‹ Coleridge, la vie d'un poèteChapitre 133 sur 191 · Lellers, p. 437, 440-1, 447. Campbell, note à P. W · texte numérisé non relu

Lellers, p. 437, 440-1, 447. Campbell, note à P. W

23 i S. T. COLERIDGE.

L'espérance visionnaire fiu'il a chantée n'avait pas cessé d'apparaître de temps en temps. Il était précisément dans l'état d'âme du malade qui espère encore guérir, mais ailleurs, dans quelque lieu qui ne lui rappelle pas sa souffrance. Il ne voulait même plus penser à ce qu'il était : (( C'est assez de dire que j'ai été très malade et que je n'ai aucune chance de voir une succession de jours de santé un peu prolongée tant que je reste dans ce climat. Je persiste donc à aller en Sicile, où j'espère trouver ces trois choses {mens (ir(jua^ iter aeijuus, ri npqun diaeta). J'ai été durement traité de l'enfance à l'adolescence, et très cruellement traité de l'adolescence à la jeunesse, et cependant la joie intérieure qui est ma vie, qui est moi même, était en train de me créer de nouveau, pour que je pusse remplir le but primordial de la nature, quand une autre misère, et plus profonde, survint, que beaucoup ont devinée mais que Wordsworth seul connaît dans toute son étendue, et cependant, cela aussi j'en viendrai à bout, s'il plaît au Tout-Puissant de conserver en moi les pensées (|ui ont été mes guides mes gardiennes et mes consolatrices depuis ciiKi mois '. »

Cette expérience, ses amis voulurent bien lui donner encore les moyens tle la tenter. Avec l'aide de \\'ordsworth et de Sir Ceorge Beaumont, il put partir pour la Sicile en avril I80i. Il laissait à sa femme la pension que lui faisaient toujours les frères W'edgwood et ])ouvait ainsi l'abandonner sans iiuiuiétude.

Sans doute les « secousses, bouleversements et cruels balancements » du navire (jui le mena en (|uarantc jours jiisfiu'à .Malte fy- compris dix jours j)assés à (iibralt.ir) le dégoûtèrent d'.illcr plus loin,

i. Coleorlon Mémorial-, l. I, p. ii (janvier 1. Su 4).

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car il s'arrêta là. Il avait des lettres d'introduction auprès du gouverneur de l'île (appelé commissaire civil), sir Alexander Bail. C'était à cet officier de marine, lun des capitaines sous les ordres de Nelson, que l'Angleterre avait confié Malte, qu'elle retenait depuis 1800.

En 1800, Nelson avait agi au nom du souverain légitime de l'ile, l'ordre de Malte, pour la reprendre aux Français. Plus tard, l'Ordre s'étant dispersé et n'ayant pas été reconstitué, le capitaine Bail avait agi au nom de l'Elat suzerain, Sa Majesté sicilienne. Enfin, depuis la paix d'Amiens, qui avait stipulé l'évacuation de l'ile dans les trois mois qui suivraient la ratification, son indépendance sous le gouvernement de rOrdre reconstitué, et la neutralité de l'Ordre, l'Angleterre avait refusé de s'exécuter et ce refus avait été finalement une des causes déterminantes de la rupture de la paix d'Amiens. Le philosophe Coleridgedébar(]uait dans la politique, sans scrupules des deux côtés, qui avait rouvert la guerre entre la France et l'Angleterre '.

Mais dans tout ce qui a été publié sur son séjour à Malte et plus tard en Italie nous retrouvons cette curieuse indifférence au monde extérieur qui lui avait tant nui en Allemagne.

