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Coléoptères Açoréens

Situées dans l’océan Atlantique, entre les 36' et 39' degrés de latitude nord, et les 27 e et 33 e de longitude ouest (c’est-à-dire sous une latitude à peu près égale à celle du midi de l’Espagne, du nord de l’Afrique et de la Sicile), les îles Açores, au nombre de neuf, jouissent du plus doux et du plus agréable de tous les climats. La gelée y est inconnue. Le thorraomètre descend rarement au-dessous de 4 . 10 °, et il est extrêmement rare de le voir dépasser + 28 ou 30°. Suivant de Humboldt, la température moyenne de l'été, à San-Miguel, est de 4- 22°,5, celle de Phi ver 140 , et celle de l’année + 18° environ. C’est le climat égal ou insulaire, dans toute l’acception du mot. 11 est vrai de dire que les pluies d’orage y sont assez fréquentes ; mais ce léger inconvénient est sensiblement atténué par la promptitude avec laquelle les rayons solaires en dissipont les résultats. Une autre particularité, c est une humidité extrême et permanente, surtout en hiver, humidité entretenue par le voisinage de la mer d une part, et d’autre part, sans doute, par le grand nombre de montagnes qui traversent ces îles dans tous les sens. Les vents régnants paraissent être ceux de l’ouest en hiver et ceux de Test en été ; ils soufflent quelquefois avec une violence peu commune.

Le sol est de nature éminemment volcanique (roches, laves et conglomérats basaltiques et trachytiques, pierres ponces, obsidienne , pouzzolanes, tufs variés, etc.) : mais partout, au bord de la mer, dans les vallées et même sur les hauteurs, il est recouvert d’humus. Toutes les Açores sont des terres élevées aux formes variées et bizarres, et présentant dans leur relief un cachet particulier de pittoresque hardiesse. 11 n’est pas rare de voir des pics comme le Pico da Vara, à San-Miguel, mesurer 1,000 à 1,100 mètres d’élévation, et le fameux Pic de l’île do Pico n’atteint pas moins de 2,300 mètres. Les hauteurs ordinaires mesurent 6 à 700 mètres environ; elles sont trèsnombreuses. Dans les ravins, au fond des vallées, coulent des sources, des cascades, des torrents, des ruisseaux, de petites rivières même, mais le plus grand nombre de ces cours d’eau est intermittent, et à sec pendant l’été. Au fond de toutes les Caldeiras (ou cratères de volcans aujourd’hui éteints et parés de végétation), se trouve, en outre, un lac, d’une étendue variable. Les eaux thermales et minérales sont communes dans plusieurs îles : les plus célèbres sont celles des Caldeiras ou solfatares et volcans d’eau de la valléo de Fumas, à San-Miguel. En général, les bords de la mer présentent l’aspect de falaises abruptes ou se composent de rochers bizarres, incessamment battus avec force par les vagues ; il est rare de rencontrer des plages sablonneuses.

Mon intention n’est pas de donner ici un tableau détaillé de la végétation de l’archipel. Je traiterai ce sujet plus amplement en son lieu. Pour aujourd’hui je mécontenterai do dire que l’on trouve tout à la fois, dans les jardins, les plantes des tropiques et celles de 1 Europe méridionale et tempérée. C’est ainsi que le bananier, le goyavier, le jambosier, le néflier du Japon [Eriobotrya japonica ), et plusieurs autres, mûrissent à côté du grenadier, du figuier (tous deux arbres énormes), et on compagnie de l’abricotier, du cerisier, du poirier. Les ignames

[Colocasia antiquorum), les patates, les pastèques, le manioc, croissent à côté des fèves, des lupins, des oignons, des pommes de terre. On voit aussi le thé, le café, le camphre et la canne à sucre. Cependant les ananas ont besoin des serres pour atteindre leur complète maturité. Les magnolias, les lauriers-roses, les camélias deviennent de très-grands arbres. On rencontre un palmier gigantesque, un dragonnier énorme, à côté des pins, des chênes, des allantes, du Cellù australis. Dans les quinlas, ou vergers spécialement consacrés aux orangers et limoniers, dont la culture est la source principale de la richesse des îles, on trouve toutes les variétés des oranges et des limons, abritées contre la violence du vent par un rideau de fayas [Myrica faya), de lauriers ( Laurus canariensis ), de Pütosporum undulatum, ou bien encore do Picconia (xcelsa. Dans les champs entourés souvent d’une haie d’agaves ( Agave americana) ou de cannes [Canna indica Arundo donax), jaunissent le maïs, le froment, l’orge, tandis qu’à la base des montagnes, sur la lave pour ainsi dire, croît une vigne analogue à celle de Madère, et produisant un vin estimé.

