ARMAND COLIN ET ÉDITEURS
5, RUE DE MÉZIÈRES^ ^ 1893 Tous droits réservés. .
(PC. z'&^a
Ces notes anciennes — les plus récentes furent écrites et publiées il y a dix ans, — servirent à des éditions d\irt , pour les curieux qui cherchaient alors dans V étude de la Russie un nouvel intérêt de l'esprit. Cet intérêt est devenu général, populaire et passionné. On n'a rien changé dans cette réimpression. Les génies russes nous ont enseigné à rechercher par-dessus toutes choses la vérité. Nos amis ne reconnaîtraient plus celui qui fut leur hôte, s'il modifiait ses jugements d'autrefois au gré des circonstances, s'il retouchait les esquisses où il essaya de peindre les cœurs russes, avec ce quils ont de bon, d'imparfait et d'inexpliqué.
Novemhic 189:i.
HISTOIRES D'HIVER
(c En hiver, une histoire triste est plus de saison. . . »
(Shakespeare, Conte d'Hiver.)
HISTOIRES D'HIVER
C'était à la Noël d'une des dernières années. J'avais été prié à une battue de loups dans un district de l'intérieur de la Russie. La matinée fut superbe : dix degrés de froid, un clair soleil au ciel bleu, pas un souffle d'air; de vastes horizons de plaines, tout d'un blanc cru, avec des reflets roses et des traits d'or; un monde mort et brillant comme une vieille porcelaine de Chine. Sur cette étendue plate,
des parties repoussées en saillie ou découpées en creux, qui avaient dû être, durant la saison vivante, des bois, des collines, des rivières, des étangs. Maintenant, ces accidents de la terre n'avaient ni formes ni couleurs; on les devinait, vagues, perdus, sous le linceul uniforme. Ce monde glacé me rappelait le désert d'Egypte, il en avait le silence, la solitude, l'éclat et l'immobilité : de la neige au lieu de sable, c'était la seule différence. Le désert d'Afrique, vieilli, refroidi et blanchi, aura peut-être cet aspect au déclin des siècles.
Nous entrâmes dans la forêt. La neige avait percé et comblé ses plus profondes retraites, les parties basses étaient sourdes et pâles; sur nos têtes, la lumière se jouait dans une voûte de cristal. Chaque sapin, chaque bouleau semblait taillé dans un diamant géant et s'achevait là-haut en une
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flamme rose. On eût dit d'une salle de marbre aux colonnes innombrables, supportant des milliers de lustres étincelants de feux. Les rayons couraient, ivres de plaisir, entre les fines broderies et les fleurs de verre qui se découpaient sur Tazur du ciel ; c'était comme un rire fou du soleil dans ce rêve luxueux du vieil hiver. Nous en jouissions d'autant plus que les eff'ets de givre sont fort rares en Russie, vu la constance et la sécheresse du froid.
Les paysans battaient le bois; quelques loups vinrent montrer à la lisière leurs têtes inquiètes; ils glissaient hors du fourré sans qu'une branche eût remué ni crié, légers et silencieux comme des souffles d'enfants ; ceux qui échappaient à nos coups de feu forçaient dans la plaine; on les voyait fuir et se perdre au loin, de petits points gris.
Vers deux heures, les sommets illuminés
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s'éteignirent brusquement, le ciel s'abaissa. Une ouate épaisse emplit l'espace, voila les objets les plus proches. D'énormes flocons, rares et lents d'abord, puis pressés et tumultueux, nous frappèrent au visage. Ils venaient de tous côtés et remontaient de terre plutôt qu'ils ne tombaient d'en haut. Un vent s'était élevé qui semblait faible et ne faisait pas de bruit; pourtant il charriait les masses de neige à d'immenses portées. Le froid, insensible auparavant dans Timmobilité de l'air, nous prenait aux yeux et aux lèvres avec d'aigres morsures. Nous remontâmes précipitamment dans nos traîneaux de paysans; les petits chevaux du village flairaient avec anxiété dans la direction de la route disparue et s'orientaient des naseaux vers la maison. Tout indice s'était évanoui; pas de lignes à l'horizon; des ténèbres creuses qui reculaient devant
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nous. Dans cette nuit prématurée et déloyale, avec de fausses lueurs de jour, dans cette tourmente muette qui dissimulait sa force, on sentait une fureur contenue, le désir et la puissance de nuire à Fhomme par surprise, par un guet-apens sournois. Heureusement nous rencontrâmes le lit de la rivière; il nous fournit une route certaine jusqu'à la maison. Avant la nuit close, nous étions réunis devant le poêle de faïence, autour du samovar qui chantait la chanson monotone des veillées russes.
Ce fut une longue soirée, dure à tuer. Mais pour combattre les ennuis de leur hiver, la Providence a donné aux fils de Rurik deux armes fidèles, les cartes et le thé; entre le samovar et la table de jeu, les heures russes coulent inoffensives et inutiles, comme une monnaie dépréciée, si abondante que nul n'a jamais songé à
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réconomiser. Mes compagnons de chasse, des fonctionnaires du district, ne se firent pas prier; cinq minutes après avoir déposé leurs fusils, ils étaient assis devant le tapis vert, marbré de taches, où chacun disposait méthodiquement un verre d'eau bouillante, un bâton de craie pour marquer ses gains, un briquet, une boîte à tabac en cuivre jaune, avec une vue du couvent de Saint- Serge niellée sur le couvercle. A trois heures du matin, chacun ayant bu huit verres de thé et fait quinze rubbers de whist, il fallut user de persuasion pour les décider à s'aller coucher; ils s'y résolurent après force promesses de recommencer le endemain, et s'éloignèrent avec des félicitations mutuelles, de gros rires, en répétant jusque dans leur lit : « Slavnyi déniok! La bonne petite journée! »
Simple spectateur, je trouvais ce diver-
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lissemenl moins délicieux, et, vers le soir, la tourmente s'étant calmée, je sortis pour faire un tour dans le village. Je m'arrêtai devant les vitres opaques du cabaret; les paysans qui nous avaient servi de rabatteurs le matin étaient réunis là; ils buvaient leurs gains de la journée, qui en eau-de-vie, qui en thé. On organisait un bal; les filles et les garçons dansaient, c'est-à-dire tournaient en rythmant le pas et en se tenant par la main. Le ménétrier était un petit homme à figure insignifiante, d'âge incertain, d'air souffreteux, cassé et ployé sur lui-même, comme les hommes de peine qui ont porté de bonne heure des poids trop lourds; on devinait un ancien soldat à la. coupe de sa barbe et de ses cheveux, à la souquenille de drap gris qui l'enveloppait et avait dû être jadis une capote d'ordonnance. L'homme grattait trois cordes assez
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gauchement disposées sur un violon de bois blanc, dégrossi à la hache; cet instrument primitif était évidemment de la manufacture personnelle du musicien. Quand les danseuses, lasses de tourner, regagnèrent leurs bancs en esquivant les baisers sonores des cavaliers, le ménétrier continua de tourmenter son violon; assis dans le coin, sous les saintes images, le dos tourné au public,
11 semblait maintenant jouer pour lui-même : cependant tous Fécoutèrent religieusement, quand, après quelques arpèges irrésolus, il entonna d'une voix chevrotante, en s'accompagnant sur la troisième corde, une chanson populaire du Volga : je la reconnus, l'ayant entendu chanter l'autre été par les bateliers du fleuve.
« 0 ma barbe, ma petite barbe, — ma barbe de castor! — tu as blanchi, ma petite barbe, — avant l'heure, avant le temps.
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(( — Autrefois, si je retroussais fièrement
— ma jeune moustache noire, — les belles filles prenaient feu, — les filles des boïars se consumaient d'ardeur.
« — Si je mordais mon poil, — le païen scélérat se jetait à bas de son cheval, — l'Allemand effaré se cachait dans son trou.
— Où sont tes boucles frisées?
« — Ce n'est pas la neige, ce n'est pas le givre, — qui t'ont flétrie, ma bonne, — qui t'ont faite grise et désolée; — ce n'est pas le vent, ce n'est pas le méchant ennemi.
« — Celui qui t'a flétrie, c'est l'hôte qu'on n'invite pas, — et cet hôte qu'on n'invite pas c'est le chagrin, ce serpent! — 0 ma barbe, ma petite barbe, — ma barbe de castor! »
Je revins à la maison, où l'on m'attendait pour souper. Après souper, mon amphitryon abandonna les joueurs à leurs joies silen-
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cieuses et nous commençâmes à causer de choses et d'autres. Michaïl Dmitriteh P... était un homme d'un commerce agréable, supérieur au milieu où le sort l'avait jeté. Sa famille faisait bonne figure à Pétersbourg; il avait grandi dans la capitale^ voyagé au dehors et acquis une instruction solide dans les universités d'Allemagne.
Après quelques années de service dans l'armée, il s'était poussé à la cour, vivant du meilleur air et contractant des amitiés brillantes. Mais, au décours de la seconde jeunesse, au moment de capitaliser ses chances de parvenir, il avait été pris de cet engourdissement qui saisit très souvent l'homme russe vers le milieu de la vie. C'est une torpeur critique, faite pour moitié de paresse et pour moitié de nihilisme philoso- |)hi(jue; les plus intelligents sont les plus suj(^ts à celle rupture de la volonté, qui
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laisse la pensée intacte; celle-ci se dépense dans le vide, le cerveau devient une machine qui chaufîe sur place et produit de la force perdue, l'appareil de transmission s'étant brisé.
Michaïl Dmitritch avait alors hérité de ce domaine éloigné et s'y était retiré. Il y faisait un peu d'agronomie, sans grandes illusions sur les résultats de ce passe-temps. 11 s'adonnait à l'étude des questions économiques , c'est-à-dire qu'il les mûrissait en fumant sa pipe et en discutant des soirées entières avec le maréchal de noblesse ou avec le juge de paix. Le premier étant un réactionnaire féroce et le second un roitge avéré , Michaïl Dmitritch possédait sur chaque question une solution autoritaire et une solution libérale qui prévalaient à tour de rôle dans son esprit, suivant l'interlocuteur rencontré la veille. Quand il était trop
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tourmenté par les antinomies des problèmes sociaux, M. P... relisait un chapitre de Kant, ou V Introduction à la syn thèse négative, du professeur Verblioudovitch ; son esprit trouvait dans ces lectures un secours digestif, si je puis dire; le mélange d'apaisement et d'excitation légère que procure le cigare après diner. Son intelligence se plaisait dans cette vapeur de pensée, comme son corps dans la vapeur du bain russe, dans l'atmosphère tiède qui n'est ni de l'eau ni de l'air, mais un brouillard doux.
Pour garder plus de liberté et d'ampleur à ces études abstraites, mon ami les séparait sagement des réalités mesquines de l'existence. Ainsi, Michaïl Dmitritch travaillait plus spécialement la réforme de l'administration provinciale, l'amélioration du sort des paysans, l'extinction de l'ivrognerie et l'assimilation des Israélites; cela ne l'empê-
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chait pas de vivre en excellents termes avec les vieux abus, d'héberger volontiers les officiers de police du district, concussionnaires notoires mais bons diables, et d'affermer très cher le cabaret communal à un juif qu'il maltraitait.
