Eugène Forcade : Études historiques
frais de perception. Louis XIV parle de ces trafiquants dans ses mémoires : « D’un côté, ils couvraïient leurs malversations par toutes sortes d'artifices, et ils les découvraient de l’autre par un luxe insolent et audacieux; mais ces hommes étaient puissants, nombreux, reliés ensemble par: l'intérêt, sachant gagner la complaisance des dépositaires de la justice ; il n’était pas facile de les déposséder. » La Bruyère les signale dans un passage qui est célèbre : « Sosie, de la livrée a passé par une sous-ferme, et par l’abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s’est, enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade; devenu noble par une charge, il ne lui manquait plus que d’être homme de bien, une charge de marguillier a opéré ce prodige. »
Massillon désigne aussi ces traitants dans son sermon sur le mauvais riche : « Sortis d’une des moindres villes de Juda, venus à Jérusalem pauvres et dépourvus de tout... c’est par le trafic le plus vil et des voies suspectes qu'ils sont arrivés à l’abondance et à la prospérité. » Guy Patin, le chroniqueur souvent trop sévère et injuste, se rencontre ici avec le moraliste chrétien : « Tout le secret de ces gens-là, dit-il, est, tandis qu'ils ont bonne main, de prendre de tous côtés force argent, et enfin de faire banqueroute, non pas seulement à leurs créanciers, r'ais aussi à Dieu, à leur conscience et à leur honneur. » Ces traits peuvent donner une idée des ennemis que Colbert eut à combattre, et ils montrent aussi la liberté que le grand ministre avait pu conquérir pour les censeurs et les détracteurs du vice. Il n’est pas toujours permis d'en dire autant.
ET LE CANADA. il
La tâche était difficile à entreprendre, mais Colbert était fait pour la lutte! En vue de ce combat, il développa une énergie dure et opiniâtre, qui a paru aller parfois jusqu’à l'excès, mais qui annonce une nature vigoureusement trempée.
Pour pouvoir tout réformer, il fallait d’abord qu’il se rendit compte de tout; aussi il s’entoura de commis capables, dévoués, laborieux, et il leur donna l'exemple avec une « constance formidable. » Il s’imposait un travail accablant, quatorze heures par jour, et parfois seize heures. Ses commis devaient arriver à cinq heures et demi, ils le trouvaient déjà occupé, et il en était ainsi toute l’année. Il était aussi sévère pour ses enfants que pour lui-même. Dans ses lettres, lorsqu'ils sont au collége , il s'attache à dompter leur caractère, à bannir les passions énervantes, à exalter et à commander le travail. Il leur dit « qu'ils doivent toujours se souvenir qu'ils ne seraient rien, s’il ne s'était pas imposé à lui-même la loi constante du travail, et d’un travail extrême. » Dans une autre lettre : « Vous m'interrogez, mon fils, sur la question de savoir s’il vaut mieux travailler le soir ou le matin; je vous réponds qu'il faut travailler le matin et le soir. »
C'est grâce à cette application extraordinaire au travail qu'il a accompli tant de choses. Quand on examine ce qui subsiste de ses papiers originaux, on se demande avec étonnement comment cet homme a pu trouver le temps de penser et d'écrire en de telles proportions. Il était arrivé à la direction des affaires à l’âge de quarante-deux ans, et jusqu'à sa mort, il ne se ralentit pas. Pendant vingt-deux années, il n’est
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| | peut-être pas un jour qui n'ait laissé au moins une | pièce composée ou revue par lui, et cela est vrai probablement de plusieurs services publies à la fois, finances, marine, commerce, etc.
