‹ Colette et BéréniceChapitre 1 sur 1 · DU MEME AUTEUR · texte numérisé non relu

DU MEME AUTEUR

Paysages introspectifs, poèmes, avec un Essai sur le symbolisme. Un vol. in-8.

Lettres a l'Élue, confession d'un intzUclueel . Préface de Maurice Barrés. Lithographie de Maurice Denis. Un vol. in-)6.

Paul Bourget socjologue. Brochure.

Mo'?

T^ARMi les figures de femmes si ' fines, si ardentes, si mélancoliques dont s'éclaire l'œuvre volontaire de Barrés (i), celle delà jeune Colette brille du plus pur éclat. C'est la petite source qu'on aperçoit, de loin, sur le flanc de la colline, et dont l'eau fraîche miroite au soleil. Elle étincelle, comme un diamant perdu dans la verdure. A mesure qu'on avance.

(i) A propos de la publication de Colette Baudoche par Maurice Barrés.

sa lumière s'atténue ; à notre approche, elle s'évanouit. On la cherchait : elle est là qui fuse, discrète, à nos pieds.

Colette nous enthousiasme donc par les rayons émanés d'une gloire qui s'ignore et, lorsqu'on a pénétré son caractère, par son humilité et son tendre sacrifice.

Dans le cadre qui l'exalte, elle prend la valeur d'un puissant symbole : l'image de l'honneur. En elle-même, Colette n'est qu'une douce vierge.

Qu'elle est touchante, cette Antigone d'une patrie mutilée, ainsi surprise dans son devoir quotidien!

Et tout de suite je veux rapprocher Colette de Bérénice.

Ce voisinage de deux soeurs, également dignes de notre amour,

n'offense pas. Car si la pudeur de l'une pouvait s'effaroucher de la vue d'une courtisane un peu mièvre, l'amitié de l'autre pour des paysages évocateurs, jointe à une assez belle résignation, la prépare à la parure d'une âme chrétienne.

La décision à la Corneille dont Colette a fait preuve, au sortir de la cathédrale, par un matin fameux de septembre, a quelque peu ébranlé ses nerfs. Simon qui, par l'intermédiaire de Philippe, a fait la connaissance des dames Baudoche, a proposé un voyage dans le midi de la France. Celles-ci, traversant Aigues-Mortes, ont désiré voir cette étrange Bérénice dont leur compagnon les a si souvent entretenues, en ayant soin de taire quelques détails biographiques un peu difficiles.

Cet audacieux de Simon qui cultive ses idées avec méthode a donc ménagé une entrevue. Et voilà pourquoi nous retrouvons ces dames installées dans la pâle maison de Rosemonde.

Cest par une discrète aprèsmidi d'octobre. Notre charmante société babille, confortablement assise dans le grêle jardin, entouré de cinq à six arbres et bordé d'une haie bien taillée. Devant les yeux se découpe le carré intact des hautes murailles crénelées, coupées de tours et se développant sur deux kilomètres, dans une transparence de pleine mer.

L'émouvante simplicité du paysage remplit ces dames d'un trouble religieux. La petite veuve, déjà mar-

qucc par la mort, mais qui s'attache, en ses derniers jours de vie, à laisser autour d'elle un souvenir ineffaçable, a pris dans sa jeune main brûlante la main de Colette. Elle la caresse et s'attendrit encore.

« Mon amie, lui dit-elle (j), votre âme est tout près de la mienne. Une même émotion nous

(i) 11 est assez invraisemblable que Bérénice et Colette, petits êtres faibles qui tirent leur puissance du profond de leur inconscient, et dont la sagesse siège surtout dans un instinct infaillible, soient clairvoyantes au point d'analyser réciproquement leur valeur représentative et d'objectiver leurs sentiments. Mais on peut supposer que, pour Bérénice, les fréquentations de Simon, la maladie, la fièvre qui doivent l'emporter, ont affiné sa sensibilité jusqu'au raisonnement. Quant à Colette, la crise dont elle sort victorieuse, et qui la rend si frémissante, lui a pu donner soudain une conscience étendue de tout ce qu'elle porte en elle de précieux et de national.

a faites soeurs. Toutes deux nous incarnons, dans le fond obscur de nos êtres, la conscience magnifique d'une race. Je suis pauvre de pensées et vous n'êtes pas savante, mais les siècles nous ont façonné une parfaite sagesse, une intelligence supérieure qui tient moins de la raison que de la vie. Un sûr instinct nous domine.

