terre.

Il devint complètement inactif et apathique , s'endormant en plein midi , avec l'appétence de glisser au néant sur la pente du sommeil, comme les dormeurs obstinés des neiges polaires. 11 était la proie facile de cette langueur et de cette consomption qui sévissent dans les casernes comme autrefois dans les cloîtres. Pourtant son intelligence n'était pas annihilée toute, et poursuivait interminablement une maladive rêvasserie.

Brusquement, à l'instant môme où il se laissait aller tout à fait, Tidée fixe de Catherine revint s'emparer de lui avec une

autorité violente. L'image se planta dans son cerveau comme avec des clous.

Oh! nous qui avons de notre âme une connaissance anatomique ; nous à qui toutes les extrêmes bizarreries des sensations et des désirs apparaissent expliquées par des causes simples et des influences naturelles; nous qui, au bord de la folie, saurions peut-être nous analyser encore, et peutêtre éprouverions moins de vertige que de curiosité, nous avons peine à concevoir l'espèce d'effroi intellectuel qui devait saisir cette pauvre brute, au retour inattendu, injustifiable, de l'image féminine dans son cœur, dont il avait, avec le dogmatisme de sa naïveté, décrété l'indifférence.

Et il faut nous rappeler les croyances des anciens peuples jeunes, qui, religieusement épouvantés par les surprises de l'inintelligible psychologie amoureuse, supposaient une intervention de divinité ,

une Yénus vengeresse, une possession de démon.

Ce fut un fiévreux désarroi, dans ce cerveau si primitif que les images trop intenses ne s'y distinguaient pas toujours bien des réalités, et que les apparitions rêvées de cette femme — qu'il aimait, sans le savoir, d'un amour hors de sa portée — tournaient à rhallucination. Ce fut un cauchemar de démence, le choc de contradictions réalisées, car enfin, pourquoi l'obsédait-elle, cette femme, du moment qu'il ne l'aimait pas? Et il souffrait de tout le corps, de la tête surtout. Il demeurait immobile, comme les bêtes malades, le regard fixe, avec l'apparence de la stupidité.

Mais à force de placide résignation, il ne s'effraya plus de sa démence; il assista, très calme, à son propre délire, admettant qu'il était né dans son cœur un sentiment extraordinaire, hors nature, qu'il n'essayait

point de comprendre, mais auquel il n essayait plus de résister.

Si bien qu'un soir il se mit en route, le dos voûté, et monta jusqu'à la place de la Cathédrale, comme s'il avait donné rendezvous à Catherine Lefrançois.

Il l'aperçut en effet de loin : elle semblait l'attendre. Il fut pris d'un tremblement, son cœur se contracta, et ces accidents encore inéprouvés lui parurent les symptômes d'une maladie mystérieuse, mortelle.

Catherine devint toute pâle, puis très rouge. Ils se mirent à cheminer tous les deux sans rien dire, la tête basse, exprimant par leur silence et par leur accablement, leur résignation au mal incompréhensible qui les travaillait — mal sans issue, puisqu'ils venaient de reconnaître rinutilité, l'impossibilité d'une séparation.

Et ils recommencèrent à se rencontrer ainsi tous les soirs, et à errer ensemble dans

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les rues avec une grande tristesse morne. Ils recommencèrent à s'aimer avec des battements de cœur, des oppressions, des brouillards devant les yeux, incapables de dégager l'enivrante volupté de leurs troubles nerveux, incapables de savourer les délices de leur passion pure, qui n'était pour ces cœurs élémentaires qu'un intolérable martvre.

En cette vie désorientée , où les choses clu quartier ne comptaient plus, le départ pour les manœuvres, départ prévu, et dont la date était fixée depuis des semaines, fut pour Doremus un événement inattendu et terrible. 11 lui sembla que le Régiment, d'où il s'était retranché lui-même, le ressaisissait inopinément, avec des idées de vengeance. C'était un retour de déserteur empoigné par la gendarmerie : et les deux hommes qui marchaient à sa droite et à sa gauche dans le rang, lui faisaient l'effet de gens qui viennent de vous mettre la main au collet.

m^ CŒURS A PART.

D'ailleurs, aucune souffrance, aucune mélancolie. Rien que la sensation d'être emporté, avec un contentement obscur de savoir que toute résistance est inutile.