Si l’on est désireux de savoir ce qui pouvait maintenir un pareil genre de vie, on répond que ce qui anifl mait Colbert était la confiance du roi, la haute intel- {fl ligence qu'il avait des résultats à obtenir, enfin une |} organisation de fer. Mais cette âme, si fortement trempée, était susceptible de sentiments élevés et tendres. | Il remerciait Dieu chaque jour du succès qu'il lui avait | in! accordé, et il paraît certain qu’il disait le bréviaire et | | qu'il lisait tous les jours quelques chapitres de la Bible. [ol Il aimait ses enfants avec passion. Il était dévoué aux | intérêts du peuple; il créa mille moyens d'occuper les | travailleurs. Il gémissait lorsque ses entreprises ne | | 1! réussissaient pas au gré de sa charité. On le surprit | pleurant de ce qu'il n’arrivait pas, autant qu’il l'aurait (Al voulu, à améliorer le sort des malheureux. | Il détestait les dépenses inutiles, mais il était disposé à tout sacrifier quand ïl s’agissait de conserver l'honneur de la France. Il disait au monarque : « Il faut À épargner cinq sols aux choses non nécessaires et jeter « à les millions quand il s’agit de votre gloire. Un repas inutile de trois mille livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d’or pour la 1 Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir!. »
Al 1. Extrait du plan tracé par Colbert en 1666.
Voyons comment il réalisa ses desseins si longtemps médités à l’avance. |
Il commença par réformer les finances. Sully n’avait pu réussir à débrouiller ce chaos. Richelieu, distrait par d'autres soins, y avait renoncé. Mazarin s'était dissimulé le mal et le danger. Colbert tenta d'y remédier et de les atténuer autant que possible. En arrivant au pouvoir, il trouva le trésor vide, deux années de revenus consommées d'avance, le peuple accablé d’impôts, les frais de perception absorbant le revenu, les domaines royaux aliénés, les charges multipliées, les recettes sans règle, les dépenses sans mesure. Partout fraude ou désordre, malversation ou incapacité. Il recourut à des réformes radicales. 11 diminua les gages des employés, qui étaient arbitraires; il régla les frais de perception; il supprima un grand nombre d’avantages qui étaient accordés à des favoris ; il consacra une partie du revenu à racheter toutes les rentes qui étaient à un taux onéreux; il engagea les riches familles à renoncer à leurs priviléges pendant un certain temps; il fit contribuer plusieurs communautés religieuses qui avaient un revenu plus que suffisant pour leurs charges ; enfin, 1l fit exclure de l’exemption d'impôts tous ceux qui s'étaient attribué faussement des titres de noblesse ; il y en avait un grand nombre, Il organisa ensuite les dépenses, il supprima une quantité d'emplois inutiles; il réduisit l'intérêt de l'argent; il créa une caisse d'emprunt pour abattre l'usure ; enfin
1. On sait qu'en France les nobles ne payaient pas d'impôts, ils y suppléaient par le service militaire.
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il s’occupa de chacun des éléments qui demandaient à être améliorés !.
Nous ne saurions, dans le cadre que nous nous sommes assigné, énumérer toutes les mesures prises par le grand ministre, mais nous pouvons compléter cet exposé de ses œuvres en en montrant les résultats merveilleux.
Quand il arriva au pouvoir, les impôts étaient de 134 millions, et à sa mort ils n'étaient que de 122 millions, ce que l’on regardera comme une énorme réduction, si l’on considère que la France avait augmenté son territoire de plusieurs provinces ; que l’argent avait accru de valeur, et que les denrées avaient haussé de prix. Mais ce n’est pas tout, il faut encore tenir compte
à Colbert de ce qu’il avait créé ou amélioré plusieurs services très-onéreux, tels que ceux des troupes, de la marine, etc., ce que nous verrons tout à l'heure.
Enfin, à son entrée au ministère, la dette était de 52 millions, et les revenus de l’État de 80 millions; à son décès, la dette était réduite à 32 millions, les revenus étaient portés à 115 millions.
Or, pour apprécier la valeur de ces réductions d’une part, et de ces accroissements de revenus, d’autre part, il faut considérer les dépenses que Colbert avait eu à soutenir pour tous les départements dont il était chargé. Il avait eu à soutenir trois fois plus de troupes de terre et de mer que son prédécesseur ; il avait construit cent vaisseaux de ligne et il avait mis la marine sur un pied qu'elle n’a jamais dépassé depuis ; il avait couvert