Si l'on croit après cela que M. P... était une nature médiocre, je me suis mal fait comprendre. II était incapable d'agir et de se décider, il en était incapable avec volupté, voilà tout; mais son esprit avait de l'étendue, plutôt trop de richesses, trop de vues, et de trop longue portée. Ces vues n'étaient ni moins ingénieuses, ni moins plausibles, ni moins contradictoires que celles de votre journal favori, où écrivent des gens de si grande valeur. Excellent voisin et bon maître, au demeurant, serviable, sensible, vibrant pour les intérêts et la grandeur de sa patrie, toujours prêt à en parler éloquem-
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ment; la parole ayant été donnée à l'homnie russe pour servir de dérivatif à des rêves puissants, qui feraient éclater sa tête et son pays, si par malheur il était né muet.
— Eh bien! dit mon hôte, vous avez été voir danser nos paysans. Etaient-ils très en train ?
— Comment vous dire? Votre peuple est incompréhensible. Dans toutes les manifestations de son génie, je remarque, d'une part, un grand fonds d'insouciance et de bonne humeur; d'autre part, un accent de tristesse navrante; et je peux d'autant moins concilier ces deux traits de caractère, qu'ils se produisent au rebours de ce qu'attend la logique : ce peuple s'acquitte avec enjouement des devoirs pénibles, sa mélancolie se trahit dans ses plaisirs et ses chansons.
— Ah! vous Ajoutiez concilier!... Votre logique s'étonne!... Que vous êtes bien un
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lîls de Descartes et de Rousseau, tout cuirassé de petits systèmes infaillibles, tout ébahi quand la vie les crève, quand Funivers les déborde!... Vous arrivez avec votre mètre de Lilliput, qui doit tout mesurer; vous entrez dans un océan inconnu, des vagues déchaînées par tous les hasards d'orage roulent sur vous des fonds du ciel, et vous voulez auner Focéan qui fuit, et vous êtes surpris qu'il emporte, comme des fétus, votre règle et votre raison ! — Tenez, mon cher monsieur, la différence entre vous et moi, c'est que vous vous étonnez quand vous ne comprenez pas quelque chose dans Funivers : moi, je m'étonne et je me défie quand je crois y comprendre quelque chose ; je tiens avec Shakespeare qu'il y a, entre la terre et le ciel, beaucoup plus de noir que la philosophie n'en peut éclaircir.
Vous voulez expliquer le génie de notre
peuple. Vous êtes-AOus demandé d'où il procède? Vos savants décident communément que le caractère d'un peuple est déterminé par les origines de la race, par la nature du pays habité, par les vicissitudes historiques subies. M'est avis que ces messieurs négligent quelques milliers d'autres causes. Mais peu importe : je veux bien coucher mon géant sur ce lit de Procuste et je l'examine avec votre lanterne.
La race? Les sources mystérieuses de l'Inde et de la haute Asie, coulant durant des siècles dans les ténèbres, ont formé ce fleuve trouble; un beau jour, qui est d'hier, il a surgi à la lumière ; nul ne sait d'où viennent ces eaux muettes. Tout ce que Dieu a remué d'inquiets depuis le temps de Babel, entre la Mer de glace et le Pacifique, entre le Caucase et l'Altaï, tout cela est venu se heurter, se fondre et se taire dans nos
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déserts ignorés. Regardez-moi ces deux partenaires assis devant vous; à en juger par les traits de leur visaae, Tun descend tout droit du plateau de Pamir, Tautre du plateau de Mongolie. La race! qui a jamais parlé de la nôtre? La Bible dit : Gog et Magog. Hérodote connaît les Scythes, « la plus récente de toutes les nations; plus loin; les Hyperboréens : personne n'en peut rien dire avec certitude : des lieux au nord des régions habitées, invisibles et inabordables... » Voilà tout ce que Fancien monde sait de nous. Le nouveau nous ignore pendant près de mille ans; le jour où il s'avise de rechercher Gog et Magog, le Scythe et lllypcrboréen, quatre-vingts millions d'inconnus se lèvent et répondent : « Je m'appelle Ivan Ivanovitch, je n'en sais pas plus long. » Vous voilà bien avancé, n'est-ce pas?
Le pays? — Allez à ma fenêtre : regar-
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dez ces mornes étendues; puis parcourez les vingt degrés de latitude que nous détenons sur le globe, visitez cent autres maisons, regardez à toutes leurs fenêtres : toujours les mêmes tableaux, sans un trait particulier qui les différencie. Ce n'est que solitude, silence, accablement. Du pays bas, plat et blanc. Six mois de mort. Des températures qui devraient tuer jusqu'aux germes de la vie. Soudain, un matin d'été, car nous n'avons pas de printemps, la vie éclate sans transition : et quelle vie! Hier il n'y avait pas de bourgeons, aujourd'hui il y a des feuilles; la fleur se hâte, le fruit la suit, un soleil des tropiques brûle cette terre figée, les eaux débordées se précipitent au travers des forêts, c'est joyeux et magnifique, mais toujours immodéré, écrasant. Surtout n'essayez pas d'assujettir notre nature à votre petit compas, bon pour vos terres soumises
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(rOccident. La terre russe a des rébellions et des ardeurs de vierge, elle se rit de vos efforts. Chez vous, Thomme commande; ici, il obéit à la nature. L'an dernier, un de vos ingénieurs est venu pour endiguer le fleuve, il a travaillé toute une saison; cet été, le fleuve russe ennuyé a porté son lit à un kilomètre plus loin, et, de la vallée voisine, il nargue le pauvre homme. Il fallait voir l'embarras de votre savant avec le baromètre, l'anémomètre, qui ne donnaient plus ici que des indications menteuses; je crois bien! ses instruments de précision étaient affolés par nos vents, qui tournent d'une mer à l'autre sans rencontrer un mont. On a pu dire de la Russie du Nord, de ce sol mal séparé des eaux, que c'était un reste du chaos oublié par Dieu. — Et maintenant, devinez l'action d'un pays pareil sur l'homme jeté en proie à ses caprices !
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Vous parlerai -je de l'histoire? Je ne veux pas professer un cours : vous savez comme moi que nul peuple n'a été secoué par plus de mains et par des mains plus dures, que nul n'a subi autant de servitudes domestiques et étrangères, autant d'invasions qui ont déteint sur lui; vous savez qu'il erre depuis longtemps, comme une grande épave, entre l'Europe et l'Asie. — Tenez, j'aime mieux vous dire ma théorie scientifique : elle en vaut bien une autre. A mon sens, le Russe est le produit de la soupe qu'il mange. Vous la connaissez, la soupe nationale, vous vous la rappelez avec horreur; on y trouve de tout, du poisson, des légumes, des herbes, de la bière, de la crème aigre, de la glace, de la moutarde, que sais-je encore? des choses excellentes et des choses exécrables; on ne devine jamais ce qu'un coup de sonde va ramener de là.
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Ainsi de Fàme russe; c'est un echaudière où fermentent des ingrédients confus : tristesse, folie, héroïsme, faiblesse, mysticisme et sens pratique ; vous en retirerez de tout au petit bonheur, et vous en retirerez toujours ce que vous attendiez le moins. Si vous saviez jusqu'où cette àme peut descendre! Si vous saviez jusqu'où elle peut monter! et de quels bonds désordonnés!
Vous venez de voir les paysans de mon village, une centaine de familles engourdies depuis des siècles sur ce lit de neige, sous ce rideau de sapins. Vous vous êtes dit avec pitié que ce pauvre tas d'hommes n'est guère qu'un prolongement vivant de la forêt, comme elle obscur, impénétrable, sourd aux grands bruits de pensée qui réjouissent et transforment le monde. Cela vous a paru sans intérêt, ces êtres primitifs réduits au minimum d'idées, de besoins et
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d'activité dont puissent se contenter des créatures humaines. Eh bien! essayez de remuer ces âmes endormies; qu'un sentiment, une colère, un coup imprévu les réveille, vous verrez surgir de ce néant des martyrs, des héros, des fous, de quoi remplir une épopée.
Vous me reprochez souvent de rester dans les généralités ; voulez-vous des exemples? Je pourrais vous conter une histoire qui s'est passée ici, dans les premières années après l'émancipation. Mais vous préférez peut-être remplacer un de ces messieurs à la table de whist, ou lire le Journal de Moscou^ qu'on vient de me remettre?
— Je protestai qu'aucune de ces deux offres ne me séduisait et je priai mon ami de contenter ma curiosité. Il me fit alors le récit que je vais rapporter.
L'ONCLE FÉDL\
Au temps de ma première jeunesse, il y avait dans le pays un vieux colporteur qu'on appelait Toncle Fédia. Nul ne lui connaissait d'autre nom. D'où venait l'oncle Fédia? Avait-il jamais eu une famille, un seigneur, un métier plus chrétien? C'est ce que personne n'aurait pu dire. Il y en a tant, chez nous, de ces petites vies foraines isol ées, errantes, qui ne tiennent à rien,
ne servent à rien; il semble que Dieu les
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ait semées sans y penser, puis perdues, comme les mouettes sur la mer, les oiseaux inutiles, seuls, qui ne se posent jamais. L'oncle Fédia tournait dans les villages; quatre ou cinq fois par an, on le voyait reparaître avec sa télègue, son petit cheval maigre et sa balle rebondie.
On ne l'aimait pas. D'abord il faisait un métier que les chrétiens abandonnent d'ordinaire aux bohémiens et aux juifs; avec sa casquette plate, sa longue pelisse de renard en lambeaux, sa mine craintive de chien battu, il ressemblait à un vaurien de grande route bien plus qu'à un honnête paysan russe, qui se présente convenablement, en bonnet, en touloupe de mouton, l'œil franc et le rire aux lèvres. En outre, les villageois soupçonnaient le vieux colporteur de jeter des sorts; on dit que tous ces gens ambulants sont coutumiers de la
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chose. Ce n'est pas pour rien qu'ils ont au fond de leur sac toute sorte de livres, de l'encre, des plumes, des lunettes avec lesquelles on voit un homme à trois verstes; cela va partout, inspectant chaque maison, cela vient coucher à la nuit et repart avant l'aube; quoi d'étonnant s'ils regardent de travers les enfants et le bétail?
Dans les habitations seigneuriales, on reprochait à l'oncle Fédia des méfaits plus sérieux : souvent, quand on avait eu l'imprudence de lui donner l'hospitalité, des objets ne se retrouvaient plus après le départ du vagabond; il manquait un couvert d'argent, une hache, une pièce d'étofTe. Les gens de l'office et de la cour étaient d'accord pour accuser le porte-balle. Enfin il passait pour un ivrogne fieffé; plus d'une fois, on l'avait ramassé sur la route, étendu entre les roues de sa charrette. Il arrive.
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c'est vrai, qu'un homme s'abat de fatigue et de froid par les nuits d'hiver : mais le plus souvent, on ne risque rien à supposer que cet homme est ivre d'eau-de-vie. Pas une rixe de cabaret où l'oncle Fédia ne fût compromis; après force explications entre la police municipale et les habitués du lieu, force coups et force cris, il se trouvait toujours que l'auteur du désordre était cet étranger, silencieux et sournois dans son coin, accusé par son méchant passeport mal en règle. A la suite de ces vilaines histoires, les enfants poursuivaient le colporteur dans la rue avec des huées et des pierres ; il pressait le pas de son petit roussin et s'esquivait tête basse, comme un homme qui n'a pas la conscience en repos. Bref, les braves gens ne pouvaient estimer ni aimer ce personnage équivoque.
