‹ Colbert et le Canada [microforme]Chapitre 10 sur 16 · Revue de Montréal, t. Ier, pages 368 et suivantes. À · texte numérisé non relu

Revue de Montréal, t. Ier, pages 368 et suivantes. À

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On songea donc à envoyer des hommes dont la détermination était assurée et sur la vertu desquels on pouvait compter. Aussi, presque tous sont restés dans le pays et y sont devenus les chefs des principales familles qui l’habitent maintenant. Ils ont laissé à leurs descendants les traditions précieuses de foi, de piété et du dévouement le plus complet à leur nouvelle patrie.

C’est surtout depuis l'entrée de Colbert aux affaires, en 1662, que l’on prit les moyens les plus efficaces pour atteindre ce but. Jusque-là on y avait établi mille colons. En 1662, on promit de fournir trois cents chefs de famille chaque année, pendant dix ans. Avec M. de Tracy et M. Talon, on fit passer mille hommes, dont la plupart s’établirent; et en 1669, six compagnies d'infanterie qui restèrent. En même temps on envoyait des jeunes filles, choisies avec soin, de bonne famille et de bon exemple, ayant une santé capable de résister au climat et aux plus rudes travaux. Il y en vint ainsi cent et deux cents par année, depuis 1660 jusqu’en 1680; et pour maintenir le bon ordre dans la colonie, on n’accordait à personne licence de métier ou permission d'aller trafiquer avec les sauvages, que s’il se mariait et prenait un établissement.

Grâce à ces dispositions, le pays s’accrut considérablement. Lorsque Colbert fut chargé de l’administration, en 1660, on ne comptait au Canada que deux mille cinq cents personnes; en 1671, il y avait près de six mille âmes; sept cents enfants naquirent dans l’année. Québec avait douze cents âmes, Montréal quinze cents. En 1680, la population avait doublé et elle dépassait dix mille âmes. (Histoire de Colbert, par

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Clément, tome I°", page 520.) Il convient de mentionner la part que Mgr de Laval a prise à l’accroissement de la colonie. Il y consacra sa fortune, qui était considérable, et il ne se réserva rien. Le séminaire de Montréal y contribua largement; en 1660, il avait déjà fourni un million et il fournit presque autant dans les vingt années suivantes.

Malgré les immenses avantages que l’agriculture présente, on l'avait complétement négligée dans ce pays. Les premières compagnies ne pensaient à s’occuper que de l’exploitation des fourrures; c’est Colbert qui donna le premier l'impulsion à la culture du sol; 1 était persuadé qu'une colonie doit, avant tout, se soutenir par elle-même. Il dit souvent dans ses lettres que l’on doit encourager la production du blé, que l'on doit varier les cultures ; il envoie des bestiaux, des instruments de labour, des outils, et des hommes spéciaux pour en enseigner l’usage. C'est de ce temps que date l'introduction des chevaux, qui se sont multipliés si extraordinairement et qui sont pour le pays une grande source de revenu.

Le représentant du ministre, au Canada, obéissait à l'impulsion de son chef et donnait l'exemple. Tout autour de Québec, l’intendant Talon fit défricher des terres ; il fonda la seigneurie des Islets; il y établit trois villages, l’un appelé le Bourg-Royal, le second Bourg-la-Reine, le troisième Bourg-Talon.

Sur les terres voisines, il établit à ses frais plus de douze cents colons.

Colbert, qui se faisait rendre compte de l’état des terres par les hommes les plus compétents, jugea que

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les rives du Saint-Laurent et toutes les contrées voisines étaient, non-seulement égales en fertilité au sol de la France, mais encore bien supérieures à celui des possessions anglaises des bords de l'Océan; jugement que l'expérience de deux siècles à pleinement confirmé. Enfin, pour assurer l'effet de ces premières mesures, il envoya des troupes en 1665. Leur arrivée donna une plus grande sécurité aux colons, et les dispensa du service des armes, qui prenait un temps considérable. Aussi les colons de Ville-Marie ne craignirent plus d’aller s'établir au coteau Saint-Pierre, au coteau Saint- Louis, à la rivière Saint-Pierre et au pied du courant‘.