La flore indigène compte, environ, quatre cents espèces de plaines spontanées. L’essence primitive et principale des bois (qui sont nombreux encore dans quelques îles : Santa-Maria, San-Miguel, Florès) est le genévrier IJuniperus oxycedrus ], que les Açoréens nomment cedro, plusieurs lauriers ( Persea azorica, Daphné launola ), les fayas [Myrica faya), le Rhamnus latifolius, auxquels la silviculture a adjoint le laurier des Indes [Laurus indica), plusieurs espèces de pins [P inus pinea, maritima), et le châtaignier. Sur les hauteurs, des espaces considérables sont recouverts de hautes bruyères qui forment de véritables bois [Erica azorica, Calluna mlgaris, Vaccinium), de nombreuses et belles fougères [Diksonia culci ta, Pteris aquilina, Osmunda regalis), ou bien encore de petites bruyères [Daboecia poUjfolia, Myrsine retusa ),..

auxquelles s’entrelacent des ronces [Rubus Hochstetlerorum). Dans les caldeiras et les ravins, le seneçon à feuilles de mauve ( Senecio malvœfolius), un grand nombre de composées éclatantes ( Tolpis , Microderis, Bellis), de larges ombellifères ( Sanicula azorica, Daucm polggamus), et VÂndrosœmum Webbianum, aux fleurs brillantes, marient agréablement leurs couleurs au feuillage de l’euphorbe mcllifère ( Euphorbia mellifera), du houx (Ilex perado), et de la viorne ( Viburnum linus ). Enfin, sur les bords de la mer, on recueille en abondance le Solidago azorica, le Statice limonium, YAlsine marina, et plusieurs petits euphorbes.

Dans de pareilles conditions de sol, de climat et de végétation, ne serait-ce pas le cas, pour 1 entomologiste, de se promettre une récolte variée et abondante, et ne pourrait-il pas croire, au premier abord, à une richesse de faune analogue à celles de Madère ou des Canaries?.... Bien que la végétation spontanée n’affecte pas ces formes grandioses quelle se plaît à revêtir sous les tropiques, en voyant une flore aussi gracieuse et aussi diversifiée dans son ensemble, et riche de plusieurs especes indigènes , ne serait-on pas en droit d’attendre quelque analogie, quelque corrélation d’aspect dans la faune entomologique?

Tel n’est point, cependant, le cas des îles Açores. Sous un ciel aussi doux, sur un sol aussi fertile, et au milieu de cette flore variée, le naturaliste est surpris de ne rencontrer qu’un petit nombre d’espèces animales, appartenant, presque toutes, au continent européen; et la règle d’après laquelle une faune quelconque peut servit à indiquer l’aspect et la nature d une contrée souffre vraiment ici une notable exception.

C’est ainsi, pour ne parler que des Insectes, que j’ai constaté, dans l’ordre des Lépidoptères, la présence des espèces suivantes ; Pieris brassicœ, P rapœ, P ■ napi, P. Daplidice, Vanessa cardui, Satyrus Janira, Macroglossastel-

latarum, Deilephila nerii, Sphinx liyustri, S. convolvuli, Acherontia Atropos..., et quelques autres appartenant aux tribus des Bombyx, des Noctuelles et des Géomètres. On élève quelques Vers à soie, mais, jusqu’ici, plutôt comme objet de curiosité qu’autrement.

Je n’ai rien de particulier à signaler dans l’ordre des Hyménoptères. J’ai vu des Abeilles à San-Miguel et à Fayal, et un propriétaire de Ponta-Delgada en possède jusqu’à cent essaims. 11 y en a peu dans les autres îles. Autrefois, les religieux du val de Furnas en élevaient en assez grand nombre pour obtenir, annuellement, une pipe ou deux de bon miel. On m’a assuré que le climat des Açores ne convenait guère aux Abeilles.

Cependant les Diptères, autant que j’ai pu en juger, m’ont paru assez nombreux et assez variés. Les Cousins et autres Moustiques sont quelquefois d'une incommodité extrême au moment des orages.

J’ai remarqué plusieurs Hémiptères. Le Coccus Hespericlum, qui a longtemps anéanti les orangers et les limoniers, tend heureusement à disparaître.

Parmi les Névroptères, quelques Libellules, vivant, soit dans les lieux cultivés autour des habitations, soit dans les montagnes près des lacs, ont frappé mon attention.