Moi, pourtant, j'aimais l'oncle Fédia.. Il
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faisait partie de toute mon enfance, il figurait clans ma mémoire à la place d'honneur où sont les impressions des joies vives. Du plus loin que je me souvinsse, le colporteur était inséparable des veilles de grandes fêtes. Quelle émotion, quand on entendait la clochette de son cheval au portail! Il entrait dans le vestibule bien chaud, avec sa pelisse de renard, son odeur de froid, de neige et de misère; il ouvrait sa balle d'osier à double compartiment : que de trésors logeaient là-dedans! Toute la maisonnée s'assemblait; les filles de la cour, les yeux luisants de convoitise, s'étouffaient pour mieux voir, elles fourrageaient à pleines mains les rubans, les broderies, les mouchoirs d'indienne. Moi, je guettais avec impatience le casier du fond, que je connaissais bien, et où les jouets étaient
empaquetés. Quand ma poche était vide de
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monnaie, Fonde Fédia semblait comprendre ma mine désespérée ; il me glissait en dessous des regards très bons, vraiment; il me donnait à crédit des couteaux de Toula et de belles images peintes de Souzdal. Plus tard, c'était lui qui m'apportait des livres, de la poudre de chasse, des amorces.
Cependant mon père fronçait le sourcil et faisait des signes d'intelligence à notre vieux majordome , qui prenait son air de bouledogue en défiance. Aussitôt les emplettes terminées, le colporteur ne flânait pas; il ficelait sa marchandise, on lui ouvrait la porte sans le perdre de vue dans la cour, et personne ne l'aidait à soulever sur sa charrette son pesant ballot. Souvent, il me prenait envie de défendre mon vieil ami; mais la hardiesse me manquait, et puis je savais déjà qu'on perd son temps à défendre ceux que tout le monde attaque.
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La dernière fois que l'oncle Fédia yint chez nous, c'était un dimanche du grand carême, sur le tard, par une bien mauvaise journée de bourrasques. Avant de repartir, il regarda le ciel et me demanda timidement si on ne le laisserait pas coucher à l'écurie avec son cheval. A cette idée, ma mère s'effraya et mon père refusa d'un ton péremptoire. Le vieux marchand s'éloigna sans insister. Je courus après lui, je lui dis à voix basse :
« — Oncle Fédia, il y a la grange du moulin qui est ouverte, tu sais, au bas de l'écluse; tu pourrais t'abritcr là.
« — Merci, bàrine, me répondit-il, mais j'arriverai bien tout de mémo à la ville.
« — Et si l'ouragan de neige te prend en chemin, qu'est-ce que tu deviendras? »
L'homme fît son humble grimace de lièvre effrayé :
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c< — Ce n'est rien, bàrine. Qui a souci de l'oncle Fédia? Il ne tient pas grand'place dans le monde de Dieu; s'il lui arrive malheur, cela ne gênera personne. »
Jamais le colporteur* n'en avait dit si long d'une haleine; je m'en revins tout étonné, et je ne pouvais pas me persuader que ce fût un mauvais homme.
Le lendemain, j'eus un peu honte de ma naïveté quand mon père, entrant dans ma chambre, tout ému, m'apprit la nouvelle du jour :
c( — Dieu merci! s'écriait-il, je ne t'ai pas écouté. Je te félicite sur le compte de ton protégé! »
Et il me raconta comment on avait mis le feu, dans la nuit, à la maison d'un de nos voisins de campagne, un seigneur qui menait durement les paysans et vivait mal avec eux. Mon père ne doutait pas
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que ce ne fût là un tour du mécréant qu'il avait failli héberger. En effet, on l'arrêta le jour même, vaguant dans un bois de pins près de la maison incendiée. Une enquête fut ouverte; mais, malgré tous les efforts du procureur, on ne put relever aucune charge décisive contre lui ; l'instruction démontrait la culpabilité d'une femme de notre village, une certaine Akoulina, employée dans la maison de notre malheureux voisin. Cette femme, congédiée la veille môme du crime, après une scène violente de menaces et de coups, n'avait reparu dans sa chaumière que le matin et ne pouvait justifier de l'emploi de sa nuit. La justice relâcha l'oncle Fédia, non sans lui signifier quelques avertissements salutaires et Tordre de quitter le pays.
Trois mois après, le procès criminel se jugeait au milieu d'une grande affluence de
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monde. Mon père fut cité comme témoin, Akoulina étant originaire de ses propriétés. Il partit pour la ville de district et consentit à me prendre dans sa voiture; il me laissa, avec les chevaux, à Fauberge, en me recommandant de l'attendre patiemment. Cela ne faisait pas le compte de ma curiosité; je me glissai sur ses pas, je me faufilai dans la salle d'audience; et là, blotti dans l'angle du poêle, près de la porte d'entrée, je suivis les débats avec une émotion bien naturelle à mon âge. Chaque détail de cette matinée est présent à mon souvenir.
Vous connaissez nos prétoires de province : une salle nue, une double rangée de bancs à droite et à gauche; au fond, sur une estrade, une table pour les juges; au-dessus d'eux, contre le mur blanchi à la chaux, une grosse horloge ronde et un Christ. Ce jour-là, la salle était comble;
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sur les bancs de droite, tous les seigneurs, les propriétaires de la contrée, les fonctionnaires de la ville; sur les bancs de gauche, les paysans d'Ivanofka, le hameau incendié, et ceux de notre village, presque au complet. Au banc des accusés, la prévenue. Un peu derrière elle , une de ses parentes amusait deux petites fillettes et portait un nouveau-né; c'étaient les enfants d'Akoulina.
Toute mon attention se fixa sur cette femme. Elle était jeune encore, droite et forte, ni laide ni jolie; une vraie figure de fille russe, ronde, plate, haute en couleur, avec une expression bornée et obstinée.
Elle paraissait écouter à peine ce que le greffier marmottait de sa voix endormie; elle ne regardait ni le public, ni les juges; ses yeux demeuraient attachés sur le gros verre boml)é de l'horloge, sur les aiguilles
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qui marchaient là-dessous; par instants, ils se détournaient brusquement vers la porte d'entrée, puis revenaient à la pendule, déçus et anxieux; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose que les heures devaient amener.
Le procureur lut son réquisitoire; les imputations et leurs preuves étaient écrasantes pour Akoulina. Son mari, un mauvais drôle, était mort dernièrement d'excès de boisson et d'inconduite ; elle-même, restée veuve avec trois enfants, avait toujours montré un caractère grossier, intraitable. Congédiée et frappée pour son insolence par la dame d'Ivanofka, elle avait quitté la cour en proférant des menaces, devant tous les gens assemblés, quelques heures avant l'incendie; elle répétait la phrase de nos paysans en pareil cas : « Je lancerai le coq rouge. y> Dans la soirée, la prévenue aurait
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dit la même chose chez le meunier, en lui achetant une charretée de paille; puis elle avait disparu. Elle était revenue dans notre village le lendemain matin, toute lasse et souillée de boue, avec sa charrette vide, faisant semblant d'ignorer qulvanofka avait brûlé dans la nuit.
Akoulina alléguait qu'elle avait été conduire cette paille et coucher dans une grange isolée, appartenant à un sien -cousin, Anton Pétrovitch. Cet Anton ayant quitté le pays peu après pour aller chercher fortune à Odessa, où il s'était enrôlé dans l'équipage d'un bateau étranger, l'instruction n'avait pu le retrouver; mais l'absence de cet unique témoin à décharge n'offrait qu'une médiocre importance ; l'alibi invoqué par l'accusée était évidemment une mauvaise défaite, alors que tout concordait à établir sa culpabilité. Le procureur conclut
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en réclamant la peine édictée par la loi contre le crime d'incendie : la déportation en Sibérie.
On interrogea un grand nombre de témoins. Le seigneur d'Ivanofka déclara qu'aucun doute ne subsistait dans son esprit : seule Akoulina avait pu mettre le feu à la maison. D'autres personnes respecta- * bles fournirent des renseignements fâcheux sur l'accusée, nature brutale, aigrie par la misère. Les dépositions des villageois furent sans intérêt. Aucun ne se départit de l'attitude invariable des paysans devant la justice : une circonspection craintive, des phrases vagues éludant les questions directement posées, un grand soin à ne charger personne, un plus grand encore à ne pas se compromettre. Ils ne savaient pas comment le malheur était arrivé : quelques-uns avaient entendu dire qu'on avait tenu des propos.
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mais qui et quels propos, impossible de le savoir au juste; d'autres avaient vu rentrer Akoulina, le matin, mais d'où et par quelle route, ils ne se souvenaient pas. Deux ou trois commères ne purent se tenir de raconter que l'accusée les avait battues; l'une d'elles ajoutait, il est vrai, que cette femme se tuait de travail, que les trois petits enfants étaient des anges du bon Dieu, et que ce serait bien malheureux pour eux, ce qui allait arriver.
L'avocat, un petit blond imberbe, intimidé par les gros bonnets de l'auditoire, enfila quelques phrases pour appeler la pitié du tribunal sur cette veuve; il plaça une harangue sur l'émancipation des serfs, qui devait ramener la concorde entre les classes.
Akoulina n'avait prêté aucune attention à l'interrogatoire des témoins ni aux paroles de son défenseur. Son regard errait toujours
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de rhorloge à la porte. Par ses brèves réponses, on pouvait deviner ce qui se passait dans sa tête. De tous les éléments du procès, de toutes les explications de l'avocat, un seul fait était compréhensible pour ce cerveau obtus et le possédait tout entier, avec la ténacité de Fidée fixe : un mot de son cousin Anton Pétrovitch pouvait la sauver, et elle ne pouvait être sauvée que si Anton entrait par cette porte, dans ce moment, et disait ce mot. Ils affirmaient tous qu'Anton était perdu sur des mers lointaines; n'importe, puisque lui seul était le salut, il fallait cju'il comparût, la justice de Dieu devait faire cela pour elle. Quelques jours auparavant, l'avocat avait encore écrit à Odessa, on avait répondu que des bateaux étaient signalés; peut-être le sien, peut-être qu'il était en route pour venir, qu'il allait entrer. On sentait la pauvre femme toute
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cramponnée à cette espérance insensée ; elle Tattendait, comme le naufragé attend sur Tocéan la voile improbable, comme elle eût attendu un miracle dans l'ég-lise si le prêtre Favait annoncé.