Trois ans après l'installation des troupes, la relation

1. On trouve déjà dans ces premiers établissements des noms bien connus aujourd'hui au Canada : Prud'homme, Descaries, Hurtubise, Beaudry, Desmoulins, Renaud, Laviolette, Desautels, Boudrault, etc.,

En même temps l'Hôtel-Dieu établit ses hommes vers la montagne, où le séminaire lui donna quatre cents arpents de terre; la même chose eut lieu pour le quartier de Sainte-Anne, aujourd'hui un des faubourgs de la ville. Dès que les troupes furent arrivées, d’autres colons allèrent s'établir plus loin, à la Longue-Pointe, à la Pointe-aux- Trembles, à Lachine, ete., etc. Voici les noms que nous trouvons : Desvignes, Moreau, Picault, Bellehumeur, Tessier dit Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, Dagenais, Chicoine, Leblanc, Jodoin. L'année suivante,” de nouveaux colons s'étant présentés, on donna des terres au-delà de la rivière Saint-Pierre ; nous trouvons les noms suivants : Thibaudeau, Lorrion, Gadois, Jolicœur, Toussaint-Beaudry, Simon, Laplante, Beauvais. Tous ces noms subsistent encore et sont portés par des familles qui comptent des milliers d'individus.

Mais, comme plusieurs se faisaient concéder plus de terres qu'ils n’en pouvaient défricher, M. Talon, sur la réclamation des seigneurs, décréta que toute terre qui ne serait pas mise en culture d'année en année reviendrait au domaine seigneurial pour être concédée de nouveau. Crainte d'incendie, on ne brülait pas les bois : on devait les mettre, sur le bord du fleuve, à mesure qu'ils étaient coupés, pour qu'ils fussent emportés au temps de la débâcl:.

de 1667 dit : « I fait beau voir presque tous les rivages du Saint-Laurent habités de nouvelles colonies sur plus de quatre-vingts lieues de pays, où l’on vrit tant de nouvelles bourgades qui facilitent la navigation, qui la rendent plus agréable par la vue de quantité de maisons et plus commode par de fréquents lieux de repos. »

Comme complément de son système de colonisation, Colbert obtint du roi et fit distribuer des gratifications à ceux qui avaient montré le plus d’empressement pour l'établissement du pays; ceux qui n'avaient pas besoin de ces encouragements reçurent des faveurs qui avaient alors le plus grand prix, des lettres de noblesse, comme M. Talon, M. Le Moyne, M. Boucher, M. de Lachenaye et M. de Tonnancourt.

Maintenant nous avons à parler des moyens que Colbert prit pour développer le commerce et l’industrie. Après avoir créé tant de nouvelles ressources pour la France, il comprenait bien quelle est l'importance du commerce pour une nouvelle colonie. Ces moyens étaient : 4° de la faire subsister par ses propres ressources ; 2° de la mettre en rapport avec les sauvages et de les attirer par des intérêts puissants ; 3° de la mettre en communication avec les autres colonies françaises et avec la mère-patrice, par une réciprocité de services.

Il vit d’abord l’utilité d'établir un grand chemin entre Québec et Port-Royal en Acadie, un autre par le Mississipi jusqu'aux nouveaux établissements sur le. golfe du Mexique.

Le 5 août 1670, une expédition envoyée de Québec, par ordre de Colbert, arriva en Acadie par le chemin