« Ces régions mangées de soleil, ces étangs chargés de vapeurs bleues, ces ruines glorieuses, ces oliviers bossus, cette plaine semée de cailloux et creusée par l'âpre mistral — se réfléchissent dans mon cœur dévasté. Je suis leur prolongement ; chaque mot que j'exhale dit la qualité de ce paysage. Parler de moi, c'est donc parler d'Aigues-Mortes. Je suis la substance vivante de cette campagne, de cette

tour Constance. Elles me tiennent des discours dont je peux me demander si ce n*est pas moi qui les leur ai soufflés. C'est là seulement que je me plais.

(( Et vous-même, ma jeune sœur sans tache, que setiez-vous sans ces remparts mouillés de pluie, ces honnêtes bâtiments, ces moulins pleins de bruit, ces tilleuls dressés le long des miroirs d'eau, que toutes vos habitudes, votre grâce et votre rêverie résument? Une jeune fille sans précision, aux gestes incertains.

(( Une merveilleuse accoutumance aux choses déjà senties, déjà palpées par des ancêtres, des paysages familiers, des mœurs sévères dont la tradition ne s'use pas — donnent à votre personne son plus précieux accent.

(( Vigilante amie, combien de générations de vignerons intègres, de commerçants appliqués, de petits bourgeois sans bassesse a-t-il fallu pour édifier votre perfection?

Vous resplendissez de certitude et vous vous mouvez parmi quantité d'évidences. Dans cette vieille cité de Metz où les souvenirs ne sauraient se ternir, les incidents les plus vulgaires prennent de l'ampleur. Il n'est pas de fêtes, de promenades, de visites à la Moselle, de conversations entre commères sur le pas des boutiques qui ne soient représentatives de ces destinées interrompues dont vous êtes la touchante image. Chacune des perles de ce très pur collier dort dans l'écrin de votre cœur qu'une main étrangère n'a pu saisir. »

Colette sourit, un peu confuse de cette allusion trop directe à son amour blessé. L'étrange aspect de ces lieux inconnus d'elle et le visage mélancolique de Bérénice dans ses vêtements de deuil ne laissaient pas de l'impressionner.

Après s'être tournée vers sa mère, dans un joli mouvement de pudeur, elle retira sa main de celle de Bérénice et, la portant à sa poitrine, dit un peu vite :

« Madame, j'ai cru démêler dans vos paroles le sens dont s'éclaire notre commune existence.

(( Vous êtes le charme de ce jardin et l'esprit d'Aigues-Mortes.

Ame populaire, âme religieuse, instinctive, somme de tout ce qui nous entoure, vous régnez ici, comme on dit que je domine en Austrasie. Je ne suis qu'une pauvre

fille, humble et honnête, mais comment pourrai s-je manquer d'enthousiasme à vivre au bord d'une fontaine d'héroïsme ?

(( Notre ville ne vise pas à plaire aux sens, comme Aigues-Mortes.

C'est une place fortifiée, avec une belle cathédrale et des collines grandioses ; une ville pour l'âme, un ordre, une discipline. Nous sommes tenus par le passé et, peut-être trouveriez-vous nos rires un peu graves, mais forts, mais pleins de santé morale. Votre imagination, contractée par le romantisme, se plie aux souples rêveries, s'assortit à cette nuance d'oisiveté triste que déroule la Camargue. Je viens, moi, d'un lieu sanctifié par des milliers de laboureurs et de militaires. Je surgis d'un sol vigoureux avec la volonté de ne pas subir, de

n'accepter que ce qui s'accorde avec le sentiment intérieur de mon pays. »

La conversation tomba. Toutes deux s'absorbaient dans leurs pensées, songeaient à leur enfance.

Bérénice, les yeux mi-clos sous ses grands cils mélancoliques, enveloppée d'un châle aux teintes grises, revoyait la vaste pièce qu^occupait le musée du roi René dans une lourde et humide construction, les murs recouverts d'une tapisserie de haute lice, l'abondante collection de panneaux peints, mi-gothiques, mi-flamands, les peintures d'Avignon qui formèrent sa conscience.

Plus que tout l'attendrissait le souvenir d'une adorable petite pou-

pée, image de Notre-Dame en or qui s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Le goût lui revenait de ces longues après-midi qui Taccueillirent seule, parmi ces beautés finissantes, habiles à lui composer une âm.e chimérique.

Puis c'était l'allée calme des Alyscans, le cloître de Saint-Trophime humide et écrasé, la tour Constance éclaboussée de lumière et, plus près d'elle encore, le vol des ibis roses sur les étangs enfiévrés, immensément silencieux, l'atmosphère chargée d'eau d'Aigues- Mortes, où se fond la mémoire de M. de Transes et la vision plus trouble d'un funeste séjour à Paris.