A mesure que l'aiguille tournait, dépêchant les heures, cette attente se trahissait plus fébrile dans les yeux de l'accusée. Le président du tribunal l'interrogea une dernière fois. A toutes les questions elle ne répondait que ces quelques mots répétés à satiété :
c( Je suis innocente. Je ne sais rien du feu. Qu'on demande à Anton Pétrovitch, qu'il vienne ; il dira ce qu'il faut. Je ne sais rien de ce qui est arrivé. Je suis innocente. »
Elle le disait avec un tel accent de sincérité que la conviction de beaucoup était visiblement ébranlée, malgré les présomptions accumulées. Par ce qui se passait dans
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mon esprit, je saisissais très bien le revirement opéré depuis quelques instants dans l'esprit des juges et d'une grande partie de l'auditoire ; ce revirement se laissait voir dans le ton et les gestes attristés du président. Nous sentions tous qu'on ne pouvait faire autrement que de condamner cette femme, et nous sentions aussi qu'on la condamnerait avec doute, avec angoisse; nous aurions voulu qu'il survînt quelque chose d'imprévu, quelque chose qui eût enlevé ce fardeau de nos poitrines; pour un peu, nous eussions attendu l'entrée d'Anton Pétrovitch, si l'on avait pu croire à cette péripétie impossible comme y croyait la désespérée. Et puis c'était si navrant, ces enfants qui allaient être dans une heure des orphelins! La mère ne reviendrait pas de Sibérie ou en reviendrait trop tard; qui nourrirait ces pauvres êtres, seuls dans le monde, dans la
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misère? Ils jouaient si tranquillement avec leur gardienne, sans bruit, sérieux, intimidés par la foule et la nouveauté du spectacle! Involontairement, les juges avaient regardé plus d'une fois de leur côté.
En quelques mots le président résuma les débats. Il laissait tomber lentement, comme à regret, ces paroles qui, malgré lui, amoncelaient les preuves du crime et rendaient le châtiment inévitable. Les juges se retirèrent et revinrent au bout d'un instant. Le président se leva, un papier à la main.
Alors, comprenant que c'était fini, Akoulina se raidit sur elle-même, secouée par un frisson de terreur ; elle étendit les mains derrière elle, palpa convulsivement les tètes de ses enfants, et soudain, tout d'une pièce, elle s'abattit sous le banc. Là, abîmée à terre, étranglée par les sanglots,
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les mains et les yeux levés vers le Christ, elle éclata d'une voix déchirante :
« — Christ sauveur, sauve-moi ! Seigneur, aie pitié de ta servante et de ses enfants! aie pitié ! »
Entraînés par l'exemple et par les paroles consacrées, tous les paysans se levèrent d'un même mouvement, se prosternèrent sur le plancher et se signèrent pieusement.
Je ne vous décrirai pas le moment de stupeur qui suivit cette scène. Les juges et les seigneurs demeurèrent immobiles, interdits; nul ne fît un geste, ne dit un mot; le silence fut tel que j'entendais de ma place, je m'en souviens très bien, le balancier de la grosse horloge, battant sous le crucifix, comme la mesure de la justice éternelle. Ce fut cette horloge qui rompit le silence; elle frappa les douze coups de midi. On écouta jusqu'au bout le timbre rauque et grave;
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tous ces hommes, saisis de la même pensée, attendirent pour agir qu'elle se fût tue, cette voix terrible de l'horloge qui avait sonné tant d'heures de peine, marqué des douleurs et des fins de vies.
Ce bruit rappela x\koulina à elle-même, à son idée fixe. Elle se releva et jeta vers la porte un dernier regard chargé de détresse. Plus d'un suivit la direction de ce regard, même parmi les membres du tribunal; à ce moment-là, nul ne se fût étonné, je crois, si Anton Pétrovitch eût paru sur le seuil. Obéissant à la pensée de tous, je me retournai, je l'avoue.
La porte ne bougea pas ; mais, à ma grande surprise, j'aperçus au fond de la salle une pelisse de renard que je connaissais bien, avec ses maigres plis, son odeur de froid et de neige. L'oncle Fédia était entré depuis un instant et se dissimulait dans l'encoignure.
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Ses petits yeux clignotants erraient avec crainte sur l'assistance, les juges, l'accusée; surtout ils s'arrêtaient longuement sur les enfants, et il me sembla qu'ils avaient alors cette bonne lueur douce que je leur connaissais d'autrefois, quand j'avais de la peine et que le vieux me donnait de belles images de Souzdal.
Tandis que le président, ayant fait rétablir l'ordre, commençait la lecture du jugement, l'oncle Fédia se grattait la tête et toussait d'un air préoccupé ; il regarda encore les enfants là-bas, puis le Christ, et, tout à coup, avec de grandes précautions pour ne déranger personne, il avança de son pas timide et pressé dans l'allée vide, entre les deux rangées de bancs. Arrivé dans le prétoire, il s'agenouilla, fît le signe de la croix, et vint se planter devant la table des juges en tortillant sa casquette.
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« — Que voulez-vous? » lui dit le président, interrompant sa lecture.
L'oncle Fédia répondit de sa voix humble, à peine perceptible :
c( — Pardon! messieurs les juges, mais cette femme n'est pas coupable. C'est moi, pécheur, qui ai mis le feu. »
Les magistrats examinèrent le nouveau venu avec étonnement et incrédulité. Ils pensèrent d'abord avoir affaire à un fou. On lui fit répéter sa déclaration, on lui demanda son nom. Ce nom excita un murmure dans l'assistance et réveilla des souvenirs dans la mémoire des juges. Ils causèrent entre eux à voix basse, se rassirent et posèrent diverses questions au colporteur. Il y répondit avec soumission, gauchement, mais de manière à écarter tous les doutes. Pendant la nuit du sinistre, il était allé coucher à la grange du moulin; il avait ren-
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contré Akoulina se dirigeant avec sa charrette de paille vers la maison d'Anton Pétrovitch ; après minuit, il avait quitté furtivement le moulin, gagné Ivanofka, pénétré dans l'enclos et mis le feu aux écuries; depuis longtemps, il méditait de se venger du seigneur qui l'avait fait battre cruellement l'année d'auparavant. — Ces mots « se venger » prenaient un accent singulier dans la bouche de cet être chétif. — Gomme on lui opposait ses dénégations, lors de la première enquête, le colporteur demanda aux juges si l'on n'aurait pas trouvé à Ivanofka un pot de goudron portant une certaine marque de fabrique; ce pot faisait partie de son assortiment de marchandises, il l'avait acheté à la ville l'avantveille de l'événement, comme on pouvait s'en assurer. Le détail était exact; le pot qui avait dû servir à allumer l'incendie figurait parmi les pièces à conviction.
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L'étonnement du premier instant faisait place à une persuasion nouvelle dans Fesprit des juges et des auditeurs. Peut-être cette persuasion était-elle aidée par le désir secret cjue nous avions tous de voir le châtiment détourné de la tète d'Akoulina. Tout nous préparait à trouver le coupable dans ce vagabond, sur qui les soupçons de la première heure s'étaient si naturellement portés : Finstruction ne l'avait abandonné qu'à regret, faute de preuves suffisantes, et sans renoncer à l'espoir de faire la lumière sur ses mensonges. N'était-ce pas la justice divine qui éclatait, en le forçant à se déclarer au moment où il allait perdre une innocente? Depuis qu'il parlait, il y avait une détente dans la salle, au lieu de l'angoisse qui nous oppressait auparavant, un sentiment confus que toutes choses étaient remises en leur place, pour le mieux.
L'interrogatoire, poursuivi sommairement, fut bientôt terminé. Le président invita une dernière fois le déposant à affirmer sous serment ses révélations. L'oncle Fédia sembla hésiter une seconde ; il leva timidement les yeux sur le Christ, puis étendit la main vers lui. Le tribunal se retira pour rédiger une nouvelle sentence. Seul au milieu de l'enceinte, sous le poids de tous ces regards lourds de haine, le colporteur baissait honteusement la tête, écrasé par la réprobation publique. Tout en m'avouant que mon vieil ami était criminel, je souffrais pour lui de cette horrible minute, de ce châtiment par le mépris ; ce fut presque un soulagement quand les magistrats reparurent avec la sentence. L'oncle Fédia était condamné aux mines de Sibérie : la peine était réduite à dix ans, en considération de l'aveu volontaire. Les gendarmes l'entraînèrent; comme
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il passait près de moi, retardé par la foule qui se pressait à la porte, je fouillai dans ma poche et glissai les quelques roubles que j'y trouvai dans la main du condamné.
c( — Adieu, pauvre oncle Fédia! »
Il murmura :
c( — Merci, bàrine! ce n'est rien, mon malheur ne gênera personne. »
Je me souvins alors qu'il m'avait déjà dit cette phrase, du même ton singulier, la nuit où il partit de chez nous. On l'emmena, je le perdis de vue.
Au dehors, les paysans entouraient Akoulina et l'accablaient de félicitations. Elle ne savait que pleurer en répétant :
« — Loué soit Dieu!... Ah! le maudit bohémien, qui voulait faire périr une innocente! »
On la ramena en triomphe au village; le soir, on fît venir les musiciens pour la fêter
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et il y eut grande réjouissance au cabaret.
On continua à parler quelque temps de cette affaire, tandis qu'on rebâtissait la maison d'Ivanofka. Bientôt, le souvenir disparut avec les ruines qui l'entretenaient; il en resta seulement l'habitude de faire bonne garde dans les habitations isolées, quand passaient des colporteurs. Des mois s'écoulèrent, et des années. Attendez : quatre ans jusqu'à mon entrée à l'école militaire... ensuite mes deux ans d'école... c'est cela, il y avait six ans, quand je revins chez nous aux vacances d'été. Un matin, comme nous prenions le thé dans le jardin, nous vîmes accourir le prêtre tout troublé.
c( — Justice divine î si vous saviez ce qui vient d'arriver! s'écria-t-il du plus loin qu'il nous découvrit.
« — Je sais, dit mon père, le meunier s'est tué en tombant de son échelle. Eh bien?
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quoi? la perte n'est pas grande; c'était une
espèce de sauvage, mauvais coucheur et
redouté des paysans.
(( — Oui, reprit le prêtre, mais vous ne
savez pas le plus terrible; cet homme m'a
fait chercher au moment de mourir et m'a
confié son secret : — Père, m'a-t-il dit, je
suis un grand pécheur; c'est moi qui ai brûlé
Ivanofka dans le temps, pour me venger
du seigneur de là-bas, qui avait jadis fait
partir mon fils comme recrue. — Que dis-tu?
C'est le colporteur Fédia qui a commis et
expié ce crime. — Non, père, c'est moi.