Des paysages indifférents défilaient, à des allures diverses, suivant le trot ou le pas des chevaux. Comme Doremus ne faisait ni réflexions ni raisonnements, il ne percevait que des impressions successives, et aucun lien entre elles. Tout à coup, il sentait qu'au-dessus de lui le ciel était bleu. Puis un étouffement d'ombre et un souffle plus frais lui annonçaient la tombée du soir. Quelquefois, à cause de la sueur qui lui ruisselait sur le visage, il se rappelait qu'il était depuis une heure en plein soleil. Il se trouvait à cheval, sans y prendre garde, conduisant avec une habitude transformée en instinct, sa monture, qui obéissait aux commandements. Tout à coup, il succombait à l'éreintement : c'est qu'on avait ma-

nœuvré tout le jour et que l'heure du repos venait de sonner ; alors, il tombait endormi , n'importe sur quelle botte de paille, n'importe dans quelle grange. Ou bien il frissonnait, une fraîcheur lui prenait les tempes, comme si on lui avait appliqué là deux larges pièces d'argent toutes froides : c'est que les escadrons galopaient et se battaient à travers la plaine, c'est que les trompettes avaient sonné la charge, et que la jument Acacie s'était emballée d'ellemême, à la sonnerie connue.

L'image de Catherine qui Tavait si cruellement obsédé, lors de leur première séparation, s'était effacée cette fois, à la minute même où ils se disaient adieu. Doremus ne prononçait plus son nom tout bas. 11 ne pensait jamais à elle, et pourtant il souffrait de ne plus la voir. Mais il en souffrait dans une inconscience absolue, comme d'une blessure interne que son toucher ou sa vue

n'auraient pu explorer. Sa douleur était complètement matérialisée, se réduisait à la sensation d'une pierre très pesante sous l'écrasement de laquelle il étouffait. Cela ne se distinguait point des autres sensations douloureuses que la fatigue lui causait, crampes ou courbatures, et le tout s'apaisait à la fois durant les dix heures de sommeil lourd où chaque nuit il s'anéantissait.

Un matin, il eut une impression de convalescence. Le jour précédent, les troupes s'étaient reposées, et son sommeil de la nuit s'était prolongé toute la journée, tandis que de la pluie rafraîchissait la campagne.

Cette fois, le travail excessif du matin et de l'après-midi, les charges, la bataille quotidienne, l'interminable étape, rien ne le lassa. Son corps était assoupli et fortifié par l'entraînement des premiers jours, et il se réveillait transformé, redevenu comme jadis une brute vigoureuse.

Le soir, on établit les cantonnements dans un village en fête. C'était l'assemblée. Les paysans, venus des hameaux voisins, avaient des guipures blanches au col de leurs bourgerons bleus, et dans la cour des fermes, ou même sur la grand'route, les carrioles dételées attendaient, les brancards en l'air.

Le cabarel unique de l'endroit était plein de gens qui mangeaient ou qui jouaient aux cartes, au milieu d'une fumée acre de tabac et d'une vapeur de ragoûts.

Mais la jeunesse dansait déjà dans une cabane en planches, qui n'avait pour parquet que la terre battue, et où l'orchestre, composé de trois musiciens, était installé sur une espèce de balcon, en l'air, que l'on atteignait par une échelle.

Lorsque les chevaux de l'escadron furent attachés sous le hangar où ils devaient passer la nuit, les chasseurs firent invasion

dans le bal, et tous les danseurs s'arrêtèrent pour admirer leurs tresses noires et leurs boutons d'argent.

L'odeur saisissante et aigre qui se dégageait de cette foule, souleva en Doremus un dernier dégoût, car il se rappelait je ne sais quel parfum délicat. Mais cela lui montait à la tête en même temps que cela le prenait à la gorge, et il s'enivrait peu à peu, comme on s'enivre du gros vin qui vous a un instant répugné, et dont on a plus soif à mesure qu'on boit davantage.

Alors il se mit à tourner comme les autres, saisissant au basard des tailles épaisses, sentant des poitrines de filles robustes qui avaient chaud contre lui.

Deux heures plus tard, il se roulait dans sa litière , et le lendemain il s'éveillait dispos , à son aise , comme délivré d'un poids.

Or, le même jour, Catherine Lefrançois

quittait la ville et retournait vers son village. Elle portait son ballot dans une serviette nouée aux quatre coins, et elle pleurait en marchant : car le régiment devait revenir le surlendemain, et elle partait trop tôt pour revoir une dernière fois celui qu'elle aimait. Et puis, cela lui paraissait dur de reprendre le travail des champs, de gercer de nouveau ses mains à la lessive et de les noircir dans la terre : car la femme se dégrossit plus vite et plus complètement que l'homme, même parmi les gens de campagne , et rien que pour avoir aimé ainsi pendant quelques semaines au delà de ses moyens et de ses forcés, elle revenait affinée et souffrante à jamais.

Tandis que Doremus rentrait au quartier, insouciant et heureux, bien portant et brut, content de retrouver chaque chose en sa place et de reprendre sa vie de monotones habitudes, comme les gens qui reviennent

d'une permission trop longue, et à qui la chambrée manquait.

Et en effet, il était allé en permission clans un pays féerique, mais dont l'atmosphère trop épurée ne s'appropriait point à l'aliment de ses rudes poumons.

Février 1888.

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