Colette a penché sa nuque souple. Les mains jointes, à présent, sur ses genoux serrés, dans

l'attitude gracieuse d'une vierge blonde, elle évoque les rues étroites, le quai Félix-Maréchal, les peupliers dressés comme des glaives, les paysages épurés, spiritualisés qui bordent sa bonne ville, les coteaux plantés de vignes, de sapins et de mirabelliers, le son des cloches, Tintimité de la vie de famille, l'atmosphère religieuse de cette Lorraine tendue, prête à se réveiller au son des clairons français, ces coutumes sévères qui donnent un excellent entraînement à la bravoure, — chacune des vertus humaines de sa petite patrie façonnée par de jeunes énergies frémissantes.

Elle dit:

(( Les sentiments vrais qui som-

meJllaient en moi, j'en ai pris conscience d'étrange et cruelle façon. Je puis vous Tavouer, Madame, à cette heure où mon cœur s'est ressaisi, encouragé par tout le sang de mes ancêtres, un instant j'ai cru déchoir.

(( Pour vulgaire que fût M. le Dr Frédéric Asmus, sa bonté et sa conscience loyales m'ont émue, j'accueillis sa conversation barbare mais touchante, et m'attachai à son âme droite, à mesure que son goût se purifiait à notre commerce. Ce rude Allemand, perdu dans de hauts problèmes métaphysiques, raisonneur et buveur de bière nous fit bien rire.

Qu'il était ridicule avec ses coussins rembourrés des cheveux de sa fiancée, ses énormes porte-cigares en fausse écume, ses étonnements

de teuton en face de notre langage mesuré et poli ! Tout de même il s'imprégnait de notre culture; il cédait peu à peu à l'attrait de cette Lorraine ; l'ordre de nos sentiments le pénétrait de leur suggestion sublime.

(( Or vaut-il la peine, pour une Messine, de conquérir un Prussien aux idées françaises, si l'on risque de n'être plus saluée par les dames de Metz? Ainsi, désireuse d'agir au mieux de l'honneur, je pesais en moi ces divers sentiments, tandis que mes mains composaient des guirlandes pour la messe commémorative des soldats morts pendant le siège.

(( Le jour de cette cérémonie arriva. Que vous dirai-je, madame, que vous n'ayez deviné! Je suis d'un pays où tous sentent et pen-

sent ensemble. Agenouillée au bas de l'immense nef de la cathédrale tendue de noir, je reposais, je baignais dans les grandes idées qui mettent en émoi le fond religieux de notre race. Du catafalque, chargé de fleurs, surgissait je ne sais quelle leçon enivrante. Et je pensais :

(( Ma vie est entourée d'ombres glorieuses. Comme ils accourent ces fantômes d'espérance, aux sons farouches du Dies irx î Comme ils m'effleurent, m'envahissent, me surveillent ! Mon sentiment s'accorde avec celui de toutes ces familles mortes dans la plaine de Gravelotte. A cet instant d'enthousiasme lucide j'ai reconnu l'impossibilité de transiger avec ces héros.

J'ai donc choisi la voie que m'assigne l'honneur à la française.

(( Me comprendrez-vous, ma-

dame, vous qu'un doux individualisme tourmente ? Mais ce mariage me détournait de ma véritable loi, et pouvais-je aimer un Allemand ? ))

Elle dit cela d'une voix très ferme. Mme Baudoche, émue jusqu'aux larmes, embrasse sa petite fille avec orgueil.

« J'ai eu quelques relations, répond Bérénice, sans remarquer le sourire de mauvais goût de Simon.

Je ne crois pas avoir fréquenté de Prussien. Mais votre docteur Asmus me rappelle Charles Martin.

Encore que j'aie été indulgente à ce dernier, il représente assez, sur le plan sentimental, le genre de

distinction que peut avoir un professeur allemand bourré de notions toutes formelles. Vous et moi, mon amie, sommes chacune à notre façon harmoniques à notre pays.

Nous avons répugné à bouleverser, sous mille cultures, la part originelle que nous reçûmes de la race. C'est pourquoi Frédéric Asmus et Charles Martin je les appelle nos adversaires. Ils ne sauraient s'approcher de notre âme et encore moins nous comprendre. Ils demeureront en perpétuelle opposition avec nos certitudes.

(( Pourtant, ajoutait-elle, avec un peu d'amertume, je crois que vous ne m'enviez pas. Vous avez pleinement raison. Votre supériorité m'enchante et me confond.