L'oncle Fédia avait couché dans ma grange,
même qu'il m'a vendu le pot de goudron
avec lequel j'ai mis le feu. Je crois bien qu'il
s'est aperçu de quelque chose et qu'il me
soupçonnait. Le matin du jugement, il passa
au moulin et me dit d'un air entendu : « Il
y aura aujourd'hui un grand malheur, on va
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condamner Akoulina, qui. est peut-être bien innocente... » Je menaçai le colporteur, et, comme il avait grand'peur de moi, il s'éloigna en tremblant. C'était une âme du bon Dieu : il aura pris pitié de la veuve et de ses enfants ; il se sera livré pour les sauver... Et moi, misérable pécheur, je me suis tu... Père, dites qu'on répare l'injustice, pour qu'elle ne pèse pas sur mon âme ! Y a-t-il un pardon pour moi ? — Je n'ai eu que le temps de l'absoudre : ce malheureux est mort dans l'épouvante de son péché. »
Immédiatement nous emmenâmes le prêtre chez le gouverneur de la province. On fît écrire en Sibérie, de tous côtés. Des mois se passèrent en correspondances inutiles. Faute d'indications suffisantes, on ne savait là-bas quel déporté nos magistrats réclamaient. Enfin le gouverneur général de la Sibérie a clos la correspondance par une
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lettre assez sèchement tournée : « On se moquait de lui, vraiment; croyait-on qu'il fût facile de trouver un Fédia dans nos possessions d'Asie et qu'il n'y eût qu'un seul vagabond de ce nom? Depuis un an, il était mort deux Fédia à l'hôpital de Tomsk et trois à l'hôpital de Tobolsk, sans parler des autres. Si les fonctionnaires de l'intérieur n'avaient pas des dossiers mieux en règle, il ne leur restait qu'à venir vérifier eux-mêmes les registres d'écrou de toute la Sibérie, pour retrouver leur Fédia dans le tas des déportés, vivants ou morts. »
Quand on apprit dans le village l'insuccès de nos démarches, Akoulina apporta un panier d'œufs au prêtre, en le priant de célébrer un service pour le repos de l'âme du pauvre oncle Fédia. Nous allâmes tous à l'église. Jamais je n'ai prié d'aussi bon cœur; pour la première fois, je compris
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bien le sens de ce verset, que Tofficiant lisait dans l'évangile du jour : « Père, comme tu m'as envoyé dans ce monde, moi j'y ai envoyé les miens. » Je compris, en voyant repasser devant mes yeux l'humble figure de l'oncle Fédia, tremblant dans sa pelisse de renard, au milieu du prétoire, sous les mépris de la foule. De ceux qui l'injuriaient alors, beaucoup étaient là qui pleuraient maintenant , en pensant à ce frère méconnu, mort dans l'hôpital des mines, à Tomsk ou à Tobolsk, on ne saura jamais...
LE FIFRE PÉTROUGHK.l
Comme M. P... achevait son récit, un domestique entra, apportant le troisième samovar de la soirée. Je reconnus le ménétrier qui faisait danser au cabaret tout à l'heure; je distinguai sur sa capote la petite croix de fer de Saint-George, celle qu'on donne aux soldats.
— Tiens! dis-je à mon hôte, le musicien du village est à votre service ?
— Oui, répondit M. P... Vous savez qu'en
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vertu d'une loi vieille comme les patriarches, on a d'autant plus de serviteurs qu'on a moins de services à leur demander, moins de besoins à satisfaire. Dans toute vraie maison russe, ils se mettent dix pour faire très mal la besogne qu'un seul fait très bien chez vous. C'est le principe de la division du travail, appliqué à un travail absent. Ce bonhomme, qui répond au nom de Pétrouchka, est spécialement chargé de l'entretien et de l'alimentation des samovars. C'est la seule fonction que son intelligence lui permette. Encore m'apporte-t-il souvent de l'eau tiède, quand il ne disparaît pas tout à fait pour racler son violon dans quelque coin. Vingt fois j'ai voulu casser aux gages ce vieil imbécile, qui n'aurait plus qu'à crever de faim dans sa hutte, paresseux comme il est; seulement...
— Seulement, vous êtes trop bon!
— Mais non! c'est lui qui est bon! c'est lui qui est un héros! Quand j'ai envie de le battre, je me rappelle le siège de Bayazed, et alors je suis tenté de l'embrasser. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du siège de Bayazed. Eh bien! si ce glorieux fait d'armes illustre notre histoire, c'est peutêtre à Pétrouchka que nous le devons. —
Je regardai avec étonnement l'ancien soldat. Je connaissais cet épisode légendaire de la guerre de Turquie, la défense de Bayazed. Au mois de juin 1877, l'armée russe du Caucase, forcée de battre en retraite, avait jeté dans cette petite place quelques compagnies de réguliers et quelques pelotons de Cosaques, environ 1,500 hommes, commandés par un major. Coupée du gros des forces russes, qui rétrogradaient sur Erivan, entourée par 20,000 Turcs, cette garnison avait tenu bon pendant vingt-trois
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jours, sans pain, presque sans eau, continuellement sur la brèche; quand les troupes du général Tergoukassof , reprenant leur mouvement offensif, parvinrent à dégager Bayazed le 28 juin, ce qui restait de la garnison était tellement affaibli que les hommes pouvaient à peine porter leurs fusils.
— Oui, reprit mon hôte, Pétrouchka, fifre au régiment d'Erivan, fut un des héros obscurs qui nous aidèrent à défendre cette bicoque conlre toute une armée; non seulement il y a versé de son sang et ramassé des blessures dont il souffre encore : cela, beaucoup d'autres l'ont fait; mais il y eut une minute où ce bonhomme, bien à son insu peut-être, décida du sort de la place. La chose vaut la peine d'être contée.
Ah! imprudent, vous ne saviez pas à quoi vous vous exposiez en venant relancer dans ses bois un ermite bavard, qui vit
tourné vers le passé ! Vous êtes mon prisonnier, ma victime; puisque j'ai trouvé une paire d'oreilles complaisantes, j'y vide sans pitié mon sac à souvenirs.
En 1877, quand la guerre d'Orient, qu'on supposait devoir être une marche triomphale, se dessina comme une partie sérieuse, avec ses alternatives de succès et de revers, on appela les réserves, et beaucoup d'anciens officiers reprirent du service. Je fus de ceux-là. J'obtins d'être replacé à l'armée du Caucase, dans ce régiment d'Erivan où j'avais passé quelques années de ma jeunesse ; j'emmenai mon Pétrouchka, qui appartenait à une des classes rappelées. Je dois dire qu'il marquait peu d'empressement à aller délivrer ses frères slaves et que je me défiais de ses qualités guerrières ; en revanche, je connaissais ses aptitudes musicales et je lui fis donner un emploi de fifre,
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vacant dans mon bataillon. Je vous fais grâce du récit de notre campagne jusqu'à Bayazed ; il vous suffira de savoir que nous comptions dans une des compagnies abandonnées là par l'armée en retraite.
Représentez -vous une petite citadelle à demi ruinée , posée sur une étroite corniche, au flanc d'une paroi de rocher, en face du mont Ararat; les crêtes des montagnes dominent la place de tous les côtés. Le 6 juin au matin, nous vîmes ces crêtes se couronner de tirailleurs, puis de cavaliers et de canons; c'était l'armée turque qui prenait position sur ces hauteurs, d'où son feu plongeait dans nos retranchements. Le gros village de Kurdes et d'Arméniens, d'où nous tirions nos subsistances, était tassé dans la vallée, sur les pentes du mamelon de Bayazed. A la nuit, une nappe de flammes couvrit ce village ; les Kurdes, excités par
l'approche de leurs coreligionnaires, s'étaient jetés sur les chrétiens, égorgeant les hommes et incendiant les maisons ; nous voyioijB distinctement le massacre des malheureux Arméniens, les femmes et les enfants précipités dans les brasiers. Les cavaliers turcs se joignirent aux Kurdes pour piller le quartier chrétien et emmener le bétail; il ne resta qu'un monceau de ruines et de cendres.
Nous nous étions barricadés à la hâte , en bouchant avec des pierres les portes et les brèches du mur; notre approvisionnement consistait en une petite réserve d'orge et quelques caisses de biscuit. Ce qui nous inquiétait le plus, c'était le manque d'eau : des le premier jour, l'ennemi détourna la source qui alimentait la citadelle. Un autre ruisseau coulait dans la vallée, à trois cents pas du rempart; mais l'approche nous en
était interdite par le feu des positions turques. Quand il se vit investi, le commandant ordonna de remplir tous les tonneaux, vases et marmites que nous possédions : pour 1,500 hommes, c'était de quoi vivre quatre à cinq jours.
Le 8 , nous repoussâmes un premier assaut qui nous coûta pas mal de monde. Les alertes se succédèrent sans interruption les jours suivants; notre faible effectif, obligé de fournir des postes nuit et jour, fut bientôt sur les dents; mais nos pertes les plus sensibles étaient celles qu'on faisait chaque nuit, en allant à la maraude pour découvrir des vivres dans les décombres du village et puiser de l'eau au ruisseau de la vallée. Tous les soirs , une colonne de volontaires parlait pour ces périlleuses expéditions; les Turcs, avertis de nos habitudes, balayaient les abords de la place; la
colonne laissait en chemin dix, quinze, parfois jusqu'à vingt hommes, et, pour ce prix sanglant, elle rapportait quelques sceaux d'eau empoisonnée; car l'ennemi avait eu soin d'entasser dans le ruisseau des cadavres d'hommes et de chevaux, qui communiquaient à cette eau une odeur fétide.
On rationna les soldats à une livre de biscuit et un bidon par jour ; encore était-ce là un idéal d'abondance dont il fallut bien rabattre par la suite. Dès la première semaine du siège, on avait dû renoncer à laver les plaies des blessés et à faire de la soupe pour eux. Ce tourment de la soif nous était infligé pendant les ardeurs d'un été d'Asie, après des nuits de guet et de combat; le matin, nos premiers regards se levaient anxieux vers le ciel, brûlant comme une voûte de four, où pas un nuage ne
venait promettre un soulagement à notre
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supplice. Mais il reste de ces journées un monument plus éloquent dans sa simplicité que tous les récits : ce sont les ordres quotidiens adressés à la garnison par son brave commandant. Tenez, feuilletez ceci.
— M. P... me montra, sur un rayon de bibliothèque, une plaquette de quelques pages qui portait ce titre : Les vingt-trois jours du siège de Bayazed, Pétersbourg, 1878 . Je parcourus cette brochure; je regrette de ne pouvoir tout reproduire d'un document si curieux et si honorable :
Ordre n"" 6. — 9 juin. — J'adresse mes remerciements sincères aux officiers et aux soldats pour la vaillance avec laquelle ils ont repoussé l'assaut d'hier.
Attendu que la provision d'eau s'épuise rapidement et que le siège peut durer longtemps, la ration est réduite à un demibidon.
Aujourd'hui, on creusera une fosse dans le sous-sol des casemates et on rendra à la terre le corps du lieutenant-colonel Kovalevsky, tué dans TafTaire du 6 : on damera la terre sur le corps.
Ce soir, on désignera une équipe de travailleurs et une escorte de Cosaques pour percer une tranchée dans la direction du ruisseau; les hommes qui s'engageront dans cette tranchée doivent porter avec eux de la vaisselle de bois et laisser les bidons, afin d'éviter le bruit.
Ordre if 1, — 10 juin. — Les hommes de corvée ont fait trop de bruit hier soir, l'ennemi averti a arrêté la sortie par son feu.
Attendu que la réserve d'eau de l'hôpital est épuisée, les blessés et les malades participeront à la distribution de la garnison; ils recevront un bidon le matin et un le soir.
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A partir de demain, la ration de biscuit sera réduite à une demi-livre par homme.
Ordre 10. — 14 juin. — A partir de demain, la ration de biscuit sera réduite à un quart de livre par homme.
La sortie d'hier ayant réussi, on donnera de l'eau aux blessés et aux malades de l'hôpital pour faire cuire la soupe.
Ordre 12. — 17 juin. — Afin de ménager nos réserves de biscuit , on portera de 25 à SO le nombre des hommes commandés cette nuit pour la sortie à l'eau; une partie d'entre eux se répandra dans le village pour chercher dans les décombres des maisons les objets comestibles qui pourraient s'y trouver encore.
Or^Zre n"* 13. — 18 juin. — Aujourd'hui, on ensevelira dans la fosse du sous-sol des casemates le corps du lieutenant-colonel
Patzévitch, mort de ses blessures le 16. On damera la terre sur le corps.