que l’on appelait Kennebec : elle avait d'abord remonté la rivière Chaudière, puis continué par un portage jusqu’à Moore-River et la rivière Kennebec, et de là, par un nouveau portage, jusqu'au bassin de Penobscot. L'expédition se composait de MM. de Grandfontaine, de Chambly, de Soulanges, de Villieu, de Saint-Castin, officiers du régiment de Carignan, qui ont laissé au Canada un nom illustre. Le chemin était tracé; il fut utilisé quelque temps, puis abandonné. — Le nouveau chemin de fer suit la ligne indiquée par les agents du ministre Colbert. d Afin d'encourager la voie de mer avec les Antilles | françaises et la France elle-même, Colbert donnait trente livres par tonneau importé, et quarante livres par tonneau exporté. C'était plus que le prix de transport. M. Clément nous dit, d’après le Père Lemercier, que M. Talon travailla avec un soin extraordinaire au développement du commerce, non-seulement avec les colonies françaises, mais avec les peuples étrangers | d'Europe et d'Amérique. L'intérêt qu’il portait au com- À merce fut si grand que, la Compagnie des Indes n’ayant “| pu satisfaire à ses obligations, le roi, sur l’avis de Colbert, la supprima, quoique cette suppression dût lui coûter une somme énorme : il fallait rembourser le capital de douze cent mille livres et les avances, qui montaient à trois millions et demi.

Il y avait des branches de commerce importantes. La récolte du blé était beaucoup plus que suffisante pour les besoins de la colonie, et on pouvait en exporter de grandes quantités en France et aux Antilles; le bois, le poisson, les fourrures donnaient un profit qui

augmentait chaque année; outre cela, on avait découvert des mines de fer, de cuivre, de charbon, que l'on croyait destinées à procurer de grandes ressources,

On envoyait des bois de construction et de mâture à la Rochelle; en 1672, on construisit plusieurs vaisseaux. Il est à remarquer que, pour ouvrir un nouveau marché aux Antilles, Colbert avait prohibé la culture du tabac dans la Nouvelle-France. Il pensait qu’on pourrait se procurer du tabac d’une qualité supérieure à un prix modéré ; mais ses prévisions ont été trompées ; c’est Le contraire qui a eu lieu.

Enfin Colbert connaissait aussi l'importance de l’industrie, et il savait quel profit un pays peut retirer en manufacturant lui-même tous les objets dont il a besoin. On encouragea la culture des chanvres, qui venaient très-bien, on établit des manufactures de cordes, de toile à voile, de serges : on recommanda aux écoles d'apprendre à filer aux femmes, aux jeunes filles et aux enfants. Enfin, on forma des établissements pour la fabrication des souliers, des chapeaux, la préparation des cuirs et des draps. M. Talon commença par faire bâtir une halle et une tannerie à Québec; il s’en établit bientôt dans deux faubourgs de Montréal, qui ont conservé le nom de Z'annerie des Rolland et Tannerte de Bélair. M. Talon encouragea aussi les fabriques de savon et de potasse et enfin plusieurs brasseries, suivant ses instructions. Colbert voulait ainsi supprimer la consommation du vin et des liqueurs fortes, ce qui devait avoir le double avantage de maintenir la tempérance et d'encourager l’agriculture dans le pays. Du reste, avant l’arrivée de Talon, il y avait

des tanneries et des brasseries à Montréal. On commença aussi à établir des moulins à eau; on fixa deux jours de marché par semaine pour soustraire les citoyens à l'inconvénient d'acheter des revendeurs. Si l'on considère que l'argent de ce temps valait au moins quatre fois ce qu’il vaut aujourd’hui, l’on verra que le prix des denrées et des services était à peu près ce qu’il est maintenant. Un minot de blé valait huit livres; cent planches, cinquante livres; le beurre, douze à seize sous la livre ; un bœuf, deux cent livres; la journée d’un ouvrier, trente à quarante sous par jour ; les a engagés recevaient trente à quarante écus par an.

En même temps que le ministre s’occupait du développement matériel de la colonie, il n’oubliait pas ce qui est la base de toute société durable, l'éducation | morale et religieuse. Il comprenait très-bien que, pour rendre la colonie forte contre ses ennemis, et capable de se suffire à elle-même, il fallait que l’on donnât dans ces pays lointains une éducation qui fût au niveau de celle que recevait alors la population dans la mèrepatrie : ainsi les colons seraient préservés de la dégra- : dation et de la licence de la race sauvage, et armés contre les épreuves d’une vie d'isolement et de priva- | tions. Il fallait d’abord un degré supérieur d’instruc- |

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