« Quoique j'aie aimé la danse, j'ai toujours manqué de mesure;

tantôt m'élargissant jusqu'à l'ordre du monde, tantôt me contraignant jusqu'à me restreindre à Aigues- Mortes dont je ne sortirai pas vivante. Vous, belle Colette, vous paraîtrez à beaucoup moins captivante que moi, mais combien plus noble et d'un exemple plus sûr !

Vous avez développé normalement vos puissances, conciliant tout:

synthèse admirable, vivant dans une ville étroite, mais sachant l'élargir de toute la patrie. Alors que j'oscillerai toujours entre l'ordre de l'univers, c'est-à-dire entre un absolu chimérique et un romantisme non sans beauté, mais trop individuel, — vous avez du premier coup trouvé votre équilibre. Je ne suis qu'un instant pittoresque d'exquises sensations ; vous, vous réalisez un geste éternel, le sens

de la vie, la vérité de l'Occident. »

Le soir approchait. La froide maison de Rosemonde aspirait le soleil couchant à travers les glaces de ses larges baies. Chacun se recueillait dans une pieuse émotion.

Le petit âne trottinant vint appuyer sa tête sur Tépaule frissonnante de la douce malade. Les canards se hâtaient en boitant vers la bassecour. Les yeux de Bérénice s'emplissaient de larmes.

Colette disait :

(( On m'a conté, madame, votre enfance parmi les merveilles d'un musée. Là se trouvait une tapisserie toute semée de grands herbages, de petits enfants et de rosiers

à roses parmi lesquels plusieurs dames à devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de Désintéressement et de Simplicité.

Vous remarquâtes surtout ces deux dernières figures et, votre vie durant, ces chers visages de Désintéressement et de Simplicité évoqueront les résignations de la solitude.

Peut-être nous serions-nous aimablement complétées à jouer ensemble dans cette salle du roi René, car j'aurais fait d'Honneur et de Noblesse l'image de mes aspirations naissantes. »

« Oh! mon amie, reprit Bérénice, qu'un attendrissement suffoquait, vous avez su choisir la meilleure part. Je fus maladroite à accepter la vie. Je me suis complue

à tort dans une existence somptueuse et triste; et voilà pourquoi je vais mourir.

(( Aujourd'hui je sais bien des choses, ajoutait-elle avec un sourire désolé, tandis que Colette se jetait à ses pieds en sanglotant.

Nul n'échappe à sa loi et demain je serai dans un froid cercueil aux côtés de M. de Transes. Mais à présent que je vous connais, que j'ai goûté à vos paroles, à la fierté de votre cœur, je pars avec l'amertume du devoir méconnu et trop tard compris.

« Oui, on me le dira, — et dans un dernier geste de coquetterie elle relevait sa tête lasse — je suis plus belle que vous; mes yeux, mes lèvres, mes mains, tout mon corps sont adorables ; mais je n'ai connu que l'amour, et mon âme se fane.

(( Comme vous êtes plus resplendissante, ô noble et tendre vierge, avec vos luttes poignantes et la victoire de votre honneur ! Ah ! votre pureté me fait envie, car elle rayonne de foi et de gloire! A l'innocence vous joignez la vertu magnifique. C'est pour me punir de mes fautes que la nature m'a rendue si chétive, si dangereuse peutêtre, et m'a conduite aux bords de ces étangs malsains. Je m'incline donc vers vous, ma jolie fleur messine, dont l'honnête parfum embaumera tous les coeurs fervents.

De vous avoir un instant respirée, j'ai senti peser sur moi le blanc manteau de mon enfance. »

Une extrême faiblesse accablait Bérénice. A présent c'était le cré-

puscule rosé et, par-dessus la haie du jardin, on voyait s'avancer de lourdes vapeurs.

Mme Baudoche proposa de rentrer. On fut obligé de porter Bérénice défaillante, déjà touchée par le froid de la mort. Colette s'empressait.

Et Simon, en se retirant, songeait :

(( La qualité de ces deux âmes est exquise. De leur union pourrait naître un modèle d'existence audacieuse et disciplinée.

(( Bérénice, d'un doigt subtil, nous fait toucher le fond de notre essence, cet inconscient fugitif d'où naissent les aspirations sans limite de notre moi et de l'homme libre.

« Avec Colette nous prenons

position au centre des réalités bornées qui nous entourent ; elle nous conduit, sans paralyser aucun de nos désirs, à l'ordre et à la pleine science des exigences héréditaires.

(( L'étendard qu'elle brandit est assez large pour nous abriter sous ses plis de sagesse et satisfaire tous nos transports, car des milliers de bras maintiennent sa hampe solidement fichée dans notre sol, et ses banderolles claquent librement dans l'azur. »

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