La sortie d'hier ayant réussi, la distribution de biscuit est supprimée aujourd'hui. Les hommes se nourriront des aliments recueillis dans le village.
On renouvellera la sortie, la nuit prochaine, pour le même service.
Ordre n'' 16. — 21 juin. — La sortie d'hier ayant été arrêtée par l'ennemi dès le début, on délivrera aujourd'hui du biscuit à la garnison, à raison d'un huitième de livre par homme. On fera cuire les aliments qui restent pour les malades.
Ordre 18. — 23 juin. — La sortie à Feau n'ayant pas réussi hier, on donnera aux malades un l)idon et aux combattants un quart de bidon.
Ordre n"" 19. — 2i juin. — La sortie d'hier ayant encore échoué, on donnera
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aux malades un bidon et aux combattants une cuillerée d'eau.
Gomme il n'y a plus de pain à Thopital, faute d'eau pour le cuire, on réservera aux malades le peu de biscuit qui reste, à raison d'un quart de livre par tête ; pour nourrir la garnison, on abattra mon cheval et celui de l'adjudant de place.
Héros de Bayazed! vous êtes dignes de ce nom, parce que, jusqu'à ce jour, vous avez supporté avec fermeté et sans murmures toutes les privations dont vous souffrez, enfermés dans cette forteresse . Courage ! mes amis , courage pour les épreuves futures! de très grandes nous sont encore réservées; mais ne perdez pas l'espoir d'être délivrés; soyez certains qu'on se hâte à notre secours et que des obstacles imprévus retardent seuls nos libérateurs. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous que le ser-
ment, la loi, le devoir, rhonneur de notre patrie exigent que nous mourions à ce poste ; nous le ferons, malgré toutes les ruses de notre adversaire, qui nous propose chaque jour de nous rendre à des conditions avantageuses . Souvenez -vous , mes amis, que Dieu nous voit, que nous faisons cette guerre pour la défense de ceux qui croient en lui, et qu'il ne nous abandonnera pas.
— Songez, reprit M. P..., comme je lui rendais sa brochure, qu'après cette journée où nous fumes rationnés à une cuillerée d'eau, il y en eut encore quatre avant la délivrance. — Mais ces souvenirs m'emportent, et je ne voulais vous parler que de Pétrouchka. Vous vous demandez ce qu'il devenait dans tout cela. Ses talents n'avaient plus d'emploi à Bayazed ; l'heure n'était pas
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à la musique, sauf à celle du canon. On métamorphosa le fifre en canonnier. Il ne marqua pas dans celle nouvelle parlie, ce ne fut pas là qu'il Irouva la gloire; mais, durant ce siège mémorable, Pétrouchka eut trois idées, les seules probablement qu'il ait eues dans toute sa vie; les deux premières élaient des idées tactiques, elles furent médiocres et tournèrent à mal; la troisième était une idée musicale; celle-ci fut excellente, comme vous le verrez.
Il y avait , dans la citadelle , une ancienne chapelle abandonnée, adossée au mur du nord et prenant jour sur la campagne par deux meurtrières pratiquées dans ce mur. Cette chapelle était bâtie sur un vaste caveau, qui avait dû servir de prison ou de dépôt de vivres au temps des Turcs; une large ouverture, fermée par une dalle mobile, donnait accès dans ce caveau.
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C'était là qu'on ensevelissait les soldats tués; et, malheureusement, il n'y avait pas de jour où il ne fallût déplacer la dalle pour descendre de nouvelles victimes dans le souterrain.
Une après-midi , comme nous étions à jeun depuis l'aube, Pétrouchka, me voyant d'assez méchante humeur, vint à moi d'un air de mystère et me confia qu'il croyait tenir notre souper. Il avait observé qu'un couple de pigeons sauvages revenait chaque soir se poser dans les embrasures du mur et en ressortait le matin. Apparemment ces oiseaux passaient la nuit dans l'intérieur de la chapelle, il serait facile de les y capturer. Après m'avoir révélé son projet, mon homme partit en grand secret pour cette expédition; il se glissa dans le bâtiment désert et se mit en embuscade sous les meurtrières.
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Les pigeons entrèrent ; Pétrouchka se jeta à leur poursuite, armé d'une grande gaule. Mais la nuit était venue dans la chapelle, et il n'avait pas osé prendre de lumière de peur d'éveiller l'attention, d'attirer des copartageants. Le malheur voulut que, ce jour-là, on eût déposé à l'orifice du caveau deux soldats tués la veille, en négligeant de replacer la dalle : Pétrouchka buta contre ces corps, s'embarrassa dans les cordes destinées à les descendre et tomba, la tête la première, dans le trou béant. Le lendemain matin, comme je le cherchais partout, on entendit des cris pitoyables qui sortaient de chez les morts, sous la chapelle; on retira le chasseur de pigeons tout contus, à demi asphyxié et fou d'épouvante, après cette nuit passée dans le sépulcre. L'aventure a eu les honneurs de l'histoire : vous la trouverez à l'appendice de la reki-
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tion du siège , égayant ces pages tragiques.
La seconde idée de Pétrouchka fut encore moins heureuse, bien qu'inspirée par un brave sentiment. Le jour où le commandant prescrivit d'abattre les derniers chevaux d'officiers, j'ordonnai à mon serviteur de mener ma pauvre monture au sacrifice. Pétrouchka lut dans mes yeux le regret que j'éprouvais à me séparer ainsi de mon cheval de bataille ; il me communiqua un plan dont la réussite devait nous procurer des vivres et retarder l'emploi des ressources suprêmes. Il croyait savoir qu'une bonne provision de blé existait encore dans une maison d'Arménien; seulement cette habitation, séparée du village, s'élevait au milieu d'un champ découvert, il était impossible de l'atteindre sans être mitraillé par l'ennemi. Il fallait trouver un strata-
g^ème : Pétrouchka et quelques-uns de ses camarades l'avaient trouvé.
A la nuit, on les vit se partager une pile de madriers abandonnés dans les chantiers de la citadelle; chacun des volontaires chargea une de ces planches sur ses épaules et s'engagea dans la tranchée, à l'heure de la sortie aux vivres. De la tranchée, ils gagnèrent le champ découvert en rampant sous leurs carapaces. Pétrouchka ne se doutait guère qu'il plagiait la tactique d'assaut des Romains. Il allait, s'applaudissant du succès de son invention, riant aux balles turques qui mouraient sur sa cuirasse. Mais comme il touchait au port, un obus s'abattit précisément sur les planches mouvantes, culbuta avec fracas trois ou quatre d'entre elles, rompit l'ordonnance de la petite troupe : le bruit et la lumière trahirent les mouvements . Aus-
sitôt, les avant-postes ennemis foudroyèrent ces malheureux de décharges répétées; les volontaires se replièrent précipitamment.
Continuant, hélas ! leur plagiat inconscient, ils rapportaient sur leurs boucliers improvisés, transformés en civières, une douzaine de morts et de blessés.
Parmi ces derniers se trouvait Pétrouchka, percé de deux balles. Ses blessures, dont la malignité se révéla par la suite, parurent alors assez bénignes; il en fut quitte pour une semaine de lit, et, durant les deux dernières journées du siège, il revint flâner avec les convalescents dans Tenceinte de la citadelle.
Ces dernières journées avaient consterné
les plus fortes âmes. Le 21, comme vous
pouvez le voir à cette date dans les ordres
du jour , le commandant avait commu
niqué à la garnison une bienheureuse nou-
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velle ; soit qu'il eût en réalité quelque avis, soit qu'il voulût relever le moral du soldat, notre chef annonçait l'arrivée d'une armée de secours pour le lendemain. Le 22,. dès l'aube et jusqu'au soir, tous les yeux fouillaient impatiemment l'horizon. Rien que l'éclair accoutumé des canons turcs. Le 23, le 24, on attendit encore d'heure en heure la réalisation de cette promesse.
Rien, toujours rien!
Alors les espérances, un moment exaltées, retombèrent de toute leur hauteur dans un abattement pire que les incertitudes passées. Plus de pain, une cuillerée d'eau nauséabonde, une chaleur accablante, et cotte odeur insupportable des cadavres, qui pourrissaient aux abords de la citadelle, empestant l'air que nous respirions. Les hommes encore valides, brisés de fatigue, ne suffisaient plus aux services multipliés
qu'on exigeait d'eux. Beaucoup s'asseyaient à terre, l'œil éteint, les lèvres serrées, sans murmure, mais avec le désir visible de la mort.
Le 27 , on mangea le dernier cheval ; c'était l'agonie pour le lendemain, si le ciel ou les hommes n'avaient pas pitié.
Le soir de ce jour, aux premières ombres, on signala un parlementaire ennemi sous le rempart. Le commandant et les officiers du conseil se portèrent à sa rencontre : cet homme fut introduit et nous remit une missive du général turc. C'était la huitième depuis le début du siège; on avait dédaigneusement renvoyé les précédentes. Le commandant prit le papier, Téleva à niveau de la lanterne qui éclairait le cercle d'officiers et nous en fit la lecture à haute voix. Schamyl-Pacha informait les assiégés que le général Loris-Mélikof, ayant tenté d'opé-
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rer sa jonction avec l'aile gauche de Tarmée russe, avait été battu et contraint d'évacuer Kars; Tergoukassof, qui commandait cette aile gauche, avait perdu, de son côté, plus de sept mille hommes en diverses rencontres et repassait la frontière : nous restions seuls, abandonnés sur le territoire ottoman. Le pacha, mû par un sentiment d'humanité, nous engageait à cesser une lutte sans espoir et nous offrait les conditions honorables que méritait notre bravoure.
Tandis que le major lisait, des groupes nombreux de soldats étaient venus se masser derrière nous; j'épiais sur leurs visages découragés l'impression produite par ces tristes nouvelles. Elles ne trouvaient que trop de créance : puisque nos frères n'accouraient pas à notre aide, c'est qu'ils étaient malheureux partout, comme l'affir-
mait le général ennemi. Le commandant laissa tomber la lettre à ses pieds et garda le silence.
Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas l'angoisse de cette minute. Sous la clarté hésitante du fanal, autour du parlementaire turc, l'état-major était rangé, débordé par le flot des soldats; les figures inquiètes de ceux-ci interrogeaient les chefs, et les chefs se taisaient, la tête basse. Chacun examinait son cœur, craignant de le deviner et de deviner du même coup celui de son voisin; chacun luttait à part soi, mollement, contre les sophismes du désespoir, les lâchetés qui commençaient à ramper dans les âmes. La limite des forces humaines n'était-elle pas atteinte? Faire plus, n'était-ce pas folie? Moment terrible, où nul ne parlait, parce que tous attendaient la voix d'un plus faible qui vînt
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entraîner et excuser la faiblesse grandissante de tous. Nous sentions que chaque seconde triomphait d'une volonté et mûrissait la défaillance commune, qui allait trouver un interprète; les regards se fuyaient pour ne pas se trahir en se rencontrant. Je détournai les miens ; ils se portèrent machinalement sur un homme qui approchait, le bras en écharpe et le front bandé. C'était mon vieux serviteur, accouru pour s'enquérir de la cause du rassemblement; il n'avait rien entendu, ignorait ce qui se passait et considérait curieusement le gros Turc, immobile dans sa dignité d'Oriental.