Les Orthoptères sont peu nombreux, et tous appartiennent à l’Europe méridionale. Ainsi le Grillon ( Gryllus campcslris), sc cache sous les pierres; sur les hauteurs, notamment à Santa-Maria, on rencontre plusieurs espèces de Sauterelles (Locustaires et Acridites), spécialement l 'OEdipoda migratoria (ou grande Sauterelle voyageuse), qui vient, m’a-t-on dit, des côtes d’Afrique et qui fait de grands ravages à Santa-Maria : on assure que la mer en est quelquefois couverte ; enfin, dans les maisons mal tenues et autour des habitations, on trouve assez communément les Blattes [Kakerlac americana, K. orientalis ?).

Parmi les Myriapodes, qui m’ont semblé assez nombreux

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en individus, j’ai été frappé de quelques formes bizarres, niais communes probablement dans tout le midi de l’Europe.

L’ordre des Coléoptères, qui a plus spécialement fixé mon attention, ne m’a paru ni beaucoup plus riche ni plus intéressant; il suffira, pour s’en convaincre, de jeter les yeux sur le catalogue ci-après.

Quelles sont, en effet, les espèces se rencontrant le plus communément dans cet archipel? Toutes espèces se retrouvant au même degré de vulgarité dans la France méridionale et même centrale. A tel point que, si 1 on n était pas certain que les Coléoptères compris dans ce catalogue ont été capturés aux Açores, on pourrait tout aussi bien penser que, sauf quelques rares exceptions, ils proviennent d’une chasse aux environs de Lyon, de Iroyes ou de Dijon! Ainsi les espèces se rattachant aux genres Priston y chus , Sitophilus, Phaleria, Gonocephalum, sont de l’Europe méridionale; la majeure partie des autres se retrouve dans toute l’Europe tempérée.

Il faut cependant citer, comme espèces locales ou intéressantes, les Calosoma Olivieri, Jlegeter striatus (originaire de Ténériffe), Laparocerus azoricus (espèce nouvelle 1 , Pristonjchus alaius, découvert à Madère, et trois espèces appartenant aux genres Elater, Agrioles et Attaius, sur le compte desquelles je demeure incertain.

Une seule appartient à la faune de 1 Amérique méridionale, c’est le Tœniotcs scalans, Fabr. (T. f arinosus , I)ej.), que le naturaliste est surpris, au milieu d’espèces aussi obscures et aussi vulgaires, de rencontrer sous sa main. Il est évident que cet insecte a été importé du Brésil, avec quelque plante, soit à l’état de larve, soit à 1 état d’œuf. Quoiqu’il en soit, il se reproduit parfaitement, son acclimatation paraît complète et achevée, et il n’est pas rare, en juillet, sur les figuiers, surtout à San-Miguel et à Terceira. En présence de ce fait, qui ne peut manquer de frapper l’observateur le moins attentif, on peut se de-

mander pourquoi il se trouve être le seul et unique de ce genre, et comment, au milieu d’un aussi grand nombre de plantes tropicales depuis longtemps introduites et acclimatées dans les jardins et les quintas, il ne se rencontre pas plus d’insectes exotiques.

Enfin il est assez curieux de remarquer combien, sous le rapport de l’intérêt, la faune malacologique diffère de la faune entomologique. Tandis que, sur soixante espèces, environ, de Coléoptères, une seule m’a paru nouvelle, sur soixante-dix espèces de Mollusques terrestres (pas de Mollusques fluviatiles aux Açores), plus du tiers ou plus de trente especes étaient inédites et sont spéciales à l’archipel. Tous les Mollusques terrestres des Açores appartiennent aux genres Arion, Limax, Viquemelia, Testacella, Yitrina, Zonites , Hélix, Bulimus, Glandina, Balea, Pupa, Auricula et Cyclostoma. Parmi les espèces nouvelles il en est plusieurs qui, sans se distinguer par la taille, sont fort remarquables comme forme et comme coloration. Il est assez singulier de rencontrer aux Açores le genre Yiquesnclia, récemment établi par M. Deshayes pour un Limacien de 1 Inde. Tous les Vitrina sont indigènes. Les Zonites, genre à espèces carnassières, sont trèsabondants en individus et répandus dans tout l’archipel : la plupart sont curieux. L’Helix erulescens Loxve, de Madère, est extrêmement commun à San-Miguel, sur les orangers. Les liulimus sont relativement nombreux, et deux espèces, les Bulimus cyaneus et Sanctœ-Maria 1 , sont fort remarquables. Les Pupa sont nombreux également, et, quoique petits, la plupart sont beaux et intéressants. Enfin, les genres Auricula et Cyclostoma ont présenté, chacun, des espèces indigènes (1).