Plus tard il fit l'apologie de la conduite et de la personne de sir Alexander Bail; plus tard il essaya parfois de rassembler ses souvenirs et ses visions des pays de la Méditerranée, mais sur le moment il paraît à peine s'être intéressé à ce qu'il voyait, beaucoup moins en tout cas qu'aux rêves qu'il faisait à propos de ce qu'il voyait. Il ne faut pas lui demander

i. Voir toules ces négociations dans Cli. Auriol, La France. l'Anr/lelerre et Xaples de 1S03 à ISOfi, t. 1, p. ;-i8-tt2. 78-9, 102-1 12, 18i, 2.=58. «•

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une sympathie morale avec les événements, les pays on les peuples. Et cependant il ne s'agit plus des Français. Voyez ses lettres et les extraits de son journal h Gibrallar. Il y a bien l'étonnement ravi de riiommc (lu Nord sous un chaud soleil en avril, lamusemcnt de la foule bariolée, mais jamais ce qu'il y aval t de profondément anglais, d'insulaire, dans Coleridgo. ne s'est ainsi exprimé. .\ Hibraltar, il aima se sentir comme dans une île anglaise. « D'un côté les Espagnols, race dégradée qui déshonore la chrétienté, de l'autre des .Maures de nations diverses, misérables qui déshonorent la nature humaine. » Il ne faut jamais porter de ces jugements. Quelques années plus tard, Coleridge admirait les Espagnols dans leur résistance à Napoléon ' ! D'ailleurs ses méditations à Gibraltar sont nobles et grandes. « Quelle multitude, quelle complexité pres((ue discordante d'associations d'idées! Les Piliers d'Hercule, Calpé et Abyla, les royaumes de Massinissa, Jugurtha et Syphax, l'Espagne, Gibraltar,, le dey d'Alger, les Maures bronzés et les Africains noirs, et les autres. Spectacle reposant pour la vue et pour le cœur, qui entrent comme en extase dans la vision présente et ne voient plus rien, ne connaissent plus rien que les êtres permanents de la nature, grands, calmes, majestueux et qui ne forment qu'un seul être. » Ce passage très intéressant montre comment le voyage poussait son esprit à l'abstraction, tout au rebours de l'efTol ordinaire. 11 fjuittait encore plus souvent qu'autrefois la contemplation du détail vivant, pour s'absorber dans celle de l'unité, ici unité du visible, ailleurs unité de l'intelligible.

1. Lellers, p. 47o-n8. Comparer les leUres sur les Espagnols dans le Courier, ISO'J (Essays on his Own Time.t, t. II).

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Une autre note écrite à Gibraltar est encore plus frappante ^

Ceci est l'Espagne^ ceci est l'Afrique. .l'ai donc vu maintenant l'Afrique, etc. Oti, la puissance des noms pour donner de l'intérêt aux choses ! Lorsque je m'assis, ayant pour la première fois l'Europe à ma gauche et l'Afrique à ma droite, je sentis comme une accélération dans le cours de mon sang, mais je ne sentis guère qu'un plaisir d'amusement, plutôt que de pensée ou d'élévation morale. En même temps, gagnant silencieusement sur les autres, les formes silencieuses et anonymes de la nature travaillaient en moi, comme une pensée tendre dans un homme qui est salué joyeusement par son ami au milieu de son travail et qui répond sur le même ton. Ceci est l'Afrique, ceci est l'Europe ! Là nous voyons une division, une limite exacte, un changement abrupt, et qu'est-ce que cela dans la nature ? Deux rivages montagneux qui font de la mer une noble rivière coulant entre eux, n'existant pas, n'agissant pas séparément, mais en même temps, ne faisant qu'un, pas de division, pas de changement, pas d'antithèse ! De tous les hommes que j'ai connus, sans en excepter môme Wordswortli, c'est moi qui prends le moins d(; plaisir dans les choses contingentes et transitoires.

Ceci n'est peut-être pas suffisamment expliqué.

Ce n'est pas tant le contingent et le transitoire qui n'intéressent pas Coleridge que ce qui est humain, ce qui a un caractère historique à quelque degré que ce soit. Un effet de lumière retiendra plus longtemps son regard qu'un monument, dont la signification garde toujours quelque chose délimité, de précis, qui ne peut jamais suggérer l'infini par l'indéfini". 11

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