Alors Pétrouchka eut son idée, la bonne : une idée facétieuse, une joyeuseté de paysan russe , qui traversa je ne sais comment sa cervelle . Il vint se planter tout droit devant le parlementaire, tira de sa poche son fifre, muet depuis si longtemps,
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le porta à ses lèvres, et, à la barbe du Turc étonné, il souffla dans l'instrument.
Ce que Pétrouchka jouait, c'était la première phrase de notre hymne national et militaire : Dieu sauve le tsar!
Vous savez si elle est puissante et superbe , cette phrase ! Aux grands jours des fêtes d'armée, vous l'avez entendue passer comme une tempête sur le front des bataillons, faisant battre les cœurs, sonner les sabres et claquer les drapeaux. Dès qu'elle éclate, un froid serre à la gorge le plus tranquille de nous, et le sang se jette aux yeux, comme demandant à se répandre. — Ce jour-là, dans le fifre de Pétrouchka, elle n'avait pas son grondement de tonnerre; prisonnière dans ce petit roseau, elle en sortait toute sourde, malheureuse et suppliante. Pourtant chacun la reconnut et tressaillit; quelque chose d'oublié venait
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de se lever au milieu cle nous; ce n'était pas ce paysan qui soufflait dans son méchant tuyau de bois, c'était la voix de la grande Russie qui nous promettait -secours, la voix de la patrie gémissante qui conjurait de garder son honneur et commandait de mourir.
Ah î la curieuse machine que nous sommes, mon cher ami! Une vibration d'air nous avait changés en une seconde. A la dépression morale sous laquelle nous succombions, un sursaut de tous les cœurs succéda en un clin d'œil ; chacun se secoua comme tiré d'un mauvais rêve, chassant un souvenir de honte; les têtes se relevèrent, les regards qui se fuyaient se rencontrèrent avec de nobles flammes. — Le commandant ramassa brusquement le papier, le jeta à l'émissaire et dit :
— Va te faire pendre !
Prit-on cette réponse pour un ordre mal donné? Etait-il vrai, comme on me l'affirma depuis, que cet envoyé fût un transfuge de notre camp, passible des lois militaires? Peut-être. Dame! vous ne trouverez pas la fin de mon histoire très correcte ; mais ne demandez pas trop de sangfroid à des désespérés qui meurent de faim. Bref, je ne sais comment, je ne sais par qui, en moins de trois minutes, le parlementaire était branché à la lanterne, et, sous le pauvre diable qui gigotait, Pétrouchka, goguenard, continuait de souffler dans son fifre.
Chacun alla reprendre son poste de nuit.
Il n'eût pas fait bon pour les Turcs nous
attaquer à ce moment-là. Un pressentiment
confus nous disait que nous touchions à
la fin de nos peines.
A Faurore , le 28, des mouvements
inusités se produisirent sur les montagnes; des feux d'artillerie se croisaient qui n'étaient pas dirigés sur nous. Bientôt nous vîmes les lignes ennemies reculer en combattant; une colonne débouchait sur les hauteurs; du rempart, la vigie nous jeta un cri de joie : elle avait reconnu les uniformes et les enseignes russes. En un instant, tout ce qui pouvait encore courir dans la garnison fut sur le mur; nous suivions les péripéties de la lutte, nous distinguions les régiments qui avançaient. Vers midi, les Turcs évacuèrent en désordre la vallée; un gros de cavaliers s'élança sur les pentes de la citadelle. Je vous laisse à penser les cris, les gestes fous, les appels des gens qui m'entouraient. Cependant on affichait au quartier un ordre du commandant, le dernier.
Ordre n'' 23. — 28 juin. — A l'approche (le nos libérateurs, on hissera, près du cirapeau, les enseignes du bataillon de Stayropol et les guidons des sotnias cosaques. Toutes les troupes se rangeront en ordre de parade sur le rempart; autour du drapeau, on chantera l'hymne : Dieu sauve le tsar! et on criera : Hoiirrah!
c< Toutes les troupes », c'est-à-dire les quelques centaines de spectres qui se traînaient encore dans les cours, se serrèrent autour de leur étendard. Ces voix faibles, étranglées par la soif, entonnèrent le chant avec un tremblement enfantin. Un peu en avant, Pélrouchka donnait le ton, jouant sur son fifre, comme la veille.
Il faut croire que nous offrions un singulier tableau, lamentable et touchant; nos yeux habitués ne s'en rendaient pas compte.
mais nos camarades de l'armée de secours m'ont dit depuis qu'ils n'avaient jamais rêvé un aussi effroyable spectacle. « Vos hommes étaient verts, je ne peux pas trouver d'autre mot » , me disait l'un d'eux.
Oui, nous ne devions pas avoir la mine de tout le monde. Le général Tergoukassof, arrivant au galop en tête de son escorte, s'arrêta à notre vue ; des larmes montèrent aux yeux de ce vieux soldat. 11 se précipita sous la poterne, serra contre son cœur notre commandant, puis il alla droit au fifre et lui cria :
— Continue, mon brave, je te donne la croix de Saint-George!
Pétrouchka, toujours facétieux, répondit :
— Merci, Votre Excellence; mais qu'il vous plaise d'abord de me faire donner un
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verre d'eau : il y a vingt-quatre heures que je n'ai bu.
— Vous voyez bien, grommela M. P...
en se levant, que je ne peux pas congédier cet animal-là!
VARVARA AFANASIÉVNA
Comme nous conlinuions à deviser sur la condition des paysans, je parlai à mon hôte de certains individus de cette classe que j'avais vus figurer dans les procès politiques : je lui dis combien ceux-là ressemblaient peu au type idéal qu'il venait d'évoquer.
— Au point de vue du moraliste, vous avez mille fois raison, me répliqua Michaïl Dmitritch; mais, au point de vue du psy-
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chologue, la différence n'est qu'apparente; ce sont les mêmes moteurs qui, bien ou mal dirigés, produisent des actions si diverses. J'ai essayé de vous faire entrevoir une face de l'âme russe, celle qu'on pourrait appeler l'ancienne. C'est la mieux explicable, en somme, et nous n'avons pas le privilège de l'héroïsme inconscient : votre moyen âge a connu des races pareilles à ce qu'est aujourd'hui la nôtre; vous y retrouveriez mille traits semblables à ceux que je viens de rappeler. Tel croisé français ou allemand du xm^ siècle ne devait guère différer de mon Fédia et de mon Pétrouchka.
Ce qui vous déconcerte, c'est la face nouvelle, l'aspect inattendu sous lequel se présente cette âme, quand un accident la précipite de son xm^ siècle dans le XIX^ — Vous avez vu ce matin, mon cher monsieur, et vous avez bien voulu admirer, pour flatter
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ma vanité de propriétaire, Tunique arbre fruitier de ma serre, le merisier des steppes sur lequel j'ai greffé des prunes; tous m'avez cru sur parole quand je vous ai dit que ce sauvageon, couvert d'épines et de baies amères, avait poussé l'an dernier une branche miraculeuse, chargée de reines- Claude grosses comme des œufs. Cet arbre est l'image de mon pays ; je n'en connais pas de plus exacte. Sur le jeune tronc sauvage, nous avons greffé çà et là vos idées d'Occident; longtemps encore l'arbre continue à porter ses fruits naturels; mais quelques rameaux, contraints de se soumettre à l'expérience, donnent le fruit nouveau; nourri d'une sève trop violente, ce fruit apparaît transformé, monstrueux parfois. La plupart des gens qui le contemplent ne comprennent rien à cette végétation hybride; beaucoup, trop pressés pour faire
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le tour du phénomène, n'en voient qu'un côté, et ceux-là de disputer : « C'est un merisier, crient les uns. — C'est un prunier », répliquent les autres. Nous voici ramenés à cette fameuse question du nihilisme, sur laquelle on a tant déraisonné.
Le nihilisme, c'est cela et ce n'est que cela : le produit des idées modernes greffées à la hâte sur le tronc russe. Un hasard d'éducation, de fortune, tire brusquement Fédia ou Pétrouchka de son milieu naturel, de son indolence de pensée, lui infusant tout d'un trait la science nouvelle, l'orgueil de la raison avec son besoin de liberté ou de révolte : prenez le mot que vous voudrez, je ne préjuge pas. L'esprit de mon paysan est changé, mais non pas son âme et ses instincts, qui résistent plus longtemps. Dans ce cerveau où vous avez logé vos spéculations hardies, le sang vigoureux
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(lu primitif continue de battre à flots pressés. Chez vous, l'évolution s'est opérée lentement sur tout l'être; ces hardiesses de pensées ne sont plus servies, sauf rares exceptions, par un tempérament redoutable, par une âme encore brûlante de foi; chez mon homme, le tempérament est entier, la foi instinctive, si bien que, faute de mieux, il en arrivera à ce compromis risible, la foi au néant, et qu'il s'y précipitera tête baissée. Dans ce malheureux, il y a un conflit de natures et, si je puis dire, un conflit de siècles; plus que personne, il a droit de s'appliquer la parole de Job : Pœnx militant in me. Des peines luttent en moi.
Ce qui sortira de ce conflit, le diable seul le sait; mille folies, mille formes du désespoir. — Mais ne nous égarons pas dans la métaphysique. Voulez-vous voir une de ces greffes hâtives et le fruit qu'elles
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donnent? Il s'agit d'une femme : dans notre peuple, la femme est plus apte que l'homme à ces transformations subites, et c'est chez elle que le phénomène est le plus curieux.
Ma mère avait recueilli dans ce village une petite fille dont la vive intelligence promettait beaucoup. Cette enfant partagea les premières leçons qu'on donnait à ma jeune sœur, lut à tort et à travers tout notre vieux fonds de bibliothèque. Plus tard, ma sœur fut envoyée dans un institut de Moscou : sa compagne déclara qu'elle voulait parfaire ses études et se préparer à une profession libérale. Grand embarras, comme toujours, en pareille occurrence. Quand le Créateur donna des ailes aux oiseaux, il eut soin de faire l'espace pour qu'ils pussent voler; nous, dans notre sollicitude imprudente, nous leur donnons des ailes et point
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d'espace. Ma mère consentit à emmener sa protégée à Moscou.
Yarvara Afanasié\ na — c'est ainsi qu'elle s'appelait — se mit en tête d'étudier la médecine. C'était le courant du moment; des centaines de jeunes filles, en Russie, voyant là une carrière possible pour elles, assiégeaient les facultés de médecine, réclamant avec instance leur admission aux leçons d'abord, puis aux diplômes et au libre exercice de cet art. Rien n'était organisé pour satisfaire leurs vœux; on en admit quelques-unes par grâce à des cours spéciaux, ouverts dans un hôpital de Moscou. Varvara passait là ses journées depuis l'aube jusqu'à la nuit, penchée sur les tables d'anatomie, ne sentant ni le froid ni la faim, étudiant avec une passion toute féminine.
