FIN
Le lecteur a vu que notre principale occupation, dans cette histoire de Colbert, avait été de présenter, en dehors de tous détails arides et d'érudition pure , un tableau complet de l'état politique, administratif, social et économique de la France pendant la période qui s'étend de 1661 à 1683.
Il nous paraît utile de faire suivre notre récit d'un certain nombre de pièces et de documents dont la nature particulière s'accorde avec l'esprit de notre livre, et jette un supplément de lumière sur cette partie intéressante dn règne de Louis XIV.
Voici en conséquence des fragments curieux empruntés à un ouvrage du savant Moreau de Jonnès : État économique et social de la France , de 1589 à 1715.
DIVISION PHYSIQUE ET AGRICOLE DU TERRITOIRE DE LA. FRANCE SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV
PAR HABITANT
Hectares. Lieues carrées. Ares.
Fromenl "• • 3,869,270 1,958 20
Autres céréales. ., 7,738,530 3,918 40
Étendues des céréalec. ..... 11,607,800 5,876 60
Jachères 11,607,800 5,876 60
Terres arables 23,215,600 11,752 120
Vignes et cultures diverses . . . 3,429,000 1,737 18
Étendues des cultures. 26,644,600 13,489 138
Prés 4,267,200 2,161 22
Pâtures • . . . . 2,006,600 1,016 10
Étendue des pâturages. . . 6,273,800 3,177 32
Bois et forêts 5,130,800 2,597 26
Pâtis communaux, terres stériles. 10,033,000 5,078 .50 Autres surfaces 2,082,800 1,054 10
Étendue totale. . . . 50,165,000 25,395 256
« Antipathique comme l'est à notre raison et à nos longues habitudes la statistique d'induction, celle de Vauban, qui conclut de 1 à 25,000, ne saurait obtenir notre assentiment absolu; mais en considérant, d'une part, que l'auteur est, comme Turenne et Colbert, l'un de ces esprits supérieurs qui, par une sagacité merveilleuse, découvrent à travers les ténèbres la vérité, et, de l'autre, que ses chiffres sont parfaitement d'accord avec ceux des temps postérieurs, il est impossible de ne pas les admettre et de ne pas reconnaître en eux l'œuvre étonnante de la prescience du génie.
« En absence de toute investigation cadastrale, il fallait bien d'ailleurs recourir alors aux méthodes d'induction, pour établir, par une approximation plus ou moins éloignée, des notions sur la répartition des terres, selon leurs productions diverses. Vauban fut le premier qui s'en servit; mais, dans la suite, les économistes les plus renommés ont justifié ses opérations en les imitant. Nous montrerons plus tard que les tableaux de la production agricole de la France dressés par Arthur Young, Lavoisier et Ghaptal, ont été construits absolument comme ceux de Vauban, et, à leur exemple, au moyen de la méthode d'induction, avec cette différence que deux sur trois ont été conduits par elle à l'erreur.
« Dans le tableau que nous avons dressé, les chiffres de Vauban deviennent d'une entente facile par leur transformation en mesures métriques, et leur signification est rapprochée de la vérité au moyen de la correction essentielle qu'avait indiquée l'illustre statisticien, mais qu'il n'avait point faite. Les résultats qu'ils donnent peignent avec fidélité une époque mémorable, et la caractérisent par d'importants détails. Mais, pour mieux en mesurer la portée , il faut les comparer aux faits numériques analogues appartenant à notre temps. C'est ce que nous allons faire le plus rapidement qu'il nous sera possible.
« Les terres arables destinées exclusivement à la production des céréales avaient, il y a cent cinquante ans, une étendue prodigieuse. Leur surface était de 10,460 lieues carrées, ou, à un dixième près, la même qu'aujourd'hui. Or, dans ce temps ^ la France était
moins grande de 2,600 lieues carrées, et moins peuplée de 14 à 15 millions d'habitants. Ces terres formaient 40 p. 100 de la surface totale; proportion qu'elles dépassent à peine maintenant, quoiqu'elles pourvoient avec abondance aux besoins d'une population presque double. Il y avait pour chaque habitant 120 ares de terres arables, tandis qu'à présent il n'y en a que 61. Cette énorme différence constitue l'un des plus grands événements de l'histoire économique du pays. Elle tient à la diminution de l'étendue des jachères, qui n'occupent plus que 3,400 lieues carrées au lieu de 5,900, et qui, relativement à la population, ont perdu 2 hectares sur 3. Elles sont réduites à un tiers seulement de la surface qu'elles avaient sous Louis XIV.