(1) Voir le bel ouvrage de M. Morelet, en ce moment sous presse : Description des mollusques terrestres des îles Açores, in-8", 5 pl. gravées et coloriées.

Je me suis occupé des espèces marines dans un opuscule intitulé :

En somme, il n’y a pas même lieu d’établir la comparaison entre la faune entomologique açoréenne et celles de Madère et des Canaries. Tous les naturalistes connaissent les beaux ouvrages publiés sur les Coléoptères de Madère, par Wollaston, et sur ceux des Canaries, par Webb etBerthelot; et chacun sait qu’ autant notre catalogue est pauvre, obscur dans sa composition, et destitué de physionomie particulière, autant les faunes etudiees par ces auteurs sont riches, brillantes et pourvues des Insectes les pltis curieux. La comparaison serait donc entièrement au désavantage des Açores. Madère et les Canaries possèdent, d’ailleurs, un grand nombre d especes (jui leur sont propres et qui impriment à leurs faunes un cachet d'originalité dont celle de l’archipel açoréen me paraît malheureusement dépourvue. Les îles Bermudes semblent également peu favorisées sous ce rapport : leur faune se compose d’insectes appartenant à l’Amérique du Nord (1).

Tout ce que je puis ajouter, et ce qui découle évidemment delà comparaison des faunes entomologiques et malacologiques de ces différents archipels, c’est que les îles Canaries et Madère, zoologiquement parlant, se rattachent au continent africain, les Açores au continent européen, et les Bermudes au continent américain.

J’ai effectué l’exploration des îles Açores, au pointde vue scientifique, en société de M. Arthur Morelet, de Dijon, el de M. Georges Hartung, de Kœnigsberg. C’est le résultat de mes observations jointes à celles de mes deux excellents compagnons de voyage, que je donne ici au public. Mais

Mollusques marins des lies Açores. Paris, Baillière, 1858, iu-4% 2 pi. coloriées.

Voir aussi uion Rapport à S. il/, le Roi de Portugal, sw un voyage d’exploration scientifique aux îles Açores. Troyes, Bouquot, 1858, in-4*.

(1) Voyez The Naturalist in Bermuda, by John Matthew Jones. I.ondon, 1859, in-12, p. 108.

je dois à la vérité de dire que l’entomologie n’était ni à l’un ni à l’autre de nous le but spécial de nos études. Il suit de là que, loin de considérer ce catalogue comme un inventaire complet, j’invite , au contraire , le lecteur à ne le regarder que comme un premier essai de faunule, enregistrant surtout les espèces les plus vulgaires et les plus abondantes. Un accident arrivé en route à l’un de mes bocaux est cause, en outre, que j’ai perdu plusieurs insectes. Nul doute qu’un entomologiste dirigeant toute son attention sur cette branche attrayante de l’iiistoire naturelle ne doive arriver à un résultat bien plus satisfaisant.

Les recherches de M. Morelet et les miennes sc portant plus particulièrement sur des animaux qui habitent sous les pierres, dans la mousse et parmi les feuilles tombées à terre (les Mollusques terrestres) , il en résulte que nous avons surtout rencontré les Coléoptères vivant dans ces conditions.

Notre séjour a duré cinq mois, du commencement de mai à la fin de septembre, et les neuf îles de l’archipel ont été visitées : nous nous sommes arrêtés davantage à San-Miguel, à Fayal et à Terceira.

En outre des obligations que je dois à M. Morelet et à M. Hartung (à ce dernier par le canal de M. le docteur Heer, de Zurich), pour leurs bienveillantes communications, je prie M. Le Grand, agent voyer en chef à Troyes et entomologiste distingué, qui m’a aidé de scs lumières, de ses livres et de sa collection, pour la détermination des espèces, de recevoir mes remercîments et de croire à ma gratitude.

Pour la nomenclature des familles et leur terminologie, j’ai suivi le Catalogue synonytniquc des Coléoptères d'Europe et d’Algérie, par Gaubil ; et pour la détermination spécifique, j’ai plus particulièrement consulté l 'Histoire naturelle des Coléoptères de France, par Mulsant, et la Faune

entomologique française ( Coléoptères ) de MM. Léon Fairmaire et Laboulbène.

Personne, que je sache, n’a encore traité ce sujet : à défaut d’autre attrait, peut-être mon essai de faunule pourra-t-il présenter celui de la nouveauté. Dans tous les cas, la zoologie est intéressée à connaître la répartition géographique des êtres qu’elle est appelée à enregistrer sur les différents points du globe : et, sous ce rapport, il est assez curieux de voir les liens qui rattachent un groupe d’îles, perdu au milieu de l’océan Atlantique, au continent européen.

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