Au bout d'une année , l'état de nos
affaires obligea ma mère à revenir à la cam-
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pagne avec ses enfants ; elle voulut ramener au bercail sa petite villageoise, étant fort peu édifiée d'ailleurs par une occupation qu'elle ne comprenait guère et qui ne promettait aucun avenir à une paysanne sans un sou vaillant. Cette fois, Varvara s'insurgea tout net et refusa de suivre sa protectrice. C'était en 1872; le ministre de la guerre inaugurait à Pétersbourg, à titre d'essai, les fameux cours de médecine pour femmes à l'Académie chirurgico-médicale ; tous ces mots-là s'étonnent un peu de se rencontrer, mais vous n'en êtes pas à vos débuts en Russie, et vous ne vous étonnez plus de rien, j'espère. Varvara, qui n'avait pas ses vingt ans, mit dans un mouchoir quelques bardes et quelques roubles, elle prit le train pour Pétersbourg et tomba dans la capitale, plus seule que Robinson dans son île.
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Maintenant que vous voilà au fait, j'arrête mon récit et je laisse parler l'héroïne, ce sera tout profit pour vous. Ma mère ayant continué à lui faire passer quelques secours, Varvara se fit un devoir d'écrire de loin en loin à sa bienfaitrice. Voici ses lettres : je les garde comme un document curieux pour l'histoire morale de notre temps.
— M. P... alla prendre dans une armoire de son cabinet une liasse de papiers et m'en fit la lecture. Je lui demandai la permission de transcrire quelques extraits de cette correspondance; ils n'apprendront rien à personne en Russie, où pas un mois ne se passe sans que les journaux enregistrent des histoires semblables à celles-ci.
HISTOIRES d'hiver
Varvara Afanasiévna à P,.,
Pétersbourg, l^' novembre 1872.
Ma très honorée bienfaitrice, Enfin! l'Académie nous a ouvert aujourd'hui ses portes, les cours ont été inaugurés, et j'ai le bonheur d'être au nombre des élues. Ce n'a pas été sans peine et sans inquiétudes. Par quelles transes moi et bien d'autres avons passé depuis trois mois!
Toute sorte de bruits contradictoires couraient dans notre petit monde. Tantôt on parlait du refus de l'autorisation suprême, tantôt on nous menaçait de l'opposition de tel ou tel professeur. Personne ne savait au juste quel était le programme de l'examen d'entrée, mais on s'accordait à prédire que cet examen serait d'une sévérité extrême, pour décourager nos aspirations prématurées. Il y avait, assurait-on, plus de quatre
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cents demandes, et les admissions étaient limitées au chiffre de soixante-dix. Cependant nous nous préparions de notre mieux sur toutes les matières.
Vers le milieu du mois dernier, les examens ont commencé : quelle déception pour nous! On nous a posé quelques questions sommaires sur la physique, la chimie, les mathématiques, les langues latine et fran- (;aise; des questions d'enfant, des plaisanteries! L'examinateur m'a demandé les propriétés communes des corps! il n'a pas daigné m'interroger sur la géométrie, que j'avais tant travaillée. Nous avons parfaitement compris la raison secrète de cette indulgence : elle était pour nous humilier. On nous donnait à entendre qu'on s'enquérait de notre développement plutôt que de nos connaissances acquises. Nos ennemis
espéraient ainsi déconsidérer l'œuvre que
nous fondons, en refusant de la prendre au sérieux. Mais nous la ferons vivre en dépit de tout, cette œuvre sacrée !
Malgré la facilité ridicule de Fexamen, quelques candidates ont été évincées. Les malheureuses pleuraient à chaudes larmes et suppliaient les professeurs, en parlant de leur vie perdue. Devant ces désespoirs tragiques, on a consenti à dépasser le chiffre fixé de soixante-dix étudiantes ; on en a admis quatre-vingt-six, qui se sont présentées ce matin à la leçon d'ouverture.
Vous n'imaginez pas quel public varié c'était, de toute classe, de tout âge, de toute provenance. Il y a des veuves, des femmes mariées, des jeunes filles; l'une n'a que dix-sept ans. Quelques-unes de mes compagnes sont venues des parties les plus lointaines de l'empire, du Caucase, de la Sibérie. Toutes les classes sont représentées,
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mais inégalement : les filles de petits employés de l'Etat ont donné le plus fort contingent; puis les filles de petits marchands; il y a seulement quatre filles nobles, une fille de paysan comme moi, et une fille de soldat.
Quand la porte d'honneur de l'Académie de médecine — cette porte à laquelle nos sœurs frappaient vainement depuis dix ans — s'est ouverte pour la première fois devant nous, nous l'avons franchie avec un sentiment d'orgueil triomphant. Nous nous sentions l'avant-garde de toutes les femmes russes, appelées enfin au libre emploi de leurs talents et de leur activité sociale. Pour ne pas compromettre l'institution , encore si précaire, dont nous attendons tout, nous nous soumettons aux sacrifices et aux humiliations qu'on ne nous épargne pas.
Ainsi, à notre entrée dans l'amphithéâtre, une inspectrice déléguée à notre surveillance
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nous a fait mettre en rangs comme des pensionnaires, comme si nous n'étions pas des femmes émancipées par le savoir.
J'écris avec émotion la date de ce jour, qui marquera plus tard une ère dans l'histoire nationale, comme le jour de l'émancipation des serfs. Il a fait tomber les barrières dressées devant la femme. Le champ de l'avenir nous est ouvert. Nous y venons chercher d'abord un moyen pratique de vivre indépendantes et utiles aux autres; ensuite et surtout le secret de la science, de la science que nous aimons d'une passion religieuse, qui peut seule fournir un remède à tous les maux présents, une solution à tous les doutes, un idéal de vie...
PétersboLirg, février 1873.
Nous sommes sorties des hésitations et des incertitudes du début. Grâce à la protec-
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tion du ministre de la guerre, grâce au legs généreux d'une donatrice et aux souscriptions du public, le cours de médecine pour femmes, qui n'avait pas de budget, est assuré de vivre. Sa durée sera de quatre ans. Après?...
Après, l'avenir est encore obscur : on ne sait toujours pas si nos diplômes nous conféreront des droits égaux à ceux des médecins hommes, et, sans ces droits, comment lutter, comment trouver une situation qui nous fasse vivre? Mais à chaque jour suffit son mal. Maintenant il ne faut penser qu'à s'armer pour la lutte, à prouver notre aptitude aux droits que nous réclamons, à imposer notre supériorité. D'ailleurs nous sommes tout au bonheur de pouvoir enfin travailler librement. Il faut entendre raconter à nos aînées leurs longs désespoirs, quand jadis on les admettait dans l'amphithéâtre à
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la dérobée, par des portes bâtardes et pour quelques minutes, comme des voleuses.
Aujourd'hui, nous avons un amphithéâtre à nous et la faculté d'y travailler du matin au soir; nous avons nos heures réservées dans le cabinet anatomique; enfin, nous pouvons apprendre l'anatomie sur de vrais cadavres! Vous devinez si nous en profitons. Beaucoup de mes compagnes étudient avec une telle fièvre qu'elles en tombent malades.
Au commencement, les leçons des professeurs étaient un peu superficielles; ils s'obstinaient à nous traiter en enfants, à ne pas nous prendre au sérieux. Maintenant, la plupart nous rendent justice; ils nous font les mêmes leçons qu'aux étudiants, ils nous disent le dernier mot de la science. C'est le professeur d'histologie qui a su le mieux nous comprendre et conquérir nos sympathies; il doit m'examiner dans quelques
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jours; j'attends cet examen avec angoisse, car je voudrais sur toute chose faire sentir à notre maître combien le sujet qu'il traite me passionne, quel amour il a su m'inspirer pour l'histologie.
Nous vivons en assez bons termes avec l'inspectrice, malgré l'irritation que nous cause toujours cette prétention de nous conduire comme des pensionnaires. A quel propos a-t-on grevé de cette sinécure le pauvre budget des cours? Si l'on s'est imaginé qu'il s'établirait entre elle et nous des rapports maternels, on se trompe. Le règlement nous oblige à l'informer de tout ce qui pourrait nous arriver (ï extraordinaire . Qu'entend-on par là? Que nous lui racontions nos rôves quand nous avons la fièvre? Du reste, voici ce règlement, tel qu'il est imprimé sur nos permis de séjour.
« Les assistantes aux cours, — on ne veut
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pas nous appeler étudiantes, seule qualification que nous prenions en réalité, — sont strictement obligées d'informer l'inspectrice de tout ce qui leur arrivera d'extraordinaire. Elles doivent remplir leurs devoirs religieux et présenter en conséquence des attestats de personnes ecclésiastiques. Elles doivent observer un ordre rigoureux durant les leçons et ne les troubler par des manifestations d'aucune nature. Elles ne pourront s'éloigner de la ville sans l'autorisation de l'inspectrice. Elles doivent porter l'uniforme et, en général, se conformer, dans leur toilette, aux règles de la plus sévère décence. »
Inutile d'ajouter que chacun de ces points reste à l'état de lettre morte.
Pour ce qui est de la toilette, c'est un sujet de querelles perpétuelles avec l'inspectrice. L'uniforme en question est une robe marron, avec une bavette et un tablier noir.
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Personne ne veut de ce costume, nous nous mettons à notre guise, sans aucune recherche d'ailleurs; une robe noire, un paletot, un bonnet d'astrakan et les cheveux courts. C'est plus viril. Un compromis est intervenu entre l'inspectrice et nous; dans les cérémonies solennelles, quand un haut personnage honore l'Académie de sa visite, nous nous présentons en uniforme et avec une résille, celles qui en possèdent : pour les autres , l'inspectrice a soin de tenir en réserve une provision de résilles, qui servent à dissimuler nos cheveux courts dans ces cas exceptionnels. Le haut personnage parti, l'inspectrice renferme les résilles dans son coffre pour la prochaine occasion. Nous prenons en riant notre parti de cette mascarade. Notre duègne veut bien fermer les yeux sur une autre infraction aux règlements et ne pas s'apercevoir que nous
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fumons des cigarettes dans les corridors pendant Fintervalle des leçons.
Je crois bien que cette brave dame a été surtout, inventée pour surveiller nos rapports accidentels avec les étudiants, quand ils se mêlent à nous à la sortie des cours. A quoi bon? les étudiants sont très polis; nous ne les recherchons ni ne les fuyons, nous n'avons à nous plaindre d'aucune incivilité de leur part.
Pétersbourg, décembre 1873.
Vous voulez bien vous informer de mes moyens d'existence. Je ne vous avais pas entretenue de mes difficultés, qui ont été grandes, pour ne pas vous être à charge ; maintenant ces difficultés sont moindres et je les trouve supportables, quand je pense aux embarras de mes compagnes encore moins favorisées.
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Je ne sais vraiment comment nous avons fait pour vivre durant les premières semaines, avant que rien fût organisé pour nous entr'aider les unes les autres. Un petit nombre d'étudiantes avaient quelques ressources personnelles, vingt-cinq ou trente roubles * par mois ; la majorité était bien loin de cette fortune idéale , beaucoup n'avaient au monde que la tête, les pieds et les mains. Retenues du matin au soir à l'Académie, sans relations dans cette ville, nous ne pouvions chercher le seul travail qui nous convienne, des leçons particulières. C'est à grand'peine et à des prix dérisoires que nous en avons trouvé quelques-unes.
Partout la place est prise par les étudiants; ils sont des centaines, aussi pauvres que nous , à raffut de chaque demande de