« Les terres ensemencées en céréales se sont accrues de ce qu'ont perdu les jachères; elles ont gagné 1,160 lieues carrées, ou un cinquième; mais la manifestation certaine de leur accroissement de fertilité, c'est que 41 ares en froment ou en grains inférieurs suffisent pour la subsistance d'un homme avec les animaux à sa suite, tandis qu'il lui fallait autrefois 120 ares, ou trois fois autant de terres. Admirable progrès de l'industrie humaine, qui obtient à présent la subsistance de trois personnes d'une surface, qui, du temps de nos aïeux, ne pouvait en nourrir qu'une seule !
« Les vignes, jointes aux cultures diverses, avaient 1,740 Keues carrées, ce qui donnait 18 ares par habitant; nous n'en avons plus que 16 maintenant, et nous possédons des cultures alors inconnues : cell^ de la
pomme de terre, qui occupe 466 lieues carrées, et les jardins, qui en ont plus de 182. D'où il suit qu'autrefois les cultures diverses n'étaient pas plus productives que les terres arables. Il est vrai que, par une singularité inexplicable dans un pays si souvent exposé à la disette, on avait donné aux vignes une immense étendue. S'il faut en croire Vauban, elles couvraient 1,164 lieues carrées, ce qui assignait 12 ares de vignobles à chaque personne, La part qui nous en revient aujourd'hui est réduite à 6, et encore se plaint-on sans cesse de l'abondance trop grande des produits de cette culture, quoiqu'elle soit restreinte de moitié.
« Au total, si l'on en distrait nos prairies artificielles, qui n'existaient pas dans ce temps, l'étendue totale des terres en culture est à présent de 13,177 lieues carrées. Elle était, sous Louis XIV, de 13,489. Ainsi l'impuissance du travail agricole était si grande, à cette époque fastueuse, qu'il fallait cultiver plus de terre pour nourrir 19 millions d'habitants qu'il n'en faut aujourd'hui pour 35 millions. Il nous suffît de 77 ares par personne, et il en fallait 137 pour chaque habitant de la France du xvn' siècle. Si nous étions réduits aujourd'hui à l'agriculture de ce temps , il faudrait à nos terres en rapport une étendue de 46 à 47 millions d'hectares, ou 23,600 lieues carrées. Pour acquérir une si vaste extension, les cultures, sortant de leurs limites, auraient dû envahir les prés, les bois, les pâturages, et chaque parcelle du sol aurait été forcée de fournir, comme à la Chine, son contingent de subsistances , sans quoi la famine aurait aussitôt décimé nos trop fécondes populations. Certes, il était temps que
l'intelligence du pays, favorisée dans son essor par les grands événements du xvnf siècle, vînt fertiliser le domaine agricole de la France et répandre l'abondance dans nos campagnes, délivrées désormais de la servitude féodale, des exactions du fisc, et du fléau de la dîme.
« Un fait statistique singulier nous est révélé par les chiffres de Vauban et nous explique pourquoi la France, malgré ses richesses agricoles, ne possède maintenant qu'un nombre insuffisant de bestiaux. Cette détresse est causée par la médiocre étendue de nos prairies naturelles, qui n'ont aujourd'hui, comme il y a cent cinquante ans, qu'une surface de 2,130 lieues carrées. Encore formaient-elles, au temps de Louis XIV, la douzième partie du territoire , tandis qu'elles n'en font aujourd'hui que la treizième. Leur infériorité est même beaucoup plus grande, puisque, le bétail qu'elles nourrissent devant être en raison de la population, leur surface aurait dû s'accroître comme le nombre des habitants. Or, c'est précisément le contraire qui est advenu. En 1700, on comptait 22 ares de prairies par personne; il n'y en avait en 1841 que 12 seulement. Ainsi, cette partie si essentielle de l'économie rurale a périclité à ce point, qu'à présent les prés, comparés à la population, sont d'une étendue moindre de moitié que celle qu'ils avaient au commencement du xvnf siècle.
« L'étendue des bois n'est estimée par Vauban qu'à 2,600 lieues carrées, ce qui assigne 27 ares, comme aujourd'hui, à chaque habitant; mais il y a tout lieu de croire qu'il ne fait entrer dans ses calculs que les
hautes futaies, tandis que nous tenons compte, dans les nôtres , des taillis et même des terrains forestiers dépouillés d'arbres, ce qui double, en apparence, la surface de nos bois.
« Les eaux, les chemins, les édifices, tout ce qui est ôté au domaine rural pour les nécessités de la société, avaient, sous Louis XIV comme à présent, une étendue d'un peu plus de 1,000 lieues carrées. On s'explique comment ce chiffre est demeuré stationnaire en considérant que si, d'un côté, les surfaces occupées par les constructions et par les routes ont pris une plus grande extension , de l'autre , les eaux ont diminué d'étendue par l'endiguement des rivières, le dessèchement des marais et la disparition d'une multitude d'étangs et de viviers.
« Un dernier article complète la division physique de la France du xvu' siècle, c'est celui des pâtis, des communaux et des terres stériles ou incultes, que Vauban estime ne pas être au-dessous du cinquième de la surface totale du royaume. Il faut y ajouter encore 1,000 lieues carrées de pâtures qui différaient peu des pâtis. Au total, ces terres, presque sans valeur, avaient une étendue de 6,095 lieues carrées formant presque un quart du territoire, ou 60 ares par habitant. Elles sont maintenant réduites à 4,682 lieues carrées, ce qui suppose que l'agriculture en a changé le tiers en cultures productives. C'est une conquête telle que serait celle de la Belgique ou de la Grèce. Il y a cependant encore 27 ares par habitant de ces terres stériles, c'est-à-dire une étendue pareille à celle de nos forêts et double de nos prairies naturelles. C'est là que pui-
seront les générations futures avec tous les avantages que leur assureront l'étude géologique des terrains , la connaissance raisonnée des amendements et engrais, et l'usage des bons instruments de labour.
« Si l'on récapitule lés divisions du sol de la France qui, sous Louis XIV, étaient improductives, on est frappé de surprise en reconnaissant qu'elles formaient beaucoup plus de la moitié du territoire. En effet, il y avait :
Lieues carrées.
En jachères 5,876
En pâtures 1,016
En pâtis et communaux 5,078
En marais, étangs, routes, etc 1,054
Total 13,024
« Cette étendue est aujourd'hui d'un peu plus de 9,000 lieues carrées, ce qui assigne aux exploitations modernes des terres en friche du grand siècle une surface de près de 4,000 lieues carrées, vaste comme l'Ecosse, la Bavière ou l'ancien royaume de Naples. . « Les 9,165 lieues carrées qui restent de nos jours en dehors du domaine agricole font, par habitant, 53 ares ; les 13,000 lieues carrées stériles du temps de Louis XIV donnaient 130 ares pour chaque personne. Il y avait donc, en 1700, une quantité de terres. improductives si considérable, que chaque habitant aurait pu y prendre un domaine d'un hectare et un tiers; étendue qui se trouve réduite presque à un demi-hectare par les heureux progrès de notre agriculture.
« En résumé, voici quelle était la situation écono-
mique du territoire de la France sous le règne de Louis XIV.
« Il y avait 12,371 lieues carrées de terres utiles et 13,024 de terres improductives; conséquemment plus de la moitié du pays consistait en pâtures à moutons, en communaux dévastés, en jachères stériles, en bruyères et en marais; et comme ces terrains abandonnés n'étaient pas répartis également dans toutes les parties du territoire, il y avait des provinces où le voyageur pouvait marcher plusieurs jours dans les landes désertes sans y trouver plus de vestiges de culture que s'il eût parcouru quelque contrée de l'intérieur de l'Afrique.
« L'autre partie de la France, où étaient circonscrites les terres utiles, était divisée ainsi qu'il suit : .
Lieues carrées. Pour 100.
Cultures de toutes sortes. .... 7,613 62 Prés et forêts 4,758 38
Totaux 12,361 100
« Ainsi ce royaume, qui nous semble dans l'histoire une monarchie si puissante et si splendide, n'avait, en réalité, malgré l'aire étendue renfermée dans ses limites, qu'une surface utile d'un peu plus de 12,000 lieues carrées; inférieure à la Prusse d'hier, et tout au plus égale à la Grande-Bretagne ou à la Hongrie. La moitié du territoire ne donnait aucun revenu et ne servait à rien ; les terres en cultures formaient à peine le tiers de la surface totale , et partout , à côté d'une lieue carrée de vignes et de terres ensemencées, il y en avait deux de landes, de bois et de pâtis stériles.
« Quand Georges Guvier annonça qu'un vaste lac d'eau douce, habité par des animaux monstrueux, couvrait jadis la vallée circulaire où gît maintenant Paris, cette découverte fut accueillie avec incrédulité. Il se pourrait bien qu'il en fût ainsi dans un siècle ou deux, lorsqu'au milieu des richesses dont l'agriculture aura couvert toutes les parties du sol de la France, on apprendra que, sous Louis XIV, la moitié de notre territoire était en friche. Et cependant, rien de plus certain que cet état sauvage du pays, quand ses sommités brillaient d'une magnifique civilisation. Ce n'est pas la première fois, dans les annales du monde, qu'on voit ce double spectacle de misère et de grandeur, et l'Italie au siècle d'Auguste, comme la France au siècle de Louis XIV, était incapable de pourvoir à la subsistance de sa population, alors que les plus beaux génies immortalisaient Rome par leurs chefs-d'œuvre.